Categoria: French

  • Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Aproximadamente 2.108 palavras.

    Huguette Bertrand

    DANS LE FONDU DES MOTS

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Zone de tendresse
    libertés permises
    si tant loin du corps
    une douceur fluide
    de l'aimante obscure
    ses paroles translucides
    répandues sur les noeuds
    troublants d'une blessure
    sur velours parfumé
    en ses songes repose
    inaltérée
    désir secoué
    par tant de baisers
    allés se rejoindre
    dans le tourbillon
    des mots rouges
    _______________________

    Ce carnage dans les mots
    suspendus sur le temps
    carnet rieur
    de tous nos maux
    accomplissent l'automne
    d'un présent à l'autre
    repasse dans la mémoire
    un vieux cri d'amour
    brisé s'enchaîne
    autour des formes
    courroux d'une chair
    pulse le sang
    les sens tendus

    10.10.00
    _________________________

    Sous un ciel écorché
    la mort ose
    devenir saison
    dépouillée se repose
    de ses soeurs frivoles
    surannées
    bouillonne sous l'écorce
    en ses sens
    épuisés

    cette morose
    ose la mort
    peu de chose
    à l'aurore

    19.10.00
    _____________________

    En un clin d'oeil
    les encres anéantissent la nuit
    d'un trait
    tracent des silences rouge sanguin
    au coeur des pierres
    au rythme des sens
    s'animent les formes
    dans un regard
    oppressé

    24.10.00
    _________________________

    Vie
    secrets
    ascension
    jusqu'au sommet des sens
    en plein désir
    en plein délire
    se consument
    dans le feu du poème
    ses frémissements

    25.10.00
    _________________________

    Assis sur le temps
    le coeur trempe dans l'attente
    étale sur le blanc
    des pensées brumeuses
    spontanées
    en mouvement

    25.10.00
    _________________________

    Étoilé
    l'automne fou
    en ces douces colères
    annonce un hiver sombre
    rage sage
    son innocence

    27.10.00
    _________________________

    Bel espoir
    dont les lèvres
    sont la pulpe de mes désirs

    29.10.00
    _________________________

    Faut-il s'en vouloir
    d'être là
    à crier des mots
    qu'on ne veut plus entendre
    passant par le noir des incertitudes
    collées sur le pavé d'un monde
    à fric à freak
    dans l'entre-deux langues
    la nôtre extensible
    à n'en plus finir de vivre
    mais toujours en cette langue
    du poème que nous sommes
    surprend nos moments fous
    exaltés
    en nos âmes harnachées
    par des silences mous
    persistants
    _________________________

    Rire rouge
    devant la lune folle
    poussière d'espace
    rôdeuse vieille rôdeuse
    allègrement se promène
    sur la voie des songes
    sous facettes multiples
    s'éprend des va-nu-coeurs
    épave flottante frivole
    sur la noirceur d'une page
    glisse entre les mots
    pose son regard unique
    sur le multiple
    reconnaît et recrée le monde
    à chaque instant

    31.10.00
    _________________________

    L'INNÉ DIT

    Cette ébauche m'a éveillée
    m'a emmenée par la main
    jusqu'aux murmures
    ses vibrations
    à travers le miroir d'une harmonie
    lourd trésor
    à peine délivré
    se déplie sur le tracé du feu
    suit le contour du corps
    au risque de brûlures
    effleure le gémissement de la vague
    contorsion du ciel en son ventre
    glisse sur les eaux trouble du désir
    emporté en son remous
    vers aussi loin
    que les distances qui les séparent

    14.11.00
    _________________________

    Des brins de nostalgies
    par vagues poudreuses
    emportent les espoirs
    vers de lointains lendemains
    sans lendemain
    vers des horizons spontanés
    aussitôt vus puis disparus
    vers d'interminables saisons
    que la vie égrène
    sur un fauteuil sur mesure
    à la mesure des recommencements
    sans demi-mesure
    ni le quart d'heure appréhendé
    ni l'instant d'après
    échoué sur le corps des mots
    en leur plus doux paysage
    entrevu au large
    par ce va-et-vient
    des gestes luxuriants

    18.11.00
    _________________________

    Enfants du Sud
    Enfants du Nord
    qui du dehors avez froid
    quand le dedans s'éprend d'un geste
    d'une parole unique
    venue dire
    je t'aime

    03.12.00
    _________________________

    DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES

    Séducteur le temps
    se joue des époques
    reprend sa marche
    secoue la soif
    en un respir redit le tendre
    refait les gestes
    posés sur l'affranchie

    vent doux
    vent d'âmes
    souffle sur l'immense
    grise le temps
    ses évidences

    04.12.00
    _________________________

    Un soupir moribond
    trainait sur la place
    de l'espoir
    respirait les échos
    d'un lointain plaisir
    incrusté dans l'âme
    de son présent
    toujours soupirait
    entre les attentes
    désordonnées

    04.12.00
    _________________________

    OSER BAS

    Je pense
    J'ose
    Je fais
    Je dis
    J'écris
    emportés par les tempêtes du Nord
    mes mots se dispersent
    entre silence et ombre
    en petits tas de cendres
    s'affaissent sur l'éphémère
    quelques braises encore
    veillent sur la folie des gestes
    improvisés

    05.12.00
    _________________________

    Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
    par mon unique fenêtre
    m'a montré des femmes de silence
    femmes de pluie
    marchent dans leur nuit
    voilées
    murmurent sans écho
    abandonnées dans leur regard
    clos

    07.12.00
    _________________________

    Il pleut des jours glacés
    sur un amas de mots effarouchés
    déployés sur l'aujourd'hui
    que demain rassemblera en un texte
    long comme l'hier

    16.12.00
    _________________________

    La dureté des pierres
    me prononce à chaque instant
    me porte vers les mots
    danse des mots sur les lignes
    danse sur ma toile
    débordent le cadre des tristesses
    toujours combattues
    dans l'amplitude du mouvement

    17.12.00
    _________________________

    À l'eau toit, là-haut
    sous une pluie d'étoiles
    quand la peur rebelle hurle ses maux
    défie les couleurs confuses
    délirante projette sur la toile
    l'infini d'un mouvement en pointillés
    que la main trace d'un instant à l'autre
    en ses durs silences
    parmi ses jeux de lumières incandescentes
    éclate
    marque le temps
    ce temps d'être là
    dans l'instant
    instant des recommencements

    17.12.00
    _________________________

    Les mots immobiles
    tracent mes silences
    sur le mouvement des choses tues
    mots tuant les maux
    couleur des mots
    au fil d'instants morts
    morts des maux
    mots des morts
    mortellement mots
    incarnés dans le mouvement
    des maux
    tus

    17.12.00
    _________________________

    Rage de vie
    rage de mots
    rage de couleurs
    répandue douce
    au coeur de l'événement
    reprend le geste
    refait les mots
    recrée la forme
    retour au cercle
    renaît la vie
    son mouvement
    ondulé

    18.12.00
    _________________________

    À coeur à corps perdu
    de l'oeil aux pieds
    par les deux bouts
    entre midi et quatorze heures
    courir pattes blanches
    derrière un lièvre
    trébucher sur le rêve des autres
    noyer ses peines dans l'eau remuante
    des désirs
    changer de cap
    s'asseoir sur une branche
    surveiller le temps
    se moucher de temps en temps
    semer des feux
    ça et là
    embrasser quatre chemins
    puis ensuite s'endormir
    entre les bras d'une étoile
    à mourir de rire
    dans un plume
    éphémère

    23.12.00
    _________________________

    Au rythme de la mémoire
    un long poème s'écrit
    sans fin épelle l'amour
    en d'intimes enlacements
    déposés dans l'écrin des jours
    d'images en musiques
    de musiques en paroles
    paroles assidues
    de connivence avec la terre brute
    ses arrogances
    ses manigances
    à la croisée des regards
    nus

    23.12.00
    _________________________

    Oui la vie
    ce long poème agité
    par le rouge et le noir des saisons
    reprend la clé s'ouvre la porte
    cherche la trace
    du temps recueilli
    se chuchote
    en mille mots
    transperce la peau
    jusqu'au coeur se faufile
    à travers pulsations
    inédites

    25.12.00
    _________________________

    Dans l'obscurité
    j'avance dans mes pas bleus
    sans trahir la lumière autour
    traces d'argile
    sur les silences
    en nos chairs s'abreuvent
    à la source des désirs
    éclatés en sanglots
    coulent sur la dure
    emplissent les murs de mille voix
    par vagues et chuchotements
    d'une caresse se conjuguent
    aux embrassements des lendemains
    effrayés

    25.12.00
    _________________________

    En ses doux murmures
    me convie à la table des silences
    durs silences
    en son poème
    dévoilés

    à la frontière
    une caresse enserre l'obscur
    dépose en son centre
    un regard neuf

    25.12.00
    _________________________

    Avait-il mal à son monde
    poète qu'il était
    s'abreuvait à sa source
    en ses fibres
    par son sang l'écrivait
    l'oeil coquin
    souvent le buvait
    d'un verre à l'autre
    à travers ses larmes rieuses
    écrivit son long poème
    jusqu'à sa fin

    26.12.00
    _________________________

    Si loin
    le soleil s'abandonne
    dans le chaud regard de l'oeil
    que transpercent les mots
    les uns derrière les autres
    sans fin redisent
    l'amour en pointillés
    d'ébats en combats
    par le sang
    la vie l'écrit
    le boit le lie
    au dernier regard
    ennivré

    04.01.01
    _________________________

    Dans les veines
    d'un horizon glacé
    la substance des jours
    traîne sa longue plainte
    sur la langueur des solitudes
    verse le sang
    rougi au feu des amours
    sur la page
    incendiée

    04.01.01
    _________________________

    Ne tirez pas sur le poète
    il marche dans sa chair glaise
    entre les regards apaisés
    et les bouffées de silence
    que l'amour ému
    toujours remue
    jusqu'à l'ivre-mort
    mort ivre du vivant nonchalant
    toujours il marche
    dans sa glaise
    glaise de vie
    amour à vie
    amour à mort

    13.01.01
    _________________________

    Étendu blanc
    sur un long souffle
    l'hiver murmure des flocons
    à n'en plus finir
    s'attaque à nos endurances
    apprises par coeur
    quand déjà s'entend
    le ruissellement des sèves
    dans les veines d'avril
    sous la glace
    rompue

    17.01.01
    _________________________

    À bout de souffle
    le dernier mot
    s'écrase sur les phrases
    glisse dans les abysses du coeur
    sans retour givré dans la splendeur
    d'un instant mort d'amour

    c'était l'autre histoire
    une histoire imaginée
    dans le nu d'un instant
    une fièvre passagère
    un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
    un ciel incarné dans un corps bien né
    gémissante tendresse en corps accord
    perle douce perle rare
    d'une autre histoire
    ses mouvements
    passagers

    20.01.01
    _________________________

    En l'absence du désert
    j'ai longé l'avenue des échanges
    dans une ville étrangère
    j'accentuai mon pas
    sur une toile vierge offerte
    aux reflets du soleil
    emprisonnés dans la passion
    de mes gestes spontanés
    mouvements crépusculaires
    allés se noyer rebelles
    dans les fragrances de l'aube
    emportée dans le remous d'un horizon
    estompé

    29.01.01
    _________________________

    Désir au pair
    perdre l'idée
    l'idée des mots
    mots m'ont tuée
    tué le nous
    encore debout
    le bout de tout
    tout à l'envers
    retour autour
    d'un tour de taille
    entaille le verbe
    verborescence
    à sens unique
    nids d'hirondelles
    ne riront d'elle
    d'une aile à l'autre
    sauter des mots
    sauter des monts
    montée de vie
    via l'amour

    29.01.01
    _________________________

    Histoire de parole
    parole du sens
    sens en mouvement
    musique des mots
    mouvement rythmé
    cadence du corps
    d'accords brisés
    reprend son souffle
    retour aux sens
    remet les mots
    rejoint le sens
    son mouvement

    05.02.01
    _________________________

    Le temps ne m'aime plus
    le temps ne m'aime plus
    que dans l'éphémère des instants
    dérive d'instants sur l'âme fragmentée
    dérive les fragments sur les mots
    beauté mouvante d'une parole
    au-dessus de l'abyme
    prison de soie
    prison de chair
    assiégée par la vague
    d'une mer amoureuse
    son repli

    10.02.01
    _________________________

    Lui parler près du coeur
    murmurer en son centre
    ce doux temps
    cet espace
    à travers le silence
    à jamais
    poétique

    16.02.01

    _________________________

    Affaissée dans ses mots
    une femme sur un lit
    de désirs se replie
    quand l'esprit d'un oiseau
    de l'épaule s'évade
    d'une douce emprise
    des distances
    d'une parole
    à demeure en son être
    exposée
    au soleil des durées

    17.02.01
    _________________________

    L'AMER ARRIMÉ

    Charmes de chair de serpent
    rampant sur ses misères
    déployées sur le temps
    d'une nuit mensongère

    s'est dressée une barrière
    en mon coeur de métal
    faisant trève de tout mal
    que mon âme ne tolère

    excusez-la
    excusez-moi
    ça va oui merci
    et vous moi non plus
    s'arrime de vous à moi
    sans moi la détente
    s'abandonne la jouissance
    jouirez-vous non pas du tout
    tout à vous en mille bisous
    dans le délire du tout à nous

    18.02.01
    _________________________

    EN TOUT SENS

    Magnétique
    elle est sans cesse en mouvement
    elle bouge beau dans ses heures
    chaque instant la ramène
    sur le douillet du tendre
    son corps roule exalté
    dans les flammes du coeur
    trempé dans la gourmandise
    d'un regard neuf
    plonge dans le plaisir nu
    jusqu'au seuil de l'abandon
    s'accorde aux ondes de qui l'a vue
    à travers l'absolu de son infinitude

    20.02.01

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mars 2001
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-22-1
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/dans_fondu_mots/01-06/fondumots1.html ]

    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
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    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

    ************

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    Espace poétique de Huguette Bertrand : [ http://www.espacepoetique.com ]

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  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    Produced by John Walker

    De la Terre à la Lune

    Trajet Direct

    en 97 Heures 20 Minutes

    par Jules Verne

    I
    ——————–
    LE GUN-CLUB

    Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
    influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
    sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
    peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
    négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
    colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
    West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
    dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
    eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
    les millions et les hommes.

    Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
    ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
    atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
    des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
    inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
    plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
    les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
    canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
    poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

    Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
    du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
    Allemands métaphysiciens,–de naissance. Rien de plus naturel, dès
    lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
    audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
    utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
    admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
    Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
    Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
    d'outre-mer.

    Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
    artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
    célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
    marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
    tête à calculer des trajectoires insensées.

    Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
    la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
    secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
    fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
    est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
    un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
    qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
    «Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
    trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
    soixante-quinze membres correspondants.

    Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
    voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
    tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
    feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
    quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
    jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
    primaient en toute circonstance.

    «L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
    du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
    raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
    projectiles!

    Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
    transportée dans l'ordre moral.

    Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
    le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
    proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
    limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
    ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
    de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

    Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
    trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
    soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
    projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
    milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
    de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
    kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
    trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
    épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
    l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

    Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
    chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
    Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
    Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
    qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
    canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
    ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
    d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
    bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
    projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
    soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
    Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
    meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
    inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
    Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
    son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,–en
    éclatant, il est vrai!

    Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
    admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
    statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
    les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
    ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
    cent soixante-quinze hommes et une fraction.

    A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
    préoccupation de cette société savante fut la destruction de
    l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
    armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

    C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
    fils du monde.

    Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
    tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
    personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
    lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
    débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
    leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
    figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
    plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
    Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
    en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
    collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
    Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
    et seulement deux jambes pour six.

    Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
    se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
    relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
    dépensés.

    Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
    les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
    mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
    la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
    les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
    poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
    vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
    Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

    Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
    encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
    gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
    pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
    les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
    moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
    ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
    maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
    dans les rêveries de l'artillerie platonique!

    «C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
    jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
    faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
    temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
    détonations?

    –Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
    se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
    On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
    devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
    Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
    généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
    ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
    l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

    –Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
    déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
    au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
    bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
    il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
    déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

    Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
    donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
    n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

    «Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
    en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
    nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
    de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
    épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
    les lois de la guerre!

    –Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
    dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

    –Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
    menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
    travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
    s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
    [Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
    pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
    scandaleux des populations!

    –Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
    en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

    –Eh bien?

    –Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
    l'on acceptait nos services…

    –Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
    des étrangers!

    –Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
    colonel.

    –Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
    même pas songer à cet expédient.

    –Et pourquoi cela? demanda le colonel.

    –Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
    contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
    s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
    servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
    saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
    Or, c'est tout simplement…

    –Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
    fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
    les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
    à distiller de l'huile de baleine!

    –Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
    dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
    perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
    rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
    ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
    une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
    à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
    seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
    droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

    –Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
    bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
    produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
    américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

    –Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

    –Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

    –Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
    nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
    l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
    profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
    loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
    autrefois aux Anglais?

    –Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
    béquille.

    –Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
    n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

    –Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

    –Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
    Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

    –Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
    avait sauvées de la bataille.

    –Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
    que faire de compter sur ma voix!

    –Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
    invalides.

    –En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
    fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
    de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
    m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

    –Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
    l'audacieux J.-T. Maston.

    Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
    plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
    événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

    Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
    recevait une circulaire libellée en ces termes:

    _Baltimore, 3 octobre._

    _Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
    la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
    intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
    cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
    présente._

    _Très cordialement leur_
    IMPEY BARBICANE, P. G.-C.

    II
    ——————–
    COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

    Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
    dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
    cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
    président. Quant aux membres correspondants, les express les
    débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
    fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
    place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
    couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
    le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
    gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
    communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
    s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
    dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

    Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
    obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
    était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
    nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
    magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
    par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
    administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

    Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
    Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
    hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
    servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
    véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
    panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
    toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
    murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
    d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
    girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
    faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
    canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
    plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
    refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
    projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
    l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
    laissaient à penser que leur véritable destination était plus
    décorative que meurtrière.

    A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
    morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
    précieux débris du canon de J.-T. Maston.

    A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
    secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
    affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
    mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
    quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
    que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
    [Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
    agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
    tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
    exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
    détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
    discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
    peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

    Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
    circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
    bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
    Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
    remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
    pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

    Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
    d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
    chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
    inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
    des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
    l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
    colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
    Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
    Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
    bloc.

    Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
    nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
    fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
    puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
    expérimentales un incomparable élan.

    C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
    dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
    semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
    pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
    Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
    l'énergie, de l'audace et du sang-froid.

    En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
    absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
    cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

    Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
    ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
    ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
    l'X de son imperturbable physionomie.

    Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
    salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
    subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
    peu emphatique, prit la parole en ces termes:

    «Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
    venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
    désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
    d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
    la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
    toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
    venue…

    –Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

    –Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

    –Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
    circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
    interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
    canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
    parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
    qui nous dévore!

    L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
    Elle redoubla d'attention.

    «Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
    suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
    pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
    siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
    de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
    mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
    une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
    projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
    est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
    de faire du bruit dans le monde!

    –Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

    –Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

    –N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

    –Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
    m'accorder toute votre attention.

    Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
    rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
    voix calme:

    «Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
    tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
    viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
    réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
    secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
    son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
    pays de l'Union!

    –Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

    –On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
    son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
    rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
    des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
    elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
    donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
    les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
    un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
    l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
    jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

    [* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]

    Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

    «Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
    certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
    prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
    siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
    habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
    _Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
    espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
    expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
    autre Français–ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune–, le nommé
    Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
    temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
    Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
    John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
    études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
    un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
    yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
    il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
    des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
    moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
    des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
    brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
    publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
    Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
    que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
    premiers à en rire.

    –Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
    belli_!…

    –Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
    avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
    rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
    s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
    trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
    dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
    précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
    écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
    J'ai nommé Poe!

    –Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
    paroles de son président.

    –J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
    purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
    relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
    ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
    communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
    géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
    steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
    d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
    lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
    le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
    le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
    figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
    répondront par une figure semblable, et la communication une fois
    établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
    s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
    allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
    aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
    est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
    avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
    certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

    Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
    n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
    par les paroles de l'orateur.

    «Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

    Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
    son discours interrompu:

    «Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
    quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
    parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
    que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
    puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
    de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
    suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
    serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

    A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
    haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
    profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
    éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
    fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
    le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
    se faire entendre.

    «Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
    sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
    indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
    initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
    dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
    l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
    petite expérience!

    III
    ——————–
    EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

    Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
    de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
    succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
    toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
    C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
    criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
    salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
    n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
    surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
    canons.

    Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
    peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
    car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
    s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
    Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
    de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
    surexcitée.

    Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
    «impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
    dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
    aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
    Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
    ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
    dite, chose faite.

    La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
    véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
    Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
    du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
    hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

    Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
    Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
    intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
    dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
    saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
    ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
    huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
    à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
    de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
    propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
    audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
    pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
    assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
    en usage parmi les nations civilisées.

    Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
    maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
    magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
    hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
    fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
    dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
    nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
    les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
    regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
    conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
    depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
    devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
    de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
    jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
    Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
    grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
    Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
    sombres tavernes du Fells-Point.

    Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
    Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
    hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
    abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
    l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
    convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
    des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

    Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
    mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
    grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
    Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
    la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
    prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
    correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
    et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
    du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
    s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
    télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
    deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
    mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
    peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
    États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
    seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
    battirent de la même pulsation.

    Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
    bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
    l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
    économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
    ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
    achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
    Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
    encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
    terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
    l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
    d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
    derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
    semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
    l'équilibre européen.

    Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
    recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
    les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
    les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
    Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
    géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
    américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
    Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
    Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

    Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
    d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
    pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
    qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
    d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
    auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
    flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
    le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
    ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
    partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
    chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
    montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
    homme.

    Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
    troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
    _Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
    comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
    ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
    envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
    directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
    s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
    comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
    Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
    phénoménales.

    IV
    ——————–
    RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

    Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
    dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
    dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
    consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
    leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
    mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
    grande expérience.

    Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
    rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
    Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
    États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
    trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
    puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
    d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
    établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
    du Gun-Club.

    Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
    arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
    ces termes:

    _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
    à Baltimore._

    «Cambridge, 7 octobre.

    «Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
    Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
    s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
    le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
    répondre comme suit:

    «Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

    «1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

    «2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
    satellite?

    «3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
    imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
    moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
    déterminé?

    «4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
    position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

    «5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
    lancer le projectile?

    «6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
    partira le projectile?

    «Sur la première question:–Est-il possible d'envoyer un projectile
    dans la Lune?

    «Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
    parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
    yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
    suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
    pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
    c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
    action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
    boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
    moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
    c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
    moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
    tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
    possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
    quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
    employé.

    «Sur la deuxième question:–Quelle est la distance exacte qui sépare
    la Terre de son satellite?

    «La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
    une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
    conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
    et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
    apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
    grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
    l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
    apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
    cinquante-deux milles (–99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
    périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
    seulement (– 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
    mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (– 11,630 lieues), ou plus
    du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
    qui doit servir de base aux calculs.

    «Sur la troisième question:–Quelle sera la durée du trajet du
    projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
    et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
    rencontre la Lune en un point déterminé?

    «Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
    mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
    comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
    trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
    secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
    atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
    équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
    secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
    Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
    minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

    «Sur la quatrième question:–A quel moment précis la Lune se
    présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
    atteinte par le projectile?

    «D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
    l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
    où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
    distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
    milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
    quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (–86,410 lieues).
    Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
    pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
    conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
    coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
    circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
    deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
    zénith.

    «Sur la cinquième question:–Quel point du ciel devra-t-on viser avec
    le canon destiné à lancer le projectile?

    «Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
    braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
    verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
    sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
    projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
    terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
    que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
    cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
    comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
    lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
    degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
    vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
    nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

    «Sur la sixième question:–Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
    le ciel au moment où partira le projectile?

    «Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
    avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
    secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
    ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
    secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
    durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
    compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
    rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
    avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
    comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
    ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
    mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
    au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
    verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

    «Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
    Cambridge par les membres du Gun-Club.

    «En résumé:

    «1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud.

    «2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

    «3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde.

    «4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
    heures moins treize minutes et vingt secondes.

    «5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
    décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

    «Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
    travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
    au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
    décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
    périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

    «Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
    disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
    la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

    «Pour le bureau:

    «J.-M. BELFAST,
    «_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._

    V
    ——————–
    LE ROMAN DE LA LUNE

    Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
    centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
    d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
    à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
    d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
    jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
    affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
    sont parsemées les profondeurs du ciel.

    Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
    leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
    tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
    suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
    diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
    et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
    centre de l'amas nébuleux.

    En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
    molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
    à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
    graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
    nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
    actuellement, était formée.

    Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
    nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
    dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

    [* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]

    Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
    millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
    diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
    Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
    qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
    est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
    à ses yeux.

    En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
    mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
    de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
    fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
    où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
    tend à repousser les molécules vers le centre.

    Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
    l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
    s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
    briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
    anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
    anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
    la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
    secondaires, c'est-à-dire en planètes.

    Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
    planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
    et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
    ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

    Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
    l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
    l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
    planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
    transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
    jours du monde.

    Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
    cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
    la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
    paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
    sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
    lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
    premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
    ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
    Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
    régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
    errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
    télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
    [Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
    faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
    gymnastique.]

    De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
    par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
    tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
    Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
    importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
    génie audacieux des Américains prétendait conquérir.

    L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
    rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
    avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
    est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
    contemplateurs à baisser les yeux.

    La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
    voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
    et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
    Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
    compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
    Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
    et demi environ.].

    Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
    déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
    Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
    et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
    mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
    mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
    avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
    Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
    cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
    Séléné.

    Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
    un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
    les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
    sélénographie.

    Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
    certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
    les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
    Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
    détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
    un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
    d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
    Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
    lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
    d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
    régissent l'astre des nuits.

    Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
    était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
    explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
    lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
    mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
    révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
    toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
    chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
    du satellite de la Terre.

    Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
    aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
    au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
    subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
    du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
    moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
    XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
    système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
    célestes.

    A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
    sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
    Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
    phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
    moyenne de quatre mille cinq cents toises.

    Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
    altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
    les reporta à sept mille.

    Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
    réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
    cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
    différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
    se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
    Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
    et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
    résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
    des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
    Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
    au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
    deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
    est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
    huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

    En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
    apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
    volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
    dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
    l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
    d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
    Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
    organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
    Terre.

    Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
    perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
    point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
    mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
    c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
    la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
    kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
    du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
    à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
    encore leurs prodigieuses observations.

    Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
    apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
    pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
    grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
    nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
    entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
    cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
    et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
    des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
    ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
    desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
    manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
    jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
    reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
    de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
    considéra comme un système de fortifications élevées par les
    ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
    d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
    une communication directe avec la Lune.

    Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
    à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
    que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
    sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
    cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
    renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
    lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
    dans ses première et dernière phases.

    Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
    Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
    vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

    VI
    ——————–
    CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
    PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

    La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
    l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
    nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
    apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
    encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
    lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
    «étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
    vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
    rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
    premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
    eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
    sélénomanie.

    De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
    les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
    l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
    approuvée sans réserve.

    Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
    d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
    bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
    erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
    formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
    d'être un âne…en astronomie.

    Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
    distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
    circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
    mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
    étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
    droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
    Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
    immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
    deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
    (– 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
    pas de soixante-dix milles (– 30 lieues).

    A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
    les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
    mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
    dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
    dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
    de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
    revenir à une même étoile.].

    Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
    surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
    nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
    cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
    face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
    intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
    toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
    heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
    qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
    particularité que les mouvements de rotation et de révolution
    s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
    suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
    probablement à tous les autres satellites.

    Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
    pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
    à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
    temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
    «Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
    manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
    circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
    puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
    salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
    et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
    comparaison.

    Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
    cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
    certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
    «libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
    disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

    Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
    l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
    ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
    la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
    instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
    d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
    Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
    Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
    différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
    opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
    sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
    quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
    se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
    premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
    et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

    Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
    que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
    conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
    conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
    c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
    n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
    lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
    sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

    Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
    l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
    cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
    du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
    lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
    directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
    nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
    l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
    l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
    que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
    plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
    essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
    préoccuper vivement l'opinion publique.

    Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
    Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
    ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
    non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
    foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
    aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
    prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
    bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
    la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

    Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
    personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
    vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
    illusoires, furent moins faciles à déraciner.

    Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
    était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
    autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
    dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
    expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
    ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
    observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
    peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

    D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
    certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
    que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
    mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
    en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
    accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
    distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
    l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
    Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
    générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
    Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
    mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
    diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
    l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
    à venir.

    Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
    ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
    et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
    disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
    divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
    prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
    cinquante avaient amené des changements notables, tels que
    cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
    croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
    destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
    poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
    rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
    le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
    entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
    naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
    dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
    vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
    dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
    courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
    l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
    n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
    continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
    étoilé des États-Unis d'Amérique.

    VII
    ——————–
    L'HYMNE DU BOULET

    L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
    octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
    s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
    les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
    pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.

    Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
    du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
    élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
    poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
    matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
    général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
    Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

    Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
    Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
    troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
    membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
    et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
    son crochet de fer, et la séance commença.

    Barbicane prit la parole:

    «Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
    importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
    qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
    dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
    eux-mêmes.

    –Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
    voix émue.

    –Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
    cette première séance à la discussion de l'engin…

    –En effet, répondit le général Morgan.

    –Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
    que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
    dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

    –Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

    La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
    magnifique.

    «Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
    de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
    Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
    notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
    un point de vue purement moral.

    Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
    curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
    attention aux paroles de J.-T. Maston.

    «Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
    de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
    boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
    éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
    se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
    rapproché du Créateur!

    –Très bien! dit le major Elphiston.

    –En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
    planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
    terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
    sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
    l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
    vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
    satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
    vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
    chevaux les plus rapides!

    J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
    en chantant cet hymne sacré du boulet.

    «Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
    simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
    vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
    l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
    soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
    translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
    dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
    la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
    deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
    quatorze milles à la minute (– 6 lieues), huit cent quarante milles à
    l'heure (– 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (– 8,640
    lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
    mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
    mille cinq cents milles par an (– 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
    onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
    trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
    solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
    mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
    lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
    superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
    là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

    Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
    Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
    collègues.

    «Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
    poésie, attaquons directement la question.

    –Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
    chacun une demi-douzaine de sandwiches.

    –Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
    s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
    seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
    moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
    pourra nous édifier à cet égard.

    –D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
    guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
    donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
    cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
    de cinq cents yards à la seconde.

    –Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
    à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.

    –La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
    lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
    avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
    jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

    –Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
    l'est son redoutable crochet.

    –Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
    vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

    –Oui, répondit Morgan.

    –Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
    n'eût pas éclaté…

    –Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
    bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
    cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
    autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
    vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
    dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
    ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

    –Pourquoi pas? demanda le major.

    –Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
    assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
    existe toutefois.

    –Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
    encore.

    –Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

    –Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
    plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
    jusqu'au moment où il atteindra le but.

    –Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
    proposition.

    –Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
    notre expérience ne produira aucun résultat.

    –Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
    dimensions énormes?

    –Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
    d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
    on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
    à ramener la Lune à quarante milles environ (– 16 lieues). Or, à
    cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
    parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
    de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
    qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
    réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
    puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

    –Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
    à votre projectile un diamètre de soixante pieds?

    –Non pas!

    –Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

    –Parfaitement.

    –Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

    –Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
    diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
    Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

    –Évidemment.

    –Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
    télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

    –Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
    simplifier les choses!… Et quel grossissement espérez-vous obtenir
    ainsi?

    –Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
    cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
    plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

    –Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
    pieds de diamètre?

    –Précisément.

    –Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
    qu'il sera encore d'un poids tel, que…

    –Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
    laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
    genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
    progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
    obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
    que les nôtres.

    –Par exemple! répliqua Morgan.

    –Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

    –Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
    l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
    Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
    dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

    –Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
    chiffre!

    –A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
    Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
    livres.

    –Pas possible!

    –Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
    lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
    partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
    allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

    –Très bien! dit J.-T. Maston.

    –Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
    boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
    d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
    portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
    de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
    décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
    Malte.

    –C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
    employer pour le projectile?

    –De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

    –Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
    c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

    –N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
    suffira.

    –Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
    proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
    de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

    –Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

    –Creux! ce sera donc un obus?

    –Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
    échantillons de nos productions terrestres!

    –Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
    plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
    poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
    une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
    poids de cinq mille livres.

    –Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

    –Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
    diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
    moins.

    –Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
    ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
    donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
    des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
    avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
    Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
    tenante.

    –Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

    Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
    vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
    deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
    certaine racine cubique, et dit:

    «Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

    –Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

    –Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

    –Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
    embarrassé.

    –Employer un autre métal que la fonte.

    –Du cuivre? dit Morgan.

    –Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
    proposer.

    –Quoi donc? dit le major.

    –De l'aluminium, répondit Barbicane.

    –De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

    –Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
    Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
    l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
    de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
    fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
    facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
    l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
    plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
    nous fournir la matière de notre projectile!

    –Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
    très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

    –Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
    revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

    –Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
    la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
    quatre-vingts dollars (– environ 1,500 francs); puis elle est tombée
    à vingt-sept dollars (– 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
    dollars (– 48.75 F).

    –Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
    facilement, c'est encore un prix énorme!

    –Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

    –Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

    –Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
    de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
    centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
    pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
    quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

    –Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

    –Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
    dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera…

    –Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (–
    928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
    amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
    réponds.

    –Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

    –Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.

    –Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

    –Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
    puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
    dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
    lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

    Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
    était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
    pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
    donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!

    VIII
    ——————–
    L'HISTOIRE DU CANON

    Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
    au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
    boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
    demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
    suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
    séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

    Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
    de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
    de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
    préambule.

    «Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
    l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
    et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
    dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
    notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
    m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
    les crains pas!

    Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

    «N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
    a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
    imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
    obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
    livres.

    –Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

    –Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
    l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
    indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
    force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
    résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
    importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
    (– 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
    le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
    court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
    insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
    à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
    en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
    physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
    surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
    centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
    Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
    ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
    à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
    dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
    demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
    l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
    de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
    d'impulsion.

    –Voilà la difficulté, répondit le major.

    –La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
    car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
    longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
    n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
    aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
    nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
    dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

    –Tout ceci est évident, répondit le général.

    –Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
    Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
    allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
    forcés d'adopter.

    –Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
    un canon d'un demi-mille au moins!

    –Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

    –Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

    –Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

    –Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
    pourquoi vous me taxez d'exagération.

    –Parce que vous allez trop loin!

    –Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
    sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
    trop loin!

    La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

    «Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
    grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
    gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
    certaines limites.

    –Parfaitement, dit le major.

    –Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
    longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
    et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

    –Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

    –J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
    proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
    livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
    et un poids de sept millions deux cent mille livres.

    –C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

    –Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
    de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
    pieds.

    Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
    cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
    fut définitivement adoptée.

    «Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

    –Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

    –Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
    affût? demanda le major.

    –Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

    –Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
    engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
    enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
    chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
    terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
    soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
    l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
    pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
    toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

    –Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

    –Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
    ami.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
    obusier ou un mortier?

    –Un canon, répliqua Morgan.

    –Un obusier, repartit le major.

    –Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

    Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
    préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

    «Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
    tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
    puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
    sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
    mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
    degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
    communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
    dans ses flancs.

    –Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

    –Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
    rayé?

    –Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
    énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
    canons rayés que des canons à âme lisse.

    –C'est juste.

    –Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

    –Pas tout à fait encore, répliqua le président.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

    –Décidons-le sans retard.

    –J'allais vous le proposer.

    Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
    sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

    «Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
    grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
    indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

    –Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
    faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
    l'embarras du choix.

    –Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
    Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
    parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

    –Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
    donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
    trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
    faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
    fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?

    –Parfaitement, répondit Elphiston.

    –En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
    le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
    moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
    fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
    excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
    d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
    minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

    –Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

    –Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
    je vous en réponds.

    –On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
    Maston.

    –Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
    secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
    pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
    d'épaisseur.

    –A l'instant», répondit J.-T. Maston.

    Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
    merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

    «Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (–68,040,000
    kg).

    –Et à deux _cents_ la livre (– 10 centimes), il coûtera?…

    –Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (–
    13,608,000 francs).

    J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
    inquiet.

    «Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
    vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
    pas!

    Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
    remis au lendemain soir sa troisième séance.

    IX
    ——————–
    LA QUESTION DES POUDRES

    Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
    anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
    longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
    nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
    l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
    son rôle dans des proportions inaccoutumées.

    On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
    inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
    grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
    histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
    n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
    grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
    depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
    fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

    Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
    poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
    c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
    question soumise au Comité.

    Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (– 900 grammes [La
    livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
    cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
    température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
    de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
    des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
    l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
    comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

    Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
    lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
    Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

    «Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
    des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
    vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
    termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
    livres de poudre seulement.

    –Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

    –Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
    que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
    livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
    poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
    faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
    dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

    –Parfaitement, répondit le général.

    –Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
    chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
    du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
    boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
    ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
    poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
    Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
    de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
    réduite à cent soixante livres seulement.

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter
    devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à
    retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait
    leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des
    intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles
    m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion
    inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces
    mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant
    dans leur secret. Je me détournais d’elles un moment, pour les aborder
    ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le
    talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs,
    quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en
    arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure
    d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera
    sur le panneau; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui
    annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense
    étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue
    d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler
    au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me
    faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre
    basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie,
    avant de l’avoir encore vue: «La Mer!»

    Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’œuvre
    dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de
    les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour
    n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en
    moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir
    adhérer à leurs fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je
    ne pouvais demander à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors, me
    donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre
    peintre préféré une œuvre qui diffère de celles que nous connaissions,
    ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu
    jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement
    au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon
    grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit:
    «Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose;
    est-elle jolie!» En effet c’était une épine, mais rose, plus belle
    encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête,–de ces
    seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice
    contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour
    quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien
    d’essentiellement férié,–mais une parure plus riche encore, car les
    fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de
    manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des
    pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient «en couleur»,
    par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray
    si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le «magasin» de la
    Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui
    étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose,
    celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces
    fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de
    tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce
    qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles
    qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à
    cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et
    de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris
    qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été
    choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti,
    comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que
    ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine,
    qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que
    c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté
    d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en
    surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un
    pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits
    rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux
    grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées,
    pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en
    s’entr’ouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre
    rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs,
    l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle
    bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose.
    Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille
    en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la
    maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie
    déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose,
    l’arbuste catholique et délicieux.

    La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de
    jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées
    ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir
    ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage
    peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était
    percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l’éventail
    vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup,
    je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision
    ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des
    perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une
    fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et
    tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son
    visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne
    savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments
    objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit,
    assez «d’esprit d’observation» pour dégager la notion de leur couleur,
    pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de
    leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur,
    puisqu’elle était blonde: de sorte que, peut-être si elle n’avait pas
    eu des yeux aussi noirs,–ce qui frappait tant la première fois qu’on
    la voyait–je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement
    amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

    Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le
    porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les
    sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer,
    emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui; puis, tant j’avais
    peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père,
    apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de
    courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment
    supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me
    connaître! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre
    connaissance de mon grand’père et de mon père, et sans doute l’idée
    qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se
    détourna et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour
    épargner à son visage d’être dans leur champ visuel; et tandis que
    continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé,
    elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma
    direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir,
    mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais
    interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne
    éducation, que comme une preuve d’outrageant mépris; et sa main
    esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était
    adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit
    dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul
    sens, celui d’une intention insolente.

    –«Allons, Gilberte, viens; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix
    perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à
    quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je
    ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la
    tête; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche
    et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile,
    impénétrable et sournois.

    Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman
    qui me permettait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait
    de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image
    incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des
    giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert;
    imprégnant, irisant la zone d’air pur qu’il avait traversée–et qu’il
    isolait,–du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres
    heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; déployant sous
    l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur
    familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l’inconnu de sa
    vie où je n’entrerais pas.

    Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père
    murmurait: «Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer: on le fait
    partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je
    l’ai reconnu! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie!»)
    l’impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère
    de Gilberte lui avait parlé sans qu’elle répliquât, en me la montrant
    comme forcée d’obéir à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout,
    calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon
    amour. Mais bien vite cet amour s’éleva de nouveau en moi comme une
    réaction par quoi mon cœur humilié voulait se mettre de niveau avec
    Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui. Je l’aimais, je regrettais de ne
    pas avoir eu le temps et l’inspiration de l’offenser, de lui faire
    mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que
    j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
    les épaules: «Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me
    répugnez!» Cependant je m’éloignais, emportant pour toujours, comme
    premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de
    par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image d’une
    petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une
    bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois
    et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette
    place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle
    et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui
    l’approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l’ineffable
    bonheur de connaître, la sublime profession d’agent de change, le
    douloureux quartier des Champs-Élysées qu’elle habitait à Paris.

    «Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir avec
    nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j’avais osé, je
    t’aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant.»
    Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit
    pour la distraire, soit qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à
    la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et
    d’ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu’elle
    avait reçues, alors qu’elle fermait déjà sa porte à tout le monde. Et
    de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle
    était la seule personne de chez nous qu’il demandât encore à voir),
    elle lui faisait répondre qu’elle était fatiguée, mais qu’elle le
    laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir-là:
    «Oui, un jour qu’il fera beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du
    parc.» C’est sincèrement qu’elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann
    et Tansonville; mais le désir qu’elle en avait suffisait à ce qui lui
    restait de forces; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le
    beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait;
    la fatigue commençait avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et
    elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle–plus tôt
    seulement que cela n’arrive d’habitude,–c’est ce grand renoncement de
    la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans sa
    chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui se
    prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus
    aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à
    partir d’une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie
    nécessaire pour se voir, cessent de s’écrire et savent qu’ils ne
    communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir
    qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la
    maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez
    aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus
    douloureuse: c’est que cette réclusion lui était imposée par la
    diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et
    qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue,
    sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement,
    au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

    Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments
    je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle
    allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents
    et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des
    Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand
    je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur
    entendre dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les
    entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui
    la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle; et je
    contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de croire par
    exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant lui dans
    notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma tante
    Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à
    me dire, comme malgré moi, comme de lui-même: «Mais non, cette
    charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de
    Swann.» Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se
    posant sur la place où il était toujours écrit en moi, pesait à
    m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais, me paraissait plus
    plein que tout autre, parce qu’il était lourd de toutes les fois où,
    d’avance, je l’avais mentalement proféré. Il me causait un plaisir que
    j’étais confus d’avoir osé réclamer à mes parents, car ce plaisir
    était si grand qu’il avait dû exiger d’eux pour qu’ils me le
    procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu’il
    n’était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation
    par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes les séductions singulières
    que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès
    qu’ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d’un coup que mes
    parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu’ils se trouvaient
    placés à mon point de vue, qu’ils apercevaient à leur tour,
    absolvaient, épousaient mes rêves, et j’étais malheureux comme si je
    les avais vaincus et dépravés.

    Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents
    eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on
    m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un
    chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de
    velours, après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes
    dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu
    aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme
    une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat
    envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin
    sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes
    papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée
    par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe
    défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas: «O mes
    pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous
    qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne
    m’avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours.» Et,
    essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne
    pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les
    jours de printemps, au lieu d’aller faire des visites et écouter des
    niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines.

    Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le
    reste de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient
    perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le
    vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année,
    le jour de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je
    montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir
    à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de
    Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne
    rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait
    souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs
    lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de tout
    obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un même souffle,
    venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se
    propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir se
    coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes
    pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous
    rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès
    d’elle, que c’était quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans
    que je pusse le comprendre, et je l’embrassais au passage. A gauche
    était un village qui s’appelait Champieu (Campus Pagani, selon le
    curé). Sur la droite, on apercevait par delà les blés, les deux
    clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes
    effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés, jaunissants et
    grumeleux, comme deux épis.

    A intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation de
    leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille d’aucun autre
    arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin
    blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants
    boutons. C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première
    fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et
    aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous
    les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans
    les faire jamais dévier.

    Parfois dans le ciel de l’après-midi passait la lune blanche comme une
    nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont ce n’est pas l’heure
    de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment
    ses camarades, s’effaçant, ne voulant pas qu’on fasse attention à
    elle. J’aimais à retrouver son image dans des tableaux et dans des
    livres, mais ces œuvres d’art étaient bien différentes–du moins
    pendant les premières années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux
    et ma pensée à des harmonies plus subtiles–de celles où la lune me
    paraîtrait belle aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors.
    C’était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre
    où elle découpe nettement sur le ciel une faucille d’argent, de ces
    œuvres naïvement incomplètes comme étaient mes propres impressions et
    que les sœurs de ma grand’mère s’indignaient de me voir aimer. Elles
    pensaient qu’on doit mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve
    de goût en aimant d’abord, les œuvres que, parvenu à la maturité, on
    admire définitivement. C’est sans doute qu’elles se figuraient les
    mérites esthétiques comme des objets matériels qu’un œil ouvert ne
    peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d’en mûrir
    lentement des équivalents dans son propre cœur.

    C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une
    grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M.
    Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant
    un buggy à toute allure. A partir d’une certaine année on ne la
    rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise
    réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à
    Montjouvain. On disait: «Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit
    aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte,
    et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole DÉPLACÉE,
    de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c’est une
    femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des dispositions
    extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il peut
    être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille.»
    M. Vinteuil le disait; et il est en effet remarquable combien une
    personne excite toujours d’admiration pour ses qualités morales chez
    les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations
    charnelles. L’amour physique, si injustement décrié, force tellement
    tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de
    bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de
    l’entourage immédiat. Le docteur Percepied à qui sa grosse voix et ses
    gros sourcils permettaient de tenir tant qu’il voulait le rôle de
    perfide dont il n’avait pas le physique, sans compromettre en rien sa
    réputation inébranlable et imméritée de bourru bienfaisant, savait
    faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant d’un ton
    rude: «Hé bien! il paraît qu’elle fait de la musique avec son amie,
    Mlle Vinteuil. Ça a l’air de vous étonner. Moi je sais pas. C’est le
    père Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le
    droit d’aimer la musique, c’te fille. Moi je ne suis pas pour
    contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus à
    ce qu’il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l’amie
    de sa fille. Ah! sapristi on en fait une musique dans c’te boîte-là.
    Mais qu’est-ce que vous avez à rire; mais ils font trop de musique ces
    gens. L’autre jour j’ai rencontré le père Vinteuil près du cimetière.
    Il ne tenait pas sur ses jambes.»

    Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les
    personnes qu’il connaissait, se détourner quand il les apercevait,
    vieillir en quelques mois, s’absorber dans son chagrin, devenir
    incapable de tout effort qui n’avait pas directement le bonheur de sa
    fille pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa
    femme,–il eût été difficile de ne pas comprendre qu’il était en train
    de mourir de chagrin, et de supposer qu’il ne se rendait pas compte
    des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être même y
    ajoutait-il foi. Il n’est peut-être pas une personne, si grande que
    soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse amener à
    vivre un jour dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus
    formellement,–sans qu’elle le reconnaisse d’ailleurs tout à fait sous
    le déguisement de faits particuliers qu’il revêt pour entrer en
    contact avec elle et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude
    inexplicable, un certain soir, de tel être qu’elle a par ailleurs tant
    de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait
    entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à
    une de ces situations qu’on croit à tort être l’apanage exclusif du
    monde de la bohème: elles se produisent chaque fois qu’a besoin de se
    réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires, un vice que
    la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu’en
    mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses
    yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de
    sa fille, il ne s’ensuit pas que son culte pour elle en eût été
    diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos
    croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent
    pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les
    affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant
    sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonté
    de son Dieu ou du talent de son médecin. Mais quand M. Vinteuil
    songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du monde, du point
    de vue de leur réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au
    rang qu’ils occupaient dans l’estime générale, alors ce jugement
    d’ordre social, il le portait exactement comme l’eût fait l’habitant
    de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille
    dans le dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu
    cette humilité, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de
    lui et qu’il voyait d’en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui
    jusque-là), cette tendance à chercher à remonter jusqu’à eux, qui est
    une résultante presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que
    nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui
    débouchait d’une autre, s’était trouvé trop brusquement en face de
    nous pour avoir le temps de nous éviter; et Swann avec cette
    orgueilleuse charité de l’homme du monde qui, au milieu de la
    dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l’infamie
    d’autrui qu’une raison d’exercer envers lui une bienveillance dont les
    témoignages chatouillent d’autant plus l’amour-propre de celui qui les
    donne, qu’il les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait
    longuement causé avec M. Vinteuil, à qui, jusque-là il n’adressait pas
    la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s’il n’enverrait
    pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C’était une invitation qui,
    il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le
    remplissait de sentiments si reconnaissants qu’il se croyait obligé
    par eux, à ne pas avoir l’indiscrétion de l’accepter. L’amabilité de
    Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui si
    honorable et si délicieux qu’il pensait qu’il valait peut-être mieux
    ne pas s’en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le
    conserver.

    –«Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec
    la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies
    bourgeoises en respect et sous le charme d’une duchesse, fût-elle
    laide et sotte. Quel homme exquis! Quel malheur qu’il ait fait un
    mariage tout à fait déplacé.»

    Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie et
    dépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils ont d’elle
    et expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents déplorèrent avec
    M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances
    auxquels (par cela même qu’ils les invoquaient en commun avec lui, en
    braves gens de même acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il
    n’était pas contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n’envoya pas sa
    fille chez Swann. Et celui-ci fût le premier à le regretter. Car
    chaque fois qu’il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu’il
    avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander sur
    quelqu’un qui portait le même nom que lui, un de ses parents,
    croyait-il. Et cette fois-là il s’était bien promis de ne pas oublier
    ce qu’il avait à lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille à
    Tansonville.

    Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux
    que nous faisions autour de Combray et qu’à cause de cela on la
    réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise
    était assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des
    bois de Roussainville dans l’épaisseur desquels nous pourrions nous
    mettre à couvert.

    Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale
    et dont il jaunissait la bordure. L’éclat, mais non la clarté, était
    enlevé à la campagne où toute vie semblait suspendue, tandis que le
    petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses
    arêtes blanches avec une précision et un fini accablants. Un peu de
    vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et,
    contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus
    bleu, comme peint dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des
    anciennes demeures.

    Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait
    menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture; les gouttes
    d’eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous
    ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent
    point, elles ne vont pas à l’aventure pendant la rapide traversée,
    mais chacune tenant sa place, attire à elle celle qui la suit et le
    ciel en est plus obscurci qu’au départ des hirondelles. Nous nous
    réfugions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini,
    quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous
    ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages,
    et la terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait à
    jouer sur les nervures d’une feuille, et suspendue à la pointe,
    reposée, brillant au soleil, tout d’un coup se laissait glisser de
    toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez.

    Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les Saints et
    les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs.
    Que cette église était française! Au-dessus de la porte, les Saints,
    les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et
    de funérailles, étaient représentés comme ils pouvaient l’être dans
    l’âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes
    relatives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la
    cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l’avait
    personnellement connu, et généralement pour faire honte par la
    comparaison à mes grands-parents moins «justes». On sentait que les
    notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au
    XIXe siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne, et qui se
    distinguaient par autant d’inexactitude que de bonhomie, ils les
    tenaient non des livres, mais d’une tradition à la fois antique et
    directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante.
    Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais aussi,
    virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique de
    Saint-André-des-Champs c’était le jeune Théodore, le garçon de chez
    Camus. Françoise sentait d’ailleurs si bien en lui un pays et un
    contemporain que, quand ma tante Léonie était trop malade pour que
    Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la porter dans
    son fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se
    faire «bien voir» de ma tante, elle appelait Théodore. Or, ce garçon
    qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement
    rempli de l’âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment
    des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux «pauvres
    malades», à «sa pauvre maîtresse», qu’il avait pour soulever la tête
    de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits anges
    des bas-reliefs, s’empressant, un cierge à la main, autour de la
    Vierge défaillante, comme si les visages de pierre sculptée, grisâtres
    et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n’étaient qu’un
    ensommeillement, qu’une réserve, prête à refleurir dans la vie en
    innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de
    Théodore, enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. Non plus appliquée
    à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d’une
    stature plus qu’humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui
    lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les
    joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une
    grappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et
    mutin, les prunelles enfoncées, l’air valide, insensible et courageux
    des paysannes de la contrée. Cette ressemblance qui insinuait dans la
    statue une douceur que je n’y avais pas cherchée, était souvent
    certifiée par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à
    couvert et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages
    pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait
    destinée à permettre, par une confrontation avec la nature, de juger
    de la vérité de l’œuvre d’art. Devant nous, dans le lointain, terre
    promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n’ai jamais
    pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour
    nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes
    les lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses
    habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait
    descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d’un
    ostensoir d’autel, les tiges d’or effrangées de son soleil reparu.

    Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer et
    rester enfermé dans la maison. Çà et là au loin dans la campagne que
    l’obscurité et l’humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons
    isolées, accrochées au flanc d’une colline plongée dans la nuit et
    dans l’eau, brillaient comme des petits bateaux qui ont replié leurs
    voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais
    qu’importait la pluie, qu’importait l’orage! L’été, le mauvais temps
    n’est qu’une humeur passagère, superficielle, du beau temps
    sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et fluide
    de l’hiver et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est
    solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’égoutter
    sans compromettre la résistance de leur permanente joie, a hissé pour
    toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons
    et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans
    le petit salon, où j’attendais l’heure du dîner en lisant, j’entendais
    l’eau dégoutter de nos marronniers, mais je savais que l’averse ne
    faisait que vernir leurs feuilles et qu’ils promettaient de demeurer
    là, comme des gages de l’été, toute la nuit pluvieuse, à assurer la
    continuité du beau temps; qu’il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus
    de la barrière blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses,
    de petites feuilles en forme de cœur; et c’est sans tristesse que
    j’apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à l’orage
    des supplications et des salutations désespérées; c’est sans tristesse
    que j’entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre
    roucouler dans les lilas.

    Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la
    promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l’habitude
    d’aller, ces jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la-Vineuse,
    dans l’automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma
    tante Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois
    ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la
    tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu’elle
    souffrait d’une maladie non pas imaginaire mais organique, à
    l’évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se
    rendre quand elle y aurait succombé; et ne causant par sa mort de
    grande douleur qu’à un seul être, mais à celui-là, sauvage. Pendant
    les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante, Françoise
    ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa personne
    lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut
    enterré. Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise
    avait vécu des mauvaises paroles, des soupçons, des colères de ma
    tante avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour
    de la haine et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable
    maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à
    déjouer, au bon cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux
    et tout-puissant monarque n’était plus. A côté d’elle nous comptions
    pour bien peu de chose. Il était loin le temps où quand nous avions
    commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions autant
    de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là tout
    occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et
    avec les fermiers, mes parents n’ayant guère de loisir pour faire des
    sorties que le temps d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me
    laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé
    dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais
    d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses
    rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui on
    n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements n’a rien
    à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que nous avions
    de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions pas donné
    de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix
    spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis
    sûr que dans un livre–et en cela j’étais bien moi-même comme
    Françoise–cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le
    portail de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès que
    Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter
    qu’elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire
    que je regrettais ma tante parce que c’était une bonne femme, malgré
    ses ridicules, mais nullement parce que c’était ma tante, qu’elle eût
    pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune
    peine, propos qui m’eussent semblé ineptes dans un livre.

    Si alors Françoise remplie comme un poète d’un flot de pensées
    confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de
    ne pas savoir répondre à mes théories et disait: «Je ne sais pas
    m’esprimer», je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et
    brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: «Elle était
    tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit
    à la parentèse», je haussais les épaules et je me disais: «Je suis
    bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils»,
    adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d’hommes
    dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la
    méditation, sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une
    des scènes vulgaires de la vie.

    Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que je
    les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand
    j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon
    plaid sur mes épaules, je sortais: mon corps obligé depuis longtemps
    de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation
    et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on
    lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des
    maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,
    les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de
    parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les
    uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient et qui
    n’ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un
    lent et difficile éclaircissement, le plaisir d’une dérivation plus
    aisée vers une issue immédiate. La plupart des prétendues traductions
    de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser en
    le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous
    apprend pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte de ce
    que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût
    le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que
    c’est, cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus
    broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la
    première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression
    habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels
    j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de
    Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le
    jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le
    soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse
    reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la
    cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se
    promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les
    herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes
    de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer
    au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec
    l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans
    la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure
    rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant
    sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du
    ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie
    refermé: «Zut, zut, zut, zut.» Mais en même temps je sentis que mon
    devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de
    voir plus clair dans mon ravissement.

    Et c’est à ce moment-là encore,–grâce à un paysan qui passait, l’air
    déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il
    faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans
    chaleur à mes «beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher»,–que
    j’appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément,
    dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois
    qu’une lecture un peu longue m’avait mis en humeur de causer, le
    camarade à qui je brûlais d’adresser la parole venait justement de se
    livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu’on le
    laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec
    tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus
    propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le même temps à
    apprendre une peccadille que j’avais oubliée et qu’ils me reprochaient
    sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les embrasser.

    Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une
    autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le
    désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer
    dans mes bras. Né brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le
    rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très
    différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu’un
    degré supérieur de celui qu’elles me donnaient. Je faisais un mérite
    de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet
    rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville
    où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au
    clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait
    seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c’était
    eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers
    eux plus rapidement quand il enflait ma voile d’une brise puissante,
    inconnue et propice. Mais si ce désir qu’une femme apparût ajoutait
    pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les
    charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la
    femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des
    arbres c’était encore la sienne et que l’âme de ces horizons, du
    village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son
    baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au
    contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les
    domaines de mon imagination, mon désir n’avait plus de limites. C’est
    qu’aussi,–comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la
    nature où l’action de l’habitude étant suspendue, nos notions
    abstraites des choses mises de côté, nous croyons d’une foi profonde,
    à l’originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous
    trouvons–la passante qu’appelait mon désir me semblait être non un
    exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit
    nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui
    n’était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux,
    plus important, doué d’une existence plus réelle que cela ne paraît
    aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas.
    J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville,
    d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de
    Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait paru moins
    vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise
    les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une
    paysanne de Méséglise c’eût été recevoir des coquillages que je
    n’aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée
    dans les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me
    donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée mon
    imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une
    paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor
    caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de
    feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale
    d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure
    permet d’approcher de plus près qu’en elles, la saveur profonde du
    pays. Je pouvais d’autant plus facilement le croire (et que les
    caresses par lesquelles elle m’y ferait parvenir, seraient aussi d’une
    sorte particulière et dont je n’aurais pas pu connaître le plaisir par
    une autre qu’elle), que j’étais pour longtemps encore à l’âge où on ne
    l’a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes
    différentes avec lesquelles on l’a goûté, où on ne l’a pas réduit à
    une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les
    instruments interchangeables d’un plaisir toujours identique. Il
    n’existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l’esprit, comme le
    but qu’on poursuit en s’approchant d’une femme, comme la cause du
    trouble préalable qu’on ressent. A peine y songe-t-on comme à un
    plaisir qu’on aura; plutôt, on l’appelle son charme à elle; car on ne
    pense pas à soi, on ne pense qu’à sortir de soi. Obscurément attendu,
    immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où
    il s’accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards,
    les baisers de celle qui est auprès de nous, qu’il nous apparaît
    surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre
    reconnaissance pour la bonté de cœur de notre compagne et pour sa
    touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits,
    au bonheur dont elle nous comble.

    Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que
    je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son
    village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers
    désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit
    cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau
    de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques
    du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se
    suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et
    que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme
    celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se
    penchaient jusqu’à moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain,
    tenant l’étendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes
    regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller
    jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs; jamais ne s’y trouvait la
    paysanne que je n’eusse pas manqué d’y rencontrer si j’avais été avec
    mon grand-père et dans l’impossibilité de lier conversation avec elle.
    Je fixais indéfiniment le tronc d’un arbre lointain, de derrière
    lequel elle allait surgir et venir à moi; l’horizon scruté restait
    désert, la nuit tombait, c’était sans espoir que mon attention
    s’attachait, comme pour aspirer les créatures qu’ils pouvaient
    recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée; et ce n’était plus
    d’allégresse, c’était de rage que je frappais les arbres du bois de
    Roussainville d’entre lesquels ne sortait pas plus d’êtres vivants que
    s’ils eussent été des arbres peints sur la toile d’un panorama, quand,
    ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans
    mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de
    reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de
    moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et
    s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler? Il me
    semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou; je cessais de croire
    partagés par d’autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les
    désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient
    pas. Ils ne m’apparaissaient plus que comme les créations purement
    subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils
    n’avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors
    perdait tout charme et toute signification et n’était plus à ma vie
    qu’un cadre conventionnel comme l’est à la fiction d’un roman le wagon
    sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.

    C’est peut-être d’une impression ressentie aussi auprès de
    Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure
    alors, qu’est sortie, bien après, l’idée que je me suis faite du
    sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le
    souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma
    vie. C’était par un temps très chaud; mes parents qui avaient dû
    s’absenter pour toute la journée, m’avaient dit de rentrer aussi tard
    que je voudrais; et étant allé jusqu’à la mare de Montjouvain où
    j’aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m’étais étendu à
    l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, là
    où j’avais attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé voir
    M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai, je voulus me
    lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître,
    car je ne l’avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle
    était encore une enfant, tandis qu’elle commençait d’être une jeune
    fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques
    centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien
    et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était
    entr’ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements
    sans qu’elle me vît, mais en m’en allant j’aurais fait craquer les
    buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait pu croire que je
    m’étais caché là pour l’épier.

    Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous
    n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une
    vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté: la pudeur;
    mais elle la plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste
    fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère
    et de bonne d’enfant qu’il donnait à sa fille, puis par les
    souffrances que celle-ci lui avait causées; elle revoyait le visage
    torturé qu’avait eu le vieillard tous les derniers temps; elle savait
    qu’il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son
    œuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux professeur de
    piano, d’un ancien organiste de village dont nous imaginions bien
    qu’ils n’avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que nous ne
    méprisions pas parce qu’ils en avaient tant pour lui dont ils avaient
    été la raison de vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui
    pour la plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire,
    quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, illisibles, resteraient
    inconnus; ma mère pensait à cet autre renoncement plus cruel encore
    auquel M. Vinteuil avait été contraint, le renoncement à un avenir de
    bonheur honnête et respecté pour sa fille; quand elle évoquait toute
    cette détresse suprême de l’ancien maître de piano de mes tantes, elle
    éprouvait un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui
    autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil tout mêlé du remords
    d’avoir à peu près tué son père. «Pauvre M. Vinteuil, disait ma mère,
    il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir reçu son salaire.
    Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle forme? Il ne pourrait lui
    venir que d’elle.»

    Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée était posé un petit
    portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où
    retentit le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle
    se jeta sur un canapé, et tira près d’elle une petite table sur
    laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis
    à côté de lui le morceau qu’il avait le désir de jouer à mes parents.
    Bientôt son amie entra. Mlle Vinteuil l’accueillit sans se lever, ses
    deux mains derrière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa
    comme pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu’elle
    semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était peut-être
    importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux être loin
    d’elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de
    son cœur s’en alarma; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma
    les yeux et se mit à bâiller pour indiquer que l’envie de dormir était
    la seule raison pour laquelle elle s’était ainsi étendue. Malgré la
    familiarité rude et dominatrice qu’elle avait avec sa camarade, je
    reconnaissais les gestes obséquieux et réticents, les brusques
    scrupules de son père. Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer
    les volets et de n’y pas réussir.

    –«Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud,» dit son amie.

    –«Mais c’est assommant, on nous verra», répondit Mlle Vinteuil.

    Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit
    ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres
    qu’elle avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion
    elle voulait lui laisser l’initiative de prononcer. Aussi son regard
    que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l’expression qui plaisait
    tant à ma grand’mère, quand elle ajouta vivement:

    –«Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c’est
    assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des
    yeux vous voient.»

    Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle
    taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la
    pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d’elle-même
    une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un
    soudard fruste et vainqueur.

    –«Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci, dans cette
    campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. Et puis quoi?
    Ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux
    malicieux et tendre, ces mots qu’elle récita par bonté, comme un
    texte, qu’elle savait être agréable à Mlle Vinteuil, d’un ton qu’elle
    s’efforçait de rendre cynique), quand même on nous verrait ce n’en est
    que meilleur.»

    Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son cœur scrupuleux et sensible
    ignorait quelles paroles devaient spontanément venir s’adapter à la
    scène que ses sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu’elle
    pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la
    fille vicieuse qu’elle désirait d’être, mais les mots qu’elle pensait
    que celle-ci eût prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans sa
    bouche. Et le peu qu’elle s’en permettait était dit sur un ton guindé
    où ses habitudes de timidité paralysaient ses velléités d’audace, et
    s’entremêlait de: «tu n’as pas froid, tu n’as pas trop chaud, tu n’as
    pas envie d’être seule et de lire?»

    –«Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir»,
    finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase qu’elle avait
    entendue autrefois dans la bouche de son amie.

    Dans l’échancrure de son corsage de crêpe Mlle Vinteuil sentit que son
    amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles
    se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches
    comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux.
    Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le
    corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur
    laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. Mlle
    Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas
    sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement
    de le remarquer:

    –«Oh! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a
    pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa
    place.»

    Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon
    père à propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans
    doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui
    répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses
    liturgiques:

    –«Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter.
    Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau,
    s’il te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe.»

    Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche: «Voyons,
    voyons», qui prouvaient la bonté de sa nature, non qu’elles fussent
    dictées par l’indignation que cette façon de parler de son père eût pu
    lui causer (évidemment c’était là un sentiment qu’elle s’était
    habituée, à l’aide de quels sophismes? à faire taire en elle dans ces
    minutes-là), mais parce qu’elles étaient comme un frein que pour ne
    pas se montrer égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son amie
    cherchait à lui procurer. Et puis cette modération souriante en
    répondant à ces blasphèmes, ce reproche hypocrite et tendre,
    paraissaient peut-être à sa nature franche et bonne, une forme
    particulièrement infâme, une forme doucereuse de cette scélératesse
    qu’elle cherchait à s’assimiler. Mais elle ne put résister à l’attrait
    du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur par une
    personne si implacable envers un mort sans défense; elle sauta sur les
    genoux de son amie, et lui tendit chastement son front à baiser comme
    elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices
    qu’elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant
    à M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. Son amie lui prit
    la tête entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front avec
    cette docilité que lui rendait facile la grande affection qu’elle
    avait pour Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distraction
    dans la vie si triste maintenant de l’orpheline.

    –«Sais-tu ce que j’ai envie de lui faire à cette vieille horreur?»
    dit-elle en prenant le portrait.

    Et elle murmura à l’oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne
    pus entendre.

    –«Oh! tu n’oserais pas.»

    –«Je n’oserais pas cracher dessus? sur ça?» dit l’amie avec une
    brutalité voulue.

    Je n’en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d’un air las,
    gauche, affairé, honnête et triste, vint fermer les volets et la
    fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que
    pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce
    qu’après la mort il avait reçu d’elle en salaire.

    Et pourtant j’ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à
    cette scène, il n’eût peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon
    cœur de sa fille, et peut-être même n’eût-il pas eu en cela tout à
    fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l’apparence du
    mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer
    réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez une sadique; c’est
    à la lumière de la rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la
    lampe d’une maison de campagne véritable qu’on peut voir une fille
    faire cracher une amie sur le portrait d’un père qui n’a vécu que pour
    elle; et il n’y a guère que le sadisme qui donne un fondement dans la
    vie à l’esthétique du mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas de
    sadisme, une fille aurait peut-être des manquements aussi cruels que
    ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de son père
    mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte d’un
    symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf; ce que sa conduite aurait
    de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à
    elle qui ferait le mal sans se l’avouer. Mais, au-delà de l’apparence,
    dans le cœur de Mlle Vinteuil, le mal, au début du moins, ne fut sans
    doute pas sans mélange. Une sadique comme elle est l’artiste du mal,
    ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être car le mal ne
    lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se
    distinguerait même pas d’elle; et la vertu, la mémoire des morts, la
    tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne
    trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de
    l’espèce de Mlle Vinteuil sont des être si purement sentimentaux, si
    naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît quelque
    chose de mauvais, le privilège des méchants. Et quand ils se concèdent
    à eux-mêmes de s’y livrer un moment, c’est dans la peau des méchants
    qu’ils tâchent d’entrer et de faire entrer leur complice, de façon à
    avoir eu un moment l’illusion de s’être évadés de leur âme scrupuleuse
    et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien
    elle l’eût désiré en voyant combien il lui était impossible d’y
    réussir. Au moment où elle se voulait si différente de son père, ce
    qu’elle me rappelait c’était les façons de penser, de dire, du vieux
    professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu’elle
    profanait, ce qu’elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait
    entre eux et elle et l’empêchait de les goûter directement, c’était la
    ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu’il lui
    avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d’amabilité qui
    interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie,
    une mentalité qui n’était pas faite pour lui et l’empêchait de le
    connaître comme quelque chose de très différent des nombreux devoirs
    de politesse auxquels elle se consacrait d’habitude. Ce n’est pas le
    mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui lui semblait agréable;
    c’est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu’elle
    s’y adonnait il s’accompagnait pour elle de ces pensées mauvaises qui
    le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse, elle
    finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par
    l’identifier au Mal. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie
    n’était pas foncièrement mauvaise, et qu’elle n’était pas sincère au
    moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires. Du moins
    avait-elle le plaisir d’embrasser sur son visage, des sourires, des
    regards, feints peut-être, mais analogues dans leur expression
    vicieuse et basse à ceux qu’aurait eus non un être de bonté et de
    souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir. Elle pouvait
    s’imaginer un instant qu’elle jouait vraiment les jeux qu’eût joués
    avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en
    effet ces sentiments barbares à l’égard de la mémoire de son père.
    Peut-être n’eût-elle pas pensé que le mal fût un état si rare, si
    extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si
    elle avait su discerner en elle comme en tout le monde, cette
    indifférence aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms
    qu’on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté.

    S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une
    autre affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade était
    longue et l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait. Quand on
    semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise
    désespérée qu’il ne tombât pas une goutte d’eau pour les «pauvres
    récoltes», et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la
    surface calme et bleue du ciel s’écriait en gémissant: «Ne dirait-on
    pas qu’on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en
    montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir
    pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés,
    alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans
    discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur
    la mer»; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses
    favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner:
    «Demain s’il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes.» On
    partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et
    on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle
    aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes
    passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me
    semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité
    revêche, et qu’on chercherait en vain dans le Combray d’aujourd’hui où
    sur son tracé ancien s’élève l’école. Mais ma rêverie (semblable à ces
    architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un
    jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d’un chœur
    roman, remettent tout l’édifice dans l’état où il devait être au XIIe
    siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et
    «restitue» la rue des Perchamps. Elle a d’ailleurs pour ces
    reconstitutions, des données plus précises que n’en ont généralement
    les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les
    dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à
    être bientôt anéanties, de ce qu’était le Combray du temps de mon
    enfance; et parce que c’est lui-même qui les a tracées en moi avant de
    disparaître, émouvantes,–si on peut comparer un obscur portrait à ces
    effigies glorieuses dont ma grand’mère aimait à me donner des
    reproductions–comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de
    Gentile Bellini dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus
    aujourd’hui le chef-d’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.

    On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau
    flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe
    siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de
    Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque
    contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. On
    gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de
    Saint-Hilaire. Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute
    la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau et
    si tranquille que, quand sonnait l’heure, on aurait dit non qu’elle
    rompait le calme du jour mais qu’elle le débarrassait de ce qu’il
    contenait et que le clocher avec l’exactitude indolente et soigneuse
    d’une personne qui n’a rien d’autre à faire, venait seulement–pour
    exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d’or que la chaleur y
    avait lentement et naturellement amassées–de presser, au moment voulu,
    la plénitude du silence.

    Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y avait
    presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la
    traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la
    maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de
    notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s’il faisait beau
    temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d’un matin de
    grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus
    sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui
    se promenait déjà en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues,
    accompagnée seulement d’une bande de coucous arrivés trop tôt et de
    primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu
    laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d’odeur qu’elle
    tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de
    halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un
    noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris
    racine. A Combray où je savais quelle individualité de maréchal
    ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du
    suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule
    personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait
    connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous
    passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe
    de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans
    le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs
    pieds; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés
    jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient
    semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens
    comtes de Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la
    Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et
    des abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de
    tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où
    jadis l’arbalétrier lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait
    Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt,
    toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était
    enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe, dominés par les enfants de
    l’école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux
    récréations;–passé presque descendu dans la terre, couché au bord de
    l’eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à
    songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville
    d’aujourd’hui une cité très différente, retenant mes pensées par son
    visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à demi sous les
    boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils avaient
    choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes,
    jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il,
    que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir
    que leur vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée,
    jusqu’à ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile
    beauté; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage
    je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur
    joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a
    bien des siècles d’Asie mais apatriés pour toujours au village,
    contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau,
    fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme
    certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité
    populaire, un poétique éclat d’orient.

    Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la
    Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la
    rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois «contenant» aux
    flancs transparents comme une eau durcie, et «contenu» plongé dans un
    plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image
    de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles
    n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite
    dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où
    les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le
    palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard
    avec des lignes; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions
    du goûter; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient
    suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se
    solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards
    inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution,
    invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation.

    Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau. Il y en a
    d’abord d’isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel
    il était placé d’une façon malheureuse laissait si peu de repos que
    comme un bac actionné mécaniquement il n’abordait une rive que pour
    retourner à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la
    double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait,
    s’allongeait, filait, atteignait l’extrême limite de sa tension
    jusqu’au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait
    sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant
    mieux appeler son point de départ qu’elle n’y restait pas une seconde
    sans en repartir par une répétition de la même manœuvre. Je la
    retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation,
    faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon
    grand-père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement
    au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils se
    croient chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours;
    pris dans l’engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les
    efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne
    font qu’assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur
    diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar,
    pareil aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier,
    qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de
    Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les
    particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile,
    s’éloignant à grands pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus
    vite, comme moi mes parents.

    Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont
    l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui
    s’y était complu à des travaux d’horticulture aquatique, faisant
    fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables
    jardins de nymphéas. Comme les rives étaient à cet endroit très
    boisées, les grandes ombres des arbres donnaient à l’eau un fond qui
    était habituellement d’un vert sombre mais que parfois, quand nous
    rentrions par certains soirs rassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu
    d’un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d’apparence cloisonnée
    et de goût japonais. Çà et là, à la surface, rougissait comme une
    fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords.
    Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles, moins
    lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en
    enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter à la dérive, comme
    après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses
    mousseuses en guirlandes dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé
    aux espèces communes qui montraient le blanc et rose proprets de la
    julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis
    qu’un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une
    véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins
    qui étaient venues poser comme des papillons leur ailes bleuâtres et
    glacées, sur l’obliquité transparente de ce parterre d’eau; de ce
    parterre céleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur
    plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes;
    et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas
    le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il
    s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la
    rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en
    accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a
    de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux,–avec ce qu’il y
    a d’infini,–dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein
    ciel.

    Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j’ai
    vu, j’ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un
    rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos,
    la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la
    dérive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de
    lui, portait sur son visage l’avant-goût du bonheur et de la paix.

    Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans le ciel
    férié, flânait longuement un nuage oisif. Par moments oppressée par
    l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration
    anxieuse. C’était l’heure du goûter. Avant de repartir nous restions
    longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où
    parvenaient jusqu’à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et
    métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne
    s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si
    longtemps, et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs
    lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds.

    Parfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions une
    maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien, du
    monde, que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le
    visage pensif et les voiles élégants n’étaient pas de ce pays et qui
    sans doute était venue, selon l’expression populaire «s’enterrer» là,
    goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui
    dont elle n’avait pu garder le cœur, y était inconnu, s’encadrait dans
    la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque
    amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en
    entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont
    avant qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que
    jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle, que rien
    dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
    n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait que, dans son
    renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait
    pu du moins apercevoir celui qu’elle aimait, pour ceux-ci qui ne
    l’avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade
    sur un chemin où elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains
    résignées de longs gants d’une grâce inutile.

    Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter
    jusqu’aux sources de la Vivonne, auxquelles j’avais souvent pensé et
    qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que
    j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient
    dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray,
    que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de
    la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais
    non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant
    souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient
    des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils
    étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque
    fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en
    tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le
    «Couronnement d’Esther» de notre église, tantôt de nuances changeantes
    comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert
    chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite
    ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme
    l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes,
    que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou
    faisait monter au plafond,–enfin toujours enveloppés du mystère des
    temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la
    lumière orangée qui émane de cette syllabe: «antes». Mais si malgré
    cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres
    réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se
    distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en
    elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de
    Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses
    grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne
    portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes,
    mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de
    vaincre leurs anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des
    mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
    Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas.
    Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur
    personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et
    pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la
    ville, mais non d’une maison particulière, demeurant sans doute
    dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de
    Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire
    que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais
    chercher du sel chez Camus.

    Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant
    de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres.
    Je m’arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me
    semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile,
    que je désirais tant connaître depuis que je l’avais vue décrite par
    un de mes écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol
    imaginaire traversé de cours d’eau bouillonnants, que Guermantes,
    changeant d’aspect dans ma pensée, s’identifia, quand j’eus entendu le
    docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives
    qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes
    m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice; tout le jour
    elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main,
    en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait
    le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles
    violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui
    dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces
    rêves m’avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain,
    il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me
    le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une
    signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de
    fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention,
    je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie
    cérébrale l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour
    arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en
    place qu’il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise
    m’avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la
    vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour notre maison, seule
    de tout le quartier, les travaux de «ravalement», à obtenir du
    ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux,
    l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans
    la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu
    d’attendre le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si
    j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop
    d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles
    lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou
    ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans
    danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du
    retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison;
    peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans
    mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs,
    n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle
    par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le
    Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain
    de l’époque. Mais d’autres fois tandis que mes parents
    s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma
    vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon
    père et qu’il pouvait modifier à son gré, m’apparaissait au contraire
    comme comprise dans une réalité qui n’était pas faite pour moi, contre
    laquelle il n’y avait pas de recours, au cœur de laquelle je n’avais
    pas d’allié, qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me semblait
    alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je
    vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais
    seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire.
    Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les
    encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime,
    immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes
    les paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un
    méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa
    conscience.

    Un jour ma mère me dit: «Puisque tu parles toujours de Mme de
    Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée il y a
    quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa
    fille. Tu pourras l’apercevoir à la cérémonie.» C’était du reste par
    le docteur Percepied que j’avais le plus entendu parler de Mme de
    Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d’une revue
    illustrée où elle était représentée dans le costume qu’elle portait à
    un bal travesti chez la princesse de Léon.

    Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le
    suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une
    dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate
    bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton
    au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge,
    comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine
    perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait
    montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en
    elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans
    les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le
    docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de
    Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la
    chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais,
    sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des
    alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je
    me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de
    Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à
    Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme
    ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour
    où elle devait justement venir, dans cette chapelle: c’était elle! Ma
    déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais
    pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la
    représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans
    un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes
    vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure
    rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me
    fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que
    le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que
    cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules,
    n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes,
    mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait
    à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins
    et de commerçants. «C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes!»
    disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette
    image qui naturellement n’avait aucun rapport avec celles qui sous le
    même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes
    songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres
    arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux
    pour la première fois il y a un moment seulement, dans l’église; qui
    n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme
    elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe,
    mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui
    s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois
    de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la
    robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la
    présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions
    incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection
    lumineuse.

    Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux
    perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c’était eux
    qui l’avaient d’abord atteinte, qui y avaient fait la première
    encoche, au moment où je n’avais pas encore le temps de songer que la
    femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur
    cette image toute récente, inchangeable, j’essayais d’appliquer
    l’idée: «C’est Mme de Guermantes» sans parvenir qu’à la faire
    manœuvrer en face de l’image, comme deux disques séparés par un
    intervalle. Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j’avais si souvent
    rêvé, maintenant que je voyais qu’elle existait effectivement en
    dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination
    qui, un moment paralysée au contact d’une réalité si différente de ce
    qu’elle attendait, se mit à réagir et à me dire: «Glorieux dès avant
    Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur
    leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de
    Brabant. Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des
    personnes qui sont ici.»

    Et–ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage
    par une corde si lâche, si longue, si extensible qu’ils peuvent se
    promener seuls loin de lui–pendant que Mme de Guermantes était assise
    dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards
    flânaient çà et là, montaient le long des piliers, s’arrêtaient même
    sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de
    soleil qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient.
    Quant à Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile,
    assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et
    les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent
    des personnes qu’elle ne connaît pas, il me fût impossible de savoir
    si elle approuvait ou blâmait dans le désœuvrement de son âme, le
    vagabondage de ses regards.

    Je trouvais important qu’elle ne partît pas avant que j’eusse pu la
    regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je
    considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas
    mes yeux d’elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement
    emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent,
    des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient
    autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son
    visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées
    que j’y rapportais–et peut-être surtout, forme de l’instinct de
    conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu’on a
    toujours de ne pas avoir été déçu,–la replaçant (puisque c’était une
    seule personne qu’elle et cette duchesse de Guermantes que j’avais
    évoquée jusque-là) hors du reste de l’humanité dans laquelle la vue
    pure et simple de son corps me l’avait fait un instant confondre, je
    m’irritais en entendant dire autour de moi: «Elle est mieux que Mme
    Sazerat, que Mlle Vinteuil», comme si elle leur eût été comparable. Et
    mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à
    l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler
    d’autres visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement
    incomplet: «Qu’elle est belle! Quelle noblesse! Comme c’est bien une
    fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j’ai
    devant moi!» Et l’attention avec laquelle j’éclairais son visage
    l’isolait tellement, qu’aujourd’hui si je repense à cette cérémonie,
    il m’est impossible de revoir une seule des personnes qui y
    assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand
    je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle,
    je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie
    qu’éclairait le soleil intermittent et chaud d’un jour de vent et
    d’orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de
    tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais
    dont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle ne
    ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste
    elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de
    simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés
    d’une signification précise, qu’on adresse à quelqu’un qu’on connaît,
    mais seulement laisser ses pensées distraites s’échapper incessamment
    devant elle en un flot de lumière bleue qu’elle ne pouvait contenir,
    elle ne voulait pas qu’il pût gêner, paraître dédaigner ces petites
    gens qu’il rencontrait au passage, qu’il atteignait à tous moments. Je
    revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le
    doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le
    destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un
    sourire un peu timide de suzeraine qui a l’air de s’excuser auprès de
    ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la
    quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait
    laissé s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de
    soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me
    dis: «Mais sans doute elle fait attention à moi.» Je crus que je lui
    plaisais, qu’elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté
    l’église, qu’à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à
    Guermantes. Et aussitôt je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire
    pour que nous aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme
    j’avais cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle ne
    pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire
    qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que
    nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient
    comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m’eût
    dédiée; et le soleil menacé par un nuage, mais dardant encore de toute
    sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de
    géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la
    solennité et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes, et
    ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette
    sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie
    qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de
    Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au
    son de la trompette l’épithète de délicieux.

    Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il
    me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de
    dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un
    écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je
    restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que
    pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d’inhibition
    devant la douleur, mon esprit s’arrêtait entièrement de penser aux
    vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent
    m’interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces
    préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un
    coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin
    me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient,
    et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je
    voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et que malgré
    mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela
    se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à
    tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et
    s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je
    cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m’attachais à me
    rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans
    que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à
    s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle.
    Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me
    rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain
    et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier
    dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité
    abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné,
    l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de
    l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque
    fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre
    littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que
    m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur–de
    tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne
    tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de
    me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue. Par bonheur
    mes parents m’appelaient, je sentais que je n’avais pas présentement
    la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et
    qu’il valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse rentré, et
    ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne m’occupais plus
    de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un parfum,
    bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le
    revêtement d’images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme
    les poissons que les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je
    rapportais dans mon panier couverts par une couche d’herbe qui
    préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre
    chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre
    les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets
    qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son
    de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous
    lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité pressentie que je
    n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois
    pourtant,–où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa
    durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à
    mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur
    Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus
    et fait monter avec lui,–j’eus une impression de ce genre et ne
    l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter
    près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait
    encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec
    chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous
    l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce
    plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les
    deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant
    et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient
    l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé
    d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus
    élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

    En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de
    leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je
    n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était
    derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils
    semblaient contenir et dérober à la fois.

    Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu
    nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants
    après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne
    savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à
    l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me
    semblait bien pénible; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête
    ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il
    est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés
    à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que
    j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils
    m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis
    causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes,
    je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore
    les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au
    tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer,
    ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre
    compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me
    rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces
    ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se
    déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus
    une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula
    en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure
    éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte
    d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment et comme
    nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les
    aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà
    couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis
    ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

    Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de
    Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase,
    puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que
    cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je
    composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience
    et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai
    retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de
    changements:

    «Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase
    campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville.
    Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer en face d’eux par une
    volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait
    rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les
    trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois
    oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil.
    Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les
    clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du
    couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer
    et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je
    pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout
    d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et
    ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le
    temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes
    notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de
    temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes
    avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses
    clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs
    cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres
    pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de
    direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et
    disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà
    près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une
    dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs
    peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me
    faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende,
    abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité; et tandis
    que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur
    chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles
    silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un
    derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule
    forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.» Je ne
    repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du
    siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier
    les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus
    fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait
    si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient
    derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je
    venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

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    AUTOUR DE LA LUNE
    Etext Production Notes

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    language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
    presceded by %

    D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

    Typographie utilisée dans le texte.
    ———————————–

    _xxx_ Texte imprimé en italiques.
    (xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
    selon le langage de composition TeX.
    –Tiret.

    Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
    ———————————————————

    lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

    ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
    du pouce, 2.1167 mm.

    londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
    Anglais.

    milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

    pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

    pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
    du pied.

    toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
    (environ 2 mètres).

    <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>

    AUTOUR DE LA LUNE

    par Jules Verne

    CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

    Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
    la seconde

    Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
    ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
    la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
    Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
    en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
    un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
    ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
    Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
    extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
    gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
    produisit près de trente millions de francs, il commença ses
    gigantesques travaux.

    Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
    destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
    entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
    zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
    treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
    quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
    l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
    quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

    Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
    Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
    plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
    composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
    qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
    le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
    pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
    Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
    coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
    cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
    litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
    l'astre des nuits.

    Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
    Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
    7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
    endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
    avec un plein succès.

    Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
    l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

    Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
    qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
    Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
    intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
    fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
    triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
    capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
    s'embarquer avec lui dans le projectile.

    La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
    devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
    ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
    contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
    quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
    fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
    voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
    plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
    qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
    l'espace. Tout était prêt.

    Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
    extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
    fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
    vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
    à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
    Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
    _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
    Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
    avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
    serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
    journaux mal informés.

    Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
    eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
    accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
    l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
    aux yeux de ses contemplateurs.

    Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
    partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
    Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
    station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
    Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
    observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

    L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
    pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
    l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
    car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
    plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
    pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

    Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
    l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
    éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

    Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
    Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
    l'Observatoire de Cambridge.

    Or, qu'annonçait ce télégramme?

    Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
    soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
    aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
    une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
    passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
    son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
    et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
    des nuits, il en était devenu le satellite.

    Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
    pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
    l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
    déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
    le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
    mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
    cents lieues.

    Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
    de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
    leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
    graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
    Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
    supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
    reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
    nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
    du temps, passionnèrent le public.

    Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
    observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
    découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
    prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
    comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
    justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
    c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
    à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
    mot de cette entreprise.

    En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
    que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
    concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
    la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
    J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
    Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
    projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
    contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

    Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
    réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
    existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
    lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

    Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
    terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
    boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
    comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
    d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
    péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
    les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
    l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

    En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
    temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
    marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

    I

    De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir

    Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
    leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
    chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
    lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
    voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
    une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

    Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
    d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
    gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
    échafaudages.

    Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
    s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
    intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
    solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
    hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
    métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

    «Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
    chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
    ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
    nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
    voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
    les taupes!»

    Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
    qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
    au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
    pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
    pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

    Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
    chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
    circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

    Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
    solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
    devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
    précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
    bonne fin une si téméraire tentative.

    Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
    installation.

    «C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
    droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
    ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
    que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
    ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
    et ne marche pas!»

    Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
    leurs derniers préparatifs.

    Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
    lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
    boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.

    «Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
    quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
    qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
    nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
    minutes à rester sur la terre.

    –Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
    Nicholl.

    –Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
    vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
    plus graves questions de morale ou de politique, et même les
    résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
    vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
    ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
    l'indigeste foule des imbéciles…

    –Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.

    –J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

    –Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

    –Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
    vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…

    –Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
    temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
    Maintenant occupons-nous du départ.

    –Ne sommes-nous pas prêts?

    –Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
    atténuer autant que possible le premier choc!

    –N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
    brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

    –Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
    suis pas bien sûr!

    –Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
    pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
    faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!

    –Et le moyen? répliqua Barbicane.

    –En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
    train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
    minutes…

    –Vingt», fit Nicholl.

    Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
    ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

    «Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
    comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
    du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
    autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
    violemment à la tête.

    –Juste, fit Nicholl.

    –Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
    mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
    Great-Circus!

    –Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
    résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
    boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
    à peu près la même chose.

    –Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
    Michel Ardan.

    –Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.

    –Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

    –Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
    chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»

    Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
    dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
    l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
    cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
    demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
    auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
    pulsation!

    Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
    placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
    centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
    s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

    Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
    étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
    parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
    avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

    «Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
    allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
    de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
    nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
    «moon-dogs» qui fera fureur!

    –S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

    –Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
    vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
    poules!

    –Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

    –Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
    Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
    puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
    l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
    chargée sans accident, soit six mille dollars.

    –Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
    secondes.

    –C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
    encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
    que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
    s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

    –J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
    habit, je ne demande qu'à payer.

    –Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
    jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
    avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

    –Et pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
    éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
    rembourser tes dollars.

    –Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
    Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

    –Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
    vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

    –Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

    –Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.

    –Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
    enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
    sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
    qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
    Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
    doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
    lancer dans les espaces interplanétaires!…

    –Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
    Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
    suprême. Une poignée de main, mes amis.

    –Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

    Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

    «Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

    Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
    centre du disque.

    «Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

    Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
    coucha près de ses compagnons.

    Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
    chronomètre frappant la seconde.

    Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
    poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
    déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.

    II

    La première demi-heure

    Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
    secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
    obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
    ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
    brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
    initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
    York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
    mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
    voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
    –J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
    du projectile, qu'aurait-il vu?

    Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
    parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
    déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
    projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
    poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
    d'aluminium.

    A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
    lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
    semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
    intactes.

    Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
    cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
    mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
    Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
    cadavres dans l'espace?…

    Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
    mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
    se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
    un a «hem» sonore, puis il dit;

    «Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»

    Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
    Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
    comme un homme ivre.

    «Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
    Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

    Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
    tempes, il cria d'une voix ferme:

    «Nicholl! Barbicane!»

    Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
    indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
    son appel. Même silence.

    «Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
    sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
    rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
    deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
    Mais, avant tout éclairons la situation».

    Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
    reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
    en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
    et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
    bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
    ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
    cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
    enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
    l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
    que la secousse avait commencé peut-être.

    Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
    compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
    masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

    Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
    frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
    ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
    sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

    «Et Barbicane? demanda-t-il.

    –Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
    commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
    maintenant à Barbicane.»

    Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
    déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
    ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
    constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
    à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

    Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
    s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

    «Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
    poitrine du blessé.

    –Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
    habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
    avec vigueur.»

    Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
    Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
    redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

    «Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

    Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
    inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
    les voyageurs, non pour le wagon.

    «Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

    –Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
    demanda Nicholl.

    –Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

    –Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

    Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
    immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

    Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
    du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
    l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
    le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
    peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
    même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
    presqu'île floridienne rendait possible.

    Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
    au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
    morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
    l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
    suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
    une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
    projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
    thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
    L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

    «Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
    chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
    produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
    bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
    avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

    –Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
    à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

    –Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
    cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
    environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
    frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
    lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

    –Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
    estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

    –Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
    diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
    telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
    mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
    mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
    déjà franchi cet intervalle, et…

    –Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
    quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
    dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
    six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.

    –Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
    Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
    et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
    hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

    –Laquelle? demanda vivement Barbicane.

    –L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
    été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

    –Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
    de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
    été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
    rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
    encore du contrecoup qui l'a frappée?

    –D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

    –Fais, mon capitaine.

    –As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

    –Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
    détonation.

    –Et vous, Barbicane?

    –Ni moi non plus.

    –Eh bien? fit Nicholl.

    –Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation?»

    Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
    présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
    cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

    «Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
    panneaux.»

    Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
    écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
    hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
    boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
    caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
    plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
    verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
    s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
    un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
    du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
    opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
    la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
    boulet.

    Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
    vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
    obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
    président Barbicane de s'écrier:

    «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
    sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
    dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
    impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

    «Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
    Nicholl.

    En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
    quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
    lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
    surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
    dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
    l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
    aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
    vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
    avaient quitté la Terre.

    «J'ai perdu, dit Nicholl.

    –Et je t'en félicite! répondit Ardan.

    –Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
    liasse de dollars papier.

    –Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.

    –Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
    régulier.»

    Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
    président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
    libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
    le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
    portefeuille.

    Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
    deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
    coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

    Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
    vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
    en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
    pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
    l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
    provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

    «Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
    notre rendez-vous?

    –Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
    poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
    hublot latéral.»

    Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
    dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
    d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
    dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
    Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
    réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
    prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
    orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
    translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
    lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
    abandonnés dans l'espace.

    «Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»

    Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
    surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
    eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
    route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
    soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
    attractive de cet astéroïde.

    Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
    trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
    l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
    travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
    s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
    le projectile se précipitât au-devant de lui.

    «Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
    rencontrer!»

    Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
    épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
    secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
    du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
    que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
    l'obscurité absolue de l'espace.

    «Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
    satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
    pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
    qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

    –Je le sais, répondit Barbicane.

    –Parbleu! tu sais tout.

    –C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
    l'attraction a retenu à l'état de satellite.

    –Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
    comme Neptune?

    –Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
    posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
    est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
    C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
    français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
    et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
    accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
    minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

    –Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
    ce satellite?

    –Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
    rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
    pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
    projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

    –Comment? dit Ardan.

    –Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
    rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
    kilomètres de la surface du globe terrestre.

    –Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
    les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

    –Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
    est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
    depuis treize minutes.

    –Treize minutes seulement? dit Barbicane

    –Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
    kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
    l'heure!

    –Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
    président, mais reste toujours cette insoluble
    question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation de la Columbiad?»

    Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
    réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
    latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
    emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
    homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
    d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

    Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
    rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
    terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
    du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
    doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
    l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
    Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
    ne pouvait soupçonner.

    On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
    des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
    son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
    point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
    heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
    s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
    considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
    travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
    disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
    fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
    souvenir.

    Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
    le globe disparu.

    «Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
    Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
    appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
    complètement à mes yeux!»

    Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
    déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
    d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
    avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
    placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
    échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
    centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
    épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
    fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
    des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
    rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
    et l'extérieur.

    Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
    comme opaque.

    «Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

    –La Terre, dit Barbicane, la voilà.

    –Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

    –Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
    au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
    nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
    tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
    jours dans une ombre impénétrable.

    –Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
    cette mince tranche de sa planète natale.

    L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
    Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
    Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
    le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
    la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
    croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
    considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
    Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
    annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
    parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
    disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
    concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

    Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
    produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
    saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
    apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
    appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
    intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
    produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
    réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
    aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
    lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
    lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
    là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
    partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
    celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
    proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
    aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
    allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

    Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
    de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
    leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
    l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
    leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
    était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
    l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
    jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
    les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
    saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
    ses enfants.

    En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
    l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
    planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
    soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
    croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
    affections!

    Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
    regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
    uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
    leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
    doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
    la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

    «Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

    Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
    ensevelis dans un profond sommeil.

    Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
    Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
    voix formidable:

    «J'ai trouvé! s'écria-t-il!

    –Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

    –La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
    Columbiad!

    –Et c'est?… fit Nicholl.

    –Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»

    III

    Où l'on s'installe

    Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
    les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
    auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
    paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
    campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
    globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
    mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
    fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
    vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
    absolu.

    Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
    indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
    sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

    Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

    «Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
    aussitôt.

    –Ils ont faim, dit Nicholl.

    –Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!

    –Où sont-ils?» demanda Barbicane.

    On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
    Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
    jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

    C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
    sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
    l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

    «Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
    marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
    donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
    saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
    comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
    baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
    et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
    interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
    justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
    «Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
    Viens, Diane! viens ici!»

    Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
    gémissements plaintifs.

    «Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

    –Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
    part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»

    Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
    constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
    appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

    Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
    longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
    du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
    violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
    piteux état.

    «Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

    On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
    fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
    tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
    là, il laissa échapper un soupir.

    «Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
    existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
    Satellite!»

    Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
    avidement.

    Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
    la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
    terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
    restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
    rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

    «Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
    soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
    notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

    –Pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
    nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
    solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
    certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
    lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
    la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
    l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
    d'arrivée que le point de départ.

    –Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
    d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
    pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
    fourmillent nos semblables!

    –Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
    pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
    nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
    Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
    en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
    populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
    simples Sélénites!

    –Dans quatre-vingt-huit heures environ,
    répliqua le capitaine.

    –Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.

    –Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

    –Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
    l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
    illico.»

    En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
    manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
    faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
    en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
    Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
    apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
    de ce premier festin.

    Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
    liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
    préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
    bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
    comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
    s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
    d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

    Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
    Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
    tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
    déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
    dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
    des voyageurs.

    Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
    Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
    provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
    satellite.

    Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
    distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
    la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
    par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
    directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
    fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

    «Le Soleil! s'écria Michel Ardan.

    –Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.

    –Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
    l'espace s'étend au-delà de la Lune?

    –Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
    atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
    cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
    Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
    avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
    partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
    accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

    –Pourquoi?

    –Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
    baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
    chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

    En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
    température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
    comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
    le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

    «Il fait bon ici, dit Nicholl.

    –Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
    végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
    les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
    que les parois du boulet n'entrent en fusion!

    –Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
    supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
    sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
    fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
    feu.

    –Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

    –Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
    été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

    –Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

    –Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
    Ardan en serrant la main de son compagnon.

    Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
    comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
    aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
    carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
    aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
    de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
    trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
    engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
    poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
    à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
    frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
    l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
    lumière.

    On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
    vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
    dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
    abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
    entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
    projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
    Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
    gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
    rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
    conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
    vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
    manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
    année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
    explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

    Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
    toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
    de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
    Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
    devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
    productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
    demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
    automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
    se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
    qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
    potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
    quotidienne des hôtes du projectile.

    Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
    encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
    depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
    de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
    éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
    l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
    carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
    fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
    raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
    souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
    capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
    disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
    potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
    matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
    purifia ainsi l'air intérieur.

    L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
    les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
    verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
    qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
    ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
    projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
    renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
    millimètres. C'était «du beau temps».

    Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
    intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
    affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
    distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
    pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
    boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
    peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
    intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
    comme elle à l'influence magnétique.

    Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
    sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
    instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
    angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
    apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
    avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
    initiale.

    Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
    Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
    variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
    terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
    du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
    que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
    savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
    temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
    ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
    arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
    mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
    refrain de France qui égayait la situation.

    Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
    n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
    chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
    celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
    point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
    Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
    l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
    deux astres.

    L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
    revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
    vitre inférieure.

    Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
    d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
    un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
    embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
    noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
    et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
    forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
    demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
    massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
    nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
    cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
    une étoile de quatrième grandeur!

    Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
    si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
    réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
    dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
    l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
    qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
    tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
    commercial.

    Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
    trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
    pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
    répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
    Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
    faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
    détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
    hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
    il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
    prié de croire qu'elle était dignement représentée.

    La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
    douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
    copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
    confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
    d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
    que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
    franchissait les routes du ciel.

    IV

    Un peu d'algèbre

    La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
    impropre.

    La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
    Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
    nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
    mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
    le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

    Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
    excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
    Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
    déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
    sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
    masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
    s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
    quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
    conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
    est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
    qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
    s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
    indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

    Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
    immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
    L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
    l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
    auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

    Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
    bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
    l'intérieur du wagon.

    Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
    projectile, et fermant une caisse entrouverte:

    «Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
    manquer ma combinaison!»

    Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

    «Un coq? avait dit Nicholl.

    –Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
    vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

    Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
    plus orgueilleux des gallinacés.

    Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

    «Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
    soupçonneux.

    –Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
    gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

    Puis, détournant la conversation:

    «Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

    –Non, répondit le président.

    –A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
    admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
    de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
    quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
    Columbiad pour atteindre la Lune.

    –Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
    les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
    de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
    tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

    –Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
    calculer la vitesse initiale?

    –Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

    –Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

    –Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
    l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

    –Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
    la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
    problème-là!

    –Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
    Barbicane.

    –Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
    avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

    –Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
    marteau ou labourer sans charrue?

    –Difficilement.

    –Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
    un bon outil pour qui sait l'employer.

    –Sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

    –Si cela t'intéresse.

    –Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
    wagon?

    –Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
    problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
    du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
    je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
    projectile, et cela par une simple formule.

    –Voyons la formule.

    –Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
    réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
    de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
    considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

    –Et pourquoi?

    –Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
    appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
    pas encore assez avancé pour le résoudre.

    –Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
    donc pas dit leur dernier mot?

    –Certainement non, répondit Barbicane.

    –Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
    calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

    –C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
    sérieusement Barbicane.

    –Bien obligé.

    –Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
    finies dont on connaît la différentielle.

    –Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
    plus satisfait.

    –Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
    crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
    demandée.»

    Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
    observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

    Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
    montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
    milieu desquels se détachait cette formule générale:

    % 1 2 2 r m' r r
    % – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
    % 2 0 x m d-x d-r

    ( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
    grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
    frac{r}{d-r}right)right} )

    «Et cela signifie?…, demanda Michel

    –Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
    zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
    prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
    moins _r_…

    –_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
    Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

    –Rien n'est plus clair.

    –Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
    demande pas davantage.

    –Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
    et tu en auras jusqu'au menton!

    –J'aime mieux qu'on me pende!

    –En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
    ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
    l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
    le résultat cherché.

    –Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
    de la vie de Nicholl pour comprendre!

    –Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
    carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
    vive.

    –Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

    –Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
    paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
    le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

    –Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
    hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
    pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
    projectile?

    –Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
    pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
    de son parcours.

    –Ta parole?

    –Ma parole.

    –Alors, tu es aussi malin que notre président?

    –Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
    d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
    problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
    n'exige que la connaissance des quatre règles.

    –C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
    faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
    casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
    variés.»

    Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
    certainement trouvé cette formule.

    «Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
    trouve merveilleusement établie.

    –Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
    voir que toutes ces lettres ont une signification.

    –J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

    –_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
    centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
    calculer les attractions.

    –Cela je le comprends.

    –_r_ est le rayon de la Terre.

    –_r_, rayon. Admis.

    –_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
    effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
    puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

    –C'est entendu.

    –_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
    par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?

    –De l'eau de roche! répondit Michel.

    –Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
    projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
    projectile à cette distance.

    –Bon.

    –Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
    vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

    –En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
    vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
    exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

    –Comprends plus! fit Michel.

    –C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

    –Pas si simple que moi, répliqua Michel.

    –Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
    de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
    initiale.

    –Tant que cela?

    –Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
    atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
    plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

    –Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
    _v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
    des clous dans un sac!

    –Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
    t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
    expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

    –Achevez-moi! répondit Michel.

    –De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
    sont à calculer.

    –Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

    –Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
    sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
    millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
    distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
    cinquante-six rayons terrestres, soit…»

    Nicholl chiffra rapidement.

    «Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
    mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
    distance la plus rapprochée de la Terre.

    –Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
    rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
    quatre-vingt-unième.

    –Parfait, dit Michel.

    –_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
    D'où résulte que _gr_ égale…

    –Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
    répondit Nicholl.

    –Et maintenant? demanda Michel Ardan.

    –Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
    je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
    avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
    d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
    vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
    distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
    dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
    centres.

    –J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

    –J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
    _d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»

    Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    ( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
    left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )

    Nicholl lut d'un oeil avide.

    «C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.

    –Est-ce clair? demanda Barbicane.

    –C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.

    –Les braves gens! murmurait Michel.

    –As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

    –Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
    tête en éclate!

    –Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
    un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
    par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

    –Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
    sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

    Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
    chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
    s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
    blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
    comprimait à deux mains une migraine naissante.

    «Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

    –Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
    la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
    point d'égale attraction, a dû être de…

    –De?… fit Barbicane.

    –De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

    –Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

    –Onze mille cinquante et un mètres.

    –Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

    –Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.

    –Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
    d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…

    –De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.

    –Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
    suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
    vitesse!

    –Eh bien? demanda Nicholl.

    –Eh bien, elle sera insuffisante!

    –Bon.

    –Nous n'atteindrons pas le point neutre!

    –Sacrebleu!

    –Nous n'irons même pas à moitié chemin!

    –Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
    projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

    –Et nous retomberons sur la Terre!»

    V

    Les froids de l'espace

    Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
    pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
    Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
    qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
    vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
    mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
    nécessaire pour atteindre le point neutre.

    Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
    question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
    poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
    s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
    murmurait:

    «Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
    vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
    l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

    Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
    Barbicane.

    «Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
    depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
    parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

    Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
    capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
    angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
    fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
    projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
    gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
    comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
    terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
    anxieusement.

    «Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
    pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
    Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
    sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
    toujours!

    –C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
    vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
    fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
    alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
    deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
    Terre.

    –Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
    qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
    projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

    –Juste! fit Nicholl.

    –Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

    –Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
    sauvés, déjeunons.»

    En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
    très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
    de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
    trompé.

    Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
    déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
    encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
    l'algèbre».

    «Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
    n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
    nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
    libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
    celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
    il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
    projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

    –Il l'atteindra, dit Barbicane.

    –Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
    le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
    le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
    maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
    Nous allons nous ennuyer royalement!»

    Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

    «Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
    qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
    dominos! Il ne me manque qu'un billard!

    –Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

    –Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
    mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
    sélénites.

    –Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
    apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
    peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
    les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
    cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
    que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
    suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
    aurons tout à apprendre d'eux.

    –Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
    Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

    –Oui.

    –Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

    –J'en suis sûr.

    –Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

    –Je n'en doute pas.

    –Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

    –Je le jurerais.

    –Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?

    –J'en suis sûr.

    –Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
    forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
    la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
    jusqu'aux régions terrestres?

    –Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
    Barbicane.

    –En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
    pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
    moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
    permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
    qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
    au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
    projection dix fois moins forte.

    –Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

    –Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
    fait?

    –Quand?

    –Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
    Terre.

    –Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!

    –Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
    notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
    projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
    de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
    quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
    suffisamment formée.

    –Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
    m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
    sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
    vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

    En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
    un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

    «Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
    Satellite!»

    Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
    de grand appétit.

    «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
    projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
    de tous les animaux domestiques.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

    –Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

    –Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
    tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
    Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

    –Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
    rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
    monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
    les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
    frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

    –Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

    –Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

    Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
    saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
    s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

    «Bon! Satellite n'est plus malade.

    –Ah! fit Nicholl.

    –Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
    piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
    tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

    En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
    était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
    ses amis.

    «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
    avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

    –Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
    des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
    deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

    Le président réfléchit pendant quelques instants.
    et dit:

    «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
    précautions.

    –Pourquoi? demanda Michel.

    –Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
    première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
    ne faut perdre que le moins possible.

    –Mais puisque nous le refaisons, cet air!

    –En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
    Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
    fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
    amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
    nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
    que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
    azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

    –Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

    –D'accord, mais agissons rapidement.

    –Et la seconde raison? demanda Michel.

    –La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
    extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
    d'être gelés vivants.

    –Cependant, le Soleil…

    –Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
    n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
    d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
    qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
    pas directement. Cette température n'est donc autre que la
    température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
    que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

    –Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

    –Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
    ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

    –Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

    –Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
    d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
    supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
    l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
    une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
    action à sa surface.

    –Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
    conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
    redoutables que tu le supposes.

    –Et pourquoi?

    –Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
    globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
    de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
    Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
    Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
    produit aucun effet appréciable.

    –Eh bien? fit Michel.

    –Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
    périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
    supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
    Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
    vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
    amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
    froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
    probablement supportable.

    –Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
    planétaires? demanda Nicholl.

    –Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
    était excessivement basse. En calculant son décroissement
    thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
    au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
    savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
    de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
    ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

    –Peuh! fit Michel.

    –C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
    observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
    Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
    zéro.

    –Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
    s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
    trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
    estime la température de l'espace à cent soixante
    degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
    vérifierons.

    –Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
    frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
    température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
    Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
    éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
    expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

    –Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
    absolu?

    –C'est le vide absolument privé d'air.

    –Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

    –Si. Par l'éther, répondit Barbicane.

    –Ah! Et qu'est-ce que l'éther?

    –L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
    qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
    moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
    célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
    inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
    qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
    chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
    d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
    d'amplitude.

    –Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
    mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
    sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
    rien à l'esprit.

    –Il faut pourtant bien chiffrer…

    –Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
    objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
    le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
    Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
    Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
    mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
    je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
    Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
    de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
    d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
    pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
    un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
    grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»

    Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
    qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
    Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
    même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

    Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
    opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
    son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
    du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
    centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
    contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
    manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
    pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
    rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
    C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
    l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
    de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
    wagon.

    VI

    Demandes et réponses

    Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
    terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
    heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
    heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
    dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
    des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
    décroissance régulière de leur vitesse.

    Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
    apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
    solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
    à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
    serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
    plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
    avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
    constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
    lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
    grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
    étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
    Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
    des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
    faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
    dispositions topographiques ou géologiques.

    Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
    causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
    connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
    Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
    direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
    nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
    conjectures.

    Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
    projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
    d'être rapportée.

    Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
    animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
    auraient été les conséquences de cet arrêt.

    «Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
    pu être arrêté.

    –Supposons-le, répondit Michel.

    –Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
    que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
    vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
    arrêté.

    –Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

    –Lequel?

    –Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

    –Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
    nous avec.

    –Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

    –Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
    soit pas présenté «pour voir».

    –Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
    chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
    chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
    cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

    –Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

    –Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
    calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
    oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
    train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
    animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
    graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
    attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
    transformation. Comprends-tu?

    –Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
    exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
    grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
    simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

    Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
    Puis, reprenant sa théorie:

    «Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
    projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
    plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
    conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
    vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
    volatiliser instantanément.

    –Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
    subitement dans son mouvement de translation?

    –Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
    qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

    –Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
    bien les choses.

    –Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

    –D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
    une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
    charbon égaux en volume au globe terrestre.

    –Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
    et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
    doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

    –Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
    arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
    que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
    bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…

    –Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

    –On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
    de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
    de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

    –Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

    –Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
    charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
    kilomètres.

  • Ascension Du Désir Poésie

    Ascension Du Désir Poésie

    Aproximadamente 2.261 palavras.

    Huguette Bertrand

    ASCENSION DU DÉSIR

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Transe dans l'échappée des fièvres
    ivres des danses transportées par l'errance
    transe des gestes affamés
    au soir des partances
    dansent les fièvres
    autour du verbe
    dénudé

    25.02.00

    ___________________________

    Incandescence
    au milieu des fièvres
    à même le ventre chaud des hivers
    en proie au délire
    ce temps délié
    au coeur des voix uniques

    fièvres sauvages
    danse des sens
    au centre vibrent violents
    parmi les cris

    25.02.00

    ___________________________

    En ses aubes fugitives
    un désir longe la main caressante
    sur le corps offert
    jusqu'à l'étirement du geste
    frémissant en son souffle
    féroce en ses rêves
    vibrant en ses nuits
    jusqu'à l'apogée

    29.02.00

    ___________________________

    Sur le visage
    un baiser vierge
    s'offre au désir
    déployé sur le corps d'un sourire
    naissance du geste
    entre la caresse
    et le nu des mots
    apaisé

    débusquée
    l'âme grésille
    emportée dans un regard
    neuf

    20.03.00

    ___________________________

    Entre le sombre des crépuscules
    et le clair matin
    se dénudent les désirs subtils
    quand les mots ne suffisent plus
    à dessiner des sourires
    sur les lèvres lancinantes sauvages
    au gré d'une parole vivante
    plus belle qu'une image
    plus belle dans le tendre
    trempée dans l'amour
    en son plus bel enlacement

    20.03.00

    ___________________________

    Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
    que la rosée n'a plus de plage où se poser
    pourquoi venue me dire
    que ses yeux emplis de sel et d'heures
    dérivent sur le temps
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    que le rêve était halluciné
    dans ces méandres de la douleur trop vive
    en ces moments où se chantent tous les désirs
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
    en ce corps vaincu

    22.03.00

    ___________________________

    La main gauche
    le sixième sens
    sans heurt
    le texte
    le geste
    d'Est en Ouest
    la nuit insensée
    le corps s'apaise

    27.03.00

    ___________________________

    Enchevêtré aux impossibles
    le coeur à lire
    le coeur à rire
    prophétise des soupirs
    instants pourpres
    étalés sur le corps à dire
    cri grand cri
    d'un silence enclos
    dans le vent fugitif

    demeure un regard
    immobile

    27.03.00

    ___________________________

    Douceur des brises amoureuses
    à l'ombre des tumultes
    encercle le désir
    à travers bruits et ronces
    appel au corps en son gémissement
    jusqu'au bout du coeur
    jusqu'au bout du monde

    29.03.00

    ___________________________

    Entre nous
    cet espace immaculé
    par la main tendue
    accueille l'instant
    posé sur les lèvres du désir
    déployé sur les courbes amoureuses
    ascension des fièvres
    jusqu'à l'intime
    ultime départ
    dans l'instant

    06.04.00

    ___________________________

    Duel des songes
    au coeur des nuits amantes
    quand le regard expire
    sur l'urgence des lèvres
    urgences des gestes accordés au désir
    urgence des mots assoupis dans un souffle
    urgence d'un souffle
    accordé à la vie

    19.04.00

    ___________________________

    Blondes nuits ensoleillées
    quand les corps se déploient
    dans la rondeur d'un silence
    nu

    nus les mots
    nus les gestes
    nuits des langues
    parures des chambres
    dans le magma des désirs
    quand sombrent les nuits blondes
    dans une caresse
    momentanée

    19.04.00

    ___________________________

    Mais qui pleure dans la prison de la douleur
    qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
    chant saoul dans la lumière crue
    en cet instant immobile
    qui mais qui ose encore verser des silences
    sur la liberté d'une femme féline
    féline dans une cage d'oiseau
    immobile en ses silences
    nue dans la lumière
    lovée dans l'oeil du jour

    21.04.00

    ___________________________

    Dans la fièvre du mouvement
    des averses inondent
    le bitume de ma mémoire

    fièvre des envolées
    envolées des vagues
    vagues de musique
    musique au sommet
    sommet du soir
    à l'horizon
    s'endort

    01.05.00

    ___________________________

    Sur le sable
    il germe des pas silencieux
    Sur le blanc immense
    il pleut des solitudes

    Grains de sable
    Trace de neige
    Rage de pas
    Rage de vie
    Ténèbre

    01.05.00

    ___________________________

    Sur les courbes du silence
    des éclats de rire surgissent
    primitifs
    sillonnent le désir
    dissout dans la nuit
    apprise par coeur

    Nuit du silence
    silence du coeur
    au coeur du désir
    primitif

    01.05.00

    ___________________________

    Sous les draps du désir
    l'amoure se penche
    au-dessus des nuances
    sur le boulevard des urgences
    reprise les pas troués
    entre mer et monde
    d'un souffle vogue
    sur les vagues cambrées au large
    viennent s'échouer
    au quai du lit

    01.05.00

    ___________________________

    Dans la souricière d'un vieux corps
    l'écrit se crie
    saoulade de peines
    éclats de rire
    des voix à peines
    des peines si pleines
    sur le réchaud
    grillade de mots
    la peau répond
    embrase la voix
    la peine le rire
    plus rien à dire

    02.05.00

    ___________________________

    Ivre de toutes les sagesses
    elle boit l'amer
    dans le piège douloureux de l'inaccessible
    puise dans sa nuit
    des mains assoiffées de vertiges
    déployée sur le soupir d'une aube frénétique
    s'abandonne dans un regard
    ailleurs
    autrement

    02.05.00

    ___________________________

    Poussières d'absence
    dans le chaos d'un regard
    si dense
    silence des solitudes
    dans l'oeil éclos des nuits
    nuits errantes
    au banquet des affamés

    03.05.00

    ___________________________

    Dans le chaud dessin
    y voir l'urgence du rythme
    ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
    en vain glisse au pied des murmures
    envolés dans le spontané du mouvement
    vestige d'une transe
    anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
    imaginées

    S'épuise le rythme
    dans le tard des nuits
    roses

    03.05.00

    ___________________________

    L'ÉCRIT L'ÉCHO

    Loin très loin
    se respirent des silences
    bien avant les mots
    implosion du désir
    des murmures partagés

    Loin très loin
    une femme allongée sur les phrases
    entre les silences vibre
    en accord aux cris

    Loin très loin
    des enfances circulent dans la chair du rire
    refont surface
    en sourires spontanés

    Loin très loin
    un désir
    un sourire
    un mot
    un écho
    un silence

    Ne reste que la lune
    son accompagnement

    05.05.00

    ___________________________

    SOUS LE SIGNE DES SENS

    Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
    Me transporte sur ses grandes ailes déployées
    vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
    À même leurs vertiges, j'apprends.
    J'apprends à naître dans le poème.
    J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
    Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
    Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
    Puis je dégrise, éclatée en vers.
    Vers qui ? Vers quoi ?
    Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
    Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
    Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
    Sans dessus dessous à même les sens,
    le désir à naître.

    06.05.00

    ___________________________

    J'ai cette gourmandise
    de rayons printaniers
    ramassés ça et là
    à travers pluies
    et sol aride
    par le tendre m'encerclent chaud
    dans la crème des désirs

    06.05.00

    ___________________________

    Entre les vagues puissantes du désir
    s'évanouissent pleurs et rires
    devant le blanc gémissement de l'âme
    enfermée en son plaisir
    aiguisé par les doux mots doux
    mots tendres fous
    répandus par le geste des mains
    sur la peau lisse des rendez-vous
    émulsion des bleus
    dans le vert des étonnements

    12.05.00

    ___________________________

    L'autre
    miroir des solitudes
    retourné à son désir
    le désirable en l'autre
    le plein désir en ce trop plein de vie

    vie pleine vie
    à même les déchirures
    désir plein désir
    à même chaque instant
    instants inextinguibles
    vertiges

    une voix murmure l'amour
    n'apaise pas
    reprend son souffle
    sur le chemin des impromptus
    nous rappelle qu'il était une fois
    ce fou désir en soi
    sagement enrobe l'Être
    l'autre
    en son désir
    au seuil de l'éclatement

    12.05.00

    ___________________________

    Habillée de langages
    une femme nue fragile
    forte en ses mots
    s'abreuve aux fontaines du désir
    parole en son murmure
    son chant blessé
    dénoué par la nuit

    16.05.00

    ___________________________

    S'effritent les regards
    au coeur du mouvement
    se reforment se transforment
    par la passion du vent
    se chagrinent puis s'enchaînent
    dans le gouffre amoureux
    viennent sourire à la rose
    dans le rouge du matin

    Point… à la ligne

    03.06.00

    ___________________________

    CHAUDE CHOSE

    On s'enchaîne
    on s'déchaîne
    pour l'amour d'une rose
    maintenue à distance
    par de trop grandes marées
    repoussée jusqu'au pied d'un murmure

    pourrissement de la rose
    dans le jardin chaud des fauves
    d'un regard d'une pensée
    nommez-la…
    Chose

    07.06.00

    ___________________________

    RE-NOIR

    S'effiloche la peine
    au bout d'un vain désir
    derniers râles
    sang des mots
    répandu rose
    sur la toile d'un bleu pastel
    y mélanger du vert espoir
    dans ce mauve
    un peu de gris quand même
    sur le rouge passionné
    puis le retour au noir

    rien que soi
    dans ce désert de mots
    rien que soi devant soi
    miroir des passions des chutes des ascensions
    et rechute
    et remonte la pente
    seule
    avec d'autres
    sur la toile
    de trop de fois
    que le temps ne mesure plus

    11.06.00

    ___________________________

    PASSAGE

    Une image surgit
    de la toile des passions
    fibres de chair de sang
    embrasées dans le piège des fragilités
    abreuvées à même le désir
    d'une nuit fauve
    dans la lumière interrompue
    tissent au passage
    des contours incendiés
    sur le corps rompu

    12.06.00

    ___________________________

    Justesse du mot rebelle
    que le vent hurle
    à travers la houle des désespoirs
    malgré la plaie vive du dur désir
    emprisonné dans la nuit glauque
    au seuil de l'effacement

    supplique du chant
    phrases hurlantes
    dans le ferment du désir
    toujours murmuré
    par le regard en équilibre
    sur un mot juste
    rebelle
    inoublié

    13.06.00

    ___________________________

    CHAIR FLUIDE

    Ni aube ni aurore
    répandue chair et sang sur les lignes
    j'efface les hiers
    au fil des lendemains
    les nuits me prononcent
    les matins en maraude
    j'avance
    j'avance et longe des vertiges
    quand tout près
    un visage fluide déjoue l'abîme
    son mot me déplie
    sa phrase me secoue
    interruption d'un mal brisé
    par le feu des passions
    embranchement d'un tout écartelé
    abandonné au seuil de l'épuisement
    son ressac creuse des rigoles
    enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
    présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
    à même les renoncements

    20.06.00

    ___________________________

    ALPAMAYO

    Sur tes flancs
    l'amour en zig-zag
    sillonne tous les espoirs
    jusqu'au sommet tente l'ultime
    en altitude s'essouffle
    dans sa marche supplie chaque geste
    ne renonce jamais
    non jamais ne s'arrête
    gestes du corps
    dans l'avancée de chaque pas assoiffé
    seule au coeur de l'immensité
    blanche immensité
    tendre vertige
    que la main vient déposer
    sur ton corps
    apprivoisé

    16.07.00

    ___________________________

    ARTESONRAJU

    Émue
    la montagne désirée
    par son amant agile
    quand lui frôle ses mystères
    elle lui offre ses flancs
    il explore toutes ses formes
    et ses pensées fragiles
    que ses pentes font valser pas à pas
    s'apprivoise la beauté d'une descente
    qu'un soleil fait bouger
    sur son corps
    convoité

    01.08.00

    ___________________________

    S'écrivent parfois des mots
    en faux-dièse en vrai-bémol
    en calvacade
    voyagent agiles
    paissent naturels
    au point du jour
    remisent les nuits
    allègent les heures
    suspendues lourdes usées
    sous les arbres
    sur les pierres
    se baignent dans la soupe
    font claquer toutes les portes
    d'un été coutumier

    01.08.00

    ___________________________

    Au jardin
    un regard s'emplit de froidure
    que dissipent les souvenances
    de l'amour déployé
    sur la trace d'une flamme hésitante
    il veille
    appuyé sur l'instant des avenirs
    floconneux

    20.08.00

    ___________________________

    Interminable
    ce souffle ponctué
    d'extraits en vagues
    prolonge les jours
    à l'ombre s'ajoutent
    aux heures
    nécessaires

    08.09.00

    ___________________________

    Doux murmure de la chair
    reflet d'un souffle passager
    glisse dans le blues du silence
    empreinte d'un visage
    la nuit sur fond gris
    semence de paroles
    l'espoir sur fond noir
    gestes à fleur de peau
    grandes aurores
    mémoire bleu de cyan
    son sourire masqué

    09.09.00

    ___________________________

    Ciel des Amériques
    Ciel de nuit
    Ciel de lit
    du Nord au Sud
    défigure la mémoire
    d'un bronze tenace
    porte au visage
    un sourire de plomb
    passe les ponts
    jusqu'au quai
    parole de chair
    peau de papier
    peau sur mesure
    peauaime

    09.09.00

    ___________________________

    Il fait ici tempête de pluie de vent
    à l'image d'une turbulence fait chair
    chair d'abîme
    entre tous les abîmes
    chair des renoncements
    à l'effigie du silence accordé
    à tous les silences
    à croire que les dieux imaginés
    invitent à la redondance d'histoires anciennes
    perdues dans les rêves
    rejetés dans le néant
    dont seule demeure
    une parole imprononcée
    imprononçable

    21.09.00

    ___________________________

    Quel interdit a ce goût du silence ?
    n'a le goût que des sens
    gravitation sur le corps déployé
    d'un regard poursuit la ligne pure
    abandonnée dans la soie des gestes
    sur le parcours d'une fièvre
    murmure des instants doux
    ce goût de sel que les vagues transportent
    jusqu'aux lèvres multipliées
    viennent colorer la nuit
    ses ombres emportées
    dans un délire
    spontané

    23.09.00

    ___________________________

    Terre de ta vie
    via la terre de sable fin
    ses vagues de sel
    de mer en vague
    quand tu divagues
    sur l'horizon chargé de cris
    quand vient l'écrit
    l'appel du lit
    surbondance
    de l'infini

    29.09.00

    ___________________________

    Dans la salle des occupations
    le jour se fait tard
    en toute patience
    voit la nuit l'achever
    quand la peau glisse limpide
    sur les pierres
    amassées par le roulement
    des vagues fluides
    de l'amour

    m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
    m'a laissé dormir hors des questions
    m'a exilée tournoyante
    vers le milieu du lit
    sans déranger les rêves voisins
    quand tout à coup
    sonna l'heure de l'abordage
    sur le pont d'un autre jour
    c'était lundi
    le retour

    02.10.00

    ___________________________

    Dénuement
    dans ce champ immense
    de la fragilité
    course folle d'un espoir replié
    dans les coins d'ombre
    s'enfonce dans l'étrange mouvement
    des sensualités incandescentes
    quand se murmurent des paroles
    prolongées sur le corps
    accentué
    par son ascension du désir

    05.10.00

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / octobre 2000
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-21-3
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    Aproximadamente 74.129 palavras.

    Swann était du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non
    seulement devant ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la
    médiocrité de son intelligence. Bien plus, chaque fois qu'Odette
    racontait une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec une
    complaisance, une gaieté, presque une admiration où il devait entrer
    des restes de volupté; tandis que, dans la même conversation, ce que
    lui-même pouvait dire de fin, même de profond, était écouté par
    Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec impatience et
    quelquefois contredit avec sévérité. Et on conclura que cet
    asservissement de l'élite à la vulgarité est de règle dans bien des
    ménages, si l'on pense, inversement, à tant de femmes supérieures qui
    se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus
    délicates paroles, tandis qu'elles s'extasient, avec l'indulgence
    infinie de la tendresse, devant ses facéties les plus plates. Pour
    revenir aux raisons qui empêchèrent à cette époque Odette de pénétrer
    dans le faubourg Saint-Germain, il faut dire que le plus récent tour
    du kaléidoscope mondain avait été provoqué par une série de scandales.
    Des femmes chez qui on allait en toute confiance avaient été reconnues
    être des filles publiques, des espionnes anglaises. On allait pendant
    quelque temps demander aux gens, on le croyait du moins, d'être avant
    tout, bien posés, bien assis… Odette représentait exactement tout ce
    avec quoi on venait de rompre et d'ailleurs immédiatement de renouer
    (car les hommes ne changeant pas du jour au lendemain cherchent dans
    un nouveau régime la continuation de l'ancien, mais en le cherchant
    sous une forme différente qui permît d'être dupe et de croire que ce
    n'était plus la société d'avant la crise). Or, aux dames «brûlées» de
    cette société, Odette ressemblait trop. Les gens du monde sont fort
    myopes; au moment où ils cessent toutes relations avec des dames
    israélites qu'ils connaissaient, pendant qu'ils se demandent comment
    remplacer ce vide, ils aperçoivent, poussée là comme à la faveur d'une
    nuit d'orage, une dame nouvelle, israélite aussi; mais grâce à sa
    nouveauté, elle n'est pas associée dans leur esprit, comme les
    précédentes, avec ce qu'ils croient devoir détester. Elle ne demande
    pas qu'on respecte son Dieu. On l'adopte. Il ne s'agissait pas
    d'antisémitisme à l'époque où je commençai d'aller chez Odette. Mais
    elle était pareille à ce qu'on voulait fuir pour un temps.

    Swann, lui, allait souvent faire visite à quelques-unes de ses
    relations d'autrefois et par conséquent appartenant toutes au plus
    grand monde. Pourtant, quand il nous parlait des gens qu'il venait
    d'aller voir, je remarquai qu'entre celles qu'il avait connues jadis,
    le choix qu'il faisait était guidé par cette même sorte de goût,
    mi-artistique, mi-historique, qui inspirait chez lui le
    collectionneur. Et remarquant que c'était souvent telle ou telle
    grande dame déclassée qui l'intéressait parce qu'elle avait été la
    maîtresse de Liszt ou qu'un roman de Balzac avait été dédié à sa
    grand'mère (comme il achetait un dessin si Chateaubriand l'avait
    décrit), j'eus le soupçon que nous avions remplacé à Combray l'erreur
    de croire Swann un bourgeois n'allant pas dans le monde, par une
    autre, celle de le croire un des hommes les plus élégants de Paris.
    Être l'ami du Comte de Paris ne signifie rien. Combien y en a-t-il de
    ces «amis des Princes» qui ne seraient pas reçus dans un salon un peu
    fermé. Les princes se savent princes, ne sont pas snobs et se croient
    d'ailleurs tellement au-dessus de ce qui n'est pas de leur sang que
    grands seigneurs et bourgeois leur apparaissent, au-dessous d'eux,
    presque au même niveau.

    Au reste, Swann ne se contentait pas de chercher dans la société telle
    qu'elle existe et en s'attachant aux noms que le passé y a inscrits et
    qu'on peut encore y lire, un simple plaisir de lettré et d'artiste, il
    goûtait un divertissement assez vulgaire à faire comme des bouquets
    sociaux en groupant des éléments hétérogènes, en réunissant des
    personnes prises ici et là. Ces expériences de sociologie amusante (ou
    que Swann trouvait telle) n'avaient pas sur toutes les amies de sa
    femme–du moins d'une façon constante–une répercussion identique.
    «J'ai l'intention d'inviter ensemble les Cottard et la duchesse de
    Vendôme», disait-il en riant à Mme Bontemps, de l'air friand d'un
    gourmet qui a l'intention et veut faire l'essai de remplacer dans une
    sauce, les clous de girofle par du poivre de Cayenne. Or ce projet qui
    allait paraître en effet plaisant, dans le sens ancien du mot, aux
    Cottard, avait le don d'exaspérer Mme Bontemps. Elle avait été
    récemment présentée par les Swann à la duchesse de Vendôme et avait
    trouvé cela aussi agréable que naturel. En tirer gloire auprès des
    Cottard, en le leur racontant, n'avait pas été la partie la moins
    savoureuse de son plaisir. Mais comme les nouveaux décorés qui, dès
    qu'ils le sont, voudraient voir se fermer aussitôt le robinet des
    croix, Mme Bontemps eût souhaité qu'après elle, personne de son monde
    à elle ne fût présenté à la princesse. Elle maudissait intérieurement
    le goût dépravé de Swann qui lui faisait, pour réaliser une misérable
    bizarrerie esthétique, dissiper d'un seul coup toute la poudre qu'elle
    avait jetée aux yeux des Cottard en leur parlant de la duchesse de
    Vendôme. Comment allait-elle même oser annoncer à son mari que le
    professeur et sa femme allaient à leur tour avoir leur part de ce
    plaisir qu'elle lui avait vanté comme unique. Encore si les Cottard
    avaient pu savoir qu'ils n'étaient pas invités pour de bon, mais pour
    l'amusement. Il est vrai que les Bontemps l'avaient été de même, mais
    Swann ayant pris à l'aristocratie cet éternel don juanisme qui entre
    deux femmes de rien fait croire à chacune que ce n'est qu'elle qu'on
    aime sérieusement, avait parlé à Mme Bontemps de la duchesse de
    Vendôme comme d'une personne avec qui il était tout indiqué qu'elle
    dînât. «Oui, nous comptons inviter la princesse avec les Cottard, dit,
    quelques semaines plus tard Mme Swann, mon mari croit que cette
    conjonction pourra donner quelque chose d'amusant», car si elle avait
    gardé du «petit noyau» certaines habitudes chères à Mme Verdurin comme
    de crier très fort pour être entendue de tous les fidèles, en
    revanche, elle employait certaines expressions–comme «conjonction»
    — chères au milieu Guermantes duquel elle subissait ainsi à distance
    et à son insu, comme la mer le fait pour la lune, l'attraction, sans
    pourtant se rapprocher sensiblement de lui. «Oui, les Cottard et la
    duchesse de Vendôme, est-ce que vous ne trouvez pas que cela sera
    drôle?» demanda Swann. «Je crois que ça marchera très mal et que ça ne
    vous attirera que des ennuis, il ne faut pas jouer avec le feu»,
    répondit Mme Bontemps, furieuse. Elle et son mari furent, d'ailleurs,
    ainsi que le prince d'Agrigente, invités à ce dîner, que Mme Bontemps
    et Cottard eurent deux manières de raconter, selon les personnes à qui
    ils s'adressaient. Aux uns, Mme Bontemps de son côté, Cottard du sien,
    disaient négligemment quand on leur demandait qui il y avait d'autre
    au dîner: «Il n'y avait que le prince d'Agrigente, c'était tout à fait
    intime.» Mais d'autres, risquaient d'être mieux informés (même une
    fois quelqu'un avait dit à Cottard: «Mais est-ce qu'il n'y avait pas
    aussi les Bontemps?» «Je les oubliais», avait en rougissant répondu
    Cottard au maladroit qu'il classa désormais dans la catégorie des
    mauvaises langues). Pour ceux-là les Bontemps et les Cottard
    adoptèrent chacun, sans s'être consultés une version dont le cadre
    était identique et où seuls leurs noms respectifs étaient
    interchangés. Cottard disait: «Hé bien, il y avait seulement les
    maîtres de maison, le duc et la duchesse de Vendôme–(en souriant
    avantageusement) le professeur et Mme Cottard, et ma foi du diable, si
    on a jamais su pourquoi, car ils allaient là comme des cheveux sur la
    soupe, M. et Mme Bontemps.» Mme Bontemps récitait exactement le même
    morceau, seulement c'était M. et Mme Bontemps qui étaient nommés avec
    une emphase satisfaite, entre la duchesse de Vendôme et le prince
    d'Agrigente, et les pelés qu'à la fin elle accusait de s'être invités
    eux-mêmes et qui faisaient tache, c'était les Cottard.

    De ses visites Swann rentrait souvent assez peu de temps avant le
    dîner. A ce moment de six heures du soir où jadis il se sentait si
    malheureux, il ne se demandait plus ce qu'Odette pouvait être en train
    de faire et s'inquiétait peu qu'elle eût du monde chez elle, ou fût
    sortie. Il se rappelait parfois qu'il avait, bien des années auparavant,
    essayé un jour de lire à travers l'enveloppe une lettre adressée par
    Odette à Forcheville. Mais ce souvenir ne lui était pas agréable et
    plutôt que d'approfondir la honte qu'il ressentait, il préférait se
    livrer à une petite grimace du coin de la bouche complétée au besoin
    d'un hochement de tête qui signifiait: «qu'est-ce que ça peut me
    faire?» Certes, il estimait maintenant que l'hypothèse à laquelle il
    s'était souvent arrêté jadis et d'après quoi c'étaient les
    imaginations de sa jalousie qui seules noircissaient la vie, en
    réalité innocente, d'Odette, que cette hypothèse (en somme
    bienfaisante puisque tant qu'avait duré sa maladie amoureuse elle
    avait diminué ses souffrances en les lui faisant paraître imaginaires)
    n'était pas la vraie, que c'était sa jalousie qui avait vu juste, et
    que si Odette l'avait aimé plus qu'il n'avait cru, elle l'avait aussi
    trompé davantage. Autrefois pendant qu'il souffrait tant, il s'était
    juré que dès qu'il n'aimerait plus Odette, et ne craindrait plus de la
    fâcher ou de lui faire croire qu'il l'aimait trop, il se donnerait la
    satisfaction d'élucider avec elle, par simple amour de la vérité et
    comme un point d'histoire, si oui ou non Forcheville était couché avec
    elle le jour où il avait sonné et frappé au carreau sans qu'on lui
    ouvrît, et où elle avait écrit à Forcheville que c'était un oncle à
    elle qui était venu. Mais le problème si intéressant qu'il attendait
    seulement la fin de sa jalousie pour tirer au clair, avait précisément
    perdu tout intérêt aux yeux de Swann, quand il avait cessé d'être
    jaloux. Pas immédiatement pourtant. Il n'éprouvait déjà plus de
    jalousie à l'égard d'Odette, que le jour des coups frappés en vain par
    lui dans l'après-midi à la porte du petit hôtel de la rue Lapérouse,
    avait continué à en exciter chez lui. C'était comme si la jalousie,
    pareille un peu en cela à ces maladies qui semblent avoir leur siège,
    leur source de contagionnement, moins dans certaines personnes que
    dans certains lieux, dans certaines maisons, n'avait pas eu tant pour
    objet Odette elle-même que ce jour, cette heure du passé perdu où
    Swann avait frappé à toutes les entrées de l'hôtel d'Odette. On aurait
    dit que ce jour, cette heure avaient seuls fixé quelques dernières
    parcelles de la personnalité amoureuse que Swann avait eue autrefois
    et qu'il ne les retrouvait plus que là. Il était depuis longtemps
    insoucieux qu'Odette l'eût trompé et le trompât encore. Et pourtant il
    avait continué pendant quelques années à rechercher d'anciens
    domestiques d'Odette, tant avait persisté chez lui la douloureuse
    curiosité de savoir si ce jour-là, tellement ancien, à six heures,
    Odette était couchée avec Forcheville. Puis cette curiosité elle-même
    avait disparu, sans pourtant que ses investigations cessassent. Il
    continuait à tâcher d'apprendre ce qui ne l'intéressait plus, parce
    que son moi ancien parvenu à l'extrême décrépitude, agissait encore
    machinalement, selon des préoccupations abolies au point que Swann ne
    réussissait même plus à se représenter cette angoisse, si forte
    pourtant autrefois qu'il ne pouvait se figurer alors qu'il s'en
    délivrât jamais et que seule la mort de celle qu'il aimait (la mort
    qui, comme le montrera plus loin dans ce livre, une cruelle
    contre-épreuve, ne diminue en rien les souffrances de la jalousie) lui
    semblait capable d'aplanir pour lui la route, entièrement barrée, de sa
    vie.

    Mais éclaircir un jour les faits de la vie d'Odette auxquels il avait
    dû ces souffrances n'avait pas été le seul souhait de Swann; il avait
    mis en réserve aussi celui de se venger d'elles, quand n'aimant plus
    Odette il ne la craindrait plus; or, d'exaucer ce second souhait,
    l'occasion se présentait justement car Swann aimait une autre femme,
    une femme qui ne lui donnait pas de motifs de jalousie mais pourtant
    de la jalousie parce qu'il n'était plus capable de renouveler sa façon
    d'aimer et que c'était celle dont il avait usé pour Odette qui lui
    servait encore pour une autre. Pour que la jalousie de Swann renaquît,
    il n'était pas nécessaire que cette femme fût infidèle, il suffisait
    que pour une raison quelconque elle fût loin de lui, à une soirée par
    exemple, et eût paru s'y amuser. C'était assez pour réveiller en lui
    l'ancienne angoisse, lamentable et contradictoire excroissance de son
    amour, et qui éloignait Swann de ce qu'elle était comme un besoin
    d'atteindre (le sentiment réel que cette jeune femme avait pour lui,
    le désir caché de ses journées, le secret de son cœur), car entre Swann
    et celle qu'il aimait cette angoisse interposait un amas réfractaire
    de soupçons antérieurs, ayant leur cause en Odette, ou en telle autre
    peut-être qui avait précédé Odette, et qui ne permettaient plus à
    l'amant vieilli de connaître sa maîtresse d'aujourd'hui qu'à travers
    le fantôme ancien et collectif de la «femme qui excitait sa jalousie»
    dans lequel il avait arbitrairement incarné son nouvel amour. Souvent
    pourtant Swann l'accusait, cette jalousie, de le faire croire à des
    trahisons imaginaires; mais alors il se rappelait qu'il avait fait
    bénéficier Odette du même raisonnement, et à tort. Aussi tout ce que
    la jeune femme qu'il aimait faisait aux heures où il n'était pas avec
    elle cessait de lui paraître innocent. Mais alors qu'autrefois, il
    avait fait le serment, si jamais il cessait d'aimer celle qu'il ne
    devinait pas devoir être un jour sa femme, de lui manifester
    implacablement son indifférence, enfin sincère, pour venger son
    orgueil longtemps humilié, ces représailles qu'il pouvait exercer
    maintenant sans risques (car que pouvait lui faire d'être pris au mot
    et privé de ces tête-à-tête avec Odette qui lui étaient jadis si
    nécessaires), ces représailles il n'y tenait plus; avec l'amour avait
    disparu le désir de montrer qu'il n'avait plus d'amour. Et lui qui,
    quand il souffrait par Odette eût tant désiré de lui laisser voir un
    jour qu'il était épris d'une autre, maintenant qu'il l'aurait pu, il
    prenait mille précautions pour que sa femme ne soupçonnât pas ce
    nouvel amour.

    Ce ne fut pas seulement à ces goûters, à cause desquels j'avais eu
    autrefois la tristesse de voir Gilberte me quitter et rentrer plus
    tôt, que désormais je pris part, mais les sorties qu'elle faisait avec
    sa mère, soit pour aller en promenade ou à une matinée, et qui en
    l'empêchant de venir aux Champs-Élysées m'avaient privé d'elle, les
    jours où je restais seul le long de la pelouse ou devant les chevaux
    de bois, ces sorties maintenant M. et Mme Swann m'y admettaient,
    j'avais une place dans leur landau et même c'était à moi qu'on
    demandait si j'aimais mieux aller au théâtre, à une leçon de danse
    chez une camarade de Gilberte, à une réunion mondaine chez des amies
    des Swann (ce que celle-ci appelait «un petit meeting») ou visiter les
    tombeaux de Saint-Denis.

    Ces jours où je devais sortir avec les Swann, je venais chez eux pour
    le déjeuner, que Mme Swann appelait le lunch; comme on n'était invité
    que pour midi et demi et qu'à cette époque mes parents déjeunaient à
    onze heures un quart, c'est après qu'ils étaient sortis de table que
    je m'acheminais vers ce quartier luxueux, assez solitaire à toute
    heure, mais particulièrement à celle-là où tout le monde était rentré.
    Même l'hiver et par la gelée s'il faisait beau, tout en resserrant de
    temps à autre le nœud d'une magnifique cravate de chez Charvet et en
    regardant si mes bottines vernies ne se salissaient pas, je me
    promenais de long en large dans les avenues en attendant midi
    vingt-sept. J'apercevais de loin dans le jardinet des Swann, le soleil
    qui faisait étinceler comme du givre les arbres dénudés. Il est vrai
    que ce jardinet n'en possédait que deux. L'heure indue faisait nouveau
    le spectacle. A ces plaisirs de nature (qu'avivait la suppression de
    l'habitude, et même la faim), la perspective émotionnante de déjeuner
    chez Mme Swann se mêlait, elle ne les diminuait pas, mais les
    dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains; de
    sorte que si, à cette heure où d'ordinaire je ne les percevais pas, il
    me semblait découvrir le beau temps, le froid, la lumière hivernale,
    c'était comme une sorte de préface aux œufs à la crème, comme une
    patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement de cette
    chapelle mystérieuse qu'était la demeure de Mme Swann et au cœur de
    laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de
    fleurs.

    A midi et demi, je me décidais enfin à entrer dans cette maison qui,
    comme un gros soulier de Noël, me semblait devoir m'apporter de
    surnaturels plaisirs. (Le nom de Noël était du reste inconnu à Mme
    Swann et à Gilberte qui l'avaient remplacé par celui de Christmas, et
    ne parlaient que du pudding de Christmas, de ce qu'on leur avait donné
    pour leur Christmas, de s'absenter–ce qui me rendait fou de douleur–pour
    Christmas. Même à la maison, je me serais cru déshonoré en
    parlant de Noël et je ne disais plus que Christmas, ce que mon père
    trouvait extrêmement ridicule.)

    Je ne rencontrais d'abord qu'un valet de pied qui, après m'avoir fait
    traverser plusieurs grands salons m'introduisait dans un tout petit,
    vide, que commençait déjà à faire rêver l'après-midi bleu de ses
    fenêtres; je restais seul en compagnie d'orchidées, de roses et de
    violettes qui–pareilles à des personnes qui attendent à côté de
    vous mais ne vous connaissent pas–gardaient un silence que leur
    individualité de choses vivantes rendait plus impressionnant et
    recevaient frileusement la chaleur d'un feu incandescent de charbon,
    précieusement posé derrière une vitrine de cristal, dans une cuve de
    marbre blanc où il faisait écrouler de temps à autre ses dangereux
    rubis.

    Je m'étais assis, mais me levais précipitamment en entendant ouvrir la
    porte; ce n'était qu'un second valet de pied, puis un troisième, et le
    mince résultat auquel aboutissaient leurs allées et venues inutilement
    émouvantes était de remettre un peu de charbon dans le feu ou d'eau
    dans les vases. Ils s'en allaient, je me retrouvais seul, une fois
    refermée la porte que Mme Swann finirait bien par ouvrir. Et, certes,
    j'eusse été moins troublé dans un antre magique que dans ce petit
    salon d'attente où le feu me semblait procéder à des transmutations,
    comme dans le laboratoire de Klingsor. Un nouveau bruit de pas
    retentissait, je ne me levais pas, ce devait être encore un valet de
    pied, c'était M. Swann. «Comment? vous êtes seul? Que voulez-vous, ma
    pauvre femme n'a jamais pu savoir ce que c'est que l'heure. Une heure
    moins dix. Tous les jours c'est plus tard. Et vous allez voir, elle
    arrivera sans se presser en croyant qu'elle est en avance.» Et comme
    il était resté neuro-arthritique, et devenu un peu ridicule, avoir une
    femme si inexacte qui rentrait tellement tard du Bois, qui s'oubliait
    chez sa couturière, et n'était jamais à l'heure pour le déjeuner, cela
    inquiétait Swann pour son estomac, mais le flattait dans son
    amour-propre.

    Il me montrait des acquisitions nouvelles qu'il avait faites et m'en
    expliquait l'intérêt, mais l'émotion, jointe au manque d'habitude
    d'être encore à jeun à cette heure-là, tout en agitant mon esprit y
    faisait le vide, de sorte que, capable de parler, je ne l'étais pas
    d'entendre. D'ailleurs aux œuvres que possédait Swann, il suffisait
    pour moi qu'elles fussent situées chez lui, y fissent partie de
    l'heure délicieuse qui précédait le déjeuner. La Joconde se serait
    trouvée là qu'elle ne m'eût pas fait plus de plaisir qu'une robe de
    chambre de Mme Swann, ou ses flacons de sel.

    Je continuais à attendre, seul, ou avec Swann et souvent Gilberte, qui
    était venue nous tenir compagnie. L'arrivée de Mme Swann, préparée par
    tant de majestueuses entrées, me paraissait devoir être quelque chose
    d'immense. J'épiais chaque craquement. Mais on ne trouve jamais aussi
    hauts qu'on avait espérés, une cathédrale, une vague dans la tempête,
    le bond d'un danseur; après ces valets de pied en livrée, pareils aux
    figurants dont le cortège, au théâtre, prépare, et par là même diminue
    l'apparition finale de la reine, Mme Swann entrant furtivement en
    petit paletot de loutre, sa voilette baissée sur un nez rougi par le
    froid, ne tenait pas les promesses prodiguées dans l'attente à mon
    imagination.

    Mais si elle était restée toute la matinée chez elle, quand elle
    arrivait dans le salon, c'était vêtue d'un peignoir en crêpe de Chine
    de couleur claire qui me semblait plus élégant que toutes les robes.

    Quelquefois les Swann se décidaient à rester à la maison tout
    l'après-midi. Et alors, comme on avait déjeuné si tard, je voyais bien
    vite sur le mur du jardinet décliner le soleil de ce jour qui m'avait
    paru devoir être différent des autres, et les domestiques avaient beau
    apporter des lampes de toutes les grandeurs et de toutes les formes,
    brûlant chacune sur l'autel consacré d'une console, d'un guéridon,
    d'une «encoignure» ou d'une petite table, comme pour la célébration
    d'un culte inconnu, rien d'extraordinaire ne naissait de la
    conversation et je m'en allais déçu, comme on l'est souvent dès
    l'enfance après la messe de minuit.

    Mais ce désappointement là n'était guère que spirituel. Je rayonnais
    de joie dans cette maison où Gilberte, quand elle n'était pas encore
    avec nous, allait entrer, et me donnerait dans un instant, pour des
    heures, sa parole, son regard attentif et souriant tel que je l'avais
    vu pour la première fois à Combray. Tout au plus étais-je un peu
    jaloux en la voyant souvent disparaître dans de grandes chambres
    auxquelles on accédait par un escalier intérieur. Obligé de rester au
    salon, comme l'amoureux d'une actrice qui n'a que son fauteuil à
    l'orchestre et rêve avec inquiétude de ce qui se passe dans les
    coulisses, au foyer des artistes, je posai à Swann, au sujet de cette
    autre partie de la maison, des questions savamment voilées, mais sur
    un ton duquel je ne parvins pas à bannir quelque anxiété. Il
    m'expliqua que la pièce où allait Gilberte était la lingerie, s'offrit
    à me la montrer et me promit que chaque fois que Gilberte aurait à s'y
    rendre il la forcerait à m'y emmener. Par ces derniers mots et la
    détente qu'ils me procurèrent, Swann supprima brusquement pour moi une
    de ces affreuses distances intérieures au terme desquelles une femme
    que nous aimons nous apparaît si lointaine. A ce moment-là, j'éprouvai
    pour lui une tendresse que je crus plus profonde que ma tendresse pour
    Gilberte. Car maître de sa fille, il me la donnait et elle, elle se
    refusait parfois; je n'avais pas directement sur elle ce même empire
    qu'indirectement par Swann. Enfin elle, je l'aimais et ne pouvais par
    conséquent la voir sans ce trouble, sans ce désir de quelque chose de
    plus, qui ôte, auprès de l'être qu'on aime, la sensation d'aimer.

    Au reste, le plus souvent, nous ne restions pas à la maison, nous
    allions nous promener. Parfois avant d'aller s'habiller, Mme Swann se
    mettait au piano. Ses belles mains, sortant des manches roses, ou
    blanches, souvent de couleurs très vives, de sa robe de chambre de
    crêpe de Chine, allongeaient leurs phalanges sur le piano avec cette
    même mélancolie qui était dans ses yeux et n'était pas dans son cœur.
    Ce fut un de ces jours-là qu'il lui arriva de me jouer la partie de la
    Sonate de Vinteuil où se trouve la petite phrase que Swann avait tant
    aimée. Mais souvent on n'entend rien, si c'est une musique un peu
    compliquée qu'on écoute pour la première fois. Et pourtant quand plus
    tard on m'eut joué deux ou trois fois cette Sonate, je me trouvai la
    connaître parfaitement. Aussi n'a-t-on pas tort de dire «entendre pour
    la première fois». Si l'on n'avait vraiment, comme on l'a cru, rien
    distingué à la première audition, la deuxième, la troisième seraient
    autant de premières, et il n'y aurait pas de raison pour qu'on comprît
    quelque chose de plus à la dixième. Probablement ce qui fait défaut,
    la première fois, ce n'est pas la compréhension, mais la mémoire. Car
    la nôtre, relativement à la complexité des impressions auxquelles elle
    a à faire face pendant que nous écoutons, est infime, aussi brève que
    la mémoire d'un homme qui en dormant pense mille choses qu'il oublie
    aussitôt, ou d'un homme tombé à moitié en enfance qui ne se rappelle
    pas la minute d'après ce qu'on vient de lui dire. Ces impressions
    multiples, la mémoire n'est pas capable de nous en fournir
    immédiatement le souvenir. Mais celui-ci se forme en elle peu à peu et,
    à l'égard des œuvres qu'on a entendues deux ou trois fois, on est comme
    le collégien qui a relu à plusieurs reprises avant de s'endormir une
    leçon qu'il croyait ne pas savoir et qui la récite par cœur le
    lendemain matin. Seulement je n'avais encore, jusqu'à ce jour, rien
    entendu de cette sonate, et là où Swann et sa femme voyaient une
    phrase distincte, celle-ci était aussi loin de ma perception claire
    qu'un nom qu'on cherche à se rappeler et à la place duquel on ne
    trouve que du néant, un néant d'où une heure plus tard, sans qu'on y
    pense, s'élanceront d'elles-mêmes, en un seul bond, les syllabes
    d'abord vainement sollicitées. Et non seulement on ne retient pas tout
    de suite les œuvres vraiment rares, mais même au sein de chacune de ces
    œuvres-là, et cela m'arriva pour la Sonate de Vinteuil, ce sont les
    parties les moins précieuses qu'on perçoit d'abord. De sorte que je ne
    me trompais pas seulement en pensant que l'œuvre ne me réservait plus
    rien (ce qui fit que je restai longtemps sans chercher à l'entendre)
    du moment que Madame Swann m'en avait joué la phrase la plus fameuse
    (j'étais aussi stupide en cela que ceux qui n'espèrent plus éprouver
    de surprise devant Saint-Marc de Venise parce que la photographie leur
    a appris la forme de ses dômes). Mais bien plus, même quand j'eus
    écouté la sonate d'un bout à l'autre, elle me resta presque tout
    entière invisible, comme un monument dont la distance ou la brume ne
    laissent apercevoir que de faibles parties. De là, la mélancolie qui
    s'attache à la connaissance de tels ouvrages, comme de tout ce qui se
    réalise dans le temps. Quand ce qui est le plus caché dans la Sonate
    de Vinteuil se découvrit à moi, déjà entraîné par l'habitude hors des
    prises de ma sensibilité, ce que j'avais distingué, préféré tout
    d'abord, commençait à m'échapper, à me fuir. Pour n'avoir pu aimer
    qu'en des temps successifs tout ce que m'apportait cette sonate, je ne
    la possédai jamais tout entière: elle ressemblait à la vie. Mais,
    moins décevants que la vie, ces grands chefs-d'œuvre ne commencent pas
    par nous donner ce qu'ils ont de meilleur. Dans la Sonate de Vinteuil,
    les beautés qu'on découvre le plus tôt sont aussi celles dont on se
    fatigue le plus vite et pour la même raison sans doute, qui est
    qu'elles diffèrent moins de ce qu'on connaissait déjà. Mais quand
    celles-là se sont éloignées, il nous reste à aimer telle phrase que
    son ordre trop nouveau pour offrir à notre esprit rien que confusion
    nous avait rendue indiscernable et gardée intacte; alors elle devant
    qui nous passions tous les jours sans le savoir et qui s'était
    réservée, qui pour le pouvoir de sa seule beauté était devenue
    invisible et restée inconnue, elle vient à nous la dernière. Mais nous
    la quitterons aussi en dernier. Et nous l'aimerons plus longtemps que
    les autres, parce que nous aurons mis plus longtemps à l'aimer. Ce
    temps du reste qu'il faut à un individu–comme il me le fallut à moi
    à l'égard de cette Sonate–pour pénétrer une œuvre un peu profonde,
    n'est que le raccourci et comme le symbole des années, des siècles
    parfois, qui s'écoulent avant que le public puisse aimer un
    chef-d'œuvre vraiment nouveau. Aussi l'homme de génie pour s'épargner
    les méconnaissances de la foule se dit peut-être que les contemporains
    manquant du recul nécessaire, les œuvres écrites pour la postérité ne
    devraient être lues que par elle, comme certaines peintures qu'on juge
    mal de trop près. Mais en réalité toute lâche précaution pour éviter
    les faux arguments est inutile, ils ne sont pas évitables. Ce qui est
    cause qu'une œuvre de génie est difficilement admirée tout de suite,
    c'est que celui qui l'a écrite est extraordinaire, que peu de gens lui
    ressemblent. C'est son œuvre elle-même qui, en fécondant les rares
    esprits capables de le comprendre, les fera croître et multiplier. Ce
    sont les quatuors de Beethoven (les quatuors XII, XIII, XIV et XV) qui
    ont mis cinquante ans à faire naître, à grossir le public des quatuors
    de Beethoven, réalisant ainsi comme tous les chefs-d'œuvre un progrès
    sinon dans la valeur des artistes, du moins dans la société des
    esprits, largement composée aujourd'hui de ce qui était introuvable
    quand le chef-d'œuvre parut, c'est-à-dire d'être capables de l'aimer.
    Ce qu'on appelle la postérité, c'est la postérité de l'œuvre. Il faut
    que l'œuvre (en ne tenant pas compte, pour simplifier, des génies qui à
    la même époque peuvent parallèlement préparer pour l'avenir un public
    meilleur dont d'autres génies que lui bénéficieront) crée elle-même sa
    postérité. Si donc l'œuvre était tenue en réserve, n'était connue que
    de la postérité, celle-ci, pour cette œuvre, ne serait pas la postérité
    mais une assemblée de contemporains ayant simplement vécu cinquante
    ans plus tard. Aussi faut-il que l'artiste–et c'est ce qu'avait
    fait Vinteuil–s'il veut que son œuvre puisse suivre sa route, la
    lance, là où il y a assez de profondeur, en plein et lointain avenir.
    Et pourtant ce temps à venir, vraie perspective des chefs-d'œuvre, si
    n'en pas tenir compte est l'erreur des mauvais juges, en tenir compte
    est parfois le dangereux scrupule des bons. Sans doute, il est aisé de
    s'imaginer dans une illusion analogue à celle qui uniformise toutes
    choses à l'horizon, que toutes les révolutions qui ont eu lieu
    jusqu'ici dans la peinture ou la musique respectaient tout de même
    certaines règles et que ce qui est immédiatement devant nous,
    impressionnisme, recherche de la dissonance, emploi exclusif de la
    gamme chinoise, cubisme, futurisme, diffère outrageusement de ce qui a
    précédé. C'est que ce qui a précédé on le considère sans tenir compte
    qu'une longue assimilation l'a converti pour nous en une matière
    variée sans doute, mais somme toute homogène, où Hugo voisine avec
    Molière. Songeons seulement aux choquants disparates que nous
    présenterait, si nous ne tenions pas compte du temps à venir et des
    changements qu'il amène, tel horoscope de notre propre âge mûr tiré
    devant nous durant notre adolescence. Seulement tous les horoscopes ne
    sont pas vrais et être obligé pour une œuvre d'art de faire entrer dans
    le total de sa beauté le facteur du temps mêle à notre jugement
    quelque chose d'aussi hasardeux et par là aussi dénué d'intérêt
    véritable que toute prophétie dont la non réalisation n'impliquera
    nullement la médiocrité d'esprit du prophète, car ce qui appelle à
    l'existence les possibles ou les en exclut n'est pas forcément de la
    compétence du génie; on peut en avoir eu et ne pas avoir cru à
    l'avenir des chemins de fer, ni des avions, ou, tout en étant grand
    psychologue, à la fausseté d'une maîtresse ou d'un ami, dont de plus
    médiocres eussent prévu les trahisons.

    Si je ne compris pas la Sonate je fus ravi d'entendre jouer Mme Swann.
    Son toucher me paraissait, comme son peignoir, comme le parfum de son
    escalier, comme ses manteaux, comme ses chrysanthèmes, faire partie
    d'un tout individuel et mystérieux, dans un monde infiniment supérieur
    à celui où la raison peut analyser le talent. «N'est-ce pas que c'est
    beau cette Sonate de Vinteuil? me dit Swann. Le moment où il fait nuit
    sous les arbres, où les arpèges du violon font tomber la fraîcheur.
    Avouez que c'est bien joli; il y a là tout le côté statique du clair
    de lune, qui est le côté essentiel. Ce n'est pas extraordinaire qu'une
    cure de lumière comme celle que suit ma femme agisse sur les muscles,
    puisque le clair de lune empêche les feuilles de bouger. C'est cela
    qui est si bien peint dans cette petite phrase, c'est le bois de
    Boulogne tombé en catalepsie. Au bord de la mer c'est encore plus
    frappant, parce qu'il y a les réponses faibles des vagues que
    naturellement on entend très bien puisque le reste ne peut pas remuer.
    A Paris c'est le contraire; c'est tout au plus si on remarque ces
    lueurs insolites sur les monuments, ce ciel éclairé comme par un
    incendie sans couleurs et sans danger, cette espèce d'immense fait
    divers deviné. Mais dans la petite phrase de Vinteuil, et du reste dans
    toute la Sonate, ce n'est pas cela, cela se passe au Bois, dans le
    gruppetto on entend distinctement la voix de quelqu'un qui dit: «On
    pourrait presque lire son journal.» Ces paroles de Swann auraient pu
    fausser, pour plus tard, ma compréhension de la Sonate, la musique
    étant trop peu exclusive pour écarter absolument ce qu'on nous suggère
    d'y trouver. Mais je compris par d'autres propos de lui que ces
    feuillages nocturnes étaient tout simplement ceux sous l'épaisseur
    desquels, dans maint restaurant des environs de Paris, il avait
    entendu, bien des soirs, la petite phrase. Au lieu du sens profond
    qu'il lui avait si souvent demandé, ce qu'elle rapportait à Swann,
    c'était ces feuillages rangés, enroulés, peints autour d'elle (et
    qu'elle lui donnait le désir de revoir parce qu'elle lui semblait leur
    être intérieure comme une âme), c'était tout un printemps dont il
    n'avait pu jouir autrefois, n'ayant pas, fiévreux et chagrin comme il
    était alors, assez de bien-être pour cela, et que (comme on fait, pour
    un malade, des bonnes choses qu'il n'a pu manger), elle lui avait
    gardé. Les charmes que lui avaient fait éprouver certaines nuits dans
    le Bois et sur lesquels la Sonate de Vinteuil pouvait le renseigner,
    il n'aurait pu à leur sujet interroger Odette, qui pourtant
    l'accompagnait comme la petite phrase. Mais Odette était seulement à
    côté de lui, alors (non en lui comme le motif de Vinteuil)–ne
    voyant donc point–Odette eût-elle été mille fois plus compréhensive–ce
    qui, pour nul de nous (du moins j'ai cru longtemps que cette
    règle ne souffrait pas d'exceptions), ne peut s'extérioriser. «C'est
    au fond assez joli n'est-ce pas, dit Swann, que le son puisse
    refléter, comme l'eau, comme une glace. Et remarquez que la phrase de
    Vinteuil ne me montre que tout ce à quoi je ne faisais pas attention à
    cette époque. De mes soucis, de mes amours de ce temps-là, elle ne me
    rappelle plus rien, elle a fait l'échange.–Charles, il me semble que
    ce n'est pas très aimable pour moi tout ce que vous me dites là.–Pas
    aimable! Les femmes sont magnifiques! Je voulais dire simplement à ce
    jeune homme que ce que la musique montre–du moins à moi–ce n'est
    pas du tout la «Volonté en soi» et la «Synthèse de l'infini», mais,
    par exemple, le père Verdurin en redingote dans le Palmarium du Jardin
    d'Acclimatation. Mille fois, sans sortir de ce salon, cette petite
    phrase m'a emmené dîner à Armenonville avec elle. Mon Dieu c'est
    toujours moins ennuyeux que d'y aller avec Mme de Cambremer.» Mme
    Swann se mit à rire: «C'est une dame qui passe pour avoir été très
    éprise de Charles», m'expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant,
    en parlant de Ver Meer de Delft, que j'avais été étonné de voir
    qu'elle connaissait, elle m'avait répondu: «C'est que je vous dirai
    que monsieur s'occupait beaucoup de ce peintre-là au moment où il me
    faisait la cour. N'est-ce pas, mon petit Charles?–Ne parlez pas à
    tort et à travers de Mme de Cambremer, dit Swann, dans le fond très
    flatté.–Mais je ne fais que répéter ce qu'on m'a dit. D'ailleurs il
    paraît qu'elle est très intelligente, je ne la connais pas. Je la
    crois très «pushing», ce qui m'étonne d'une femme intelligente. Mais
    tout le monde dit qu'elle a été folle de vous, cela n'a rien de
    froissant.» Swann garda un mutisme de sourd, qui était une espèce de
    confirmation, et une preuve de fatuité. «Puisque ce que je joue vous
    rappelle le Jardin d'Acclimatation, reprit Mme Swann en faisant par
    plaisanterie semblant d'être piquée, nous pourrions le prendre tantôt
    comme but de promenade si ça amuse ce petit. Il fait très beau et vous
    retrouveriez vos chères impressions! A propos du Jardin
    d'Acclimatation, vous savez ce jeune homme croyait que nous aimions
    beaucoup une personne que je «coupe» au contraire aussi souvent que je
    peux, Mme Blatin! Je trouve très humiliant pour nous qu'elle passe
    pour notre amie. Pensez que le bon Docteur Cottard qui ne dit jamais
    de mal de personne déclare lui-même qu'elle est infecte.–Quelle
    horreur! Elle n'a pour elle que de ressembler tellement à Savonarole.
    C'est exactement le portrait de Savonarole par Fra Bartolomeo.» Cette
    manie qu'avait Swann de trouver ainsi des ressemblances dans la
    peinture était défendable, car même ce que nous appelons l'expression
    individuelle est–comme on s'en rend compte avec tant de tristesse
    quand on aime et qu'on voudrait croire à la réalité unique de
    l'individu–quelque chose de général, et a pu se rencontrer à
    différentes époques. Mais si on avait écouté Swann, les cortèges des
    rois mages, déjà si anachroniques quand Benozzo Gozzoli y introduisait
    les Médicis, l'eussent été davantage encore puisqu'ils eussent contenu
    les portraits d'une foule d'hommes, contemporains non de Gozzoli, mais
    de Swann, c'est-à-dire postérieurs non plus seulement de quinze siècles
    à la Nativité, mais de quatre au peintre lui-même. Il n'y avait pas
    selon Swann, dans ces cortèges, un seul Parisien de marque qui
    manquât, comme dans cet acte d'une pièce de Sardou, où, par amitié
    pour l'auteur et la principale interprète, par mode aussi, toutes les
    notabilités parisiennes, de célèbres médecins, des hommes politiques,
    des avocats, vinrent pour s'amuser, chacun un soir, figurer sur la
    scène. «Mais quel rapport a-t-elle avec le Jardin d'Acclimatation?–Tous!–Quoi,
    vous croyez qu'elle a un derrière bleu-ciel comme les
    singes?–Charles vous êtes d'une inconvenance! Non, je pensais au mot
    que lui a dit le Cynghalais.–Racontez-le lui, c'est vraiment un «beau
    mot».–C'est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout
    le monde d'un air qu'elle croit aimable et qui est surtout
    protecteur.–Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent
    _patronising_, interrompit Odette.–Elle est allée dernièrement au
    Jardin d'Acclimatation où il y a des noirs, des Cynghalais, je crois,
    a dit ma femme, qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi.–Allons,
    Charles, ne vous moquez pas.–Mais je ne me moque nullement.
    Enfin, elle s'adresse à un de ces noirs: «Bonjour, négro!»–C'est un
    rien!–En tous cas ce qualificatif ne plut pas au noir: «Moi
    négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau!»–Je
    trouve cela très drôle! J'adore cette histoire. N'est-ce pas que c'est
    «beau»? On voit bien la mère Blatin: «Moi négro, mais toi chameau!» Je
    manifestai un extrême désir d'aller voir ces Cynghalais dont l'un
    avait appelé Mme Blatin: chameau. Ils ne m'intéressaient pas du tout.
    Mais je pensais que pour aller au Jardin d'Acclimatation et en revenir
    nous traverserions cette allée des Acacias où j'avais tant admiré Mme
    Swann, et que peut-être le mulâtre ami de Coquelin, à qui je n'avais
    jamais pu me montrer saluant Mme Swann, me verrait assis à côté d'elle
    au fond d'une victoria.

    Pendant ces minutes où Gilberte, partie se préparer, n'était pas dans
    le salon avec nous, M. et Mme Swann se plaisaient à me découvrir les
    rares vertus de leur fille. Et tout ce que j'observais semblait
    prouver qu'ils disaient vrai; je remarquais que, comme sa mère me
    l'avait raconté, elle avait non seulement pour ses amies, mais pour
    les domestiques, pour les pauvres, des attentions délicates,
    longuement méditées, un désir de faire plaisir, une peur de
    mécontenter, se traduisant par de petites choses qui souvent lui
    donnaient beaucoup de mal. Elle avait fait un ouvrage pour notre
    marchande des Champs-Élysées et sortit par la neige pour le lui
    remettre elle-même et sans un jour de retard. «Vous n'avez pas idée
    de ce qu'est son cœur, car elle le cache», disait son père. Si jeune,
    elle avait l'air bien plus raisonnable que ses parents. Quand Swann
    parlait des grandes relations de sa femme, Gilberte détournait la tête
    et se taisait, mais sans air de blâme, car son père ne lui paraissait
    pas pouvoir être l'objet de la plus légère critique. Un jour que je
    lui avais parlé de Mlle Vinteuil, elle me dit:

    –Jamais je ne la connaîtrai, pour une raison, c'est qu'elle n'était
    pas gentille pour son père, à ce qu'on dit, elle lui faisait de la
    peine. Vous ne pouvez pas plus comprendre cela que moi, n'est-ce pas,
    vous qui ne pourriez sans doute pas plus survivre à votre papa que moi
    au mien, ce qui est du reste tout naturel. Comment oublier jamais
    quelqu'un qu'on aime depuis toujours!

    Et une fois qu'elle était plus particulièrement câline avec Swann,
    comme je le lui fis remarquer quand il fut loin:

    –Oui, pauvre papa, c'est ces jours-ci l'anniversaire de la mort de
    son père. Vous pouvez comprendre ce qu'il doit éprouver, vous
    comprenez cela, vous, nous sentons de même sur ces choses-là. Alors,
    je tâche d'être moins méchante que d'habitude.–Mais il ne vous
    trouve pas méchante, il vous trouve parfaite.–Pauvre papa, c'est
    parce qu'il est trop bon.

    Ses parents ne me firent pas seulement l'éloge des vertus de Gilberte–cette
    même Gilberte qui même avant que je l'eusse jamais vue
    m'apparaissait devant une église, dans un paysage de l'Ile-de-France
    et qui ensuite m'évoquant non plus mes rêves, mais mes souvenirs,
    était toujours devant la haie d'épines roses, dans le raidillon que je
    prenais pour aller du côté de Méséglise;–comme j'avais demandé à
    Mme Swann, en m'efforçant de prendre le ton indifférent d'un ami de la
    famille, curieux des préférences d'une enfant, quels étaient parmi les
    camarades de Gilberte ceux qu'elle aimait le mieux, Mme Swann me
    répondit:

    –Mais vous devez être plus avancé que moi dans ses confidences,
    vous qui êtes le grand favori, le grand crack comme disent les
    Anglais.

    Sans doute dans ces coïncidences tellement parfaites, quand la réalité
    se replie et s'applique sur ce que nous avons si longtemps rêvé, elle
    nous le cache entièrement, se confond avec lui, comme deux figures
    égales et superposées qui n'en font plus qu'une, alors qu'au
    contraire, pour donner à notre joie toute sa signification, nous
    voudrions garder à tous ces points de notre désir, dans le moment même
    où nous y touchons–et pour être plus certain que ce soit bien eux–le
    prestige d'être intangibles. Et la pensée ne peut même pas
    reconstituer l'état ancien pour le confronter au nouveau, car elle n'a
    plus le champ libre: la connaissance que nous avons faite, le souvenir
    des premières minutes inespérées, les propos que nous avons entendus,
    sont là qui obstruent l'entrée de notre conscience, et commandent
    beaucoup plus les issues de notre mémoire que celles de notre
    imagination, ils rétroagissent davantage sur notre passé que nous ne
    sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d'eux, que sur la forme,
    restée libre, de notre avenir. J'avais pu croire pendant des années
    qu'aller chez Mme Swann était une vague chimère que je n'atteindrais
    jamais; après avoir passé un quart d'heure chez elle, c'est le temps
    où je ne la connaissais pas qui était devenu chimérique et vague comme
    un possible que la réalisation d'un autre possible a anéanti. Comment
    aurais-je encore pu rêver de la salle à manger comme d'un lieu
    inconcevable, quand je ne pouvais pas faire un mouvement dans mon
    esprit sans y rencontrer les rayons infrangibles qu'émettait à
    l'infini derrière lui, jusque dans mon passé le plus ancien, le homard
    à l'américaine que je venais de manger? Et Swann avait dû voir, pour
    ce qui le concernait lui-même, se produire quelque chose d'analogue:
    car cet appartement où il me recevait pouvait être considéré comme le
    lieu où étaient venus se confondre, et coïncider, non pas seulement
    l'appartement idéal que mon imagination avait engendré, mais un autre
    encore, celui que l'amour jaloux de Swann, aussi inventif que mes
    rêves, lui avait si souvent décrit, cet appartement commun à Odette et
    à lui qui lui était apparu si inaccessible, tel soir où Odette l'avait
    ramené avec Forcheville prendre de l'orangeade chez elle; et ce qui
    était venu s'absorber, pour lui, dans le plan de la salle à manger où
    nous déjeunions, c'était ce paradis inespéré où jadis il ne pouvait
    sans trouble imaginer qu'il aurait dit à leur maître d'hôtel ces
    mêmes mots: «Madame est-elle prête?» que je lui entendais prononcer
    maintenant avec une légère impatience mêlée de quelque satisfaction
    d'amour-propre. Pas plus que ne le pouvait sans doute Swann, je
    n'arrivais à connaître mon bonheur, et quand Gilberte elle-même
    s'écriait: «Qu'est-ce qui vous aurait dit que la petite fille que vous
    regardiez, sans lui parler, jouer aux barres serait votre grande amie
    chez qui vous iriez tous les jours où cela vous plairait», elle
    parlait d'un changement que j'étais bien obligé de constater du
    dehors, mais que je ne possédais pas intérieurement, car il se
    composait de deux états que je ne pouvais, sans qu'ils cessassent
    d'être distincts l'un de l'autre, réussir à penser à la fois.

    Et pourtant cet appartement, parce qu'il avait été si passionnément
    désiré par la volonté de Swann, devait conserver pour lui quelque
    douceur, si j'en jugeais par moi pour qui il n'avait pas perdu tout
    mystère. Ce charme singulier dans lequel j'avais pendant si longtemps
    supposé que baignait la vie des Swann, je ne l'avais pas entièrement
    chassé de leur maison en y pénétrant; je l'avais fait reculer, dompté
    qu'il était par cet étranger, ce paria que j'avais été et à qui Mlle
    Swann avançait maintenant gracieusement pour qu'il y prit place, un
    fauteuil délicieux, hostile et scandalisé; mais tout autour de moi, ce
    charme, dans mon souvenir, je le perçois encore. Est-ce parce que, ces
    jours où M. et Mme Swann m'invitaient à déjeuner, pour sortir ensuite
    avec eux et Gilberte, j'imprimais avec mon regard–pendant que
    j'attendais seul–sur le tapis, sur les bergères, sur les consoles,
    sur les paravents, sur les tableaux, l'idée gravée en moi que Mme
    Swann, ou son mari, ou Gilberte allaient entrer? Est-ce parce que ces
    choses ont vécu depuis dans ma mémoire à côté des Swann et ont fini
    par prendre quelque chose d'eux? Est-ce parce que sachant qu'ils
    passaient leur existence au milieu d'elles, je faisais de toutes comme
    les emblèmes de leur vie particulière, de leurs habitudes dont j'avais
    été trop longtemps exclu pour qu'elles ne continuassent pas à me
    sembler étrangères même quand on me fit la faveur de m'y mêler?
    Toujours est-il que chaque fois que je pense à ce salon que Swann
    (sans que cette critique impliquât de sa part l'intention de
    contrarier en rien les goûts de sa femme), trouvait si disparate–parce
    que tout conçu qu'il était encore dans le goût moitié serre,
    moitié atelier qui était celui de l'appartement où il avait connu
    Odette, elle avait pourtant commencé à remplacer dans ce fouillis
    nombre des objets chinois qu'elle trouvait maintenant un peu «toc»,
    bien «à côté», par une foule de petits meubles tendus de vieilles
    soies Louis XIV (sans compter les chefs-d'œuvre apportés par Swann de
    l'hôtel du quai d'Orléans)–il a au contraire dans mon souvenir, ce
    salon composite, une cohésion, une unité, un charme individuel que
    n'ont jamais même les ensembles les plus intacts que le passé nous ait
    légués, ni les plus vivants où se marque l'empreinte d'une personne;
    car nous seuls pouvons, par la croyance qu'elles ont une existence à
    elles, donner à certaines choses que nous voyons une âme qu'elles
    gardent ensuite et qu'elles développent en nous. Toutes les idées que
    je m'étais faites des heures, différentes de celles qui existent pour
    les autres hommes, que passaient les Swann dans cet appartement qui
    était pour le temps quotidien de leur vie ce que le corps est pour
    l'âme, et qui devait en exprimer la singularité, toutes ces idées
    étaient réparties, amalgamées–partout également troublantes et
    indéfinissables–dans la place des meubles, dans l'épaisseur des
    tapis, dans l'orientation des fenêtres, dans le service des
    domestiques. Quand, après le déjeuner, nous allions, au soleil, prendre
    le café, dans la grande baie du salon, tandis que Mme Swann me
    demandait combien je voulais de morceaux de sucre dans mon café, ce
    n'était pas seulement le tabouret de soie qu'elle poussait vers moi
    qui dégageait avec le charme douloureux que j'avais perçu autrefois–sous
    l'épine rose, puis à côté du massif de lauriers–dans le nom de
    Gilberte, l'hostilité que m'avaient témoignée ses parents et que ce
    petit meuble semblait avoir si bien sue et partagée que je ne me
    sentais pas digne, et que je me trouvais un peu lâche d'imposer mes
    pieds à son capitonnage sans défense; une âme personnelle le reliait
    secrètement à la lumière de deux heures de l'après-midi, différente de
    ce qu'elle était partout ailleurs dans le golfe où elle faisait jouer
    à nos pieds ses flots d'or parmi lesquels les canapés bleuâtres et les
    vaporeuses tapisseries émergeaient comme des îles enchantées; et il
    n'était pas jusqu'au tableau de Rubens accroché au-dessus de la
    cheminée qui ne possédât lui aussi le même genre et presque la même
    puissance de charme que les bottines à lacets de M. Swann et ce
    manteau à pèlerine dont j'avais tant désiré porter le pareil et que
    maintenant Odette demandait à son mari de remplacer par un autre, pour
    être plus élégant, quand je leur faisais l'honneur de sortir avec eux.
    Elle allait s'habiller elle aussi, bien que j'eusse protesté qu'aucune
    robe «de ville» ne vaudrait à beaucoup près la merveilleuse robe de
    chambre de crêpe de Chine ou de soie, vieux rose, cerise, rose
    Tiepolo, blanche, mauve, verte, rouge, jaune unie ou à dessins, dans
    laquelle Mme Swann avait déjeuné et qu'elle allait ôter. Quand je
    disais qu'elle aurait dû sortir ainsi, elle riait, par moquerie de mon
    ignorance ou plaisir de mon compliment. Elle s'excusait de posséder
    tant de peignoirs parce qu'elle prétendait qu'il n'y avait que
    là-dedans qu'elle se sentait bien et elle nous quittait pour aller
    mettre une de ces toilettes souveraines qui s'imposaient à tous, et
    entre lesquelles pourtant j'étais parfois appelé à choisir celle que
    je préférais qu'elle revêtit.

    Au Jardin d'Acclimatation, que j'étais fier quand nous étions
    descendus de voiture de m'avancer à côté de Mme Swann! Tandis que dans
    sa démarche nonchalante elle laissait flotter son manteau, je jetais
    sur elle des regards d'admiration auxquels elle répondait coquettement
    par un long sourire. Maintenant si nous rencontrions l'un ou l'autre
    des camarades, fille ou garçon, de Gilberte, qui nous saluait de loin,
    j'étais à mon tour regardé par eux comme un de ces êtres que j'avais
    enviés, un de ces amis de Gilberte qui connaissaient sa famille et
    étaient mêlés à l'autre partie de sa vie, celle qui ne se passait pas
    aux Champs-Élysées.

    Souvent dans les allées du Bois ou du Jardin d'Acclimatation nous
    croisions, nous étions salués par telle ou telle grande dame amie des
    Swann, qu'il lui arrivait de ne pas voir et que lui signalait sa
    femme. «Charles, vous ne voyez pas Mme de Montmorency?» et Swann, avec
    le sourire amical dû à une longue familiarité se découvrait pourtant
    largement avec une élégance qui n'était qu'à lui. Quelquefois la dame
    s'arrêtait, heureuse de faire à Mme Swann une politesse qui ne tirait
    pas à conséquence et de laquelle on savait qu'elle ne chercherait pas
    à profiter ensuite, tant Swann l'avait habituée à rester sur la
    réserve. Elle n'en avait pas moins pris toutes les manières du monde,
    et si élégante et noble de port que fût la dame, Mme Swann l'égalait
    toujours en cela; arrêtée un moment auprès de l'amie que son mari
    venait de rencontrer, elle nous présentait avec tant d'aisance,
    Gilberte et moi, gardait tant de liberté et de calme dans son
    amabilité, qu'il eût été difficile de dire de la femme de Swann ou de
    l'aristocratique passante, laquelle des deux était la grande dame. Le
    jour où nous étions allés voir les Cynghalais, comme nous revenions,
    nous aperçûmes, venant dans notre direction et suivie de deux autres
    qui semblaient l'escorter, une dame âgée, mais encore belle,
    enveloppée dans un manteau sombre et coiffée d'une petite capote
    attachée sous le cou par deux brides. «Ah! voilà quelqu'un qui va vous
    intéresser», me dit Swann. La vieille dame, maintenant à trois pas de
    nous souriait avec une douceur caressante. Swann se découvrit, Mme
    Swann s'abaissa en une révérence et voulut baiser la main de la dame
    pareille à un portrait de Winterhalter qui la releva et l'embrassa.
    «Voyons, voulez-vous mettre votre chapeau, vous», dit-elle à Swann,
    d'une grosse voix un peu maussade, en amie familière. «Je vais vous
    présenter à Son Altesse Impériale», me dit Mme Swann. Swann m'attira
    un moment à l'écart pendant que Mme Swann causait du beau temps et des
    animaux nouvellement arrivés au Jardin d'Acclimatation, avec
    l'Altesse. «C'est la princesse Mathilde, me dit-il, vous savez, l'amie
    de Flaubert, de Sainte-Beuve, de Dumas. Songez, c'est la nièce de
    Napoléon 1er! Elle a été demandée en mariage par Napoléon III et par
    l'empereur de Russie. Ce n'est pas intéressant? Parlez-lui un peu.
    Mais je voudrais qu'elle ne nous fît pas rester une heure sur nos
    jambes.» «J'ai rencontré Taine qui m'a dit que la Princesse était
    brouillée avec lui, dit Swann.–Il s'est conduit comme un cauchon,
    dit-elle d'une voix rude et en prononçant le mot comme si ç'avait été
    le nom de l'évêque contemporain de Jeanne d'Arc. Après l'article qu'il
    a écrit sur l'Empereur je lui ai laissé une carte avec P.P.C.»
    J'éprouvais la surprise qu'on a en ouvrant la correspondance de la
    duchesse d'Orléans, née princesse Palatine. Et, en effet, la princesse
    Mathilde, animée de sentiments si français, les éprouvait avec une
    honnête rudesse comme en avait l'Allemagne d'autrefois et qu'elle
    avait hérités sans doute de sa mère wurtemburgeoise. Sa franchise un
    peu fruste et presque masculine, elle l'adoucissait, dès qu'elle
    souriait, de langueur italienne. Et le tout était enveloppé dans une
    toilette tellement second empire que bien que la princesse la portât
    seulement sans doute par attachement aux modes qu'elle avait aimées,
    elle semblait avoir eu l'intention de ne pas commettre une faute de
    couleur historique et de répondre à l'attente de ceux qui attendaient
    d'elle l'évocation d'une autre époque. Je soufflai à Swann de lui
    demander si elle avait connu Musset. «Très peu, Monsieur,
    répondit-elle d'un air qui faisait semblant d'être fâché, et, en
    effet, c'était par plaisanterie qu'elle disait Monsieur à Swann,
    étant fort intime avec lui. Je l'ai eu une fois à dîner. Je l'avais
    invité pour sept heures. A sept heures et demie, comme il n'était pas
    là, nous nous mîmes à table. Il arriva à huit heures, me salua,
    s'assied, ne desserre pas les dents, part après le dîner sans que
    j'aie entendu le son de sa voix. Il était ivre-mort. Cela ne m'a pas
    beaucoup encouragée à recommencer.» Nous étions un peu à l'écart,
    Swann et moi. «J'espère que cette petite séance ne va pas se
    prolonger, me dit-il, j'ai mal à la plante des pieds. Aussi je ne sais
    pas pourquoi ma femme alimente la conversation. Après cela c'est elle
    qui se plaindra d'être fatiguée et moi je ne peux plus supporter ces
    stations debout.» Mme Swann en effet, qui tenait le renseignement de
    Mme Bontemps, était en train de dire à la princesse que le
    gouvernement comprenant enfin sa goujaterie, avait décidé de lui
    envoyer une invitation pour assister dans les tribunes à la visite que
    le tsar Nicolas devait faire le surlendemain aux Invalides. Mais la
    princesse qui malgré les apparences, malgré le genre de son entourage
    composé surtout d'artistes et d'hommes de lettres était restée au fond
    et chaque fois qu'elle avait à agir, nièce de Napoléon: «Oui, Madame,
    je l'ai reçue ce matin et je l'ai renvoyée au ministre qui doit
    l'avoir à l'heure qu'il est. Je lui ai dit que je n'avais pas besoin
    d'invitation pour aller aux Invalides. Si le gouvernement désire que
    j'y aille, ce ne sera pas dans une tribune, mais dans notre caveau, où
    est le tombeau de l'empereur. Je n'ai pas besoin de cartes pour cela.
    J'ai mes clefs. J'entre comme je veux. Le gouvernement n'a qu'à me
    faire savoir s'il désire que je vienne ou non. Mais si j'y vais, ce
    sera là ou pas du tout.» A ce moment nous fûmes salués, Mme Swann et
    moi, par un jeune homme qui lui dit bonjour sans s'arrêter et que je
    ne savais pas qu'elle connût: Bloch. Sur une question que je lui
    posai, Mme Swann me dit qu'il lui avait été présenté par Mme Bontemps,
    qu'il était attaché au Cabinet du ministre, ce que j'ignorais. Du
    reste, elle ne devait pas l'avoir vu souvent–ou bien elle n'avait
    pas voulu citer le nom, trouvé peut-être par elle, peu «chic», de
    Bloch–car elle dit qu'il s'appelait M. Moreul. Je lui assurai
    qu'elle confondait, qu'il s'appelait Bloch. La princesse redressa une
    traîne qui se déroulait derrière elle et que Mme Swann regardait avec
    admiration. «C'est justement une fourrure que l'empereur de Russie
    m'avait envoyée, dit la princesse et comme j'ai été le voir tantôt, je
    l'ai mise pour lui montrer que cela avait pu s'arranger en manteau.–Il
    paraît que le prince Louis s'est engagé dans l'armée russe, la
    princesse va être désolée de ne plus l'avoir près d'elle, dit Mme
    Swann qui ne voyait pas les signes d'impatience de son mari.–Il avait
    bien besoin de cela! Comme je lui ai dit: Ce n'est pas une raison
    parce que tu as eu un militaire dans ta famille», répondit la
    Princesse, faisant avec cette brusque simplicité, allusion à Napoléon
    1er. Swann ne tenait plus en place. «Madame, c'est moi qui vais faire
    l'Altesse et vous demander la permission de prendre congé, mais ma
    femme a été très souffrante et je ne veux pas qu'elle reste davantage
    immobile.» Mme Swann refit la révérence et la princesse eut pour nous
    tous un divin sourire qu'elle sembla amener du passé, des grâces de sa
    jeunesse, des soirées de Compiègne et qui coula intact et doux sur le
    visage tout à l'heure grognon, puis elle s'éloigna suivie des deux
    dames d'honneur qui n'avaient fait, à la façon d'interprètes, de
    bonnes d'enfants, ou de gardes-malades, que ponctuer notre conversation
    de phrases insignifiantes et d'explications inutiles. «Vous devriez
    aller écrire votre nom chez elle, un jour de cette semaine, me dit Mme
    Swann; on ne corne pas de bristol à toutes ces _royalties_, comme disent
    les Anglais, mais elle vous invitera si vous vous faites inscrire.»

    Parfois dans ces derniers jours d'hiver, nous entrions avant d'aller
    nous promener dans quelqu'une des petites expositions qui s'ouvraient
    alors et où Swann, collectionneur de marque, était salué avec une
    particulière déférence par les marchands de tableaux chez qui elles
    avaient lieu. Et par ces temps encore froids, mes anciens désirs de
    partir pour le Midi et Venise étaient réveillés par ces salles où un
    printemps déjà avancé et un soleil ardent mettaient des reflets
    violacés sur les Alpilles roses et donnaient la transparence foncée de
    l'émeraude au Grand Canal. S'il faisait mauvais nous allions au
    concert ou au théâtre et goûter ensuite dans un «Thé». Dès que Mme
    Swann voulait me dire quelque chose qu'elle désirait que les personnes
    des tables voisines ou même les garçons qui servaient ne comprissent
    pas, elle me le disait en anglais comme si c'eût été un langage connu
    de nous deux seulement. Or tout le monde savait l'anglais, moi seul je
    ne l'avais pas encore appris et étais obligé de le dire à Mme Swann
    pour qu'elle cessât de faire sur les personnes qui buvaient le thé ou
    sur celles qui l'apportaient, des réflexions que je devinais
    désobligeantes sans que j'en comprisse, ni que l'individu visé en
    perdît un seul mot.

    Une fois à propos d'une matinée théâtrale, Gilberte me causa un
    étonnement profond. C'était justement le jour dont elle m'avait parlé
    d'avance et où tombait l'anniversaire de la mort de son grand-père.
    Nous devions elle et moi, aller entendre avec son institutrice, les
    fragments d'un opéra et Gilberte s'était habillée dans l'intention de
    se rendre à cette exécution musicale, gardant l'air d'indifférence
    qu'elle avait l'habitude de montrer pour la chose que nous devions
    faire, disant que ce pouvait être n'importe quoi pourvu que cela me
    plût et fût agréable à ses parents. Avant le déjeuner, sa mère nous
    prit à part pour lui dire que cela ennuyait son père de nous voir
    aller au concert ce jour-là. Je trouvai que c'était trop naturel.
    Gilberte resta impassible mais devint pâle d'une colère qu'elle ne put
    cacher, et ne dit plus un mot. Quand M. Swann revint, sa femme
    l'emmena à l'autre bout du salon et lui parla à l'oreille. Il appela
    Gilberte, et la prit à part dans la pièce à côté. On entendit des
    éclats de voix. Je ne pouvais cependant pas croire que Gilberte, si
    soumise, si tendre, si sage, résistât à la demande de son père, un
    jour pareil et pour une cause si insignifiante. Enfin Swann sortit en
    lui disant:

    –Tu sais ce que je t'ai dit. Maintenant, fais ce que tu voudras.

    La figure de Gilberte resta contractée pendant tout le déjeuner, après
    lequel nous allâmes dans sa chambre. Puis tout d'un coup, sans une
    hésitation et comme si elle n'en avait eue à aucun moment: «Deux
    heures! s'écria-t-elle, mais vous savez que le concert commence à deux
    heures et demie.» Et elle dit à son institutrice de se dépêcher.

    –Mais, lui dis-je, est-ce que cela n'ennuie pas votre père?

    –Pas le moins du monde.

    –Cependant, il avait peur que cela ne semble bizarre à cause de cet
    anniversaire.

    –Qu'est-ce que cela peut me faire ce que les autres pensent. Je
    trouve ça grotesque de s'occuper des autres dans les choses de
    sentiment. On sent pour soi, pas pour le public. Mademoiselle qui a
    peu de distractions se fait une fête d'aller à ce concert, je ne vais
    pas l'en priver pour faire plaisir au public.

    Elle prit son chapeau.

    –Mais Gilberte, lui dis-je en lui prenant le bras, ce n'est pas
    pour faire plaisir au public, c'est pour faire plaisir à votre père.

    –Vous n'allez pas me faire d'observations, j'espère, me
    cria-t-elle, d'une voix dure et en se dégageant vivement.

    Faveur plus précieuse encore que de m'emmener avec eux au Jardin
    d'Acclimatation ou au concert, les Swann ne m'excluaient même pas de
    leur amitié avec Bergotte, laquelle avait été à l'origine du charme
    que je leur avais trouvé quand, avant même de connaître Gilberte, je
    pensais que son intimité avec le divin vieillard eût fait d'elle pour
    moi la plus passionnante des amies, si le dédain que je devais lui
    inspirer ne m'eût pas interdit l'espoir qu'elle m'emmenât jamais avec
    lui visiter les villes qu'il aimait. Or, un jour, Mme Swann m'invita à
    un grand déjeuner. Je ne savais pas quels devaient être les convives.
    En arrivant, je fus, dans le vestibule, déconcerté par un incident qui
    m'intimida. Mme Swann manquait rarement d'adopter les usages qui
    passent pour élégants pendant une saison et ne parvenant pas à se
    maintenir sont bientôt abandonnés (comme beaucoup d'années auparavant
    elle avait eu son «handsome cab», ou faisait imprimer sur une invitation
    à déjeuner que c'était «to meet» un personnage plus ou moins
    important). Souvent ces usages n'avaient rien de mystérieux et
    n'exigeaient pas d'initiation. C'est ainsi que, mince innovation de
    ces années-là et importée d'Angleterre, Odette avait fait faire à son
    mari des cartes où le nom de Charles Swann était précédé de «Mr».
    Après la première visite que je lui avais faite, Mme Swann avait corné
    chez moi un de ces «cartons» comme elle disait. Jamais personne ne
    m'avait déposé de cartes; je ressentis tant de fierté, d'émotion, de
    reconnaissance, que réunissant tout ce que je possédais d'argent, je
    commandais une superbe corbeille de camélias et l'envoyai à Mme Swann.
    Je suppliai mon père d'aller mettre une carte chez elle, mais de s'en
    faire vite graver d'abord où son nom fût précédé de «Mr». Il n'obéit à
    aucune de mes deux prières, j'en fus désespéré pendant quelques jours,
    et me demandai ensuite s'il n'avait pas eu raison. Mais l'usage du
    «Mr», s'il était inutile, était clair. Il n'en était pas ainsi d'un
    autre qui, le jour de ce déjeuner me fut révélé, mais non pourvu de
    signification. Au moment où j'allais passer de l'antichambre dans le
    salon, le maître d'hôtel me remit une enveloppe mince et longue sur
    laquelle mon nom était écrit. Dans ma surprise, je le remerciai,
    cependant je regardais l'enveloppe. Je ne savais pas plus ce que j'en
    devais faire qu'un étranger d'un de ces petits instruments que l'on
    donne aux convives dans les dîners chinois. Je vis qu'elle était
    fermée, je craignis d'être indiscret en l'ouvrant tout de suite et je
    la mis dans ma poche d'un air entendu. Mme Swann m'avait écrit
    quelques jours auparavant de venir déjeuner «en petit comité». Il y
    avait pourtant seize personnes, parmi lesquelles j'ignorais absolument
    que se trouvât Bergotte. Mme Swann qui venait de me «nommer» comme
    elle disait à plusieurs d'entre elles, tout à coup, à la suite de mon
    nom, de la même façon qu'elle venait de le dire (et comme si nous
    étions seulement deux invités du déjeuner qui devaient être chacun
    également contents de connaître l'autre), prononça le nom du doux
    Chantre aux cheveux blancs. Ce nom de Bergotte me fit tressauter comme
    le bruit d'un revolver qu'on aurait déchargé sur moi, mais
    instinctivement pour faire bonne contenance je saluai; devant moi,
    comme ces prestidigitateurs qu'on aperçoit intacts et en redingote
    dans la poussière d'un coup de feu d'où s'envole une colombe, mon
    salut m'était rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à
    nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire.
    J'étais mortellement triste, car ce qui venait d'être réduit en
    poudre, ce n'était pas seulement le langoureux vieillard dont il ne
    restait plus rien, c'était aussi la beauté d'une œuvre immense que
    j'avais pu loger dans l'organisme défaillant et sacré que j'avais
    comme un temple construit expressément pour elle, mais à laquelle
    aucune place n'était réservée dans le corps trapu, rempli de
    vaisseaux, d'os, de ganglions, du petit homme à nez camus et à
    barbiche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j'avais
    lentement et délicatement élaboré moi-même, goutte à goutte, comme une
    stalactite, avec la transparente beauté de ses livres, ce Bergotte-là
    se trouvait d'un seul coup ne plus pouvoir être d'aucun usage du
    moment qu'il fallait conserver le nez en colimaçon et utiliser la
    barbiche noire; comme n'est plus bonne à rien la solution que nous
    avions trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement la
    donnée et sans tenir compte que le total devait faire un certain
    chiffre. Le nez et la barbiche étaient des éléments aussi inéluctables
    et d'autant plus gênants que, me forçant à réédifier entièrement le
    personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire,
    sécréter incessamment un certain genre d'esprit actif et satisfait de
    soi, ce qui n'était pas de jeu, car cet esprit-là n'avait rien à voir
    avec la sorte d'intelligence répandue dans ces livres, si bien connus
    de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse. En partant d'eux,
    je ne serais jamais arrivé à ce nez en colimaçon; mais en partant de
    ce nez qui n'avait pas l'air de s'en inquiéter, faisait cavalier seul
    et «fantaisie», j'allais dans une tout autre direction que l'œuvre de
    Bergotte, j'aboutirais, semblait-il à quelque mentalité d'ingénieur
    pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient comme il
    faut de dire: «Merci et vous» avant qu'on leur ait demandé de leurs
    nouvelles et si on leur déclare qu'on a été enchanté de faire leur
    connaissance, répondent par une abréviation qu'ils se figurent bien
    portée, intelligente et moderne en ce qu'elle évite de perdre en de
    vaines formules un temps précieux: «Également». Sans doute, les noms
    sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays
    des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent une sorte
    de stupeur quand nous avons devant nous, au lieu du monde imaginé, le
    monde visible (qui d'ailleurs, n'est pas le monde vrai, nos sens ne
    possédant pas beaucoup plus le don de la ressemblance que
    l'imagination, si bien que les dessins enfin approximatifs qu'on peut
    obtenir de la réalité sont au moins aussi différents du monde vu que
    celui-ci l'était du monde imaginé). Mais pour Bergotte la gêne du nom
    préalable n'était rien auprès de celle que me causait l'œuvre connue, à
    laquelle j'étais obligé d'attacher, comme après un ballon, l'homme à
    barbiche sans savoir si elle garderait la force de s'élever. Il
    semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que
    j'avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût
    pour l'un d'eux, il ne montra nul étonnement qu'elle en eût fait part
    à lui plutôt qu'à un autre convive, et ne sembla pas voir là l'effet
    d'une méprise; mais, emplissant la redingote qu'il avait mise en
    l'honneur de tous ces invités, d'un corps avide du déjeuner prochain,
    ayant son attention occupée d'autres réalités importantes, ce ne fut
    que comme à un épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on
    avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu'il eût mis une
    certaine année à un bal costumé, qu'il sourit en se reportant à l'idée
    de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans
    leur chute toute la valeur du Beau, de l'univers, de la vie) jusqu'à
    n'avoir été que quelque médiocre divertissement d'homme à barbiche. Je
    me disais qu'il avait dû s'y appliquer, mais que s'il avait vécu dans
    une île entourée par des bancs d'huîtres perlières, il se fût à la
    place livré avec succès au commerce des perles. Son œuvre ne me
    semblait plus aussi inévitable. Et alors je me demandais si
    l'originalité prouve vraiment que les grands écrivains soient des
    Dieux régnant chacun dans un royaume qui n'est qu'à lui, ou bien s'il
    n'y a pas dans tout cela un peu de feinte, si les différences entre
    les œuvres ne seraient pas le résultat du travail, plutôt que
    l'expression d'une différence radicale d'essence entre les diverses
    personnalités.

    Cependant on était passé à table. A côté de mon assiette je trouvai un
    œillet dont la tige était enveloppée dans du papier d'argent. Il
    m'embarrassa moins que n'avait fait l'enveloppe remise dans
    l'antichambre et que j'avais complètement oubliée. L'usage, pourtant
    aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous
    les convives masculins s'emparer d'un œillet semblable qui accompagnait
    leur couvert et l'introduire dans la boutonnière de leur redingote. Je
    fis comme eux avec cet air naturel d'un libre penseur dans une église,
    lequel ne connaît pas la messe, mais se lève quand tout le monde se
    lève et se met à genoux un peu après que tout le monde s'est mis à
    genoux. Un autre usage inconnu et moins éphémère me déplut davantage.
    De l'autre côté de mon assiette il y en avait une plus petite remplie
    d'une matière noirâtre que je ne savais pas être du caviar. J'étais
    ignorant de ce qu'il fallait en faire, mais résolu à n'en pas manger.

    Bergotte n'était pas placé loin de moi, j'entendais parfaitement ses
    paroles. Je compris alors l'impression de M. de Norpois. Il avait en
    effet un organe bizarre; rien n'altère autant les qualités matérielles
    de la voix que de contenir de la pensée: la sonorité des diphtongues,
    l'énergie des labiales, en sont influencées. La diction l'est aussi.
    La sienne me semblait entièrement différente de sa manière d'écrire et
    même les choses qu'il disait de celles qui remplissent ses ouvrages.
    Mais la voix sort d'un masque sous lequel elle ne suffit pas à nous
    faire reconnaître d'abord un visage que nous avons vu à découvert dans
    le style. Dans certains passages de la conversation où Bergotte avait
    l'habitude de se mettre à parler d'une façon qui ne paraissait pas
    affectée et déplaisante qu'à M. de Norpois, j'ai été long à découvrir
    une exacte correspondance avec les parties de ses livres où sa forme
    devenait si poétique et musicale. Alors il voyait dans ce qu'il disait
    une beauté plastique indépendante de la signification des phrases, et
    comme la parole humaine est en rapport avec l'âme, mais sans
    l'exprimer comme fait le style, Bergotte avait l'air de parler presque
    à contre-sens, psalmodiant certains mots et, s'il poursuivait
    au-dessous d'eux une seule image, les filant sans intervalle comme un
    même son, avec une fatigante monotonie. De sorte qu'un débit
    prétentieux, emphatique et monotone était le signe de la qualité
    esthétique de ses propos, et l'effet, dans sa conversation, de ce même
    pouvoir qui produisait dans ses livres la suite des images et
    l'harmonie. J'avais eu d'autant plus de peine à m'en apercevoir
    d'abord que ce qu'il disait à ces moments-là, précisément parce que
    c'était vraiment de Bergotte n'avait pas l'air d'être du Bergotte.
    C'était un foisonnement d'idées précises, non incluses dans ce «genre
    Bergotte» que beaucoup de chroniqueurs s'étaient approprié; et cette
    dissemblance était probablement–vue d'une façon trouble à travers
    la conversation, comme une image derrière un verre fumé–un autre
    aspect de ce fait que quand on lisait une page de Bergotte, elle
    n'était jamais ce qu'aurait écrit n'importe lequel de ces plats
    imitateurs qui pourtant, dans le journal et dans le livre, ornaient
    leur prose de tant d'images et de pensées «à la Bergotte». Cette
    différence dans le style venait de ce que «le Bergotte» était avant
    tout quelque élément précieux et vrai, caché au cœur de quelque chose,
    puis extrait d'elle par ce grand écrivain grâce à son génie,
    extraction qui était le but du doux Chantre et non pas de faire du
    Bergotte. A vrai dire il en faisait malgré lui puisqu'il était
    Bergotte, et qu'en ce sens chaque nouvelle beauté de son œuvre était la
    petite quantité de Bergotte enfouie dans une chose et qu'il en avait
    tirée. Mais si par là chacune de ces beautés était apparentée avec les
    autres et reconnaissable, elle restait cependant particulière, comme
    la découverte qui l'avait mise à jour; nouvelle, par conséquent
    différente de ce qu'on appelait le genre Bergotte qui était une vague
    synthèse des Bergotte déjà trouvés et rédigés par lui, lesquels ne
    permettaient nullement à des hommes sans génie d'augurer ce qu'il
    découvrirait ailleurs. Il en est ainsi pour tous les grands écrivains,
    la beauté de leurs phrases est imprévisible, comme est celle d'une
    femme qu'on ne connaît pas encore; elle est création puisqu'elle
    s'applique à un objet extérieur auquel ils pensent–et non à soi–et
    qu'ils n'ont pas encore exprimé. Un auteur de mémoires
    d'aujourd'hui, voulant sans trop en avoir l'air, faire du Saint-Simon,
    pourra à la rigueur écrire la première ligne du portrait de Villars:
    «C'était un assez grand homme brun… avec une physionomie vive,
    ouverte, sortante», mais quel déterminisme pourra lui faire trouver la
    seconde ligne qui commence par: «et véritablement un peu folle». La
    vraie variété est dans cette plénitude d'éléments réels et inattendus,
    dans le rameau chargé de fleurs bleues qui s'élance, contre toute
    attente, de la haie printanière qui semblait déjà comble, tandis que
    l'imitation purement formelle de la variété (et on pourrait raisonner
    de même pour toutes les autres qualités du style) n'est que vide et
    uniformité, c'est-à-dire ce qui est le plus opposé à la variété, et ne
    peut chez les imitateurs en donner l'illusion et en rappeler le
    souvenir que pour celui qui ne l'a pas comprise chez les maîtres.

    Aussi–de même que la diction de Bergotte eût sans doute charmé si
    lui-même n'avait été que quelque amateur récitant du prétendu
    Bergotte, au lieu qu'elle était liée à la pensée de Bergotte en
    travail et en action par des rapports vitaux que l'oreille ne
    dégageait pas immédiatement–de même c'était parce que Bergotte
    appliquait cette pensée avec précision à la réalité qui lui plaisait
    que son langage avait quelque chose de positif, de trop nourrissant,
    qui décevait ceux qui s'attendaient à l'entendre parler seulement de
    «l'éternel torrent des apparences» et des «mystérieux frissons de la
    beauté». Enfin la qualité toujours rare et neuve de ce qu'il écrivait
    se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d'aborder
    une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu'il avait
    l'air de la prendre par un petit côté, d'être dans le faux, de faire
    du paradoxe, et qu'ainsi ses idées semblaient le plus souvent
    confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré
    de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveauté ayant
    pour condition l'élimination préalable du poncif auquel nous étions
    habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation
    neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originales,
    paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures
    auxquelles nous ne sommes pas accoutumés, le causeur nous paraît ne
    parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l'impression d'un
    manque de vérité. (Au fond les anciennes formes de langage avaient été
    elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand l'auditeur
    ne connaissait pas encore l'univers qu'elles peignaient. Mais depuis
    longtemps on se figure que c'était l'univers réel, on se repose sur
    lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple
    aujourd'hui, disait de Cottard que c'était un ludion qui cherchait son
    équilibre, et de Brichot que «plus encore qu'à Mme Swann le soin de sa
    coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son
    profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l'ordonnance
    de la chevelure lui donnât l'air à la fois d'un lion et d'un
    philosophe», on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre
    pied sur quelque chose de plus concret, disait-on, pour signifier de
    plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du masque que
    j'avais sous les yeux c'était bien à l'écrivain que j'admirais qu'il
    fallait les rapporter, elles n'auraient pas su s'insérer dans ses
    livres à la façon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles
    étaient dans un autre plan et nécessitaient une transposition
    moyennant laquelle un jour que je me répétais des phrases que j'avais
    entendu dire à Bergotte, j'y retrouvai toute l'armature de son style
    écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans
    ce discours parlé qui m'avait paru si différent.

    A un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop
    minutieuse et intense, qu'il avait de prononcer certains mots,
    certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et
    qu'il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir
    toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot «visage»
    qu'il substituait toujours au mot «figure» et à qui il ajoutait un grand
    nombre de v, d's, de g, qui semblaient tous exploser de sa main
    ouverte à ces moments) correspondait exactement à la belle place où
    dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés d'une
    sorte de marge et composés de telle façon dans le nombre total de la
    phrase, qu'on était obligé, sous peine de faire une faute de mesure,
    d'y faire compter toute leur «quantité». Pourtant, on ne retrouvait
    pas dans le langage de Bergotte certain éclairage qui dans ses livres
    comme dans ceux de quelques autres auteurs, modifie souvent dans la
    phrase écrite l'apparence des mots. C'est sans doute qu'il vient de
    grandes profondeurs et n'amène pas ses rayons jusqu'à nos paroles dans
    les heures où, ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans
    une certaine mesure fermés à nous-même. A cet égard il y avait plus
    d'intonations, plus d'accent, dans ses livres que dans ses propos;
    accent indépendant de la beauté du style, que l'auteur lui-même n'a
    pas perçu sans doute, car il n'est pas séparable de sa personnalité la
    plus intime. C'est cet accent qui aux moments où, dans ses livres,
    Bergotte était entièrement naturel, rythmait les mots souvent alors
    fort insignifiants qu'il écrivait. Cet accent n'est pas noté dans le
    texte, rien ne l'y indique et pourtant il s'ajoute de lui-même aux
    phrases, on ne peut pas les dire autrement, il est ce qu'il y avait de
    plus éphémère et pourtant de plus profond chez l'écrivain et c'est
    cela qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si malgré toutes
    les duretés qu'il a exprimées il était doux, malgré toutes les
    sensualités, sentimental.

    Certaines particularités d'élocution qui existaient à l'état de
    faibles traces dans la conversation de Bergotte ne lui appartenaient
    pas en propre, car quand j'ai connu plus tard ses frères et ses sœurs,
    je les ai retrouvées chez eux bien plus accentuées. C'était quelque
    chose de brusque et de rauque dans les derniers mots d'une phrase
    gaie, quelque chose d'affaibli et d'expirant à la fin d'une phrase
    triste. Swann, qui avait connu le Maître quand il était enfant, m'a
    dit qu'alors on entendait chez lui, tout autant que chez ses frères et
    sœurs ces inflexions en quelque sorte familiales, tour à tour cris de
    violente gaieté, murmures d'une lente mélancolie, et que dans la salle
    où ils jouaient tous ensemble il faisait sa partie, mieux qu'aucun,
    dans leurs concerts successivement assourdissants et languides. Si
    particulier qu'il soit, tout ce bruit qui s'échappe des êtres est
    fugitif et ne leur survit pas. Mais il n'en fut pas ainsi de la
    prononciation de la famille Bergotte. Car s'il est difficile de
    comprendre jamais, même dans les _Maîtres Chanteurs_, comment un
    artiste peut inventer la musique en écoutant gazouiller les oiseaux, pourtant
    Bergotte avait transposé et fixé dans sa prose cette façon de traîner
    sur des mots qui se répètent en clameurs de joie ou qui s'égouttent en
    tristes soupirs. Il y a dans ses livres telles terminaisons de phrases
    où l'accumulation des sonorités qui se prolongent, comme aux derniers
    accords d'une ouverture d'Opéra qui ne peut pas finir et redit
    plusieurs fois sa suprême cadence avant que le chef d'orchestre pose
    son bâton, dans lesquelles je retrouvai plus tard un équivalent
    musical de ces cuivres phonétiques de la famille Bergotte. Mais pour
    lui, à partir du moment où il les transporta dans ses livres, il cessa
    inconsciemment d'en user dans son discours. Du jour où il avait
    commencé d'écrire et, à plus forte raison, plus tard, quand je le
    connus, sa voix s'en était désorchestrée pour toujours.

    Ces jeunes Bergotte–le futur écrivain et ses frères et sœurs–n'étaient
    sans doute pas supérieurs, au contraire, à des jeunes gens
    plus fins, plus spirituels qui trouvaient les Bergotte bien bruyants,
    voire un peu vulgaires, agaçants dans leurs plaisanteries qui
    caractérisaient le «genre» moitié prétentieux, moitié bêta, de la
    maison. Mais le génie, même le grand talent, vient moins d'éléments
    intellectuels et d'affinement social supérieurs à ceux d'autrui, que
    de la faculté de les transformer, de les transposer. Pour faire
    chauffer un liquide avec une lampe électrique, il ne s'agit pas
    d'avoir la plus forte lampe possible, mais une dont le courant puisse
    cesser d'éclairer, être dérivé et donner, au lieu de lumière, de la
    chaleur. Pour se promener dans les airs, il n'est pas nécessaire
    d'avoir l'automobile la plus puissante, mais une automobile qui ne
    continuant pas de courir à terre et coupant d'une verticale la ligne
    qu'elle suivait soit capable de convertir en force ascensionnelle sa
    vitesse horizontale. De même ceux qui produisent des œuvres géniales ne
    sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la
    conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux
    qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de
    rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur
    vie si médiocre d'ailleurs qu'elle pouvait être mondainement et même,
    dans un certain sens, intellectuellement parlant, s'y reflète, le
    génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité
    intrinsèque du spectacle reflété. Le jour où le jeune Bergotte put
    montrer au monde de ses lecteurs le salon de mauvais goût où il avait
    passé son enfance et les causeries pas très drôles qu'il y tenait avec
    ses frères, ce jour-là il monta plus haut que les amis de sa famille,
    plus spirituels et plus distingués: ceux-ci dans leurs belles
    Rolls-Royce pourraient rentrer chez eux en témoignant un peu de mépris
    pour la vulgarité des Bergotte; mais lui, de son modeste appareil qui
    venait enfin de «décoller», il les survolait.

    C'était, non plus avec des membres de sa famille, mais avec certains
    écrivains de son temps que d'autres traits de son élocution lui
    étaient communs. De plus jeunes qui commençaient à le renier et
    prétendaient n'avoir aucune parenté intellectuelle avec lui, la
    manifestaient sans le vouloir en employant les mêmes adverbes, les
    mêmes prépositions qu'il répétait sans cesse, en construisant les
    phrases de la même manière, en parlant sur le même ton amorti,
    ralenti, par réaction contre le langage éloquent et facile d'une
    génération précédente. Peut-être ces jeunes gens–on en verra qui
    étaient dans ce cas–n'avaient-ils pas connu Bergotte. Mais sa façon
    de penser, inoculée en eux, y avait développé ces altérations de la
    syntaxe et de l'accent qui sont en relation nécessaire avec
    l'originalité intellectuelle. Relation qui demande à être interprétée
    d'ailleurs. Ainsi Bergotte, s'il ne devait rien à personne dans sa
    façon d'écrire, tenait sa façon de parler d'un de ses vieux
    camarades, merveilleux causeur dont il avait subi l'ascendant, qu'il
    imitait sans le vouloir dans la conversation, mais qui, lui, étant
    moins doué, n'avait jamais écrit de livres vraiment supérieurs. De
    sorte que si l'on s'en était tenu à l'originalité du débit, Bergotte
    eût été étiqueté disciple, écrivain de seconde main, alors que,
    influencé par son ami dans le domaine de la causerie, il avait été
    original et créateur comme écrivain. Sans doute encore pour se séparer
    de la précédente génération, trop amie des abstractions, des grands
    lieux communs, quand Bergotte voulait dire du bien d'un livre, ce
    qu'il faisait valoir, ce qu'il citait c'était toujours quelque scène
    faisant image, quelque tableau sans signification rationnelle. «Ah!
    si! disait-il, c'est bien! il y a une petite fille en châle orange,
    ah! c'est bien», ou encore: «Oh! oui il y a un passage où il y a un
    régiment qui traverse la ville, ah! oui, c'est bien!» Pour le style,
    il n'était pas tout à fait de son temps (et restait du reste fort
    exclusivement de son pays, il détestait Tolstoï, Georges Eliot, Ibsen
    et Dostoïevski) car le mot qui revenait toujours quand il voulait
    faire l'éloge d'un style, c'était le mot «doux». «Si, j'aime, tout de
    même mieux le Chateaubriand d'_Atala_ que celui de _René_, il me
    semble que c'est plus doux.» Il disait ce mot-là comme un médecin à qui un
    malade assure que le lait lui fait mal à l'estomac et qui répond:
    «C'est pourtant bien doux.» Et il est vrai qu'il y avait dans le style
    de Bergotte une sorte d'harmonie pareille à celle pour laquelle les
    anciens donnaient à certains de leurs orateurs des louanges dont nous
    concevons difficilement la nature, habitués que nous sommes à nos
    langues modernes où on ne cherche pas ce genre d'effets.

    Il disait aussi, avec un sourire timide, de pages de lui pour
    lesquelles on lui déclarait son admiration: «Je crois que c'est assez
    vrai, c'est assez exact, cela peut être utile», mais simplement par
    modestie, comme à une femme à qui on dit que sa robe, ou sa fille, est
    ravissante, répond, pour la première: «Elle est commode», pour la
    seconde: «Elle a un bon caractère». Mais l'instinct du constructeur
    était trop profond chez Bergotte pour qu'il ignorât que la seule
    preuve qu'il avait bâti utilement et selon la vérité, résidait dans la
    joie que son œuvre lui avait donnée, à lui d'abord, et aux autres
    ensuite. Seulement bien des années plus tard, quand il n'eut plus de
    talent, chaque fois qu'il écrivit quelque chose dont il n'était pas
    content, pour ne pas l'effacer comme il aurait dû, pour le publier, il
    se répéta, à soi-même cette fois: «Malgré tout, c'est assez exact,
    cela n'est pas inutile à mon pays.» De sorte que la phrase murmurée
    jadis devant ses admirateurs par une ruse de sa modestie, le fut, à la
    fin, dans le secret de son cœur, par les inquiétudes de son orgueil. Et
    les mêmes mots qui avaient servi à Bergotte d'excuse superflue pour la
    valeur de ses premières œuvres, lui devinrent comme une inefficace
    consolation de la médiocrité des dernières.

    Une espèce de sévérité de goût qu'il avait, de volonté de n'écrire
    jamais que des choses dont il pût dire: «C'est doux», et qui l'avait
    fait passer tant d'années pour un artiste stérile, précieux, ciseleur
    de riens, était au contraire le secret de sa force, car l'habitude
    fait aussi bien le style de l'écrivain que le caractère de l'homme et
    l'auteur qui s'est plusieurs fois contenté d'atteindre dans
    l'expression de sa pensée à un certain agrément, pose ainsi pour
    toujours les bornes de son talent, comme en cédant souvent au plaisir,
    à la paresse, à la peur de souffrir on dessine soi-même, sur un
    caractère où la retouche finit par n'être plus possible, la figure de
    ses vices et les limites de sa vertu.

    Si, pourtant, malgré tant de correspondances que je perçus dans la
    suite entre l'écrivain et l'homme, je n'avais pas cru au premier
    moment, chez Mme Swann, que ce fût Bergotte, que ce fût l'auteur de
    tant de livres divins qui se trouvât devant moi, peut-être n'avais-je
    pas eu absolument tort, car lui-même (au vrai sens du mot) ne le
    «croyait» pas non plus. Il ne le croyait pas puisqu'il montrait un
    grand empressement envers des gens du monde (sans être d'ailleurs
    snob), envers des gens de lettres, des journalistes, qui lui étaient
    bien inférieurs. Certes, maintenant il avait appris par le suffrage
    des autres qu'il avait du génie, à côté de quoi la situation dans le
    monde et les positions officielles ne sont rien. Il avait appris qu'il
    avait du génie, mais il ne le croyait pas puisqu'il continuait à
    simuler la déférence envers des écrivains médiocres pour arriver à
    être prochainement académicien, alors que l'Académie ou le faubourg
    Saint-Germain n'ont pas plus à voir avec la part de l'Esprit éternel
    laquelle est l'auteur des livres de Bergotte qu'avec le principe de
    causalité ou l'idée de Dieu. Cela il le savait aussi, comme un
    kleptomane sait inutilement qu'il est mal de voler. Et l'homme à
    barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de
    fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de
    telle duchesse qui disposait de plusieurs voix dans les élections,
    mais de s'en rapprocher en tâchant qu'aucune personne qui eût estimé
    que c'était un vice de poursuivre un pareil but, pût voir son manège.
    Il n'y réussissait qu'à demi, on entendait alterner avec les propos du
    vrai Bergotte, ceux du Bergotte égoïste, ambitieux et qui ne pensait
    qu'à parler de tels gens puissants, nobles ou riches, pour se faire
    valoir, lui qui dans ses livres, quand il était vraiment lui-même
    avait si bien montré, pur comme celui d'une source, le charme des
    pauvres.

    Quant à ces autres vices auxquels avait fait allusion M. de Norpois, à
    cet amour à demi incestueux qu'on disait même compliqué
    d'indélicatesse en matière d'argent, s'ils contredisaient d'une façon
    choquante la tendance de ses derniers romans, pleins d'un souci si
    scrupuleux, si douloureux, du bien, que les moindres joies de leurs
    héros en étaient empoisonnées et que pour le lecteur même il s'en
    dégageait un sentiment d'angoisse à travers lequel l'existence la plus
    douce semblait difficile à supporter, ces vices ne prouvaient pas
    cependant, à supposer qu'on les imputât justement à Bergotte, que sa
    littérature fût mensongère, et tant de sensibilité, de la comédie. De
    même qu'en pathologie certains états d'apparence semblable, sont dûs,
    les uns à un excès, d'autres à une insuffisance de tension, de
    sécrétion, etc., de même il peut y avoir vice par hypersensibilité
    comme il y a vice par manque de sensibilité. Peut-être n'est-ce que
    dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser
    avec toute sa force d'anxiété. Et à ce problème l'artiste donne une
    solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui
    est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme
    les grands docteurs de l'Église commencèrent souvent tout en étant
    bons par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur
    sainteté personnelle, souvent les grands artistes tout en étant
    mauvais se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle
    morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les
    ridicules) du milieu où ils vivaient, les propos inconséquents, la vie
    frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou
    leurs propres fautes, que les écrivains ont le plus souvent flétries
    dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage ou
    le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste frappait
    moins autrefois qu'au temps de Bergotte, parce que d'une part, au fur
    et à mesure que se corrompait la société, les notions de moralité
    allaient s'épurant, et que d'autre part le public s'était mis au
    courant plus qu'il n'avait encore fait jusque-là de la vie privée des
    écrivains; et certains soirs au théâtre on se montrait l'auteur que
    j'avais tant admiré à Combray, assis au fond d'une loge dont la seule
    composition semblait un commentaire singulièrement risible ou
    poignant, un impudent démenti de la thèse qu'il venait de soutenir
    dans sa dernière œuvre. Ce n'est pas ce que les uns ou les autres
    purent me dire qui me renseigna beaucoup sur la bonté ou la méchanceté
    de Bergotte. Tel de ses proches fournissait des preuves de sa dureté,
    tel inconnu citait un trait (touchant car il avait été évidemment
    destiné à rester caché) de sa sensibilité profonde. Il avait agi
    cruellement avec sa femme. Mais dans une auberge de village où il
    était venu passer la nuit il était resté pour veiller une pauvresse
    qui avait tenté de se jeter à l'eau, et quand il avait été obligé de
    partir il avait laissé beaucoup d'argent à l'aubergiste pour qu'il ne
    chassât pas cette malheureuse et pour qu'il eût des attentions envers
    elle. Peut-être, plus le grand écrivain se développa en Bergotte aux
    dépens de l'homme à barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le
    flot de toutes les vies qu'il imaginait et ne lui parut plus l'obliger
    à des devoirs effectifs, lesquels étaient remplacés pour lui par le
    devoir d'imaginer ces autres vies. Mais en même temps, parce qu'il
    imaginait les sentiments des autres aussi bien que s'ils avaient été
    les siens, quand l'occasion faisait qu'il avait à s'adresser à un
    malheureux, au moins d'une façon passagère, il le faisait en se
    plaçant non à son point de vue personnel, mais à celui même de l'être
    qui souffrait, point de vue d'où lui aurait fait horreur le langage de
    ceux qui continuent à penser à leurs petits intérêts devant la douleur
    d'autrui. De sorte qu'il a excité autour de lui des rancunes
    justifiées et des gratitudes ineffaçables.

    C'était surtout un homme qui au fond n'aimait vraiment que certaines
    images et (comme une miniature au fond d'un coffret) que les composer
    et les peindre sous les mots. Pour un rien qu'on lui avait envoyé, si
    ce rien lui était l'occasion d'en entrelacer quelques-unes, il se
    montrait prodigue dans l'expression de sa reconnaissance, alors qu'il
    n'en témoignait aucune pour un riche présent. Et s'il avait eu à se
    défendre devant un tribunal, malgré lui il aurait choisi ses paroles
    non selon l'effet qu'elles pouvaient produire sur le juge mais en vue
    d'images que le juge n'aurait certainement pas aperçues.

    Ce premier jour où je le vis chez les parents de Gilberte, je racontai
    à Bergotte que j'avais entendu récemment la Berma dans _Phèdre_; il me
    dit que dans la scène où elle reste le bras levé à la hauteur de
    l'épaule–précisément une des scènes où on avait tant applaudi–elle
    avait su évoquer avec un art très noble des chefs-d'œuvre qu'elle
    n'avait peut-être d'ailleurs jamais vus, une Hespéride qui fait ce
    geste sur une métope d'Olympie, et aussi les belles vierges de
    l'ancien Erechthéion.

    –Ce peut être une divination, je me figure pourtant qu'elle va dans
    les musées. Ce serait intéressant à «repérer» (repérer était une de
    ces expressions habituelles à Bergotte et que tels jeunes gens qui ne
    l'avaient jamais rencontré lui avaient prises, parlant comme lui par
    une sorte de suggestion à distance).

    –Vous pensez aux Cariatides? demanda Swann.

    –Non, non, dit Bergotte, sauf dans la scène où elle avoue sa passion
    à Œnone et où elle fait avec la main le mouvement d'Hégeso dans la
    stèle du Céramique, c'est un art bien plus ancien qu'elle ranime. Je
    parlais des Koraï de l'ancien Erechthéion, et je reconnais qu'il n'y a
    peut-être rien qui soit aussi loin de l'art de Racine, mais il y a
    tant déjà de choses dans _Phèdre_…, une de plus… Oh! et puis, si,
    elle est bien jolie la petite Phèdre du VIe siècle, la verticalité du
    bras, la boucle du cheveu qui «fait marbre», si, tout de même, c'est
    très fort d'avoir trouvé tout ça. Il y a là beaucoup plus d'antiquité
    que dans bien des livres qu'on appelle cette année «antiques».

    Comme Bergotte avait adressé dans un de ses livres une invocation
    célèbre à ces statues archaïques, les paroles qu'il prononçait en ce
    moment étaient fort claires pour moi et me donnaient une nouvelle
    raison de m'intéresser au jeu de la Berma. Je tâchais de la revoir
    dans mon souvenir, telle qu'elle avait été dans cette scène où je me
    rappelais qu'elle avait élevé le bras à la hauteur de l'épaule. Et je
    me disais: «Voilà l'Hespéride d'Olympie; voilà la sœur d'une de ces
    admirables orantes de l'Acropole; voilà ce que c'est qu'un art noble.»
    Mais pour que ces pensées pussent m'embellir le geste de la Berma, il
    aurait fallu que Bergotte me les eût fournies avant la représentation.
    Alors pendant que cette attitude de l'actrice existait effectivement
    devant moi, à ce moment où la chose qui a lieu a encore la plénitude
    de la réalité, j'aurais pu essayer d'en extraire l'idée de sculpture
    archaïque. Mais de la Berma dans cette scène, ce que je gardais
    c'était un souvenir qui n'était plus modifiable, mince comme une image
    dépourvue de ces dessous profonds du présent qui se laissent creuser
    et d'où l'on peut tirer véridiquement quelque chose de nouveau, une
    image à laquelle on ne peut imposer rétroactivement une interprétation
    qui ne serait plus susceptible de vérification, de sanction objective.
    Pour se mêler à la conversation, Mme Swann me demanda si Gilberte
    avait pensé à me donner ce que Bergotte avait écrit sur Phèdre. «J'ai
    une fille si étourdie», ajouta-t-elle. Bergotte eut un sourire de
    modestie et protesta que c'étaient des pages sans importance. «Mais
    c'est si ravissant ce petit opuscule, ce petit _tract_, dit Mme Swann
    pour se montrer bonne maîtresse de maison, pour faire croire qu'elle
    avait lu la brochure, et aussi parce qu'elle n'aimait pas seulement
    complimenter Bergotte, mais faire un choix entre les choses qu'il
    écrivait, le diriger. Et à vrai dire elle l'inspira, d'une autre
    façon, du reste, qu'elle ne crut. Mais enfin il y a entre ce que fut
    l'élégance du salon de Mme Swann et tout un côté de l'œuvre de Bergotte
    des rapports tels que chacun des deux peut être alternativement, pour
    les vieillards d'aujourd'hui, un commentaire de l'autre.

    Je me laissais aller à raconter mes impressions. Souvent Bergotte ne
    les trouvait pas justes, mais il me laissait parler. Je lui dis que
    j'avais aimé cet éclairage vert qu'il y a au moment où Phèdre lève le
    bras. «Ah! vous feriez très plaisir au décorateur qui est un grand
    artiste, je le lui raconterai parce qu'il est très fier de cette
    lumière-là. Moi je dois dire que je ne l'aime pas beaucoup, ça baigne
    tout dans une espèce de machine glauque, la petite Phèdre là-dedans
    fait trop branche de corail au fond d'un aquarium. Vous direz que ça
    fait ressortir le côté cosmique du drame. Ça c'est vrai. Tout de même
    ce serait mieux pour une pièce qui se passerait chez Neptune. Je sais
    bien qu'il y a là de la vengeance de Neptune. Mon Dieu je ne demande
    pas qu'on ne pense qu'à Port-Royal, mais enfin, tout de même ce que
    Racine a raconté ce ne sont pas les amours des oursins. Mais enfin
    c'est ce que mon ami a voulu et c'est très fort tout de même et au
    fond, c'est assez joli. Oui, enfin vous avez aimé ça, vous avez
    compris, n'est-ce pas, au fond nous pensons de même là-dessus, c'est
    un peu insensé ce qu'il a fait, n'est-ce pas, mais enfin c'est très
    intelligent.» Et quand l'avis de Bergotte était ainsi contraire au
    mien, il ne me réduisait nullement au silence, à l'impossibilité de
    rien répondre, comme eût fait celui de M. de Norpois. Cela ne prouve
    pas que les opinions de Bergotte fussent moins valables que celles de
    l'ambassadeur, au contraire. Une idée forte communique un peu de sa
    force au contradicteur. Participant à la valeur universelle des
    esprits, elle s'insère, se greffe en l'esprit de celui qu'elle réfute,
    au milieu d'idées adjacentes, à l'aide desquelles, reprenant quelque
    avantage, il la complète, la rectifie; si bien que la sentence finale
    est en quelque sorte l'œuvre des deux personnes qui discutaient. C'est
    aux idées qui ne sont pas, à proprement parler, des idées, aux idées
    qui ne tenant à rien, ne trouvent aucun point d'appui, aucun rameau
    fraternel dans l'esprit de l'adversaire, que celui-ci, aux prises avec
    le pur vide, ne trouve rien à répondre. Les arguments de M. de Norpois
    (en matière d'art) étaient sans réplique parce qu'ils étaient sans
    réalité.

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    Aproximadamente 78.934 palavras.

    J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du
    bien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et
    que le moindre déplacement que j'occasionnais à mon corps, à mon
    attention, suffisait à me faire éprouver, comme à un œil fermé une
    légère compression donne la sensation de la couleur. J'avais déjà bu
    beaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore, c'était
    moins en vue du bien-être que les verres nouveaux m'apporteraient que
    par l'effet du bien-être produit par les verres précédents. Je
    laissais la musique conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,
    docilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces industries
    chimiques grâce auxquelles sont débités en grandes quantités des
    corps qui ne se rencontrent dans la nature que d'une façon
    accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle réunissait
    en un même moment plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient
    des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des
    voyages ne m'en eût fait rencontrer en une année; d'autre part, cette
    musique que nous entendions–arrangements de valses, d'opérettes
    allemandes, de chansons de cafés-concerts, toutes nouvelles pour
    moi–était elle-même comme un lieu de plaisir aérien superposé à l'autre
    et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une
    femme, ne réservait pas comme elle eût fait, pour quelque privilégié,
    le secret de volupté qu'il recélait: il me le proposait, me reluquait,
    venait à moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait, me
    caressait, comme si j'étais devenu tout d'un coup plus séduisant, plus
    puissant ou plus riche; je leur trouvais bien, à ces airs, quelque
    chose de cruel; c'est que tout sentiment désintéressé de la beauté,
    tout reflet de l'intelligence leur était inconnu; pour eux le plaisir
    physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus impitoyable, le plus
    dépourvu d'issues pour le malheureux jaloux à qui ils présentent ce
    plaisir–ce plaisir que la femme aimée goûte avec un autre–comme la
    seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.
    Mais tandis que je répétais à mi-voix les notes de cet air, et lui
    rendais son baiser, la volupté à lui spéciale qu'il me faisait
    éprouver me devint si chère, que j'aurais quitté mes parents pour
    suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait dans
    l'invisible, en lignes tour à tour pleines de langueur et de vivacité.
    Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de valeur
    à l'être auquel il s'ajoute, car il n'est perçu que de lui seul, et
    quoique, chaque fois que dans notre vie nous avons déplu à une femme
    qui nous a aperçu, elle ignorât si à ce moment-là nous possédions ou
    non cette félicité intérieure et subjective qui, par conséquent, n'eût
    rien changé au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais plus
    puissant, presque irrésistible. Il me semblait que mon amour n'était
    plus quelque chose de déplaisant et dont on pouvait sourire mais avait
    précisément la beauté touchante, la séduction de cette musique,
    semblable elle-même à un milieu sympathique où celle que j'aimais et
    moi nous nous serions rencontrés, soudain devenus intimes.

    Le restaurant n'était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines,
    mais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient
    goûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters
    avaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite, en forme de
    couloir qui, allant du vestibule à la salle à manger, longeait sur un
    côté le jardin, duquel elle n'était séparée, sauf en exceptant
    quelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou
    là. Il en résultait outre de nombreux courants d'air, des coups de
    soleil brusques, intermittents, un éclairage éblouissant, empêchant
    presque de distinguer les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles
    étaient là, empilées deux tables par deux tables dans toute la
    longueur de l'étroit goulot, comme elles chatoyaient à tous les
    mouvements qu'elles faisaient pour boire leur thé ou se saluer entre
    elles, on aurait dit un réservoir, une nasse où le pêcheur a entassé
    les éclatants poissons qu'il a pris, lesquels à moitié hors de l'eau
    et baignés de rayons miroitent aux regards en leur éclat changeant.

    Quelques heures plus tard, pendant le dîner qui lui, était
    naturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières,
    bien qu'il fît encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,
    dans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui
    semblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque
    verdure était traversée par les derniers rayons et qui, de la pièce
    éclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du
    vitrage non plus, comme on aurait dit, des dames qui goûtaient à la
    fin de l'après-midi, le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet
    étincelant et humide, mais comme les végétations d'un pâle et vert
    aquarium géant à la lumière surnaturelle. On se levait de table; et si
    les convives, pendant le repas, tout en passant leur temps à regarder,
    à reconnaître, à se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient
    été retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre table, la
    force attractive qui les faisait graviter autour de leur amphitryon
    d'un soir perdait de sa puissance, au moment où pour prendre le café
    ils se rendaient dans ce même couloir qui avait servi aux goûters; il
    arrivait souvent qu'au moment du passage, tel dîner en marche
    abandonnait l'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop
    fortement l'attraction du dîner rival se détachaient un instant du
    leur, où ils étaient remplacés par des messieurs ou des dames qui
    étaient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: «Il faut
    que je me sauve retrouver M. X… dont je suis ce soir l'invité.» Et
    pendant un instant on aurait dit de deux bouquets séparés qui auraient
    interchangé quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-même se
    vidait. Souvent, comme il faisait même après dîner encore un peu jour,
    on n'allumait pas ce long corridor, et côtoyé par les arbres qui se
    penchaient au dehors de l'autre côté du vitrage, il avait l'air d'une
    allée dans un jardin boisé et ténébreux. Parfois dans l'ombre une
    dîneuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un
    soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse de
    Luxembourg. Je me découvris sans m'arrêter. Elle me reconnut, inclina
    la tête en souriant; très au-dessus de ce salut, émanant de ce
    mouvement même, s'élevèrent mélodieusement quelques paroles à mon
    adresse, qui devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je
    m'arrêtasse, mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un
    salut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes et le son que
    seul je perçus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que
    ce fut comme si, dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se
    fût mis à chanter. Si par hasard pour finir la soirée avec telle bande
    d'amis à lui que nous avions rencontrée, Saint-Loup décidait de nous
    rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il me
    mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d'aller à
    toute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je
    passerais sans avoir l'aide de personne pour me dispenser de fournir
    moi-même à ma sensibilité–en faisant machine en arrière et en
    sortant de la passivité où j'étais pris comme dans un engrenage–ces
    modifications que depuis mon arrivée à Rivebelle je recevais des
    autres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans
    ces sentiers où il n'y avait de place que pour une seule et où il
    faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de la falaise,
    la proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne
    trouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la
    représentation et la crainte du danger jusqu'à ma raison. C'est que,
    pas plus que ce n'est le désir de devenir célèbre, mais l'habitude
    d'être laborieux qui nous permet de produire une œuvre, ce n'est
    l'allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé,
    qui nous aident à préserver le futur. Or, si déjà en arrivant à
    Rivebelle, j'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du
    contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit
    chemin, et me trouvais en proie à une sorte d'ataxie morale, l'alcool,
    en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes
    actuelles une qualité, un charme, qui n'avaient pas eu pour effet de
    me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre; car en me les
    faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en
    isolait; j'étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les
    ivrognes; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant
    moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le
    but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,
    mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus
    loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'était
    qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais un plaisir exceptionnel,
    où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû
    avoir à mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré des
    soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la livrais sans
    hésitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,
    que concentrer dans une soirée l'incurie qui pour les autres hommes
    est diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent
    sans nécessité le risque d'un voyage en mer, d'une promenade en
    aéroplane ou en automobile, quand les attend à la maison l'être que
    leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur
    cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de
    leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où
    nous y restions, si quelqu'un était venu dans l'intention de me tuer,
    comme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma
    grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais
    tout entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la
    politesse des maîtres d'hôtel, au contour de la valse qu'on jouait,
    que j'étais collé à la sensation présente, n'ayant pas plus
    d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas en être séparé, je
    serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de
    défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n'a
    plus le souci de préserver sa ruche.

    Je dois du reste dire que cette insignifiance où tombaient les choses
    les plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation,
    finissait par comprendre même Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise
    de les connaître me semblait maintenant facile mais indifférente, car
    ma sensation présente seule, grâce à son extraordinaire puissance, à
    la joie que provoquaient ses moindres modifications et même sa simple
    continuité, avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents,
    travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un
    flocon d'écume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,
    n'existait plus que relativement à cette puissance intérieure:
    l'ivresse réalise pour quelques heures l'idéalisme subjectif, le
    phénoménisme pur; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en
    fonction de notre sublime nous-même. Ce n'est pas, du reste, qu'un
    amour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un
    semblable état. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu
    nouveau, que des pressions inconnues ont changé les dimensions de ce
    sentiment que nous ne pouvons pas le considérer pareillement. Ce même
    amour, nous le retrouvons bien, mais déplacé, ne pesant plus sur nous,
    satisfait de la sensation que lui accorde le présent et qui nous
    suffit, car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas.
    Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les
    change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient
    plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des
    bulles de savon reprendront le lendemain leur densité; il faudra
    essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus
    rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain, la
    même que celle d'hier et avec les problèmes de laquelle nous nous
    retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous régit
    même pendant ces heures-là, sauf pour nous-même. S'il se trouve près
    de nous une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la
    veille–à savoir que nous arrivions à lui plaire–nous semble
    maintenant un million de fois plus aisée sans l'être devenue en rien,
    car ce n'est qu'à nos propres yeux, à nos propres yeux intérieurs que
    nous avons changé. Et elle est aussi mécontente à l'instant même que
    nous nous soyons permis une familiarité que nous le serons le
    lendemain d'avoir donné cent francs au chasseur et, pour la même
    raison, qui pour nous a été seulement retardée: l'absence d'ivresse.

    Je ne connaissais aucune des femmes qui étaient à Rivebelle, et qui,
    parce qu'elles faisaient partie de mon ivresse comme les reflets font
    partie du miroir, me paraissaient mille fois plus désirables que la de
    moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à
    l'air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs des champs me
    regarda un instant d'un air rêveur et me parut agréable. Puis ce fut
    le tour d'une autre, puis d'une troisième; enfin d'une brune au teint
    éclatant. Presque toutes étaient connues, à défaut de moi, par
    Saint-Loup.

    Avant qu'il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il
    avait en effet tellement vécu dans le monde restreint de la noce, que
    de toutes les femmes qui dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont
    beaucoup s'y trouvaient par hasard, étant venues au bord de la mer,
    certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour tâcher d'en trouver
    un, il n'y en avait guère qu'il ne connût pour avoir passé–lui-même
    ou tel de ses amis–au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
    pas si elles étaient avec un homme, et elles, tout en le regardant plus
    qu'un autre parce que l'indifférence qu'on lui savait pour toute femme
    qui n'était pas son actrice lui donnait aux yeux de celles-ci un
    prestige singulier, elles avaient l'air de ne pas le connaître. Et
    l'une chuchotait: «C'est le petit Saint-Loup. Il paraît qu'il aime
    toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garçon! Moi je le
    trouve épatant; et quel chic! Il y a tout de même des femmes qui ont
    une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l'ai bien connu quand
    j'étais avec d'Orléans. C'était les deux inséparables. Il en faisait
    une noce à ce moment-là! Mais ce n'est plus ça; il ne lui fait pas de
    queues. Ah! elle peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande
    qu'est-ce qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de même une
    fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à
    l'américaine et des dessous sales! Je crois qu'une petite ouvrière ne
    voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on
    se jetterait au feu pour un homme comme ça. Tiens, tais-toi, il m'a
    reconnue, il rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu'à lui parler
    de moi.» Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence.
    J'aurais voulu qu'il me présentât à ces femmes, pouvoir leur demander
    un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent même si je n'avais pas pu
    l'accepter. Car sans cela leur visage resterait éternellement dépourvu,
    dans ma mémoire, de cette partie de lui-même–et comme si elle
    était cachée par un voile–qui varie avec toutes les femmes, que
    nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue,
    et qui apparaît seulement dans le regard qui s'adresse à nous et qui
    acquiesce à notre désir et nous promet qu'il sera satisfait. Et
    pourtant même aussi réduit, leur visage était pour moi bien plus que
    celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas
    comme le leur, plat, sans dessous, composé d'une pièce unique et sans
    épaisseur. Sans doute il n'était pas pour moi ce qu'il devait être
    pour Saint-Loup qui par la mémoire, sous l'indifférence, pour lui
    transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne pas le
    connaître ou sous la banalité du même salut que l'on eût adressé aussi
    bien à tout autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux défaits,
    une bouche pâmée et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme
    ceux que les peintres, pour tromper le gros des visiteurs revêtent
    d'une toile décente. Certes, pour moi au contraire qui sentais que
    rien de mon être n'avait pénétré en telle ou telle de ces femmes et
    n'y serait emporté dans les routes inconnues qu'elle suivrait pendant
    sa vie, ces visages restaient fermés. Mais c'était déjà assez de
    savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix que je
    ne leur aurais pas trouvé s'ils n'avaient été que de belles médailles,
    au lieu de médaillons sous lesquels se cachaient des souvenirs
    d'amour. Quand à Robert, tenant à peine en place, quand il était
    assis, dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidité d'agir en
    homme de guerre, à le bien regarder, je me rendais compte combien
    l'ossature énergique de son visage triangulaire devait être la même
    que celle de ses ancêtres, plus faite pour un ardent archer que pour
    un lettré délicat. Sous la peau fine, la construction hardie,
    l'architecture féodale apparaissaient. Sa tête faisait penser à ces
    tours d'antiques donjons dont les créneaux inutilisés restent
    visibles, mais qu'on a aménagées intérieurement en bibliothèque.

    En rentrant à Balbec, de telle de ces inconnues à qui il m'avait
    présenté je me redisais sans m'arrêter une seconde et pourtant sans
    presque m'en apercevoir: «Quelle femme délicieuse!» comme on chante un
    refrain. Certes, ces paroles étaient plutôt dictées par des
    dispositions nerveuses que par un jugement durable. Il n'en est pas
    moins vrai que si j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y eût
    encore des bijoutiers d'ouverts à cette heure-là, j'eusse acheté une
    bague à l'inconnue. Quand les heures de notre vie se déroulent ainsi
    que des plans trop différents, on se trouve donner trop de soi
    pour des personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans
    intérêt. Mais on se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille
    et on veut y faire honneur.

    Comme ces soirs-là je rentrais plus tard, je retrouvais avec plaisir
    dans ma chambre qui n'était plus hostile le lit où, le jour de mon
    arrivée, j'avais cru qu'il me serait toujours impossible de me reposer
    et où maintenant mes membres si las cherchaient un soutien; de sorte
    que successivement mes cuisses, mes hanches, mes épaules tâchaient
    d'adhérer en tous leurs points aux draps qui enveloppaient le matelas,
    comme si ma fatigue, pareille à un sculpteur, avait voulu prendre un
    moulage total d'un corps humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je
    sentais approcher le matin; le calme, la bonne santé n'étaient plus en
    moi. Dans ma détresse, il me semblait que jamais je ne les
    retrouverais plus. Il m'eût fallu dormir longtemps pour les rejoindre.
    Or, me fussé-je assoupi, que de toutes façons je serais réveillé deux
    heures après par le concert symphonique. Tout à coup je m'endormais,
    je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à
    la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la
    désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les
    illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus
    élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des
    animaux en rêve, mais on oublie que presque toujours que nous y sommes
    nous-même un animal privé de cette raison qui projette sur les choses
    une clarté de certitude; nous n'y offrons au contraire, au spectacle
    de la vie, qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie par
    l'oubli, la réalité précédente s'évanouissant devant celle qui lui
    succède comme une projection de lanterne magique devant la suivante
    quand on a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons ne pas
    connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes
    les nuits ainsi qu'à l'autre grand mystère de l'anéantissement et de
    la résurrection. Rendue plus vagabonde par la digestion difficile du
    dîner de Rivebelle, l'illumination successive et errante de zones
    assombries de mon passé faisait de moi un être dont le suprême bonheur
    eût été de rencontrer Legrandin avec lequel je venais de causer en
    rêve.

    Puis, même ma propre vie m'était entièrement cachée par un décor
    nouveau, comme celui planté tout au bord du plateau et devant lequel
    pendant que, derrière, on procède aux changements de tableaux, des
    acteurs donnent un divertissement. Celui où je tenais alors mon rôle,
    était dans le goût des contes orientaux, je n'y savais rien de mon
    passé ni de moi-même, à cause de cet extrême rapprochement d'un décor
    interposé; je n'étais qu'un personnage qui recevait la bastonnade et
    subissais des châtiments variés pour une faute que je n'apercevais pas
    mais qui était d'avoir bu trop de porto. Tout à coup je m'éveillais,
    je m'apercevais qu'à la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas
    entendu le concert symphonique. C'était déjà l'après-midi; je m'en
    assurais à ma montre, après quelques efforts pour me redresser,
    efforts infructueux d'abord et interrompus par des chutes sur
    l'oreiller, mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme
    les autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une
    convalescence; du reste avant même d'avoir regardé l'heure j'étais
    certain que midi était passé. Hier soir, je n'étais plus qu'un être
    vidé, sans poids (et comme il faut avoir été couché pour être capable
    de s'asseoir et avoir dormi pour l'être de se taire), je ne pouvais
    cesser de remuer ni de parler, je n'avais plus de consistance, de
    centre de gravité, j'étais lancé, il me semblait que j'aurais pu
    continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes
    yeux n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su la calculer, il
    avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré,
    mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme
    une puissante horloge il avait cran par cran laissé descendre de mon
    cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant
    jusque au-dessus de mes genoux l'abondance intacte de leurs
    provisions. S'il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu
    vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il
    en est de même de l'oubli, du néant mental; on semble alors absent du
    temps pendant quelques heures; mais les forces qui se sont rangées
    pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité
    aussi exactement que les poids de l'horloge où les croulants
    monticules du sablier. On ne sort, d'ailleurs, pas plus aisément d'un
    tel sommeil que de la veille prolongée, tant toutes choses tendent à
    durer et s'il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir
    longtemps est un narcotique plus puissant encore, après lequel on a
    bien de la peine à se réveiller. Pareil à un matelot qui voit bien le
    quai où amarrer sa barque, secouée cependant encore par les flots,
    j'avais bien l'idée de regarder l'heure et de me lever, mais mon corps
    était à tout instant rejeté dans le sommeil; l'atterrissage était
    difficile, et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et
    confronter son heure avec celle qu'indiquait la richesse de matériaux
    dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois
    fois sur mon oreiller.

    Enfin je voyais clairement: «deux heures de l'après-midi!» je sonnais,
    mais aussitôt je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait être
    infiniment plus long, si j'en jugeais par le repos et la vision d'une
    immense nuit dépassée, que je trouvais au réveil. Pourtant comme
    celui-ci était causé par l'entrée de Françoise, entrée qu'avait
    elle-même motivée mon coup de sonnette, ce nouveau sommeil qui me
    paraissait avoir dû être plus long que l'autre et avait amené en moi
    tant de bien-être et d'oubli, n'avait duré qu'une demi-minute.

    Ma grand-mère ouvrait la porte de ma chambre, je lui posais mille
    questions sur la famille Legrandin.

    Ce n'est pas assez de dire que j'avais rejoint le calme et la santé,
    car c'était plus qu'une simple distance qui les avait la veille
    séparés de moi, j'avais eu toute la nuit à lutter contre un flot
    contraire, et puis je ne me retrouvais pas seulement auprès d'eux, ils
    étaient rentrés en moi. A des points précis et encore un peu
    douloureux de ma tête vide et qui serait un jour brisée, laissant mes
    idées s'échapper à jamais, celles-ci avaient une fois encore repris
    leur place, et retrouvé cette existence dont hélas! jusqu'ici elles
    n'avaient pas su profiter.

    Une fois de plus j'avais échappé à l'impossibilité de dormir, au
    déluge, au naufrage des crises nerveuses. Je ne craignais plus du tout
    ce qui me menaçait la veille au soir quand j'étais démuni de repos.
    Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi; sans faire un seul mouvement,
    car j'étais encore brisé quoique déjà dispos, je goûtais ma fatigue
    avec allégresse; elle avait isolé et rompu les os de mes jambes, de
    mes bras, que je sentais assemblés devant moi, prêts à se rejoindre,
    et que j'allais relever rien qu'en chantant comme l'architecte de la
    fable.

    Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l'air triste que j'avais
    vue à Rivebelle et qui m'avait regardé un instant. Pendant toute la
    soirée, bien d'autres m'avaient semblé agréables, maintenant elle
    venait seule de s'élever du fond de mon souvenir. Il me semblait
    qu'elle m'avait remarqué, je m'attendais à ce qu'un des garçons de
    Rivebelle vînt me dire un mot de sa part. Saint-Loup ne la connaissait
    pas et croyait qu'elle était comme il faut. Il serait bien difficile
    de la voir, de la voir sans cesse. Mais j'étais prêt à tout pour cela,
    je ne pensais plus qu'à elle. La philosophie parle souvent d'actes
    libres et d'actes nécessaires. Peut-être n'en est-il pas de plus
    complètement subi par nous, que celui qui en vertu d'une force
    ascensionnelle comprimée pendant l'action, fait jusque-là, une fois
    notre pensée au repos, remonter ainsi un souvenir nivelé avec les
    autres par la force oppressive de la distraction, et s'élancer parce
    qu'à notre insu il contenait plus que les autres un charme dont nous
    ne nous apercevons que vingt quatre heures après. Et peut-être n'y
    a-t-il pas non plus d'acte aussi libre, car il est encore dépourvu de
    l'habitude, de cette sorte de manie mentale qui, dans l'amour, favorise
    la renaissance exclusive de l'image d'une certaine personne.

    Ce jour-là était justement le lendemain de celui où j'avais vu défiler
    devant la mer le beau cortège de jeunes filles. J'interrogeai à leur
    sujet plusieurs clients de l'hôtel, qui venaient presque tous les ans
    à Balbec. Ils ne purent me renseigner. Plus tard une photographie
    m'expliqua pourquoi. Qui eût pu reconnaître maintenant en elles, à
    peine mais déjà sorties d'un âge où on change si complètement, telle
    masse amorphe et délicieuse, encore tout enfantine, de petites filles
    que, quelques années seulement auparavant, on pouvait voir assises en
    cercle sur le sable, autour d'une tente: sorte de blanche et vague
    constellation où l'on n'eût distingué deux yeux plus brillants que les
    autres, un malicieux visage, des cheveux blonds, que pour les reperdre
    et les confondre bien vite au sein de la nébuleuse indistincte et
    lactée.

    Sans doute en ces années-là encore si peu éloignées, ce n'était pas
    comme la veille dans leur première apparition devant moi, la vision du
    groupe, mais le groupe lui-même qui manquait de netteté. Alors, ces
    enfants trop jeunes étaient encore à ce degré élémentaire de formation
    où la personnalité n'a pas mis son sceau sur chaque visage. Comme ces
    organismes primitifs où l'individu n'existe guère par lui-même, est
    plutôt constitué par le polypier que par chacun des polypes qui le
    composent, elles restaient pressées les unes contre les autres.
    Parfois l'une faisait tomber sa voisine, et alors un fou rire qui
    semblait la seule manifestation de leur vie personnelle, les agitait
    toutes à la fois, effaçant, confondant ces visages indécis et
    grimaçants dans la gelée d'une seule grappe scintillatrice et
    tremblante. Dans une photographie ancienne qu'elles devaient me donner
    un jour, et que j'ai gardée, leur troupe enfantine offre déjà le même
    nombre de figurantes que plus tard leur cortège féminin; on y sent
    qu'elles devaient déjà faire sur la plage une tache singulière qui
    forçait à les regarder; mais on ne peut les y reconnaître
    individuellement que par le raisonnement, en laissant le champ libre à
    toutes les transformations possibles pendant la jeunesse jusqu'à la
    limite où ces formes reconstituées empiéteraient sur une autre
    individualité qu'il faut identifier aussi et dont le beau visage, à
    cause de la concomitance d'une grande taille et de cheveux frisés, a
    chance d'avoir été jadis ce ratatinement de grimace rabougrie présenté
    par la carte-album; et la distance parcourue en peu de temps par les
    caractères physiques de chacune de ces jeunes filles, faisant d'eux un
    critérium fort vague et d'autre part ce qu'elles avaient de commun et
    comme de collectif étant dès lors marqué, il arrivait parfois à leurs
    meilleures amies de les prendre l'une pour l'autre sur cette
    photographie, si bien que le doute ne pouvait finalement être tranché
    que par tel accessoire de toilette que l'une était certaine d'avoir
    porté, à l'exclusion des autres. Depuis ces jours si différents de
    celui où je venais de les voir sur la digue, si différents et pourtant
    si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en
    étais rendu compte la veille, mais à un rire qui n'était pas celui
    intermittent et presque automatique de l'enfance, détente spasmodique
    qui autrefois faisait à tous moments faire un plongeon à ces têtes
    comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et
    disparaissaient pour se reformer un instant après; leurs physionomies
    maintenant étaient devenues maîtresses d'elles-mêmes, leurs yeux
    étaient fixés sur le but qu'ils poursuivaient; et il avait fallu hier
    l'indécision et le tremblé de ma perception première pour confondre
    indistinctement, comme l'avait fait l'hilarité ancienne et la vieille
    photographie, les sporades aujourd'hui individualisées et désunies
    du pâle madrépore.

    Sans doute bien des fois, au passage de jolies jeunes filles, je
    m'étais fait la promesse de les revoir. D'habitude, elles ne
    reparaissent pas; d'ailleurs la mémoire qui oublie vite leur
    existence, retrouverait difficilement leurs traits; nos yeux ne les
    reconnaîtraient peut-être pas, et déjà nous avons vu passer de
    nouvelles jeunes filles que nous ne reverrons pas non plus. Mais
    d'autres fois, et c'est ainsi que cela devait arriver pour la petite
    bande insolente, le hasard les ramène avec insistance devant nous. Il
    nous paraît alors beau, car nous discernons en lui comme un
    commencement d'organisation, d'effort, pour composer notre vie; il
    nous rend facile, inévitable et quelquefois–après des interruptions
    qui ont pu faire espérer de cesser de nous souvenir–cruelle, la
    fidélité des images à la possession desquelles nous nous croirons plus
    tard avoir été prédestinés, et que sans lui nous aurions pu, tout au
    début, oublier, comme tant d'autres, si aisément.

    Bientôt le séjour de Saint-Loup toucha à sa fin. Je n'avais pas revu
    ces jeunes filles sur la plage. Il restait trop peu l'après-midi à
    Balbec pour pouvoir s'occuper d'elles et tâcher de faire, à mon
    intention, leur connaissance. Le soir il était plus libre et
    continuait à m'emmener souvent à Rivebelle. Il y a dans ces
    restaurants, comme dans les jardins publics et les trains, des gens
    enfermés dans une apparence ordinaire et dont le nom nous étonne, si
    l'ayant par hasard demandé, nous découvrons qu'ils sont non
    l'inoffensif premier venu que nous supposions, mais rien de moins que
    le ministre ou le duc dont nous avons si souvent entendu parler. Déjà
    deux ou trois fois dans le restaurant de Rivebelle, nous avions,
    Saint-Loup et moi, vu venir s'asseoir à une table quand tout le monde
    commençait à partir un homme de grande taille, très musclé, aux traits
    réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur
    restait fixé avec application dans le vide. Un soir que nous
    demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et
    retardataire: «Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre peintre
    Elstir?» nous dit-il. Swann une fois prononcé son nom devant
    moi, j'avais entièrement oublié à quel propos; mais l'omission d'un
    souvenir, comme celui d'un membre de phrase dans une lecture, favorise
    parfois non l'incertitude, mais l'éclosion d'une certitude prématurée.
    «C'est un ami de Swann, et un artiste très connu, de grande valeur»,
    dis-je à Saint-Loup. Aussitôt passa sur lui et sur moi, comme un
    frisson, la pensée qu'Elstir était un grand artiste, un homme célèbre,
    puis, que nous confondant avec les autres dîneurs, il ne se doutait
    pas de l'exaltation où nous jetait l'idée de son talent. Sans doute,
    qu'il ignorât notre admiration, et que nous connaissions Swann, ne
    nous eût pas été pénible si nous n'avions pas été aux bains de mer.
    Mais attardés à un âge où l'enthousiasme ne peut rester silencieux, et
    transportés dans une vie où l'incognito semble étouffant, nous
    écrivîmes une lettre signée de nos noms, où nous dévoilions à Elstir
    dans les deux dîneurs assis à quelques pas de lui deux amateurs
    passionnés de son talent, deux amis de son grand ami Swann et où nous
    demandions à lui présenter nos hommages. Un garçon se chargea de
    porter cette missive à l'homme célèbre.

    Célèbre, Elstir ne l'était peut-être pas encore à cette époque tout à
    fait autant que le prétendait le patron de l'établissement, et qu'il
    le fut d'ailleurs bien peu d'années plus tard. Mais il avait été un
    des premiers à habiter ce restaurant alors que ce n'était encore
    qu'une sorte de ferme et à y amener une colonie d'artistes (qui
    avaient du reste tous émigré ailleurs dès que la ferme où l'on
    mangeait en plein air sous un simple auvent, était devenue un centre
    élégant; Elstir lui-même ne revenait en ce moment à Rivebelle qu'à
    cause d'une absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de
    là). Mais un grand talent, même quand il n'est pas encore reconnu,
    provoque nécessairement quelques phénomènes d'admiration, tels que le
    patron de la ferme avait été à même d'en distinguer dans les questions
    de plus d'une Anglaise de passage, avide de renseignements sur la vie
    que menait Elstir, ou dans le nombre de lettres que celui-ci recevait
    de l'étranger. Alors le patron avait remarqué davantage qu'Elstir
    n'aimait pas être dérangé pendant qu'il travaillait, qu'il se relevait
    la nuit pour emmener un petit modèle poser nu au bord de la mer, quand
    il y avait clair de lune, et il s'était dit que tant de fatigues
    n'étaient pas perdues, ni l'admiration des touristes injustifiée,
    quand il avait dans un tableau d'Elstir reconnu une croix de bois qui
    était plantée à l'entrée de Rivebelle. «C'est bien elle, répétait-il avec
    stupéfaction. Il y a les quatre morceaux! Ah! aussi il s'en donne une peine!

    Et il ne savait pas si un petit «lever de soleil sur la mer» qu'Elstir
    lui avait donné, ne valait pas une fortune.

    Nous le vîmes lire notre lettre, la remettre dans sa poche, continuer
    à dîner, commencer à demander ses affaires, se lever pour partir, et
    nous étions tellement sûrs de l'avoir choqué par notre démarche que
    nous eussions souhaité maintenant (tout autant que nous l'avions
    redouté) de partir sans avoir été remarqués par lui. Nous ne pensions
    pas un seul instant à une chose qui aurait dû pourtant nous sembler la
    plus importante, c'est que notre enthousiasme pour Elstir, de la
    sincérité duquel nous n'aurions pas permis qu'on doutât et dont nous
    aurions pu, en effet, donner comme témoignage notre respiration
    entrecoupée par l'attente, notre désir de faire n'importe quoi de
    difficile ou d'héroïque pour le grand homme, n'était pas, comme nous
    nous le figurions, de l'admiration, puisque nous n'avions jamais rien
    vu d'Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l'idée creuse de
    «un grand artiste», non pas une oeuvre qui nous était inconnue. C'était
    tout au plus de l'admiration à vide, le cadre nerveux, l'armature
    sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est-à-dire quelque chose
    d'aussi indissolublement attaché à l'enfance que certains organes qui
    n'existent plus chez l'homme adulte; nous étions encore des enfants.
    Elstir cependant allait arriver à la porte, quand tout à coup il fit
    un crochet et vint à nous. J'étais transporté d'une délicieuse
    épouvante comme je n'aurais pu en éprouver quelques années plus tard,
    parce que, en même temps que l'âge diminue la capacité, l'habitude du
    monde ôte toute idée de provoquer d'aussi étranges occasions, de
    ressentir ce genre d'émotions.

    Dans les quelques mots qu'Elstir vint nous dire, en s'asseyant à notre
    table, il ne me répondit jamais, les diverses fois où je lui parlai de
    Swann. Je commençai à croire qu'il ne le connaissait pas. Il ne m'en
    demanda pas moins d'aller le voir à son atelier de Balbec, invitation
    qu'il n'adressa pas à Saint-Loup, et que me valurent, ce que n'aurait
    peut-être pas fait la recommandation de Swann si Elstir eût été lié
    avec lui (car la part des sentiments désintéressés est plus grande
    qu'on ne croit dans la vie des hommes) quelques paroles qui lui firent
    penser que j'aimais les arts. Il prodigua pour moi une amabilité, qui
    était aussi supérieure à celle de Saint-Loup que celle-ci à
    l'affabilité d'un petit bourgeois. A côté de celle d'un grand artiste,
    l'amabilité d'un grand seigneur, si charmante soit-elle, a l'air d'un
    jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-Loup cherchait à plaire, Elstir
    aimait à donner, à se donner. Tout ce qu'il possédait, idées, œuvres,
    et le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'eût donné avec joie à
    quelqu'un qui l'eût compris. Mais faute d'une société supportable, il
    vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde
    appelaient de la pose et de la mauvaise éducation, les pouvoirs
    publics un mauvais esprit, ses voisins, de la folie, sa famille de
    l'égoïsme et de l'orgueil.

    Et sans doute les premiers temps avait-il pensé, dans la solitude
    même, avec plaisir que, par le moyen de ses œuvres, il s'adressait à
    distance, il donnait une plus haute idée de lui, à ceux qui l'avaient
    méconnu ou froissé. Peut-être alors vécut-il seul, non par
    indifférence, mais par amour des autres, et, comme j'avais renoncé à
    Gilberte pour lui réapparaître un jour sous des couleurs plus
    aimables, destinait-il son oeuvre à certains, comme un retour vers eux,
    où sans le revoir lui-même, on l'aimerait, on l'admirerait, on
    s'entretiendrait de lui; un renoncement n'est pas toujours total dès
    le début, quand nous le décidons avec notre âme ancienne et avant que
    par réaction il n'ait agi sur nous, qu'il s'agisse du renoncement d'un
    malade, d'un moine, d'un artiste, d'un héros. Mais s'il avait voulu
    produire en vue de quelques personnes, en produisant, lui avait vécu
    pour lui-même, loin de la société à laquelle il était indifférent; la
    pratique de la solitude lui en avait donné l'amour comme il arrive
    pour toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous
    la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions
    et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous détache. Avant de la
    connaître, toute notre préoccupation est de savoir dans quelle mesure
    nous pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en
    être dès que nous l'avons connue.

    Elstir ne resta pas longtemps à causer avec nous. Je me promettais
    d'aller à son atelier dans les deux ou trois jours suivants, mais le
    lendemain de cette soirée, comme j'avais accompagné ma grand-mère tout
    au bout de la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au
    coin d'une des petites rues qui débouchent perpendiculairement sur la
    plage, nous croisâmes une jeune fille qui, tête basse comme un animal
    qu'on fait rentrer malgré lui dans l'étable, et tenant des clubs de
    golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son
    «anglaise», ou celle d'une de ses amies, laquelle ressemblait au
    portrait de _Jeffries_ par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson
    favorite avait été plutôt le gin que le thé, et prolongeant par le
    croc noir d'un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie.
    La fillette qui la précédait ressemblait à celle de la petite bande
    qui, sous un polo noir, avait dans un visage immobile et joufflu des
    yeux rieurs. Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo
    noir, mais elle me semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne de
    son nez était plus droite, à la base l'aile en était plus large et
    plus charnue. Puis l'autre m'était apparue comme une fière jeune fille
    pâle, celle-ci comme une enfant domptée et de teint rose. Pourtant,
    comme elle poussait une bicyclette pareille et comme elle portait les
    mêmes gants de renne, je conclus que les différences tenaient
    peut-être à la façon dont j'étais placé et aux circonstances, car il
    était peu probable qu'il y eût à Balbec une seconde jeune fille, de
    visage malgré tout si semblable, et qui dans son accoutrement réunît
    les mêmes particularités. Elle jeta dans ma direction un regard
    rapide; les jours suivants, quand je revis la petite bande sur la
    plage, et même plus tard quand je connus toutes les jeunes filles qui
    la composaient, je n'eus jamais la certitude absolue qu'aucune d'elles–même
    celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune
    fille à la bicyclette–fût bien celle que j'avais vue ce soir-là au
    bout de la plage, au coin de la rue, jeune fille, qui n'était guère,
    mais qui était tout de même un peu, différente de celle que j'avais
    remarquée dans le cortège.

    A partir de cet après-midi-là, moi, qui les jours précédents avais
    surtout pensé à la grande, ce fut celle aux clubs de golf, présumée
    être Mlle Simonet, qui recommença à me préoccuper. Au milieu des
    autres, elle s'arrêtait souvent, forçant ses amies qui semblaient la
    respecter beaucoup à interrompre aussi leur marche. C'est ainsi,
    faisant halte, les yeux brillants sous son «polo» que je la revois
    encore maintenant silhouettée sur l'écran que lui fait, au fond, la
    mer, et séparée de moi par un espace transparent et azuré, le temps
    écoulé depuis lors, première image, toute mince dans mon souvenir,
    désirée, poursuivie, puis oubliée, puis retrouvée, d'un visage que
    j'ai souvent depuis projeté dans le passé pour pouvoir me dire d'une
    jeune fille qui était dans ma chambre: «c'est elle!»

    Mais c'est peut-être encore celle au teint de géranium, aux yeux verts
    que j'aurais le plus désiré connaître. Quelle que fût, d'ailleurs, tel
    jour donné, celle que je préférais apercevoir, les autres, sans
    celle-là, suffisaient à m'émouvoir, mon désir même se portant une fois
    plutôt sur l'une, une fois plutôt sur l'autre, continuait–comme le
    premier jour ma confuse vision–à les réunir, à faire d'elles le
    petit monde à part, animé d'une vie commune qu'elles avaient, sans
    doute, d'ailleurs, la prétention de constituer; j'eusse pénétré en
    devenant l'ami de l'une elle–comme un païen raffiné ou un chrétien
    scrupuleux chez les barbares–dans une société rajeunissante où
    régnaient la santé, l'inconscience, la volupté, la cruauté,
    l'inintellectualité et la joie.

    Ma grand-mère, à qui j'avais raconté mon entrevue avec Elstir et qui
    se réjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de
    son amitié, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore
    allé lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'à la petite bande, et
    incertain de l'heure où ces jeunes filles passeraient sur la digue, je
    n'osais pas m'éloigner. Ma grand-mère s'étonnait aussi de mon élégance
    car je m'étais soudain souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici
    laissés au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un différent et
    j'avais même écrit à Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux,
    et de nouvelles cravates.

    C'est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme
    était Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de
    coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans
    notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de
    chacune de ces journées oisives et lumineuses qu'on passe sur la
    plage. Elles sont alors, et par là, bien que désœuvrées, alertes comme
    des journées de travail, aiguillées, aimantées, soulevées légèrement
    vers un instant prochain, celui où tout en achetant des sablés, des
    roses, des ammonites, on se délectera à voir sur un visage féminin,
    les couleurs étalées aussi purement que sur une fleur. Mais au moins,
    ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui évite
    d'avoir à construire avec l'imagination les autres côtés que ceux que
    nous fournit la simple perception visuelle, et à recréer leur vie, à
    s'exagérer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement
    parce qu'on leur parle, on peut apprendre où, à quelles heures on peut
    les retrouver. Or il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui
    concernait les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes
    m'étant inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas,
    ignorant la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci était
    quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours, ou
    quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours où on ne les
    voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant
    «Mais vous n'étiez pas là tel jour?» «Ah! oui, c'est parce que c'était
    un samedi, le samedi nous ne venons jamais parce que…» Encore si
    c'était aussi simple que de savoir que le triste samedi il est inutile
    de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,
    s'asseoir à la devanture du pâtissier, faire semblant de manger un
    éclair, entrer chez le marchand de curiosités, attendre l'heure du
    bain, le concert, l'arrivée de la marée, le coucher du soleil, la nuit
    sans voir la petite bande désirée. Mais le jour fatal ne revenait
    peut-être pas une fois par semaine. Il ne tombait peut-être pas
    forcément un samedi. Peut-être certaines conditions atmosphériques
    influaient-elles sur lui ou lui étaient-elles entièrement étrangères.
    Combien d'observations patientes mais non point sereines, il faut
    recueillir sur les mouvements en apparence irréguliers de ces mondes
    inconnus avant de pouvoir être sûr qu'on ne s'est pas laissé abuser
    par des coïncidences, que nos prévisions ne seront pas trompées, avant
    de dégager les lois certaines, acquises au prix d'expériences
    cruelles, de cette astronomie passionnée. Me rappelant que je ne les
    avais pas vues le même jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles ne
    viendraient pas, qu'il était inutile de rester sur la plage. Et
    justement je les apercevais. En revanche, un jour où, autant que
    j'avais pu supposer que des lois réglaient le retour de ces
    constellations, j'avais calculé devoir être un jour faste, elles ne
    venaient pas. Mais à cette première incertitude si je les verrais ou
    non le jour même venait s'en ajouter une plus grave, si je les
    reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient pas
    partir pour l'Amérique, ou rentrer à Paris. Cela suffisait pour me
    faire commencer à les aimer. On peut avoir du goût pour une personne.
    Mais pour déchaîner cette tristesse, ce sentiment de l'irréparable,
    ces angoisses, qui préparent l'amour, il faut–et il est peut-être
    ainsi, plutôt que ne l'est une personne, l'objet même que cherche
    anxieusement à étreindre la passion–le risque d'une impossibilité.
    Ainsi agissaient déjà ces influences qui se répètent au cours d'amours
    successives, pouvant du reste se produire, mais alors plutôt dans
    l'existence des grandes villes au sujet d'ouvrières dont on ne sait
    pas les jours de congé et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues à la
    sortie de l'atelier, ou du moins qui se renouvelèrent au cours des
    miennes. Peut-être sont-elles inséparables de l'amour; peut-être tout
    ce qui fut une particularité du premier vient-il s'ajouter aux
    suivants, par souvenir, suggestion, habitude et, à travers les périodes
    successives de notre vie, donner à ses aspects différents un caractère
    général.

    Je prenais tous les prétextes pour aller sur la plage aux heures où
    j'espérais pouvoir les rencontrer. Les ayant aperçues une fois pendant
    notre déjeuner je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant
    indéfiniment sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de
    temps que j'étais assis dans la salle à manger à interroger des yeux
    l'azur du vitrage; me levant bien avant le dessert pour ne pas les
    manquer dans le cas où elles se fussent promenées à une autre heure et
    m'irritant contre ma grand-mère, inconsciemment méchante, quand elle
    me faisait rester avec elle au delà de l'heure qui me semblait
    propice. Je tâchais de prolonger l'horizon en mettant ma chaise de
    travers; si par hasard j'apercevais n'importe laquelle des jeunes
    filles, comme elles participaient toutes à la même essence spéciale,
    c'était comme si j'avais vu projeté en face de moi dans une
    hallucination mobile et diabolique un peu de rêve ennemi et pourtant
    passionnément convoité qui l'instant d'avant encore, n'existait, y
    stagnant d'ailleurs d'une façon permanente, que dans mon cerveau.

    Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre
    possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait
    seule naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles,
    espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. En ce
    moment, ces jeunes filles éclipsaient pour moi ma grand-mère; un
    voyage m'eût tout de suite souri si ç'avait été pour aller dans un
    lieu où elles dussent se trouver. C'était à elles que ma pensée
    s'était agréablement suspendue quand je croyais penser à autre chose
    ou à rien. Mais quand, même ne le sachant pas, je pensais à elles, plus
    inconsciemment encore, elles, c'était pour moi les ondulations
    montueuses et bleues de la mer, le profil d'un défilé devant la mer.
    C'était la mer que j'espérais retrouver, si j'allais dans quelque
    ville où elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne
    est toujours l'amour d'autre chose.

    Ma grand'mère me témoignait, parce que maintenant je m'intéressais
    extrêmement au golf et au tennis et laissais échapper l'occasion de
    regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait
    des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de vues un peu
    étroites. J'avais autrefois entrevu aux Champs-Élysées et je m'étais
    rendu mieux compte depuis qu'en étant amoureux d'une femme nous
    projetons simplement en elle un état de notre âme; que par conséquent
    l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de
    l'état; et que les émotions qu'une jeune fille médiocre nous donne
    peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties
    plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus
    essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation
    d'un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres.

    Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d'autant plus d'ennui
    qu'Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les
    plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m'obligea à prendre le
    tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m'efforçais, pour
    penser que j'étais dans l'antique royaume des Cimmériens, dans la
    patrie peut-être du roi Mark ou sur l'emplacement de la forêt de
    Brocéliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions
    qui se développaient devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir
    était peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré cela par
    lui, parce que de toutes celles qui existaient à Balbec, c'était la
    seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.

    C'est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui
    avait une pelouse–en plus petit comme chez n'importe quel bourgeois
    dans la banlieue de Paris–une petite statuette de galant
    jardinier, des boules de verre où l'on se regardait, des bordures de
    bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chairs
    étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords
    empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures
    chocolat des plinthes quand je fus dans l'atelier; je me sentis
    parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de
    moi, je sentais la possibilité de m'élever à une connaissance
    poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n'avais pas
    isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et l'atelier
    d'Elstir m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle
    création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous
    voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile
    qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant
    avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil
    blanc accoudé sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune homme et la
    vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu'ils
    continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient
    pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston
    habiller personne.

    Au moment où j'entrai, le créateur était en train d'achever, avec le
    pinceau qu'il tenait dans sa main, la forme du soleil à son coucher.

    Les stores étaient clos de presque tous les côtés, l'atelier était
    assez frais, et, sauf à un endroit où le grand jour apposait au mur sa
    décoration éclatante et passagère, obscur; seule était ouverte une
    petite fenêtre rectangulaire encadrée de chèvrefeuilles, qui après une
    bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que l'atmosphère de
    la plus grande partie de l'atelier était sombre, transparente et
    compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures où la
    sertissait la lumière, comme un bloc de cristal de roche dont une face
    déjà taillée et polie, çà et là, luit comme un miroir et s'irise.
    Tandis qu'Elstir sur ma prière, continuait à peindre, je circulais
    dans ce clair-obscur, m'arrêtant devant un tableau puis devant un
    autre.

    Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient n'étaient pas ce que
    j'aurais le plus aimé à voir de lui, les peintures appartenant à ses
    première et deuxième manières, comme disait une revue d'Art anglaise
    qui traînait sur la table du salon du Grand Hôtel, la manière
    mythologique et celle où il avait subi l'influence du Japon, toutes
    deux admirablement représentées, disait-on, dans la collection de Mme
    de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait dans son atelier, ce
    n'était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j'y pouvais
    discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de
    métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu'en poésie on
    nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les
    nommant, c'est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre
    qu'Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent
    toujours à une notion de l'intelligence, étrangère à nos impressions
    véritables et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui ne se
    rapporte pas à cette notion.

    Parfois à ma fenêtre, dans l'hôtel de Balbec, le matin quand Françoise
    défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand
    j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'était arrivé
    grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la
    mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et
    fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite
    mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon
    impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait à Paris, dans ma
    chambre, d'entendre une dispute, presque une émeute, jusqu'à ce que
    j'eusse rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont le roulement
    approchait, ce bruit dont j'éliminais alors ces vociférations aiguës
    et discordantes que mon oreille avait réellement entendues, mais que
    mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les
    rares moments où l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement,
    c'était de ceux-là qu'était faite l'œuvre d'Elstir. Une de ses
    métaphores les plus fréquentes dans les marines qu'il avait près de
    lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la
    mer, supprimait entre elles toute démarcation. C'était cette
    comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile,
    qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois
    non clairement aperçue par eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez
    certains amateurs la peinture d'Elstir.

    C'est par exemple à une métaphore de ce genre–dans un tableau,
    représentant le port de Carquethuit, tableau qu'il avait terminé
    depuis peu de jours et que je regardai longuement–qu'Elstir avait
    préparé l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que
    des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit que les
    maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage ou
    peut-être la mer même s'enfonçant en golfe dans les terres ainsi que
    cela arrivait constamment dans ce pays de Balbec, de l'autre côté de
    la pointe avancée où était construite la ville, les toits étaient
    dépassés (comme ils l'eussent été par des cheminées ou par des
    clochers) par des mâts lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux
    auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de construit sur
    terre, impression qu'augmentaient d'autres bateaux, demeurés le long
    de la jetée, mais en rangs si pressés que les hommes y causaient d'un
    bâtiment à l'autre sans qu'on pût distinguer leur séparation et
    l'interstice de l'eau, et ainsi cette flottille de pêche avait moins
    l'air d'appartenir à la mer que, par exemple, les églises de Criquebec
    qui, au loin, entourées d'eau de tous côtés parce qu'on les voyait
    sans la ville, dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient
    sortir des eaux, soufflées en albâtre ou en écume et, enfermées dans
    la ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irréel et
    mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait su
    habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de
    démarcation absolue, entre la terre et l'océan. Des hommes qui
    poussaient des bateaux à la mer, couraient aussi bien dans les flots
    que sur le sable, lequel mouillé, réfléchissait déjà les coques comme
    s'il avait été de l'eau. La mer elle-même ne montait pas
    régulièrement, mais suivait les accidents de la grève, que la
    perspective déchiquetait encore davantage, si bien qu'un navire en
    pleine mer, à demi-caché par les ouvrages avancés de l'arsenal
    semblait voguer au milieu de la ville; des femmes qui ramassaient des
    crevettes dans les rochers, avaient l'air, parce qu'elles étaient
    entourées d'eau et à cause de la dépression qui, après la barrière
    circulaire des roches, abaissait la plage (des deux côtés les plus
    rapprochés de terre) au niveau de la mer, d'être dans une grotte
    marine surplombée de barques et de vagues, ouverte et protégée au
    milieu des flots écartés miraculeusement. Si tout le tableau donnait
    cette impression des ports où la mer entre dans la terre, où la terre
    est déjà marine, et la population amphibie, la force de l'élément
    marin éclatait partout; et près des rochers, à l'entrée de la jetée,
    où la mer était agitée, on sentait aux efforts des matelots et à
    l'obliquité des barques couchées en angle aigu devant la calme
    verticalité de l'entrepôt, de l'église, des maisons de la ville, où
    les uns rentraient, d'où les autres partaient pour la pêche, qu'ils
    trottaient rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide
    dont les soubresauts, sans leur adresse, les eût jetés à terre. Une
    bande de promeneurs sortait gaiement en une barque secouée comme une
    carriole; un matelot joyeux, mais attentif aussi la gouvernait comme
    avec des guides, menait la voile fougueuse, chacun se tenait bien à sa
    place pour ne pas faire trop de poids d'un côté et ne pas verser, et
    on courait ainsi par les champs ensoleillés dans les sites ombreux,
    dégringolant les pentes. C'était une belle matinée malgré l'orage
    qu'il avait fait. Et même on sentait encore les puissantes actions
    qu'avait à neutraliser le bel équilibre des barques immobiles,
    jouissant du soleil et de la fraîcheur, dans les parties où la mer
    était si calme que les reflets avaient presque plus de solidité et de
    réalité que les coques vaporisées par un effet de soleil et que la
    perspective faisait s'enjamber les unes les autres. Ou plutôt on
    n'aurait pas dit d'autres parties de la mer. Car entre ces parties, il
    y avait autant de différence qu'entre l'une d'elles et l'église
    sortant des eaux, et les bateaux derrière la ville. L'intelligence
    faisait ensuite un même élément de ce qui était, ici noir dans un
    effet d'orage, plus loin tout d'une couleur avec le ciel et aussi
    verni que lui, et là si blanc de soleil, de brume et d'écume, si
    compact, si terrien, si circonvenu de maisons, qu'on pensait à quelque
    chaussée de pierres ou à un champ de neige, sur lequel on était
    effrayé de voir un navire s'élever en pente raide et à sec comme une
    voiture qui s'ébroue en sortant d'un gué, mais qu'au bout d'un moment,
    en y voyant sur l'étendue haute et inégale du plateau solide des
    bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects
    divers, être encore la mer.

    Bien qu'on dise avec raison qu'il n'y a pas de progrès, pas de
    découvertes en art, mais seulement dans les sciences, et que chaque
    artiste recommençant pour son compte un effort individuel ne peut y
    être aidé ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant
    reconnaître que dans la mesure où l'art met en lumière certaines
    lois, une fois qu'une industrie les a vulgarisées, l'art antérieur
    perd rétrospectivement un peu de son originalité. Depuis les débuts
    d'Elstir, nous avons connu ce qu'on appelle «d'admirables»
    photographies de paysages et de villes. Si on cherche à préciser ce
    que les amateurs désignent dans ce cas par cette épithète, on verra
    qu'elle s'applique d'ordinaire à quelque image singulière d'une chose
    connue, image différente de celles que nous avons l'habitude de voir,
    singulière et pourtant vraie et qui à cause de cela est pour nous
    doublement saisissante parce qu'elle nous étonne, nous fait sortir de
    nos habitudes, et tout à la fois nous fait rentrer en nous-même en
    nous rappelant une impression. Par exemple telle de ces photographies
    «magnifiques», illustrera une loi de la perspective, nous montrera
    telle cathédrale que nous avons l'habitude de voir au milieu de la
    ville, prise au contraire d'un point choisi d'où elle aura l'air
    trente fois plus haute que les maisons et faisant éperon au bord du
    fleuve d'où elle est en réalité distante. Or, l'effort d'Elstir de ne
    pas exposer les choses telles qu'il savait qu'elles étaient mais selon
    ces illusions optiques dont notre vision première est faite, l'avait
    précisément amené à mettre en lumière certaines de ces lois de
    perspective, plus frappantes alors, car l'art était le premier à les
    dévoiler. Un fleuve, à cause du tournant de son cours, un golfe à
    cause du rapprochement apparent des falaises, avaient l'air de creuser
    au milieu de la plaine ou des montagnes un lac absolument fermé de
    toutes parts. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journée
    d'été, un rentrant de la mer semblait enfermé dans des murailles de
    granit rose, n'être pas la mer, laquelle commençait plus loin. La
    continuité de l'océan n'était suggérée que par des mouettes qui,
    tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au
    contraire l'humidité du flot. D'autres lois se dégageaient de cette
    même toile comme, au pied des immenses falaises, la grâce
    lilliputienne des voiles blanches sur le miroir bleu où elles
    semblaient des papillons endormis, et certains contrastes entre la
    profondeur des ombres et la pâleur de la lumière. Ces jeux des ombres,
    que la photographie a banalisés aussi, avaient intéressé Elstir au
    point qu'il s'était complu autrefois à peindre de véritables mirages,
    où un château coiffé d'une tour apparaissait comme un château
    circulaire complètement prolongé d'une tour à son faîte, et en bas
    d'une tour inverse, soit que la pureté extraordinaire d'un beau temps
    donnât à l'ombre qui se reflétait dans l'eau la dureté et l'éclat de
    la pierre, soit que les brumes du matin rendissent la pierre aussi
    vaporeuse que l'ombre. De même au delà de la mer, derrière une rangée
    de bois une autre mer commençait, rosée par le coucher du soleil et
    qui était le ciel. La lumière, inventant comme de nouveaux solides,
    poussait la coque du bateau qu'elle frappait, en retrait de celle qui
    était dans l'ombre, et disposait comme les degrés d'un escalier de
    cristal la surface matériellement plane, mais brisée par l'éclairage
    de la mer au matin. Un fleuve qui passe sous les ponts d'une ville
    était pris d'un point de vue tel qu'il apparaissait entièrement
    disloqué, étalé ici en lac, aminci là en filet, rompu ailleurs par
    l'interposition d'une colline couronnée de bois où le citadin va le
    soir respirer la fraîcheur du soir; et le rythme même de cette ville
    bouleversée n'était assuré que par la verticale inflexible des
    clochers qui ne montaient pas, mais plutôt, selon le fil à plomb de la
    pesanteur marquant la cadence comme dans une marche triomphale,
    semblaient tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus
    confuse des maisons étagées dans la brume, le long du fleuve écrasé et
    décousu. Et (comme les premières œuvres d'Elstir dataient de l'époque
    où on agrémentait les paysages par la présence d'un personnage) sur la
    falaise ou dans la montagne, le chemin, cette partie à demi-humaine de
    la nature, subissait comme le fleuve ou l'océan les éclipses de la
    perspective. Et soit qu'une arête montagneuse, ou la brume d'une
    cascade, ou la mer, empêchât de suivre la continuité de la route,
    visible pour le promeneur mais non pour nous, le petit personnage
    humain en habits démodés perdu dans ces solitudes semblait souvent
    arrêté devant un abîme, le sentier qu'il suivait finissant là, tandis
    que, trois cents mètres plus haut dans ces bois de sapins, c'est d'un
    œil attendri et d'un cœur rassuré que nous voyions reparaître la mince
    blancheur de son sable hospitalier au pas du voyageur, mais dont le
    versant de la montagne nous avait dérobé, contournant la cascade ou le
    golfe, les lacets intermédiaires.

    L'effort qu'Elstir faisait pour se dépouiller en présence de la
    réalité de toutes les notions de son intelligence était d'autant plus
    admirable que cet homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant,
    oubliait tout par probité, car ce qu'on sait n'est pas à soi, avait
    justement une intelligence exceptionnellement cultivée. Comme je lui
    avouais la déception que j'avais eue devant l'église de Balbec:
    «Comment, me dit-il, vous avez été déçu par ce porche, mais c'est la
    plus belle Bible historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette
    vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c'est
    l'expression la plus tendre, la plus inspirée de ce long poème
    d'adoration et de louanges que le moyen âge déroulera à la gloire de
    la Madone. Si vous saviez à côté de l'exactitude la plus minutieuse à
    traduire le texte saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le
    vieux sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse poésie!

    «L'idée de ce grand voile dans lequel les Anges portent le corps de la
    Vierge, trop sacré pour qu'ils osent le toucher directement (Je lui
    dis que le même sujet était traité à Saint-André-des-Champs; il avait
    vu des photographies du porche de cette dernière église mais me fit
    remarquer que l'empressement de ces petits paysans qui courent tous à
    la fois autour de la Vierge était autre chose que la gravité des deux
    grands anges presque italiens, si élancés, si doux); l'ange qui
    emporte l'âme de la Vierge pour la réunir à son corps; dans la
    rencontre de la Vierge et d'Elisabeth, le geste de cette dernière qui
    touche le sein de Marie et s'émerveille de le sentir gonflé; et le
    bras bandé de la sage-femme qui n'avait pas voulu croire, sans
    toucher, à l'Immaculée-Conception; et la ceinture jetée par la Vierge
    à saint Thomas pour lui donner la preuve de sa résurrection; ce voile
    aussi que la Vierge arrache de son sein pour en voiler la nudité de
    son fils d'un côté de qui l'Église recueille le sang, la liqueur de
    l'Eucharistie, tandis que, de l'autre, la Synagogue dont le règne est
    fini, a les yeux bandés, tient un sceptre à demi-brisé et laisse
    échapper avec sa couronne qui lui tombe de la tête, les tables de
    l'ancienne Loi; et l'époux qui aidant, à l'heure du Jugement dernier,
    sa jeune femme à sortir du tombeau lui appuie la main contre son
    propre cœur pour la rassurer et lui prouver qu'il bat vraiment, est-ce
    aussi assez chouette comme idée, assez trouvé? Et l'ange qui emporte
    le soleil et la lune devenus inutiles puisqu'il est dit que la Lumière
    de la Croix sera sept fois plus puissante que celle des astres; et
    celui qui trempe sa main dans l'eau du bain de Jésus pour voir si elle
    est assez chaude; et celui qui sort des nuées pour poser sa couronne
    sur le front de la Vierge; et tous ceux qui penchés du haut du ciel,
    entre les balustres de la Jérusalem céleste lèvent les bras
    d'épouvante ou de joie à la vue des supplices des méchants et du
    bonheur des élus! Car c'est tous les cercles du ciel, tout un
    gigantesque poème théologique et symbolique que vous avez là. C'est
    fou, c'est divin, c'est mille fois supérieur à tout ce que vous verrez
    en Italie où d'ailleurs ce tympan a été littéralement copié par des
    sculpteurs de bien moins de génie. Il n'y a pas eu d'époque où tout le
    monde a du génie, tout ça c'est des blagues, ça serait plus fort que
    l'âge d'or. Le type qui a sculpté cette façade-là, croyez bien qu'il
    était aussi fort, qu'il avait des idées aussi profondes que les gens
    de maintenant que vous admirez le plus. Je vous montrerais cela, si
    nous y allions ensemble. Il y a certaines paroles de l'office de
    l'Assomption qui ont été traduites avec une subtilité qu'un Redon n'a
    pas égalée.»

    Cette vaste vision céleste dont il me parlait, ce gigantesque poème
    théologique que je comprenais avoir été écrit là, pourtant quand mes
    yeux pleins de désirs s'étaient ouverts devant la façade, ce n'est
    pas eux que j'avais vus. Je lui parlai de ces grandes statues de
    saints qui montées sur des échasses forment une sorte d'avenue.

    –Elle part des fonds des âges pour aboutir à Jésus-Christ, me
    dit-il. Ce sont d'un côté, ses ancêtres selon l'esprit, de l'autre,
    les Rois de Judas, ses ancêtres selon la chair. Tous les siècles sont
    là. Et si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses,
    vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds
    de Moïse, vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham,
    le bélier, sous ceux de Joseph, le démon conseillant la femme de
    Putiphar.

    Je lui dis aussi que je m'étais attendu à trouver un monument presque
    persan et que ç'avait sans doute été là une des causes de mon
    mécompte. «Mais non, me répondit-il, il y a beaucoup de vrai.
    Certaines parties sont tout orientales; un chapiteau reproduit si
    exactement un sujet persan, que la persistance des traditions
    orientales ne suffit pas à l'expliquer. Le sculpteur a dû copier
    quelque coffret apporté par des navigateurs.» Et en effet il devait me
    montrer plus tard la photographie d'un chapiteau où je vis des dragons
    quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de
    sculpture avait passé pour moi inaperçu dans l'ensemble du monument
    qui ne ressemblait pas à ce que m'avaient montré ces mots: «église
    presque persane».

    Les joies intellectuelles que je goûtais dans cet atelier ne
    m'empêchaient nullement de sentir, quoiqu'ils nous entourassent comme
    malgré nous, les tièdes glacis, la pénombre étincelante de la pièce,
    et au bout de la petite fenêtre encadrée de chèvrefeuilles, dans
    l'avenue toute rustique, la résistante sécheresse de la terre brûlée
    de soleil que voilait seulement la transparence de l'éloignement et de
    l'ombre des arbres. Peut-être l'inconscient bien-être que me causait
    ce jour d'été venait-il agrandir comme un affluent la joie que me
    causait la vue du «Port de Carquethuit».

    J'avais cru Elstir modeste mais je compris que je m'étais trompé, en
    voyant son visage se nuancer de tristesse quand dans une phrase de
    remerciements je prononçai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs
    œuvres durables–et c'était le cas pour Elstir–prennent l'habitude de
    les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière.
    Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l'idée de la gloire les
    attriste parce qu'elle est inséparable de l'idée de la mort. Je
    changeai de conversation pour dissiper ce nuage d'orgueilleuse
    mélancolie dont j'avais sans le vouloir chargé le front d'Elstir. «On
    m'avait conseillé, lui dis-je en pensant à la conversation que nous
    avions eue avec Legrandin à Combray et sur laquelle j'étais content
    d'avoir son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que c'était
    malsain pour un esprit déjà porté au rêve.–Mais non, me répondit-il,
    quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarté,
    le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves,
    il ne les connaîtra pas; vous serez le jouet de mille apparences parce
    que vous n'en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est
    dangereux, ce qui en guérit, ce n'est pas moins de rêve, mais plus de
    rêve, mais tout le rêve. Il importe qu'on connaisse entièrement ses
    rêves pour n'en plus souffrir; il y a une certaine séparation du rêve
    et de la vie qu'il est si souvent utile de faire que je me demande si
    on ne devrait pas à tout hasard la pratiquer préventivement, comme
    certains chirurgiens prétendent qu'il faudrait, pour éviter la
    possibilité d'une appendicite future, enlever l'appendice chez tous
    les enfants.»

    Elstir et moi nous étions allés jusqu'au fond de l'atelier, devant la
    fenêtre qui donnait derrière le jardin sur une étroite avenue de
    traverse, presque un petit chemin rustique. Nous étions venus là pour
    respirer l'air rafraîchi de l'après-midi plus avancé. Je me croyais
    bien loin des jeunes filles de la petite bande et c'est en sacrifiant
    pour une fois l'espérance de les voir que j'avais fini par obéir à la
    prière de ma grand-mère et aller voir Elstir. Car où se trouve ce
    qu'on cherche on ne le sait pas, et on fuit souvent pendant bien
    longtemps le lieu où, pour d'autres raisons, chacun nous invite. Mais
    nous ne soupçonnons pas que nous y verrions justement l'être auquel
    nous pensons. Je regardais vaguement le chemin campagnard qui,
    extérieur à l'atelier, passait tout près de lui mais n'appartenait pas
    à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune
    cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo
    abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants; et
    dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je
    la vis sous les arbres, adresser à Elstir un salut souriant d'amie,
    arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que
    j'avais jugées jusque-là inaccessibles. Elle s'approcha même pour
    tendre la main au peintre, sans s'arrêter, et je vis qu'elle avait un
    petit grain de beauté au menton. «Vous connaissez cette jeune fille,
    monsieur?» dis-je à Elstir, comprenant qu'il pourrait me présenter à
    elle, l'inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec son horizon
    rural s'était rempli d'un surcroît délicieux, comme il arrive d'une
    maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, de
    par la générosité qu'ont les belles choses et les nobles gens à
    accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique
    goûter. Elstir me dit qu'elle s'appelait Albertine Simonet et me nomma
    aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d'exactitude
    pour qu'il n'eût guère d'hésitation. J'avais commis à l'égard de leur
    situation sociale une erreur, mais pas dans le même sens que
    d'habitude à Balbec. J'y prenais facilement pour des princes des fils
    de boutiquiers montant à cheval. Cette fois j'avais situé dans un
    milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie fort riche, du
    monde de l'industrie et des affaires. C'était celui qui de prime-abord
    m'intéressait le moins, n'ayant pour moi le mystère ni du peuple, ni
    d'une société comme celle des Guermantes. Et sans doute si un prestige
    préalable qu'elles ne perdraient plus ne leur avait été conféré,
    devant mes yeux éblouis, par la vacuité éclatante de la vie de plage,
    je ne serais peut-être pas arrivé à lutter victorieusement contre
    l'idée qu'elles étaient les filles de gros négociants. Je ne pus
    qu'admirer combien la bourgeoisie française était un atelier
    merveilleux de sculpture la plus généreuse et la plus variée. Que de
    types imprévus, quelle invention dans le caractère des visages, quelle
    décision, quelle fraîcheur, quelle naïveté dans les traits. Les vieux
    bourgeois avares d'où étaient issues ces Dianes et ces nymphes me
    semblaient les plus grands des statuaires. Avant que j'eusse eu le
    temps de m'apercevoir de la métamorphose sociale de ces jeunes filles,
    et tant ces découvertes d'une erreur, ces modifications de la notion
    qu'on a d'une personne ont l'instantanéité d'une réaction chimique,
    s'était déjà installée derrière le visage d'un genre si voyou de ces
    jeunes filles que j'avais prises pour des maîtresses de coureurs
    cyclistes, de champions de boxe, l'idée qu'elles pouvaient très bien
    être liées avec la famille de tel notaire que nous connaissions. Je ne
    savais guère ce qu'était Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce
    qu'elle devait être un jour pour moi. Même ce nom de Simonet que
    j'avais déjà entendu sur la plage, si on m'avait demandé de l'écrire
    je l'aurais orthographié avec deux _n_, ne me doutant pas de
    l'importance que cette famille attachait à n'en posséder qu'un seul.
    Au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle sociale, le
    snobisme s'accroche à des riens qui ne sont peut-être pas plus nuls
    que les distinctions de l'aristocratie, mais qui plus obscurs, plus
    particuliers à chacun, surprennent davantage. Peut-être y avait-il eu
    des Simonet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore.
    Toujours est-il que les Simonet s'étaient, paraît-il, toujours irrités
    comme d'une calomnie quand on doublait leur _n_. Ils avaient l'air
    d'être les seuls Simonet avec un _n_ au lieu de deux, autant de fierté
    peut-être que les Montmorency d'être les premiers barons de France. Je
    demandai à Elstir si ces jeunes filles habitaient Balbec, il me
    répondit oui pour certaines d'entre elles. La villa de l'une était
    précisément située tout au bout de la plage, là où commencent les
    falaises du Canapville. Comme cette jeune fille était une grande amie
    d'Albertine Simonet, ce me fut une raison de plus de croire que
    c'était bien cette dernière que j'avais rencontrée, quand j'étais avec
    ma grand-mère. Certes il y avait tant de ces petites rues
    perpendiculaires à la plage où elles faisaient un angle pareil, que je
    n'aurais pu spécifier exactement laquelle c'était. On voudrait avoir
    un souvenir exact mais au moment même la vision a été trouble.
    Pourtant qu'Albertine et cette jeune fille entrant chez son amie
    fussent une seule et même personne, c'était pratiquement une
    certitude. Malgré cela, tandis que les innombrables images que m'a
    présentées dans la suite la brune joueuse de golf, si différentes
    qu'elles soient les unes des autres, se superposent (parce que je sais
    qu'elles lui appartiennent toutes), et que si je remonte le fil de mes
    souvenirs, je peux, sous le couvert de cette identité et comme dans un
    chemin de communication intérieure, repasser par toutes ces images
    sans sortir d'une même personne, en revanche, si je veux remonter
    jusqu'à la jeune fille que je croisai le jour où j'étais avec ma
    grand-mère, il me faut ressortir à l'air libre. Je suis persuadé que
    c'est Albertine que je retrouve, la même que celle qui s'arrêtait
    souvent, au milieu de ses amies, dans sa promenade dépassant l'horizon
    de la mer; mais toutes ces images restent séparées de cette autre
    parce que je ne peux pas lui conférer rétrospectivement une identité
    qu'elle n'avait pas pour moi au moment où elle a frappé mes yeux; quoi
    que puisse m'assurer le calcul des probabilités, cette jeune fille aux
    grosses joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et
    de la plage et par qui je crois que j'aurais pu être aimé, au sens
    strict du mot revoir, je ne l'ai jamais revue.

    Mon hésitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande
    lesquelles gardaient toutes un peu du charme collectif qui m'avait
    d'abord troublé, s'ajouta-t-il aussi à ces causes pour me laisser plus
    tard, même au temps de mon plus grand–de mon second–amour pour
    Albertine, une sorte de liberté intermittente, et bien brève, de ne
    l'aimer pas. Pour avoir erré entre toutes ses amies avant de se porter
    définitivement sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l'image
    d'Albertine certain «jeu» qui lui permettait, comme un éclairage mal
    adapté, de se poser sur d'autres avant de revenir s'appliquer à elle;
    le rapport entre le mal que je ressentais au cœur et le souvenir
    d'Albertine ne me semblait pas nécessaire, j'aurais peut-être pu le
    coordonner avec l'image d'une autre personne. Ce qui me permettait,
    l'éclair d'un instant, de faire évanouir la réalité, non pas seulement
    la réalité extérieure comme dans mon amour pour Gilberte (que j'avais
    reconnu pour un état intérieur où je tirais de moi seul la qualité
    particulière, le caractère spécial de l'être que j'aimais, tout ce qui
    le rendait indispensable à mon bonheur) mais même la réalité
    intérieure et purement subjective.

    «Il n'y a pas de jour qu'une ou l'autre d'entre elles ne passe devant
    l'atelier et n'entre me faire un bout de visite», me dit Elstir, me
    désespérant ainsi par la pensée que si j'avais été le voir aussitôt
    que ma grand-mère m'avait demandé de le faire, j'eusse probablement,
    depuis longtemps déjà, fait la connaissance d'Albertine.

    Elle s'était éloignée; de l'atelier on ne la voyait plus. Je pensai
    qu'elle était allée rejoindre ses amies sur la digue. Si j'avais pu
    m'y trouver avec Elstir, j'eusse fait leur connaissance. J'inventai
    mille prétextes pour qu'il consentît à venir faire un tour de plage
    avec moi. Je n'avais plus le même calme qu'avant l'apparition de la
    jeune fille dans le cadre de la petite fenêtre si charmante jusque-là
    sous ses chèvrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa une
    joie mêlée de torture en me disant qu'il ferait quelques pas avec moi,
    mais qu'il était obligé de terminer d'abord le morceau qu'il était en
    train de peindre. C'était des fleurs, mais pas de celles dont j'eusse
    mieux aimé lui commander le portrait que celui d'une personne, afin
    d'apprendre par la révélation de son génie ce que j'avais si souvent
    cherché en vain devant elles–aubépines, épines roses, bluets,
    fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de botanique,
    mais je ne l'écoutais guère; il ne se suffisait plus à lui-même, il
    n'était plus que l'intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et
    moi; le prestige que quelques instants encore auparavant, lui donnait
    pour moi son talent, ne valait plus qu'en tant qu'il m'en conférait un
    peu à moi-même aux yeux de la petite bande à qui je serais présenté
    par lui.

    J'allais et venais, impatient qu'il eût fini de travailler; je
    saisissais pour les regarder des études dont beaucoup tournées contre
    le mur, étaient empilées les unes sur les autres. Je me trouvais ainsi
    mettre au jour une aquarelle qui devait être d'un temps bien plus
    ancien de la vie d'Elstir et me causa cette sorte particulière
    d'enchantement que dispensent des œuvres, non seulement d'une exécution
    délicieuse mais aussi d'un sujet si singulier et si séduisant, que
    c'est à lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme si,
    ce charme, le peintre n'avait eu qu'à le découvrir, qu'à l'observer,
    matériellement réalisé déjà dans la nature et à le reproduire. Que de
    tels objets puissent exister, beaux en dehors même de l'interprétation
    du peintre, cela contente en nous un matérialisme inné, combattu par
    la raison, et sert de contre-poids aux abstractions de l'esthétique.
    C'était–cette aquarelle–le portrait d'une jeune femme pas
    jolie, mais d'un type curieux, que coiffait un serre-tête assez
    semblable à un chapeau melon bordé d'un ruban de soie cerise; une de
    ses mains gantées de mitaines tenait une cigarette allumée, tandis que
    l'autre élevait à la hauteur du genou une sorte de grand chapeau de
    jardin, simple écran de paille contre le soleil. A côté d'elle, un
    porte-bouquet plein de roses sur une table. Souvent, et c'était le cas
    ici, la singularité de ces œuvres tient surtout à ce qu'elles ont été
    exécutées dans des conditions particulières dont nous ne nous rendons
    pas clairement compte d'abord, par exemple si la toilette étrange d'un
    modèle féminin, est un déguisement de bal costumé, ou si au contraire
    le manteau rouge d'un vieillard qui a l'air de l'avoir revêtu pour se
    prêter à une fantaisie du peintre, est sa robe de professeur ou de
    conseiller, ou son camail de cardinal. Le caractère ambigu de l'être
    dont j'avais le portrait sous les yeux tenait sans que je le
    comprisse à ce que c'était une jeune actrice d'autrefois en
    demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses cheveux étaient
    bouffants, mais courts, son veston de velours sans revers ouvrant sur
    un plastron blanc me firent hésiter sur la date de la mode et le sexe
    du modèle, de façon que je ne savais pas exactement ce que j'avais
    sous les yeux, sinon le plus clair des morceaux de peinture. Et le
    plaisir qu'il me donnait était troublé seulement par la peur qu'Elstir
    en s'attardant encore me fît manquer les jeunes filles, car le soleil
    était déjà oblique et bas dans la petite fenêtre. Aucune chose dans
    cette aquarelle n'était simplement constatée en fait et peinte à cause
    de son utilité dans la scène, le costume parce qu'il fallait que la
    femme fût habillée, le porte-bouquet pour les fleurs. Le verre du
    porte-bouquet, aimé pour lui-même, avait l'air d'enfermer l'eau où
    trempaient les tiges des œillets dans quelque chose d'aussi limpide,
    presque d'aussi liquide qu'elle; l'habillement de la femme l'entourait
    d'une manière qui avait un charme indépendant, fraternel, et si les
    œuvres de l'industrie pouvaient rivaliser de charme avec les merveilles
    de la nature, aussi délicates, aussi savoureuses au toucher du regard,
    aussi fraîchement peintes que la fourrure d'une chatte, les pétales
    d'un œillet, les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une
    finesse de grésil et dont le frivole plissage avait des clochettes
    comme celles du muguet, s'étoilait des clairs reflets de la chambre,
    aigus eux-mêmes et finement nuancés comme des bouquets de fleurs qui
    auraient broché le linge. Et le velours du veston, brillant et nacré,
    avait çà et là quelque chose de hérissé, de déchiqueté et de velu qui
    faisait penser à l'ébouriffage des œillets dans le vase. Mais surtout
    on sentait qu'Elstir, insoucieux de ce que pouvait présenter d'immoral
    ce travesti d'une jeune actrice pour qui le talent avec lequel elle
    jouerait son rôle avait sans doute moins d'importance que l'attrait
    irritant qu'elle allait offrir aux sens blasés ou dépravés de certains
    spectateurs, s'était au contraire attaché à ces traits d'ambiguïté
    comme à un élément esthétique qui valait d'être mis en relief et qu'il
    avait tout fait pour souligner. Le long des lignes du visage, le sexe
    avait l'air d'être sur le point d'avouer qu'il était celui d'une fille
    un peu garçonnière, s'évanouissait, et plus loin se retrouvait,
    suggérant plutôt l'idée d'un jeune efféminé vicieux et songeur, puis
    fuyait encore, restait insaisissable. Le caractère de tristesse
    rêveuse du regard, par son contraste même avec les accessoires
    appartenant au monde de la noce et du théâtre, n'était pas ce qui
    était le moins troublant. On pensait du reste qu'il devait être
    factice et que le jeune être qui semblait s'offrir aux caresses dans
    ce provocant costume avait probablement trouvé piquant d'y ajouter
    l'expression romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin inavoué.
    Au bas du portrait était écrit: _Miss Sacripant_, octobre 1872. Je ne
    pus contenir mon admiration. «Oh! ce n'est rien, c'est une pochade de
    jeunesse, c'était un costume pour une Revue des Variétés. Tout cela
    est bien loin.–Et qu'est devenu le modèle?» Un étonnement provoqué
    par mes paroles précéda sur la figure d'Elstir l'air indifférent et
    distrait qu'au bout d'une seconde il y étendit. «Tenez, passez-moi
    vite cette toile, me dit-il, j'entends Madame Elstir qui arrive et
    bien que la jeune personne au melon n'ait joué, je vous assure, aucun
    rôle dans ma vie, il est inutile que ma femme ait cette aquarelle sous
    les yeux. Je n'ai gardé cela que comme un document amusant sur le
    théâtre de cette époque.» Et avant de cacher l'aquarelle derrière lui,
    Elstir qui peut-être ne l'avait pas vue depuis longtemps y attacha un
    regard attentif. «Il faudra que je ne garde que la tête, murmura-t-il,
    le bas est vraiment trop mal peint, les mains sont d'un commençant.»
    J'étais désolé de l'arrivée de Mme Elstir qui allait encore nous
    retarder. Le rebord de la fenêtre fut bientôt rose. Notre sortie
    serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de voir les
    jeunes filles, par conséquent plus aucune importance à ce que Mme
    Elstir nous quittât plus ou moins vite. Elle ne resta, d'ailleurs, pas
    très longtemps. Je la trouvai très ennuyeuse; elle aurait pu être
    belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un bœuf dans la campagne
    romaine; mais ses cheveux noirs blanchissaient; et elle était commune
    sans être simple, parce qu'elle croyait que la solennité des manières
    et la majesté de l'attitude étaient requises par sa beauté sculpturale
    à laquelle, d'ailleurs, l'âge avait enlevé toutes ses séductions. Elle
    était mise avec la plus grande simplicité. Et on était touché mais
    surpris d'entendre Elstir dire à tout propos et avec une douceur
    respectueuse, comme si rien que prononcer ces mots lui causait de
    l'attendrissement et de la vénération: «Ma belle Gabrielle!» Plus
    tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir, Mme Elstir
    prit pour moi aussi de la beauté. Je compris qu'à certain type idéal
    résumé en certaines lignes, en certaines arabesques qui se
    retrouvaient sans cesse dans son oeuvre, à un certain canon, il avait
    attribué en fait un caractère presque divin, puisque tout son temps,
    tout l'effort de pensée dont il était capable, en un mot toute sa vie,
    il l'avait consacrée à la tâche de distinguer mieux ces lignes, de les
    reproduire plus fidèlement. Ce qu'un tel idéal inspirait à Elstir,
    c'était vraiment un culte si grave, si exigeant, qu'il ne lui
    permettait jamais d'être content, c'était la partie la plus intime de
    lui-même: aussi n'avait-il pu le considérer avec détachement, en tirer
    des émotions, jusqu'au jour où il le rencontra, réalisé au dehors, dans
    le corps d'une femme, le corps de celle qui était par la suite devenue
    Madame Elstir et chez qui il avait pu–comme cela ne nous est
    possible que pour ce qui n'est pas nous-mêmes–le trouver méritoire,
    attendrissant, divin. Quel repos, d'ailleurs, de poser ses lèvres sur
    ce Beau que jusqu'ici il fallait avec tant de peine extraire de soi,
    et qui maintenant mystérieusement incarné, s'offrait à lui pour une
    suite de communions efficaces! Elstir à cette époque n'était plus dans
    la première jeunesse où l'on n'attend que de la puissance de la pensée,
    la réalisation de son idéal. Il approchait de l'âge où l'on compte sur
    les satisfactions du corps pour stimuler la force de l'esprit, où la
    fatigue de celui-ci, en nous inclinant au matérialisme, et la
    diminution de l'activité à la possibilité d'influences passivement
    reçues, commencent à nous faire admettre qu'il y a peut-être bien
    certains corps, certains métiers, certains rythmes privilégiés,
    réalisant si naturellement notre idéal, que même sans génie, rien
    qu'en copiant le mouvement d'une épaule, la tension d'un cou, nous
    ferions un chef-d'œuvre; c'est l'âge où nous aimons à caresser la
    Beauté du regard, hors de nous, près de nous, dans une tapisserie,
    dans une belle esquisse de Titien découverte chez un brocanteur, dans
    une maîtresse aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand j'eus
    compris cela, je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir, et son
    corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d'une idée, l'idée
    qu'elle était une créature immatérielle, un portrait d'Elstir. Elle en
    était un pour moi et pour lui aussi sans doute. Les données de la vie
    ne comptent pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui qu'une occasion
    de mettre à nu son génie. On sent bien à voir les uns à côté des
    autres dix portraits de personnes différentes peintes par Elstir, que
    ce sont avant tout des Elstir. Seulement, après cette marée montante
    du génie qui recouvre la vie, quand le cerveau se fatigue, peu à peu
    l'équilibre se rompt et comme un fleuve qui reprend son cours après le
    contreflux d'une grande marée, c'est la vie qui reprend le dessus. Or,
    pendant que durait la première période, l'artiste a, peu à peu, dégagé
    la loi, la formule de son don inconscient. Il sait quelles situations
    s'il est romancier, quels paysages s'il est peintre, lui fournissent
    la matière, indifférente en soi, mais nécessaire à ses recherches
    comme serait un laboratoire ou un atelier. Il sait qu'il a fait ses
    chefs d'œuvre avec des effets de lumière atténuée, avec des remords
    modifiant l'idée d'une faute, avec des femmes posées sous les arbres
    ou à demi plongées dans l'eau, comme des statues. Un jour viendra où
    par l'usure de son cerveau, il n'aura plus, devant ces matériaux dont
    se servait son génie, la force de faire l'effort intellectuel qui seul
    peut produire son oeuvre, et continuera pourtant à les rechercher,
    heureux de se trouver près d'eux à cause du plaisir spirituel, amorce
    du travail, qu'ils éveillent en lui; et les entourant d'ailleurs d'une
    sorte de superstition comme s'ils étaient supérieurs à autre chose, si
    en eux résidait déjà une bonne part de l'œuvre d'art qu'ils porteraient
    en quelque sorte toute faite, il n'ira pas plus loin que la
    fréquentation, l'adoration des modèles. Il causera indéfiniment avec
    des criminels repentis, dont les remords, la régénération a fait
    l'objet de ses romans; il achètera une maison de campagne dans un pays
    où la brume atténue la lumière; il passera de longues heures à
    regarder des femmes se baigner; il collectionnera les belles étoffes.
    Et ainsi la beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de
    signification, stade situé en deçà de l'art et auquel j'avais vu
    s'arrêter Swann, était celui où par ralentissement du génie créateur,
    idolâtrie des formes qui l'avaient favorisé, désir du moindre effort,
    devait un jour rétrograder peu à peu un Elstir.

    Il venait enfin de donner un dernier coup de pinceau à ses fleurs; je
    perdis un instant à les regarder; je n'avais pas de mérite à le faire,
    puisque je savais que les jeunes filles ne se trouveraient plus sur la
    plage; mais j'aurais cru qu'elles y étaient encore et que ces minutes
    perdues me les faisaient manquer que j'aurais regardé tout de même,
    car je me serais dit qu'Elstir s'intéressait plus à ses fleurs qu'à ma
    rencontre avec les jeunes filles. La nature de ma grand-mère, nature
    qui était juste l'opposé de mon total égoïsme, se reflétait pourtant
    dans la mienne. Dans une circonstance où quelqu'un qui m'était
    indifférent, pour qui j'avais toujours feint de l'affection ou du
    respect, ne risquait qu'un désagrément tandis que je courais un
    danger, je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son
    ennui comme d'une chose considérable et de traiter mon danger comme un
    rien, parce qu'il me semblait que c'était avec ces proportions que les
    choses devaient lui apparaître. Pour dire les choses telles qu'elles
    sont, c'est même un peu plus que cela, et pas seulement ne pas
    déplorer le danger que je courais moi-même, mais aller au devant de ce
    danger-là, et pour celui qui concernait les autres, tâcher au
    contraire, dussé-je avoir plus de chances d'être atteint moi-même, de
    le leur éviter. Cela tient à plusieurs raisons qui ne sont point à mon
    honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que raisonner, je
    croyais surtout tenir à la vie, chaque fois qu'au cours de mon
    existence, je me suis trouvé obsédé par des soucis moraux ou seulement
    par des inquiétudes nerveuses, quelquefois si puériles que je
    n'oserais pas les rapporter, si une circonstance imprévue survenait
    alors, amenant pour moi le risque d'être tué, cette nouvelle
    préoccupation était si légère, relativement aux autres, que je
    l'accueillais avec un sentiment de détente qui allait jusqu'à
    l'allégresse. Je me trouve ainsi avoir connu, quoique étant l'homme le
    moins brave du monde, cette chose qui me semblait quand je raisonnais,
    si étrangère à ma nature, si inconcevable, l'ivresse du danger. Mais
    même fussé-je quand il y en a un, et mortel, qui se présente, dans une
    période entièrement calme et heureuse, je ne pourrais pas, si je suis
    avec une autre personne, ne pas la mettre à l'abri et choisir pour moi
    la place dangereuse. Quand un assez grand nombre d'expériences
    m'eurent appris que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir, je
    découvris et à ma grande honte, que contrairement à ce que j'avais
    toujours cru et affirmé j'étais très sensible à l'opinion des autres.
    Cette sorte d'amour-propre inavoué n'a pourtant aucun rapport avec la
    vanité ni avec l'orgueil. Car ce qui peut contenter l'une ou l'autre,
    ne me causerait aucun plaisir et je m'en suis toujours abstenu. Mais
    les gens devant qui j'ai réussi à cacher le plus complètement les
    petits avantages qui auraient pu leur donner une moins piètre idée de
    moi, je n'ai jamais pu me refuser le plaisir de leur montrer que je
    mets plus de soin à écarter la mort de leur route que de la mienne.
    Comme son mobile est alors l'amour-propre et non la vertu, je trouve
    bien naturel qu'en toute circonstance ils agissent autrement. Je suis
    bien loin de les en blâmer, ce que je ferais, peut-être, si j'avais
    été mû par l'idée d'un devoir qui me semblerait dans ce cas être
    obligatoire pour eux aussi bien que pour moi. Au contraire, je les
    trouve fort sages de préserver leur vie, tout en ne pouvant m'empêcher
    de faire passer au second plan la mienne, ce qui est particulièrement
    absurde et coupable, depuis que j'ai cru reconnaître que celle de
    beaucoup de gens devant qui je me place, quand éclate une bombe, est
    plus dénuée de prix. D'ailleurs le jour de cette visite à Elstir les
    temps étaient encore loin où je devais prendre conscience de cette
    différence de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger, mais
    simplement, signe avant-coureur du pernicieux amour-propre, de ne pas
    avoir l'air d'attacher au plaisir que je désirais si ardemment plus
    d'importance qu'à la besogne d'aquarelliste qu'il n'avait pas achevée.
    Elle le fut enfin. Et, une fois dehors, je m'aperçus que–tant les
    jours étaient longs dans cette saison là–il était moins tard que je
    ne croyais; nous allâmes sur la digue. Que de ruses j'employai pour
    faire demeurer Elstir à l'endroit où je croyais que ces jeunes filles
    pouvaient encore passer. Lui montrant les falaises qui s'élevaient à
    côté de nous je ne cessais de lui demander de me parler d'elles, afin
    de lui faire oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait que
    nous avions plus de chance de cerner la petite bande en allant vers
    l'extrémité de la plage. «J'aurais voulu voir d'un tout petit peu près
    avec vous ces falaises», dis-je à Elstir, ayant remarqué qu'une de ces
    jeunes filles s'en allait souvent de ce côté. Et pendant ce temps-là,
    parlez-moi de Carquethuit. Ah! que j'aimerais aller à Carquethuit!»
    ajoutai-je sans penser que le caractère si nouveau qui se manifestait
    avec tant de puissance dans le «Port de Carquethuit» d'Elstir, tenait
    peut-être plus à la vision du peintre qu'à un mérite spécial de cette
    plage. «Depuis que j'ai vu ce tableau, c'est peut-être ce que je
    désire le plus connaître avec la Pointe-du-Raz qui serait, d'ailleurs,
    d'ici, tout un voyage.–Et puis même si ce n'était pas plus près, je
    vous conseillerais peut-être tout de même davantage Carquethuit, me
    répondit Elstir. La Pointe-du-Raz est admirable, mais enfin c'est
    toujours la grande falaise normande ou bretonne que vous connaissez.
    Carquethuit c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage
    basse. Je ne connais rien en France d'analogue, cela me rappelle
    plutôt certains aspects de la Floride. C'est très curieux, et du reste
    extrêmement sauvage aussi. C'est entre Clitourps et Nehomme et vous
    savez combien ces parages sont désolés; la ligne des plages est
    ravissante. Ici, la ligne de la plage est quelconque; mais là-bas, je
    ne peux vous dire quelle grâce elle a, quelle douceur.»

    Le soir tombait: il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa villa,
    quand tout d'un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust,
    apparurent au bout de l'avenue–comme une simple objectivation
    irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité
    quasi-barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon
    excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité–quelques
    taches de l'essence impossible à confondre avec rien d'autre, quelques
    sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient
    l'air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n'en étaient pas moins
    en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu'il était
    inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisît, et
    qu'Elstir allait m'appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va
    recevoir la lame; je m'arrêtai net et laissant mon illustre compagnon
    poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché, comme si j'étais
    subitement intéressé par elle, vers la vitrine du marchand
    d'antiquités devant lequel nous passions en ce moment; je n'étais pas
    fâché d'avoir l'air de pouvoir penser à autre chose qu'à ces jeunes
    filles, et je savais déjà obscurément que quand Elstir m'appellerait
    pour me présenter, j'aurais la sorte de regard interrogateur qui
    décèle non la surprise, mais le désir d'avoir l'air surpris–tant
    chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste,–que
    j'irais même jusqu'à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour
    demander: «C'est bien moi que vous appelez» et accourir vite, la tête
    courbée par l'obéissance et la docilité, le visage dissimulant
    froidement l'ennui d'être arraché à la contemplation de vieilles
    faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas
    de connaître. Cependant je considérais la devanture en attendant le
    moment où mon nom crié par Elstir viendrait me frapper comme une balle
    attendue et inoffensive. La certitude de la présentation à ces jeunes
    filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard,
    jouer, mais éprouver, l'indifférence. Désormais inévitable, le plaisir
    de les connaître fut comprimé, réduit, me parut plus petit que celui
    de causer avec Saint-Loup, de dîner avec ma grand-mère, de faire dans
    les environs des excursions que je regretterais d'être probablement,
    par le fait de relations avec des personnes qui devaient peu
    s'intéresser aux monuments historiques, contraint de négliger.
    D'ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce n'était
    pas seulement l'imminence mais l'incohérence de sa réalisation. Des
    lois aussi précises que celles de l'hydrostatique, maintiennent la
    superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que la
    proximité de l'événement bouleverse. Elstir allait m'appeler. Ce
    n'était pas du tout de cette façon que je m'étais souvent, sur la
    plage, dans ma chambre, figuré que je connaîtrais ces jeunes filles.
    Ce qui allait avoir lieu, c'était un autre événement auquel je n'étais
    pas préparé. Je ne reconnaissais ni mon désir, ni son objet; je
    regrettais presque d'être sorti avec Elstir. Mais, surtout, la
    contraction du plaisir que j'avais auparavant cru avoir était due à
    la certitude que rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit comme
    en vertu d'une force élastique, toute sa hauteur, quand il cessa de
    subir l'étreinte de cette certitude, au moment où m'étant décidé à
    tourner la tête, je vis Elstir arrêté quelques pas plus loin avec les
    jeunes filles, leur dire au revoir. La figure de celle qui était le
    plus près de lui, grosse et éclairée par ses regards, avait l'air d'un
    gâteau où on eût réservé de la place pour un peu de ciel. Ses yeux,
    même fixes, donnaient l'impression de la mobilité comme il arrive par
    ces jours de grand vent où l'air, quoique invisible, laisse percevoir
    la vitesse avec laquelle il passe sur le fond de l'azur. Un instant
    ses regards croisèrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours
    d'orage qui approchent d'une nuée moins rapide, la côtoient, la
    touchent, la dépassent. Mais ils ne se connaissent pas et s'en vont
    loin l'un de l'autre. Tels nos regards furent un instant face à face,
    ignorant chacun ce que le continent céleste qui était devant lui
    contenait de promesses et de menaces pour l'avenir. Au moment
    seulement où son regard passa exactement sous le mien, sans ralentir sa
    marche, il se voila légèrement. Ainsi, par une nuit claire, la lune
    emportée par le vent passe sous un nuage et voile un instant son
    éclat, puis reparaît bien vite. Mais déjà Elstir avait quitté les
    jeunes filles sans m'avoir appelé. Elles prirent une rue de traverse,
    il vint vers moi. Tout était manqué.

  • Anatomie Du Mouvement Poésie

    Anatomie Du Mouvement Poésie

    Aproximadamente 2.232 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ANATOMIE DU MOUVEMENT

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    tous ceux que l'on arrache au doute,
    je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
    qui savaient déjà ce que signifie le silence

    Rainer-Maria Rilke

    * * * * * *

    ESQUISSE

    C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
    quand les désirs sont à plaindre
    En montant le volume du corps
    les prix grimpent
    et la folie est à son plus bas
    Des formes terroristes devancent la mémoire
    Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
    alors que les fenêtres ne sont plus étanches
    Au verso de la brutalité
    il n'y a que de la poussière
    et de l'intimité
    inventée pour l'anatomie branlante
    C'est défoncé et plein d'impasses
    et ça chemine vers l'obsession la nuit

    Les muscles se profilent au tangage des mots
    que la main refuse
    Ces moments de flottement entre les paumes
    soulèvent des enjeux
    que les lèvres ne savent pas dissimuler
    La journée en toute maladresse brûle
    d'une stimulation affectueuse de l'oeil
    dessine des zones de haute précision
    Alerte
    l'heure sonne la stratégie
    quand toutes les paniques ont été regroupées
    La ferveur est inévitable
    La langue et ses maléfices organisent
    des aller-retour d'exil
    et même des rapprochements à ciel ouvert

    La violence se fait discrète
    douce comme un bruissement d'horloge
    et la réponse est là
    rouge
    le soleil se lève encore
    l'oeil cousu à la mémoire
    du voyageur
    qui apprend à mourir
    en cours de route
    digne de la peur
    avant le lait
    après les sueurs
    et sa descente au fond des sens
    comme une digestion
    lorsque la bouche à plein régime s'écrie
    Attendez-moi

    ce grand stress fut oublié
    sur la batture
    quand un bateau lent passa
    aux pieds des enfants
    trop grands
    trop chers
    leurs samedis trop fréquentés
    en attendant le dimanche
    dans la ville
    avec ses secrets qui penchent
    tantôt à droite
    tantôt à gauche
    et le temps qui occupe le temps
    quand on n'y est pas

    à grands coups de flots
    la sève des marées
    embrassa le silence
    de ces hommes impunis
    et leurs femmes ont craché leurs visages
    dans les sables que dévorent
    les vaisseaux endormis

    elles ouvrent au large
    leurs hanches
    où le coulis fécond
    engrosse leurs rêves
    infiniment
    dans le goudron

    devant ce miroir gris
    c'était écrit
    que l'oeil magique
    fixé sur le ventre de l'idolâtre
    labourerait ses nuits
    sans mémoire

    le jour venu
    il n'y aurait plus que des noeuds
    sur les murs
    et une parade de sentiments
    d'origine inconnue
    sur l'indifférence du tapis

    c'était écrit aussi
    que la Marie vengeur
    du haut de son rêve
    briguerait le suffrage théâtral
    et qu'elle contesterait les bonheurs
    qui font mal

    mais ne réveillez plus la femme
    qui n'a pas tort
    de se lever en retard
    surtout quand elle a passé minuit
    sans broncher
    devant une fenêtre historique
    alors que le monde
    sous de lourdes paupières
    défilait sans payer
    devant un vieux fusil

    à l'heure dite
    on éteignit les lumières
    de la rue
    jonchée de foules
    sous le manteau d'un ange gris
    radoteux

    pendant ce temps
    la superfemelle
    qui avalait goulûment son déjeuner
    s'étouffa

    et vous êtes parti
    sans un mot dans les poches
    un vieux bout de papier
    dans vos souliers
    en cas d'urgence

    après avoir grugé les villes
    à petits pas fauves
    vous êtes rentré
    par la porte arrière
    l'âme chiffonnée

    mais le temps n'y était plus
    seul un grincement de coeur
    enfouissait ses vides
    dans les noirs secrets
    d'un réfrigérateur

    voir ce spasme énorme
    au bar des mégots
    et les couples à talons hauts
    une grosse bière passionnée
    dans la foulée de l'oeil
    bue comme un rôle sur mesure

    un spot majuscule et rose
    sillonne la salle
    en quête du lieu précis
    où se déroulera l'éclat des sens

    il pleut à verse sur l'écriture
    effaçant les sexes joyeux
    ces jeux de théâtre
    et le retour

    mais ce n'est l'affaire de personne
    si la terre vieillit
    d'un rêve à la fois
    avec son passé antérieur
    évaché sur l'horizon
    devant les hommes et les femmes
    des morts à plaindre
    d'avoir vécu
    en l'espace d'une poussière
    sans rincer l'histoire
    à l'eau de Javel
    pluvieuse comme un souvenir
    d'écriture

    quand ce blues est incertain
    j'implore les vierges de la modernité
    les icônes de la rue
    les fonctionnaires et les fous
    et je consacre mes jours
    à dormir dans la poubelle du coeur
    à l'envers

    parfois dans la chair
    il y a des coups de semonce
    du nucléaire qui pouffe de rire
    et cette bagatelle qu'on appelle
    tendresse
    extra-légère "king size".

    _______________________

    CYCLES AMOUREUX

    Sous les crocs du soir
    les ventres amoureux
    profanent
    le corps dépecé du silence
    ils palpent l'attente
    jusqu'aux heures affolantes
    du respir

    derrière le tableau
    les battements de la forme
    taire l'inconnu
    cet échappé de la main

    ça meurt toujours
    à l'opposé d'un écho
    quand le coeur s'enfonce dans l'absence
    sous les orages de silences
    et le tue-mouches

    le temps se rupture
    et le corps vole en éclats
    sa respiration sous les arbres
    comme un objet sans repos
    devenu végétal

    assises sur le monde
    les amours lentes
    greffées à nos tempes
    s'éloignent comme des vierges ensemencées
    vers le chaud mélange du ciel
    entre l'extase
    et son reflet

    condamnées
    elles s'offrent jusqu'aux larmes
    des cinémas

    puis vint le délire
    puis la mort
    restituée
    une dernière fois dans l'haleine
    comme un tout rassemblé

    promise au désert
    la vie génitale
    commande des toasts
    et du café
    se noie dans toutes les directions
    en laissant tomber ses fruits

    mais au pied du lit
    il y a des novembres
    abandonnés à la pluie
    l'alchimie d'une chanson
    bleu-or
    et la porte de la mémoire
    toujours fermée
    quand c'est nécessaire

    cet effeuillage discret de l'automne
    s'achèvera
    dès que la paume
    aura tué le frisson
    sur la peau ornementale des filles
    qui grignotent la passion
    dans l'instantané des amants
    soûls
    leurs hanches
    gravées dans le calcaire
    aux mille glissements de coeur
    éclatés dans l'oeuf

    le corps baisé
    en saumure poétique
    se fane vite et ras
    dans le remous des défroques
    et du lancer léger

    sans sourciller
    le midi mange-tout annonce des mots
    des nymphes
    et des moustiques
    pour les cas d'après-midi
    comme si les oreillers étaient en manque
    sur les draps propres
    des amours empesées

    enroulée dans le miel triste
    et la plume d'oie
    la peau chic
    hume les bières d'espèces
    en poursuivant les fossoyeurs
    jusqu'au dix-huitième trou

    ce dernier cratère amoureux
    de la chair embrasse
    à coups d'épée dans la poussière
    le cri neuf
    définitif

    malgré ce discours
    cet espace blanc
    et tout ce remplissage du silence
    qu'on verse sur le père
    la mère les enfants
    il y a mémère dans la dramaturgie
    ordonnée
    multipliée par l'espace-temps

    on la retrouve en double
    en triple
    en quadrimoteur
    sur les ailes du langage
    elle flotte
    sur la masse totale du poème
    étriquée

    devant cette affiche en folie
    il a failli faire noir
    mais de parole en parole
    on s'est trompé de rue
    puis on a marché sur des trous
    mous
    en faisant claquer nos doigts
    dans l'oreille des sourds

    le bec en cul d'poule
    on retourne au salon
    l'instant d'une révolte
    conservée dans la bienséance

    à télé-Douceur
    passe-moi le beurre
    du bonheur des morts apaisés
    et le popcorn

    viens
    on va faire la moue ensemble
    dans un coin d'ombre
    et puis on se promènera
    dans la moiteur des yeux
    sans personne pour nous moucher

    on investira le pont d'argile
    et on tassera nos vieilles peurs
    dans le courant de l'année
    sans interrompre
    les pigeons dans les beaux draps
    de soie
    pour le plaisir des mains
    et le désir encore

    il n'y a rien d'inquiétant
    quand la chambre est assoupie
    et que ses effluves aspergent
    les corps endormis

    le chatoiement de la brise sur la peau
    grise les spasmes
    et la dentelle des rideaux

    comme un vieux fantôme rabougri
    le songe
    songe
    il rafle le sommeil
    et tout recommence

    de mémoire distraite
    on redessine le corps
    qu'on range dans l'armoire
    sous une pile de secrets
    rapiécés
    que le temps renifle
    en l'absence du poids des lettres
    et des mots cachés

    il ne reste plus qu'à disparaître
    dans les noirceurs
    et les idées
    puis à éteindre ce poème
    dans le cendrier

    _______________________

    EFFLEUREMENT

    Affolement à la rencontre de la main
    mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
    cette vagabonde empoigne la chair des images
    effleure la voix
    de l'autre

    elle écrit entre les gestes
    jusqu'à la racine des pierres
    pour l'intense de nos sangs froids
    durs

    inclinée devant ce mystère
    la main caresse ouvertement la vie
    d'un élan vertigineux
    transporte le sol

    au fond
    elle a froid
    et ses bidules ne laissent aucune trace
    jusqu'au moment
    où une petite chose tranquille
    revint de vacances
    avec le ciel dans sa valise
    et des gants pour ramasser
    les sortilèges
    répandus dans les nervures de l'automne
    juste avant l'hiver

    au théâtre de l'espèce
    l'obstinée explore les désirs
    jusqu'au ras des brûlures

    ces espaces nus
    abandonnés à l'écriture
    recomposent la préhistoire
    à la recherche du mouvement
    cette force chaude
    d'un sourire inachevé

    pendant ce temps
    baiser à blanc au bord du lit
    au bord de la route
    au bord du bord
    tandis qu'un vieux monde ergote
    à l'angle Gorki et Lafontaine
    le blues loin des oreilles indiscrètes

    emmitouflé dans les mythes artificiels
    l'oeil gitan
    à travers les barbelés
    veille
    au milieu

    reprenons à partir de la blessure
    qu'un matin embué invite
    entre deux draps ivres
    le corps en friche
    embaumé de soleil
    de chocolat fondant
    accompagné de frites-sauce-fromage
    octroyées par le ministère
    de la tourmente fédérative

    forcément
    les roses ont le mal du tendre
    quand le bonbon ne fond pas

    mais tout ceci n'est qu'un oeil
    dans l'oeil de l'autre
    quand parler de l'amour
    et d'une tête croche
    c'est comme frôler un voyage
    lorsque la bouche largue ses amarres
    sur une vieille peau

    en regard de nos mains recueillies
    tous les yeux
    ont suivi
    la silhouette du silence
    vers des ombres à rayures d'enfants sales
    pillés par les jeux des absents
    images brûlées
    devenues pays
    et vastes saisons

    cette vision engendre un printemps féroce
    dans le ventre des coutumes
    ses formes bohémiennes
    promises à la torture
    à travers les lieux tièdes
    de la chair

    il se peut qu'une voix
    à tête chercheuse prononce
    une tonne de briques
    sur les braguettes magiques
    qui en ont assez de languir
    au pied de l'escalier

    tout ça se ramasse à la cuillère
    au cours d'un brunch menstruel
    arôme de noix
    de camomille et de thé glacé
    bouillie avortée dans des assiettes
    plaquées or
    flanquées de fourchettes en plastique

    oedème aux yeux
    qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
    sinon excrémenter des figures de style
    et "sniffer" des bulles
    comme des éponges naissantes

    ce bluff quotidien s'assoupit
    dans le journal intime du matin
    et les nouvelles croupissent
    sous le choc des odeurs événementielles

    alors
    sonne l'heure de la débâcle

    _______________________

    INCIDENCES

    Couchée dans le duvet de l'automne
    je crie en silence
    sous la pluie verte et sourde
    mon corps détrempé ramollit
    et que viennent les mouches
    braconner sur les restes
    de ma folie

    entourez-moi de vos bruits d'ailes
    enterrez-moi comme un hasard
    jusqu'à la prochaine repousse

    dans ce "nowhere" solitaire
    des séances imaginaires
    sous les caresses géniales
    déclenchent
    l'ondulation sauvage
    électrique

    pour l'amour de l'amour
    cette vague s'abandonne
    aux gémissements des sources
    mystère de la pluie
    et des vents millénaires

    enchaîné
    au chant usé
    des cris mâles
    le temps s'agenouille
    criblé de souvenirs
    qu'un printemps fébrile
    étale
    sur les draps livrés au désir

    saisir l'idole au bout de l'onde
    en faire jaillir l'écume
    de mes promenades solitaires
    suppliant la rigidité des rocs
    jusqu'au calme définitif

    je ne crois pas à la fin du monde
    mais je suis polie
    quand vient le temps de crever l'absence
    dans la rondeur du paysage

    sur le coeur sanglé de métal
    et de cuir
    mes mains excessives peignent
    des mémoires
    pour l'émouvance
    fabriquée vraie
    tout près du loin
    territoires exagérés
    lorsque la silhouette se penche
    doucement
    sur l'infime

    en apparat de mots-vampires
    les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
    épuisée
    sur les dalles fleuries
    feux et vertiges aux fibres

    le corps errant
    dans les secrets de l'autre nuit
    je m'abîme sous-cutanée
    sous la pulsion d'ancêtres
    symboliques

    une à l'infini
    dans le clapotis des lumières
    la couleur de l'hiver
    expire
    esquisse transparente
    et blessure d'or

    programmés au cul du jour
    les doigts immobiles
    essoufflés

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    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    St-Jérôme (Québec) Canada
    Dépôt légal / premier trimestre 1991
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-9802204-O-X
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    Aproximadamente 70.272 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    DEUXIÈME PARTIE

    Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
    aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée aux mercredis, était en
    train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
    possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
    aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui
    quand elles sont conviées à des «séries» par une maîtresse de maison,
    ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
    quand ils ont un moment et le désir de sortir; elles, au contraire, se
    privent par exemple de la première soirée et de la troisième,
    s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la
    deuxième et la quatrième; à moins que leurs informations ne leur ayant
    appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne
    suivent un ordre inverse, alléguant que «malheureusement la dernière
    fois elles n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait combien
    il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques et de quelle façon
    elle arriverait à en avoir un de plus, sans pourtant paraître
    s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
    revenir, pour lui donner quelques indications. «Oh! Madame Bontemps,
    je vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
    de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas venue
    jeudi dernier… Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
    même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez
    pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
    gâteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
    saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en direz des
    nouvelles.–Au contraire, ça a l'air délicieux, répondait Mme
    Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
    n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
    vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
    éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
    m'adresse souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
    pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
    bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
    plus ultra_.–Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?–Je
    ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
    un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
    comme vous.–Vous allez me trouver indiscrète, Odette, mais
    j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
    Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y
    a-t-il pas un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel elle
    est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt était
    microscopique.–Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
    pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
    tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien.» Et elle
    insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
    épousé un homme comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
    trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je
    ne suis pas intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais
    il n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata, s'écriait Mme
    Bontemps, vous pas intelligente!–En effet je me disais: «Qu'est-ce
    que j'entends?» disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
    que mes oreilles m'aient trompé.–Mais non, je vous assure, disait
    Odette, je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
    de préjugés, vivant dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
    demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu cher
    baronet?» lui disait-elle.–Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps!
    Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
    femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!… Tenez,
    madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
    ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: «_Lohengrin_?
    Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c'est
    tordant.» Hé bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
    des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
    gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez. Voyons,
    monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
    raison?–Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
    peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
    être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
    de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.–A propos de Mme
    Verdurin demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y
    aura mercredi chez elle?… Ah! je me rappelle maintenant que nous
    avons accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
    pas dîner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
    Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
    pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.–Je vais vous le
    dire, répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
    c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
    organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
    Patronne, et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est
    très accueillante. Mais je comprends très bien votre sensation, ce
    n'est jamais agréable de se trouver la première fois en pays perdu.–Vous
    pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann.
    Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
    même si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
    yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
    trois à causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
    plus.» Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique car
    Mme Bontemps demandait: «Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
    huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
    moins?–Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
    ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
    égal d'attendre jusque-là…» Mais Mme Bontemps ne semblait pas
    séduite par cette proposition d'ajournement.

    Bien que les mérites spirituels d'un salon et son élégance soient
    généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
    puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
    acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur
    ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur
    esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
    comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître
    avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est
    d'aggraver la tendance qu'à partir d'un certain âge on a à trouver
    agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour
    d'esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet
    âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
    originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
    sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une
    femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
    intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais
    dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre et approuver ce
    qu'est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé
    agréablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse;
    c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
    d'Odette, se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'est ridicule
    de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
    qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une bonne femme,
    très spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui raconter des
    histoires qui la faisaient «tordre», parce qu'elle ne les connaissait
    pas et que d'ailleurs elle «saisissait» vite, aimant à flatter et à
    s'amuser. «Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
    demandait Mme Swann à Mme Cottard.–Oh! vous savez que mon mari est
    un sage; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
    passion.» L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
    «Laquelle, madame?» demandait Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme
    Cottard répondait: «La lecture.–Oh! c'est une passion de tout
    repos chez un mari! s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
    satanique.–Quand le docteur est dans un livre, vous savez!–Hé
    bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup…–Mais
    si!… pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
    reviendrai au premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
    vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
    Verdurin sera éclairé à l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
    police particulière, mais d'une autre source: c'est l'électricien
    lui-même, Mildé, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
    Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un
    abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
    D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
    fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le
    téléphone posé chez elle! Elle peut faire une commande à un
    fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
    intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant
    l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez
    moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
    Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. Allons,
    Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
    charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
    faire du joli, je vais être rentrée après mon mari!»

    Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir goûté à ces
    plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être
    l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
    Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
    laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait annoncé:
    «On ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors, vraiment, vous
    partez? Hé bien, _good bye!_» Je sentais que j'aurais pu rester sans
    rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'était pas seule
    à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situés sur cette
    route battue des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
    départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
    par où il eût fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite était
    atteint, Gilberte saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
    n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
    Mme Cottard, fait d'emblée, de prime abord, la conquête de Mme
    Verdurin. «Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
    vue faire «autant de frais», que vous ayez
    ensemble des atomes crochus.» Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
    comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
    cette incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je croyais à
    la base de l'ennui qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès de
    moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
    Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais décidé pour toujours de ne
    plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
    conçue dans le même sens. Seulement à moi-même pour me donner courage
    je ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de jours. Je
    me disais: «C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
    j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la séparation moins
    difficile à réaliser, je ne me la présentais pas comme définitive.
    Mais je sentais bien qu'elle le serait.

    Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout
    l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
    malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la
    souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
    passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
    ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
    je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du 1er
    janvier pour m'écrire: «Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
    venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
    vous voir.» Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut
    probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la
    croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
    soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui
    sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris,
    les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
    qui préserve les individus–et parfois les peuples–non du danger
    mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui
    dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être
    brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondée, soutient
    l'amoureux qui compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
    je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de la
    souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à celle qu'on aime
    encore, on lui prête une série de pensées–fussent-elles
    d'indifférence–une intention de les manifester, une complication de
    vie intérieure où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
    aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
    se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
    anticiper dès ce 1er janvier-là ce que j'eusse ressenti celui d'une
    des années suivantes, et où l'attention, ou le silence, ou la
    tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
    inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à
    chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
    moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu
    tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en
    elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de
    départ; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
    appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à
    l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
    1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivât cette lettre de
    Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés
    par l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 4 janvier,
    j'espérais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
    suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à ce qu'ayant été
    moins sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
    j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année.
    Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner
    d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de
    morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi–et
    ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
    est quelquefois fait de contraires–l'espérance que j'avais de
    recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi l'image de
    Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
    sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
    possibilité immédiate d'une réconciliation avait supprimé cette chose
    de l'énormité de laquelle nous ne nous rendons pas compte–la
    résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur
    assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans
    recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
    régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le
    considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de
    l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
    renoncement.

    A cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la
    caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu
    à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
    m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée
    chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon
    amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise
    humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances
    que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait
    rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
    cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
    c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé
    continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la
    diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta
    pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être
    sinon créé, du moins su rendre plus aigu.

    Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
    déçues mes espérances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
    supplémentaire qui avait accompagné leur déception une fois calmée, ce
    fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui recommença. Ce qu'il y avait
    peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même
    l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
    chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
    travaillais à les rendre impossibles en créant peu à peu, par la
    séparation prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, mais
    ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. C'était à un long et
    cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
    m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement de ce
    que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour
    l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
    n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le regretterait, et
    que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
    vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
    trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
    resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais
    pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
    Et sans doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu à ne plus
    la voir, à moins d'une demande formelle d'explications, d'une complète
    déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
    chance de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
    je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que l'année
    précédente, quand passant tous mes après-midi avec elle, selon que je
    voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en
    ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
    une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre Gilberte,
    mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
    j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et desquels il me
    fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et
    seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte–c'était
    du moins alors ma manière de penser–qu'on est toujours
    détaché des êtres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
    leur nom, pourra dans l'avenir renaître, aurait même pu, même dans le
    passé, naître pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
    l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
    y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
    à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la
    connaissance en ces matières étant intermittente et ne survivant pas à
    la présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
    Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que mon
    imagination pût encore se le représenter clairement, certes il eût été
    temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu à peu, que sa
    venue était sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
    Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
    ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
    d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
    résolution, la démarche que je fais est une démarche suprême. Je vous
    vois pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.» A quoi
    bon? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte une indifférence que,
    sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout ce qui
    n'était pas elle? La dernière fois! A moi, cela me paraissait quelque
    chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait
    sans doute autant d'impression que ces lettres où des amis demandent à
    nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
    ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
    avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
    jour est élastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
    celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude le remplit.

    D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne m'aurait pas
    entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
    nos oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
    parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à
    traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à mon
    amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
    espèce de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
    chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il
    faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu
    se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
    raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
    opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
    laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
    Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
    semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait à
    ceux qui écoutaient qu'une image insane ou médiocre, sera par eux
    proclamé chef-d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
    Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne peuvent être
    brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent; et c'est quand il ne
    se souciera plus d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail
    venu d'un autre côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait
    pas, ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
    utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
    et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette démarche que
    mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
    grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en eût été
    augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
    m'aidait, par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
    en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
    tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de vive
    voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
    il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
    qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien
    ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui dut lui
    laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. Chaque fois que
    j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
    Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
    sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat de ma
    réserve en me donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un
    double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là
    ma pénible et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon insu
    interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu
    moins de plaisir à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
    dignement résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
    qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
    de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
    service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
    pas pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
    (comme nous), nous causent, à point nommé, tant de mal. Il est vrai
    que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
    amour, ils sont loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
    pour habitude l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de
    tout défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
    personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
    Cottard, car la dernière, c'est la personne que nous aimons et la
    première, c'est nous-même.

    Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
    m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre
    directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette
    correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
    semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le
    plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir
    ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
    d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
    préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on
    renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui
    à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On
    dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
    comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais
    cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si
    difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je
    le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu
    croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer,
    parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
    croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
    de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
    fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais
    peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais
    pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
    la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la
    possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui
    paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si
    peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu
    pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que
    ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont
    on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
    d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma
    résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
    années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je
    pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
    j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me
    répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
    l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
    me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt
    rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer
    précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par
    le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à
    continuer ma lettre.

    Si, au moment de quitter Mme Swann quand son «thé» finissait, je
    pensais à ce que j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
    allant, avait eu des pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
    «petite inspection», elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann
    sur les meubles nouveaux, les récentes «acquisitions» remarquées dans
    le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
    nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'hôtel
    de la rue Lapérouse, notamment ses animaux en matières précieuses, ses
    fétiches.

    Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vénérait le mot «tocard»–lequel
    lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
    précisément les choses que quelques années auparavant elle avait
    trouvées «chic»–toutes ces choses-là successivement avaient suivi
    dans leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
    chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
    lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton semés sur
    les cheminées et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
    goût lui avait conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre
    artiste, dans le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs encore
    peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
    possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
    l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
    siècle; et les coussins que, afin que je fusse plus «confortable», Mme
    Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de
    bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
    Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
    «Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
    au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille»
    (sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un
    livre, le goût d'en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à
    faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée
    de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
    prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à dire à propos de
    tout: c'est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe), elle redoutait
    pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
    toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
    transes qu'ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann,
    maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. La vue lucide
    de certaines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
    celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'était
    plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
    ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de
    peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
    seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
    prélassait, s'ébattait avec un tel air de bien-être, de
    rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
    semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d'un
    cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le «tub» et le
    «footing», pour contenter les exigences de sa physionomie et les
    raffinements de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
    passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté, et qu'elle
    eût été plus triste de voir brûler la _Joconde_ que des «foultitudes»
    de personnes qu'elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
    ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès
    d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
    Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil,
    chacun eût été bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
    Verdurin par exemple, elle passât pour bête. A cause de cette vivacité
    d'esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des
    femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'était toujours en
    cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire
    auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
    d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
    sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
    l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus tendre, surtout si
    celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait:
    «On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
    assure.»

    Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était
    Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté
    Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
    longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins
    qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait
    engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
    frais, reposé, et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux
    cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre
    rose animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
    semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement
    consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était
    enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un
    «caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus–qui
    pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et
    impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant des
    années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé
    tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
    journalier, informe et charmant–avait appliqué ce type fixe, comme
    une jeunesse immortelle.

    Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
    faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique
    et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
    chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
    daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la
    jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle,
    semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une
    conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux
    pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et
    l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
    à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
    non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en
    elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un
    artiste, son «caractère», mais que, comme femme, elle trouvait des
    défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
    une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée
    parce que c'était exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
    Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
    mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de
    bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du
    Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
    remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
    mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui
    trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur
    le livre saint où est déjà tracé le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
    «Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle
    fît autrement.»

    Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de
    retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
    était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière
    par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait
    abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants
    factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois,
    mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant
    des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait
    rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour
    toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair
    que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse
    «tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
    dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si
    longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air
    d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne
    reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient
    cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
    comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression
    humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et
    vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes
    détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
    vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
    avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
    assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à
    l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
    quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
    sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une
    signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode,
    était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle
    noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
    encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
    fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
    entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
    le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
    entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
    portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords
    eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate–de cet «écossais»
    auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les
    tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
    cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière
    nouveauté–était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût
    voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces
    «brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
    «durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
    comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
    toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes
    différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de
    Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
    une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une
    illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient
    circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres
    plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par
    la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
    enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble–peut-être parce
    que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
    à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des
    années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
    particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus
    différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
    pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était
    entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
    d'une civilisation.

    Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait
    sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je
    pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de
    quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
    velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
    point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la
    maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
    après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et
    d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était
    bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches
    avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait
    dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une
    humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve
    suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras
    avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire
    des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à
    ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité
    pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de
    désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
    que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
    les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
    saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent,
    des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de
    rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel
    dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence
    antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne
    boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache
    cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel
    délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air–n'ayant
    sans cela aucune justification possible–de déceler une
    intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
    répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison,
    d'un vœu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
    bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin
    noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules,
    faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe
    «aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible
    d'être un costume, et en insinuant sous la vie présente comme une
    réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme
    Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et
    si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs
    de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme
    elles, vêtues de Sweaters.»

    Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
    prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann
    en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis
    spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour
    après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
    vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et
    cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
    aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par
    quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas
    attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
    d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en
    se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
    serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
    on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
    pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel
    point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse
    ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
    être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
    celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule
    maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
    anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté
    d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le
    souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui,
    dans la réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
    déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut
    arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre
    aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on
    aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les
    paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
    les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
    que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
    que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais
    sans me l'avouer, la reposante douceur.

    D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et
    d'isolement peut avoir de pénible, le devient de moins en moins pour
    une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir,
    cette idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
    que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
    lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
    progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
    journées où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans
    interruption, sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
    mes affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée.
    Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer
    guéri. La résignation, modalité de l'habitude, permet à certaines
    forces de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que j'avais
    pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
    Gilberte, avaient été portées depuis lors à une puissance
    incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe à se
    prolonger, est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles nous
    nous concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
    que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
    pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où
    l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
    attendre le résultat du traitement et quand déjà on s'est habitué à
    lui, qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
    habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
    mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
    comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en comprenant qu'il
    était encore possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
    lendemain; je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant
    son dîner.

    Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet
    que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
    avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
    jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
    Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
    sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
    trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
    ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
    songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
    Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
    en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
    ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
    pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
    semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
    envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
    eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
    l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
    adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
    coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
    connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
    de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
    billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
    chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
    la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
    comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
    habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
    le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
    reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
    direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
    quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
    causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
    la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
    étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
    traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
    élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
    par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
    comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
    elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
    ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
    «Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
    père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
    partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
    pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
    le soir, de cet air confidentiel?

    Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
    avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
    Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
    cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
    faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
    moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
    voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
    pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
    rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
    avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
    fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
    fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
    fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
    de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
    obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
    une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
    dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
    D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
    ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
    évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
    avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
    transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
    assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
    posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
    le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
    vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
    aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
    bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
    par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
    échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
    une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
    que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
    lieu aux réactions les plus amères.

    Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
    Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
    les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
    malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
    les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
    plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
    retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
    Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
    plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
    été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
    souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
    pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
    qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
    chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
    suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
    veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
    contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
    m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
    conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
    combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
    est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
    n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
    ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
    Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
    je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
    l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
    contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
    efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
    autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
    l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
    finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
    mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
    comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
    dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
    En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
    sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
    changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
    les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
    inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
    continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
    Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
    passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
    demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
    le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
    complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
    Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
    avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
    notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
    cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
    malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
    ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
    souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
    revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
    J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
    chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
    voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
    manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
    refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
    n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
    les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
    encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
    ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
    aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
    aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
    avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
    souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
    Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
    au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
    généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
    Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
    l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
    celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
    probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
    que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
    à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
    vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
    toujours tournée vers moi.

    Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
    il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
    la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
    phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
    En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
    diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
    infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
    notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
    l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
    des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
    tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
    d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
    complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
    l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
    de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
    convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
    le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
    de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
    cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
    Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
    fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
    bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
    entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
    l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
    l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
    malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
    ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
    souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
    que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
    nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
    cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
    témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
    sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
    un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
    lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
    par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
    d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
    n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
    cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
    n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
    à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
    celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
    années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
    négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
    l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
    tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.

    Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
    nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
    méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
    concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
    par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
    nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
    nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
    cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
    aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
    accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
    même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
    ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
    cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
    nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
    cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
    croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
    eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
    très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
    que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
    indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
    tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
    qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
    aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
    aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
    certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
    jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
    manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
    décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
    suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
    s'évanouît.

    En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
    tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
    peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
    pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
    une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
    plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
    homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
    dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
    mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
    agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
    mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
    ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
    rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
    espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
    me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
    il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
    peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
    saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
    refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
    mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
    rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
    reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
    m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
    dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
    rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
    mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
    sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
    étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
    ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
    ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
    je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
    Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
    rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
    me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
    moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
    moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
    conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
    éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
    évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
    auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
    «Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
    telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
    j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
    autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
    tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
    maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
    que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
    notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
    n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
    détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
    puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
    aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
    calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
    moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
    esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
    sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
    souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
    propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
    l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
    de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
    leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
    qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
    de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
    désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
    la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
    lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
    souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
    je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
    que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente–même
    d'attente inavouée–dans lequel ils vivent se transforme de
    lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
    premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
    suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
    bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
    d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
    nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
    nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
    après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
    d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
    attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
    souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
    avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
    première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
    La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
    survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
    pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
    que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
    femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
    nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
    naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.

    Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci pour me faire
    cesser complètement mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus
    tardive, n'était pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
    tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
    souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues,
    pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
    m'avaient été si précieux au début. Mais la raison de l'efficacité du
    premier faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
    visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé. La distraction
    ne m'eût été utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
    la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des intérêts,
    des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
    conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent alors
    une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranché
    à l'amour qui occupait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir,
    à faire croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui
    n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments nouveaux
    introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
    plus en plus grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je
    me rendais compte que c'était la seule manière de tuer un amour et
    j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
    faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de la
    certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
    raison que je donnais maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon
    refus de la voir, c'était une allusion à quelque mystérieux
    malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
    et sur lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait des
    explications. Mais, en fait, jamais, même dans les relations les plus
    insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
    correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
    incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et qui est
    trop heureux de sentir par là qu'il possède– et de garder–la
    maîtrise et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
    de même dans des relations plus tendres, où l'amour a tant
    d'éloquence, l'indifférence si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas
    mis en doute ni cherché à connaître ce malentendu, il devint pour moi
    quelque chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre. Et il
    y a dans ces situations prises à faux, dans l'affectation de la
    froideur, un sortilège qui vous y fait persévérer. A force d'écrire:
    «Depuis que nos cœurs sont désunis» pour que Gilberte me répondit:
    «Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous», j'avais fini par me
    persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours: «La vie a pu changer
    pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes», par désir
    de m'entendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
    est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
    changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
    n'était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie
    finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
    j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé
    et dont l'existence désormais tacitement reconnue par le silence
    qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
    Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition. Elle-même adopta
    mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
    d'État qui est reçu reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
    d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
    Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du temps où nous nous
    connûmes durera», elle ne manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
    séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
    seront toujours chères» (nous aurions été bien embarrassé de dire
    pourquoi «la vie» nous avait séparés, quel changement s'était
    produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
    dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
    de sucre d'orge des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire ces mots:
    «J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
    des souvenirs», je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que
    je parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque
    oublié, de cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
    penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de plus
    tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
    voir. Les lettres de Gilberte avaient la délicatesse de celles que
    j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques
    apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.

    D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
    comme elle me devenait moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient
    plus assez de force pour détruire dans leur retour incessant la
    formation du plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je
    regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
    diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
    m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
    déjà presque oubliée. On construit sa vie pour une personne et quand
    enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
    pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle.
    Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour
    moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à
    Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à ces
    visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
    quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du reste à
    y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était pour rien.

    Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
    glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
    qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
    des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous
    le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
    tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
    avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver plus
    persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de
    la saison n'avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces
    semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi
    dans ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
    plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant
    au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
    préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des
    anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
    châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
    dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
    séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le
    boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme
    renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
    contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
    par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les
    lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la
    précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m'en
    souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
    qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
    neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la
    maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
    «symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
    rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
    naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était plus
    sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
    espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
    fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
    Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
    feuille, aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
    de Tansonville.

    Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. Son souvenir
    risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
    Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
    visites à Mme Swann, je les espaçai encore et cherchai à la voir le
    moins possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter
    Paris, me concédai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
    étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
    déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
    pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on appelait
    alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
    connaissaient que de nom, le «Club des Pannés», j'obtins de mes
    parents que le dimanche–car je n'étais pas libre en semaine à
    cette heure-là–je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une
    heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
    jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez
    des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
    guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
    petite rue par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à
    franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure où beaucoup
    de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu
    nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
    coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
    plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme Swann
    apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours
    différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
    déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète
    irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
    nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite
    l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
    la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur noire
    ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque
    mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette
    femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
    elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût
    approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité
    de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
    différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière,
    grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte.
    Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
    encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
    son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette–dussent
    des passants vulgaires ne pas l'apprécier–était la plus
    élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis,
    naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
    complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe
    de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle
    n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de
    se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
    suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle
    tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par
    moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
    et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet
    inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle
    faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les
    hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
    l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes,
    un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à
    leur amie comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre,
    ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et
    juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
    pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son
    apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée
    si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner; elle
    semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa
    promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
    de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
    l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
    donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
    D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des
    rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette
    était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique,
    les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
    sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore
    que les fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le trouble
    nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
    ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
    clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
    mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne à
    obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
    ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût
    bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
    étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au
    col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin
    pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée
    à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même
    le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
    pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
    Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good morning» en souriant.
    Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
    lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
    comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse:
    car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même
    ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
    garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails
    d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces
    parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins,
    bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
    dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras je voyais, je
    regardais longuement par plaisir ou par amabilité, quelque détail
    exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve
    habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
    travaillée que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
    d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à
    quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
    grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
    d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein
    ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

    Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
    l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin à elle, c'était–pour
    ces gens qui ignoraient ses habitudes de «footing»–qu'elle fût
    venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que, dès le mois de mai,
    on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soigné, la
    livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
    comme une déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria à
    huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
    démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cédé à une curiosité, de
    commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces
    souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l'admiration
    un peu scandalisée d'une suite qui n'ose formuler une critique,
    sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant
    pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
    Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine sorte
    de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
    toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
    parlantes aux yeux et à l'imagination des «pannés». Ceux-ci auprès
    d'une grande dame plus simple, plus facile à confondre avec une
    petite bourgeoise, moins éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
    sentiment de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
    devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
    elles-mêmes frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
    entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
    habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
    naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres êtres selon
    qu'ils sont plus ou moins initiés à ces habitudes du luxe: de sorte
    que (la grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
    découvrent chez les autres, étant toute matérielle, facile à
    constater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
    mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même manière
    qu'elles lui sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement, à
    première vue, sans appel. Peut-être cette classe sociale particulière
    qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
    l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
    classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
    puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
    faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
    dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
    richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
    artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
    sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
    même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
    faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
    condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
    perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
    c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
    Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
    du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
    rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
    anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
    plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
    qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
    permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
    conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
    audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
    suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
    faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
    comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
    personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
    commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
    avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
    à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
    autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
    mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
    répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
    sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
    disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
    je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
    ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
    mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
    «Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
    Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
    pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
    vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
    Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
    plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
    faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
    comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
    ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
    adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
    s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
    inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
    que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
    moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
    lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
    saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
    galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
    les noms, célèbres pour le public–Antoine de Castellane, Adalbert
    de Montmorency et tant d'autres–étaient pour Mme Swann des noms
    familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie–la
    longévité relative–est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
    sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si
    longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause
    de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois
    que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
    entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
    ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
    berceau de glycines.

    …

    J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de
    Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère pour
    Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
    c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les
    cathédrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
    disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
    certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
    puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
    peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire
    penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
    revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces
    associations, cet amour comme s'il était au contraire spontané et
    venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme.
    Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
    temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
    Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant
    d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
    anciens que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors
    ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce
    temps-là. Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà presque entièrement
    par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
    fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
    exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j'entendis à
    Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La famille du
    directeur du ministère des Postes.» Or (comme je ne savais pas alors
    l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
    aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
    celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
    longtemps, à être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
    repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
    père, relativement à la famille du «directeur du ministère des
    Postes». Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
    générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales
    de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
    mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que
    c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa
    force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de
    nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre
    ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de
    nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
    dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand
    toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
    Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres
    regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli
    seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
    fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
    souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
    qu'il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de
    la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu,
    s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
    plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
    «directeur au ministère des Postes») n'avaient été soigneusement
    enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque
    Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
    introuvable.

    Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
    plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette fois, au contraire, parce
    qu'à Balbec l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
    Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
    obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus en plus
    indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude,
    c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de
    l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
    elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfiniment. Chaque
    jour depuis des années je calquais tant bien que mal mon état d'âme
    sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel on
    m'apportait le matin un petit déjeuner différent de celui de Paris ne
    devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon amour pour
    Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la sédentarité
    immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
    changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme la première sortie
    d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
    est guéri.

    Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
    le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
    il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
    près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
    lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
    spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
    s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
    départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
    qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
    était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
    où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
    semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
    parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
    nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
    promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
    d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
    spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
    dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
    que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

    Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
    choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
    supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
    «présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
    de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
    d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
    passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
    et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
    nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
    dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
    et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
    où l'artiste s'est abstrait pour créer.

    Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
    part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
    car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
    encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
    desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
    sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
    familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
    toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
    décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
    dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
    j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
    ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
    amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
    parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
    s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
    chemin de fer ou l'érection de la Croix.

    Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
    l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
    objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
    commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
    que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
    serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
    même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
    mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
    l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
    environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
    semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
    d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
    de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
    remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
    j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
    dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
    que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
    Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
    soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
    malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
    jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
    pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
    Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
    Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
    jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
    laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
    suprême, au lieu de l'y chercher.

    Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
    différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
    présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
    m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
    refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
    qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
    «L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
    grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
    de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
    de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
    comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
    bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
    réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
    plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
    ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
    ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
    de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
    appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
    connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
    marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
    possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
    conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
    croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
    Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
    fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
    tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)