Autour de la Lune
Déjà le chapeau conique du projectile était sensiblement tourné vers
le disque lunaire. Le boulet se présentait de manière à utiliser tout
le recul produit par la poussée des appareils fusants. Les chances se
prononçaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile
était absolument annulée sur ce point mort, un mouvement déterminé
vers la Lune suffirait, si léger qu'il fût, pour déterminer sa chute.
«Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl.
–Tout est prêt, répondit Michel Ardan en dirigeant une mèche préparée
vers la flamme du gaz.
–Attends», dit Barbicane, tenant son chronomètre à la main.
En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les
voyageurs sentaient en eux-mêmes cette complète disparition. Ils
étaient bien près du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!…
«Une heure!» dit Barbicane.
Michel Ardan approcha la mèche enflammée d'un artifice qui mettait les
fusées en communication instantanée. Aucune détonation ne se fit
entendre à l'intérieur où l'air manquait. Mais, par les hublots,
Barbicane aperçut un fusement prolongé dont la déflagration s'éteignit
aussitôt.
Le projectile éprouva une certaine secousse qui fut très sensiblement
ressentie à l'intérieur.
Les trois amis regardaient, écoutaient sans parler, respirant à peine.
On aurait entendu battre leur coeur au milieu de ce silence absolu.
«Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan.
–Non, répondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne
pas vers le disque lunaire!»
En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna
vers ses deux compagnons. Il était affreusement pâle, le front
plissé, les lèvres contractées.
«Nous tombons! dit-il.
–Ah! s'écria Michel Ardan, vers la Lune?
–Vers la Terre! répondit Barbicane.
Diable!» s'écria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: «Bon!
en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas
facile d'en sortir!»
En effet, cette chute épouvantable commençait. La vitesse conservée
par le projectile l'avait porté au-delà du point mort. L'explosion
des fusées n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse, qui à l'aller avait
entraîné le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entraînait
encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique,
_il repassât par tous les points par lesquels il avait déjà passé_.
C'était une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille
lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'après les lois
de la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une
vitesse égale à celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une
vitesse de «seize mille mètres dans la dernière seconde»!
Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calculé qu'un objet
lancé du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de
deux cents pieds, arrive au pavé avec une vitesse de cent vingt lieues
à l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une
vitesse de _cinquante-sept mille six cents lieues à l'heure_.
«Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl.
–Eh bien, si nous mourons, répondit Barbicane avec une sorte
d'enthousiasme religieux, le résultat de notre voyage sera
magnifiquement élargi! C'est son secret lui-même que Dieu nous dira!
Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni
d'engins! Elle s'identifiera avec l'éternelle sagesse!
–Au fait, répliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien
nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune!
Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime
résignation.
«A la volonté du Ciel!» dit-il
XX
Les sondages de la _susquehanna_
«Eh bien, lieutenant, et ce sondage?
–Je crois, monsieur, que l'opération touche à sa fin, répondit le
lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu à trouver une telle
profondeur si près de terre, à une centaine de lieues seulement de la
côte américaine?
–En effet, Bronsfield, c'est une forte dépression, dit le capitaine
Blomsberry. Il existe en cet endroit une vallée sous-marine creusée
par le courant de Humboldt qui prolonge les côtes de l'Amérique
jusqu'au détroit de Magellan.
–Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables à
la pose des câbles télégraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que
celui qui supporte le câble américain entre Valentia et Terre-Neuve.
–J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant,
où en sommes-nous maintenant?
–Monsieur, répondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et un
mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entraîne la
sonde n'a pas encore touché le fond, car la sonde serait remontée
d'elle-même.
–Un ingénieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine
Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude.
–Touche!» cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui
surveillait l'opération.
Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard.
«Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine.
–Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, répondit le
lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet.
–Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce résultat sur
ma carte. Maintenant, faites haler la sonde à bord. C'est un travail
de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingénieur allumera ses
fourneaux, et nous serons prêts à partir dès que vous aurez terminé.
Il est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je
vais aller me coucher.
Faites donc, monsieur, faites donc!» répondit obligeamment le
lieutenant Bronsfield.
Le capitaine de la _Susquehanna_, un brave homme s'il en fut, le très
humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog au
brandy qui valut d'interminables témoignages de satisfaction à son
maître d'hôtel, se coucha non sans avoir complimenté son domestique
sur sa manière de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil.
Il était alors dix heures du soir. La onzième journée du mois de
décembre allait s'achever dans une nuit magnifique.
La _Susquehanna_, corvette de cinq cents chevaux, de la marine
nationale des États-Unis, s'occupait d'opérer des sondages dans le
Pacifique, à cent lieues environ de la côte américaine, par le travers
de cette presqu'île allongée qui se dessine sur la côte du
Nouveau-Mexique.
Le vent avait peu à peu molli. Pas une agitation ne troublait les
couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait
sur le mât de perroquet.
Le capitaine Jonathan Blomsberry–cousin germain du colonel
Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait épousé une
Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable négociant du
Kentucky–le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps
meilleur pour mener à bonne fin ses délicates opérations de sondage.
Sa corvette n'avait même rien ressenti de cette vaste tempête qui,
balayant les nuages amoncelés sur les montagnes Rocheuses, devait
permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait à
son gré, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur
d'un presbytérien.
La série de sondages exécutés par la _Susquehanna_ avait pour but de
reconnaître les fonds les plus favorables à l'établissement d'un câble
sous-marin qui devait relier les îles Hawaï à la côte américaine.
C'était un vaste projet dû à l'initiative d'une compagnie puissante.
Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prétendait même couvrir
toutes les îles de l'Océanie d'un vaste réseau électrique, entreprise
immense et digne du génie américain.
C'était à la corvette la _Susquehanna_ qu'avaient été confiées les
premières opérations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12
décembre, elle se trouvait exactement par 27° 7' de latitude nord, et
41° 37' de longitude à l'ouest du méridien de Washington.[Exactement
119° 55' de longitude à l'ouest du méridien de Paris.]
La Lune, alors dans son dernier quartier, commençait à se montrer
au-dessus de l'horizon.
Après le départ du capitane Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et
quelques officiers s'étaient réunis sur la dunette. A l'apparition de
la Lune, leurs pensées se portèrent vers cet astre que les yeux de
tout un hémisphère contemplaient alors. Les meilleures lunettes
marines n'auraient pu découvrir le projectile errant autour de son
demi-globe, et cependant toutes se braquèrent vers son disque
étincelant que des millions de regards lorgnaient au même moment.
«Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield.
Que sont-ils devenus?
–Ils sont arrivés, mon lieutenant, s'écria un jeune midshipman, et
ils font ce que fait tout voyageur arrivé dans un pays nouveau, ils se
promènent!
–J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, répondit
en souriant le lieutenant Bronsfield.
–Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrivée
en doute. Le projectile a dû atteindre la Lune au moment où elle
était pleine, le 5 à minuit. Nous voici au 11 décembre, ce qui fait
six jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurité, on a
le temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les
vois, nos braves compatriotes, campés au fond d'une vallée, sur le
bord d'un ruisseau sélénite, près du projectile à demi enfoncé par sa
chute au milieu des débris volcaniques, le capitaine Nicholl
commençant ses opérations de nivellement, le président Barbicane
mettant au net ses notes de voyage, Michel Ardan embaumant les
solitudes lunaires du parfum de ses londrès…
–Oui, cela doit être ainsi, c'est ainsi! s'écria le jeune
midshipman, enthousiasmé par la description idéale de son supérieur.
–Je veux le croire, répondit le lieutenant Bronsfield, qui ne
s'emportait guère. Malheureusement, les nouvelles directes du monde
lunaire nous manqueront toujours.
–Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le président
Barbicane ne peut-il écrire?»
Un éclat de rire accueillit cette réponse.
«Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme.
L'administration des postes n'a rien à voir ici.
–Serait-ce donc l'administration des lignes télégraphiques? demanda
ironiquement un des officiers.
–Pas davantage, répondit le midshipman qui ne se démontait pas. Mais
il est très facile d'établir une communication graphique avec la
Terre.
–Et comment?
–Au moyen du télescope de Long's peak. Vous savez qu'il ramène la
Lune à deux lieues seulement des montagnes Rocheuses, et qu'il permet
de voir, à sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamètre. Eh
bien, que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque!
qu'ils écrivent des mots longs de cent toises et des phrases longues
d'une lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!»
On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas
d'avoir une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint
lui-même que l'idée était exécutable. Il ajouta que par l'envoi de
rayons lumineux groupés en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques,
on pouvait aussi établir des communications directes; en effet, ces
rayons seraient aussi visibles à la surface de Vénus ou de Mars, que
la planète Neptune l'est de la Terre. Il finit en disant que des
points brillants déjà observés sur les planètes rapprochées,
pourraient bien être des signaux faits à la Terre. Mais il fit
observer que si, par ce moyen, on pouvait avoir des nouvelles du monde
lunaire, on ne pouvait en envoyer du monde terrestre, à moins que les
Sélénites n'eussent à leur disposition des instruments propres à faire
des observations lointaines.
«Évidemment, répondit un des officiers, mais ce que sont devenus les
voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voilà surtout ce qui
doit nous intéresser. D'ailleurs, si l'expérience a réussi, ce dont
je ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours
encastrée dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une
question de boulet et de poudre, et toutes les fois que la Lune
passera au zénith, on pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs.
–Il est évident, répondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston
ira l'un de ces jours rejoindre ses amis.
–S'il veut de moi, s'écria le midshipman, je suis prêt à
l'accompagner.
–Oh! les amateurs ne manqueront pas, répliqua Bronsfield, et, si on
les laisse faire, la moitié des habitants de la Terre aura bientôt
émigré dans la Lune!»
Cette conversation entre les officiers de la _Susquehanna_ se soutint
jusqu'à une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systèmes
étourdissants, quelles théories renversantes furent émis par ces
esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que
rien ne fût impossible aux Américains. Ils projetaient déjà
d'expédier, non plus une commission de savants, mais toute une colonie
vers les rivages sélénites, et toute une armée avec infanterie,
artillerie et cavalerie, pour conquérir le monde lunaire.
A une heure du matin, le halage de la sonde n'était pas encore achevé.
Dix mille pieds restaient dehors, ce qui nécessitait encore un travail
de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux
avaient été allumés, et la pression montait déjà. La _Susquehanna_
aurait pu partir à l'instant même.
En ce moment–il était une heure dix-sept minutes du matin–le
lieutenant Bronsfield se disposait à quitter le quart et à regagner sa
cabine, quand son attention fut attirée par un sifflement lointain et
tout à fait inattendu.
Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement était
produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tête, ils purent
constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus
reculées de l'air.
Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement
prenait une intensité effrayante, et soudain, à leurs yeux éblouis,
apparut un bolide énorme, enflammé par la rapidité de sa course, par
son frottement sur les couches atmosphériques.
Cette masse ignée grandit à leurs regards, s'abattit avec le bruit du
tonnerre sur le beaupré de la corvette qu'elle brisa au ras de
l'étrave, et s'abîma dans les flots avec une assourdissante rumeur!
Quelques pieds plus près, et la _Susquehanna_ sombrait corps et biens.
A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra à demi vêtu, et
s'élançant sur le gaillard d'avant vers lequel s'étaient précipités
ses officiers:
«Avec votre permission, messieurs, qu'est-il arrivé?» demanda-t-il.
Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'écho de tous, s'écria:
«Commandant, ce sont «eux» qui reviennent!»
XXI
J.-T. Maston rappelé
L'émotion fut grande à bord de la _Susquehanna_. Officiers et
matelots oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir,
cette possibilité d'être écrasés et coulés par le fond. Ils ne
songeaient qu'à la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc,
la plus audacieuse entreprise des temps anciens et modernes coûtait la
vie aux hardis aventuriers qui l'avaient tentée.
«Ce sont «eux» qui reviennent», avait dit le jeune midshipman, et tous
l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne fût le
projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les
opinions étaient partagées sur leur sort.
«Ils sont morts! disait l'un.
–Ils vivent, répondait l'autre. La couche d'eau est profonde, et
leur chute a été amortie.
–Mais l'air leur a manqué, reprenait celui-ci, et ils ont dû mourir
asphyxiés!
–Brûlés! répliquait celui-là. Le projectile n'était plus qu'une
masse incandescente en traversant l'atmosphère.
–Qu'importe! répondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut
les tirer de là!»
Cependant le capitaine Blomsberry avait réuni ses officiers, et, avec
leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre
immédiatement un parti. Le plus pressé était de repêcher le
projectile. Opération difficile, non impossible, pourtant. Mais la
corvette manquait des engins nécessaires, qui devaient être à la fois
puissants et précis. On résolut donc de la conduire au port le plus
voisin et de donner avis au Gun-Club de la chute du boulet.
Cette détermination fut prise à l'unanimité. Le choix du port dut
être discuté. La côte voisine ne présentait aucun atterrage sur le
vingt-septième degré de latitude. Plus haut, au-dessus de la
presqu'île de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donné
son nom. Mais, assise sur les confins d'un véritable désert, elle ne
se reliait point à l'intérieur par un réseau télégraphique, et
l'électricité seule pouvait répandre assez rapidement cette importante
nouvelle.
A quelques degrés au-dessus s'ouvrait la baie de San Francisco. Par
la capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec
le centre de l'Union. En moins de deux jours, la _Susquehanna_,
forçant sa vapeur, pouvait être arrivée au port de San Francisco.
Elle dut donc partir sans retard.
Les feux étaient poussés. On pouvait appareiller immédiatement. Deux
mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine
Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps précieux à les haler,
résolut de couper sa ligne.
«Nous fixerons le bout sur une bouée, dit-il, et cette bouée nous
indiquera le point précis où le projectile est tombé.
–D'ailleurs, répondit le lieutenant Bronsfield, nous avons notre
situation exacte: 27° 7' de latitude nord et 41° 37' de longitude
ouest.
–Bien, monsieur Bronsfield, répondit le capitaine, et, avec votre
permission, faites couper la ligne.»
Une forte bouée, renforcée encore par un accouplement d'espars, fut
lancée à la surface de l'Océan. Le bout de la ligne fut solidement
frappé dessus, et, soumise seulement au va-et-vient de la houle, cette
bouée ne devait pas sensiblement dériver.
En ce moment, l'ingénieur fit prévenir le capitaine qu'il avait de la
pression, et que l'on pouvait partir. Le capitaine le fit remercier
de cette excellente communication. Puis il donna la route au
nord-nord-est. La corvette, évoluant, se dirigea à toute vapeur vers
la baie de San Francisco. Il était trois heures du matin.
Deux cent vingt lieues à franchir, c'était peu de chose pour une bonne
marcheuse comme la _Susquehanna_. En trente-six heures, elle eut
dévoré cet intervalle, et le 14 décembre, à une heure vingt-sept
minutes du soir, elle donnait dans la baie de San Francisco.
A la vue de ce bâtiment de la marine nationale, arrivant à grande
vitesse, son beaupré rasé, son mât de misaine étayé, la curiosité
publique s'émut singulièrement. Une foule compacte fut bientôt
rassemblée sur les quais, attendant le débarquement.
Après avoir mouillé, le capitaine Blomsberry et le lieutenant
Bronsfield descendirent dans un canot armé de huit avirons, qui les
transporta rapidement à terre.
Ils sautèrent sur le quai.
«Le télégraphe!» demandèrent-ils sans répondre aucunement aux mille
questions qui leur étaient adressées.
L'officier de port les conduisit lui-même au bureau télégraphique, au
milieu d'un immense concours de curieux.
Blomsberry et Bronsfield entrèrent dans le bureau, tandis que la foule
s'écrasait à la porte.
Quelques minutes plus tard, une dépêche, en quadruple expédition,
était lancée: 1° au secrétaire de la Marine, Washington; 2° au
vice-président du Gun-Club, Baltimore; 3° à l'honorable J.-T. Maston,
Long's Peak, montagnes Rocheuses; 4° au sous-directeur de
l'Observatoire de Cambridge, Massachusetts.
Elle était conçue en ces termes:
«Par 20 degrés 7 minutes de latitude nord et 41 degrés 37 minutes de
longitude ouest, ce 12 décembre, à une heure dix-sept minutes du
matin, projectile de la Columbiad tombé dans le Pacifique. Envoyez
instructions Blomsberry, commandant _Susquehanna_.»
Cinq minutes après, toute la ville de San Francisco connaissait la
nouvelle. Avant six heures du soir, les divers États de l'Union
apprenaient la suprême catastrophe. Après minuit, par le câble,
l'Europe entière savait le résultat de la grande tentative américaine.
On renoncera à peindre l'effet produit dans le monde entier par ce
dénouement inattendu.
Au reçu de la dépêche, le secrétaire de la Marine télégraphia à la
_Susquehanna_ l'ordre d'attendre dans la baie de San Francisco, sans
éteindre ses feux. Jour et nuit, elle devait être prête à prendre la
mer.
L'Observatoire de Cambridge se réunit en séance extraordinaire, et,
avec cette sérénité qui distingue les corps savants, il discuta
paisiblement le point scientifique de la question.
Au Gun-Club, il y eut explosion. Tous les artilleurs étaient réunis.
Précisément, le vice-président, l'honorable Wilcome, lisait cette
dépêche prématurée, par laquelle J.-T. Maston et Belfast annonçaient
que le projectile venait d'être aperçu dans le gigantesque réflecteur
de Long's Peak. Cette communication portait, en outre, que le boulet,
retenu par l'attraction de la Lune, jouait le rôle de sous-satellite
dans le monde solaire.
On connaît maintenant la vérité sur ce point.
Cependant, à l'arrivée de la dépêche de Blomsberry, qui contredisait
si formellement le télégramme de J.-T. Maston, deux partis se
formèrent dans le sein du Gun-Club. D'un côté, le parti des gens qui
admettaient la chute du projectile, et par conséquent le retour des
voyageurs. De l'autre, le parti de ceux qui, s'en tenant aux
observations de Long's Peak, concluaient à l'erreur du commandant de
la _Susquehanna_. Pour ces derniers, le prétendu projectile n'était
qu'un bolide, rien qu'un bolide, un globe filant qui, dans sa chute,
avait fracassé l'avant de la corvette. On ne savait trop que répondre
à leur argumentation, car la vitesse dont il était animé avait dû
rendre très difficile l'observation de ce mobile. Le commandant de la
_Susquehanna_ et ses officiers avaient certainement pu se tromper de
bonne foi. Un argument, néanmoins, militait en leur faveur: c'est
que, si le projectile était tombé sur la Terre, sa rencontre avec le
sphéroïde terrestre n'avait pu s'opérer que sur ce vingt-septième
degré de latitude nord, et–en tenant compte du temps écoulé et du
mouvement de rotation de la Terre–, entre le quarante et unième et
le quarante-deuxième degré de longitude ouest.
Quoi qu'il en soit, il fut décidé à l'unanimité, dans le Gun-Club, que
Blomsberry frère, Bilsby et le major Elphiston gagneraient sans retard
San Francisco, et aviseraient au moyen de retirer le projectile des
profondeurs de l'Océan.
Ces hommes dévoués partirent sans perdre un instant, et le rail-road,
qui doit traverser bientôt toute l'Amérique centrale, les conduisit à
Saint-Louis, où les attendaient de rapides coachs-mails.
Presque au même instant où le secrétaire de la Marine, le
vice-président du Gun-Club et le sous-directeur de l'Observatoire
recevaient la dépêche de San Francisco, l'honorable J.-T. Maston
éprouvait la plus violente émotion de toute son existence, émotion que
ne lui avait même pas procuré l'éclatement de son célèbre canon, et
qui faillit, une fois de plus, lui coûter la vie.
On se rappelle que le secrétaire du Gun-Club était parti quelques
instants après le projectile–et presque aussi vite que lui–pour
le poste de Long's Peak dans les montagnes Rocheuses. Le savant J.
Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, l'accompagnait.
Arrivés à la station, les deux amis s'étaient installés sommairement,
et ne quittaient plus le sommet de leur énorme télescope.
On sait, en effet, que ce gigantesque instrument avait été établi dans
les conditions des réflecteurs appelés «front view» par les Anglais.
Cette disposition ne faisait subir qu'une seule réflexion aux objets,
et en rendait, conséquemment, la vision plus claire. Il en résultait
que J.-T. Maston et Belfast, quand ils observaient, étaient placés à
la partie supérieure de l'instrument et non à la partie inférieure.
Ils y arrivaient par un escalier tournant, chef-d'oeuvre de légèreté,
et au-dessous d'eux s'ouvrait ce puits de métal terminé par le miroir
métallique, qui mesurait deux cent quatre-vingts pieds de profondeur.
Or, c'était sur l'étroite plate-forme disposée au-dessus du télescope,
que les deux savants passaient leur existence, maudissant le jour qui
dérobait la Lune à leurs regards, et les nuages qui la voilaient
obstinément pendant la nuit.
Quelle fut donc leur joie, quand, après quelques jours d'attente, dans
la nuit du 5 décembre, ils aperçurent le véhicule qui emportait leurs
amis dans l'espace! A cette joie succéda une déception profonde,
lorsque, se fiant à des observations incomplètes, ils lancèrent, avec
leur premier télégramme à travers le monde, cette affirmation erronée
qui faisait du projectile un satellite de la Lune gravitant dans un
orbe immutable.
Depuis cet instant, le boulet ne s'était plus montré à leurs yeux,
disparition d'autant plus explicable, qu'il passait alors derrière le
disque invisible de la Lune. Mais quand il dut réapparaître sur le
disque visible, que l'on juge alors de l'impatience du bouillant J.-T.
Maston et de son compagnon, non moins impatient que lui! A chaque
minute de la nuit, ils croyaient revoir le projectile, et ils ne la
revoyaient pas! De là, entre eux, des discussions incessantes, de
violentes disputes. Belfast affirmant que le projectile n'était pas
apparent, J.-T. Maston soutenant qu'il «lui crevait les yeux!».
«C'est le boulet! répétait J.-T. Maston.
–Non! répondait Belfast. C'est une avalanche qui se détache d'une
montagne lunaire!
–Eh bien, on le verra demain.
–Non! on ne le verra plus! Il est entraîné dans l'espace.
–Si!
–Non!»
Et dans ces moments où les interjections pleuvaient comme grêle,
l'irritabilité bien connue du secrétaire du Gun-Club constituait un
danger permanent pour l'honorable Belfast.
Cette existence à deux serait bientôt devenue impossible; mais un
événement inattendu coupa court à ces éternelles discussions.
Pendant la nuit du 14 au 15 décembre, les deux irréconciliables amis
étaient occupés à observer le disque lunaire. J.-T. Maston injuriait,
suivant sa coutume, le savant Belfast, qui se montait de son côté. Le
secrétaire du Gun-Club soutenait pour la millième fois qu'il venait
d'apercevoir le projectile, ajoutant même que la face de Michel Ardan
s'était montrée à travers un des hublots. Il appuyait encore son
argumentation par une série de gestes que son redoutable crochet
rendait fort inquiétants.
En ce moment, le domestique de Belfast apparut sur la plate-forme–il
était dix heures du soir–, et il lui remit une dépêche. C'était le
télégramme du commandant de la _Susquehanna_.
Belfast déchira l'enveloppe, lut, et poussa un cri.
«Hein! fit J.-T. Maston.
–Le boulet!
–Eh bien?
–Il est retombé sur la Terre!»
Un nouveau cri, un hurlement cette fois, lui répondit.
Il se tourna vers J.-T. Maston. L'infortuné, imprudemment penché sur
le tube de métal, avait disparu dans l'immense télescope! Une chute
de deux cent quatre-vingts pieds! Belfast, éperdu, se précipita vers
l'orifice du réflecteur.
Il respira, J.-T. Maston, retenu par son crochet de métal, se tenait à
l'un des étrésillons qui maintenaient l'écartement du télescope. Il
poussait des cris formidables.
Belfast appela. Ses aides accoururent. Des palans furent installés,
et on hissa, non sans peine, l'imprudent secrétaire du Gun-Club.
Il reparut sans accident à l'orifice supérieur.
«Hein! dit-il, si j'avais cassé le miroir!
–Vous l'auriez payé, répondit sévèrement Belfast.
–Et ce damné boulet est tombé?» demanda J.-T. Maston.
–Dans le Pacifique!
–Partons.»
Un quart d'heure après, les deux savants descendaient la pente des
montagnes Rocheuses, et deux jours après, en même temps que leurs amis
du Gun-Club, ils arrivaient à San Francisco, ayant crevé cinq chevaux
sur leur route.
Elphiston, Blomsberry frère, Bilsby, s'étaient précipités vers eux à
leur arrivée.
«Que faire? s'écrièrent-ils.
–Repêcher le boulet, répondit J.-T. Maston, et le plus tôt possible!»
XXII
Le sauvetage
L'endroit même où le projectile s'était abîmé sous les flots était
connu exactement. Les instruments pour le saisir et le ramener à la
surface de l'Océan manquaient encore. Il fallait les inventer, puis
les fabriquer. Les ingénieurs américains ne pouvaient être
embarrassés de si peu. Les grappins une fois établis et la vapeur
aidant, ils étaient assurés de relever le projectile, malgré son
poids, que diminuait d'ailleurs la densité du liquide au milieu duquel
il était plongé.
Mais repêcher le boulet ne suffisait pas. Il fallait agir promptement
dans l'intérêt des voyageurs. Personne ne mettait en doute qu'ils ne
fussent encore vivants.
«Oui! répétait incessamment J.-T. Maston, dont la confiance gagnait
tout le monde, ce sont des gens adroits que nos amis, et ils ne
peuvent être tombés comme des imbéciles. Ils sont vivants, bien
vivants, mais il faut se hâter pour les retrouver tels. Les vivres,
l'eau, ce n'est pas ce qui m'inquiète! Ils en ont pour longtemps!
Mais l'air, l'air! Voilà ce qui leur manquera bientôt. Donc vite,
vite!»
Et l'on allait vite. On appropriait la _Susquehanna_ pour sa nouvelle
destination. Ses puissantes machines furent disposées pour être mises
sur les chaînes de halage. Le projectile en aluminium ne pesait que
dix-neuf mille deux cent cinquante livres, poids bien inférieur à
celui du câble transatlantique qui fut relevé dans des conditions
pareilles. La seule difficulté était donc de repêcher un boulet
cylindro-conique que ses parois lisses rendaient difficile à crocher.
Dans ce but, l'ingénieur Murchison, accouru à San Francisco, fit
établir d'énormes grappins d'un système automatique qui ne devaient
plus lâcher le projectile, s'ils parvenaient à le saisir dans leurs
pinces puissantes. Il fit aussi préparer des scaphandres qui, sous
leur enveloppe imperméable et résistante, permettaient aux plongeurs
de reconnaître le fond de la mer. Il embarqua également à bord de la
_Susquehanna_ des appareils à air comprimé, très ingénieusement
imaginés. C'étaient de véritables chambres, percées de hublots, et
que l'eau, introduite dans certains compartiments, pouvait entraîner à
de grandes profondeurs. Ces appareils existaient à San Francisco, où
ils avaient servi à la construction d'une digue sous-marine. Et
c'était fort heureux, car le temps eût manqué pour les construire.
Cependant, malgré la perfection de ces appareils, malgré l'ingéniosité
des savants chargés de les employer, le succès de l'opération n'était
rien moins qu'assuré. Que de chances incertaines, puisqu'il
s'agissait de reprendre ce projectile à vingt mille pieds sous les
eaux! Puis, lors même que le boulet serait ramené à la surface,
comment ses voyageurs auraient-ils supporté ce choc terrible que vingt
mille pieds d'eau n'avaient peut-être pas suffisamment amorti?
Enfin, il fallait agir au plus vite. J.-T. Maston pressait jour et
nuit ses ouvriers. Il était prêt, lui, soit à endosser le scaphandre,
soit à essayer les appareils à air, pour reconnaître la situation de
ses courageux amis.
Cependant, malgré toute la diligence déployée pour la confection des
divers engins, malgré les sommes considérables qui furent mises à la
disposition du Gun-Club par le gouvernement de l'Union, cinq longs
jours, cinq siècles! s'écoulèrent avant que ces préparatifs fussent
terminés. Pendant ce temps, l'opinion publique était surexcitée au
plus haut point. Des télégrammes s'échangeaient incessamment dans le
monde entier par les fils et les câbles électriques. Le sauvetage de
Barbicane, de Nicholl et de Michel Ardan était une affaire
internationale. Tous les peuples qui avaient souscrit à l'emprunt du
Gun-Club s'intéressaient directement au salut des voyageurs.
Enfin, les chaînes de halage, les chambres à air, les grappins
automatiques furent embarqués à bord de la _Susquehanna_. J.-T.
Maston, l'ingénieur Murchison, les délégués du Gun-Club occupaient
déjà leur cabine. Il n'y avait plus qu'à partir.
Le 21 décembre, à huit heures du soir, la corvette appareilla par une
belle mer, une brise de nord-est et un froid assez vif. Toute la
population de San Francisco se pressait sur les quais, émue, muette
cependant, réservant ses hurrahs pour le retour.
La vapeur fut poussée à son maximum de tension, et l'hélice de la
_Susquehanna_ l'entraîna rapidement hors de la baie.
Inutile de raconter les conversations du bord entre les officiers, les
matelots, les passagers. Tous ces hommes n'avaient qu'une seule
pensée. Tous ces coeurs palpitaient sous la même émotion. Pendant
que l'on courait à leur secours, que faisaient Barbicane et ses
compagnons? Que devenaient-ils? Étaient-ils en état de tenter
quelque audacieuse manoeuvre pour conquérir leur liberté? Nul n'eût
pu le dire. La vérité est que tout moyen eût échoué! Immergé à près
de deux lieues sous l'Océan, cette prison de métal défiait les efforts
de ses prisonniers.
Le 23 décembre, à huit heures du matin, après une traversée rapide, la
_Susquehanna_ devait être arrivée sur le lieu du sinistre. Il fallut
attendre midi pour obtenir un relèvement exact. La bouée sur laquelle
était frappée la ligne de sonde n'avait pas encore été reconnue.
A midi, le capitaine Blomsberry, aidé de ses officiers qui
contrôlaient l'observation, fit son point en présence des délégués du
Gun-Club. Il y eut alors un moment d'anxiété. Sa position
déterminée, la _Susquehanna_ se trouvait dans l'ouest, à quelques
minutes de l'endroit même où le projectile avait disparu sous les
flots.
La direction de la corvette fut donc donnée de manière à gagner ce
point précis.
A midi quarante-sept minutes, on eut connaissance de la bouée. Elle
était en parfait état et devait avoir peu dérivé.
«Enfin! s'écria J.-T. Maston.
–Nous allons commencer? demanda le capitaine Blomsberry.
–Sans perdre une seconde», répondit J.-T. Maston.
Toutes les précautions furent prises pour maintenir la corvette dans
une immobilité complète.
Avant de chercher à saisir le projectile, l'ingénieur Murchison voulut
d'abord reconnaître sa position sur le fond océanique. Les appareils
sous-marins, destinés à cette recherche, reçurent leur
approvisionnement d'air. Le maniement de ces engins n'est pas sans
danger, car, à vingt mille pieds au-dessous de la surface des eaux et
sous des pressions aussi considérables, ils sont exposés à des
ruptures dont les conséquences seraient terribles.
J.-T. Maston, Blomsberry frère, l'ingénieur Murchison, sans se soucier
de ces dangers, prirent place dans les chambres à air. Le commandant
placé sur sa passerelle, présidait à l'opération, prêt à stopper ou à
haler ses chaînes au moindre signal. L'hélice avait été désembrayée,
et toute la force des machines portée sur le cabestan eut rapidement
ramené les appareils à bord.
La descente commença à une heure vingt-cinq minutes du soir, et la
chambre, entraînée par ses réservoirs remplis d'eau, disparut sous la
surface de l'Océan.
L'émotion des officiers et des matelots du bord se partageait
maintenant entre les prisonniers du projectile et les prisonniers de
l'appareil sous-marin. Quant à ceux-ci, ils s'oubliaient eux-mêmes,
et, collés aux vitres des hublots, ils observaient attentivement ces
masses liquides qu'ils traversaient.
La descente fut rapide. A deux heures dix-sept minutes, J.-T. Maston
et ses compagnons avaient atteint le fond du Pacifique. Mais ils ne
virent rien, si ce n'est cet aride désert que ni la faune ni la flore
marine n'animaient plus. A la lumière de leurs lampes munies de
réflecteurs puissants, ils pouvaient observer les sombres couches de
l'eau dans un rayon assez étendu, mais le projectile restait invisible
à leurs yeux.
L'impatience de ces hardis plongeurs ne saurait se décrire. Leur
appareil étant en communication électrique avec la corvette, ils
firent un signal convenu, et la _Susquehanna_ promena sur l'espace
d'un mille leur chambre suspendue à quelques mètres au-dessus du sol.
Ils explorèrent ainsi toute la plaine sous-marine, trompés à chaque
instant par des illusions d'optique qui leur brisaient le coeur. Ici
un rocher, là une extumescence du fond, leur apparaissaient comme le
projectile tant cherché; puis, ils reconnaissaient bientôt leur erreur
et se désespéraient.
«Mais où sont-ils? où sont-ils?» s'écriait J.-T. Maston.
Et le pauvre homme appelait à grands cris Nicholl, Barbicane, Michel
Ardan, comme si ses infortunés amis eussent pu l'entendre ou lui
répondre à travers cet impénétrable milieu!
La recherche continua dans ces conditions, jusqu'au moment où l'air
vicié de l'appareil obligea les plongeurs à remonter.
Le halage commença vers six heures du soir, et ne fut pas terminé
avant minuit.
«A demain, dit J.-T. Maston, en prenant pied
sur le pont de la corvette.
–Oui, répondit le capitaine Blomsberry.
–Et à une autre place.
–Oui.»
J.-T. Maston ne doutait pas encore du succès, mais déjà ses
compagnons, que ne grisait plus l'animation des premières heures,
comprenaient toute la difficulté de l'entreprise. Ce qui semblait
facile à San Francisco, paraissait ici, en plein Océan, presque
irréalisable. Les chances de réussite diminuaient dans une grande
proportion, et c'est au hasard seul qu'il fallait demander la
rencontre du projectile.
Le lendemain, 24 décembre, malgré les fatigues de la veille,
l'opération fut reprise. La corvette se déplaça de quelques minutes
dans l'ouest, et l'appareil, pourvu d'air, entraîna de nouveau les
mêmes explorateurs dans les profondeurs de l'Océan.
Toute la journée se passa en infructueuses recherches. Le lit de la
mer était désert. La journée du 25 n'amena aucun résultat. Aucun,
celle du 26.
C'était désespérant. On songeait à ces malheureux enfermés dans le
boulet depuis vingt-six jours! Peut-être, en ce moment, sentaient-ils
les premières atteintes de l'asphyxie, si toutefois ils avaient
échappé aux dangers de leur chute! L'air s'épuisait, et, sans doute,
avec l'air, le courage, le moral!
«L'air, c'est possible, répondait invariablement J.-T. Maston, mais le
moral, jamais.»
Le 28, après deux autres jours de recherches, tout espoir était perdu.
Ce boulet, c'était un atome dans l'immensité de la mer! Il fallait
renoncer à le retrouver.
Cependant, J.-T. Maston ne voulait pas entendre parler de départ. Il
ne voulait pas abandonner la place sans avoir au moins reconnu le
tombeau de ses amis. Mais le commandant Blomsberry ne pouvait
s'obstiner davantage, et, malgré les réclamations du digne secrétaire,
il dut donner l'ordre d'appareiller.
Le 29 décembre, à neuf heures du matin, la _Susquehanna_, le cap au
nord-est, reprit route vers la baie de San Francisco.
Il était dix heures du matin. La corvette s'éloignait sous petite
vapeur et comme à regret du lieu de la catastrophe, quand le matelot,
monté sur les barres du perroquet, qui observait la mer, cria tout à
coup:
«Une bouée par le travers sous le vent à nous.»
Les officiers regardèrent dans la direction indiquée. Avec leurs
lunettes, ils reconnurent que l'objet signalé avait, en effet,
l'apparence de ces bouées qui servent à baliser les passes des baies
ou des rivières. Mais, détail singulier, un pavillon, flottant au
vent, surmontait son cône qui émergeait de cinq à six pieds. Cette
bouée resplendissait sous les rayons du soleil, comme si ses parois
eussent été faites de plaques d'argent.
Le commandant Blomsberry, J.-T. Maston, les délégués du Gun-Club,
étaient montés sur la passerelle, et ils examinaient cet objet errant
à l'aventure sur les flots.
Tous regardaient avec une anxiété fiévreuse, mais en silence. Aucun
n'osait formuler la pensée qui venait à l'esprit de tous.
La corvette s'approcha à moins de deux encâblures de l'objet.
Un frémissement courut dans tout son équipage.
Ce pavillon était le pavillon américain!
En ce moment, un véritable rugissement se fit entendre. C'était le
brave J.-T. Maston, qui venait de tomber comme une masse. Oubliant
d'une part, que son bras droit était remplacé par un crochet de fer,
de l'autre, qu'une simple calotte en gutta-percha recouvrait sa boîte
crânienne, il venait de se porter un coup formidable.
On se précipita vers lui. On le releva. On le rappela à la vie. Et
quelles furent ses premières paroles?
«Ah! triples brutes! quadruples idiots! quintuples boobys que nous
sommes!
–Qu'y a-t-il? s'écria-t-on autour de lui.
–Ce qu'il y a?…
–Mais parlez donc.
–Il y a, imbéciles, hurla le terrible secrétaire, il y a que le
boulet ne pèse que dix-neuf mille deux cent cinquante livres!
–Eh bien!
–Et qu'il déplace vingt-huit tonneaux, autrement dit cinquante-six
mille livres, et que, par conséquent, _il surnage!_»
Ah! comme le digne homme souligna ce verbe «surnager!» Et c'était la
vérité! Tous, oui! tous ces savants avaient oublié cette loi
fondamentale: c'est que par suite de sa légèreté spécifique, le
projectile, après avoir été entraîné par sa chute jusqu'aux plus
grandes profondeurs de l'Océan, avait dû naturellement revenir à la
surface! Et maintenant, il flottait tranquillement au gré des
flots…
Les embarcations avaient été mises à la mer. J.-T. Maston et ses amis
s'y étaient précipités. L'émotion était portée au comble. Tous les
coeurs palpitaient, tandis que les canots s'avançaient vers le
projectile. Que contenait-il? Des vivants ou des morts? Des
vivants, oui! des vivants, à moins que la mort n'eût frappé Barbicane
et ses deux amis depuis qu'ils avaient arboré ce pavillon!
Un profond silence régnait sur les embarcations. Tous les coeurs
haletaient. Les yeux ne voyaient plus. Un des hublots du projectile
était ouvert. Quelques morceaux de vitre, restés dans l'encastrement,
prouvaient qu'elle avait été cassée. Ce hublot se trouvait
actuellement placé à la hauteur de cinq pieds au-dessus des flots.
Une embarcation accosta, celle de J.-T. Maston. J.-T. Maston se
précipita à la vitre brisée…
En ce moment, on entendit une voix joyeuse et claire, la voix de
Michel Ardan, qui s'écriait avec l'accent de la victoire:
«Blanc partout, Barbicane, blanc partout!»
Barbicane, Michel Ardan et Nicholl jouaient aux dominos.
XXIII
Pour finir
On se rappelle l'immense sympathie qui avait accompagné les trois
voyageurs à leur départ. Si au début de l'entreprise ils avaient
excité une telle émotion dans l'ancien et le nouveau monde, quel
enthousiasme devait accueillir leur retour? Ces millions de
spectateurs qui avaient envahi la presqu'île floridienne ne se
précipiteraient-ils pas au-devant de ces sublimes aventuriers? Ces
légions d'étrangers, accourus de tous les points du globe vers les
rivages américains, quitteraient-elles le territoire de l'Union sans
avoir revu Barbicane, Nicholl et Michel Ardan? Non, et l'ardente
passion du public devait dignement répondre à la grandeur de
l'entreprise. Des créatures humaines qui avaient quitté le sphéroïde
terrestre, qui revenaient après cet étrange voyage dans les espaces
célestes, ne pouvaient manquer d'être reçus comme le sera le prophète
Élie quand il redescendra sur la Terre. Les voir d'abord, les
entendre ensuite, tel était le voeu général.
Ce voeu devait être réalisé très promptement pour la presque unanimité
des habitants de l'Union.
Barbicane, Michel Ardan, Nicholl, les délégués du Gun-Club, revenus
sans retard à Baltimore, y furent accueillis avec un enthousiasme
indescriptible. Les notes de voyage du président Barbicane étaient
prêtes à être livrées à la publicité. Le _New York Herald_ acheta ce
manuscrit à un prix qui n'est pas encore connu, mais dont l'importance
doit être excessive. En effet, pendant la publication du _Voyage à la
Lune_, le tirage de ce journal monta jusqu'à cinq millions
d'exemplaires. Trois jours après le retour des voyageurs sur la
Terre, les moindres détails de leur expédition étaient connus. Il ne
restait plus qu'à voir les héros de cette surhumaine entreprise.
L'exploration de Barbicane et de ses amis autour de la Lune avait
permis de contrôler les diverses théories admises au sujet du
satellite terrestre. Ces savants avaient observé _de visu_, et dans
des conditions toutes particulières. On savait maintenant quels
systèmes devaient être rejetés, quels admis, sur la formation de cet
astre, sur son origine, sur son habitabilité. Son passé, son présent,
son avenir, avaient même livré leurs derniers secrets. Que pouvait-on
objecter à des observateurs consciencieux qui relevèrent à moins de
quarante kilomètres cette curieuse montagne de Tycho, le plus étrange
système de l'orographie lunaire? Que répondre à ces savants dont les
regards s'étaient plongés dans les abîmes du cirque de Platon?
Comment contredire ces audacieux que les hasards de leur tentative
avaient entraînés au-dessus de cette face invisible du disque,
qu'aucun oeil humain n'avait entrevue jusqu'alors? C'était maintenant
leur droit d'imposer ses limites à cette science sélénographique qui
avait recomposé le monde lunaire comme Cuvier le squelette d'un
fossile, et de dire: La Lune fut ceci, un monde habitable et habité
antérieurement à la Terre! La Lune est cela, un monde inhabitable et
maintenant inhabité!
Pour fêter le retour du plus illustre de ses membres et de ses deux
compagnons, le Gun-Club songea à leur donner un banquet, mais un
banquet digne de ces triomphateurs, digne du peuple américain, et dans
des conditions telles que tous les habitants de l'Union pussent
directement y prendre part.
Toutes les têtes de ligne des rails-roads de l'État furent réunies
entre elles par des rails volants. Puis, dans toutes les gares,
pavoisées des mêmes drapeaux, décorées des mêmes ornements, se
dressèrent des tables uniformément servies. A certaines heures,
successivement calculées, relevées sur des horloges électriques qui
battaient la seconde au même instant, les populations furent conviées
à prendre place aux tables du banquet.
Pendant quatre jours, du 5 au 9 janvier, les trains furent suspendus,
comme ils le sont le dimanche, sur les railways de l'Union, et toutes
les voies restèrent libres.
Seule une locomotive à grande vitesse, entraînant un wagon d'honneur,
eut le droit de circuler pendant ces quatre jours sur les chemins de
fer des États-Unis.
La locomotive, montée par un chauffeur et un mécanicien, portait, par
grâce insigne, l'honorable J.-T. Maston, secrétaire du Gun-Club.
Le wagon était réservé au président Barbicane, au capitaine Nicholl et
à Michel Ardan.
Au coup de sifflet du mécanicien, après les hurrah, les hip et toutes
les onomatopées admiratives de la langue américaine, le train quitta
la gare de Baltimore. Il marchait avec une vitesse de quatre-vingts
lieues à l'heure. Mais qu'était cette vitesse comparée à celle qui
avait entraîné les trois héros au sortir de la Columbiad?
Ainsi, ils allèrent d'une ville à l'autre, trouvant les populations
attablées sur leur passage, les saluant des mêmes acclamations, leur
prodiguant les mêmes bravos. Ils parcoururent ainsi l'est de l'Union
à travers la Pennsylvanie, le Connecticut, le Massachusetts, le
Vermont, le Maine et le Nouveau-Brunswick; ils traversèrent le nord et
l'ouest par le New York, l'Ohio, le Michigan et le Wisconsin; ils
redescendirent au sud par l'Illinois, le Missouri, l'Arkansas, le
Texas et la Louisiane; ils coururent au sud-est par l'Alabama et la
Floride; ils remontèrent par la Georgie et les Carolines; ils
visitèrent le centre par le Tennessee, le Kentucky, la Virginie,
l'Indiana; puis, après la station de Washington, ils rentrèrent à
Baltimore, et pendant quatre jours, ils purent croire que les
États-Unis d'Amérique, attablés à un unique et immense banquet, les
saluaient simultanément des mêmes hurrahs!
L'apothéose était digne de ces trois héros que la Fable eût mis au
rang des demi-dieux.
Et maintenant, cette tentative sans précédents dans les annales des
voyages amènera-t-elle quelque résultat pratique? Établira-t-on
jamais des communications directes avec la Lune? Fondera-t-on un
service de navigation à travers l'espace, qui desservira le monde
solaire? Ira-t-on d'une planète à une planète, de Jupiter à Mercure,
et plus tard d'une étoile à une autre, de la Polaire à Sirius? Un
mode de locomotion permettra-t-il de visiter ces soleils qui
fourmillent au firmament?
A ces questions, on ne saurait répondre. Mais, connaissant
l'audacieuse ingéniosité de la race anglo-saxonne, personne ne
s'étonnera que les Américains aient cherché à tirer parti de la
tentative du président Barbicane.
Aussi, quelque temps après le retour des voyageurs, le public
accueillit-il avec une faveur marquée les annonces d'une Société en
commandite (limited), au capital de cent millions de dollars, divisé
en cent mille actions de mille dollars chacune, sous le nom de
_Société nationale des Communications interstellaires_. Président,
Barbicane; vice-président, le capitaine Nicholl; secrétaire de
l'administration, J.-T. Maston; directeur des mouvements, Michel
Ardan.
Et comme il est dans le tempérament américain de tout prévoir en
affaires, même la faillite, l'honorable Harry Troloppe, juge
commissaire, et Francis Dayton, syndic, étaient nommés d'avance!
FIN
JIM – Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.
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