Categoria: French

  • Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Aproximadamente 2.108 palavras.

    Huguette Bertrand

    DANS LE FONDU DES MOTS

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Zone de tendresse
    libertés permises
    si tant loin du corps
    une douceur fluide
    de l'aimante obscure
    ses paroles translucides
    répandues sur les noeuds
    troublants d'une blessure
    sur velours parfumé
    en ses songes repose
    inaltérée
    désir secoué
    par tant de baisers
    allés se rejoindre
    dans le tourbillon
    des mots rouges
    _______________________

    Ce carnage dans les mots
    suspendus sur le temps
    carnet rieur
    de tous nos maux
    accomplissent l'automne
    d'un présent à l'autre
    repasse dans la mémoire
    un vieux cri d'amour
    brisé s'enchaîne
    autour des formes
    courroux d'une chair
    pulse le sang
    les sens tendus

    10.10.00
    _________________________

    Sous un ciel écorché
    la mort ose
    devenir saison
    dépouillée se repose
    de ses soeurs frivoles
    surannées
    bouillonne sous l'écorce
    en ses sens
    épuisés

    cette morose
    ose la mort
    peu de chose
    à l'aurore

    19.10.00
    _____________________

    En un clin d'oeil
    les encres anéantissent la nuit
    d'un trait
    tracent des silences rouge sanguin
    au coeur des pierres
    au rythme des sens
    s'animent les formes
    dans un regard
    oppressé

    24.10.00
    _________________________

    Vie
    secrets
    ascension
    jusqu'au sommet des sens
    en plein désir
    en plein délire
    se consument
    dans le feu du poème
    ses frémissements

    25.10.00
    _________________________

    Assis sur le temps
    le coeur trempe dans l'attente
    étale sur le blanc
    des pensées brumeuses
    spontanées
    en mouvement

    25.10.00
    _________________________

    Étoilé
    l'automne fou
    en ces douces colères
    annonce un hiver sombre
    rage sage
    son innocence

    27.10.00
    _________________________

    Bel espoir
    dont les lèvres
    sont la pulpe de mes désirs

    29.10.00
    _________________________

    Faut-il s'en vouloir
    d'être là
    à crier des mots
    qu'on ne veut plus entendre
    passant par le noir des incertitudes
    collées sur le pavé d'un monde
    à fric à freak
    dans l'entre-deux langues
    la nôtre extensible
    à n'en plus finir de vivre
    mais toujours en cette langue
    du poème que nous sommes
    surprend nos moments fous
    exaltés
    en nos âmes harnachées
    par des silences mous
    persistants
    _________________________

    Rire rouge
    devant la lune folle
    poussière d'espace
    rôdeuse vieille rôdeuse
    allègrement se promène
    sur la voie des songes
    sous facettes multiples
    s'éprend des va-nu-coeurs
    épave flottante frivole
    sur la noirceur d'une page
    glisse entre les mots
    pose son regard unique
    sur le multiple
    reconnaît et recrée le monde
    à chaque instant

    31.10.00
    _________________________

    L'INNÉ DIT

    Cette ébauche m'a éveillée
    m'a emmenée par la main
    jusqu'aux murmures
    ses vibrations
    à travers le miroir d'une harmonie
    lourd trésor
    à peine délivré
    se déplie sur le tracé du feu
    suit le contour du corps
    au risque de brûlures
    effleure le gémissement de la vague
    contorsion du ciel en son ventre
    glisse sur les eaux trouble du désir
    emporté en son remous
    vers aussi loin
    que les distances qui les séparent

    14.11.00
    _________________________

    Des brins de nostalgies
    par vagues poudreuses
    emportent les espoirs
    vers de lointains lendemains
    sans lendemain
    vers des horizons spontanés
    aussitôt vus puis disparus
    vers d'interminables saisons
    que la vie égrène
    sur un fauteuil sur mesure
    à la mesure des recommencements
    sans demi-mesure
    ni le quart d'heure appréhendé
    ni l'instant d'après
    échoué sur le corps des mots
    en leur plus doux paysage
    entrevu au large
    par ce va-et-vient
    des gestes luxuriants

    18.11.00
    _________________________

    Enfants du Sud
    Enfants du Nord
    qui du dehors avez froid
    quand le dedans s'éprend d'un geste
    d'une parole unique
    venue dire
    je t'aime

    03.12.00
    _________________________

    DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES

    Séducteur le temps
    se joue des époques
    reprend sa marche
    secoue la soif
    en un respir redit le tendre
    refait les gestes
    posés sur l'affranchie

    vent doux
    vent d'âmes
    souffle sur l'immense
    grise le temps
    ses évidences

    04.12.00
    _________________________

    Un soupir moribond
    trainait sur la place
    de l'espoir
    respirait les échos
    d'un lointain plaisir
    incrusté dans l'âme
    de son présent
    toujours soupirait
    entre les attentes
    désordonnées

    04.12.00
    _________________________

    OSER BAS

    Je pense
    J'ose
    Je fais
    Je dis
    J'écris
    emportés par les tempêtes du Nord
    mes mots se dispersent
    entre silence et ombre
    en petits tas de cendres
    s'affaissent sur l'éphémère
    quelques braises encore
    veillent sur la folie des gestes
    improvisés

    05.12.00
    _________________________

    Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
    par mon unique fenêtre
    m'a montré des femmes de silence
    femmes de pluie
    marchent dans leur nuit
    voilées
    murmurent sans écho
    abandonnées dans leur regard
    clos

    07.12.00
    _________________________

    Il pleut des jours glacés
    sur un amas de mots effarouchés
    déployés sur l'aujourd'hui
    que demain rassemblera en un texte
    long comme l'hier

    16.12.00
    _________________________

    La dureté des pierres
    me prononce à chaque instant
    me porte vers les mots
    danse des mots sur les lignes
    danse sur ma toile
    débordent le cadre des tristesses
    toujours combattues
    dans l'amplitude du mouvement

    17.12.00
    _________________________

    À l'eau toit, là-haut
    sous une pluie d'étoiles
    quand la peur rebelle hurle ses maux
    défie les couleurs confuses
    délirante projette sur la toile
    l'infini d'un mouvement en pointillés
    que la main trace d'un instant à l'autre
    en ses durs silences
    parmi ses jeux de lumières incandescentes
    éclate
    marque le temps
    ce temps d'être là
    dans l'instant
    instant des recommencements

    17.12.00
    _________________________

    Les mots immobiles
    tracent mes silences
    sur le mouvement des choses tues
    mots tuant les maux
    couleur des mots
    au fil d'instants morts
    morts des maux
    mots des morts
    mortellement mots
    incarnés dans le mouvement
    des maux
    tus

    17.12.00
    _________________________

    Rage de vie
    rage de mots
    rage de couleurs
    répandue douce
    au coeur de l'événement
    reprend le geste
    refait les mots
    recrée la forme
    retour au cercle
    renaît la vie
    son mouvement
    ondulé

    18.12.00
    _________________________

    À coeur à corps perdu
    de l'oeil aux pieds
    par les deux bouts
    entre midi et quatorze heures
    courir pattes blanches
    derrière un lièvre
    trébucher sur le rêve des autres
    noyer ses peines dans l'eau remuante
    des désirs
    changer de cap
    s'asseoir sur une branche
    surveiller le temps
    se moucher de temps en temps
    semer des feux
    ça et là
    embrasser quatre chemins
    puis ensuite s'endormir
    entre les bras d'une étoile
    à mourir de rire
    dans un plume
    éphémère

    23.12.00
    _________________________

    Au rythme de la mémoire
    un long poème s'écrit
    sans fin épelle l'amour
    en d'intimes enlacements
    déposés dans l'écrin des jours
    d'images en musiques
    de musiques en paroles
    paroles assidues
    de connivence avec la terre brute
    ses arrogances
    ses manigances
    à la croisée des regards
    nus

    23.12.00
    _________________________

    Oui la vie
    ce long poème agité
    par le rouge et le noir des saisons
    reprend la clé s'ouvre la porte
    cherche la trace
    du temps recueilli
    se chuchote
    en mille mots
    transperce la peau
    jusqu'au coeur se faufile
    à travers pulsations
    inédites

    25.12.00
    _________________________

    Dans l'obscurité
    j'avance dans mes pas bleus
    sans trahir la lumière autour
    traces d'argile
    sur les silences
    en nos chairs s'abreuvent
    à la source des désirs
    éclatés en sanglots
    coulent sur la dure
    emplissent les murs de mille voix
    par vagues et chuchotements
    d'une caresse se conjuguent
    aux embrassements des lendemains
    effrayés

    25.12.00
    _________________________

    En ses doux murmures
    me convie à la table des silences
    durs silences
    en son poème
    dévoilés

    à la frontière
    une caresse enserre l'obscur
    dépose en son centre
    un regard neuf

    25.12.00
    _________________________

    Avait-il mal à son monde
    poète qu'il était
    s'abreuvait à sa source
    en ses fibres
    par son sang l'écrivait
    l'oeil coquin
    souvent le buvait
    d'un verre à l'autre
    à travers ses larmes rieuses
    écrivit son long poème
    jusqu'à sa fin

    26.12.00
    _________________________

    Si loin
    le soleil s'abandonne
    dans le chaud regard de l'oeil
    que transpercent les mots
    les uns derrière les autres
    sans fin redisent
    l'amour en pointillés
    d'ébats en combats
    par le sang
    la vie l'écrit
    le boit le lie
    au dernier regard
    ennivré

    04.01.01
    _________________________

    Dans les veines
    d'un horizon glacé
    la substance des jours
    traîne sa longue plainte
    sur la langueur des solitudes
    verse le sang
    rougi au feu des amours
    sur la page
    incendiée

    04.01.01
    _________________________

    Ne tirez pas sur le poète
    il marche dans sa chair glaise
    entre les regards apaisés
    et les bouffées de silence
    que l'amour ému
    toujours remue
    jusqu'à l'ivre-mort
    mort ivre du vivant nonchalant
    toujours il marche
    dans sa glaise
    glaise de vie
    amour à vie
    amour à mort

    13.01.01
    _________________________

    Étendu blanc
    sur un long souffle
    l'hiver murmure des flocons
    à n'en plus finir
    s'attaque à nos endurances
    apprises par coeur
    quand déjà s'entend
    le ruissellement des sèves
    dans les veines d'avril
    sous la glace
    rompue

    17.01.01
    _________________________

    À bout de souffle
    le dernier mot
    s'écrase sur les phrases
    glisse dans les abysses du coeur
    sans retour givré dans la splendeur
    d'un instant mort d'amour

    c'était l'autre histoire
    une histoire imaginée
    dans le nu d'un instant
    une fièvre passagère
    un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
    un ciel incarné dans un corps bien né
    gémissante tendresse en corps accord
    perle douce perle rare
    d'une autre histoire
    ses mouvements
    passagers

    20.01.01
    _________________________

    En l'absence du désert
    j'ai longé l'avenue des échanges
    dans une ville étrangère
    j'accentuai mon pas
    sur une toile vierge offerte
    aux reflets du soleil
    emprisonnés dans la passion
    de mes gestes spontanés
    mouvements crépusculaires
    allés se noyer rebelles
    dans les fragrances de l'aube
    emportée dans le remous d'un horizon
    estompé

    29.01.01
    _________________________

    Désir au pair
    perdre l'idée
    l'idée des mots
    mots m'ont tuée
    tué le nous
    encore debout
    le bout de tout
    tout à l'envers
    retour autour
    d'un tour de taille
    entaille le verbe
    verborescence
    à sens unique
    nids d'hirondelles
    ne riront d'elle
    d'une aile à l'autre
    sauter des mots
    sauter des monts
    montée de vie
    via l'amour

    29.01.01
    _________________________

    Histoire de parole
    parole du sens
    sens en mouvement
    musique des mots
    mouvement rythmé
    cadence du corps
    d'accords brisés
    reprend son souffle
    retour aux sens
    remet les mots
    rejoint le sens
    son mouvement

    05.02.01
    _________________________

    Le temps ne m'aime plus
    le temps ne m'aime plus
    que dans l'éphémère des instants
    dérive d'instants sur l'âme fragmentée
    dérive les fragments sur les mots
    beauté mouvante d'une parole
    au-dessus de l'abyme
    prison de soie
    prison de chair
    assiégée par la vague
    d'une mer amoureuse
    son repli

    10.02.01
    _________________________

    Lui parler près du coeur
    murmurer en son centre
    ce doux temps
    cet espace
    à travers le silence
    à jamais
    poétique

    16.02.01

    _________________________

    Affaissée dans ses mots
    une femme sur un lit
    de désirs se replie
    quand l'esprit d'un oiseau
    de l'épaule s'évade
    d'une douce emprise
    des distances
    d'une parole
    à demeure en son être
    exposée
    au soleil des durées

    17.02.01
    _________________________

    L'AMER ARRIMÉ

    Charmes de chair de serpent
    rampant sur ses misères
    déployées sur le temps
    d'une nuit mensongère

    s'est dressée une barrière
    en mon coeur de métal
    faisant trève de tout mal
    que mon âme ne tolère

    excusez-la
    excusez-moi
    ça va oui merci
    et vous moi non plus
    s'arrime de vous à moi
    sans moi la détente
    s'abandonne la jouissance
    jouirez-vous non pas du tout
    tout à vous en mille bisous
    dans le délire du tout à nous

    18.02.01
    _________________________

    EN TOUT SENS

    Magnétique
    elle est sans cesse en mouvement
    elle bouge beau dans ses heures
    chaque instant la ramène
    sur le douillet du tendre
    son corps roule exalté
    dans les flammes du coeur
    trempé dans la gourmandise
    d'un regard neuf
    plonge dans le plaisir nu
    jusqu'au seuil de l'abandon
    s'accorde aux ondes de qui l'a vue
    à travers l'absolu de son infinitude

    20.02.01

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mars 2001
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-22-1
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
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    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
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    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

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  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le
    chargement fut mené à bonne fin. Le troisième pari du capitaine
    Nicholl était donc fort aventuré. Restait à introduire le projectile
    dans la Columbiad et à le placer sur l'épaisse couche de fulmi-coton.

    Mais, avant de procéder à cette opération, les objets nécessaires au
    voyage furent disposés avec ordre dans le wagon-projectile. Ils
    étaient en assez grand nombre, et si l'on avait laissé faire Michel
    Ardan, ils auraient bientôt occupé toute la place réservée aux
    voyageurs. On ne se figure pas ce que cet aimable Français voulait
    emporter dans la Lune. Une véritable pacotille d'inutilités. Mais
    Barbicane intervint, et l'on dut se réduire au strict nécessaire.

    Plusieurs thermomètres, baromètres et lunettes furent disposés dans le
    coffre aux instruments.

    Les voyageurs étaient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet,
    et, pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils
    emportaient une excellente carte de Beer et Moedler, la _Mappa
    selenographica_, publiée en quatre planches, qui passe à bon droit
    pour un véritable chef-d'œuvre d'observation et de patience. Elle
    reproduisait avec une scrupuleuse exactitude les moindres détails de
    cette portion de l'astre tournée vers la Terre; montagnes, vallées,
    cirques, cratères, pitons, rainures s'y voyaient avec leurs dimensions
    exactes, leur orientation fidèle, leur dénomination, depuis les monts
    Doerfel et Leibniz dont le haut sommet se dresse à la partie orientale
    du disque, jusqu'à la _Mare frigoris_, qui s'étend dans les régions
    circumpolaires du Nord.

    C'était donc un précieux document pour les voyageurs, car ils
    pouvaient déjà étudier le pays avant d'y mettre le pied.

    Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse à
    système et à balles explosives; de plus, de la poudre et du plomb en
    très grande quantité.

    «On ne sait pas à qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes ou
    bêtes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! Il
    faut donc prendre ses précautions.

    Du reste, les instruments de défense personnelle étaient accompagnés
    de pics, de pioches, de scies à main et autres outils indispensables,
    sans parler des vêtements convenables à toutes les températures,
    depuis le froid des régions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone
    torride.

    Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expédition un certain
    nombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espèces, car il ne
    voyait pas la nécessité d'acclimater dans la Lune les serpents, les
    tigres, les alligators et autres bêtes malfaisantes.

    «Non, disait-il à Barbicane, mais quelques bêtes de somme, bœuf ou
    vache, âne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient
    d'une grande utilité.

    –J'en conviens, mon cher Ardan, répondait le président du Gun-Club,
    mais notre wagon-projectile n'est pas l'arche de Noé. Il n'en a ni la
    capacité ni la destination. Ainsi restons dans les limites du
    possible.

    Enfin, après de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs
    se contenteraient d'emmener une excellente chienne de chasse
    appartenant à Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force
    prodigieuse. Plusieurs caisses des graines les plus utiles furent
    mises au nombre des objets indispensables. Si l'on eût laissé faire
    Michel Ardan, il aurait emporté aussi quelques sacs de terre pour les
    y semer. En tout cas, il prit une douzaine d'arbustes qui furent
    soigneusement enveloppés d'un étui de paille et placés dans un coin du
    projectile.

    Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prévoir
    le cas où l'on accosterait une portion de la Lune absolument stérile.
    Barbicane fit si bien qu'il parvint à en prendre pour une année. Mais
    il faut ajouter, pour n'étonner personne, que ces vivres consistèrent
    en conserves de viandes et de légumes réduits à leur plus simple
    volume sous l'action de la presse hydraulique, et qu'ils renfermaient
    une grande quantité d'éléments nutritifs; ils n'étaient pas très
    variés, mais il ne fallait pas se montrer difficile dans une pareille
    expédition. Il y avait aussi une réserve d'eau-de-vie pouvant
    s'élever à cinquante gallons [Environ 200 litres.] et de l'eau pour
    deux mois seulement; en effet, à la suite des dernières observations
    des astronomes, personne ne mettait en doute la présence d'une
    certaine quantité d'eau à la surface de la Lune. Quant aux vivres, il
    eût été insensé de croire que des habitants de la Terre ne
    trouveraient pas à se nourrir là-haut. Michel Ardan ne conservait
    aucun doute à cet égard. S'il en avait eu, il ne se serait pas décidé
    à partir.

    «D'ailleurs, dit-il un jour à ses amis, nous ne serons pas
    complètement abandonnés de nos camarades de la Terre, et ils auront
    soin de ne pas nous oublier.

    –Non, certes, répondit J.-T. Maston.

    –Comment l'entendez-vous? demanda Nicholl.

    –Rien de plus simple, répondit Ardan. Est-ce que la Columbiad ne
    sera pas toujours là? Eh bien! toutes les fois que la Lune se
    présentera dans des conditions favorables de zénith, sinon de périgée,
    c'est-à-dire une fois par an à peu près, ne pourra-t-on pas nous
    envoyer des obus chargés de vivres, que nous attendrons à jour fixe?

    –Hurrah! hurrah! s'écria J.-T. Maston en homme qui avait son idée;
    voilà qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vous
    oublierons pas!

    –J'y compte! Ainsi, vous le voyez, nous aurons régulièrement des
    nouvelles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits
    si nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la
    Terre!

    Ces paroles respiraient une telle confiance, que Michel Ardan, avec
    son air déterminé, son aplomb superbe, eût entraîné tout le Gun-Club à
    sa suite. Ce qu'il disait paraissait simple, élémentaire, facile,
    d'un succès assuré, et il aurait fallu véritablement tenir d'une façon
    mesquine à ce misérable globe terraqué pour ne pas suivre les trois
    voyageurs dans leur expédition lunaire.

    Lorsque les divers objets eurent été disposés dans le projectile,
    l'eau destinée à faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et
    le gaz d'éclairage refoulé dans son récipient. Quant au chlorate de
    potasse et à la potasse caustique, Barbicane, craignant des retards
    imprévus en route, en emporta une quantité suffisante pour renouveler
    l'oxygène et absorber l'acide carbonique pendant deux mois. Un
    appareil extrêmement ingénieux et fonctionnant automatiquement se
    chargeait de rendre à l'air ses qualités vivifiantes et de le purifier
    d'une façon complète. Le projectile était donc prêt, et il n'y avait
    plus qu'à le descendre dans la Columbiad. Opération, d'ailleurs,
    pleine de difficultés et de périls.

    L'énorme obus fut amené au sommet de Stone's-Hill. Là, des grues
    puissantes le saisirent et le tinrent suspendu au-dessus du puits de
    métal.

    Ce fut un moment palpitant. Que les chaînes vinssent à casser sous ce
    poids énorme, et la chute d'une pareille masse eût certainement
    déterminé l'inflammation du fulmi-coton.

    Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures après, le
    wagon-projectile, descendu doucement dans l'âme du canon, reposait sur
    sa couche de pyroxyle, un véritable édredon fulminant. Sa pression
    n'eut d'autre effet que de bourrer plus fortement la charge de la
    Columbiad.

    «J'ai perdu », dit le capitaine en remettant au président Barbicane
    une somme de trois mille dollars.

    Barbicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon
    de voyage; mais il dut céder devant l'obstination de Nicholl, que
    tenait à remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre.

    «Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose à vous souhaiter,
    mon brave capitaine.

    –Laquelle? demanda Nicholl.

    –C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette façon, nous
    serons sûrs de ne pas rester en route.

    XXVI
    ——————–
    FEU!

    Le premier jour de décembre était arrivé, jour fatal, car si le départ
    du projectile ne s'effectuait pas le soir même, à dix heures
    quarante-six minutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit
    ans s'écouleraient avant que la Lune se représentât dans ces mêmes
    conditions simultanées de zénith et de périgée.

    Le temps était magnifique; malgré les approches de l'hiver, le soleil
    resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que
    trois de ses habitants allaient abandonner pour un nouveau monde.

    Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui précéda ce jour si
    impatiemment désiré! Que de poitrines furent oppressées par le pesant
    fardeau de l'attente! Tous les cœurs palpitèrent d'inquiétude, sauf
    le cœur de Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venait
    avec son affairement habituel, mais rien ne dénonçait en lui une
    préoccupation inaccoutumée. Son sommeil avait été paisible, le
    sommeil de Turenne, avant la bataille, sur l'affût d'un canon.

    Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui
    s'étendent à perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quarts
    d'heure, le rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette
    immigration prit bientôt des proportions fabuleuses, et, suivant les
    relevés du _Tampa-Town Observer_, pendant cette mémorable journée,
    cinq millions de spectateurs foulèrent du pied le sol de la Floride.

    Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivouaquait autour
    de l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appelée
    depuis Ardan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des
    tentes hérissaient la plaine, et ces habitations éphémères abritaient
    une population assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cités
    de l'Europe.

    Tous les peuples de la terre y avaient des représentants; tous les
    dialectes du monde s'y parlaient à la fois. On eût dit la confusion
    des langues, comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là, les
    diverses classes de la société américaine se confondaient dans une
    égalité absolue. Banquiers, cultivateurs, marins, commissionnaires,
    courtiers, planteurs de coton, négociants, bateliers, magistrats, s'y
    coudoyaient avec un sans-gêne primitif. Les créoles de la Louisiane
    fraternisaient avec les fermiers de l'Indiana; les gentlemen du
    Kentucky et du Tennessee, les Virginiens élégants et hautains
    donnaient la réplique aux trappeurs à demi sauvages des Lacs et aux
    marchands de bœufs de Cincinnati. Coiffés du chapeau de castor blanc
    à larges bord, ou du panama classique, vêtus de pantalons en cotonnade
    bleue des fabriques d'Opelousas, drapés dans leurs blouses élégantes
    de toile écrue, chaussés de bottines aux couleurs éclatantes, ils
    exhibaient d'extravagants jabots de batiste et faisaient étinceler à
    leur chemise, à leurs manchettes, à leurs cravates, à leurs dix
    doigts, voire même à leurs oreilles, tout un assortiment de bagues,
    d'épingles, de brillants, de chaînes, de boucles, de breloques, dont
    le haut prix égalait le mauvais goût. Femmes, enfants, serviteurs,
    dans des toilettes non moins opulentes, accompagnaient, suivaient,
    précédaient, entouraient ces maris, ces pères, ces maîtres, qui
    ressemblaient à des chefs de tribu au milieu de leurs familles
    innombrables.

    A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se précipiter sur
    les mets particuliers aux États du Sud et dévorer, avec un appétit
    menaçant pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui
    répugneraient à un estomac européen, tels que grenouilles fricassées,
    singes à l'étouffée, «fish-chowder [Mets composé de poissons
    divers.]», sarigue rôtie, opossum saignant, ou grillades de racoon.

    Mais aussi quelle série variée de liqueurs ou de boissons venait en
    aide à cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quelles
    vociférations engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les
    tavernes ornées de verres, de chopes, de flacons, de carafes, de
    bouteilles aux formes invraisemblables, de mortiers pour piler le
    sucre et de paquets de paille!

    «Voilà le julep à la menthe! criait l'un de ces débitants d'une voix
    retentissante.

    –Voici le sangaree au vin de Bordeaux! répliquait un autre d'un ton
    glapissant.

    –Et du gin-sling! répétait celui-ci.

    –Et le cocktail! le brandy-smash! criait celui-là.

    –Qui veut goûter le véritable mint-julep, à la dernière mode?
    s'écriaient ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un
    verre à l'autre, comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le
    citron, la menthe verte, la glace pilée, l'eau, le cognac et l'ananas
    frais qui composent cette boisson rafraîchissante.

    Aussi, d'habitude, ces incitations adressées aux gosiers altérés sous
    l'action brûlante des épices se répétaient, se croisaient dans l'air
    et produisaient un assourdissant tapage. Mais ce jour-là, ce premier
    décembre, ces cris étaient rares. Les débitants se fussent vainement
    enroués à provoquer les chalands. Personne ne songeait ni à manger ni
    à boire, et, à quatre heures du soir, combien de spectateurs
    circulaient dans la foule qui n'avaient pas encore pris leur lunch
    accoutumé! Symptôme plus significatif encore, la passion violente de
    l'Américain pour les jeux était vaincue par l'émotion. A voir les
    quilles du tempins couchées sur le flanc, les dés du creps dormant
    dans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage abandonné, les
    cartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et du
    faro, tranquillement enfermées dans leurs enveloppes intactes, on
    comprenait que l'événement du jour absorbait tout autre besoin et ne
    laissait place à aucune distraction.

    Jusqu'au soir, une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui
    précède les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse.
    Un indescriptible malaise régnait dans les esprits, une torpeur
    pénible, un sentiment indéfinissable qui serrait le cœur. Chacun
    aurait voulu «que ce fût fini».

    Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement.
    La Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs
    saluèrent son apparition. Elle était exacte au rendez-vous. Les
    clameurs montèrent jusqu'au ciel; les applaudissements éclatèrent de
    toutes parts, tandis que la blonde Phoebé brillait paisiblement dans
    un ciel admirable et caressait cette foule enivrée de ses rayons les
    plus affectueux.

    En ce moment parurent les trois intrépides voyageurs. A leur aspect
    les cris redoublèrent d'intensité. Unanimement, instantanément, le
    chant national des États-Unis s'échappa de toutes les poitrines
    haletantes, et le _Yankee doodle_, repris en chœur par cinq millions
    d'exécutants, s'éleva comme une tempête sonore jusqu'aux dernières
    limites de l'atmosphère.

    Puis, après cet irrésistible élan, l'hymne se tut, les dernières
    harmonies s'éteignirent peu à peu, les bruits se dissipèrent, et une
    rumeur silencieuse flotta au-dessus de cette foule si profondément
    impressionnée. Cependant, le Français et les deux Américains avaient
    franchi l'enceinte réservée autour de laquelle se pressait l'immense
    foule. Ils étaient accompagnés des membres du Gun-Club et des
    députations envoyées par les observatoires européens. Barbicane,
    froid et calme, donnait tranquillement ses derniers ordres. Nicholl,
    les lèvres serrées, les mains croisées derrière le dos, marchait d'un
    pas ferme et mesuré. Michel Ardan, toujours dégagé, vêtu en parfait
    voyageur, les guêtres de cuir aux pieds, la gibecière au côté,
    flottant dans ses vastes vêtements de velours marron, le cigare à la
    bouche, distribuait sur son passage de chaleureuses poignées de main
    avec une prodigalité princière. Il était intarissable de verve, de
    gaieté, riant, plaisantant, faisant au digne J.-T. Maston des farces
    de gamin, en un mot «Français», et, qui pis est, «Parisien» jusqu'à la
    dernière seconde.

    Dix heures sonnèrent. Le moment était venu de prendre place dans le
    projectile; la manœuvre nécessaire pour y descendre, la plaque de
    fermeture à visser, le dégagement des grues et des échafaudages
    penchés sur la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps.

    Barbicane avait réglé son chronomètre à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison, chargé de mettre le feu aux poudres au
    moyen de l'étincelle électrique; les voyageurs enfermés dans le
    projectile pourraient ainsi suivre de l'œil l'impassible aiguille qui
    marquerait l'instant précis de leur départ.

    Le moment des adieux était donc arrivé. La scène fut touchante; en
    dépit de sa gaieté fébrile, Michel Ardan se sentit ému. J.-T. Maston
    avait retrouvé sous ses paupières sèches une vieille larme qu'il
    réservait sans doute pour cette occasion. Il la versa sur le front de
    son cher et brave président.

    «Si je partais? dit-il, il est encore temps!

    –Impossible, mon vieux Maston», répondit Barbicane.

    Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route étaient
    installés dans le projectile, dont ils avaient vissé intérieurement la
    plaque d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entièrement dégagée,
    s'ouvrait librement vers le ciel.

    Nicholl, Barbicane et Michel Ardan étaient définitivement murés dans
    leur wagon de métal.

    Qui pourrait peindre l'émotion universelle, arrivée alors à son
    paroxysme?

    La lune s'avançait sur un firmament d'une pureté limpide, éteignant
    sur son passage les feux scintillants des étoiles; elle parcourait
    alors la constellation des Gémeaux et se trouvait presque à mi-chemin
    de l'horizon et du zénith. Chacun devait donc facilement comprendre
    que l'on visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant du
    lièvre qu'il veut atteindre.

    Un silence effrayant planait sur toute cette scène. Pas un souffle de
    vent sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les cœurs
    n'osaient plus battre. Tous les regards effarés fixaient la gueule
    béante de la Columbiad.

    Murchison suivait de l'œil l'aiguille de son chronomètre. Il s'en
    fallait à peine de quarante secondes que l'instant du départ ne
    sonnât, et chacune d'elles durait un siècle.

    A la vingtième, il y eut un frémissement universel, et il vint à la
    pensée de cette foule que les audacieux voyageurs enfermés dans le
    projectile comptaient aussi ces terribles secondes! Des cris isolés
    s'échappèrent:

    «Trente-cinq!–trente-six!–trente-sept!–trente-huit!–trente-neuf!–quarante!
    Feu!!!»

    Aussitôt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil,
    rétablit le courant et lança l'étincelle électrique au fond de la
    Columbiad.

    Une détonation épouvantable, inouïe, surhumaine, dont rien ne saurait
    donner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas des
    éruptions, se produisit instantanément. Une immense gerbe de feu
    jaillit des entrailles du sol comme d'un cratère. La terre se
    souleva, et c'est à peine si quelques personnes purent un instant
    entrevoir le projectile fendant victorieusement l'air au milieu des
    vapeurs flamboyantes.

    XXVII
    ——————–
    TEMPS COUVERT

    Au moment où la gerbe incandescente s'éleva vers le ciel à une
    prodigieuse hauteur, cet épanouissement de flammes éclaira la Floride
    entière, et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua à
    la nuit sur une étendue considérable de pays. Cet immense panache de
    feu fut aperçu de cent milles en mer du golfe comme de l'Atlantique,
    et plus d'un capitaine de navire nota sur son livre de bord
    l'apparition de ce météore gigantesque.

    La détonation de la Columbiad fut accompagnée d'un véritable
    tremblement de terre. La Floride se sentit secouer jusque dans ses
    entrailles. Les gaz de la poudre, dilatés par la chaleur,
    repoussèrent avec une incomparable violence les couches
    atmosphériques, et cet ouragan artificiel, cent fois plus rapide que
    l'ouragan des tempêtes, passa comme une trombe au milieu des airs.

    Pas un spectateur n'était resté debout; hommes, femmes, enfants, tous
    furent couchés comme des épis sous l'orage; il y eut un tumulte
    inexprimable, un grand nombre de personnes gravement blessées, et
    J.-T. Maston, qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se
    vit rejeté à vingt toises en arrière et passa comme un boulet
    au-dessus de la tête de ses concitoyens. Trois cent mille personnes
    demeurèrent momentanément sourdes et comme frappées de stupeur.

    Le courant atmosphérique, après avoir renversé les baraquements,
    culbuté les cabanes, déraciné les arbres dans un rayon de vingt
    milles, chassé les trains du railway jusqu'à Tampa, fondit sur cette
    ville comme une avalanche, et détruisit une centaine de maisons, entre
    autres l'église Saint-Mary, et le nouvel édifice de la Bourse, qui se
    lézarda dans toute sa longueur. Quelques-uns des bâtiments du port,
    choqués les uns contre les autres, coulèrent à pic, et une dizaine de
    navires, mouillés en rade, vinrent à la côte, après avoir cassé leurs
    chaînes comme des fils de coton.

    Mais le cercle de ces dévastations s'étendit plus loin encore, et
    au-delà des limites des États-Unis. L'effet du contrecoup, aidé des
    vents d'ouest, fut ressenti sur l'Atlantique à plus de trois cents
    milles des rivages américains. Une tempête factice, une tempête
    inattendue, que n'avait pu prévoir l'amiral Fitz-Roy, se jeta sur les
    navires avec une violence inouïe; plusieurs bâtiments, saisis dans ces
    tourbillons épouvantables sans avoir le temps d'amener, sombrèrent
    sous voiles, entre autres le _Childe-Harold_, de Liverpool,
    regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre l'objet
    des plus vives récriminations.

    Enfin, et pour tout dire, bien que le fait n'ait d'autre garantie que
    l'affirmation de quelques indigènes, une demi-heure après le départ du
    projectile, des habitants de Gorée et de Sierra Leone prétendirent
    avoir entendu une commotion sourde, dernier déplacement des ondes
    sonores, qui, après avoir traversé l'Atlantique, venait mourir sur la
    côte africaine.

    Mais il faut revenir à la Floride. Le premier instant du tumulte
    passé, les blessés, les sourds, enfin la foule entière se réveilla, et
    des cris frénétiques: «Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane!
    Hurrah pour Nicholl!» s'élevèrent jusqu'aux cieux. Plusieurs million
    d'hommes, le nez en l'air, armés de télescopes, de lunettes, de
    lorgnettes, interrogeaient l'espace, oubliant les contusions et les
    émotions, pour ne se préoccuper que du projectile. Mais ils le
    cherchaient en vain. On ne pouvait plus l'apercevoir, et il fallait
    se résoudre à attendre les télégrammes de Long's-Peak. Le directeur
    de l'Observatoire de Cambridge [M. Belfast.] se trouvait à son poste
    dans les montagnes Rocheuses, et c'était à lui, astronome habile et
    persévérant, que les observations avaient été confiées.

    Mais un phénomène imprévu, quoique facile à prévoir, et contre lequel
    on ne pouvait rien, vint bientôt mettre l'impatience publique à une
    rude épreuve.

    Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se
    couvrit de nuages. Pouvait-il en être autrement, après le terrible
    déplacement des couches atmosphériques, et cette dispersion de
    l'énorme quantité de vapeurs qui provenaient de la déflagration de
    quatre cent mille livres de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait été
    troublé. Cela ne saurait étonner, puisque, dans les combats sur mer,
    on a souvent vu l'état atmosphérique brutalement modifié par les
    décharges de l'artillerie.

    Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon chargé de nuages épais,
    lourd et impénétrable rideau jeté entre le ciel et la terre, et qui,
    malheureusement, s'étendit jusqu'aux régions des montagnes Rocheuses.
    Ce fut une fatalité. Un concert de réclamations s'éleva de toutes les
    parties du globe. Mais la nature s'en émut peu, et décidément,
    puisque les hommes avaient troublé l'atmosphère par leur détonation,
    ils devaient en subir les conséquences.

    Pendant cette première journée, chacun chercha à pénétrer le voile
    opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun
    d'ailleurs se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par
    suite du mouvement diurne du globe, le projectile filait
    nécessairement alors par la ligne des antipodes.

    Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit
    impénétrable et profonde, quand la Lune fut remontée sur l'horizon, il
    fut impossible de l'apercevoir; on eût dit qu'elle se dérobait à
    dessein aux regards des téméraires qui avaient tiré sur elle. Il n'y
    eut donc pas d'observation possible, et les dépêches de Long's-Peak
    confirmèrent ce fâcheux contretemps.

    Cependant, si l'expérience avait réussi, les voyageurs, partis le 1er
    décembre à dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du
    soir, devaient arriver le 4 à minuit. Donc, jusqu'à cette époque, et
    comme après tout il eût été bien difficile d'observer dans ces
    conditions un corps aussi petit que l'obus, on prit patience sans trop
    crier.

    Le 4 décembre, de huit heures du soir à minuit, il eût été possible de
    suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir
    sur le disque éclatant de la Lune. Mais le temps demeura
    impitoyablement couvert, ce qui porta au paroxysme l'exaspération
    publique. On en vint à injurier la Lune qui ne se montrait point.
    Triste retour des choses d'ici-bas!

    J.-T. Maston, désespéré, partit pour Long's-Peak. Il voulait
    observer lui-même. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent
    arrivés au terme de leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendu
    dire que le projectile fût retombé sur un point quelconque des îles et
    des continents terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instant
    une chute possible dans les océans dont le globe est aux trois quarts
    couvert.

    Le 5, même temps. Les grands télescopes du Vieux Monde, ceux
    d'Herschell, de Rosse, de Foucault, étaient invariablement braqués sur
    l'astre des nuits, car le temps était précisément magnifique en
    Europe; mais la faiblesse relative de ces instruments empêchait toute
    observation utile.

    Le 6, même temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe.
    On en vint à proposer les moyens les plus insensés pour dissiper les
    nuages accumulés dans l'air.

    Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espéra, mais l'espoir ne
    fut pas de longue durée, et le soir, les nuages épaissis défendirent
    la voûte étoilée contre tous les regards.

    Alors cela devint grave. En effet, le 11, à neuf heures onze minutes
    du matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Après ce
    délai, elle irait en déclinant, et, quand même le ciel serait
    rasséréné, les chances de l'observation seraient singulièrement
    amoindries; en effet, la Lune ne montrerait plus alors qu'une portion
    toujours décroissante de son disque et finirait par devenir nouvelle,
    c'est-à-dire qu'elle se coucherait et se lèverait avec le soleil, dont
    les rayons la rendraient absolument invisible. Il faudrait donc
    attendre jusqu'au 3 janvier, à midi quarante-quatre minutes, pour la
    retrouver pleine et commencer les observations.

    Les journaux publiaient ces réflexions avec mille commentaires et ne
    dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience
    angélique.

    Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les
    Américains. Il fut couvert de huées, et, blessé sans doute d'un
    pareil accueil, il se montra fort avare de ses rayons.

    Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et l'on
    eut des craintes pour le cerveau de ce digne homme, si bien conservé
    jusqu'alors sous son crâne de gutta-percha.

    Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régions
    intertropicales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'est
    balayèrent les nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, le
    disque à demi rongé de l'astre des nuits passa majestueusement au
    milieu des limpides constellations du ciel.

    XXVIII
    ——————–
    UN NOUVEL ASTRE

    Cette nuit même, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue
    éclata comme un coup de foudre dans les États de l'Union, et, de là,
    s'élançant à travers l'Océan, elle courut sur tous les fils
    télégraphiques du globe. Le projectile avait été aperçu, grâce au
    gigantesque réflecteur de Long's-Peak.

    Voici la note rédigée par le directeur de l'Observatoire de Cambridge.
    Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expérience du
    Gun-Club.

    _Longs's-Peak, 12 décembre._

    A MM. LES MEMBRES DU BUREAU DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE.

    _Le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill a été aperçu par
    MM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 décembre, à huit heures
    quarante-sept minutes du soir, la Lune étant entrée dans son dernier
    quartier.

    Ce projectile n'est point arrivé à son but. Il a passé à côté, mais
    assez près, cependant, pour être retenu par l'attraction lunaire.

    Là, son mouvement rectiligne s'est changé en un mouvement circulaire
    d'une rapidité vertigineuse, et il a été entraîné suivant une orbite
    elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véritable
    satellite.

    Les éléments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu être déterminés.
    On ne connaît ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation.
    La distance qui le sépare de la surface de la Lune peut être évaluée à
    deux mille huit cent trente-trois milles environ (– 4,500 lieues).

    Maintenant, deux hypothèses peuvent se produire et amener une
    modification dans l'état des choses:

    Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs
    atteindront le but de leur voyage;

    Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera autour
    du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la
    tentative du Gun-Club n'a eu d'autre résultat que de doter d'un nouvel
    astre notre système solaire._

    J.-M. BELFAST.

    Que de questions soulevait ce dénouement inattendu! Quelle situation
    grosse de mystères l'avenir réservait aux investigations de la
    science! Grâce au courage et au dévouement de trois hommes, cette
    entreprise, assez futile en apparence, d'envoyer un boulet à la Lune,
    venait d'avoir un résultat immense, et dont les conséquences sont
    incalculables. Les voyageurs, emprisonnés dans un nouveau satellite,
    s'ils n'avaient pas atteint leur but, faisaient du moins partie du
    monde lunaire; ils gravitaient autour de l'astre des nuits, et, pour
    le première fois, l'œil pouvait en pénétrer tous les mystères. Les
    noms de Nicholl, de Barbicane, de Michel Ardan, devront donc être à
    jamais célèbres dans les fastes astronomiques, car ces hardis
    explorateurs, avides d'agrandir le cercle des connaissances humaines,
    se sont audacieusement lancés à travers l'espace, et ont joué leur vie
    dans la plus étrange tentative des temps modernes.

    Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut
    dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. Était-il
    possible de venir en aide à ces hardis habitants de la Terre? Non,
    sans doute, car ils s'étaient mis en dehors de l'humanité en
    franchissant les limites imposées par Dieu aux créatures terrestres.
    Ils pouvaient se procurer de l'air pendant deux mois. Ils avaient des
    vivres pour un an. Mais après?… Les cœurs les plus insensibles
    palpitaient à cette terrible question.

    Un seul homme ne voulait pas admettre que la situation fût désespérée.
    Un seul avait confiance, et c'était leur ami dévoué, audacieux et
    résolu comme eux, le brave J.-T. Maston.

    D'ailleurs, il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut
    désormais le poste de Long's-Peak; son horizon, le miroir de l'immense
    réflecteur. Dès que la lune se levait à l'horizon, il l'encadrait
    dans le champ du télescope, il ne la perdait pas un instant du regard
    et la suivait assidûment dans sa marche à travers les espaces
    stellaires; il observait avec une éternelle patience le passage du
    projectile sur son disque d'argent, et véritablement le digne homme
    restait en perpétuelle communication avec ses trois amis, qu'il ne
    désespérait pas de revoir un jour.

    «Nous correspondrons avec eux, disait-il à qui voulait l'entendre, dès
    que les circonstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles
    et ils auront des nôtres! D'ailleurs, je les connais, ce sont des
    hommes ingénieux. A eux trois ils emportent dans l'espace toutes les
    ressources de l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela on
    fait ce qu'on veut, et vous verrez qu'ils se tireront d'affaire!»

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    Mais j’avais beau rester devant les aubépines à respirer, à porter
    devant ma pensée qui ne savait ce qu’elle devait en faire, à perdre, à
    retrouver leur invisible et fixe odeur, à m’unir au rythme qui jetait
    leurs fleurs, ici et là, avec une allégresse juvénile et à des
    intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux, elles
    m’offraient indéfiniment le même charme avec une profusion
    inépuisable, mais sans me laisser approfondir davantage, comme ces
    mélodies qu’on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant
    dans leur secret. Je me détournais d’elles un moment, pour les aborder
    ensuite avec des forces plus fraîches. Je poursuivais jusque sur le
    talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs,
    quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en
    arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure
    d’une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera
    sur le panneau; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui
    annoncent déjà l’approche d’un village, ils m’annonçaient l’immense
    étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue
    d’un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler
    au vent sa flamme rouge, au-dessus de sa bouée graisseuse et noire, me
    faisait battre le cœur, comme au voyageur qui aperçoit sur une terre
    basse une première barque échouée que répare un calfat, et s’écrie,
    avant de l’avoir encore vue: «La Mer!»

    Puis je revenais devant les aubépines comme devant ces chefs-d’œuvre
    dont on croit qu’on saura mieux les voir quand on a cessé un moment de
    les regarder, mais j’avais beau me faire un écran de mes mains pour
    n’avoir qu’elles sous les yeux, le sentiment qu’elles éveillaient en
    moi restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager, à venir
    adhérer à leurs fleurs. Elles ne m’aidaient pas à l’éclaircir, et je
    ne pouvais demander à d’autres fleurs de le satisfaire. Alors, me
    donnant cette joie que nous éprouvons quand nous voyons de notre
    peintre préféré une œuvre qui diffère de celles que nous connaissions,
    ou bien si l’on nous mène devant un tableau dont nous n’avions vu
    jusque-là qu’une esquisse au crayon, si un morceau entendu seulement
    au piano nous apparaît ensuite revêtu des couleurs de l’orchestre, mon
    grand-père m’appelant et me désignant la haie de Tansonville, me dit:
    «Toi qui aimes les aubépines, regarde un peu cette épine rose;
    est-elle jolie!» En effet c’était une épine, mais rose, plus belle
    encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête,–de ces
    seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice
    contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour
    quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien
    d’essentiellement férié,–mais une parure plus riche encore, car les
    fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de
    manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des
    pompons qui enguirlandent une houlette rococo, étaient «en couleur»,
    par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray
    si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le «magasin» de la
    Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui
    étaient roses. Moi-même j’appréciais plus le fromage à la crème rose,
    celui où l’on m’avait permis d’écraser des fraises. Et justement ces
    fleurs avaient choisi une de ces teintes de chose mangeable, ou de
    tendre embellissement à une toilette pour une grande fête, qui, parce
    qu’elles leur présentent la raison de leur supériorité, sont celles
    qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à
    cause de cela, gardent toujours pour eux quelque chose de plus vif et
    de plus naturel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont compris
    qu’elles ne promettaient rien à leur gourmandise et n’avaient pas été
    choisies par la couturière. Et certes, je l’avais tout de suite senti,
    comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que
    ce n’était pas facticement, par un artifice de fabrication humaine,
    qu’était traduite l’intention de festivité dans les fleurs, mais que
    c’était la nature qui, spontanément, l’avait exprimée avec la naïveté
    d’une commerçante de village travaillant pour un reposoir, en
    surchargeant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un
    pompadour provincial. Au haut des branches, comme autant de ces petits
    rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelles, dont aux
    grandes fêtes on faisait rayonner sur l’autel les minces fusées,
    pullulaient mille petits boutons d’une teinte plus pâle qui, en
    s’entr’ouvrant, laissaient voir, comme au fond d’une coupe de marbre
    rose, de rouges sanguines et trahissaient plus encore que les fleurs,
    l’essence particulière, irrésistible, de l’épine, qui, partout où elle
    bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu’en rose.
    Intercalé dans la haie, mais aussi différent d’elle qu’une jeune fille
    en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la
    maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie
    déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose,
    l’arbuste catholique et délicieux.

    La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de
    jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées
    ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir
    ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage
    peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était
    percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l’éventail
    vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup,
    je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision
    ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des
    perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une
    fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et
    tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son
    visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne
    savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments
    objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit,
    assez «d’esprit d’observation» pour dégager la notion de leur couleur,
    pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de
    leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur,
    puisqu’elle était blonde: de sorte que, peut-être si elle n’avait pas
    eu des yeux aussi noirs,–ce qui frappait tant la première fois qu’on
    la voyait–je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement
    amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

    Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le
    porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les
    sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer,
    emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui; puis, tant j’avais
    peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père,
    apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de
    courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment
    supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me
    connaître! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre
    connaissance de mon grand’père et de mon père, et sans doute l’idée
    qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se
    détourna et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour
    épargner à son visage d’être dans leur champ visuel; et tandis que
    continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé,
    elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma
    direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir,
    mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais
    interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne
    éducation, que comme une preuve d’outrageant mépris; et sa main
    esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était
    adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit
    dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul
    sens, celui d’une intention insolente.

    –«Allons, Gilberte, viens; qu’est-ce que tu fais, cria d’une voix
    perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à
    quelque distance de laquelle un Monsieur habillé de coutil et que je
    ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la
    tête; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche
    et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile,
    impénétrable et sournois.

    Ainsi passa près de moi ce nom de Gilberte, donné comme un talisman
    qui me permettait peut-être de retrouver un jour celle dont il venait
    de faire une personne et qui, l’instant d’avant, n’était qu’une image
    incertaine. Ainsi passa-t-il, proféré au-dessus des jasmins et des
    giroflées, aigre et frais comme les gouttes de l’arrosoir vert;
    imprégnant, irisant la zone d’air pur qu’il avait traversée–et qu’il
    isolait,–du mystère de la vie de celle qu’il désignait pour les êtres
    heureux qui vivaient, qui voyageaient avec elle; déployant sous
    l’épinier rose, à hauteur de mon épaule, la quintessence de leur
    familiarité, pour moi si douloureuse, avec elle, avec l’inconnu de sa
    vie où je n’entrerais pas.

    Un instant (tandis que nous nous éloignions et que mon grand-père
    murmurait: «Ce pauvre Swann, quel rôle ils lui font jouer: on le fait
    partir pour qu’elle reste seule avec son Charlus, car c’est lui, je
    l’ai reconnu! Et cette petite, mêlée à toute cette infamie!»)
    l’impression laissée en moi par le ton despotique avec lequel la mère
    de Gilberte lui avait parlé sans qu’elle répliquât, en me la montrant
    comme forcée d’obéir à quelqu’un, comme n’étant pas supérieure à tout,
    calma un peu ma souffrance, me rendit quelque espoir et diminua mon
    amour. Mais bien vite cet amour s’éleva de nouveau en moi comme une
    réaction par quoi mon cœur humilié voulait se mettre de niveau avec
    Gilberte ou l’abaisser jusqu’à lui. Je l’aimais, je regrettais de ne
    pas avoir eu le temps et l’inspiration de l’offenser, de lui faire
    mal, et de la forcer à se souvenir de moi. Je la trouvais si belle que
    j’aurais voulu pouvoir revenir sur mes pas, pour lui crier en haussant
    les épaules: «Comme je vous trouve laide, grotesque, comme vous me
    répugnez!» Cependant je m’éloignais, emportant pour toujours, comme
    premier type d’un bonheur inaccessible aux enfants de mon espèce de
    par des lois naturelles impossibles à transgresser, l’image d’une
    petite fille rousse, à la peau semée de taches roses, qui tenait une
    bêche et qui riait en laissant filer sur moi de longs regards sournois
    et inexpressifs. Et déjà le charme dont son nom avait encensé cette
    place sous les épines roses où il avait été entendu ensemble par elle
    et par moi, allait gagner, enduire, embaumer, tout ce qui
    l’approchait, ses grands-parents que les miens avaient eu l’ineffable
    bonheur de connaître, la sublime profession d’agent de change, le
    douloureux quartier des Champs-Élysées qu’elle habitait à Paris.

    «Léonie, dit mon grand-père en rentrant, j’aurais voulu t’avoir avec
    nous tantôt. Tu ne reconnaîtrais pas Tansonville. Si j’avais osé, je
    t’aurais coupé une branche de ces épines roses que tu aimais tant.»
    Mon grand-père racontait ainsi notre promenade à ma tante Léonie, soit
    pour la distraire, soit qu’on n’eût pas perdu tout espoir d’arriver à
    la faire sortir. Or elle aimait beaucoup autrefois cette propriété, et
    d’ailleurs les visites de Swann avaient été les dernières qu’elle
    avait reçues, alors qu’elle fermait déjà sa porte à tout le monde. Et
    de même que quand il venait maintenant prendre de ses nouvelles (elle
    était la seule personne de chez nous qu’il demandât encore à voir),
    elle lui faisait répondre qu’elle était fatiguée, mais qu’elle le
    laisserait entrer la prochaine fois, de même elle dit ce soir-là:
    «Oui, un jour qu’il fera beau, j’irai en voiture jusqu’à la porte du
    parc.» C’est sincèrement qu’elle le disait. Elle eût aimé revoir Swann
    et Tansonville; mais le désir qu’elle en avait suffisait à ce qui lui
    restait de forces; sa réalisation les eût excédées. Quelquefois le
    beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait;
    la fatigue commençait avant qu’elle fût passée dans l’autre chambre et
    elle réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle–plus tôt
    seulement que cela n’arrive d’habitude,–c’est ce grand renoncement de
    la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans sa
    chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui se
    prolongent tard, même entre les anciens amants qui se sont le plus
    aimés, entre les amis unis par les liens les plus spirituels et qui à
    partir d’une certaine année cessent de faire le voyage ou la sortie
    nécessaire pour se voir, cessent de s’écrire et savent qu’ils ne
    communiqueront plus en ce monde. Ma tante devait parfaitement savoir
    qu’elle ne reverrait pas Swann, qu’elle ne quitterait plus jamais la
    maison, mais cette réclusion définitive devait lui être rendue assez
    aisée pour la raison même qui selon nous aurait dû la lui rendre plus
    douloureuse: c’est que cette réclusion lui était imposée par la
    diminution qu’elle pouvait constater chaque jour dans ses forces, et
    qui, en faisant de chaque action, de chaque mouvement, une fatigue,
    sinon une souffrance, donnait pour elle à l’inaction, à l’isolement,
    au silence, la douceur réparatrice et bénie du repos.

    Ma tante n’alla pas voir la haie d’épines roses, mais à tous moments
    je demandais à mes parents si elle n’irait pas, si autrefois elle
    allait souvent à Tansonville, tâchant de les faire parler des parents
    et grands-parents de Mlle Swann qui me semblaient grands comme des
    Dieux. Ce nom, devenu pour moi presque mythologique, de Swann, quand
    je causais avec mes parents, je languissais du besoin de le leur
    entendre dire, je n’osais pas le prononcer moi-même, mais je les
    entraînais sur des sujets qui avoisinaient Gilberte et sa famille, qui
    la concernaient, où je ne me sentais pas exilé trop loin d’elle; et je
    contraignais tout d’un coup mon père, en feignant de croire par
    exemple que la charge de mon grand-père avait été déjà avant lui dans
    notre famille, ou que la haie d’épines roses que voulait voir ma tante
    Léonie se trouvait en terrain communal, à rectifier mon assertion, à
    me dire, comme malgré moi, comme de lui-même: «Mais non, cette
    charge-là était au père de Swann, cette haie fait partie du parc de
    Swann.» Alors j’étais obligé de reprendre ma respiration, tant, en se
    posant sur la place où il était toujours écrit en moi, pesait à
    m’étouffer ce nom qui, au moment où je l’entendais, me paraissait plus
    plein que tout autre, parce qu’il était lourd de toutes les fois où,
    d’avance, je l’avais mentalement proféré. Il me causait un plaisir que
    j’étais confus d’avoir osé réclamer à mes parents, car ce plaisir
    était si grand qu’il avait dû exiger d’eux pour qu’ils me le
    procurassent beaucoup de peine, et sans compensation, puisqu’il
    n’était pas un plaisir pour eux. Aussi je détournais la conversation
    par discrétion. Par scrupule aussi. Toutes les séductions singulières
    que je mettais dans ce nom de Swann, je les retrouvais en lui dès
    qu’ils le prononçaient. Il me semblait alors tout d’un coup que mes
    parents ne pouvaient pas ne pas les ressentir, qu’ils se trouvaient
    placés à mon point de vue, qu’ils apercevaient à leur tour,
    absolvaient, épousaient mes rêves, et j’étais malheureux comme si je
    les avais vaincus et dépravés.

    Cette année-là, quand, un peu plus tôt que d’habitude, mes parents
    eurent fixé le jour de rentrer à Paris, le matin du départ, comme on
    m’avait fait friser pour être photographié, coiffer avec précaution un
    chapeau que je n’avais encore jamais mis et revêtir une douillette de
    velours, après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes
    dans le petit raidillon, contigu à Tansonville, en train de dire adieu
    aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme
    une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat
    envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin
    sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes
    papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée
    par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe
    défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas: «O mes
    pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous
    qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne
    m’avez jamais fait de peine! Aussi je vous aimerai toujours.» Et,
    essuyant mes larmes, je leur promettais, quand je serais grand, de ne
    pas imiter la vie insensée des autres hommes et, même à Paris, les
    jours de printemps, au lieu d’aller faire des visites et écouter des
    niaiseries, de partir dans la campagne voir les premières aubépines.

    Une fois dans les champs, on ne les quittait plus pendant tout le
    reste de la promenade qu’on faisait du côté de Méséglise. Ils étaient
    perpétuellement parcourus, comme par un chemineau invisible, par le
    vent qui était pour moi le génie particulier de Combray. Chaque année,
    le jour de notre arrivée, pour sentir que j’étais bien à Combray, je
    montais le retrouver qui courait dans les sayons et me faisait courir
    à sa suite. On avait toujours le vent à côté de soi du côté de
    Méséglise, sur cette plaine bombée où pendant des lieues il ne
    rencontre aucun accident de terrain. Je savais que Mlle Swann allait
    souvent à Laon passer quelques jours et, bien que ce fût à plusieurs
    lieues, la distance se trouvant compensée par l’absence de tout
    obstacle, quand, par les chauds après-midi, je voyais un même souffle,
    venu de l’extrême horizon, abaisser les blés les plus éloignés, se
    propager comme un flot sur toute l’immense étendue et venir se
    coucher, murmurant et tiède, parmi les sainfoins et les trèfles, à mes
    pieds, cette plaine qui nous était commune à tous deux semblait nous
    rapprocher, nous unir, je pensais que ce souffle avait passé auprès
    d’elle, que c’était quelque message d’elle qu’il me chuchotait sans
    que je pusse le comprendre, et je l’embrassais au passage. A gauche
    était un village qui s’appelait Champieu (Campus Pagani, selon le
    curé). Sur la droite, on apercevait par delà les blés, les deux
    clochers ciselés et rustiques de Saint-André-des-Champs, eux-mêmes
    effilés, écailleux, imbriqués d’alvéoles, guillochés, jaunissants et
    grumeleux, comme deux épis.

    A intervalles symétriques, au milieu de l’inimitable ornementation de
    leurs feuilles qu’on ne peut confondre avec la feuille d’aucun autre
    arbre fruitier, les pommiers ouvraient leurs larges pétales de satin
    blanc ou suspendaient les timides bouquets de leurs rougissants
    boutons. C’est du côté de Méséglise que j’ai remarqué pour la première
    fois l’ombre ronde que les pommiers font sur la terre ensoleillée, et
    aussi ces soies d’or impalpable que le couchant tisse obliquement sous
    les feuilles, et que je voyais mon père interrompre de sa canne sans
    les faire jamais dévier.

    Parfois dans le ciel de l’après-midi passait la lune blanche comme une
    nuée, furtive, sans éclat, comme une actrice dont ce n’est pas l’heure
    de jouer et qui, de la salle, en toilette de ville, regarde un moment
    ses camarades, s’effaçant, ne voulant pas qu’on fasse attention à
    elle. J’aimais à retrouver son image dans des tableaux et dans des
    livres, mais ces œuvres d’art étaient bien différentes–du moins
    pendant les premières années, avant que Bloch eût accoutumé mes yeux
    et ma pensée à des harmonies plus subtiles–de celles où la lune me
    paraîtrait belle aujourd’hui et où je ne l’eusse pas reconnue alors.
    C’était, par exemple, quelque roman de Saintine, un paysage de Gleyre
    où elle découpe nettement sur le ciel une faucille d’argent, de ces
    œuvres naïvement incomplètes comme étaient mes propres impressions et
    que les sœurs de ma grand’mère s’indignaient de me voir aimer. Elles
    pensaient qu’on doit mettre devant les enfants, et qu’ils font preuve
    de goût en aimant d’abord, les œuvres que, parvenu à la maturité, on
    admire définitivement. C’est sans doute qu’elles se figuraient les
    mérites esthétiques comme des objets matériels qu’un œil ouvert ne
    peut faire autrement que de percevoir, sans avoir eu besoin d’en mûrir
    lentement des équivalents dans son propre cœur.

    C’est du côté de Méséglise, à Montjouvain, maison située au bord d’une
    grande mare et adossée à un talus buissonneux que demeurait M.
    Vinteuil. Aussi croisait-on souvent sur la route sa fille, conduisant
    un buggy à toute allure. A partir d’une certaine année on ne la
    rencontra plus seule, mais avec une amie plus âgée, qui avait mauvaise
    réputation dans le pays et qui un jour s’installa définitivement à
    Montjouvain. On disait: «Faut-il que ce pauvre M. Vinteuil soit
    aveuglé par la tendresse pour ne pas s’apercevoir de ce qu’on raconte,
    et permettre à sa fille, lui qui se scandalise d’une parole DÉPLACÉE,
    de faire vivre sous son toit une femme pareille. Il dit que c’est une
    femme supérieure, un grand cœur et qu’elle aurait eu des dispositions
    extraordinaires pour la musique si elle les avait cultivées. Il peut
    être sûr que ce n’est pas de musique qu’elle s’occupe avec sa fille.»
    M. Vinteuil le disait; et il est en effet remarquable combien une
    personne excite toujours d’admiration pour ses qualités morales chez
    les parents de toute autre personne avec qui elle a des relations
    charnelles. L’amour physique, si injustement décrié, force tellement
    tout être à manifester jusqu’aux moindres parcelles qu’il possède de
    bonté, d’abandon de soi, qu’elles resplendissent jusqu’aux yeux de
    l’entourage immédiat. Le docteur Percepied à qui sa grosse voix et ses
    gros sourcils permettaient de tenir tant qu’il voulait le rôle de
    perfide dont il n’avait pas le physique, sans compromettre en rien sa
    réputation inébranlable et imméritée de bourru bienfaisant, savait
    faire rire aux larmes le curé et tout le monde en disant d’un ton
    rude: «Hé bien! il paraît qu’elle fait de la musique avec son amie,
    Mlle Vinteuil. Ça a l’air de vous étonner. Moi je sais pas. C’est le
    père Vinteuil qui m’a encore dit ça hier. Après tout, elle a bien le
    droit d’aimer la musique, c’te fille. Moi je ne suis pas pour
    contrarier les vocations artistiques des enfants. Vinteuil non plus à
    ce qu’il paraît. Et puis lui aussi il fait de la musique avec l’amie
    de sa fille. Ah! sapristi on en fait une musique dans c’te boîte-là.
    Mais qu’est-ce que vous avez à rire; mais ils font trop de musique ces
    gens. L’autre jour j’ai rencontré le père Vinteuil près du cimetière.
    Il ne tenait pas sur ses jambes.»

    Pour ceux qui comme nous virent à cette époque M. Vinteuil éviter les
    personnes qu’il connaissait, se détourner quand il les apercevait,
    vieillir en quelques mois, s’absorber dans son chagrin, devenir
    incapable de tout effort qui n’avait pas directement le bonheur de sa
    fille pour but, passer des journées entières devant la tombe de sa
    femme,–il eût été difficile de ne pas comprendre qu’il était en train
    de mourir de chagrin, et de supposer qu’il ne se rendait pas compte
    des propos qui couraient. Il les connaissait, peut-être même y
    ajoutait-il foi. Il n’est peut-être pas une personne, si grande que
    soit sa vertu, que la complexité des circonstances ne puisse amener à
    vivre un jour dans la familiarité du vice qu’elle condamne le plus
    formellement,–sans qu’elle le reconnaisse d’ailleurs tout à fait sous
    le déguisement de faits particuliers qu’il revêt pour entrer en
    contact avec elle et la faire souffrir: paroles bizarres, attitude
    inexplicable, un certain soir, de tel être qu’elle a par ailleurs tant
    de raisons pour aimer. Mais pour un homme comme M. Vinteuil il devait
    entrer bien plus de souffrance que pour un autre dans la résignation à
    une de ces situations qu’on croit à tort être l’apanage exclusif du
    monde de la bohème: elles se produisent chaque fois qu’a besoin de se
    réserver la place et la sécurité qui lui sont nécessaires, un vice que
    la nature elle-même fait épanouir chez un enfant, parfois rien qu’en
    mêlant les vertus de son père et de sa mère, comme la couleur de ses
    yeux. Mais de ce que M. Vinteuil connaissait peut-être la conduite de
    sa fille, il ne s’ensuit pas que son culte pour elle en eût été
    diminué. Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos
    croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent
    pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les
    affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant
    sans interruption dans une famille, ne la fera pas douter de la bonté
    de son Dieu ou du talent de son médecin. Mais quand M. Vinteuil
    songeait à sa fille et à lui-même du point de vue du monde, du point
    de vue de leur réputation, quand il cherchait à se situer avec elle au
    rang qu’ils occupaient dans l’estime générale, alors ce jugement
    d’ordre social, il le portait exactement comme l’eût fait l’habitant
    de Combray qui lui eût été le plus hostile, il se voyait avec sa fille
    dans le dernier bas-fond, et ses manières en avaient reçu depuis peu
    cette humilité, ce respect pour ceux qui se trouvaient au-dessus de
    lui et qu’il voyait d’en bas (eussent-ils été fort au-dessous de lui
    jusque-là), cette tendance à chercher à remonter jusqu’à eux, qui est
    une résultante presque mécanique de toutes les déchéances. Un jour que
    nous marchions avec Swann dans une rue de Combray, M. Vinteuil qui
    débouchait d’une autre, s’était trouvé trop brusquement en face de
    nous pour avoir le temps de nous éviter; et Swann avec cette
    orgueilleuse charité de l’homme du monde qui, au milieu de la
    dissolution de tous ses préjugés moraux, ne trouve dans l’infamie
    d’autrui qu’une raison d’exercer envers lui une bienveillance dont les
    témoignages chatouillent d’autant plus l’amour-propre de celui qui les
    donne, qu’il les sent plus précieux à celui qui les reçoit, avait
    longuement causé avec M. Vinteuil, à qui, jusque-là il n’adressait pas
    la parole, et lui avait demandé avant de nous quitter s’il n’enverrait
    pas un jour sa fille jouer à Tansonville. C’était une invitation qui,
    il y a deux ans, eût indigné M. Vinteuil, mais qui, maintenant, le
    remplissait de sentiments si reconnaissants qu’il se croyait obligé
    par eux, à ne pas avoir l’indiscrétion de l’accepter. L’amabilité de
    Swann envers sa fille lui semblait être en soi-même un appui si
    honorable et si délicieux qu’il pensait qu’il valait peut-être mieux
    ne pas s’en servir, pour avoir la douceur toute platonique de le
    conserver.

    –«Quel homme exquis, nous dit-il, quand Swann nous eut quittés, avec
    la même enthousiaste vénération qui tient de spirituelles et jolies
    bourgeoises en respect et sous le charme d’une duchesse, fût-elle
    laide et sotte. Quel homme exquis! Quel malheur qu’il ait fait un
    mariage tout à fait déplacé.»

    Et alors, tant les gens les plus sincères sont mêlés d’hypocrisie et
    dépouillent en causant avec une personne l’opinion qu’ils ont d’elle
    et expriment dès qu’elle n’est plus là, mes parents déplorèrent avec
    M. Vinteuil le mariage de Swann au nom de principes et de convenances
    auxquels (par cela même qu’ils les invoquaient en commun avec lui, en
    braves gens de même acabit) ils avaient l’air de sous-entendre qu’il
    n’était pas contrevenu à Montjouvain. M. Vinteuil n’envoya pas sa
    fille chez Swann. Et celui-ci fût le premier à le regretter. Car
    chaque fois qu’il venait de quitter M. Vinteuil, il se rappelait qu’il
    avait depuis quelque temps un renseignement à lui demander sur
    quelqu’un qui portait le même nom que lui, un de ses parents,
    croyait-il. Et cette fois-là il s’était bien promis de ne pas oublier
    ce qu’il avait à lui dire, quand M. Vinteuil enverrait sa fille à
    Tansonville.

    Comme la promenade du côté de Méséglise était la moins longue des deux
    que nous faisions autour de Combray et qu’à cause de cela on la
    réservait pour les temps incertains, le climat du côté de Méséglise
    était assez pluvieux et nous ne perdions jamais de vue la lisière des
    bois de Roussainville dans l’épaisseur desquels nous pourrions nous
    mettre à couvert.

    Souvent le soleil se cachait derrière une nuée qui déformait son ovale
    et dont il jaunissait la bordure. L’éclat, mais non la clarté, était
    enlevé à la campagne où toute vie semblait suspendue, tandis que le
    petit village de Roussainville sculptait sur le ciel le relief de ses
    arêtes blanches avec une précision et un fini accablants. Un peu de
    vent faisait envoler un corbeau qui retombait dans le lointain, et,
    contre le ciel blanchissant, le lointain des bois paraissait plus
    bleu, comme peint dans ces camaïeux qui décorent les trumeaux des
    anciennes demeures.

    Mais d’autres fois se mettait à tomber la pluie dont nous avait
    menacés le capucin que l’opticien avait à sa devanture; les gouttes
    d’eau comme des oiseaux migrateurs qui prennent leur vol tous
    ensemble, descendaient à rangs pressés du ciel. Elles ne se séparent
    point, elles ne vont pas à l’aventure pendant la rapide traversée,
    mais chacune tenant sa place, attire à elle celle qui la suit et le
    ciel en est plus obscurci qu’au départ des hirondelles. Nous nous
    réfugions dans le bois. Quand leur voyage semblait fini,
    quelques-unes, plus débiles, plus lentes, arrivaient encore. Mais nous
    ressortions de notre abri, car les gouttes se plaisent aux feuillages,
    et la terre était déjà presque séchée que plus d’une s’attardait à
    jouer sur les nervures d’une feuille, et suspendue à la pointe,
    reposée, brillant au soleil, tout d’un coup se laissait glisser de
    toute la hauteur de la branche et nous tombait sur le nez.

    Souvent aussi nous allions nous abriter, pêle-mêle avec les Saints et
    les Patriarches de pierre sous le porche de Saint-André-des-Champs.
    Que cette église était française! Au-dessus de la porte, les Saints,
    les rois-chevaliers une fleur de lys à la main, des scènes de noces et
    de funérailles, étaient représentés comme ils pouvaient l’être dans
    l’âme de Françoise. Le sculpteur avait aussi narré certaines anecdotes
    relatives à Aristote et à Virgile de la même façon que Françoise à la
    cuisine parlait volontiers de saint Louis comme si elle l’avait
    personnellement connu, et généralement pour faire honte par la
    comparaison à mes grands-parents moins «justes». On sentait que les
    notions que l’artiste médiéval et la paysanne médiévale (survivant au
    XIXe siècle) avaient de l’histoire ancienne ou chrétienne, et qui se
    distinguaient par autant d’inexactitude que de bonhomie, ils les
    tenaient non des livres, mais d’une tradition à la fois antique et
    directe, ininterrompue, orale, déformée, méconnaissable et vivante.
    Une autre personnalité de Combray que je reconnaissais aussi,
    virtuelle et prophétisée, dans la sculpture gothique de
    Saint-André-des-Champs c’était le jeune Théodore, le garçon de chez
    Camus. Françoise sentait d’ailleurs si bien en lui un pays et un
    contemporain que, quand ma tante Léonie était trop malade pour que
    Françoise pût suffire à la retourner dans son lit, à la porter dans
    son fauteuil, plutôt que de laisser la fille de cuisine monter se
    faire «bien voir» de ma tante, elle appelait Théodore. Or, ce garçon
    qui passait et avec raison pour si mauvais sujet, était tellement
    rempli de l’âme qui avait décoré Saint-André-des-Champs et notamment
    des sentiments de respect que Françoise trouvait dus aux «pauvres
    malades», à «sa pauvre maîtresse», qu’il avait pour soulever la tête
    de ma tante sur son oreiller la mine naïve et zélée des petits anges
    des bas-reliefs, s’empressant, un cierge à la main, autour de la
    Vierge défaillante, comme si les visages de pierre sculptée, grisâtres
    et nus, ainsi que sont les bois en hiver, n’étaient qu’un
    ensommeillement, qu’une réserve, prête à refleurir dans la vie en
    innombrables visages populaires, révérends et futés comme celui de
    Théodore, enluminés de la rougeur d’une pomme mûre. Non plus appliquée
    à la pierre comme ces petits anges, mais détachée du porche, d’une
    stature plus qu’humaine, debout sur un socle comme sur un tabouret qui
    lui évitât de poser ses pieds sur le sol humide, une sainte avait les
    joues pleines, le sein ferme et qui gonflait la draperie comme une
    grappe mûre dans un sac de crin, le front étroit, le nez court et
    mutin, les prunelles enfoncées, l’air valide, insensible et courageux
    des paysannes de la contrée. Cette ressemblance qui insinuait dans la
    statue une douceur que je n’y avais pas cherchée, était souvent
    certifiée par quelque fille des champs, venue comme nous se mettre à
    couvert et dont la présence, pareille à celle de ces feuillages
    pariétaires qui ont poussé à côté des feuillages sculptés, semblait
    destinée à permettre, par une confrontation avec la nature, de juger
    de la vérité de l’œuvre d’art. Devant nous, dans le lointain, terre
    promise ou maudite, Roussainville, dans les murs duquel je n’ai jamais
    pénétré, Roussainville, tantôt, quand la pluie avait déjà cessé pour
    nous, continuait à être châtié comme un village de la Bible par toutes
    les lances de l’orage qui flagellaient obliquement les demeures de ses
    habitants, ou bien était déjà pardonné par Dieu le Père qui faisait
    descendre vers lui, inégalement longues, comme les rayons d’un
    ostensoir d’autel, les tiges d’or effrangées de son soleil reparu.

    Quelquefois le temps était tout à fait gâté, il fallait rentrer et
    rester enfermé dans la maison. Çà et là au loin dans la campagne que
    l’obscurité et l’humidité faisaient ressembler à la mer, des maisons
    isolées, accrochées au flanc d’une colline plongée dans la nuit et
    dans l’eau, brillaient comme des petits bateaux qui ont replié leurs
    voiles et sont immobiles au large pour toute la nuit. Mais
    qu’importait la pluie, qu’importait l’orage! L’été, le mauvais temps
    n’est qu’une humeur passagère, superficielle, du beau temps
    sous-jacent et fixe, bien différent du beau temps instable et fluide
    de l’hiver et qui, au contraire, installé sur la terre où il s’est
    solidifié en denses feuillages sur lesquels la pluie peut s’égoutter
    sans compromettre la résistance de leur permanente joie, a hissé pour
    toute la saison, jusque dans les rues du village, aux murs des maisons
    et des jardins, ses pavillons de soie violette ou blanche. Assis dans
    le petit salon, où j’attendais l’heure du dîner en lisant, j’entendais
    l’eau dégoutter de nos marronniers, mais je savais que l’averse ne
    faisait que vernir leurs feuilles et qu’ils promettaient de demeurer
    là, comme des gages de l’été, toute la nuit pluvieuse, à assurer la
    continuité du beau temps; qu’il avait beau pleuvoir, demain, au-dessus
    de la barrière blanche de Tansonville, onduleraient, aussi nombreuses,
    de petites feuilles en forme de cœur; et c’est sans tristesse que
    j’apercevais le peuplier de la rue des Perchamps adresser à l’orage
    des supplications et des salutations désespérées; c’est sans tristesse
    que j’entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre
    roucouler dans les lilas.

    Si le temps était mauvais dès le matin, mes parents renonçaient à la
    promenade et je ne sortais pas. Mais je pris ensuite l’habitude
    d’aller, ces jours-là, marcher seul du côté de Méséglise-la-Vineuse,
    dans l’automne où nous dûmes venir à Combray pour la succession de ma
    tante Léonie, car elle était enfin morte, faisant triompher à la fois
    ceux qui prétendaient que son régime affaiblissant finirait par la
    tuer, et non moins les autres qui avaient toujours soutenu qu’elle
    souffrait d’une maladie non pas imaginaire mais organique, à
    l’évidence de laquelle les sceptiques seraient bien obligés de se
    rendre quand elle y aurait succombé; et ne causant par sa mort de
    grande douleur qu’à un seul être, mais à celui-là, sauvage. Pendant
    les quinze jours que dura la dernière maladie de ma tante, Françoise
    ne la quitta pas un instant, ne se déshabilla pas, ne laissa personne
    lui donner aucun soin, et ne quitta son corps que quand il fut
    enterré. Alors nous comprîmes que cette sorte de crainte où Françoise
    avait vécu des mauvaises paroles, des soupçons, des colères de ma
    tante avait développé chez elle un sentiment que nous avions pris pour
    de la haine et qui était de la vénération et de l’amour. Sa véritable
    maîtresse, aux décisions impossibles à prévoir, aux ruses difficiles à
    déjouer, au bon cœur facile à fléchir, sa souveraine, son mystérieux
    et tout-puissant monarque n’était plus. A côté d’elle nous comptions
    pour bien peu de chose. Il était loin le temps où quand nous avions
    commencé à venir passer nos vacances à Combray, nous possédions autant
    de prestige que ma tante aux yeux de Françoise. Cet automne-là tout
    occupés des formalités à remplir, des entretiens avec les notaires et
    avec les fermiers, mes parents n’ayant guère de loisir pour faire des
    sorties que le temps d’ailleurs contrariait, prirent l’habitude de me
    laisser aller me promener sans eux du côté de Méséglise, enveloppé
    dans un grand plaid qui me protégeait contre la pluie et que je jetais
    d’autant plus volontiers sur mes épaules que je sentais que ses
    rayures écossaises scandalisaient Françoise, dans l’esprit de qui on
    n’aurait pu faire entrer l’idée que la couleur des vêtements n’a rien
    à faire avec le deuil et à qui d’ailleurs le chagrin que nous avions
    de la mort de ma tante plaisait peu, parce que nous n’avions pas donné
    de grand repas funèbre, que nous ne prenions pas un son de voix
    spécial pour parler d’elle, que même parfois je chantonnais. Je suis
    sûr que dans un livre–et en cela j’étais bien moi-même comme
    Françoise–cette conception du deuil d’après la Chanson de Roland et le
    portail de Saint-André-des-Champs m’eût été sympathique. Mais dès que
    Françoise était auprès de moi, un démon me poussait à souhaiter
    qu’elle fût en colère, je saisissais le moindre prétexte pour lui dire
    que je regrettais ma tante parce que c’était une bonne femme, malgré
    ses ridicules, mais nullement parce que c’était ma tante, qu’elle eût
    pu être ma tante et me sembler odieuse, et sa mort ne me faire aucune
    peine, propos qui m’eussent semblé ineptes dans un livre.

    Si alors Françoise remplie comme un poète d’un flot de pensées
    confuses sur le chagrin, sur les souvenirs de famille, s’excusait de
    ne pas savoir répondre à mes théories et disait: «Je ne sais pas
    m’esprimer», je triomphais de cet aveu avec un bon sens ironique et
    brutal digne du docteur Percepied; et si elle ajoutait: «Elle était
    tout de même de la parentèse, il reste toujours le respect qu’on doit
    à la parentèse», je haussais les épaules et je me disais: «Je suis
    bien bon de discuter avec une illettrée qui fait des cuirs pareils»,
    adoptant ainsi pour juger Françoise le point de vue mesquin d’hommes
    dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la
    méditation, sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une
    des scènes vulgaires de la vie.

    Mes promenades de cet automne-là furent d’autant plus agréables que je
    les faisais après de longues heures passées sur un livre. Quand
    j’étais fatigué d’avoir lu toute la matinée dans la salle, jetant mon
    plaid sur mes épaules, je sortais: mon corps obligé depuis longtemps
    de garder l’immobilité, mais qui s’était chargé sur place d’animation
    et de vitesse accumulées, avait besoin ensuite, comme une toupie qu’on
    lâche, de les dépenser dans toutes les directions. Les murs des
    maisons, la haie de Tansonville, les arbres du bois de Roussainville,
    les buissons auxquels s’adosse Montjouvain, recevaient des coups de
    parapluie ou de canne, entendaient des cris joyeux, qui n’étaient, les
    uns et les autres, que des idées confuses qui m’exaltaient et qui
    n’ont pas atteint le repos dans la lumière, pour avoir préféré à un
    lent et difficile éclaircissement, le plaisir d’une dérivation plus
    aisée vers une issue immédiate. La plupart des prétendues traductions
    de ce que nous avons ressenti ne font ainsi que nous en débarrasser en
    le faisant sortir de nous sous une forme indistincte qui ne nous
    apprend pas à le connaître. Quand j’essaye de faire le compte de ce
    que je dois au côté de Méséglise, des humbles découvertes dont il fût
    le cadre fortuit ou le nécessaire inspirateur, je me rappelle que
    c’est, cet automne-là, dans une de ces promenades, près du talus
    broussailleux qui protège Montjouvain, que je fus frappé pour la
    première fois de ce désaccord entre nos impressions et leur expression
    habituelle. Après une heure de pluie et de vent contre lesquels
    j’avais lutté avec allégresse, comme j’arrivais au bord de la mare de
    Montjouvain devant une petite cahute recouverte en tuiles où le
    jardinier de M. Vinteuil serrait ses instruments de jardinage, le
    soleil venait de reparaître, et ses dorures lavées par l’averse
    reluisaient à neuf dans le ciel, sur les arbres, sur le mur de la
    cahute, sur son toit de tuile encore mouillé, à la crête duquel se
    promenait une poule. Le vent qui soufflait tirait horizontalement les
    herbes folles qui avaient poussé dans la paroi du mur, et les plumes
    de duvet de la poule, qui, les unes et les autres se laissaient filer
    au gré de son souffle jusqu’à l’extrémité de leur longueur, avec
    l’abandon de choses inertes et légères. Le toit de tuile faisait dans
    la mare, que le soleil rendait de nouveau réfléchissante, une marbrure
    rose, à laquelle je n’avais encore jamais fait attention. Et voyant
    sur l’eau et à la face du mur un pâle sourire répondre au sourire du
    ciel, je m’écriai dans mon enthousiasme en brandissant mon parapluie
    refermé: «Zut, zut, zut, zut.» Mais en même temps je sentis que mon
    devoir eût été de ne pas m’en tenir à ces mots opaques et de tâcher de
    voir plus clair dans mon ravissement.

    Et c’est à ce moment-là encore,–grâce à un paysan qui passait, l’air
    déjà d’être d’assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il
    faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans
    chaleur à mes «beau temps, n’est-ce pas, il fait bon marcher»,–que
    j’appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément,
    dans un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois
    qu’une lecture un peu longue m’avait mis en humeur de causer, le
    camarade à qui je brûlais d’adresser la parole venait justement de se
    livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu’on le
    laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec
    tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus
    propres à leur faire plaisir, ils avaient employé le même temps à
    apprendre une peccadille que j’avais oubliée et qu’ils me reprochaient
    sévèrement au moment où je m’élançais vers eux pour les embrasser.

    Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une
    autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le
    désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer
    dans mes bras. Né brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le
    rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très
    différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu’un
    degré supérieur de celui qu’elles me donnaient. Je faisais un mérite
    de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit, au reflet
    rose du toit de tuile, aux herbes folles, au village de Roussainville
    où je désirais depuis longtemps aller, aux arbres de son bois, au
    clocher de son église, de cet émoi nouveau qui me les faisait
    seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c’était
    eux qui le provoquaient, et qui semblait ne vouloir que me porter vers
    eux plus rapidement quand il enflait ma voile d’une brise puissante,
    inconnue et propice. Mais si ce désir qu’une femme apparût ajoutait
    pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant, les
    charmes de la nature, en retour, élargissaient ce que celui de la
    femme aurait eu de trop restreint. Il me semblait que la beauté des
    arbres c’était encore la sienne et que l’âme de ces horizons, du
    village de Roussainville, des livres que je lisais cette année-là, son
    baiser me la livrerait; et mon imagination reprenant des forces au
    contact de ma sensualité, ma sensualité se répandant dans tous les
    domaines de mon imagination, mon désir n’avait plus de limites. C’est
    qu’aussi,–comme il arrive dans ces moments de rêverie au milieu de la
    nature où l’action de l’habitude étant suspendue, nos notions
    abstraites des choses mises de côté, nous croyons d’une foi profonde,
    à l’originalité, à la vie individuelle du lieu où nous nous
    trouvons–la passante qu’appelait mon désir me semblait être non un
    exemplaire quelconque de ce type général: la femme, mais un produit
    nécessaire et naturel de ce sol. Car en ce temps-là tout ce qui
    n’était pas moi, la terre et les êtres, me paraissait plus précieux,
    plus important, doué d’une existence plus réelle que cela ne paraît
    aux hommes faits. Et la terre et les êtres je ne les séparais pas.
    J’avais le désir d’une paysanne de Méséglise ou de Roussainville,
    d’une pêcheuse de Balbec, comme j’avais le désir de Méséglise et de
    Balbec. Le plaisir qu’elles pouvaient me donner m’aurait paru moins
    vrai, je n’aurais plus cru en lui, si j’en avais modifié à ma guise
    les conditions. Connaître à Paris une pêcheuse de Balbec ou une
    paysanne de Méséglise c’eût été recevoir des coquillages que je
    n’aurais pas vus sur la plage, une fougère que je n’aurais pas trouvée
    dans les bois, c’eût été retrancher au plaisir que la femme me
    donnerait tous ceux au milieu desquels l’avait enveloppée mon
    imagination. Mais errer ainsi dans les bois de Roussainville sans une
    paysanne à embrasser, c’était ne pas connaître de ces bois le trésor
    caché, la beauté profonde. Cette fille que je ne voyais que criblée de
    feuillages, elle était elle-même pour moi comme une plante locale
    d’une espèce plus élevée seulement que les autres et dont la structure
    permet d’approcher de plus près qu’en elles, la saveur profonde du
    pays. Je pouvais d’autant plus facilement le croire (et que les
    caresses par lesquelles elle m’y ferait parvenir, seraient aussi d’une
    sorte particulière et dont je n’aurais pas pu connaître le plaisir par
    une autre qu’elle), que j’étais pour longtemps encore à l’âge où on ne
    l’a pas encore abstrait ce plaisir de la possession des femmes
    différentes avec lesquelles on l’a goûté, où on ne l’a pas réduit à
    une notion générale qui les fait considérer dès lors comme les
    instruments interchangeables d’un plaisir toujours identique. Il
    n’existe même pas, isolé, séparé et formulé dans l’esprit, comme le
    but qu’on poursuit en s’approchant d’une femme, comme la cause du
    trouble préalable qu’on ressent. A peine y songe-t-on comme à un
    plaisir qu’on aura; plutôt, on l’appelle son charme à elle; car on ne
    pense pas à soi, on ne pense qu’à sortir de soi. Obscurément attendu,
    immanent et caché, il porte seulement à un tel paroxysme au moment où
    il s’accomplit, les autres plaisirs que nous causent les doux regards,
    les baisers de celle qui est auprès de nous, qu’il nous apparaît
    surtout à nous-même comme une sorte de transport de notre
    reconnaissance pour la bonté de cœur de notre compagne et pour sa
    touchante prédilection à notre égard que nous mesurons aux bienfaits,
    au bonheur dont elle nous comble.

    Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que
    je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son
    village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers
    désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit
    cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau
    de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques
    du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se
    suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et
    que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme
    celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se
    penchaient jusqu’à moi. En vain je le suppliais maintenant. En vain,
    tenant l’étendue dans le champ de ma vision, je la drainais de mes
    regards qui eussent voulu en ramener une femme. Je pouvais aller
    jusqu’au porche de Saint-André-des-Champs; jamais ne s’y trouvait la
    paysanne que je n’eusse pas manqué d’y rencontrer si j’avais été avec
    mon grand-père et dans l’impossibilité de lier conversation avec elle.
    Je fixais indéfiniment le tronc d’un arbre lointain, de derrière
    lequel elle allait surgir et venir à moi; l’horizon scruté restait
    désert, la nuit tombait, c’était sans espoir que mon attention
    s’attachait, comme pour aspirer les créatures qu’ils pouvaient
    recéler, à ce sol stérile, à cette terre épuisée; et ce n’était plus
    d’allégresse, c’était de rage que je frappais les arbres du bois de
    Roussainville d’entre lesquels ne sortait pas plus d’êtres vivants que
    s’ils eussent été des arbres peints sur la toile d’un panorama, quand,
    ne pouvant me résigner à rentrer à la maison avant d’avoir serré dans
    mes bras la femme que j’avais tant désirée, j’étais pourtant obligé de
    reprendre le chemin de Combray en m’avouant à moi-même qu’était de
    moins en moins probable le hasard qui l’eût mise sur mon chemin. Et
    s’y fût-elle trouvée, d’ailleurs, eussé-je osé lui parler? Il me
    semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou; je cessais de croire
    partagés par d’autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les
    désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient
    pas. Ils ne m’apparaissaient plus que comme les créations purement
    subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils
    n’avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors
    perdait tout charme et toute signification et n’était plus à ma vie
    qu’un cadre conventionnel comme l’est à la fiction d’un roman le wagon
    sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps.

    C’est peut-être d’une impression ressentie aussi auprès de
    Montjouvain, quelques années plus tard, impression restée obscure
    alors, qu’est sortie, bien après, l’idée que je me suis faite du
    sadisme. On verra plus tard que, pour de tout autres raisons, le
    souvenir de cette impression devait jouer un rôle important dans ma
    vie. C’était par un temps très chaud; mes parents qui avaient dû
    s’absenter pour toute la journée, m’avaient dit de rentrer aussi tard
    que je voudrais; et étant allé jusqu’à la mare de Montjouvain où
    j’aimais revoir les reflets du toit de tuile, je m’étais étendu à
    l’ombre et endormi dans les buissons du talus qui domine la maison, là
    où j’avais attendu mon père autrefois, un jour qu’il était allé voir
    M. Vinteuil. Il faisait presque nuit quand je m’éveillai, je voulus me
    lever, mais je vis Mlle Vinteuil (autant que je pus la reconnaître,
    car je ne l’avais pas vue souvent à Combray, et seulement quand elle
    était encore une enfant, tandis qu’elle commençait d’être une jeune
    fille) qui probablement venait de rentrer, en face de moi, à quelques
    centimètres de moi, dans cette chambre où son père avait reçu le mien
    et dont elle avait fait son petit salon à elle. La fenêtre était
    entr’ouverte, la lampe était allumée, je voyais tous ses mouvements
    sans qu’elle me vît, mais en m’en allant j’aurais fait craquer les
    buissons, elle m’aurait entendu et elle aurait pu croire que je
    m’étais caché là pour l’épier.

    Elle était en grand deuil, car son père était mort depuis peu. Nous
    n’étions pas allés la voir, ma mère ne l’avait pas voulu à cause d’une
    vertu qui chez elle limitait seule les effets de la bonté: la pudeur;
    mais elle la plaignait profondément. Ma mère se rappelant la triste
    fin de vie de M. Vinteuil, tout absorbée d’abord par les soins de mère
    et de bonne d’enfant qu’il donnait à sa fille, puis par les
    souffrances que celle-ci lui avait causées; elle revoyait le visage
    torturé qu’avait eu le vieillard tous les derniers temps; elle savait
    qu’il avait renoncé à jamais à achever de transcrire au net toute son
    œuvre des dernières années, pauvres morceaux d’un vieux professeur de
    piano, d’un ancien organiste de village dont nous imaginions bien
    qu’ils n’avaient guère de valeur en eux-mêmes, mais que nous ne
    méprisions pas parce qu’ils en avaient tant pour lui dont ils avaient
    été la raison de vivre avant qu’il les sacrifiât à sa fille, et qui
    pour la plupart pas même notés, conservés seulement dans sa mémoire,
    quelques-uns inscrits sur des feuillets épars, illisibles, resteraient
    inconnus; ma mère pensait à cet autre renoncement plus cruel encore
    auquel M. Vinteuil avait été contraint, le renoncement à un avenir de
    bonheur honnête et respecté pour sa fille; quand elle évoquait toute
    cette détresse suprême de l’ancien maître de piano de mes tantes, elle
    éprouvait un véritable chagrin et songeait avec effroi à celui
    autrement amer que devait éprouver Mlle Vinteuil tout mêlé du remords
    d’avoir à peu près tué son père. «Pauvre M. Vinteuil, disait ma mère,
    il a vécu et il est mort pour sa fille, sans avoir reçu son salaire.
    Le recevra-t-il après sa mort et sous quelle forme? Il ne pourrait lui
    venir que d’elle.»

    Au fond du salon de Mlle Vinteuil, sur la cheminée était posé un petit
    portrait de son père que vivement elle alla chercher au moment où
    retentit le roulement d’une voiture qui venait de la route, puis elle
    se jeta sur un canapé, et tira près d’elle une petite table sur
    laquelle elle plaça le portrait, comme M. Vinteuil autrefois avait mis
    à côté de lui le morceau qu’il avait le désir de jouer à mes parents.
    Bientôt son amie entra. Mlle Vinteuil l’accueillit sans se lever, ses
    deux mains derrière la tête et se recula sur le bord opposé du sofa
    comme pour lui faire une place. Mais aussitôt elle sentit qu’elle
    semblait ainsi lui imposer une attitude qui lui était peut-être
    importune. Elle pensa que son amie aimerait peut-être mieux être loin
    d’elle sur une chaise, elle se trouva indiscrète, la délicatesse de
    son cœur s’en alarma; reprenant toute la place sur le sofa elle ferma
    les yeux et se mit à bâiller pour indiquer que l’envie de dormir était
    la seule raison pour laquelle elle s’était ainsi étendue. Malgré la
    familiarité rude et dominatrice qu’elle avait avec sa camarade, je
    reconnaissais les gestes obséquieux et réticents, les brusques
    scrupules de son père. Bientôt elle se leva, feignit de vouloir fermer
    les volets et de n’y pas réussir.

    –«Laisse donc tout ouvert, j’ai chaud,» dit son amie.

    –«Mais c’est assommant, on nous verra», répondit Mlle Vinteuil.

    Mais elle devina sans doute que son amie penserait qu’elle n’avait dit
    ces mots que pour la provoquer à lui répondre par certains autres
    qu’elle avait en effet le désir d’entendre, mais que par discrétion
    elle voulait lui laisser l’initiative de prononcer. Aussi son regard
    que je ne pouvais distinguer, dut-il prendre l’expression qui plaisait
    tant à ma grand’mère, quand elle ajouta vivement:

    –«Quand je dis nous voir, je veux dire nous voir lire, c’est
    assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des
    yeux vous voient.»

    Par une générosité instinctive et une politesse involontaire elle
    taisait les mots prémédités qu’elle avait jugés indispensables à la
    pleine réalisation de son désir. Et à tous moments au fond d’elle-même
    une vierge timide et suppliante implorait et faisait reculer un
    soudard fruste et vainqueur.

    –«Oui, c’est probable qu’on nous regarde à cette heure-ci, dans cette
    campagne fréquentée, dit ironiquement son amie. Et puis quoi?
    Ajouta-t-elle (en croyant devoir accompagner d’un clignement d’yeux
    malicieux et tendre, ces mots qu’elle récita par bonté, comme un
    texte, qu’elle savait être agréable à Mlle Vinteuil, d’un ton qu’elle
    s’efforçait de rendre cynique), quand même on nous verrait ce n’en est
    que meilleur.»

    Mlle Vinteuil frémit et se leva. Son cœur scrupuleux et sensible
    ignorait quelles paroles devaient spontanément venir s’adapter à la
    scène que ses sens réclamaient. Elle cherchait le plus loin qu’elle
    pouvait de sa vraie nature morale, à trouver le langage propre à la
    fille vicieuse qu’elle désirait d’être, mais les mots qu’elle pensait
    que celle-ci eût prononcés sincèrement lui paraissaient faux dans sa
    bouche. Et le peu qu’elle s’en permettait était dit sur un ton guindé
    où ses habitudes de timidité paralysaient ses velléités d’audace, et
    s’entremêlait de: «tu n’as pas froid, tu n’as pas trop chaud, tu n’as
    pas envie d’être seule et de lire?»

    –«Mademoiselle me semble avoir des pensées bien lubriques, ce soir»,
    finit-elle par dire, répétant sans doute une phrase qu’elle avait
    entendue autrefois dans la bouche de son amie.

    Dans l’échancrure de son corsage de crêpe Mlle Vinteuil sentit que son
    amie piquait un baiser, elle poussa un petit cri, s’échappa, et elles
    se poursuivirent en sautant, faisant voleter leurs larges manches
    comme des ailes et gloussant et piaillant comme des oiseaux amoureux.
    Puis Mlle Vinteuil finit par tomber sur le canapé, recouverte par le
    corps de son amie. Mais celle-ci tournait le dos à la petite table sur
    laquelle était placé le portrait de l’ancien professeur de piano. Mlle
    Vinteuil comprit que son amie ne le verrait pas si elle n’attirait pas
    sur lui son attention, et elle lui dit, comme si elle venait seulement
    de le remarquer:

    –«Oh! ce portrait de mon père qui nous regarde, je ne sais pas qui a
    pu le mettre là, j’ai pourtant dit vingt fois que ce n’était pas sa
    place.»

    Je me souvins que c’étaient les mots que M. Vinteuil avait dits à mon
    père à propos du morceau de musique. Ce portrait leur servait sans
    doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui
    répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses
    liturgiques:

    –«Mais laisse-le donc où il est, il n’est plus là pour nous embêter.
    Crois-tu qu’il pleurnicherait, qu’il voudrait te mettre ton manteau,
    s’il te voyait là, la fenêtre ouverte, le vilain singe.»

    Mlle Vinteuil répondit par des paroles de doux reproche: «Voyons,
    voyons», qui prouvaient la bonté de sa nature, non qu’elles fussent
    dictées par l’indignation que cette façon de parler de son père eût pu
    lui causer (évidemment c’était là un sentiment qu’elle s’était
    habituée, à l’aide de quels sophismes? à faire taire en elle dans ces
    minutes-là), mais parce qu’elles étaient comme un frein que pour ne
    pas se montrer égoïste elle mettait elle-même au plaisir que son amie
    cherchait à lui procurer. Et puis cette modération souriante en
    répondant à ces blasphèmes, ce reproche hypocrite et tendre,
    paraissaient peut-être à sa nature franche et bonne, une forme
    particulièrement infâme, une forme doucereuse de cette scélératesse
    qu’elle cherchait à s’assimiler. Mais elle ne put résister à l’attrait
    du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur par une
    personne si implacable envers un mort sans défense; elle sauta sur les
    genoux de son amie, et lui tendit chastement son front à baiser comme
    elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices
    qu’elles allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant
    à M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. Son amie lui prit
    la tête entre ses mains et lui déposa un baiser sur le front avec
    cette docilité que lui rendait facile la grande affection qu’elle
    avait pour Mlle Vinteuil et le désir de mettre quelque distraction
    dans la vie si triste maintenant de l’orpheline.

    –«Sais-tu ce que j’ai envie de lui faire à cette vieille horreur?»
    dit-elle en prenant le portrait.

    Et elle murmura à l’oreille de Mlle Vinteuil quelque chose que je ne
    pus entendre.

    –«Oh! tu n’oserais pas.»

    –«Je n’oserais pas cracher dessus? sur ça?» dit l’amie avec une
    brutalité voulue.

    Je n’en entendis pas davantage, car Mlle Vinteuil, d’un air las,
    gauche, affairé, honnête et triste, vint fermer les volets et la
    fenêtre, mais je savais maintenant, pour toutes les souffrances que
    pendant sa vie M. Vinteuil avait supportées à cause de sa fille, ce
    qu’après la mort il avait reçu d’elle en salaire.

    Et pourtant j’ai pensé depuis que si M. Vinteuil avait pu assister à
    cette scène, il n’eût peut-être pas encore perdu sa foi dans le bon
    cœur de sa fille, et peut-être même n’eût-il pas eu en cela tout à
    fait tort. Certes, dans les habitudes de Mlle Vinteuil l’apparence du
    mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer
    réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez une sadique; c’est
    à la lumière de la rampe des théâtres du boulevard plutôt que sous la
    lampe d’une maison de campagne véritable qu’on peut voir une fille
    faire cracher une amie sur le portrait d’un père qui n’a vécu que pour
    elle; et il n’y a guère que le sadisme qui donne un fondement dans la
    vie à l’esthétique du mélodrame. Dans la réalité, en dehors des cas de
    sadisme, une fille aurait peut-être des manquements aussi cruels que
    ceux de Mlle Vinteuil envers la mémoire et les volontés de son père
    mort, mais elle ne les résumerait pas expressément en un acte d’un
    symbolisme aussi rudimentaire et aussi naïf; ce que sa conduite aurait
    de criminel serait plus voilé aux yeux des autres et même à ses yeux à
    elle qui ferait le mal sans se l’avouer. Mais, au-delà de l’apparence,
    dans le cœur de Mlle Vinteuil, le mal, au début du moins, ne fut sans
    doute pas sans mélange. Une sadique comme elle est l’artiste du mal,
    ce qu’une créature entièrement mauvaise ne pourrait être car le mal ne
    lui serait pas extérieur, il lui semblerait tout naturel, ne se
    distinguerait même pas d’elle; et la vertu, la mémoire des morts, la
    tendresse filiale, comme elle n’en aurait pas le culte, elle ne
    trouverait pas un plaisir sacrilège à les profaner. Les sadiques de
    l’espèce de Mlle Vinteuil sont des être si purement sentimentaux, si
    naturellement vertueux que même le plaisir sensuel leur paraît quelque
    chose de mauvais, le privilège des méchants. Et quand ils se concèdent
    à eux-mêmes de s’y livrer un moment, c’est dans la peau des méchants
    qu’ils tâchent d’entrer et de faire entrer leur complice, de façon à
    avoir eu un moment l’illusion de s’être évadés de leur âme scrupuleuse
    et tendre, dans le monde inhumain du plaisir. Et je comprenais combien
    elle l’eût désiré en voyant combien il lui était impossible d’y
    réussir. Au moment où elle se voulait si différente de son père, ce
    qu’elle me rappelait c’était les façons de penser, de dire, du vieux
    professeur de piano. Bien plus que sa photographie, ce qu’elle
    profanait, ce qu’elle faisait servir à ses plaisirs mais qui restait
    entre eux et elle et l’empêchait de les goûter directement, c’était la
    ressemblance de son visage, les yeux bleus de sa mère à lui qu’il lui
    avait transmis comme un bijou de famille, ces gestes d’amabilité qui
    interposaient entre le vice de Mlle Vinteuil et elle une phraséologie,
    une mentalité qui n’était pas faite pour lui et l’empêchait de le
    connaître comme quelque chose de très différent des nombreux devoirs
    de politesse auxquels elle se consacrait d’habitude. Ce n’est pas le
    mal qui lui donnait l’idée du plaisir, qui lui semblait agréable;
    c’est le plaisir qui lui semblait malin. Et comme chaque fois qu’elle
    s’y adonnait il s’accompagnait pour elle de ces pensées mauvaises qui
    le reste du temps étaient absentes de son âme vertueuse, elle
    finissait par trouver au plaisir quelque chose de diabolique, par
    l’identifier au Mal. Peut-être Mlle Vinteuil sentait-elle que son amie
    n’était pas foncièrement mauvaise, et qu’elle n’était pas sincère au
    moment où elle lui tenait ces propos blasphématoires. Du moins
    avait-elle le plaisir d’embrasser sur son visage, des sourires, des
    regards, feints peut-être, mais analogues dans leur expression
    vicieuse et basse à ceux qu’aurait eus non un être de bonté et de
    souffrance, mais un être de cruauté et de plaisir. Elle pouvait
    s’imaginer un instant qu’elle jouait vraiment les jeux qu’eût joués
    avec une complice aussi dénaturée, une fille qui aurait ressenti en
    effet ces sentiments barbares à l’égard de la mémoire de son père.
    Peut-être n’eût-elle pas pensé que le mal fût un état si rare, si
    extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si
    elle avait su discerner en elle comme en tout le monde, cette
    indifférence aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms
    qu’on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté.

    S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une
    autre affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade était
    longue et l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait. Quand on
    semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise
    désespérée qu’il ne tombât pas une goutte d’eau pour les «pauvres
    récoltes», et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la
    surface calme et bleue du ciel s’écriait en gémissant: «Ne dirait-on
    pas qu’on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en
    montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir
    pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés,
    alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans
    discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur
    la mer»; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses
    favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner:
    «Demain s’il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes.» On
    partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et
    on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle
    aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes
    passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me
    semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité
    revêche, et qu’on chercherait en vain dans le Combray d’aujourd’hui où
    sur son tracé ancien s’élève l’école. Mais ma rêverie (semblable à ces
    architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un
    jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d’un chœur
    roman, remettent tout l’édifice dans l’état où il devait être au XIIe
    siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et
    «restitue» la rue des Perchamps. Elle a d’ailleurs pour ces
    reconstitutions, des données plus précises que n’en ont généralement
    les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les
    dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à
    être bientôt anéanties, de ce qu’était le Combray du temps de mon
    enfance; et parce que c’est lui-même qui les a tracées en moi avant de
    disparaître, émouvantes,–si on peut comparer un obscur portrait à ces
    effigies glorieuses dont ma grand’mère aimait à me donner des
    reproductions–comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de
    Gentile Bellini dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus
    aujourd’hui le chef-d’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.

    On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau
    flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe
    siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de
    Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque
    contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. On
    gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de
    Saint-Hilaire. Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute
    la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau et
    si tranquille que, quand sonnait l’heure, on aurait dit non qu’elle
    rompait le calme du jour mais qu’elle le débarrassait de ce qu’il
    contenait et que le clocher avec l’exactitude indolente et soigneuse
    d’une personne qui n’a rien d’autre à faire, venait seulement–pour
    exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d’or que la chaleur y
    avait lentement et naturellement amassées–de presser, au moment voulu,
    la plénitude du silence.

    Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y avait
    presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. On la
    traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la
    maison, sur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de
    notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s’il faisait beau
    temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d’un matin de
    grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus
    sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui
    se promenait déjà en bleu-ciel entre les terres encore noires et nues,
    accompagnée seulement d’une bande de coucous arrivés trop tôt et de
    primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu
    laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d’odeur qu’elle
    tenait dans son cornet. Le Pont-Vieux débouchait dans un sentier de
    halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un
    noisetier sous lequel un pêcheur en chapeau de paille avait pris
    racine. A Combray où je savais quelle individualité de maréchal
    ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du
    suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule
    personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait
    connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous
    passions; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe
    de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions dans
    le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs
    pieds; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés
    jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. Ils étaient
    semés des restes, à demi enfouis dans l’herbe, du château des anciens
    comtes de Combray qui au moyen âge avait de ce côté le cours de la
    Vivonne comme défense contre les attaques des sires de Guermantes et
    des abbés de Martinville. Ce n’étaient plus que quelques fragments de
    tours bossuant la prairie, à peine apparents, quelques créneaux d’où
    jadis l’arbalétrier lançait des pierres, d’où le guetteur surveillait
    Novepont, Clairefontaine, Martinville-le-Sec, Bailleau-l’Exempt,
    toutes terres vassales de Guermantes entre lesquelles Combray était
    enclavé, aujourd’hui au ras de l’herbe, dominés par les enfants de
    l’école des frères qui venaient là apprendre leurs leçons ou jouer aux
    récréations;–passé presque descendu dans la terre, couché au bord de
    l’eau comme un promeneur qui prend le frais, mais me donnant fort à
    songer, me faisant ajouter dans le nom de Combray à la petite ville
    d’aujourd’hui une cité très différente, retenant mes pensées par son
    visage incompréhensible et d’autrefois qu’il cachait à demi sous les
    boutons d’or. Ils étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils avaient
    choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes,
    jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il,
    que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir
    que leur vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée,
    jusqu’à ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile
    beauté; et cela dès ma plus petite enfance, quand du sentier de halage
    je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur
    joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a
    bien des siècles d’Asie mais apatriés pour toujours au village,
    contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau,
    fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme
    certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité
    populaire, un poétique éclat d’orient.

    Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la
    Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la
    rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois «contenant» aux
    flancs transparents comme une eau durcie, et «contenu» plongé dans un
    plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image
    de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles
    n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite
    dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où
    les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le
    palais ne pourrait en jouir. Je me promettais de venir là plus tard
    avec des lignes; j’obtenais qu’on tirât un peu de pain des provisions
    du goûter; j’en jetais dans la Vivonne des boulettes qui semblaient
    suffire pour y provoquer un phénomène de sursaturation, car l’eau se
    solidifiait aussitôt autour d’elles en grappes ovoïdes de têtards
    inanitiés qu’elle tenait sans doute jusque-là en dissolution,
    invisibles, tout près d’être en voie de cristallisation.

    Bientôt le cours de la Vivonne s’obstrue de plantes d’eau. Il y en a
    d’abord d’isolées comme tel nénufar à qui le courant au travers duquel
    il était placé d’une façon malheureuse laissait si peu de repos que
    comme un bac actionné mécaniquement il n’abordait une rive que pour
    retourner à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la
    double traversée. Poussé vers la rive, son pédoncule se dépliait,
    s’allongeait, filait, atteignait l’extrême limite de sa tension
    jusqu’au bord où le courant le reprenait, le vert cordage se repliait
    sur lui-même et ramenait la pauvre plante à ce qu’on peut d’autant
    mieux appeler son point de départ qu’elle n’y restait pas une seconde
    sans en repartir par une répétition de la même manœuvre. Je la
    retrouvais de promenade en promenade, toujours dans la même situation,
    faisant penser à certains neurasthéniques au nombre desquels mon
    grand-père comptait ma tante Léonie, qui nous offrent sans changement
    au cours des années le spectacle des habitudes bizarres qu’ils se
    croient chaque fois à la veille de secouer et qu’ils gardent toujours;
    pris dans l’engrenage de leurs malaises et de leurs manies, les
    efforts dans lesquels ils se débattent inutilement pour en sortir ne
    font qu’assurer le fonctionnement et faire jouer le déclic de leur
    diététique étrange, inéluctable et funeste. Tel était ce nénufar,
    pareil aussi à quelqu’un de ces malheureux dont le tourment singulier,
    qui se répète indéfiniment durant l’éternité, excitait la curiosité de
    Dante et dont il se serait fait raconter plus longuement les
    particularités et la cause par le supplicié lui-même, si Virgile,
    s’éloignant à grands pas, ne l’avait forcé à le rattraper au plus
    vite, comme moi mes parents.

    Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont
    l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui
    s’y était complu à des travaux d’horticulture aquatique, faisant
    fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables
    jardins de nymphéas. Comme les rives étaient à cet endroit très
    boisées, les grandes ombres des arbres donnaient à l’eau un fond qui
    était habituellement d’un vert sombre mais que parfois, quand nous
    rentrions par certains soirs rassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu
    d’un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d’apparence cloisonnée
    et de goût japonais. Çà et là, à la surface, rougissait comme une
    fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords.
    Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles, moins
    lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en
    enroulements si gracieux qu’on croyait voir flotter à la dérive, comme
    après l’effeuillement mélancolique d’une fête galante, des roses
    mousseuses en guirlandes dénouées. Ailleurs un coin semblait réservé
    aux espèces communes qui montraient le blanc et rose proprets de la
    julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis
    qu’un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une
    véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins
    qui étaient venues poser comme des papillons leur ailes bleuâtres et
    glacées, sur l’obliquité transparente de ce parterre d’eau; de ce
    parterre céleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur
    plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes;
    et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas
    le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il
    s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la
    rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en
    accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a
    de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux,–avec ce qu’il y
    a d’infini,–dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein
    ciel.

    Au sortir de ce parc, la Vivonne redevient courante. Que de fois j’ai
    vu, j’ai désiré imiter quand je serais libre de vivre à ma guise, un
    rameur, qui, ayant lâché l’aviron, s’était couché à plat sur le dos,
    la tête en bas, au fond de sa barque, et la laissant flotter à la
    dérive, ne pouvant voir que le ciel qui filait lentement au-dessus de
    lui, portait sur son visage l’avant-goût du bonheur et de la paix.

    Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans le ciel
    férié, flânait longuement un nuage oisif. Par moments oppressée par
    l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration
    anxieuse. C’était l’heure du goûter. Avant de repartir nous restions
    longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où
    parvenaient jusqu’à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et
    métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne
    s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si
    longtemps, et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs
    lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds.

    Parfois, au bord de l’eau entourée de bois, nous rencontrions une
    maison dite de plaisance, isolée, perdue, qui ne voyait rien, du
    monde, que la rivière qui baignait ses pieds. Une jeune femme dont le
    visage pensif et les voiles élégants n’étaient pas de ce pays et qui
    sans doute était venue, selon l’expression populaire «s’enterrer» là,
    goûter le plaisir amer de sentir que son nom, le nom surtout de celui
    dont elle n’avait pu garder le cœur, y était inconnu, s’encadrait dans
    la fenêtre qui ne lui laissait pas regarder plus loin que la barque
    amarrée près de la porte. Elle levait distraitement les yeux en
    entendant derrière les arbres de la rive la voix des passants dont
    avant qu’elle eût aperçu leur visage, elle pouvait être certaine que
    jamais ils n’avaient connu, ni ne connaîtraient l’infidèle, que rien
    dans leur passé ne gardait sa marque, que rien dans leur avenir
    n’aurait l’occasion de la recevoir. On sentait que, dans son
    renoncement, elle avait volontairement quitté des lieux où elle aurait
    pu du moins apercevoir celui qu’elle aimait, pour ceux-ci qui ne
    l’avaient jamais vu. Et je la regardais, revenant de quelque promenade
    sur un chemin où elle savait qu’il ne passerait pas, ôter de ses mains
    résignées de longs gants d’une grâce inutile.

    Jamais dans la promenade du côté de Guermantes nous ne pûmes remonter
    jusqu’aux sources de la Vivonne, auxquelles j’avais souvent pensé et
    qui avaient pour moi une existence si abstraite, si idéale, que
    j’avais été aussi surpris quand on m’avait dit qu’elles se trouvaient
    dans le département, à une certaine distance kilométrique de Combray,
    que le jour où j’avais appris qu’il y avait un autre point précis de
    la terre où s’ouvrait, dans l’antiquité, l’entrée des Enfers. Jamais
    non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant
    souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient
    des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils
    étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque
    fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en
    tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le
    «Couronnement d’Esther» de notre église, tantôt de nuances changeantes
    comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert
    chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite
    ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme
    l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes,
    que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou
    faisait monter au plafond,–enfin toujours enveloppés du mystère des
    temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la
    lumière orangée qui émane de cette syllabe: «antes». Mais si malgré
    cela ils étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres
    réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se
    distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en
    elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce «côté de
    Guermantes» ensoleillé, le cours de la Vivonne, ses nymphéas et ses
    grands arbres, et tant de beaux après-midi. Et je savais qu’ils ne
    portaient pas seulement le titre de duc et de duchesse de Guermantes,
    mais que depuis le XIVe siècle où, après avoir inutilement essayé de
    vaincre leurs anciens seigneurs ils s’étaient alliés à eux par des
    mariages, ils étaient comtes de Combray, les premiers des citoyens de
    Combray par conséquent et pourtant les seuls qui n’y habitassent pas.
    Comtes de Combray, possédant Combray au milieu de leur nom, de leur
    personne, et sans doute ayant effectivement en eux cette étrange et
    pieuse tristesse qui était spéciale à Combray; propriétaires de la
    ville, mais non d’une maison particulière, demeurant sans doute
    dehors, dans la rue, entre ciel et terre, comme ce Gilbert de
    Guermantes, dont je ne voyais aux vitraux de l’abside de Saint-Hilaire
    que l’envers de laque noire, si je levais la tête quand j’allais
    chercher du sel chez Camus.

    Puis il arriva que sur le côté de Guermantes je passai parfois devant
    de petits enclos humides où montaient des grappes de fleurs sombres.
    Je m’arrêtais, croyant acquérir une notion précieuse, car il me
    semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile,
    que je désirais tant connaître depuis que je l’avais vue décrite par
    un de mes écrivains préférés. Et ce fut avec elle, avec son sol
    imaginaire traversé de cours d’eau bouillonnants, que Guermantes,
    changeant d’aspect dans ma pensée, s’identifia, quand j’eus entendu le
    docteur Percepied nous parler des fleurs et des belles eaux vives
    qu’il y avait dans le parc du château. Je rêvais que Mme de Guermantes
    m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice; tout le jour
    elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main,
    en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait
    le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles
    violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui
    dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces
    rêves m’avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain,
    il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me
    le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une
    signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de
    fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention,
    je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie
    cérébrale l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour
    arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en
    place qu’il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise
    m’avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la
    vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour notre maison, seule
    de tout le quartier, les travaux de «ravalement», à obtenir du
    ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux,
    l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans
    la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu
    d’attendre le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si
    j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop
    d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles
    lettres de recommandation auprès du bon Dieu, pour que ma maladie ou
    ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans
    danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du
    retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison;
    peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans
    mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs,
    n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle
    par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le
    Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain
    de l’époque. Mais d’autres fois tandis que mes parents
    s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma
    vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon
    père et qu’il pouvait modifier à son gré, m’apparaissait au contraire
    comme comprise dans une réalité qui n’était pas faite pour moi, contre
    laquelle il n’y avait pas de recours, au cœur de laquelle je n’avais
    pas d’allié, qui ne cachait rien au delà d’elle-même. Il me semblait
    alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je
    vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais
    seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire.
    Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les
    encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime,
    immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes
    les paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un
    méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa
    conscience.

    Un jour ma mère me dit: «Puisque tu parles toujours de Mme de
    Guermantes, comme le docteur Percepied l’a très bien soignée il y a
    quatre ans, elle doit venir à Combray pour assister au mariage de sa
    fille. Tu pourras l’apercevoir à la cérémonie.» C’était du reste par
    le docteur Percepied que j’avais le plus entendu parler de Mme de
    Guermantes, et il nous avait même montré le numéro d’une revue
    illustrée où elle était représentée dans le costume qu’elle portait à
    un bal travesti chez la princesse de Léon.

    Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le
    suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une
    dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate
    bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton
    au coin du nez. Et parce que dans la surface de son visage rouge,
    comme si elle eût eu très chaud, je distinguais, diluées et à peine
    perceptibles, des parcelles d’analogie avec le portrait qu’on m’avait
    montré, parce que surtout les traits particuliers que je relevais en
    elle, si j’essayais de les énoncer, se formulaient précisément dans
    les mêmes termes: un grand nez, des yeux bleus, dont s’était servi le
    docteur Percepied quand il avait décrit devant moi la duchesse de
    Guermantes, je me dis: cette dame ressemble à Mme de Guermantes; or la
    chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais,
    sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des
    alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je
    me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de
    Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à
    Combray; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme
    ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour
    où elle devait justement venir, dans cette chapelle: c’était elle! Ma
    déception était grande. Elle provenait de ce que je n’avais jamais
    pris garde quand je pensais à Mme de Guermantes, que je me la
    représentais avec les couleurs d’une tapisserie ou d’un vitrail, dans
    un autre siècle, d’une autre matière que le reste des personnes
    vivantes. Jamais je ne m’étais avisé qu’elle pouvait avoir une figure
    rouge, une cravate mauve comme Mme Sazerat, et l’ovale de ses joues me
    fit tellement souvenir de personnes que j’avais vues à la maison que
    le soupçon m’effleura, pour se dissiper d’ailleurs aussitôt après, que
    cette dame en son principe générateur, en toutes ses molécules,
    n’était peut-être pas substantiellement la duchesse de Guermantes,
    mais que son corps, ignorant du nom qu’on lui appliquait, appartenait
    à un certain type féminin, qui comprenait aussi des femmes de médecins
    et de commerçants. «C’est cela, ce n’est que cela, Mme de Guermantes!»
    disait la mine attentive et étonnée avec laquelle je contemplais cette
    image qui naturellement n’avait aucun rapport avec celles qui sous le
    même nom de Mme de Guermantes étaient apparues tant de fois dans mes
    songes, puisque, elle, elle n’avait pas été comme les autres
    arbitrairement formée par moi, mais qu’elle m’avait sauté aux yeux
    pour la première fois il y a un moment seulement, dans l’église; qui
    n’était pas de la même nature, n’était pas colorable à volonté comme
    elles qui se laissaient imbiber de la teinte orangée d’une syllabe,
    mais était si réelle que tout, jusqu’à ce petit bouton qui
    s’enflammait au coin du nez, certifiait son assujettissement aux lois
    de la vie, comme dans une apothéose de théâtre, un plissement de la
    robe de la fée, un tremblement de son petit doigt, dénoncent la
    présence matérielle d’une actrice vivante, là où nous étions
    incertains si nous n’avions pas devant les yeux une simple projection
    lumineuse.

    Mais en même temps, sur cette image que le nez proéminent, les yeux
    perçants, épinglaient dans ma vision (peut-être parce que c’était eux
    qui l’avaient d’abord atteinte, qui y avaient fait la première
    encoche, au moment où je n’avais pas encore le temps de songer que la
    femme qui apparaissait devant moi pouvait être Mme de Guermantes), sur
    cette image toute récente, inchangeable, j’essayais d’appliquer
    l’idée: «C’est Mme de Guermantes» sans parvenir qu’à la faire
    manœuvrer en face de l’image, comme deux disques séparés par un
    intervalle. Mais cette Mme de Guermantes à laquelle j’avais si souvent
    rêvé, maintenant que je voyais qu’elle existait effectivement en
    dehors de moi, en prit plus de puissance encore sur mon imagination
    qui, un moment paralysée au contact d’une réalité si différente de ce
    qu’elle attendait, se mit à réagir et à me dire: «Glorieux dès avant
    Charlemagne, les Guermantes avaient le droit de vie et de mort sur
    leurs vassaux; la duchesse de Guermantes descend de Geneviève de
    Brabant. Elle ne connaît, ni ne consentirait à connaître aucune des
    personnes qui sont ici.»

    Et–ô merveilleuse indépendance des regards humains, retenus au visage
    par une corde si lâche, si longue, si extensible qu’ils peuvent se
    promener seuls loin de lui–pendant que Mme de Guermantes était assise
    dans la chapelle au-dessus des tombes de ses morts, ses regards
    flânaient çà et là, montaient le long des piliers, s’arrêtaient même
    sur moi comme un rayon de soleil errant dans la nef, mais un rayon de
    soleil qui, au moment où je reçus sa caresse, me sembla conscient.
    Quant à Mme de Guermantes elle-même, comme elle restait immobile,
    assise comme une mère qui semble ne pas voir les audaces espiègles et
    les entreprises indiscrètes de ses enfants qui jouent et interpellent
    des personnes qu’elle ne connaît pas, il me fût impossible de savoir
    si elle approuvait ou blâmait dans le désœuvrement de son âme, le
    vagabondage de ses regards.

    Je trouvais important qu’elle ne partît pas avant que j’eusse pu la
    regarder suffisamment, car je me rappelais que depuis des années je
    considérais sa vue comme éminemment désirable, et je ne détachais pas
    mes yeux d’elle, comme si chacun de mes regards eût pu matériellement
    emporter et mettre en réserve en moi le souvenir du nez proéminent,
    des joues rouges, de toutes ces particularités qui me semblaient
    autant de renseignements précieux, authentiques et singuliers sur son
    visage. Maintenant que me le faisaient trouver beau toutes les pensées
    que j’y rapportais–et peut-être surtout, forme de l’instinct de
    conservation des meilleures parties de nous-mêmes, ce désir qu’on a
    toujours de ne pas avoir été déçu,–la replaçant (puisque c’était une
    seule personne qu’elle et cette duchesse de Guermantes que j’avais
    évoquée jusque-là) hors du reste de l’humanité dans laquelle la vue
    pure et simple de son corps me l’avait fait un instant confondre, je
    m’irritais en entendant dire autour de moi: «Elle est mieux que Mme
    Sazerat, que Mlle Vinteuil», comme si elle leur eût été comparable. Et
    mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à
    l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler
    d’autres visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement
    incomplet: «Qu’elle est belle! Quelle noblesse! Comme c’est bien une
    fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j’ai
    devant moi!» Et l’attention avec laquelle j’éclairais son visage
    l’isolait tellement, qu’aujourd’hui si je repense à cette cérémonie,
    il m’est impossible de revoir une seule des personnes qui y
    assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand
    je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle,
    je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie
    qu’éclairait le soleil intermittent et chaud d’un jour de vent et
    d’orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de
    tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais
    dont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle ne
    ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste
    elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de
    simplicité. Aussi, ne pouvant émettre ces regards volontaires, chargés
    d’une signification précise, qu’on adresse à quelqu’un qu’on connaît,
    mais seulement laisser ses pensées distraites s’échapper incessamment
    devant elle en un flot de lumière bleue qu’elle ne pouvait contenir,
    elle ne voulait pas qu’il pût gêner, paraître dédaigner ces petites
    gens qu’il rencontrait au passage, qu’il atteignait à tous moments. Je
    revois encore, au-dessus de sa cravate mauve, soyeuse et gonflée, le
    doux étonnement de ses yeux auxquels elle avait ajouté sans oser le
    destiner à personne mais pour que tous pussent en prendre leur part un
    sourire un peu timide de suzeraine qui a l’air de s’excuser auprès de
    ses vassaux et de les aimer. Ce sourire tomba sur moi qui ne la
    quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait
    laissé s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de
    soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me
    dis: «Mais sans doute elle fait attention à moi.» Je crus que je lui
    plaisais, qu’elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté
    l’église, qu’à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à
    Guermantes. Et aussitôt je l’aimai, car s’il peut quelquefois suffire
    pour que nous aimions une femme qu’elle nous regarde avec mépris comme
    j’avais cru qu’avait fait Mlle Swann et que nous pensions qu’elle ne
    pourra jamais nous appartenir, quelquefois aussi il peut suffire
    qu’elle nous regarde avec bonté comme faisait Mme de Guermantes et que
    nous pensions qu’elle pourra nous appartenir. Ses yeux bleuissaient
    comme une pervenche impossible à cueillir et que pourtant elle m’eût
    dédiée; et le soleil menacé par un nuage, mais dardant encore de toute
    sa force sur la place et dans la sacristie, donnait une carnation de
    géranium aux tapis rouges qu’on y avait étendus par terre pour la
    solennité et sur lesquels s’avançait en souriant Mme de Guermantes, et
    ajoutait à leur lainage un velouté rose, un épiderme de lumière, cette
    sorte de tendresse, de sérieuse douceur dans la pompe et dans la joie
    qui caractérisent certaines pages de Lohengrin, certaines peintures de
    Carpaccio, et qui font comprendre que Baudelaire ait pu appliquer au
    son de la trompette l’épithète de délicieux.

    Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il
    me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de
    dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un
    écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je
    restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que
    pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d’inhibition
    devant la douleur, mon esprit s’arrêtait entièrement de penser aux
    vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent
    m’interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces
    préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un
    coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin
    me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient,
    et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je
    voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et que malgré
    mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela
    se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à
    tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et
    s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je
    cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m’attachais à me
    rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans
    que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à
    s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle.
    Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me
    rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain
    et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier
    dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité
    abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné,
    l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de
    l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque
    fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre
    littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que
    m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur–de
    tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne
    tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de
    me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue. Par bonheur
    mes parents m’appelaient, je sentais que je n’avais pas présentement
    la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et
    qu’il valait mieux n’y plus penser jusqu’à ce que je fusse rentré, et
    ne pas me fatiguer d’avance sans résultat. Alors je ne m’occupais plus
    de cette chose inconnue qui s’enveloppait d’une forme ou d’un parfum,
    bien tranquille puisque je la ramenais à la maison, protégée par le
    revêtement d’images sous lesquelles je la trouverais vivante, comme
    les poissons que les jours où on m’avait laissé aller à la pêche, je
    rapportais dans mon panier couverts par une couche d’herbe qui
    préservait leur fraîcheur. Une fois à la maison je songeais à autre
    chose et ainsi s’entassaient dans mon esprit (comme dans ma chambre
    les fleurs que j’avais cueillies dans mes promenades ou les objets
    qu’on m’avait donnés), une pierre où jouait un reflet, un toit, un son
    de cloche, une odeur de feuilles, bien des images différentes sous
    lesquelles il y a longtemps qu’est morte la réalité pressentie que je
    n’ai pas eu assez de volonté pour arriver à découvrir. Une fois
    pourtant,–où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa
    durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à
    mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur
    Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus
    et fait monter avec lui,–j’eus une impression de ce genre et ne
    l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter
    près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait
    encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec
    chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous
    l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce
    plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les
    deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant
    et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient
    l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé
    d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus
    élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

    En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de
    leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je
    n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était
    derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils
    semblaient contenir et dérober à la fois.

    Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu
    nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants
    après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne
    savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à
    l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me
    semblait bien pénible; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête
    ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il
    est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés
    à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que
    j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils
    m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis
    causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes,
    je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore
    les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au
    tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer,
    ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre
    compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me
    rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces
    ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se
    déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus
    une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula
    en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure
    éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte
    d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment et comme
    nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les
    aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà
    couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis
    ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

    Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de
    Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase,
    puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que
    cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je
    composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience
    et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai
    retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de
    changements:

    «Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase
    campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville.
    Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer en face d’eux par une
    volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait
    rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les
    trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois
    oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil.
    Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les
    clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du
    couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer
    et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je
    pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout
    d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et
    ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le
    temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes
    notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de
    temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes
    avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses
    clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs
    cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres
    pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de
    direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et
    disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà
    près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une
    dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs
    peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me
    faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende,
    abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité; et tandis
    que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur
    chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles
    silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un
    derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule
    forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.» Je ne
    repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du
    siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier
    les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus
    fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait
    si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient
    derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je
    venais de pondre un œuf, je me mis à chanter à tue-tête.

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

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    ———————————————————————-

    AUTOUR DE LA LUNE
    Etext Production Notes

    Mathematical symbols are enclosed in the brackets "(" and ")" and are
    expressed as their character or symbol names in the LaTeX typesetting
    language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
    presceded by %

    D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

    Typographie utilisée dans le texte.
    ———————————–

    _xxx_ Texte imprimé en italiques.
    (xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
    selon le langage de composition TeX.
    –Tiret.

    Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
    ———————————————————

    lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

    ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
    du pouce, 2.1167 mm.

    londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
    Anglais.

    milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

    pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

    pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
    du pied.

    toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
    (environ 2 mètres).

    <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>

    AUTOUR DE LA LUNE

    par Jules Verne

    CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

    Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
    la seconde

    Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
    ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
    la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
    Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
    en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
    un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
    ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
    Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
    extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
    gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
    produisit près de trente millions de francs, il commença ses
    gigantesques travaux.

    Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
    destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
    entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
    zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
    treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
    quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
    l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
    quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

    Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
    Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
    plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
    composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
    qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
    le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
    pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
    Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
    coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
    cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
    litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
    l'astre des nuits.

    Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
    Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
    7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
    endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
    avec un plein succès.

    Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
    l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

    Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
    qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
    Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
    intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
    fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
    triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
    capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
    s'embarquer avec lui dans le projectile.

    La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
    devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
    ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
    contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
    quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
    fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
    voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
    plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
    qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
    l'espace. Tout était prêt.

    Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
    extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
    fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
    vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
    à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
    Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
    _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
    Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
    avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
    serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
    journaux mal informés.

    Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
    eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
    accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
    l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
    aux yeux de ses contemplateurs.

    Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
    partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
    Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
    station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
    Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
    observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

    L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
    pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
    l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
    car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
    plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
    pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

    Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
    l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
    éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

    Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
    Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
    l'Observatoire de Cambridge.

    Or, qu'annonçait ce télégramme?

    Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
    soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
    aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
    une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
    passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
    son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
    et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
    des nuits, il en était devenu le satellite.

    Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
    pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
    l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
    déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
    le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
    mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
    cents lieues.

    Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
    de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
    leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
    graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
    Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
    supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
    reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
    nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
    du temps, passionnèrent le public.

    Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
    observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
    découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
    prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
    comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
    justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
    c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
    à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
    mot de cette entreprise.

    En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
    que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
    concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
    la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
    J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
    Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
    projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
    contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

    Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
    réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
    existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
    lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

    Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
    terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
    boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
    comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
    d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
    péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
    les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
    l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

    En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
    temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
    marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

    I

    De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir

    Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
    leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
    chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
    lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
    voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
    une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

    Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
    d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
    gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
    échafaudages.

    Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
    s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
    intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
    solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
    hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
    métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

    «Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
    chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
    ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
    nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
    voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
    les taupes!»

    Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
    qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
    au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
    pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
    pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

    Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
    chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
    circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

    Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
    solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
    devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
    précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
    bonne fin une si téméraire tentative.

    Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
    installation.

    «C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
    droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
    ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
    que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
    ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
    et ne marche pas!»

    Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
    leurs derniers préparatifs.

    Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
    lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
    boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.

    «Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
    quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
    qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
    nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
    minutes à rester sur la terre.

    –Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
    Nicholl.

    –Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
    vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
    plus graves questions de morale ou de politique, et même les
    résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
    vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
    ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
    l'indigeste foule des imbéciles…

    –Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.

    –J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

    –Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

    –Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
    vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…

    –Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
    temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
    Maintenant occupons-nous du départ.

    –Ne sommes-nous pas prêts?

    –Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
    atténuer autant que possible le premier choc!

    –N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
    brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

    –Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
    suis pas bien sûr!

    –Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
    pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
    faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!

    –Et le moyen? répliqua Barbicane.

    –En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
    train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
    minutes…

    –Vingt», fit Nicholl.

    Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
    ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

    «Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
    comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
    du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
    autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
    violemment à la tête.

    –Juste, fit Nicholl.

    –Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
    mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
    Great-Circus!

    –Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
    résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
    boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
    à peu près la même chose.

    –Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
    Michel Ardan.

    –Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.

    –Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

    –Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
    chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»

    Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
    dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
    l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
    cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
    demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
    auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
    pulsation!

    Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
    placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
    centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
    s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

    Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
    étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
    parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
    avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

    «Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
    allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
    de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
    nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
    «moon-dogs» qui fera fureur!

    –S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

    –Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
    vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
    poules!

    –Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

    –Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
    Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
    puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
    l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
    chargée sans accident, soit six mille dollars.

    –Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
    secondes.

    –C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
    encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
    que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
    s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

    –J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
    habit, je ne demande qu'à payer.

    –Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
    jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
    avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

    –Et pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
    éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
    rembourser tes dollars.

    –Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
    Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

    –Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
    vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

    –Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

    –Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.

    –Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
    enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
    sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
    qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
    Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
    doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
    lancer dans les espaces interplanétaires!…

    –Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
    Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
    suprême. Une poignée de main, mes amis.

    –Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

    Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

    «Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

    Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
    centre du disque.

    «Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

    Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
    coucha près de ses compagnons.

    Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
    chronomètre frappant la seconde.

    Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
    poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
    déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.

    II

    La première demi-heure

    Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
    secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
    obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
    ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
    brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
    initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
    York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
    mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
    voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
    –J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
    du projectile, qu'aurait-il vu?

    Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
    parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
    déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
    projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
    poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
    d'aluminium.

    A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
    lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
    semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
    intactes.

    Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
    cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
    mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
    Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
    cadavres dans l'espace?…

    Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
    mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
    se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
    un a «hem» sonore, puis il dit;

    «Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»

    Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
    Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
    comme un homme ivre.

    «Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
    Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

    Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
    tempes, il cria d'une voix ferme:

    «Nicholl! Barbicane!»

    Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
    indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
    son appel. Même silence.

    «Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
    sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
    rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
    deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
    Mais, avant tout éclairons la situation».

    Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
    reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
    en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
    et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
    bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
    ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
    cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
    enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
    l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
    que la secousse avait commencé peut-être.

    Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
    compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
    masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

    Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
    frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
    ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
    sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

    «Et Barbicane? demanda-t-il.

    –Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
    commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
    maintenant à Barbicane.»

    Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
    déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
    ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
    constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
    à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

    Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
    s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

    «Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
    poitrine du blessé.

    –Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
    habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
    avec vigueur.»

    Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
    Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
    redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

    «Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

    Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
    inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
    les voyageurs, non pour le wagon.

    «Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

    –Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
    demanda Nicholl.

    –Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

    –Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

    Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
    immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

    Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
    du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
    l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
    le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
    peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
    même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
    presqu'île floridienne rendait possible.

    Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
    au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
    morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
    l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
    suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
    une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
    projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
    thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
    L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

    «Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
    chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
    produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
    bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
    avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

    –Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
    à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

    –Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
    cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
    environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
    frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
    lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

    –Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
    estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

    –Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
    diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
    telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
    mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
    mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
    déjà franchi cet intervalle, et…

    –Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
    quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
    dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
    six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.

    –Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
    Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
    et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
    hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

    –Laquelle? demanda vivement Barbicane.

    –L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
    été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

    –Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
    de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
    été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
    rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
    encore du contrecoup qui l'a frappée?

    –D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

    –Fais, mon capitaine.

    –As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

    –Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
    détonation.

    –Et vous, Barbicane?

    –Ni moi non plus.

    –Eh bien? fit Nicholl.

    –Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation?»

    Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
    présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
    cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

    «Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
    panneaux.»

    Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
    écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
    hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
    boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
    caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
    plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
    verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
    s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
    un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
    du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
    opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
    la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
    boulet.

    Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
    vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
    obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
    président Barbicane de s'écrier:

    «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
    sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
    dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
    impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

    «Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
    Nicholl.

    En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
    quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
    lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
    surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
    dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
    l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
    aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
    vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
    avaient quitté la Terre.

    «J'ai perdu, dit Nicholl.

    –Et je t'en félicite! répondit Ardan.

    –Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
    liasse de dollars papier.

    –Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.

    –Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
    régulier.»

    Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
    président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
    libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
    le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
    portefeuille.

    Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
    deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
    coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

    Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
    vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
    en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
    pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
    l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
    provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

    «Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
    notre rendez-vous?

    –Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
    poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
    hublot latéral.»

    Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
    dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
    d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
    dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
    Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
    réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
    prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
    orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
    translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
    lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
    abandonnés dans l'espace.

    «Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»

    Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
    surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
    eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
    route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
    soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
    attractive de cet astéroïde.

    Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
    trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
    l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
    travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
    s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
    le projectile se précipitât au-devant de lui.

    «Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
    rencontrer!»

    Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
    épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
    secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
    du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
    que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
    l'obscurité absolue de l'espace.

    «Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
    satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
    pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
    qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

    –Je le sais, répondit Barbicane.

    –Parbleu! tu sais tout.

    –C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
    l'attraction a retenu à l'état de satellite.

    –Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
    comme Neptune?

    –Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
    posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
    est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
    C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
    français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
    et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
    accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
    minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

    –Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
    ce satellite?

    –Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
    rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
    pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
    projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

    –Comment? dit Ardan.

    –Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
    rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
    kilomètres de la surface du globe terrestre.

    –Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
    les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

    –Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
    est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
    depuis treize minutes.

    –Treize minutes seulement? dit Barbicane

    –Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
    kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
    l'heure!

    –Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
    président, mais reste toujours cette insoluble
    question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation de la Columbiad?»

    Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
    réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
    latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
    emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
    homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
    d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

    Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
    rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
    terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
    du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
    doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
    l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
    Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
    ne pouvait soupçonner.

    On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
    des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
    son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
    point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
    heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
    s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
    considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
    travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
    disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
    fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
    souvenir.

    Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
    le globe disparu.

    «Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
    Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
    appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
    complètement à mes yeux!»

    Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
    déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
    d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
    avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
    placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
    échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
    centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
    épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
    fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
    des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
    rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
    et l'extérieur.

    Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
    comme opaque.

    «Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

    –La Terre, dit Barbicane, la voilà.

    –Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

    –Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
    au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
    nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
    tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
    jours dans une ombre impénétrable.

    –Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
    cette mince tranche de sa planète natale.

    L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
    Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
    Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
    le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
    la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
    croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
    considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
    Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
    annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
    parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
    disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
    concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

    Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
    produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
    saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
    apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
    appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
    intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
    produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
    réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
    aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
    lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
    lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
    là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
    partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
    celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
    proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
    aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
    allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

    Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
    de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
    leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
    l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
    leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
    était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
    l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
    jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
    les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
    saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
    ses enfants.

    En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
    l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
    planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
    soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
    croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
    affections!

    Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
    regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
    uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
    leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
    doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
    la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

    «Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

    Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
    ensevelis dans un profond sommeil.

    Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
    Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
    voix formidable:

    «J'ai trouvé! s'écria-t-il!

    –Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

    –La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
    Columbiad!

    –Et c'est?… fit Nicholl.

    –Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»

    III

    Où l'on s'installe

    Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
    les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
    auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
    paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
    campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
    globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
    mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
    fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
    vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
    absolu.

    Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
    indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
    sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

    Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

    «Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
    aussitôt.

    –Ils ont faim, dit Nicholl.

    –Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!

    –Où sont-ils?» demanda Barbicane.

    On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
    Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
    jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

    C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
    sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
    l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

    «Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
    marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
    donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
    saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
    comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
    baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
    et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
    interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
    justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
    «Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
    Viens, Diane! viens ici!»

    Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
    gémissements plaintifs.

    «Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

    –Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
    part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»

    Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
    constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
    appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

    Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
    longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
    du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
    violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
    piteux état.

    «Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

    On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
    fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
    tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
    là, il laissa échapper un soupir.

    «Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
    existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
    Satellite!»

    Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
    avidement.

    Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
    la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
    terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
    restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
    rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

    «Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
    soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
    notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

    –Pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
    nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
    solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
    certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
    lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
    la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
    l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
    d'arrivée que le point de départ.

    –Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
    d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
    pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
    fourmillent nos semblables!

    –Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
    pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
    nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
    Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
    en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
    populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
    simples Sélénites!

    –Dans quatre-vingt-huit heures environ,
    répliqua le capitaine.

    –Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.

    –Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

    –Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
    l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
    illico.»

    En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
    manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
    faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
    en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
    Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
    apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
    de ce premier festin.

    Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
    liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
    préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
    bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
    comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
    s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
    d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

    Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
    Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
    tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
    déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
    dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
    des voyageurs.

    Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
    Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
    provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
    satellite.

    Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
    distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
    la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
    par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
    directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
    fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

    «Le Soleil! s'écria Michel Ardan.

    –Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.

    –Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
    l'espace s'étend au-delà de la Lune?

    –Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
    atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
    cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
    Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
    avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
    partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
    accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

    –Pourquoi?

    –Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
    baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
    chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

    En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
    température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
    comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
    le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

    «Il fait bon ici, dit Nicholl.

    –Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
    végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
    les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
    que les parois du boulet n'entrent en fusion!

    –Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
    supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
    sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
    fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
    feu.

    –Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

    –Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
    été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

    –Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

    –Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
    Ardan en serrant la main de son compagnon.

    Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
    comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
    aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
    carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
    aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
    de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
    trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
    engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
    poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
    à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
    frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
    l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
    lumière.

    On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
    vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
    dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
    abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
    entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
    projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
    Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
    gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
    rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
    conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
    vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
    manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
    année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
    explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

    Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
    toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
    de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
    Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
    devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
    productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
    demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
    automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
    se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
    qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
    potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
    quotidienne des hôtes du projectile.

    Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
    encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
    depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
    de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
    éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
    l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
    carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
    fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
    raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
    souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
    capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
    disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
    potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
    matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
    purifia ainsi l'air intérieur.

    L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
    les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
    verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
    qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
    ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
    projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
    renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
    millimètres. C'était «du beau temps».

    Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
    intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
    affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
    distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
    pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
    boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
    peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
    intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
    comme elle à l'influence magnétique.

    Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
    sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
    instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
    angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
    apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
    avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
    initiale.

    Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
    Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
    variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
    terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
    du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
    que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
    savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
    temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
    ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
    arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
    mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
    refrain de France qui égayait la situation.

    Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
    n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
    chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
    celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
    point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
    Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
    l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
    deux astres.

    L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
    revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
    vitre inférieure.

    Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
    d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
    un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
    embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
    noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
    et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
    forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
    demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
    massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
    nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
    cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
    une étoile de quatrième grandeur!

    Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
    si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
    réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
    dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
    l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
    qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
    tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
    commercial.

    Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
    trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
    pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
    répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
    Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
    faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
    détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
    hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
    il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
    prié de croire qu'elle était dignement représentée.

    La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
    douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
    copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
    confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
    d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
    que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
    franchissait les routes du ciel.

    IV

    Un peu d'algèbre

    La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
    impropre.

    La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
    Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
    nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
    mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
    le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

    Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
    excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
    Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
    déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
    sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
    masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
    s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
    quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
    conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
    est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
    qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
    s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
    indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

    Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
    immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
    L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
    l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
    auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

    Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
    bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
    l'intérieur du wagon.

    Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
    projectile, et fermant une caisse entrouverte:

    «Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
    manquer ma combinaison!»

    Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

    «Un coq? avait dit Nicholl.

    –Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
    vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

    Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
    plus orgueilleux des gallinacés.

    Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

    «Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
    soupçonneux.

    –Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
    gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

    Puis, détournant la conversation:

    «Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

    –Non, répondit le président.

    –A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
    admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
    de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
    quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
    Columbiad pour atteindre la Lune.

    –Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
    les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
    de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
    tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

    –Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
    calculer la vitesse initiale?

    –Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

    –Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

    –Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
    l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

    –Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
    la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
    problème-là!

    –Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
    Barbicane.

    –Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
    avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

    –Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
    marteau ou labourer sans charrue?

    –Difficilement.

    –Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
    un bon outil pour qui sait l'employer.

    –Sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

    –Si cela t'intéresse.

    –Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
    wagon?

    –Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
    problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
    du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
    je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
    projectile, et cela par une simple formule.

    –Voyons la formule.

    –Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
    réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
    de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
    considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

    –Et pourquoi?

    –Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
    appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
    pas encore assez avancé pour le résoudre.

    –Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
    donc pas dit leur dernier mot?

    –Certainement non, répondit Barbicane.

    –Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
    calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

    –C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
    sérieusement Barbicane.

    –Bien obligé.

    –Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
    finies dont on connaît la différentielle.

    –Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
    plus satisfait.

    –Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
    crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
    demandée.»

    Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
    observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

    Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
    montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
    milieu desquels se détachait cette formule générale:

    % 1 2 2 r m' r r
    % – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
    % 2 0 x m d-x d-r

    ( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
    grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
    frac{r}{d-r}right)right} )

    «Et cela signifie?…, demanda Michel

    –Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
    zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
    prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
    moins _r_…

    –_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
    Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

    –Rien n'est plus clair.

    –Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
    demande pas davantage.

    –Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
    et tu en auras jusqu'au menton!

    –J'aime mieux qu'on me pende!

    –En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
    ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
    l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
    le résultat cherché.

    –Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
    de la vie de Nicholl pour comprendre!

    –Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
    carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
    vive.

    –Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

    –Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
    paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
    le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

    –Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
    hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
    pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
    projectile?

    –Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
    pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
    de son parcours.

    –Ta parole?

    –Ma parole.

    –Alors, tu es aussi malin que notre président?

    –Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
    d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
    problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
    n'exige que la connaissance des quatre règles.

    –C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
    faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
    casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
    variés.»

    Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
    certainement trouvé cette formule.

    «Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
    trouve merveilleusement établie.

    –Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
    voir que toutes ces lettres ont une signification.

    –J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

    –_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
    centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
    calculer les attractions.

    –Cela je le comprends.

    –_r_ est le rayon de la Terre.

    –_r_, rayon. Admis.

    –_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
    effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
    puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

    –C'est entendu.

    –_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
    par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?

    –De l'eau de roche! répondit Michel.

    –Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
    projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
    projectile à cette distance.

    –Bon.

    –Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
    vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

    –En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
    vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
    exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

    –Comprends plus! fit Michel.

    –C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

    –Pas si simple que moi, répliqua Michel.

    –Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
    de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
    initiale.

    –Tant que cela?

    –Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
    atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
    plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

    –Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
    _v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
    des clous dans un sac!

    –Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
    t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
    expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

    –Achevez-moi! répondit Michel.

    –De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
    sont à calculer.

    –Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

    –Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
    sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
    millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
    distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
    cinquante-six rayons terrestres, soit…»

    Nicholl chiffra rapidement.

    «Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
    mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
    distance la plus rapprochée de la Terre.

    –Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
    rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
    quatre-vingt-unième.

    –Parfait, dit Michel.

    –_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
    D'où résulte que _gr_ égale…

    –Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
    répondit Nicholl.

    –Et maintenant? demanda Michel Ardan.

    –Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
    je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
    avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
    d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
    vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
    distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
    dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
    centres.

    –J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

    –J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
    _d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»

    Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    ( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
    left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )

    Nicholl lut d'un oeil avide.

    «C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.

    –Est-ce clair? demanda Barbicane.

    –C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.

    –Les braves gens! murmurait Michel.

    –As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

    –Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
    tête en éclate!

    –Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
    un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
    par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

    –Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
    sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

    Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
    chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
    s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
    blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
    comprimait à deux mains une migraine naissante.

    «Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

    –Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
    la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
    point d'égale attraction, a dû être de…

    –De?… fit Barbicane.

    –De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

    –Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

    –Onze mille cinquante et un mètres.

    –Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

    –Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.

    –Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
    d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…

    –De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.

    –Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
    suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
    vitesse!

    –Eh bien? demanda Nicholl.

    –Eh bien, elle sera insuffisante!

    –Bon.

    –Nous n'atteindrons pas le point neutre!

    –Sacrebleu!

    –Nous n'irons même pas à moitié chemin!

    –Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
    projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

    –Et nous retomberons sur la Terre!»

    V

    Les froids de l'espace

    Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
    pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
    Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
    qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
    vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
    mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
    nécessaire pour atteindre le point neutre.

    Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
    question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
    poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
    s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
    murmurait:

    «Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
    vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
    l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

    Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
    Barbicane.

    «Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
    depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
    parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

    Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
    capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
    angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
    fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
    projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
    gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
    comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
    terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
    anxieusement.

    «Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
    pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
    Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
    sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
    toujours!

    –C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
    vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
    fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
    alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
    deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
    Terre.

    –Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
    qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
    projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

    –Juste! fit Nicholl.

    –Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

    –Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
    sauvés, déjeunons.»

    En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
    très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
    de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
    trompé.

    Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
    déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
    encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
    l'algèbre».

    «Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
    n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
    nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
    libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
    celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
    il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
    projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

    –Il l'atteindra, dit Barbicane.

    –Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
    le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
    le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
    maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
    Nous allons nous ennuyer royalement!»

    Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

    «Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
    qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
    dominos! Il ne me manque qu'un billard!

    –Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

    –Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
    mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
    sélénites.

    –Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
    apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
    peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
    les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
    cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
    que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
    suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
    aurons tout à apprendre d'eux.

    –Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
    Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

    –Oui.

    –Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

    –J'en suis sûr.

    –Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

    –Je n'en doute pas.

    –Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

    –Je le jurerais.

    –Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?

    –J'en suis sûr.

    –Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
    forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
    la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
    jusqu'aux régions terrestres?

    –Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
    Barbicane.

    –En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
    pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
    moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
    permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
    qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
    au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
    projection dix fois moins forte.

    –Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

    –Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
    fait?

    –Quand?

    –Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
    Terre.

    –Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!

    –Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
    notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
    projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
    de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
    quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
    suffisamment formée.

    –Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
    m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
    sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
    vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

    En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
    un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

    «Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
    Satellite!»

    Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
    de grand appétit.

    «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
    projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
    de tous les animaux domestiques.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

    –Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

    –Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
    tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
    Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

    –Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
    rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
    monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
    les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
    frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

    –Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

    –Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

    Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
    saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
    s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

    «Bon! Satellite n'est plus malade.

    –Ah! fit Nicholl.

    –Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
    piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
    tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

    En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
    était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
    ses amis.

    «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
    avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

    –Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
    des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
    deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

    Le président réfléchit pendant quelques instants.
    et dit:

    «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
    précautions.

    –Pourquoi? demanda Michel.

    –Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
    première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
    ne faut perdre que le moins possible.

    –Mais puisque nous le refaisons, cet air!

    –En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
    Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
    fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
    amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
    nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
    que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
    azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

    –Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

    –D'accord, mais agissons rapidement.

    –Et la seconde raison? demanda Michel.

    –La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
    extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
    d'être gelés vivants.

    –Cependant, le Soleil…

    –Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
    n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
    d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
    qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
    pas directement. Cette température n'est donc autre que la
    température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
    que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

    –Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

    –Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
    ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

    –Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

    –Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
    d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
    supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
    l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
    une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
    action à sa surface.

    –Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
    conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
    redoutables que tu le supposes.

    –Et pourquoi?

    –Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
    globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
    de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
    Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
    Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
    produit aucun effet appréciable.

    –Eh bien? fit Michel.

    –Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
    périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
    supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
    Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
    vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
    amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
    froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
    probablement supportable.

    –Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
    planétaires? demanda Nicholl.

    –Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
    était excessivement basse. En calculant son décroissement
    thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
    au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
    savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
    de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
    ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

    –Peuh! fit Michel.

    –C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
    observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
    Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
    zéro.

    –Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
    s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
    trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
    estime la température de l'espace à cent soixante
    degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
    vérifierons.

    –Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
    frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
    température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
    Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
    éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
    expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

    –Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
    absolu?

    –C'est le vide absolument privé d'air.

    –Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

    –Si. Par l'éther, répondit Barbicane.

    –Ah! Et qu'est-ce que l'éther?

    –L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
    qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
    moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
    célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
    inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
    qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
    chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
    d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
    d'amplitude.

    –Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
    mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
    sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
    rien à l'esprit.

    –Il faut pourtant bien chiffrer…

    –Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
    objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
    le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
    Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
    Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
    mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
    je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
    Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
    de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
    d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
    pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
    un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
    grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»

    Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
    qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
    Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
    même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

    Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
    opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
    son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
    du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
    centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
    contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
    manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
    pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
    rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
    C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
    l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
    de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
    wagon.

    VI

    Demandes et réponses

    Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
    terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
    heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
    heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
    dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
    des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
    décroissance régulière de leur vitesse.

    Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
    apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
    solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
    à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
    serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
    plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
    avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
    constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
    lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
    grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
    étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
    Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
    des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
    faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
    dispositions topographiques ou géologiques.

    Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
    causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
    connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
    Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
    direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
    nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
    conjectures.

    Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
    projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
    d'être rapportée.

    Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
    animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
    auraient été les conséquences de cet arrêt.

    «Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
    pu être arrêté.

    –Supposons-le, répondit Michel.

    –Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
    que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
    vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
    arrêté.

    –Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

    –Lequel?

    –Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

    –Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
    nous avec.

    –Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

    –Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
    soit pas présenté «pour voir».

    –Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
    chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
    chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
    cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

    –Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

    –Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
    calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
    oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
    train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
    animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
    graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
    attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
    transformation. Comprends-tu?

    –Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
    exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
    grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
    simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

    Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
    Puis, reprenant sa théorie:

    «Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
    projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
    plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
    conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
    vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
    volatiliser instantanément.

    –Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
    subitement dans son mouvement de translation?

    –Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
    qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

    –Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
    bien les choses.

    –Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

    –D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
    une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
    charbon égaux en volume au globe terrestre.

    –Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
    et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
    doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

    –Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
    arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
    que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
    bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…

    –Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

    –On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
    de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
    de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

    –Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

    –Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
    charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
    kilomètres.

  • Ascension Du Désir Poésie

    Ascension Du Désir Poésie

    Aproximadamente 2.261 palavras.

    Huguette Bertrand

    ASCENSION DU DÉSIR

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Transe dans l'échappée des fièvres
    ivres des danses transportées par l'errance
    transe des gestes affamés
    au soir des partances
    dansent les fièvres
    autour du verbe
    dénudé

    25.02.00

    ___________________________

    Incandescence
    au milieu des fièvres
    à même le ventre chaud des hivers
    en proie au délire
    ce temps délié
    au coeur des voix uniques

    fièvres sauvages
    danse des sens
    au centre vibrent violents
    parmi les cris

    25.02.00

    ___________________________

    En ses aubes fugitives
    un désir longe la main caressante
    sur le corps offert
    jusqu'à l'étirement du geste
    frémissant en son souffle
    féroce en ses rêves
    vibrant en ses nuits
    jusqu'à l'apogée

    29.02.00

    ___________________________

    Sur le visage
    un baiser vierge
    s'offre au désir
    déployé sur le corps d'un sourire
    naissance du geste
    entre la caresse
    et le nu des mots
    apaisé

    débusquée
    l'âme grésille
    emportée dans un regard
    neuf

    20.03.00

    ___________________________

    Entre le sombre des crépuscules
    et le clair matin
    se dénudent les désirs subtils
    quand les mots ne suffisent plus
    à dessiner des sourires
    sur les lèvres lancinantes sauvages
    au gré d'une parole vivante
    plus belle qu'une image
    plus belle dans le tendre
    trempée dans l'amour
    en son plus bel enlacement

    20.03.00

    ___________________________

    Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
    que la rosée n'a plus de plage où se poser
    pourquoi venue me dire
    que ses yeux emplis de sel et d'heures
    dérivent sur le temps
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    que le rêve était halluciné
    dans ces méandres de la douleur trop vive
    en ces moments où se chantent tous les désirs
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
    en ce corps vaincu

    22.03.00

    ___________________________

    La main gauche
    le sixième sens
    sans heurt
    le texte
    le geste
    d'Est en Ouest
    la nuit insensée
    le corps s'apaise

    27.03.00

    ___________________________

    Enchevêtré aux impossibles
    le coeur à lire
    le coeur à rire
    prophétise des soupirs
    instants pourpres
    étalés sur le corps à dire
    cri grand cri
    d'un silence enclos
    dans le vent fugitif

    demeure un regard
    immobile

    27.03.00

    ___________________________

    Douceur des brises amoureuses
    à l'ombre des tumultes
    encercle le désir
    à travers bruits et ronces
    appel au corps en son gémissement
    jusqu'au bout du coeur
    jusqu'au bout du monde

    29.03.00

    ___________________________

    Entre nous
    cet espace immaculé
    par la main tendue
    accueille l'instant
    posé sur les lèvres du désir
    déployé sur les courbes amoureuses
    ascension des fièvres
    jusqu'à l'intime
    ultime départ
    dans l'instant

    06.04.00

    ___________________________

    Duel des songes
    au coeur des nuits amantes
    quand le regard expire
    sur l'urgence des lèvres
    urgences des gestes accordés au désir
    urgence des mots assoupis dans un souffle
    urgence d'un souffle
    accordé à la vie

    19.04.00

    ___________________________

    Blondes nuits ensoleillées
    quand les corps se déploient
    dans la rondeur d'un silence
    nu

    nus les mots
    nus les gestes
    nuits des langues
    parures des chambres
    dans le magma des désirs
    quand sombrent les nuits blondes
    dans une caresse
    momentanée

    19.04.00

    ___________________________

    Mais qui pleure dans la prison de la douleur
    qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
    chant saoul dans la lumière crue
    en cet instant immobile
    qui mais qui ose encore verser des silences
    sur la liberté d'une femme féline
    féline dans une cage d'oiseau
    immobile en ses silences
    nue dans la lumière
    lovée dans l'oeil du jour

    21.04.00

    ___________________________

    Dans la fièvre du mouvement
    des averses inondent
    le bitume de ma mémoire

    fièvre des envolées
    envolées des vagues
    vagues de musique
    musique au sommet
    sommet du soir
    à l'horizon
    s'endort

    01.05.00

    ___________________________

    Sur le sable
    il germe des pas silencieux
    Sur le blanc immense
    il pleut des solitudes

    Grains de sable
    Trace de neige
    Rage de pas
    Rage de vie
    Ténèbre

    01.05.00

    ___________________________

    Sur les courbes du silence
    des éclats de rire surgissent
    primitifs
    sillonnent le désir
    dissout dans la nuit
    apprise par coeur

    Nuit du silence
    silence du coeur
    au coeur du désir
    primitif

    01.05.00

    ___________________________

    Sous les draps du désir
    l'amoure se penche
    au-dessus des nuances
    sur le boulevard des urgences
    reprise les pas troués
    entre mer et monde
    d'un souffle vogue
    sur les vagues cambrées au large
    viennent s'échouer
    au quai du lit

    01.05.00

    ___________________________

    Dans la souricière d'un vieux corps
    l'écrit se crie
    saoulade de peines
    éclats de rire
    des voix à peines
    des peines si pleines
    sur le réchaud
    grillade de mots
    la peau répond
    embrase la voix
    la peine le rire
    plus rien à dire

    02.05.00

    ___________________________

    Ivre de toutes les sagesses
    elle boit l'amer
    dans le piège douloureux de l'inaccessible
    puise dans sa nuit
    des mains assoiffées de vertiges
    déployée sur le soupir d'une aube frénétique
    s'abandonne dans un regard
    ailleurs
    autrement

    02.05.00

    ___________________________

    Poussières d'absence
    dans le chaos d'un regard
    si dense
    silence des solitudes
    dans l'oeil éclos des nuits
    nuits errantes
    au banquet des affamés

    03.05.00

    ___________________________

    Dans le chaud dessin
    y voir l'urgence du rythme
    ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
    en vain glisse au pied des murmures
    envolés dans le spontané du mouvement
    vestige d'une transe
    anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
    imaginées

    S'épuise le rythme
    dans le tard des nuits
    roses

    03.05.00

    ___________________________

    L'ÉCRIT L'ÉCHO

    Loin très loin
    se respirent des silences
    bien avant les mots
    implosion du désir
    des murmures partagés

    Loin très loin
    une femme allongée sur les phrases
    entre les silences vibre
    en accord aux cris

    Loin très loin
    des enfances circulent dans la chair du rire
    refont surface
    en sourires spontanés

    Loin très loin
    un désir
    un sourire
    un mot
    un écho
    un silence

    Ne reste que la lune
    son accompagnement

    05.05.00

    ___________________________

    SOUS LE SIGNE DES SENS

    Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
    Me transporte sur ses grandes ailes déployées
    vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
    À même leurs vertiges, j'apprends.
    J'apprends à naître dans le poème.
    J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
    Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
    Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
    Puis je dégrise, éclatée en vers.
    Vers qui ? Vers quoi ?
    Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
    Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
    Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
    Sans dessus dessous à même les sens,
    le désir à naître.

    06.05.00

    ___________________________

    J'ai cette gourmandise
    de rayons printaniers
    ramassés ça et là
    à travers pluies
    et sol aride
    par le tendre m'encerclent chaud
    dans la crème des désirs

    06.05.00

    ___________________________

    Entre les vagues puissantes du désir
    s'évanouissent pleurs et rires
    devant le blanc gémissement de l'âme
    enfermée en son plaisir
    aiguisé par les doux mots doux
    mots tendres fous
    répandus par le geste des mains
    sur la peau lisse des rendez-vous
    émulsion des bleus
    dans le vert des étonnements

    12.05.00

    ___________________________

    L'autre
    miroir des solitudes
    retourné à son désir
    le désirable en l'autre
    le plein désir en ce trop plein de vie

    vie pleine vie
    à même les déchirures
    désir plein désir
    à même chaque instant
    instants inextinguibles
    vertiges

    une voix murmure l'amour
    n'apaise pas
    reprend son souffle
    sur le chemin des impromptus
    nous rappelle qu'il était une fois
    ce fou désir en soi
    sagement enrobe l'Être
    l'autre
    en son désir
    au seuil de l'éclatement

    12.05.00

    ___________________________

    Habillée de langages
    une femme nue fragile
    forte en ses mots
    s'abreuve aux fontaines du désir
    parole en son murmure
    son chant blessé
    dénoué par la nuit

    16.05.00

    ___________________________

    S'effritent les regards
    au coeur du mouvement
    se reforment se transforment
    par la passion du vent
    se chagrinent puis s'enchaînent
    dans le gouffre amoureux
    viennent sourire à la rose
    dans le rouge du matin

    Point… à la ligne

    03.06.00

    ___________________________

    CHAUDE CHOSE

    On s'enchaîne
    on s'déchaîne
    pour l'amour d'une rose
    maintenue à distance
    par de trop grandes marées
    repoussée jusqu'au pied d'un murmure

    pourrissement de la rose
    dans le jardin chaud des fauves
    d'un regard d'une pensée
    nommez-la…
    Chose

    07.06.00

    ___________________________

    RE-NOIR

    S'effiloche la peine
    au bout d'un vain désir
    derniers râles
    sang des mots
    répandu rose
    sur la toile d'un bleu pastel
    y mélanger du vert espoir
    dans ce mauve
    un peu de gris quand même
    sur le rouge passionné
    puis le retour au noir

    rien que soi
    dans ce désert de mots
    rien que soi devant soi
    miroir des passions des chutes des ascensions
    et rechute
    et remonte la pente
    seule
    avec d'autres
    sur la toile
    de trop de fois
    que le temps ne mesure plus

    11.06.00

    ___________________________

    PASSAGE

    Une image surgit
    de la toile des passions
    fibres de chair de sang
    embrasées dans le piège des fragilités
    abreuvées à même le désir
    d'une nuit fauve
    dans la lumière interrompue
    tissent au passage
    des contours incendiés
    sur le corps rompu

    12.06.00

    ___________________________

    Justesse du mot rebelle
    que le vent hurle
    à travers la houle des désespoirs
    malgré la plaie vive du dur désir
    emprisonné dans la nuit glauque
    au seuil de l'effacement

    supplique du chant
    phrases hurlantes
    dans le ferment du désir
    toujours murmuré
    par le regard en équilibre
    sur un mot juste
    rebelle
    inoublié

    13.06.00

    ___________________________

    CHAIR FLUIDE

    Ni aube ni aurore
    répandue chair et sang sur les lignes
    j'efface les hiers
    au fil des lendemains
    les nuits me prononcent
    les matins en maraude
    j'avance
    j'avance et longe des vertiges
    quand tout près
    un visage fluide déjoue l'abîme
    son mot me déplie
    sa phrase me secoue
    interruption d'un mal brisé
    par le feu des passions
    embranchement d'un tout écartelé
    abandonné au seuil de l'épuisement
    son ressac creuse des rigoles
    enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
    présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
    à même les renoncements

    20.06.00

    ___________________________

    ALPAMAYO

    Sur tes flancs
    l'amour en zig-zag
    sillonne tous les espoirs
    jusqu'au sommet tente l'ultime
    en altitude s'essouffle
    dans sa marche supplie chaque geste
    ne renonce jamais
    non jamais ne s'arrête
    gestes du corps
    dans l'avancée de chaque pas assoiffé
    seule au coeur de l'immensité
    blanche immensité
    tendre vertige
    que la main vient déposer
    sur ton corps
    apprivoisé

    16.07.00

    ___________________________

    ARTESONRAJU

    Émue
    la montagne désirée
    par son amant agile
    quand lui frôle ses mystères
    elle lui offre ses flancs
    il explore toutes ses formes
    et ses pensées fragiles
    que ses pentes font valser pas à pas
    s'apprivoise la beauté d'une descente
    qu'un soleil fait bouger
    sur son corps
    convoité

    01.08.00

    ___________________________

    S'écrivent parfois des mots
    en faux-dièse en vrai-bémol
    en calvacade
    voyagent agiles
    paissent naturels
    au point du jour
    remisent les nuits
    allègent les heures
    suspendues lourdes usées
    sous les arbres
    sur les pierres
    se baignent dans la soupe
    font claquer toutes les portes
    d'un été coutumier

    01.08.00

    ___________________________

    Au jardin
    un regard s'emplit de froidure
    que dissipent les souvenances
    de l'amour déployé
    sur la trace d'une flamme hésitante
    il veille
    appuyé sur l'instant des avenirs
    floconneux

    20.08.00

    ___________________________

    Interminable
    ce souffle ponctué
    d'extraits en vagues
    prolonge les jours
    à l'ombre s'ajoutent
    aux heures
    nécessaires

    08.09.00

    ___________________________

    Doux murmure de la chair
    reflet d'un souffle passager
    glisse dans le blues du silence
    empreinte d'un visage
    la nuit sur fond gris
    semence de paroles
    l'espoir sur fond noir
    gestes à fleur de peau
    grandes aurores
    mémoire bleu de cyan
    son sourire masqué

    09.09.00

    ___________________________

    Ciel des Amériques
    Ciel de nuit
    Ciel de lit
    du Nord au Sud
    défigure la mémoire
    d'un bronze tenace
    porte au visage
    un sourire de plomb
    passe les ponts
    jusqu'au quai
    parole de chair
    peau de papier
    peau sur mesure
    peauaime

    09.09.00

    ___________________________

    Il fait ici tempête de pluie de vent
    à l'image d'une turbulence fait chair
    chair d'abîme
    entre tous les abîmes
    chair des renoncements
    à l'effigie du silence accordé
    à tous les silences
    à croire que les dieux imaginés
    invitent à la redondance d'histoires anciennes
    perdues dans les rêves
    rejetés dans le néant
    dont seule demeure
    une parole imprononcée
    imprononçable

    21.09.00

    ___________________________

    Quel interdit a ce goût du silence ?
    n'a le goût que des sens
    gravitation sur le corps déployé
    d'un regard poursuit la ligne pure
    abandonnée dans la soie des gestes
    sur le parcours d'une fièvre
    murmure des instants doux
    ce goût de sel que les vagues transportent
    jusqu'aux lèvres multipliées
    viennent colorer la nuit
    ses ombres emportées
    dans un délire
    spontané

    23.09.00

    ___________________________

    Terre de ta vie
    via la terre de sable fin
    ses vagues de sel
    de mer en vague
    quand tu divagues
    sur l'horizon chargé de cris
    quand vient l'écrit
    l'appel du lit
    surbondance
    de l'infini

    29.09.00

    ___________________________

    Dans la salle des occupations
    le jour se fait tard
    en toute patience
    voit la nuit l'achever
    quand la peau glisse limpide
    sur les pierres
    amassées par le roulement
    des vagues fluides
    de l'amour

    m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
    m'a laissé dormir hors des questions
    m'a exilée tournoyante
    vers le milieu du lit
    sans déranger les rêves voisins
    quand tout à coup
    sonna l'heure de l'abordage
    sur le pont d'un autre jour
    c'était lundi
    le retour

    02.10.00

    ___________________________

    Dénuement
    dans ce champ immense
    de la fragilité
    course folle d'un espoir replié
    dans les coins d'ombre
    s'enfonce dans l'étrange mouvement
    des sensualités incandescentes
    quand se murmurent des paroles
    prolongées sur le corps
    accentué
    par son ascension du désir

    05.10.00

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / octobre 2000
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-21-3
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    Aproximadamente 74.129 palavras.

    Atterré par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je
    lui avais soumis, songeant d'autre part aux difficultés que
    j'éprouvais quand je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à
    des réflexions sérieuses, je sentis une fois de plus ma nullité
    intellectuelle et que je n'étais pas né pour la littérature. Sans
    doute autrefois à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une
    lecture de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie qui m'avait
    paru avoir une grande valeur. Mais cet état, mon poème en prose le
    reflétait: nul doute que M. de Norpois n'en eût saisi et percé à jour
    tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
    entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était pas dupe. Il
    venait de m'apprendre au contraire quelle place infime était la mienne
    (quand j'étais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le
    mieux disposé et le plus intelligent). Je me sentais consterné,
    réduit; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
    du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était dilaté jadis à
    remplir les capacités immenses du génie, contracté maintenant, tenait
    tout entier dans la médiocrité étroite où M. de Norpois l'avait
    soudain enfermé et restreint.

    –Notre mise en présence, à Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se
    tournant vers mon père, ne laissait pas que d'être assez épineuse (ce
    qui après tout est aussi une manière d'être piquante). Bergotte voilà
    quelques années de cela, fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais
    ambassadeur; il me fut présenté par la princesse de Metternich, vint
    s'inscrire et désirait être invité. Or, étant à l'étranger
    représentant de la France, à qui en somme il fait honneur par ses
    écrits, dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans une
    mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion que j'ai de
    sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il
    prétendait ne pas être invité sans sa compagne. Je crois ne pas être
    plus pudibond qu'un autre et étant célibataire, je pouvais peut-être
    ouvrir un peu plus largement les portes de l'Ambassade que si j'eusse
    été marié et père de famille. Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré
    d'ignominie dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus
    écœurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot,
    moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit
    qu'analyses perpétuelles et d'ailleurs entre nous, un peu
    languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour
    de simples peccadilles, de véritables prêchis-prêchas (on sait ce
    qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience et de
    cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai la réponse, la princesse
    revint à la charge, mais sans plus de succès. De sorte que je ne
    suppose pas que je doive être très en odeur de sainteté auprès du
    personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il a apprécié
    l'attention de Swann de l'inviter en même temps que moi. A moins que
    ce ne soit lui qui l'ait demandé. On ne peut pas savoir, car au fond
    c'est un malade. C'est même sa seule excuse.

    –Et est-ce que la fille de Mme Swann était à ce dîner, demandai-je à
    M. de Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,
    comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon
    émotion que je n'aurais fait à table, immobile et en pleine lumière.

    M. de Norpois parut chercher un instant à se souvenir:

    –Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans? En effet, je me
    souviens qu'elle m'a été présentée avant le dîner comme la fille de
    notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est allée se
    coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me
    rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes fort au courant de la
    maison Swann.

    –Je joue avec Mlle Swann aux Champs-Élysées, elle est délicieuse.

    –Ah! voilà! voilà! Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante.
    Je vous avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais
    de sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
    trop vif.

    –Je préfère la figure de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément
    sa mère, je vais me promener au Bois rien que dans l'espoir de la voir
    passer.

    –Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées.

    Pendant qu'il disait ces mots, M. de Norpois était, pour quelques
    secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui,
    m'entendant parler de Swann comme d'un homme intelligent, de ses
    parents comme d'agents de change honorables, de sa maison comme d'une
    belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d'un autre
    homme aussi intelligent, d'autres agents de change aussi honorables,
    d'une autre maison aussi belle; c'est le moment où un homme sain
    d'esprit qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est un
    fou. M. de Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans le
    plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie
    dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles, de faire
    semblant de croire qu'il en est amoureux, de l'en plaisanter, et de
    lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il parlerait
    de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une
    divinité de l'Olympe qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt
    l'aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer
    moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer son
    attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance pour mon
    admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un homme important, de lui
    sembler à l'avenir digne d'être invité par elle et d'entrer dans
    l'intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma
    faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann,
    m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me
    retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui
    avaient l'air d'être restées trop longtemps dans l'eau. J'en ébauchai
    presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est
    difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle
    échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur
    de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des
    proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s'étendre les
    souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les
    parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à
    peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la
    mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs à une
    supposition de ce genre qu'obéissent les criminels quand ils
    retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et duquel ils pensent
    qu'on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais
    il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de
    l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est
    promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui
    prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le
    moraliste du «Premier Paris» nous dit d'un événement, d'un
    chef-d'œuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut «son heure de
    célébrité»: «Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?» à la
    troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne
    parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un
    poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on
    connaît encore intégralement? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de
    même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard,
    dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me
    semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il
    était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à
    tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la
    discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il
    avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait
    «vu le moment où j'allais lui baiser les mains», je ne rougis pas
    seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient
    si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M.
    de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses
    souvenirs; ce «potin» m'éclaira sur les proportions inattendues de
    distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est
    fait l'esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le
    jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on
    savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à
    ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

    –Oh! monsieur, dis-je à M. de Norpois, quand il m'annonça qu'il
    ferait part à Gilberte et à sa mère, de l'admiration que j'avais pour
    elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à Mme Swann, ce ne
    serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et
    cette vie vous appartiendrait! Mais je tiens à vous faire remarquer
    que je ne connais pas Mme Swann et que je ne lui ai jamais été
    présenté.

    J'avais ajouté ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir
    l'air de m'être vanté d'une relation que je n'avais pas. Mais en les
    prononçant, je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles, car dès
    le début de mon remerciement, d'une ardeur réfrigérante, j'avais vu
    passer sur le visage de l'ambassadeur une expression d'hésitation et
    de mécontentement et dans ses yeux, ce regard vertical, étroit et
    oblique (comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne
    fuyante d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur
    invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui dit quelque chose
    que l'autre interlocuteur, le Monsieur avec qui on parlait jusqu'ici–moi
    dans la circonstance–ne doit pas entendre. Je me rendis
    compte aussitôt que ces phrases que j'avais prononcées et qui, faibles
    encore auprès de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi,
    m'avaient paru devoir toucher M. de Norpois et achever de le décider à
    une intervention qui lui eût donné si peu de peine, et à moi tant de
    joie, étaient peut-être (entre toutes celles qu'eussent pu chercher
    diaboliquement des personnes qui m'eussent voulu du mal), les seules
    qui pussent avoir pour résultat de l'y faire renoncer. En les
    entendant en effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui nous
    venions d'échanger agréablement des impressions que nous avions pu
    croire semblables sur des passants que nous nous accordions à trouver
    vulgaires, nous montre tout à coup l'abîme pathologique qui le sépare
    de nous en ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche: «C'est
    malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté un
    seul», M. de Norpois qui savait que rien n'était moins précieux ni
    plus aisé que d'être recommandé à Mme Swann et introduit chez elle, et
    qui vit que pour moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par
    conséquent, sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,
    normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler quelque
    pensée différente, quelque visée suspecte, quelque faute antérieure, à
    cause de quoi, dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne
    n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
    de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
    jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des
    années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui
    demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je
    désirais et chargea mon père de me le transmettre. Mais il n'avait pas
    cru devoir dire pour qui il le demandait. Elle n'apprendrait donc pas
    que je connaissais M. de Norpois et que je souhaitais tant d'aller
    chez elle; et ce fut peut-être un malheur moins grand que je ne
    croyais. Car la seconde de ces nouvelles n'eût probablement pas
    beaucoup ajouté à l'efficacité, d'ailleurs incertaine, de la première.
    Pour Odette, l'idée de sa propre vie et de sa propre demeure
    n'éveillant aucun trouble mystérieux, une personne qui la connaissait,
    qui allait chez elle, ne lui semblait pas un être fabuleux comme il le
    paraissait à moi qui aurais jeté dans les fenêtres de Swann une pierre
    si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais M. de Norpois:
    j'étais persuadé qu'un tel message, même transmis d'une façon aussi
    brutale, m'eût donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse
    de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi. Mais, même si
    j'avais pu me rendre compte que la mission dont ne s'acquitta pas M.
    de Norpois fût restée sans utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire
    auprès des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était montré
    consentant, d'en décharger l'Ambassadeur et de renoncer à la volupté,
    si funestes qu'en pussent être les suites, que mon nom et ma personne
    se trouvassent ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et
    sa vie inconnues.

    Quand M. de Norpois fut parti, mon père jeta un coup d'œil sur le
    journal du soir; je songeais de nouveau à la Berma. Le plaisir que
    j'avais eu à l'entendre exigeait d'autant plus d'être complété qu'il
    était loin d'égaler celui que je m'étais promis; aussi s'assimilait-il
    immédiatement tout ce qui était susceptible de le nourrir, par exemple
    ces mérites que M. de Norpois avait reconnus à la Berma et que mon
    esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec sur qui on
    verse de l'eau. Or mon père me passa le journal en me désignant un
    entrefilet conçu en ces termes: «La représentation de _Phèdre_ qui a
    été donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait les principales
    notabilités du monde des arts et de la critique a été pour Mme Berma
    qui jouait le rôle de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a
    rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.
    Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation qui
    constitue un véritable événement théâtral; disons seulement que les
    juges les plus autorisés s'accordaient à déclarer qu'une telle
    interprétation renouvelait entièrement le rôle de Phèdre, qui est un
    des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait la plus
    pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle de notre temps il
    ait été donné d'assister.» Dès que mon esprit eut conçu cette idée
    nouvelle de «la plus pure et haute manifestation d'art», celle-ci se
    rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé au théâtre, lui
    ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur réunion forma quelque
    chose de si exaltant que je m'écriai: «Quelle grande artiste!» Sans
    doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère. Mais
    qu'on songe plutôt à tant d'écrivains qui, mécontents du morceau
    qu'ils viennent d'écrire, s'ils lisent un éloge du génie de
    Chateaubriand, ou évoquant tel grand artiste dont ils ont souhaité
    d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes telle phrase de
    Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse à celle qu'ils ont
    voulu mettre dans leur prose, se remplissent tellement de cette idée
    de génie qu'ils l'ajoutent à leurs propres productions en repensant à
    elles, ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues
    d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur œuvre se
    disent: «Après tout!» sans se rendre compte que, dans le total qui
    détermine leur satisfaction finale, ils font entrer le souvenir de
    merveilleuses pages de Chateaubriand qu'ils assimilent aux leurs, mais
    enfin qu'ils n'ont point écrites; qu'on se rappelle tant d'hommes qui
    croient en l'amour d'une maîtresse de qui ils ne connaissent que les
    trahisons; tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une
    survie incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables, à une
    femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore, artistes, à la gloire
    future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant rassurant quand
    leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils
    auraient à expier après leur mort; qu'on pense encore aux touristes
    qu'exalte la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
    n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun
    que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de
    celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait été d'abord en
    véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le
    meilleur de la force qui lui manquait.

    Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour
    moi à la «carrière». Je crois que soucieuse avant tout qu'une règle
    d'existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu'elle
    regrettait, c'était moins de me voir renoncer à la diplomatie que
    m'adonner à la littérature. «Mais laisse donc, s'écria mon père, il
    faut avant tout prendre du plaisir à ce qu'on fait. Or, il n'est plus
    un enfant. Il sait bien maintenant ce qu'il aime, il est peu probable
    qu'il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le
    rendra heureux dans l'existence.» En attendant que grâce à la liberté
    qu'elles m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence,
    les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout
    temps ses gentillesses imprévues m'avaient, quand elles se
    produisaient, donné une telle envie d'embrasser au-dessus de sa barbe
    ses joues colorées que si je n'y cédais pas, c'était seulement par
    peur de lui déplaire. Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir
    ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il
    ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier,
    à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me
    demandais si mon désir d'écrire était quelque chose d'assez important
    pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout
    en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était
    destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux
    terribles soupçons. Le premier c'était que (alors que chaque jour je
    me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne
    débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée,
    bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très différent de
    ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n'était à vrai dire
    qu'une autre forme du premier, c'est que je n'étais pas situé en
    dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de
    roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse,
    quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d'osier.
    Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en
    aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on
    vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre
    sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant
    follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur
    dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a
    quitté un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
    octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d'un hospice sa
    promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu'on lui
    adresse, ayant oublié le passé. En disant de moi: «Ce n'est plus un
    enfant, ses goûts ne changeront plus, etc.», mon père venait tout d'un
    coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me causait le
    même genre de tristesse, que si j'avais été non pas encore
    l'hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton
    indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin d'un
    livre: «il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y
    fixer définitivement, etc.»

    Cependant, mon père, pour aller au-devant des critiques que nous
    aurions pu faire sur notre invité, dit à maman:

    –J'avoue que le père Norpois a été un peu «poncif» comme vous
    dites. Quand il a dit qu'il aurait été «peu séant» de poser une
    question au comte de Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à
    rire.

    –Mais pas du tout, répondit ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme
    de cette valeur et de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté qui ne
    prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne éducation.

    –Je crois bien! Cela ne l'empêche pas d'être fin et intelligent, je
    le sais moi qui le vois à la Commission tout autre qu'il n'est ici,
    s'écria mon père, heureux de voir que maman appréciait M. de Norpois,
    et voulant lui persuader qu'il était encore supérieur à ce qu'elle
    croyait, parce que la cordialité surfait avec autant de plaisir qu'en
    prend la taquinerie à déprécier. Comment a-t-il donc dit … «avec les
    princes on ne sait jamais…»

    –Mais oui, comme tu dis là. J'avais remarqué, c'est très fin. On
    voit qu'il a une profonde expérience de la vie.

    –C'est extraordinaire qu'il ait dîné chez les Swann et qu'il y ait
    trouvé en somme des gens réguliers, des fonctionnaires…. Où est-ce
    que Mme Swann a pu aller pêcher ce monde-là?

    –As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion:
    «C'est une maison où il va surtout des hommes!»

    Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois
    avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque
    intonation de Bressant ou de Thiron dans _l'Aventurière_ ou dans _le
    Gendre de M. Poirier_. Mais de tous ses mots, le plus goûté, le fut par
    Françoise qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas «tenir
    son sérieux» si on lui rappelait qu'elle avait été traitée par
    l'ambassadeur de «chef de premier ordre», ce que ma mère était allée
    lui transmettre comme un ministre de la guerre les félicitations d'un
    souverain de passage après «la Revue». Je l'avais d'ailleurs précédée
    à la cuisine. Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste mais
    cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle avait à
    tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette mort; Françoise
    m'assura qu'elle s'était passée le mieux du monde et très rapidement:
    «J'ai jamais vu une bête comme ça; elle est morte sans dire seulement
    une parole, vous auriez dit qu'elle était muette.» Peu au courant du
    langage des bêtes, j'alléguai que le lapin ne criait peut-être pas
    comme le poulet. «Attendez un peu voir, me dit Françoise indignée de
    mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets.
    Ils ont même la voix bien plus forte.» Françoise accepta les
    compliments de M. de Norpois avec la fière simplicité, le regard
    joyeux et–fût-ce momentanément–intelligent, d'un artiste à qui
    on parle de son art. Ma mère l'avait envoyée autrefois dans certains
    grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce
    soir-là à l'entendre traiter les plus célèbres de gargotes le même
    plaisir qu'autrefois à apprendre, pour les artistes dramatiques, que
    la hiérarchie de leurs mérites n'était pas la même que celle de leurs
    réputations. «L'Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on
    ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise avec
    un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l'accorda, sans
    être, d'ailleurs, impressionnée par le titre d'ambassadeur; elle
    disait de M. de Norpois, avec l'amabilité due à quelqu'un qui l'avait
    prise pour un «chef»: «C'est un bon vieux comme moi.» Elle avait bien
    cherché à l'apercevoir quand il était arrivé, mais sachant que Maman
    détestait qu'on fût derrière les portes ou aux fenêtres et pensant
    qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges
    qu'elle avait fait le guet (car Françoise ne voyait partout que
    «jalousies» et «racontages» qui jouaient dans son imagination le même
    rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les
    intrigues des jésuites ou des juifs), elle s'était contentée de
    regarder par la croisée de la cuisine, «pour ne pas avoir des raisons
    avec Madame» et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait
    «cru voir Monsieur Legrand», à cause de son _agileté_, et bien qu'il
    n'y eût pas un trait commun entre eux. «Mais enfin, lui demanda ma mère,
    comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que
    vous (quand vous le voulez)?–Je ne sais pas d'où ce que ça devient»,
    répondit Françoise (qui n'établissait pas une démarcation bien nette
    entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le
    verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'était pas
    beaucoup plus capable–ou désireuse–de dévoiler le mystère qui
    faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu'une grande
    élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.
    Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même
    des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite,
    répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout
    ensemble. Il faut que le bœuf, il devienne comme une éponge, alors il
    boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où
    il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas
    que c'était tout à fait ma gelée, mais c'était fait bien doucement et
    les soufflés ils avaient bien de la crème.–Est-ce Henry? demanda mon
    père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de
    la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.–Oh
    non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je
    parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est très bon bien sûr,
    mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt … un bouillon!–Weber?–Ah!
    non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est
    dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.
    Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils
    n'ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va
    comme je te pousse.–Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu'en
    fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait
    pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous
    nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise était pour
    les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut
    l'être l'actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
    pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des
    traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c'est
    qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.
    C'est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup.
    Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait
    par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas
    à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière…» Le
    restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d'orgueil et de
    bonhomie, c'était … le Café Anglais.

    Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille avec
    maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance (à l'aide d'un
    itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon
    le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon d'une
    cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer d'abord, que
    sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en
    voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du
    plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous
    n'avions pas commencé notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
    blessé; il n'eût trouvé que naturel que nous allassions de la
    Madeleine au Jardin des Plantes où il habitait avant de nous arrêter à
    Saint-Augustin, pour repartir rue de l'École-de-Médecine.

    Les visites finies (ma grand'mère dispensait que nous en fissions une
    chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu'aux
    Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu'elle la remît à la
    personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y
    chercher du pain d'épices, la lettre que dès le jour où mon amie
    m'avait fait tant de peine, j'avais décidé de lui envoyer au nouvel
    an, et dans laquelle je lui disais que notre amitié ancienne
    disparaissait avec l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes
    déceptions et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié neuve que
    nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait, si
    merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque coquetterie
    à lui garder toute sa beauté et à m'avertir à temps comme je
    promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre
    péril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Françoise me fit
    arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où
    elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX
    et de Raspail et où, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les
    innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose
    d'un peu pauvre à ce visage unique qu'elle avait pour y répondre,
    immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en ont pas
    de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli
    au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques
    autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme,
    étaient à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,
    ne m'eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l'idée, et par
    conséquent, l'envie de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
    avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait
    appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire
    artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement
    pour bien des jeunes hommes ces désirs qu'elle avouait sous le couvert
    du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui
    ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
    l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai devant une
    colonne de théâtre où était affichée la représentation que la Berma
    donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.
    C'était un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le
    pressentiment que le jour de l'an n'était pas un jour différent des
    autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau où j'aurais
    pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de
    Gilberte comme au temps de la Création, comme s'il n'existait pas
    encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices
    qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
    parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de l'ancien …
    rien qu'une chose: mon désir que Gilberte m'aimât. Je compris que si
    mon coeur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne
    l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon cœur, n'avait pas changé, et
    je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût
    changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié c'était la même,
    comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années
    nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,
    recouvre à leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier celle-ci
    à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la
    nature essayer d'imprimer au jour de l'an l'idée particulière que je
    m'étais faite de lui, c'était en vain; je sentais qu'il ne savait pas
    qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le crépuscule
    d'une façon qui ne m'était pas nouvelle: dans le vent doux qui
    soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais
    senti reparaître la matière éternelle et commune, l'humidité
    familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.

    Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes
    vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur
    donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.
    Des étrennes j'en avais reçu mais non pas les seules qui m'eussent
    fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J'étais pourtant
    jeune encore tout de même puisque j'avais pu lui en écrire un par
    lequel j'espérais, en lui disant les rêves lointains de ma tendresse,
    en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont
    vieilli c'est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont
    ils ont appris l'inefficacité.

    Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus
    tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens
    qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l'amant, à la troupe de
    débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin
    de cette représentation que j'avais vue annoncée pour le soir. Je ne
    pouvais même pas, pour calmer l'agitation que cette idée faisait
    naître en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne
    pensait peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle récitait,
    qu'elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu'il
    est délicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en
    faisait apparaître les troubles bien connus–mais doués d'une
    violence nouvelle et d'une douceur insoupçonnée–à des spectateurs
    émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je
    rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. A
    la pensée qu'il était sans doute en ce moment caressé par ces hommes
    que je ne pouvais empêcher de donner à la Berma, et de recevoir
    d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'éprouvais un émoi plus
    cruel qu'il n'était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son
    du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des
    autres fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie, est plus
    triste, sortant d'un mastroquet, que «le soir au fond des bois». A ce
    moment-là, un mot de Gilberte n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
    fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la confusion de
    l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur
    le désir qui l'avait réclamé.

    Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par
    des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que
    c'était le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,
    dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce
    temps-là les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
    ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais
    plus de style et aurais cru plus d'ancienneté sinon au Palais de
    l'Industrie, du moins à celui du Trocadéro. Plongée dans un sommeil
    agité, mon adolescence enveloppait d'un même rêve tout le quartier où
    elle le promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y avoir un
    édifice du XVIIIe siècle dans la rue Royale, de même que j'aurais été
    étonné si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte
    Saint-Denis, chefs-d'œuvre du temps de Louis XIV, n'étaient pas
    contemporains des immeubles les plus récents de ces arrondissements
    sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter
    longuement; c'est que la nuit étant venue, ses colonnes
    dématérialisées par le clair de lune avaient l'air découpées dans du
    carton et, me rappelant un décor de l'opérette _Orphée aux Enfers_, me
    donnaient pour la première fois une impression de beauté.

    Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et
    pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même
    pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous
    avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la
    parole qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous pour
    le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit dite, notre
    imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir,
    tout cela rend notre attention en face de l'être aimé trop tremblante
    pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être
    aussi cette activité de tous les sens à la fois, et qui essaye de
    connaître avec les regards seuls ce qui est au delà d'eux, est-elle
    trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements
    de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous
    immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on n'en a jamais
    que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus comment
    étaient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, où
    elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne
    pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour
    m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec
    une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de
    l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi
    ceux qui ont perdu un être aimé qu'ils ne revoient jamais en dormant,
    s'exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens
    insupportables et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état de
    veille. Dans leur impuissance à se représenter l'objet de leur
    douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je
    n'étais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de
    Gilberte, je l'avais oubliée elle-même, je ne l'aimais plus. Enfin
    elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de
    nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant
    bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse
    nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la
    façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème
    de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais écrite à
    sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps après, et
    afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Comme
    je lui disais combien j'admirais son père et sa mère, elle prit cet
    air vague, plein de réticences et de secret qu'elle avait quand on lui
    parlait de ce qu'elle avait à faire, de ses courses et de ses visites,
    et tout d'un coup finit par me dire: «Vous savez, ils ne vous gobent
    pas!» et glissante comme une ondine–elle était ainsi–elle éclata
    de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait,
    comme fait la musique, décrire dans un autre plan une surface
    invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas à Gilberte de cesser de
    jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût
    pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un œil
    favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
    que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce
    genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
    ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la
    jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se
    moquant d'eux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont
    une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
    (qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable se voit
    lui-même) avec quelle violence mon cœur opposait ces sentiments dont il
    était animé à l'égard de Swann, si passionnés au contraire que je ne
    doutais pas que s'il les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son
    jugement à mon égard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je
    ressentais pour lui, j'osai le lui écrire dans une longue lettre que
    je confiai à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y
    consentit. Hélas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
    que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize
    pages, avec tant de vérité, il en avait donc douté; la lettre que je
    lui écrivis, aussi ardente et aussi sincère que les paroles que
    j'avais dites à M. de Norpois n'eut pas plus de succès. Gilberte me
    raconta le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart derrière un
    massif de lauriers, dans une petite allée où nous nous assîmes chacun
    sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son père
    avait haussé les épaules, en disant: «Tout cela ne signifie rien, cela
    ne fait que prouver combien j'ai raison.» Moi qui savais la pureté de
    mes intentions, la bonté de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
    n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann. Car que ce fût
    une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais décrit
    avec tant d'exactitude certaines caractéristiques irrécusables de mes
    sentiments généreux que, pour que d'après elles Swann ne les eût pas
    aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer
    qu'il s'était trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les
    eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de
    les comprendre chez les autres.

    Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n'est
    souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
    quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être
    avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple
    effet–et une confirmation enthousiaste–de mon amour pour
    Gilberte, par lequel–et non par ma vénération secondaire pour lui–seraient
    fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais
    partager ses prévisions, car je n'avais pas réussi à abstraire de
    moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres
    et à en supporter expérimentalement les conséquences; j'étais
    désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant
    appelé. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
    de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés du vieux
    Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu'on appelle
    en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal
    informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entrée,
    où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
    renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire
    naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra
    d'un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous
    laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder,
    mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,
    délicieux, paisible, riche d'une vérité durable, inexpliquée et
    certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté
    de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui
    m'avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation
    vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me
    donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu'elle ne
    m'avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement, vieille
    dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler.
    Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle
    avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille», par
    conséquent quelqu'un qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que
    Saint-Simon un duc d'un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute
    la tenancière avant de l'être avait eu des revers. Mais Françoise
    assurait qu'elle était marquise et appartenait à la famille de
    Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais
    et m'ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer?
    en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait
    peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous
    venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient
    sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait,
    hélas! d'accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle
    vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et
    qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la
    «marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la
    porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis
    comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins
    l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on éprouve à se montrer
    vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès
    d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.

    Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de
    Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de
    Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le
    massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies: on
    jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une
    toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même
    regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première
    fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse
    une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui
    avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,
    ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres
    puisqu'ils ne m'ont pas trouvée.»

    Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette
    lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si
    insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que
    c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,
    renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la
    tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:

    –Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le
    plus fort.

    Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en
    soulevant les nattes de ses cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit
    que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire
    paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous
    luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses
    pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des
    cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais
    serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu
    grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en
    fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice
    musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de
    sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même
    m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la
    lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:

    –Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

    Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre
    objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer
    que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue
    (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
    qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu
    tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût
    croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je
    n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.

    En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée
    jusque-là, dont m'avait approché, sans me la laisser voir ni
    reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé.
    Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
    Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je
    ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le
    rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité.
    En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de
    Norpois: j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il
    appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation
    m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une
    odeur de moisi.

    Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des
    Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par
    les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin
    réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics
    erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin
    ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de
    gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
    responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman
    qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du
    moins son aveuglement.

    Les névropathes sont peut-être, malgré l'expression consacrée, ceux qui
    «s'écoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se
    rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils
    finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux
    leur a si souvent crié: «Au secours!» comme pour une grave maladie,
    quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait
    changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir
    compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de
    l'action, les perçoit si peu, qu'il est capable, étant mourant, de
    continuer encore quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne
    santé. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de
    la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon
    esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais
    allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à
    table, et–m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut
    signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été
    grondé, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut
    pas manger–je me mettais à table, quand, au moment d'avaler la
    première bouchée d'une côtelette appétissante, une nausée, un
    étourdissement m'arrêtèrent, réponse fébrile d'une maladie commencée,
    dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes,
    mais qui refusait obstinément la nourriture que je n'étais pas en état
    d'absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l'on
    m'empêcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me
    donna, comme l'instinct de conservation à un blessé, la force de me
    traîner jusqu'à ma chambre où je vis que j'avais 40 degrés de fièvre,
    et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. A travers le
    corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée
    souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de
    barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine,
    mais heureux à côté d'elle, j'avais la force de le goûter encore.

    Françoise, au retour, déclara que je m'étais «trouvé indisposé», que
    j'avais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt
    appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée
    fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «qu'un
    feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis
    longtemps déjà j'étais sujet à des étouffements et notre médecin,
    malgré la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait déjà mourant
    alcoolique, m'avait conseillé outre la caféine qui m'était prescrite
    pour m'aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du
    cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
    disait-il, dans l'«euphorie» causée par l'alcool. J'étais souvent
    obligé pour que ma grand'mère permît qu'on m'en donnât, de ne pas
    dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation.
    D'ailleurs, dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
    proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à cause de la
    tristesse de ma grand'mère que je craignais beaucoup plus que ma
    souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu'il fût trop faible
    pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans
    l'ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui
    eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma
    grand'mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par
    mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un
    symptôme fâcheux que je n'avais pas encore discerné, mon corps était
    en détresse tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
    Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
    d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aimé qui n'était
    plus toujours aussi maître de ses émotions qu'autrefois, laissait
    paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors
    mon cœur était torturé par la vue de la peine qu'elle avait; comme si
    mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
    pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais
    dans ses bras. Et les scrupules étant d'autre part apaisés par la
    certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne
    faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce
    malaise n'avait rien de pénible, que je n'étais nullement à plaindre,
    qu'elle pouvait être certaine que j'étais heureux; mon corps avait
    voulu obtenir exactement ce qu'il méritait de pitié, et pourvu qu'on
    sût qu'il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas
    d'inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n'était pas un
    mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se
    piquant pas de philosophie; elle n'était pas de son ressort. J'eus
    presque chaque jour de ces crises d'étouffement pendant ma
    convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait laissé assez bien,
    elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s'apercevant
    que la respiration me manquait: «Oh! mon Dieu, comme tu souffres»,
    s'écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
    j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du
    cognac qu'elle était allée acheter parce qu'il n'y en avait pas à la
    maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère, un
    peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux une expression de lassitude
    et de découragement.

    –J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me
    dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je
    sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus
    pas si c'était l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de
    traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre
    parce qu'elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
    montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas
    la lui reprocher.

    Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis
    longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en
    consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin
    appelé dans des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence de
    symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies
    différentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'œil qui
    décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a
    chance qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique pas de
    supériorité dans les autres parties de l'intelligence et un être d'une
    grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise
    musique, n'ayant aucune curiosité d'esprit, peut parfaitement le
    posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable pouvait
    aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de
    tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec
    insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état
    complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les
    spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la
    tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui
    eût été mauvaise pour un état arthritique comme l'asthme, et eût pu
    devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un
    régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les
    hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions
    impérieuses: «Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
    jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool.»–Ma mère
    murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être reconstitué, que
    j'étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me
    mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
    avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était pas
    laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s'il
    avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour
    regarder si on n'a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et
    pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement:
    «Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois mes ordonnances.
    Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons
    jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez
    quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait.
    Cela vous plaira, puisque l'Espagne est à la mode, ollé! ollé! (Ses
    élèves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
    chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime
    lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais
    chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs,
    lavages intestinaux, lit, lait.» Il écouta d'un air glacial, sans y
    répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous
    quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes
    parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
    affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
    naturellement à cacher au Professeur leur désobéissance et pour y
    réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu
    le rencontrer. Puis mon état s'aggravant on se décida à me faire
    suivre à la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois
    jours je n'avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien.
    Alors nous comprîmes que Cottard, tout en me trouvant comme il le dit
    dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné
    que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c'était l'intoxication,
    et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il
    décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,
    les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand
    clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer
    aux Champs-Élysées. On disait que c'était à cause du mauvais air; je
    pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus
    voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de
    Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de
    maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.
    Quelquefois ma mère passait sa main sur mon front en me disant:

    –Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les
    chagrins qu'ils ont?

    Françoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a
    une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est
    vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air
    funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu'à mon état de
    santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise
    douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il était social
    et professionnel.

    Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre.
    Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule
    signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je
    n'avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées. Or, au bas du
    papier, timbré d'un sceau d'argent représentant un chevalier casqué
    sous lequel se contournait cette devise: _Per viam rectam_, au-dessous
    d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque toutes les phrases
    semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant
    tracée non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le
    mot correspondant de la ligne supérieure, ce fut justement la
    signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais
    impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée
    de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit
    que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse
    vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre
    coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller
    comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait
    pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en
    contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant
    montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les
    sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts
    réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. «Mon cher ami,
    disait la lettre, j'ai appris que vous aviez été très souffrant et que
    vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n'y vais guère non plus
    parce qu'il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter
    tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire
    que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous
    serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes
    causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j'espère que vos
    parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous
    envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»

    Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une
    diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.
    Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même, et en somme le principal
    intéressé, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,
    c'était une chose à laquelle j'avais constamment songé, une chose
    toute en pensées, c'était, comme disait Léonard, de la peinture, _cosa
    mentale_. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne
    s'assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la
    lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle
    devint, elle aussi, _cosa mentale_ et je l'aimais déjà tant que toutes
    les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je
    connus mon bonheur.

    La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les
    personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué
    artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps
    j'avais perdu tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à
    Gilberte de m'écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,
    pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que
    cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide
    baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de
    corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D'ailleurs,
    pour tous les événements qui dans la vie et ses situations
    contrastées, se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer
    de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme
    d'inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
    rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant,
    reçoit son congé d'une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit,
    appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et
    fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire
    reprendre, mieux vaut devant l'invincible entêtement de sa maîtresse
    supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une
    maladie de cœur plutôt que de chercher une explication logique. Ces
    obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur
    imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner,
    résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme
    qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans l'influence
    qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres
    que l'amant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande
    momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
    amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé pour
    connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et
    que son propre jugement faussé par l'amour l'empêche d'apprécier
    exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par
    réduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
    restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent
    généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion
    désintéressée, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas à savoir
    pourquoi la femme pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
    refusée pendant des années à ce qu'il continuât à l'entretenir.

    Or, le même mystère qui dérobe aux yeux souvent la cause des
    catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi
    fréquemment la soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
    celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte). Solutions
    heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car il n'y en a guère qui
    le soient réellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte
    que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que
    déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et l'on a
    pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.

    En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa
    à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur
    un _i_ sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe
    était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentellé, si l'on
    tient à chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle
    traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser
    que j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais cru
    au contraire de nature à me perdre à jamais dans l'esprit des Swann.
    Peu de temps auparavant, Bloch était venu pour me voir, pendant que le
    professeur Cottard, que depuis que je suivais son régime on avait
    fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation étant finie
    et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents
    l'avaient retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous étions
    tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu'il avait entendu dire
    que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait
    dîné la veille et qui elle-même était très liée avec Mme Swann,
    j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement, et bien
    établir, par le même scrupule qui me l'avait fait déclarer à M. de
    Norpois et de peur que Mme Swann me prît pour un menteur, que je ne la
    connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
    courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
    qu'elle était volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme
    Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était pour faire savoir, ce
    qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était pas vrai, qu'il avait dîné à
    côté d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de
    Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître
    Mme Swann, s'était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu'elle
    avait pour médecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à
    Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que,
    quand il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon avec lequel
    il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait
    flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à
    Odette dès qu'il en trouva l'occasion.

    Alors je connus cet appartement d'où dépassait jusque dans l'escalier
    le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus
    encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de
    Gilberte. L'implacable concierge, changé en une bienveillante
    Euménide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais
    monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,
    qu'il exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors interposaient
    entre moi et les trésors qui ne m'étaient pas destinés, un regard
    brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard même des
    Swann, il m'arriva, quand à la belle saison j'avais passé tout un
    après-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
    laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à côté d'elle, si
    c'était le jour de réception de sa mère, pour voir arriver les visites
    qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient
    bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
    maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.
    Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et
    surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique
    pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. A une section
    même infime d'elles, quel herbier céleste n'eussé-je pas donné comme
    châsse. Mais n'espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,
    si au moins j'avais pu en posséder la photographie, combien plus
    précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci! Pour en
    avoir une je fis auprès d'amis des Swann et même de photographes, des
    bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
    pour toujours avec des gens très ennuyeux.

    Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de la
    voir, maintenant–quand j'entrais dans la sombre antichambre où
    planait perpétuellement, plus formidable et plus désirée que jadis à
    Versailles l'apparition du Roi, la possibilité de les rencontrer, et
    où habituellement, après avoir buté contre un énorme porte-manteaux à
    sept branches comme le Chandelier de l'Écriture, je me confondais en
    salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,
    sur le coffre de bois et que dans l'obscurité j'avais pris pour Mme
    Swann,–les parents de Gilberte, si l'un d'eux se trouvait passer au
    moment de mon arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient la main
    en souriant et me disaient:

    –Comment allez-vous (qu'ils prononçaient tous deux «commen
    allez-vous», sans faire la liaison du _t_, liaison, qu'on pense bien
    qu'une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et
    voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes
    là? alors je vous quitte.

    Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et
    qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des
    séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une
    occasion de nous réunir dont elle m'avertissait par un mot, écrit
    (parce que j'étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier
    à lettres toujours différent. Une fois il était orné d'un caniche bleu
    en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et
    suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbré d'une ancre
    marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui
    tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte»
    tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient
    la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous
    d'un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un
    monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les
    lettres en majuscules sans qu'il fût possible d'en distinguer une
    seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte
    possédait, pour nombreuse que fût cette série, n'était pas illimitée,
    au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui
    portait, comme la première fois qu'elle m'avait écrit, la devise: _Per
    viam rectam_, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
    d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre
    en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois
    maintenant, parce qu'elle cherchait à se rappeler ceux dont elle
    s'était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à
    un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la
    peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus éloignés
    possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons,
    certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient
    obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès
    l'escalier j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
    qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle
    j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le
    palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et
    m'ôtaient jusqu'au souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que
    je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
    retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors
    dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été
    si longtemps l'idéal d'Odette et dont elle devait bientôt se déprendre,
    et pourvu d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on
    lisait ces mots: «Défense de se servir de l'ascenseur pour descendre»,
    me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes
    parents que c'était un escalier ancien rapporté de très loin par M.
    Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n'aurais pas
    hésité à leur donner ce renseignement même si j'avais su qu'il était
    faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de
    l'escalier des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
    un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d'un
    grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait
    pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit
    d'observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l'espèce des
    choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que
    quand elles approchaient les Swann, elles devaient être
    extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes
    parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet
    escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais
    cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge,
    quand mon père m'interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là;
    j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement
    plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites.» Il ajouta
    qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait
    renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée pas assez claire; il
    le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au
    prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par
    un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre,
    j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la _Vie de Jésus_ de
    Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement
    quelconque que nous aurions pu habiter.

    Cependant, ces jours de goûter, m'élevant dans l'escalier marche à
    marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n'étant plus que
    le jouet des plus vils réflexes, j'arrivais à la zone où le parfum de
    Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau
    au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes à petits fours et de
    petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l'étiquette
    et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé
    semblait, comme l'univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte
    suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de
    Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:

    –Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu'à
    huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en
    diriez-vous?

    Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme
    l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau
    architectural aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
    semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas
    où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses
    créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et
    raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien
    mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive,
    Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore
    de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé
    tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût
    oriental. Elle me demandait même l'heure à laquelle mes parents
    dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me
    dominait avait laissé persister la sensation de l'inappétence ou de la
    faim, la notion du dîner ou l'image de la famille, dans ma mémoire
    vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
    que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il
    viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore
    lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J'en buvais
    indéfiniment, alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour
    vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire:
    «C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
    malade.» Mais savais-je seulement quand j'étais chez les Swann que
    c'était du thé que je buvais? L'eussé-je su que j'en eusse pris tout
    de même, car en admettant que j'eusse recouvré un instant le
    discernement du présent, cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé
    et la prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas capable
    d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais avoir l'idée de me
    coucher et le besoin du sommeil.

    Les amies de Gilberte n'étaient pas toutes plongées dans cet état
    d'ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé!
    Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque:
    «Décidément, je n'ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer
    davantage l'idée de cérémonie, dérangeant l'ordre des chaises autour
    de la table: «Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les
    domestiques sont bêtes.»

    Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d'x et placé de
    travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa
    disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme
    Swann–dont le «jour» coïncidait d'ordinaire avec les goûters de
    Gilberte–après avoir reconduit une visite, entrait, un moment
    après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans
    une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait
    d'un air étonné:

    –Tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de
    vous voir manger du cake.

    –Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.

    –Mais non, mon trésor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai
    encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère
    Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient
    seulement d'arriver. Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens
    de ne pas me voir
    revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous
    (ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois
    que je mérite d'être un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites
    et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du
    tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,
    prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,
    comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en
    s'enfuyant vers ses visites et comme si ç'avait été quelque chose
    d'aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue
    de prendre le thé, si j'en avais jamais pris; quand à un «studio»
    j'étais incertain si j'en avais un ou non) que j'étais venu chercher
    dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera
    des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain»,
    disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à avoir un salon,
    elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme
    minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,
    cette dernière promesse n'aurait pu ajouter à ma tentation. Il
    semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être
    même maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première minute
    compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire
    l'éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l'anglais, je
    compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux
    Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle
    devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
    lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son
    mari de la sympathie pour moi. «On sent qu'elle vous est si dévouée,
    qu'elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d'avis sur
    Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un
    caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)
    Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme
    Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les
    visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent
    pas été aussi précieuses que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien
    ma situation chez les Swann.

    Si j'avais déjà commencé d'explorer avec ces tressaillements de
    respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait
    ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
    seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
    accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où
    Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils
    se dirigeaient après m'avoir serré la main quand ils traversaient en
    même temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je
    pénétrai aussi au cœur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était pas
    là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui
    avait sonné, et apprenant que c'était moi, m'avaient fait prier
    d'entrer un instant auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
    tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur
    fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que
    j'avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas
    daigné répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
    et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces
    difficultés, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment
    elle s'y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
    Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me faisait
    maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade,
    dans un collège où on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
    j'avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences
    dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme
    s'il n'avait pas été surchargé d'occupations glorieuses, me faisait
    entrer dans sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
    par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et
    incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m'empêchait
    de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des
    livres qu'il jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne
    doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté tous
    ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu'il
    m'était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d'hôtel
    m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon
    épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le
    reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire
    dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas
    l'auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf
    en a eu certainement un (un de ces esprits inventifs et modestes
    ainsi qu'il s'en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles
    telles que «mettre un nom sur une figure»; mais leur nom à eux, ils ne
    le font pas connaître), _je ne savais plus ce que je faisais_. Tout au
    plus m'étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de
    réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
    heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait
    ni à l'insuffisance des chefs-d'œuvre montrés, ni à l'impossibilité
    d'arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
    intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être dans le
    cabinet de Swann, c'était l'adhérence à ces choses–qui eussent pu
    être les plus laides du monde–du sentiment particulier, triste et
    voluptueux que j'y localisais depuis tant d'années et qui l'imprégnait
    encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des
    autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus
    grands artistes, ses amis, n'étaient pour rien dans le sentiment de
    mon indignité et de sa bienveillance royale qui m'était inspiré quand
    Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et
    imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes
    de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et
    vers laquelle sur l'ordre proféré par le valet de pied en culotte
    courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le
    sentier sinueux d'un couloir tout embaumé à distance des essences
    précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs
    effluves odoriférants.

    Quand Mme Swann était retournée auprès de ses visites, nous
    l'entendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et
    comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle
    élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans
    le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où
    celle-ci «dirigeait la conversation». Les expressions que nous avons
    récemment empruntées aux autres étant celles, au moins pendant un
    temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann choisissait
    tantôt celles qu'elle avait apprises de gens distingués que son mari
    n'avait pu éviter de lui faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait
    le maniérisme qui consiste à supprimer l'article ou le pronom
    démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de
    plus vulgaires (par exemple: «C'est un rien!» mot favori d'une de ses
    amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires que, selon
    une habitude prise dans le «petit clan», elle aimait à raconter. Elle
    disait volontiers ensuite: «J'aime beaucoup cette histoire», «ah!
    avouez, c'est une bien belle histoire!»; ce qui lui venait, par son
    mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.

    Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de
    rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous.–Sais-tu
    si ta mère est seule, Gilberte?–Non, elle a encore du monde,
    papa.–Comment, encore? à sept heures! C'est effrayant. La pauvre
    femme doit être brisée. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours
    entendu, dans _odieux_, prononcer l'_o_ long–audieux,–mais M. et
    Mme Swann disaient odieux, en faisant l'_o_ bref.) Pensez, depuis deux
    heures de l'après-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et
    Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu
    douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit
    quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je
    ne songeais pas que c'était son jour, et en voyant toutes ces voitures
    devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
    Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de
    sonnette n'ont pas arrêté, ma parole d'honneur, j'en ai mal à la tête.
    Et il y a encore beaucoup de monde près d'elle?–Non, deux visites
    seulement.–Sais-tu qui?–Mme Cottard et Mme Bontemps.–Ah! la femme
    du chef de cabinet du ministre des Travaux publics.–J'sais que son
    mari est employé dans un ministère, mais j'sais pas au
    juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.

    –Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.
    Qu'est-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout
    simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où
    ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas
    chef de cabinet, il est _directeur_ du cabinet.

    –J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'être le directeur du
    cabinet? répondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de
    manifester de l'indifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à
    ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait
    qu'ajouter à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air d'y
    attacher trop d'importance).

    –Comment, si c'est beaucoup! s'écriait Swann qui préférait à cette
    modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus
    explicite. Mais c'est simplement le premier après le ministre! C'est
    même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il paraît du
    reste que c'est une capacité, un homme de premier ordre, un individu
    tout à fait distingué. Il est officier de la Légion d'honneur. C'est
    un homme délicieux, même fort joli garçon.

    Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que
    c'était un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à
    constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
    de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un œil de verre.

    –Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant à moi, que je m'amuse
    beaucoup de voir ces gens-là dans le gouvernement actuel, parce que ce
    sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
    bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Votre pauvre
    grand-père a bien connu, au moins de réputation et de vue, le vieux
    père Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien
    qu'il fût riche pour l'époque, et le baron Bréau-Chenut. Toute la
    fortune a sombré dans le krach de l'Union Générale, vous êtres trop
    jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait comme on a pu.

    –C'est l'oncle d'une petite qui venait à mon cours, dans une classe
    bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement
    très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche.

    –Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.

    –Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine
    par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît
    pas non plus.

    –Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente.
    Elle est même spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
    demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
    peut compter sur le roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
    lui qui est dans le secret des Dieux?

    Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
    princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
    fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent à revoir
    du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
    spontanément le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
    duchesse à la mode, ne les a entendues dire: «Elle était hier chez
    moi», et: «Je vis très à l'écart»? Aussi est-il inutile d'observer les
    mœurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques.

    Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde
    va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
    peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient
    de donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que les
    Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un dîner un peu
    brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
    leur en fût câblée outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
    télégrammes flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent
    incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
    passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à ces
    hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.

    Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
    Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
    ce milieu Guermantes, où, en exceptant les Altesses et les Duchesses,
    on était d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on
    prononçait l'exclusive pour des hommes éminents, qu'on trouvait
    ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner en
    constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret
    quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
    de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne
    l'exaspérait-elle pas? Comment pouvait-il la déclarer agréable? Le
    souvenir du milieu Guermantes, aurait dû l'en empêcher semblait-il; en
    réalité il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à
    l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût
    raffiné même, mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une
    interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de
    quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, d'un ministre
    des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d'un académicien
    bavard, le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de
    Guermantes d'avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade
    et on leur préférait mille fois un homme élégant, c'est-à-dire un
    homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l'esprit des
    Guermantes, quelqu'un qui était de la même chapelle. Seulement, une
    grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de
    Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
    aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
    Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
    on s'ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que
    c'est parce qu'on l'avait trouvée agréable qu'on la recevait. Swann,
    venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
    était partie: «Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
    sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
    _Critique de la Raison pure_, mais elle n'est pas déplaisante.–Je
    suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle
    était intimidée, mais vous verrez qu'elle peut être charmante.–Elle est
    bien moins embêtante que Mme X (la femme de l'académicien
    bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes.–Mais
    il n'y a même pas de comparaison possible.» La faculté de dire
    de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l'avait acquise chez
    la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l'égard des gens
    qu'il recevait. Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux les
    qualités que tout être humain révèle, si on l'examine avec une
    prévention favorable et non avec le dégoût des délicats; il mettait en
    valeur les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
    princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue du milieu Guermantes,
    s'il n'y avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si
    même quand il s'agissait d'elles on n'eût vraiment considéré que
    l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
    avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
    plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une autre qui
    dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
    gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier
    abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
    la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie,
    baigne à différents degrés de l'échelle sociale dans des milieux qui
    ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans
    une période autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
    avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
    commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant
    d'humaines racines.

    Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
    d'elle avec cette insistance n'était pas fâché de penser que mes
    parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire, à la
    maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à
    connaître, piquait plus la curiosité qu'il n'excitait d'admiration. Au
    nom de Mme Trombert, ma mère disait:

    –Ah! mais voilà une nouvelle recrue et qui lui en amènera
    d'autres.

    Et comme si elle eût comparé la façon un peu sommaire, rapide et
    violente dont Mme Swann conquérait ses relations à une guerre
    coloniale, maman ajoutait:

    –Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
    tarderont pas à se rendre.

    Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
    rentrant:

    –J'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
    pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais
    ou les Trombert.

    Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
    milieu un peu composite et artificiel où elles avaient souvent été
    amenées assez difficilement et de mondes assez différents, elle en
    devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle aurait
    fait de trophées chèrement achetés; elle disait:

    –Rapporté d'une Expédition chez les un tel.

    Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait que Mme Swann pût trouver
    quelque avantage à attirer cette bourgeoise peu élégante et disait:
    «Malgré la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas.»
    Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien; elle savait qu'une
    grande partie des plaisirs qu'une femme trouve à pénétrer dans un
    milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si
    elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles,
    relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées.
    Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer dans ce monde
    nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et
    volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on l'espère
    du moins, la nouvelle, le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme
    Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette
    catégorie spéciale d'invités que maman qui avait certains côtés de la
    tournure d'esprit de son père, appelait des: «Etranger, va dire à
    Sparte!» D'ailleurs–en dehors d'une autre raison qu'on ne sut que
    bien des années après–Mme Swann en conviant cette amie
    bienveillante, réservée et modeste, n'avait pas craint d'introduire
    chez soi, à ses «jours» brillants, un traître ou une concurrente. Elle
    savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle
    était armée de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul
    après-midi cette active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de
    dissémination et en se basant sur le calcul des probabilités, était
    fondée à penser que, très vraisemblablement, tel habitué des Verdurin,
    apprendrait dès le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis
    des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-même entendrait raconter
    que M. Le Hault de Pressagny, président du Concours hippique, les
    avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose; elle ne
    supposait les Verdurin informés que de ces deux événements flatteurs
    pour elle parce que les matérialisations particulières sous lesquelles
    nous nous représentons et nous poursuivons la gloire sont peu
    nombreuses par le défaut de notre esprit qui n'est pas capable
    d'imaginer à la fois toutes les formes que nous espérons bien
    d'ailleurs–en gros–que, simultanément, elle ne manquera pas de
    revêtir pour nous.

    D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu de résultats que dans ce qu'on
    appelait le «monde officiel». Les femmes élégantes n'allaient pas chez
    elle. Ce n'était pas la présence de notabilités républicaines qui les
    avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui
    appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon
    bien posé on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui
    vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité de
    jamais inviter un «opportuniste», à plus forte raison un affreux
    radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à
    huile et les omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes qui
    tournent de temps en temps, la société place successivement de façon
    différente des éléments qu'on avait cru immuables et compose une autre
    figure. Je n'avais pas encore fait ma première communion, que des
    dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
    une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont
    produites par ce qu'un philosophe appellerait un changement de
    critère. L'affaire Dreyfus en amena un nouveau, à une époque un peu
    postérieure à celle où je commençais à aller chez Mme Swann, et le
    kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés.
    Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des
    nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le salon le plus
    brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et
    ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût survenu une
    guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans
    un autre sens. Les juifs ayant à l'étonnement général, montré qu'ils
    étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne n'aurait
    plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince
    autrichien. Cela n'empêche pas que chaque fois que la société est
    momentanément immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun
    changement n'aura plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le
    téléphone, ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant, les
    philosophes du journalisme flétrissent la période précédente, non
    seulement le genre de plaisirs que l'on y prenait et qui leur semble
    le dernier mot de la corruption, mais même les œuvres des artistes et
    des philosophes qui n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si
    elles étaient reliées indissolublement aux modalités successives de la
    frivolité mondaine. La seule chose qui ne change pas est qu'il semble
    chaque fois qu'il y ait «quelque chose de changé en France». Au moment
    où j'allai chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore
    éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. Aucun ne
    l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme lady Israels était la
    tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement des intimités aussi
    élégantes que son neveu qui d'autre part, ne l'aimant pas, ne l'avait
    jamais beaucoup cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être son
    héritier. Mais c'était la seule des parentes de Swann qui eût
    conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres étant
    toujours restées à cet égard dans la même ignorance qui avait été
    longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres émigre
    dans la haute société–ce qui lui semble à lui un phénomène unique,
    mais ce qu'à dix ans de distance il constate avoir été accompli d'une
    autre façon et pour des raisons différentes par plus d'un jeune homme
    avec qui il avait été élevé–il décrit autour de lui une zone
    d'ombre, une _terra incognita_, fort visible en ses moindres nuances
    pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit et pur néant
    pour ceux qui n'y pénètrent pas et la côtoient sans en soupçonner,
    tout près d'eux, l'existence. Aucune Agence Havas n'ayant renseigné
    les cousines de Swann sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son
    horrible mariage bien entendu) avec des sourires de condescendance
    qu'on se racontait dans les dîners de famille qu'on avait
    «vertueusement» employé son dimanche à aller voir le «cousin Charles»
    que, le croyant un peu envieux et parent pauvre on appelait
    spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac: «Le Cousin
    Bête». Lady Rufus Israels, elle, savait à merveille qui étaient ces
    gens qui prodiguaient à Swann une amitié dont elle était jalouse. La
    famille de son mari qui était à peu près l'équivalent des Rothschild,
    faisait depuis plusieurs générations les affaires des princes
    d'Orléans. Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande
    influence et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne qu'elle
    connaissait ne reçût Odette. Une seule avait désobéi, en cachette.
    C'était la comtesse de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette
    étant allé faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels était entrée
    presque en même temps. Mme De Marsantes était sur des épines. Avec la
    lâcheté des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle
    n'adressa pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée à
    pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste
    n'était nullement celui où elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
    désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être
    la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les
    moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des
    anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie
    réelle ne leur fournit pas. Et Swann d'autre part, continuait sans
    doute d'être l'amant à qui toutes ces particularités d'une ancienne
    maîtresse semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
    sa femme proférer de vraies hérésies mondaines sans que (par un reste
    de tendresse, un manque d'estime, ou la paresse de la perfectionner)
    il cherchât à les corriger. C'était peut-être aussi là une forme de
    cette simplicité qui nous avait si longtemps trompés à Combray et qui
    faisait maintenant que continuant à connaître, au moins pour son
    compte, des gens très brillants, il ne tenait pas à ce que dans la
    conversation on eût l'air dans le salon de sa femme de leur trouver
    quelque importance. Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour
    Swann, le centre de gravité de sa vie s'étant déplacé. En tous cas
    l'ignorance d'Odette en matière mondaine était telle que si le nom de
    la princesse de Guermantes venait dans la conversation après celui de
    la duchesse, sa cousine: «Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc
    monté en grade, disait Odette.» Si quelqu'un disait: «le prince» en
    parlant du duc de Chartres, elle rectifiait: «Le duc, il est duc de
    Chartres et non prince.» Pour le duc d'Orléans, fils du comte de
    Paris: «C'est drôle, le fils est plus que le père», tout en ajoutant
    comme elle était anglomane: «On s'y embrouille dans ces «Royalties»;
    et à une personne qui lui demandait de quelle province étaient les
    Guermantes, elle répondit: «de l'Aisne».

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    Aproximadamente 78.934 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    TROISIÈME PARTIE

    Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller
    dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête que les
    histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient
    des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux»
    était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un
    certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus
    spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à
    nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé
    que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de
    l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons
    venus au père Leconte ou à Claudel ne s'extasiera plus que sur:

    «A Saint-Blaise, à la Zuecca

    Vous étiez, vous étiez bien aise».

    en y ajoutant:

    «Padoue est un fort bel endroit

    Ou de très grands docteurs en droit

    …Mais j'aime mieux la polenta

    …Passe dans son domino noir

    La Toppatelle.»

    et de toutes les «Nuits» ne retient que:

    «Au Havre, devant l'Atlantique,

    A Venise, à l'affreux Lido,

    Où vient sur l'herbe d'un tombeau

    Mourir la pâle Adriatique.»

    Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec
    admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son
    propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu'un écrivain
    utilise dans un roman, sous prétexte qu'ils sont vrais, des «mots», des
    personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,
    partie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans
    qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite
    comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés médiocres
    ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d'inventer ce qu'il
    rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,
    fait qui du reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses
    interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est
    que dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du
    niveau où l'on se trouve quand on crée.

    Il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui
    retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes
    saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami que ne faisait le
    père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier
    lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que
    son public goûtât bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par
    lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son
    père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses les plus
    intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reçu de
    sa famille, nous racontait pour la trentième fois quelques-uns des
    mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa
    redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
    valait la peine d'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui
    avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:
    «Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec
    preuves à l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre
    russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes
    vainqueurs», ou bien: «C'est un homme éminent qui passe pour un grand
    financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans
    les milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec
    une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël, personnages mis
    en scène d'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.
    Bloch les avait personnellement connus.

    J'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de
    Bergotte, je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous les
    gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,
    pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il
    s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne
    leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient souvent
    obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,
    parce qu'ils connaissent les gens de talent original, qu'ils les
    reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand
    on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
    trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
    milieux obscurs où l'on ne connaît que «sans connaître». J'allais m'en
    rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'était pas le seul qui
    eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès
    de ses sœurs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
    enfonçant sa tête dans son assiette; il les faisait ainsi rire aux
    larmes. Elles avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère
    qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la
    seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
    arrivâmes, l'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père
    prudent et notre mère vénérable.–Chiennes, leur dit Bloch, je vous
    présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu
    pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde
    en chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se
    terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:
    «Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que
    c'est que ce chichi-là? Après tout c'est pas mon père!» Et les
    demoiselles Bloch s'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à
    leur frère combien de joies il m'avait données en me recommandant la
    lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.

    M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de
    Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout
    aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l'aide de
    jugements d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu
    près, où l'on salue dans le vide, où l'on juge dans le faux.
    L'inexactitude, l'incompétence, n'y diminuent pas l'assurance, au
    contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de
    gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
    profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux
    partagés parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang
    semble le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés
    que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme et
    calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.
    Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages
    personnels par l'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la
    dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est
    nécessaire, l'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que
    si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne
    veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C'est le
    sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: «je ne veux pas le
    connaître.» On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas
    cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on éprouve ainsi, et
    cela suffit pour supprimer la distance, c'est-à-dire pour le bonheur.

    L'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir
    l'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le
    luxe d'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,
    voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal à
    peine entr'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience
    écourtée, prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable
    plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce
    Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être
    embêtant. C'est à se désabonner. Comme c'est emberlificoté, quelle
    tartine!» Et il reprenait une beurrée.

    Cette importance illusoire de M. Bloch père était d'ailleurs étendue
    un peu au delà du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants
    le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours
    une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour
    un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors
    même de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne
    manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,
    affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se
    plaisait d'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les
    gens d'après un étalon, d'ailleurs absurde, et selon des règles
    fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens
    élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
    dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on
    déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas
    l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices
    de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions
    plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un
    degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la
    façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on
    appelait M. Bloch un «faux duc d'Aumale». (Dans le monde des
    «chasseurs» de cercle, l'un qui porte sa casquette de travers et sa
    vareuse très serrée de manière à se donner l'air, croit-il, d'un
    officier étranger, n'est-il pas une manière de personnage pour ses
    camarades?)

    La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un
    titre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d'Aumale?» Comme on dit:
    «La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain
    nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du
    cousinage une prétendue distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une
    voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à
    deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,
    mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres
    sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le
    trouvaient à cause de cela «faiseur d'embarras», on était persuadé
    dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en
    remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand
    elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur en chef
    de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de
    physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du
    _Radical_. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait
    si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu'il
    l'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup
    rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey
    dont son père avait été président. D'autre part ce devait être un
    cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y
    serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de
    «sous-estimer l'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était
    le cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la
    famille de Saint-Loup et où il savait qu'étaient reçus certains
    israélites. «Non, répondit M. Bloch d'un air négligent, fier et
    honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle
    des Ganaches. On y juge sévèrement la galerie.–Est-ce que sir Rufus
    Israël n'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour
    lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que
    ce financier n'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup
    qu'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point
    sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort
    bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand
    financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en
    voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui
    faisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une
    recommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d'éblouir les
    chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par
    Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,
    la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car
    elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de
    talent d'autres expressions que celles qu'il employait: «Est-ce un
    coco vraiment étonnant, ce Bergotte? Est-il de la catégorie des grands
    bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle?–Je l'ai rencontré à
    plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une
    espèce de Schlemihl.» Cette allusion au conte de Chamisso n'avait rien
    de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce
    dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans
    l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des
    étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du
    talent, dit Bloch.–Ah! fit gravement sa sœur comme pour dire que
    dans ces conditions j'étais excusable.–Tous les écrivains ont du
    talent, dit avec mépris M. Bloch père.–Il paraît même, dit son fils
    en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air
    diaboliquement ironique qu'il va se présenter à l'Académie.–Allons
    donc! il n'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne
    semblait pas avoir pour l'Académie le mépris de son fils et de ses
    filles. Il n'a pas le calibre nécessaire.–D'ailleurs l'Académie est
    un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface», déclara l'oncle à
    héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de
    Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon
    grand'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage
    qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme
    Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un
    couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim
    n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau
    androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son
    oncle, soit qu'il fût excité par la bonhomie sans défense de son
    souffre-douleur, soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard,
    le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait son indépendance et
    surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries à s'assurer
    l'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu'on le
    traitât si grossièrement devant le maître d'hôtel. Il murmura une
    phrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les
    Meschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de
    Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour désigner les domestiques
    et en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n'être pas
    compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes exaltait chez
    M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»
    et de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait
    une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch
    entendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu'il laissait trop
    paraître son côté oriental, de même qu'une cocotte qui invite ses
    amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion
    à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,
    bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.
    Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit
    plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,
    quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que
    vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds
    s'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé
    inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon
    camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crépue et
    bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.

    –Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes? mais je l'ai
    très bien connu, dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il
    voulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu'il
    connaissait Bergotte, c'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père
    était un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement
    rouge, son père avait l'air profondément contrarié, les demoiselles
    Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le goût
    de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,
    avait engendré l'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en
    voyage à l'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le
    père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre
    dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde
    était réuni pour qu'on vît bien qu'il voyageait avec un valet de
    chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle
    disait ce que le neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur. Il
    avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que le titre était
    usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le
    donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de
    tous les ennuis qu'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est
    extrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n'en fut que
    plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.
    «Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athènes appelait
    pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.–Ah!
    par exemple! s'écria M. Nissim Bernard, si je m'attendais à dîner
    avec le fils de mon ami! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie
    de votre père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours «mon
    oncle», on n'a jamais su pourquoi. C'était un homme charmant,
    étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait
    Sardou, Labiche, Augier…–Molière, Racine, Corneille, continua
    ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l'énumération en
    ajoutant: Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé
    arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d'un grand
    plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.

    «Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce
    canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre
    sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin
    rouge.»

    D'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade
    de marque les histoires sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch
    sentant qu'il avait touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se
    retirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant
    s'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par
    exemple fut reçu à l'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle
    des anecdotes cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt pour ses
    amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir
    débiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il
    n'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il était
    mécontent» (M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant pour
    les gens de théâtre).

    Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles
    tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal
    jusqu'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l'ordre
    d'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous
    «régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la
    représentation qu'une troupe d'Opéra-Comique donnait le soir même au
    Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient
    toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était
    mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c'est-à-dire
    ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,
    celui du père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
    servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de
    fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui
    coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l'intervention
    divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les
    loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence. Quand M.
    Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que
    son fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément
    creusés», il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il
    l'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.
    Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé. M. Bloch répondit
    en rougissant qu'il avait fait couper la signature à cause du cadre,
    ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.
    Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le _Journal
    Officiel_ dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture
    lui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation
    parlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas
    de lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et
    Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu
    que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
    premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à
    Saint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien
    vite que c'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton
    ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je
    vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage?–C'est mon
    oncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était
    bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:
    «Tous mes compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,
    et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée.–Vous vous
    trompez du tout au tout, il est très intelligent, riposta Saint-Loup
    furieux.–Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du
    reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j'écrirais des
    machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir
    passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond
    assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des
    phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
    moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre
    oncle, qui en somme fait un effet bœuf, et la première rigolade passée,
    frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette
    fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'idées, sur
    laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,
    quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier
    totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et
    me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec
    laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'Acclimatation et qui était
    accompagnée d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune
    fille à la longue chevelure?» J'avais bien vu que Mme Swann ne se
    rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et
    avait qualifié mon camarade d'attaché à un ministère où je n'avais
    jamais pensé depuis à m'informer s'il était entré. Mais comment Bloch
    qui, à ce qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter à elle
    pouvait-il ignorer son nom? J'étais si étonné que je restai un moment
    sans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as
    pas dû t'embêter avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours
    auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la
    sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé de si bons
    moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
    quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à
    l'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas
    plaire à Bloch. «J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son
    adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les
    plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu
    poses pour la discrétion à l'égard d'une professionnelle qui s'est
    donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée
    entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
    l'autre.»

    J'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,
    mais j'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,
    laquelle par hasard bien qu'il fût venu à Combray ne l'avait jamais vu
    jusque-là. De sorte qu'elle savait seulement qu'un «des Monsieurs» que
    je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,
    vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande
    impression. Or j'avais beau savoir que certaines idées sociales de
    Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient
    peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms
    qu'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je
    ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser
    des questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d'ailleurs, ce
    que le nom de Bloch pouvait représenter d'immense pour Françoise. Car
    à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était
    M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur
    et sa déception. «Comment, c'est cela, M. Bloch!» s'écria-t-elle d'un
    air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder
    une apparence qui «fît connaître» immédiatement qu'on se trouvait en
    présence d'un grand de la terre, et à la façon de quelqu'un qui trouve
    qu'un personnage historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,
    elle répétait d'un ton impressionné, et où on sentait pour l'avenir
    les germes d'un scepticisme universel: «Comment c'est ça M. Bloch! Ah!
    vraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l'air de m'en garder
    rancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle
    eut la bonté d'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur
    peut dire qu'il est aussi bien que lui.»

    Elle eut bientôt à l'égard de Saint-Loup qu'elle adorait une
    désillusion d'un autre genre, et d'une moindre dureté: elle apprit
    qu'il était républicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
    de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le
    respect suprême «Amélie, la sœur à Philippe», Françoise était
    royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et
    qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en
    marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte
    qu'elle eût cru d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion et
    qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira
    aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,
    ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup
    être républicain, qu'il faisait seulement semblant, par intérêt, car
    avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De
    ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et
    quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C'est un hypocrite»,
    avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
    «considérait» de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui
    avait pardonné.

    Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au
    contraire absolus et c'était cette grande pureté morale qui, ne
    pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme
    l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilité qui
    existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre
    part qu'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi
    incapable, d'amitié.

    Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait
    qu'il avait l'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce
    n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était en
    colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert
    de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins
    le sentiment de la différence que de l'égalité entre les classes.
    «Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
    traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui
    parler poliment? N'est-il pas mon égal? N'est-il pas aussi près de moi
    que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je
    devrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme
    un aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.

    En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il eût de la
    prévention et de la partialité, c'était l'aristocratie, et jusqu'à
    croire aussi difficilement à la supériorité d'un homme du monde, qu'il
    croyait facilement à celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais
    de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontrée avec sa tante:

    –Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs
    un peu ma cousine.

    Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait
    rarement dans le monde et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y
    prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
    sa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu'ils accusaient de
    lui être fatale et notamment d'avoir développé chez lui cet esprit de
    dénigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir «dévoyé», en attendant
    qu'il se «déclassât» complètement. Aussi, bien des hommes légers du
    faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de
    la maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles
    valent autant que d'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui
    pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu'un que nous
    aimons.» Certes, il n'était pas le premier qui eût un fil à la patte.
    Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser
    en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
    trouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des
    jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
    d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût,
    c'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les
    liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une
    culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances
    désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la
    grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus
    sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines
    délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne
    les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait
    le plus désirable à l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il
    s'agisse de la maîtresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un
    jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd'hui dans
    les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop
    d'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même
    respecte et admire; et pour lui l'échelle des valeurs s'en trouve
    renversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des
    troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une
    autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait
    sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle
    qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend
    l'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d'avoir dans sa
    poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au
    garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les
    portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin
    d'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais
    ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel
    elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
    avoir besoin pour cela de les connaître, qu'il plaindra même quand ce
    sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La maîtresse de
    Saint-Loup–comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté–lui
    avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la
    passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses
    perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et
    traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.
    D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait
    avec lui–qu'elle fût intelligente ou non, ce que j'ignorais–en
    lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et
    considérer comme une corvée l'obligation d'aller dans une soirée,
    l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle
    les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son
    jeune amant, en revanche tandis que s'il avait été un simple homme de
    salon, la vanité ou l'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la
    rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y
    mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et
    appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que
    son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait
    toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de
    Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.
    Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à
    la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,
    celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus
    avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à se soucier de tout cela et
    à Balbec où elle n'était pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et
    dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,
    de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où j'étais, emportait
    les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la
    fois à plusieurs personnes, à son départ, s'arrangea à les quitter un
    peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre
    cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les
    autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l'invisible, elle avait
    mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout
    cela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le
    tuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu'il avait
    fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et
    maintenant elle était cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car
    elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un
    beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle
    avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il
    l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette
    passion, cette absence de réserves qu'on montre chaque fois qu'on
    reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on
    ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,
    qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce
    qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et
    que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de
    l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait
    la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres
    gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre
    convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour
    elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que
    son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui, elle
    gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la
    même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie
    mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le
    moment d'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien
    peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
    que, à moins qu'elle fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me
    montrer sa photographie, me disant: «D'abord ce n'est pas une beauté
    et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que
    j'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse
    idée d'elle»), il semblait difficile qu'elle trouvât un second homme
    qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine
    toquade de se faire un nom, même quand on n'a pas de talent, que
    l'estime, rien que l'estime privée, de personnes qui vous imposent,
    peuvent (ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de
    Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus
    déterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans
    bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne
    la croyait complètement sincère ni dans les reproches injustes ni
    dans les promesses d'amour éternel, avait pourtant à certains moments
    le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de
    cela, mû sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus
    clairvoyant peut-être que Saint-Loup n'était lui-même, usant
    d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les
    plus grands et les plus aveugles élans du cœur, il s'était refusé à lui
    constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu'elle ne
    manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans
    doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle
    froidement d'avoir «fait sa pelote», ce qui avec les sommes données
    par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout
    de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel
    ami — ou son malheur.

    Cette période dramatique de leur liaison–et qui était arrivée
    maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,
    car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence
    l'exaspérait et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de
    sa garnison–avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,
    lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux
    invités dire des fragments d'une pièce symboliste qu'elle avait jouée
    une fois sur une scène d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait
    fait partager l'admiration qu'elle éprouvait elle-même.

    Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume
    copié de l'«Ancilla Domini» et qu'elle avait persuadé à Robert être
    une véritable «vision d'art», son entrée avait été accueillie dans
    cette assemblée d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires
    que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,
    leur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d'abord
    étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n'avait pu
    continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement
    blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.
    Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait à s'en prendre qu'à
    elle-même si elle se faisait critiquer.

    –Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette
    force-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et
    n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bête qu'on veut
    bien le dire. La société n'est pas composée que d'imbéciles. Cette
    petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus
    difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu'on
    ne nous fera pas avaler.

    Quant à l'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:

    –Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels
    goujats m'as-tu fourvoyée? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait
    pas un des hommes présents qui ne m'eût fait de l'œil, du pied, et
    c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont cherché à se
    venger.

    Paroles qui avaient changé l'antipathie de Robert pour les gens du
    monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui
    inspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des
    parents dévoués qui, délégués par la famille, avaient cherché à
    persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu'elle
    lui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert
    quoiqu'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était
    loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres en profitaient
    pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et
    quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à
    corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de
    passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

    –Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins
    une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la
    guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par
    la misère et par la cruauté des riches.

    Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse
    des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant de
    venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d'avoir une
    brouille avec lui, je l'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa
    maîtresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher,
    soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est
    qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
    aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:
    «Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes
    torts», le chagrin qu'il éprouvait ayant pour effet de le persuader
    qu'il avait mal agi.

    Mais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs
    dénuées de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et
    bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la
    poste où, seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou
    porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par
    méfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup
    plus de chemin.)

    Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand'mère me
    dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant
    qu'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographiât, et
    quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
    hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet
    enfantillage qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même à
    me demander si je ne m'étais pas trompé sur ma grand'mère, si je ne la
    plaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j'avais
    toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce
    que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.

    Malheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de
    séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mère
    paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour
    que Françoise le remarquât et s'empressât involontairement de
    l'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je
    ne voulus pas avoir l'air d'adhérer.

    –Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire
    son portrait, et qu'elle va même mettre le chapeau que sa vieille
    Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.

    Je me convainquis que je n'étais pas cruel de me moquer de la
    sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand'mère
    mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère
    s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette séance de
    pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
    l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire
    belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant
    quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le
    plaisir qu'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si
    je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère, je
    réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression
    joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop
    souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le
    mieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d'un travers
    mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous
    voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce
    que cette semaine là ma grand'mère avait paru me fuir et que je
    n'avais pu l'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.
    Quand je rentrais dans l'après-midi pour être un peu seul avec elle,
    on me disait qu'elle n'était pas là; ou bien elle s'enfermait avec
    Françoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis de
    troubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je
    songeais pendant le trajet du retour au moment où j'allais pouvoir
    retrouver et embrasser ma grand'mère, j'avais beau attendre qu'elle
    frappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer
    lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
    lui en voulant un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence
    si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,
    je restais encore, le cœur palpitant comme dans mon enfance, à écouter
    le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.

    * * * * *

    Ce jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d'aller
    à Doncières où en attendant qu'il y rentrât d'une manière définitive,
    on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu'à la fin de
    l'après-midi. Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais vu
    descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du
    Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,
    m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de ces périodes de la
    jeunesse, dépourvues d'un amour particulier, vacantes, où partout–comme
    un amoureux, la femme dont il est épris–on désire, on
    cherche, on voit la beauté. Qu'un seul trait réel–le peu qu'on
    distingue d'une femme vue de loin, ou de dos–nous permette de
    projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,
    notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi
    persuadés que c'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
    que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.

    D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'étais tenté de surfaire les
    plaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu'il y avait
    pour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en
    apercevoir partout, parce que j'étais trop fatigué si c'était sur la
    plage, trop timide si c'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour
    les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,
    j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les
    plus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c'eût été
    un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre
    (je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un désir de
    possession à l'origine de ma curiosité). J'aurais osé entrer dans la
    salle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai
    simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller
    retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la
    digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis
    s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et
    par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé
    à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de
    mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage–les retardataires
    rattrapant les autres en voletant–une promenade dont le but semble
    aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que
    clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

    Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;
    deux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement
    tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi
    lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais
    sans adopter pour cela une tenue spéciale.

    C'était l'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire
    leur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que
    fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs de quelque tare
    qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du
    premier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au
    milieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à
    l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour
    juger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui
    longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le
    pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même
    coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs
    épaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le
    mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre côté, et congestionner
    leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire
    qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant à la dérobée pour
    ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs
    côtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,
    s'accrochaient à elles, parce qu'ils avaient été réciproquement de
    leur part l'objet de la même attention secrète, cachée sous le même
    dédain apparent; l'amour–par conséquent la crainte–de la foule
    étant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils
    cherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer
    qu'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue
    et durant jusqu'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour
    déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,
    que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,
    des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et
    pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

    Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,
    mais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une
    divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte
    titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec
    la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son
    propre corps et un mépris sincère du reste de l'humanité, venaient
    droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement
    les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indépendance de
    chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie
    de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes
    valseuses. Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d'un
    type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la
    beauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et
    sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualisé
    aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en
    contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la
    Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,
    l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs; une autre que
    par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l'idée
    de géranium; et même ces traits je n'avais encore indissolublement
    attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles plutôt qu'à
    l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble
    merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus différents,
    que toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui
    était confus comme une musique où je n'aurais pas su isoler et
    reconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais
    oubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux
    noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les mêmes qui
    m'avaient déjà apporté du charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les
    rapporter à telle jeune fille que j'eusse séparée des autres et
    reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que
    j'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un
    flottement harmonieux, la translation continue d'une beauté fluide,
    collective et mobile.

    Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir
    ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles
    (dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et
    dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,
    incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,
    s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur
    âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des
    dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,
    de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler «un
    genre antipathique», et les avaient-elles tenues à l'écart; tandis
    qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les
    attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance
    physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la
    franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à
    passer ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles
    appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de
    son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit
    grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains
    milieux populaires, et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas
    encore ajoutée celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux
    écoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas
    encore l'expression tourmentée, produit naturellement, et en
    abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux
    visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. Et
    n'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je
    voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un
    rivage de la Grèce?

    Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la
    digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule
    environnante était composée d'êtres d'une autre race et dont la
    souffrance même n'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,
    elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à
    s'écarter ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été lâchée et
    dont il ne fallait pas attendre qu'elle évitât les piétons, et se
    contentaient tout au plus, si quelque vieux monsieur dont elles
    n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact
    s'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou
    risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient à
    l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe aucune affectation de
    mépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un
    obstacle sans s'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds
    joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette
    jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste
    ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur de
    la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de
    glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant sa
    marche lente — comme Chopin la phrase la plus mélancolique — de
    gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d'un
    vieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses
    expositions, l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du
    vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
    installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal
    qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant
    lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au
    delà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
    renouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle
    prodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l'impression qu'il
    était encore en état de vivre comme tout le monde et n'avait nul
    besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de
    lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation
    l'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le
    vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les
    pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de
    deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte
    une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,
    d'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les
    autres. «C'pauvre vieux, y m'fait d'la peine, il a l'air à moitié
    crevé», dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un
    accent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis
    s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrêter la
    circulation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme
    irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui
    s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente
    promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.

    Maintenant, leurs traits charmants n'étaient plus indistincts et
    mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de
    chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par
    dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l'horizon de
    la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint
    bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,
    au visage blanc comme un œuf dans lequel un petit nez faisait un arc de
    cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très
    jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une pèlerine (qui
    lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure
    élégante que l'explication qui se présentait à l'esprit était que
    cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant
    leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de
    l'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût
    absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
    que de petites gens eussent jugée trop modeste); d'une fille aux yeux
    brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,
    enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement
    de hanches si dégingandé, en employant des termes d'argot si
    voyous et criés si fort, quand je passai auprès d'elle (parmi lesquels
    je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)
    qu'abandonnant l'hypothèse que la pèlerine de sa camarade m'avait fait
    échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la
    population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très
    jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de
    mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu être
    vertueuses. A première vue–dans la manière dont elles se
    regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues
    mates–j'avais compris qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma
    grand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop
    timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne
    doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent
    de respect à la vieillesse, fussent tout d'un coup arrêtées par des
    scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter
    par dessus un octogénaire.

    Individualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les
    uns aux autres leurs regards animés de suffisance et d'esprit de
    camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant
    tantôt l'intérêt, tantôt l'insolente indifférence dont brillait
    chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,
    cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement
    pour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,
    mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu'ils
    s'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme
    une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout
    aussi homogène en ses parties qu'il était différent de la foule au
    milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.

    Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues
    qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et
    rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de
    cette petite tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que j'étais
    ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à
    ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui
    descendait très bas sur son front m'avait-elle vu au moment où le
    rayon noir émané de ses yeux m'avait rencontré. Si elle m'avait vu,
    qu'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me
    distinguait-elle? Il m'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque
    certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un
    astre voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains y
    habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller
    en eux.

    Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
    brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et
    d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque
    réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que
    ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être
    se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît–pelouses
    des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et
    bois, m'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que
    celle du paradis persan,–les ombres aussi de la maison où elle va
    rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle; et
    surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses
    répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne
    posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il
    y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute sa vie qui
    m'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais
    irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma
    vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une
    petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,
    et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce
    prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le
    bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y eût entre nous aucune habitude–comme
    aucune idée–communes, devait me rendre plus difficile de me
    lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c'était grâce
    à ces différences, à la conscience qu'il n'entrait pas dans la
    composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément
    que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la
    satiété, la soif–pareille à celle dont brûle une terre altérée–d'une
    vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu jusqu'ici
    une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, à longs traits,
    dans une plus parfaite imbibition.

    J'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut
    s'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n'entendis pas
    mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'était pas celle
    qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était brune, et que
    (depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu
    Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour
    moi l'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l'avais-je pas
    aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée par cette auréole
    d'être l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathédrales.
    Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette brune me
    regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait plus facile
    d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me présenterait aux
    autres, à l'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la
    cruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à
    toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
    d'être l'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je
    pourrais un jour être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,
    que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
    sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
    jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs
    parcelles ineffables l'idée de mon existence, quelque amitié pour ma
    personne, que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans
    la théorie qu'elles déroulaient le long de la mer–cette supposition
    me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble que
    si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un
    cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé
    d'elles, entre les divines processionnaires.

    Le bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?
    Certes ce n'eût pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.
    Je n'avais qu'à me rappeler tant d'inconnues que, même à Balbec, la
    voiture s'éloignant à toute vitesse m'avait fait à jamais abandonner.
    Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle
    était composée de vierges helléniques, venait de ce qu'elle avait
    quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité
    des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer
    de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par
    dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien
    n'arrête plus l'imagination. Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est
    les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces
    entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas,
    retirées de l'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,
    ces jeunes filles m'eussent moins enchanté. Il faut que l'imagination,
    éveillée par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but
    qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'idée de
    pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,
    d'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.

    Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la
    première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille
    ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,
    pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel
    viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
    faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans la fluidité
    d'un transparent et mobile azur.

    Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions
    sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les
    avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous
    agrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en
    revanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne
    s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé
    que des inconnues, et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux
    une importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que
    je pouvais avoir.

    Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'être
    qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait
    toujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement
    tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,
    que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés
    dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
    beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait si souvent
    quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
    près, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,
    un défaut dans les ailes du nez, un regard benêt, la grimace du
    sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans
    le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imaginés; car il
    avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour
    que de très bonne foi j'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,
    quelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
    ou l'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d'un être qu'on voit à
    la volée nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop
    rapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps
    d'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un
    tout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être
    ainsi maintenant. J'avais bien regardé leurs visages; chacun d'eux je
    l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais
    tout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je
    pusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»
    des différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la
    première vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions
    successives, quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi, je
    pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les
    hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient pu être, même si
    j'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient
    arrêté mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la
    disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de
    regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée que leur
    amitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les
    paysannes, ou les demoiselles du pensionnat religieux, je n'avais rien
    vu d'aussi beau, imprégné d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
    précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du
    bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et
    en si parfait état, que c'était presque pour des raisons
    intellectuelles que j'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des
    conditions uniques, ne laissant aucune place à l'erreur possible,
    l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on
    désire et qu'on se console de ne posséder jamais, en demandant du
    plaisir–comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette–à
    des femmes qu'on n'a pas désirées, si bien qu'on meurt sans avoir
    jamais su ce qu'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait
    qu'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son
    mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une projection, qu'un mirage du
    désir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu'à la
    nécessité d'une loi de la nature–qui si elle s'appliquait à ces
    jeunes filles, s'appliquerait à toutes–et non à la défectuosité de
    l'objet. Car il était celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant
    bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas
    possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces
    jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
    flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de
    Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles
    tient tout le trajet de l'océan parcouru par quelque steamer, si lent
    à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre,
    qu'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque
    du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s'envoler en étant
    sûr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule
    parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci du premier
    pétale de la fleur vers laquelle il navigue.

    Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et
    que ma grand'mère exigeait qu'avant de partir, je m'étendisse ces
    soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de
    Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous les autres soirs.

    D'ailleurs, il n'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la
    digue et de pénétrer dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par
    derrière. En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où à
    Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de
    l'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore
    haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le
    couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes
    fenêtres vitrées et à coulisses restaient-elles ouvertes de
    plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'à enjamber un mince cadre de
    bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt
    pour prendre l'ascenseur.

    En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur, et sans
    l'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que
    j'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et
    transformait peu à peu comme une préparation d'histoire naturelle. Ses
    traits m'étaient devenus courants, chargés d'un sens médiocre, mais
    intelligible comme une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en
    rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m'avait
    présentés ce premier jour où j'avais vu devant moi un personnage
    maintenant oublié, ou, si je parvenais à l'évoquer, méconnaissable,
    difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie
    dont il n'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la
    timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui
    ne restait plus silencieux pendant que je m'élevais à côté de lui dans
    l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée
    le long de la colonne montante, mais me répétait:

    «Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à
    s'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,
    mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la
    côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin
    que l'hôtel fermât et qu'il eût quelques jours à lui, avant de
    «rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n'étaient du
    reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»
    était la forme usuelle du verbe «entrer». La seule chose qui m'étonnât
    était qu'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce
    prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du
    régime de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
    que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus
    jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et
    «gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme, par une
    contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les
    «patrons», survécu à la conception de l'inégalité, je comprenais
    toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
    m'intéressât était de savoir si ma grand'mère était à l'hôtel. Or,
    prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de
    sortir de chez vous.» J'y étais toujours pris, je croyais que c'était
    ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»
    Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,
    une cuisinière ne s'appelle pas une employée, je pensais un instant:
    «Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d'un
    coup, je me rappelais que le nom d'employé est comme le port de la
    moustache pour les garçons de café, une satisfaction d'amour-propre
    donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était
    Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de
    regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
    qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en
    s'apitoyant sur sa propre classe «chez l'ouvrier» ou «chez le petit» se
    servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre…».
    Mais d'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient
    loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant qui restait
    sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les
    nœuds à travers l'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour
    de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les
    profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,
    amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers
    intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante
    et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt
    l'appui d'une fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage
    une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et
    la fenêtre des cabinets.

    Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient
    Balbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté
    vers une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui peut se
    rattacher à elle devient motif d'émotion, puis de rêverie. J'avais
    entendu une dame dire sur la digue: «C'est une amie de la petite
    Simonet» avec l'air de précision avantageuse de quelqu'un qui
    explique: «C'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»
    Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on
    apprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée
    qui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne
    paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie est une chose
    relative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d'un marchand
    de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un
    jeune prince de Galles. J'ai souvent cherché depuis à me rappeler
    comment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore
    incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi
    quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,
    ou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette
    nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les
    lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par
    notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour
    moi, à l'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le
    premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit
    après un évanouissement, même avant la notion de l'heure qu'il est, du
    lieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l'être qu'il
    nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments
    d'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle
    pendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me
    dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une
    des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je
    pourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
    jugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si
    ce n'étaient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir
    une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance
    parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète de qui vous
    dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que
    l'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l'oubli
    ou la concurrence d'autres images ne l'élimine, nous n'avons de repos
    que nous n'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit
    pareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de
    réaction et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut
    tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger sans qu'il
    s'exerce aussitôt à digérer et assimiler l'intrus; la petite Simonet
    devait être la plus jolie de toutes–celle, d'ailleurs, qui, me
    semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule
    qui à deux ou trois reprises, détournant à demi la tête, avait paru
    prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
    connaissait pas à Balbec, des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il
    ignorait quelque chose, il répondit qu'il lui semblait avoir entendu
    causer de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire
    apporter les dernières listes d'étrangers.

    Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je
    m'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet
    de chambre de l'étage, quoiqu'il craignît les courants d'air, avait
    ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
    côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,
    car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je
    m'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes
    dévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la
    colline à laquelle était adossé l'hôtel et qui ne contenait qu'une
    maison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la
    lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
    précieuse et un écrin de velours, comme à une de ces architectures en
    miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui
    servent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à la
    vénération des fidèles. Mais cet instant d'adoration avait déjà trop
    duré, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de
    clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,
    mais sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir, venait
    refermer comme ceux d'une châsse les deux battants de la croisée et
    dérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d'or.
    J'entrai dans ma chambre.

    Au fur et à mesure que la saison s'avança,
    changea le tableau que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il
    faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;
    alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues
    rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme
    dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
    bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une immobile
    écume linéamentée avec la délicatesse d'une plume ou d'un duvet
    dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et
    crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.

    Bientôt les jours diminuèrent et au moment où j'entrais dans la
    chambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,
    géométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la
    représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition
    mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière de l'horizon comme
    un tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties
    différentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques
    basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais
    par la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,
    semblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien
    exécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à
    côté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que
    l'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles
    du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil
    était déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus
    du Calvaire à mes retours de promenade et quand je m'apprêtais à
    descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge
    au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,
    puis bientôt, sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé
    mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions
    servir tout à l'heure à Rivebelle, ravivaient le plaisir que j'allais
    avoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du
    rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les autres, à
    étages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais
    aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,
    si bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et
    jusqu'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient
    soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet
    échafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la
    mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit me
    donnait cette même impression que j'avais eue en wagon, d'être
    affranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une
    chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où
    j'étais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en
    voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais été sur la
    couchette d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la
    nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l'obscurité,
    comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,
    j'étais de tous côtés entouré des images de la mer.

    Mais bien souvent ce n'était, en effet, que des images; j'oubliais que
    sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par
    le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti à mon
    arrivée à Balbec; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des
    jeunes filles que j'avais vu passer, je n'étais plus dans des
    dispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se
    produire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.
    L'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore
    et ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que
    j'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible
    aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant
    illuminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la
    couleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
    des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,
    comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
    fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,
    sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui
    rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les yeux,
    j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix, chaque jour
    renouvelé, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit
    où je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire avec
    lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises: à côté de
    la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage
    jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient
    ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je
    n'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s'enflait
    comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
    attendre à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le
    regard dédaigneux, ennuyé et frivole d'un amateur ou d'une femme
    parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:
    «C'est curieux ce coucher de soleil, c'est différent, mais enfin j'en
    ai déjà vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci.» J'avais
    plus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
    l'horizon apparaissait tellement de la même couleur que lui, ainsi que
    dans une toile impressionniste, qu'il semblait aussi de la même
    matière, comme si on n'eût fait que découper son avant, et les
    cordages en lesquels elle s'était amincie et filigranée dans le bleu
    vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait presque toute ma fenêtre,
    surélevée qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement
    d'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu'à
    cause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur
    différente qu'à un effet d'éclairage. Un autre jour la mer n'était
    peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était
    rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
    horizontales, que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou
    une spécialité de l'artiste, de présenter une «étude de nuages»,
    cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des
    nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
    diversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la
    répétition, chère à certains maîtres contemporains, d'un seul et même
    effet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec
    l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même
    pièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et
    la mer uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un
    raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi
    au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette
    «harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la
    signature favorite du maître de Chelsea. Le rose même disparaissait, il
    n'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et
    avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus
    d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,
    s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
    m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir
    au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je
    savais que ce jour-ci était d'une autre sorte que les autres, plus
    long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques
    minutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait
    à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du
    restaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m'étirais,
    sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du
    charme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où
    tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais les forces
    accumulées pendant l'inactivité de cette fin de journée qu'à sécher
    mon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous
    ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme
    que j'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me
    regarder, n'était peut-être sortie un instant de table que dans
    l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous
    ces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,
    sans souci, où j'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et
    choisirais entre les espèces de l'histoire naturelle et les
    provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats
    inusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma
    gourmandise ou mon imagination.

    Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de
    la digue par la salle à manger, ses vitres n'étaient plus ouvertes,
    car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux
    attirés par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en
    noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
    glissantes de la ruche de verre.

    On frappa; c'était Aimé qui avait tenu à m'apporter lui-même les
    dernières listes d'étrangers.

    Aimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois
    coupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année
    prochaine: c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a
    dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout
    de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette, continua
    Aimé en mimant la scène et en secouant la tête et l'index comme avait
    fait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas
    cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est
    pas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur
    l'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il
    a fait», soit qu'il fût flatté de cette familiarité d'un grand
    personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine
    connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons
    d'espérer.

    Ce ne fut pas sans un léger choc au cœur qu'à la première page de la
    liste des étrangers, j'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».
    J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où
    toute la tendresse qui était dans mon cœur, mais qui éprouvée par lui
    ne s'en distinguait pas, m'était apportée par un être aussi différent
    que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en
    utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui
    régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer sur la
    plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je
    ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si
    aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'étais aimé de
    Mlle Simonet et que j'allais grâce à Saint-Loup essayer de la
    connaître. Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une
    prolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à
    Doncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,
    j'avais cru pouvoir compter, plus encore que sur son amitié pour moi,
    sur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent–même
    sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu'à entendre dire
    qu'il y avait une jolie caissière chez un fruitier–j'avais eue de
    faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.
    Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré l'exciter chez
    Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour
    longtemps paralysée en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice
    dont il était l'amant. Et même l'eût-il légèrement ressentie qu'il
    l'eût réprimée, à cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de
    sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi
    fût-ce sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes
    filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.

    Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se
    coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant
    dont les lumières n'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour
    tombait, se déposait, comme au fond d'un vase le long des parois
    duquel la gelée transparente et sombre de l'air semblait si
    consistante qu'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu'il veinait
    de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
    d'onyx. Bientôt ce ne fut qu'à la nuit que nous descendions de
    voiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était
    mauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans
    l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-là, c'est sans tristesse que
    j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
    l'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais
    que, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au
    son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
    aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges
    cautères d'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le
    coupé qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les
    paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je
    prétendais, j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de
    l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire
    plus tard une espérance que décevait chaque jour l'ennui que
    j'éprouvais à me mettre devant une table, à commencer une étude
    critique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir
    qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium infaillible de la
    valeur d'une belle page; peut-être n'est-il qu'un état accessoire qui
    s'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre
    elle. Peut-être certains chefs-d'œuvre ont-ils été composés en
    bâillant.» Ma grand'mère apaisait mes doutes en me disant que je
    travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre
    médecin ayant trouvé plus prudent de m'avertir des graves risques
    auxquels pouvait m'exposer mon état de santé, et m'ayant tracé toutes
    les précautions d'hygiène à suivre pour éviter un accident, je
    subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus
    important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'œuvre
    que je portais peut-être en moi, j'exerçais sur moi-même depuis que
    j'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n'aurait pu me
    faire toucher à la tasse de café qui m'eût privé du sommeil de la
    nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand
    nous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l'excitation d'un
    plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où
    l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment
    tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse–comme
    s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
    élevées à réaliser–disparaissait ce mécanisme précis de prudente
    hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de
    pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:

    –Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder, il
    ne fait pas très chaud.

    Je répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,
    mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la
    nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon
    paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque
    marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les
    rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,
    sentant l'ardeur joyeuse imprimée à notre corps par les rythmes de
    l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe
    immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une
    démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de
    café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet
    grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale
    d'un général vainqueur.

    A partir de ce moment-là j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le
    petit-fils de ma grand'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en
    sortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.

    La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu'à Balbec je
    n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma
    conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent
    un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je
    l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop
    distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui
    venait de jouer les deux «louis» que j'avais économisés depuis un mois
    en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons
    qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,
    ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de
    ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés
    au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les
    pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées
    comme au départ autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces
    servants, très grand, emplumé de superbes cheveux noirs, la figure
    fardée d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux
    rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,
    sans but, d'un bout à l'autre de la salle, faisait penser à quelqu'un
    de ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins
    zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible
    agitation. Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins, d'une
    façon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se
    fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont
    l'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de
    planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux
    allégoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction
    irrésistible s'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les
    dîneurs n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient pas,
    exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à
    amener un écrivain célèbre, s'évertuait à tirer de lui, grâce aux
    vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
    s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait pas
    l'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce
    qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs, étaient debout, évoluaient
    dans une zone supérieure. Sans doute l'un courait porter des
    hors-d'œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces
    raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes
    finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.
    Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,
    occupées à des calculs sans fin, semblaient deux magiciennes occupées à
    prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui
    pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la
    science du moyen âge.

    Et je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour
    eux les tables rondes n'étaient pas des planètes et qu'ils n'avaient
    pas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de
    leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des analogies.
    Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le
    repas coûterait à peu près tant et qu'ils recommenceraient le
    lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement
    d'un cortège de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce
    moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains
    dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
    que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel, fixaient
    mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n'étaient consolés
    que si quelque client de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été
    employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait
    personnellement d'emporter le champagne qui n'était pas buvable, ce
    qui les remplissait d'orgueil.

  • Anatomie Du Mouvement Poésie

    Anatomie Du Mouvement Poésie

    Aproximadamente 2.232 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ANATOMIE DU MOUVEMENT

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    tous ceux que l'on arrache au doute,
    je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
    qui savaient déjà ce que signifie le silence

    Rainer-Maria Rilke

    * * * * * *

    ESQUISSE

    C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
    quand les désirs sont à plaindre
    En montant le volume du corps
    les prix grimpent
    et la folie est à son plus bas
    Des formes terroristes devancent la mémoire
    Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
    alors que les fenêtres ne sont plus étanches
    Au verso de la brutalité
    il n'y a que de la poussière
    et de l'intimité
    inventée pour l'anatomie branlante
    C'est défoncé et plein d'impasses
    et ça chemine vers l'obsession la nuit

    Les muscles se profilent au tangage des mots
    que la main refuse
    Ces moments de flottement entre les paumes
    soulèvent des enjeux
    que les lèvres ne savent pas dissimuler
    La journée en toute maladresse brûle
    d'une stimulation affectueuse de l'oeil
    dessine des zones de haute précision
    Alerte
    l'heure sonne la stratégie
    quand toutes les paniques ont été regroupées
    La ferveur est inévitable
    La langue et ses maléfices organisent
    des aller-retour d'exil
    et même des rapprochements à ciel ouvert

    La violence se fait discrète
    douce comme un bruissement d'horloge
    et la réponse est là
    rouge
    le soleil se lève encore
    l'oeil cousu à la mémoire
    du voyageur
    qui apprend à mourir
    en cours de route
    digne de la peur
    avant le lait
    après les sueurs
    et sa descente au fond des sens
    comme une digestion
    lorsque la bouche à plein régime s'écrie
    Attendez-moi

    ce grand stress fut oublié
    sur la batture
    quand un bateau lent passa
    aux pieds des enfants
    trop grands
    trop chers
    leurs samedis trop fréquentés
    en attendant le dimanche
    dans la ville
    avec ses secrets qui penchent
    tantôt à droite
    tantôt à gauche
    et le temps qui occupe le temps
    quand on n'y est pas

    à grands coups de flots
    la sève des marées
    embrassa le silence
    de ces hommes impunis
    et leurs femmes ont craché leurs visages
    dans les sables que dévorent
    les vaisseaux endormis

    elles ouvrent au large
    leurs hanches
    où le coulis fécond
    engrosse leurs rêves
    infiniment
    dans le goudron

    devant ce miroir gris
    c'était écrit
    que l'oeil magique
    fixé sur le ventre de l'idolâtre
    labourerait ses nuits
    sans mémoire

    le jour venu
    il n'y aurait plus que des noeuds
    sur les murs
    et une parade de sentiments
    d'origine inconnue
    sur l'indifférence du tapis

    c'était écrit aussi
    que la Marie vengeur
    du haut de son rêve
    briguerait le suffrage théâtral
    et qu'elle contesterait les bonheurs
    qui font mal

    mais ne réveillez plus la femme
    qui n'a pas tort
    de se lever en retard
    surtout quand elle a passé minuit
    sans broncher
    devant une fenêtre historique
    alors que le monde
    sous de lourdes paupières
    défilait sans payer
    devant un vieux fusil

    à l'heure dite
    on éteignit les lumières
    de la rue
    jonchée de foules
    sous le manteau d'un ange gris
    radoteux

    pendant ce temps
    la superfemelle
    qui avalait goulûment son déjeuner
    s'étouffa

    et vous êtes parti
    sans un mot dans les poches
    un vieux bout de papier
    dans vos souliers
    en cas d'urgence

    après avoir grugé les villes
    à petits pas fauves
    vous êtes rentré
    par la porte arrière
    l'âme chiffonnée

    mais le temps n'y était plus
    seul un grincement de coeur
    enfouissait ses vides
    dans les noirs secrets
    d'un réfrigérateur

    voir ce spasme énorme
    au bar des mégots
    et les couples à talons hauts
    une grosse bière passionnée
    dans la foulée de l'oeil
    bue comme un rôle sur mesure

    un spot majuscule et rose
    sillonne la salle
    en quête du lieu précis
    où se déroulera l'éclat des sens

    il pleut à verse sur l'écriture
    effaçant les sexes joyeux
    ces jeux de théâtre
    et le retour

    mais ce n'est l'affaire de personne
    si la terre vieillit
    d'un rêve à la fois
    avec son passé antérieur
    évaché sur l'horizon
    devant les hommes et les femmes
    des morts à plaindre
    d'avoir vécu
    en l'espace d'une poussière
    sans rincer l'histoire
    à l'eau de Javel
    pluvieuse comme un souvenir
    d'écriture

    quand ce blues est incertain
    j'implore les vierges de la modernité
    les icônes de la rue
    les fonctionnaires et les fous
    et je consacre mes jours
    à dormir dans la poubelle du coeur
    à l'envers

    parfois dans la chair
    il y a des coups de semonce
    du nucléaire qui pouffe de rire
    et cette bagatelle qu'on appelle
    tendresse
    extra-légère "king size".

    _______________________

    CYCLES AMOUREUX

    Sous les crocs du soir
    les ventres amoureux
    profanent
    le corps dépecé du silence
    ils palpent l'attente
    jusqu'aux heures affolantes
    du respir

    derrière le tableau
    les battements de la forme
    taire l'inconnu
    cet échappé de la main

    ça meurt toujours
    à l'opposé d'un écho
    quand le coeur s'enfonce dans l'absence
    sous les orages de silences
    et le tue-mouches

    le temps se rupture
    et le corps vole en éclats
    sa respiration sous les arbres
    comme un objet sans repos
    devenu végétal

    assises sur le monde
    les amours lentes
    greffées à nos tempes
    s'éloignent comme des vierges ensemencées
    vers le chaud mélange du ciel
    entre l'extase
    et son reflet

    condamnées
    elles s'offrent jusqu'aux larmes
    des cinémas

    puis vint le délire
    puis la mort
    restituée
    une dernière fois dans l'haleine
    comme un tout rassemblé

    promise au désert
    la vie génitale
    commande des toasts
    et du café
    se noie dans toutes les directions
    en laissant tomber ses fruits

    mais au pied du lit
    il y a des novembres
    abandonnés à la pluie
    l'alchimie d'une chanson
    bleu-or
    et la porte de la mémoire
    toujours fermée
    quand c'est nécessaire

    cet effeuillage discret de l'automne
    s'achèvera
    dès que la paume
    aura tué le frisson
    sur la peau ornementale des filles
    qui grignotent la passion
    dans l'instantané des amants
    soûls
    leurs hanches
    gravées dans le calcaire
    aux mille glissements de coeur
    éclatés dans l'oeuf

    le corps baisé
    en saumure poétique
    se fane vite et ras
    dans le remous des défroques
    et du lancer léger

    sans sourciller
    le midi mange-tout annonce des mots
    des nymphes
    et des moustiques
    pour les cas d'après-midi
    comme si les oreillers étaient en manque
    sur les draps propres
    des amours empesées

    enroulée dans le miel triste
    et la plume d'oie
    la peau chic
    hume les bières d'espèces
    en poursuivant les fossoyeurs
    jusqu'au dix-huitième trou

    ce dernier cratère amoureux
    de la chair embrasse
    à coups d'épée dans la poussière
    le cri neuf
    définitif

    malgré ce discours
    cet espace blanc
    et tout ce remplissage du silence
    qu'on verse sur le père
    la mère les enfants
    il y a mémère dans la dramaturgie
    ordonnée
    multipliée par l'espace-temps

    on la retrouve en double
    en triple
    en quadrimoteur
    sur les ailes du langage
    elle flotte
    sur la masse totale du poème
    étriquée

    devant cette affiche en folie
    il a failli faire noir
    mais de parole en parole
    on s'est trompé de rue
    puis on a marché sur des trous
    mous
    en faisant claquer nos doigts
    dans l'oreille des sourds

    le bec en cul d'poule
    on retourne au salon
    l'instant d'une révolte
    conservée dans la bienséance

    à télé-Douceur
    passe-moi le beurre
    du bonheur des morts apaisés
    et le popcorn

    viens
    on va faire la moue ensemble
    dans un coin d'ombre
    et puis on se promènera
    dans la moiteur des yeux
    sans personne pour nous moucher

    on investira le pont d'argile
    et on tassera nos vieilles peurs
    dans le courant de l'année
    sans interrompre
    les pigeons dans les beaux draps
    de soie
    pour le plaisir des mains
    et le désir encore

    il n'y a rien d'inquiétant
    quand la chambre est assoupie
    et que ses effluves aspergent
    les corps endormis

    le chatoiement de la brise sur la peau
    grise les spasmes
    et la dentelle des rideaux

    comme un vieux fantôme rabougri
    le songe
    songe
    il rafle le sommeil
    et tout recommence

    de mémoire distraite
    on redessine le corps
    qu'on range dans l'armoire
    sous une pile de secrets
    rapiécés
    que le temps renifle
    en l'absence du poids des lettres
    et des mots cachés

    il ne reste plus qu'à disparaître
    dans les noirceurs
    et les idées
    puis à éteindre ce poème
    dans le cendrier

    _______________________

    EFFLEUREMENT

    Affolement à la rencontre de la main
    mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
    cette vagabonde empoigne la chair des images
    effleure la voix
    de l'autre

    elle écrit entre les gestes
    jusqu'à la racine des pierres
    pour l'intense de nos sangs froids
    durs

    inclinée devant ce mystère
    la main caresse ouvertement la vie
    d'un élan vertigineux
    transporte le sol

    au fond
    elle a froid
    et ses bidules ne laissent aucune trace
    jusqu'au moment
    où une petite chose tranquille
    revint de vacances
    avec le ciel dans sa valise
    et des gants pour ramasser
    les sortilèges
    répandus dans les nervures de l'automne
    juste avant l'hiver

    au théâtre de l'espèce
    l'obstinée explore les désirs
    jusqu'au ras des brûlures

    ces espaces nus
    abandonnés à l'écriture
    recomposent la préhistoire
    à la recherche du mouvement
    cette force chaude
    d'un sourire inachevé

    pendant ce temps
    baiser à blanc au bord du lit
    au bord de la route
    au bord du bord
    tandis qu'un vieux monde ergote
    à l'angle Gorki et Lafontaine
    le blues loin des oreilles indiscrètes

    emmitouflé dans les mythes artificiels
    l'oeil gitan
    à travers les barbelés
    veille
    au milieu

    reprenons à partir de la blessure
    qu'un matin embué invite
    entre deux draps ivres
    le corps en friche
    embaumé de soleil
    de chocolat fondant
    accompagné de frites-sauce-fromage
    octroyées par le ministère
    de la tourmente fédérative

    forcément
    les roses ont le mal du tendre
    quand le bonbon ne fond pas

    mais tout ceci n'est qu'un oeil
    dans l'oeil de l'autre
    quand parler de l'amour
    et d'une tête croche
    c'est comme frôler un voyage
    lorsque la bouche largue ses amarres
    sur une vieille peau

    en regard de nos mains recueillies
    tous les yeux
    ont suivi
    la silhouette du silence
    vers des ombres à rayures d'enfants sales
    pillés par les jeux des absents
    images brûlées
    devenues pays
    et vastes saisons

    cette vision engendre un printemps féroce
    dans le ventre des coutumes
    ses formes bohémiennes
    promises à la torture
    à travers les lieux tièdes
    de la chair

    il se peut qu'une voix
    à tête chercheuse prononce
    une tonne de briques
    sur les braguettes magiques
    qui en ont assez de languir
    au pied de l'escalier

    tout ça se ramasse à la cuillère
    au cours d'un brunch menstruel
    arôme de noix
    de camomille et de thé glacé
    bouillie avortée dans des assiettes
    plaquées or
    flanquées de fourchettes en plastique

    oedème aux yeux
    qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
    sinon excrémenter des figures de style
    et "sniffer" des bulles
    comme des éponges naissantes

    ce bluff quotidien s'assoupit
    dans le journal intime du matin
    et les nouvelles croupissent
    sous le choc des odeurs événementielles

    alors
    sonne l'heure de la débâcle

    _______________________

    INCIDENCES

    Couchée dans le duvet de l'automne
    je crie en silence
    sous la pluie verte et sourde
    mon corps détrempé ramollit
    et que viennent les mouches
    braconner sur les restes
    de ma folie

    entourez-moi de vos bruits d'ailes
    enterrez-moi comme un hasard
    jusqu'à la prochaine repousse

    dans ce "nowhere" solitaire
    des séances imaginaires
    sous les caresses géniales
    déclenchent
    l'ondulation sauvage
    électrique

    pour l'amour de l'amour
    cette vague s'abandonne
    aux gémissements des sources
    mystère de la pluie
    et des vents millénaires

    enchaîné
    au chant usé
    des cris mâles
    le temps s'agenouille
    criblé de souvenirs
    qu'un printemps fébrile
    étale
    sur les draps livrés au désir

    saisir l'idole au bout de l'onde
    en faire jaillir l'écume
    de mes promenades solitaires
    suppliant la rigidité des rocs
    jusqu'au calme définitif

    je ne crois pas à la fin du monde
    mais je suis polie
    quand vient le temps de crever l'absence
    dans la rondeur du paysage

    sur le coeur sanglé de métal
    et de cuir
    mes mains excessives peignent
    des mémoires
    pour l'émouvance
    fabriquée vraie
    tout près du loin
    territoires exagérés
    lorsque la silhouette se penche
    doucement
    sur l'infime

    en apparat de mots-vampires
    les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
    épuisée
    sur les dalles fleuries
    feux et vertiges aux fibres

    le corps errant
    dans les secrets de l'autre nuit
    je m'abîme sous-cutanée
    sous la pulsion d'ancêtres
    symboliques

    une à l'infini
    dans le clapotis des lumières
    la couleur de l'hiver
    expire
    esquisse transparente
    et blessure d'or

    programmés au cul du jour
    les doigts immobiles
    essoufflés

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    St-Jérôme (Québec) Canada
    Dépôt légal / premier trimestre 1991
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-9802204-O-X
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    Aproximadamente 70.272 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    DEUXIÈME PARTIE

    Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
    aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée aux mercredis, était en
    train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
    possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
    aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui
    quand elles sont conviées à des «séries» par une maîtresse de maison,
    ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
    quand ils ont un moment et le désir de sortir; elles, au contraire, se
    privent par exemple de la première soirée et de la troisième,
    s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la
    deuxième et la quatrième; à moins que leurs informations ne leur ayant
    appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne
    suivent un ordre inverse, alléguant que «malheureusement la dernière
    fois elles n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait combien
    il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques et de quelle façon
    elle arriverait à en avoir un de plus, sans pourtant paraître
    s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
    revenir, pour lui donner quelques indications. «Oh! Madame Bontemps,
    je vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
    de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas venue
    jeudi dernier… Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
    même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez
    pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
    gâteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
    saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en direz des
    nouvelles.–Au contraire, ça a l'air délicieux, répondait Mme
    Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
    n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
    vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
    éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
    m'adresse souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
    pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
    bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
    plus ultra_.–Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?–Je
    ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
    un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
    comme vous.–Vous allez me trouver indiscrète, Odette, mais
    j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
    Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y
    a-t-il pas un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel elle
    est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt était
    microscopique.–Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
    pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
    tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien.» Et elle
    insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
    épousé un homme comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
    trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je
    ne suis pas intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais
    il n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata, s'écriait Mme
    Bontemps, vous pas intelligente!–En effet je me disais: «Qu'est-ce
    que j'entends?» disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
    que mes oreilles m'aient trompé.–Mais non, je vous assure, disait
    Odette, je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
    de préjugés, vivant dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
    demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu cher
    baronet?» lui disait-elle.–Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps!
    Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
    femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!… Tenez,
    madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
    ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: «_Lohengrin_?
    Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c'est
    tordant.» Hé bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
    des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
    gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez. Voyons,
    monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
    raison?–Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
    peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
    être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
    de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.–A propos de Mme
    Verdurin demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y
    aura mercredi chez elle?… Ah! je me rappelle maintenant que nous
    avons accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
    pas dîner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
    Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
    pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.–Je vais vous le
    dire, répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
    c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
    organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
    Patronne, et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est
    très accueillante. Mais je comprends très bien votre sensation, ce
    n'est jamais agréable de se trouver la première fois en pays perdu.–Vous
    pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann.
    Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
    même si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
    yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
    trois à causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
    plus.» Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique car
    Mme Bontemps demandait: «Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
    huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
    moins?–Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
    ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
    égal d'attendre jusque-là…» Mais Mme Bontemps ne semblait pas
    séduite par cette proposition d'ajournement.

    Bien que les mérites spirituels d'un salon et son élégance soient
    généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
    puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
    acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur
    ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur
    esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
    comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître
    avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est
    d'aggraver la tendance qu'à partir d'un certain âge on a à trouver
    agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour
    d'esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet
    âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
    originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
    sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une
    femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
    intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais
    dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre et approuver ce
    qu'est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé
    agréablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse;
    c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
    d'Odette, se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'est ridicule
    de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
    qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une bonne femme,
    très spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui raconter des
    histoires qui la faisaient «tordre», parce qu'elle ne les connaissait
    pas et que d'ailleurs elle «saisissait» vite, aimant à flatter et à
    s'amuser. «Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
    demandait Mme Swann à Mme Cottard.–Oh! vous savez que mon mari est
    un sage; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
    passion.» L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
    «Laquelle, madame?» demandait Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme
    Cottard répondait: «La lecture.–Oh! c'est une passion de tout
    repos chez un mari! s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
    satanique.–Quand le docteur est dans un livre, vous savez!–Hé
    bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup…–Mais
    si!… pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
    reviendrai au premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
    vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
    Verdurin sera éclairé à l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
    police particulière, mais d'une autre source: c'est l'électricien
    lui-même, Mildé, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
    Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un
    abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
    D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
    fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le
    téléphone posé chez elle! Elle peut faire une commande à un
    fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
    intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant
    l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez
    moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
    Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. Allons,
    Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
    charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
    faire du joli, je vais être rentrée après mon mari!»

    Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir goûté à ces
    plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être
    l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
    Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
    laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait annoncé:
    «On ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors, vraiment, vous
    partez? Hé bien, _good bye!_» Je sentais que j'aurais pu rester sans
    rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'était pas seule
    à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situés sur cette
    route battue des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
    départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
    par où il eût fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite était
    atteint, Gilberte saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
    n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
    Mme Cottard, fait d'emblée, de prime abord, la conquête de Mme
    Verdurin. «Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
    vue faire «autant de frais», que vous ayez
    ensemble des atomes crochus.» Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
    comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
    cette incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je croyais à
    la base de l'ennui qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès de
    moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
    Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais décidé pour toujours de ne
    plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
    conçue dans le même sens. Seulement à moi-même pour me donner courage
    je ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de jours. Je
    me disais: «C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
    j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la séparation moins
    difficile à réaliser, je ne me la présentais pas comme définitive.
    Mais je sentais bien qu'elle le serait.

    Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout
    l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
    malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la
    souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
    passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
    ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
    je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du 1er
    janvier pour m'écrire: «Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
    venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
    vous voir.» Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut
    probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la
    croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
    soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui
    sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris,
    les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
    qui préserve les individus–et parfois les peuples–non du danger
    mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui
    dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être
    brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondée, soutient
    l'amoureux qui compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
    je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de la
    souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à celle qu'on aime
    encore, on lui prête une série de pensées–fussent-elles
    d'indifférence–une intention de les manifester, une complication de
    vie intérieure où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
    aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
    se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
    anticiper dès ce 1er janvier-là ce que j'eusse ressenti celui d'une
    des années suivantes, et où l'attention, ou le silence, ou la
    tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
    inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à
    chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
    moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu
    tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en
    elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de
    départ; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
    appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à
    l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
    1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivât cette lettre de
    Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés
    par l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 4 janvier,
    j'espérais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
    suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à ce qu'ayant été
    moins sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
    j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année.
    Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner
    d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de
    morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi–et
    ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
    est quelquefois fait de contraires–l'espérance que j'avais de
    recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi l'image de
    Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
    sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
    possibilité immédiate d'une réconciliation avait supprimé cette chose
    de l'énormité de laquelle nous ne nous rendons pas compte–la
    résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur
    assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans
    recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
    régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le
    considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de
    l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
    renoncement.

    A cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la
    caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu
    à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
    m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée
    chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon
    amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise
    humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances
    que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait
    rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
    cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
    c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé
    continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la
    diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta
    pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être
    sinon créé, du moins su rendre plus aigu.

    Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
    déçues mes espérances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
    supplémentaire qui avait accompagné leur déception une fois calmée, ce
    fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui recommença. Ce qu'il y avait
    peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même
    l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
    chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
    travaillais à les rendre impossibles en créant peu à peu, par la
    séparation prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, mais
    ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. C'était à un long et
    cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
    m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement de ce
    que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour
    l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
    n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le regretterait, et
    que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
    vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
    trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
    resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais
    pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
    Et sans doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu à ne plus
    la voir, à moins d'une demande formelle d'explications, d'une complète
    déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
    chance de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
    je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que l'année
    précédente, quand passant tous mes après-midi avec elle, selon que je
    voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en
    ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
    une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre Gilberte,
    mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
    j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et desquels il me
    fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et
    seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte–c'était
    du moins alors ma manière de penser–qu'on est toujours
    détaché des êtres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
    leur nom, pourra dans l'avenir renaître, aurait même pu, même dans le
    passé, naître pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
    l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
    y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
    à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la
    connaissance en ces matières étant intermittente et ne survivant pas à
    la présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
    Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que mon
    imagination pût encore se le représenter clairement, certes il eût été
    temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu à peu, que sa
    venue était sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
    Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
    ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
    d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
    résolution, la démarche que je fais est une démarche suprême. Je vous
    vois pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.» A quoi
    bon? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte une indifférence que,
    sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout ce qui
    n'était pas elle? La dernière fois! A moi, cela me paraissait quelque
    chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait
    sans doute autant d'impression que ces lettres où des amis demandent à
    nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
    ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
    avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
    jour est élastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
    celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude le remplit.

    D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne m'aurait pas
    entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
    nos oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
    parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à
    traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à mon
    amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
    espèce de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
    chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il
    faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu
    se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
    raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
    opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
    laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
    Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
    semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait à
    ceux qui écoutaient qu'une image insane ou médiocre, sera par eux
    proclamé chef-d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
    Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne peuvent être
    brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent; et c'est quand il ne
    se souciera plus d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail
    venu d'un autre côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait
    pas, ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
    utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
    et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette démarche que
    mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
    grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en eût été
    augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
    m'aidait, par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
    en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
    tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de vive
    voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
    il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
    qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien
    ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui dut lui
    laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. Chaque fois que
    j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
    Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
    sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat de ma
    réserve en me donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un
    double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là
    ma pénible et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon insu
    interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu
    moins de plaisir à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
    dignement résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
    qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
    de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
    service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
    pas pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
    (comme nous), nous causent, à point nommé, tant de mal. Il est vrai
    que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
    amour, ils sont loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
    pour habitude l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de
    tout défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
    personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
    Cottard, car la dernière, c'est la personne que nous aimons et la
    première, c'est nous-même.

    Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
    m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre
    directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette
    correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
    semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le
    plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir
    ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
    d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
    préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on
    renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui
    à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On
    dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
    comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais
    cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si
    difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je
    le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu
    croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer,
    parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
    croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
    de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
    fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais
    peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais
    pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
    la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la
    possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui
    paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si
    peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu
    pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que
    ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont
    on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
    d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma
    résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
    années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je
    pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
    j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me
    répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
    l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
    me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt
    rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer
    précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par
    le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à
    continuer ma lettre.

    Si, au moment de quitter Mme Swann quand son «thé» finissait, je
    pensais à ce que j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
    allant, avait eu des pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
    «petite inspection», elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann
    sur les meubles nouveaux, les récentes «acquisitions» remarquées dans
    le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
    nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'hôtel
    de la rue Lapérouse, notamment ses animaux en matières précieuses, ses
    fétiches.

    Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vénérait le mot «tocard»–lequel
    lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
    précisément les choses que quelques années auparavant elle avait
    trouvées «chic»–toutes ces choses-là successivement avaient suivi
    dans leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
    chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
    lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton semés sur
    les cheminées et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
    goût lui avait conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre
    artiste, dans le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs encore
    peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
    possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
    l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
    siècle; et les coussins que, afin que je fusse plus «confortable», Mme
    Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de
    bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
    Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
    «Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
    au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille»
    (sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un
    livre, le goût d'en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à
    faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée
    de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
    prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à dire à propos de
    tout: c'est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe), elle redoutait
    pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
    toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
    transes qu'ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann,
    maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. La vue lucide
    de certaines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
    celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'était
    plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
    ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de
    peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
    seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
    prélassait, s'ébattait avec un tel air de bien-être, de
    rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
    semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d'un
    cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le «tub» et le
    «footing», pour contenter les exigences de sa physionomie et les
    raffinements de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
    passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté, et qu'elle
    eût été plus triste de voir brûler la _Joconde_ que des «foultitudes»
    de personnes qu'elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
    ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès
    d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
    Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil,
    chacun eût été bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
    Verdurin par exemple, elle passât pour bête. A cause de cette vivacité
    d'esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des
    femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'était toujours en
    cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire
    auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
    d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
    sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
    l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus tendre, surtout si
    celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait:
    «On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
    assure.»

    Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était
    Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté
    Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
    longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins
    qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait
    engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
    frais, reposé, et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux
    cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre
    rose animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
    semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement
    consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était
    enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un
    «caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus–qui
    pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et
    impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant des
    années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé
    tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
    journalier, informe et charmant–avait appliqué ce type fixe, comme
    une jeunesse immortelle.

    Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
    faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique
    et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
    chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
    daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la
    jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle,
    semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une
    conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux
    pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et
    l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
    à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
    non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en
    elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un
    artiste, son «caractère», mais que, comme femme, elle trouvait des
    défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
    une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée
    parce que c'était exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
    Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
    mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de
    bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du
    Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
    remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
    mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui
    trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur
    le livre saint où est déjà tracé le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
    «Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle
    fît autrement.»

    Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de
    retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
    était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière
    par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait
    abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants
    factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois,
    mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant
    des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait
    rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour
    toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair
    que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse
    «tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
    dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si
    longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air
    d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne
    reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient
    cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
    comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression
    humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et
    vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes
    détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
    vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
    avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
    assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à
    l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
    quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
    sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une
    signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode,
    était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle
    noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
    encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
    fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
    entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
    le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
    entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
    portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords
    eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate–de cet «écossais»
    auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les
    tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
    cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière
    nouveauté–était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût
    voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces
    «brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
    «durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
    comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
    toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes
    différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de
    Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
    une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une
    illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient
    circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres
    plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par
    la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
    enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble–peut-être parce
    que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
    à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des
    années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
    particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus
    différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
    pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était
    entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
    d'une civilisation.

    Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait
    sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je
    pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de
    quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
    velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
    point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la
    maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
    après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et
    d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était
    bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches
    avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait
    dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une
    humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve
    suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras
    avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire
    des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à
    ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité
    pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de
    désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
    que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
    les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
    saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent,
    des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de
    rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel
    dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence
    antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne
    boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache
    cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel
    délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air–n'ayant
    sans cela aucune justification possible–de déceler une
    intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
    répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison,
    d'un vœu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
    bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin
    noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules,
    faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe
    «aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible
    d'être un costume, et en insinuant sous la vie présente comme une
    réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme
    Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et
    si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs
    de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme
    elles, vêtues de Sweaters.»

    Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
    prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann
    en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis
    spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour
    après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
    vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et
    cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
    aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par
    quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas
    attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
    d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en
    se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
    serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
    on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
    pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel
    point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse
    ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
    être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
    celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule
    maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
    anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté
    d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le
    souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui,
    dans la réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
    déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut
    arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre
    aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on
    aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les
    paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
    les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
    que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
    que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais
    sans me l'avouer, la reposante douceur.

    D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et
    d'isolement peut avoir de pénible, le devient de moins en moins pour
    une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir,
    cette idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
    que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
    lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
    progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
    journées où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans
    interruption, sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
    mes affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée.
    Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer
    guéri. La résignation, modalité de l'habitude, permet à certaines
    forces de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que j'avais
    pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
    Gilberte, avaient été portées depuis lors à une puissance
    incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe à se
    prolonger, est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles nous
    nous concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
    que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
    pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où
    l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
    attendre le résultat du traitement et quand déjà on s'est habitué à
    lui, qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
    habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
    mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
    comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en comprenant qu'il
    était encore possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
    lendemain; je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant
    son dîner.

    Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet
    que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
    avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
    jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
    Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
    sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
    trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
    ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
    songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
    Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
    en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
    ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
    pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
    semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
    envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
    eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
    l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
    adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
    coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
    connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
    de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
    billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
    chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
    la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
    comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
    habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
    le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
    reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
    direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
    quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
    causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
    la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
    étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
    traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
    élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
    par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
    comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
    elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
    ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
    «Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
    père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
    partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
    pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
    le soir, de cet air confidentiel?

    Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
    avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
    Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
    cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
    faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
    moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
    voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
    pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
    rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
    avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
    fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
    fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
    fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
    de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
    obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
    une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
    dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
    D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
    ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
    évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
    avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
    transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
    assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
    posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
    le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
    vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
    aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
    bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
    par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
    échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
    une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
    que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
    lieu aux réactions les plus amères.

    Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
    Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
    les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
    malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
    les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
    plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
    retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
    Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
    plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
    été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
    souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
    pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
    qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
    chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
    suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
    veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
    contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
    m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
    conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
    combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
    est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
    n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
    ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
    Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
    je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
    l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
    contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
    efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
    autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
    l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
    finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
    mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
    comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
    dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
    En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
    sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
    changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
    les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
    inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
    continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
    Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
    passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
    demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
    le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
    complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
    Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
    avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
    notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
    cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
    malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
    ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
    souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
    revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
    J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
    chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
    voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
    manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
    refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
    n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
    les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
    encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
    ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
    aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
    aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
    avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
    souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
    Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
    au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
    généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
    Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
    l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
    celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
    probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
    que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
    à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
    vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
    toujours tournée vers moi.

    Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
    il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
    la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
    phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
    En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
    diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
    infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
    notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
    l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
    des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
    tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
    d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
    complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
    l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
    de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
    convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
    le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
    de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
    cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
    Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
    fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
    bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
    entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
    l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
    l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
    malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
    ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
    souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
    que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
    nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
    cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
    témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
    sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
    un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
    lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
    par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
    d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
    n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
    cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
    n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
    à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
    celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
    années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
    négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
    l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
    tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.

    Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
    nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
    méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
    concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
    par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
    nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
    nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
    cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
    aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
    accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
    même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
    ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
    cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
    nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
    cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
    croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
    eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
    très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
    que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
    indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
    tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
    qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
    aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
    aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
    certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
    jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
    manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
    décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
    suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
    s'évanouît.

    En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
    tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
    peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
    pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
    une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
    plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
    homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
    dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
    mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
    agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
    mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
    ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
    rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
    espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
    me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
    il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
    peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
    saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
    refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
    mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
    rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
    reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
    m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
    dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
    rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
    mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
    sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
    étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
    ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
    ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
    je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
    Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
    rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
    me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
    moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
    moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
    conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
    éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
    évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
    auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
    «Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
    telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
    j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
    autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
    tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
    maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
    que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
    notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
    n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
    détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
    puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
    aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
    calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
    moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
    esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
    sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
    souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
    propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
    l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
    de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
    leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
    qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
    de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
    désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
    la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
    lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
    souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
    je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
    que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente–même
    d'attente inavouée–dans lequel ils vivent se transforme de
    lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
    premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
    suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
    bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
    d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
    nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
    nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
    après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
    d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
    attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
    souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
    avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
    première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
    La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
    survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
    pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
    que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
    femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
    nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
    naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.

    Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci pour me faire
    cesser complètement mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus
    tardive, n'était pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
    tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
    souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues,
    pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
    m'avaient été si précieux au début. Mais la raison de l'efficacité du
    premier faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
    visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé. La distraction
    ne m'eût été utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
    la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des intérêts,
    des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
    conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent alors
    une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranché
    à l'amour qui occupait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir,
    à faire croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui
    n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments nouveaux
    introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
    plus en plus grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je
    me rendais compte que c'était la seule manière de tuer un amour et
    j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
    faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de la
    certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
    raison que je donnais maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon
    refus de la voir, c'était une allusion à quelque mystérieux
    malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
    et sur lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait des
    explications. Mais, en fait, jamais, même dans les relations les plus
    insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
    correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
    incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et qui est
    trop heureux de sentir par là qu'il possède– et de garder–la
    maîtrise et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
    de même dans des relations plus tendres, où l'amour a tant
    d'éloquence, l'indifférence si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas
    mis en doute ni cherché à connaître ce malentendu, il devint pour moi
    quelque chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre. Et il
    y a dans ces situations prises à faux, dans l'affectation de la
    froideur, un sortilège qui vous y fait persévérer. A force d'écrire:
    «Depuis que nos cœurs sont désunis» pour que Gilberte me répondit:
    «Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous», j'avais fini par me
    persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours: «La vie a pu changer
    pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes», par désir
    de m'entendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
    est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
    changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
    n'était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie
    finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
    j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé
    et dont l'existence désormais tacitement reconnue par le silence
    qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
    Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition. Elle-même adopta
    mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
    d'État qui est reçu reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
    d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
    Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du temps où nous nous
    connûmes durera», elle ne manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
    séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
    seront toujours chères» (nous aurions été bien embarrassé de dire
    pourquoi «la vie» nous avait séparés, quel changement s'était
    produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
    dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
    de sucre d'orge des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire ces mots:
    «J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
    des souvenirs», je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que
    je parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque
    oublié, de cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
    penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de plus
    tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
    voir. Les lettres de Gilberte avaient la délicatesse de celles que
    j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques
    apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.

    D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
    comme elle me devenait moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient
    plus assez de force pour détruire dans leur retour incessant la
    formation du plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je
    regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
    diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
    m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
    déjà presque oubliée. On construit sa vie pour une personne et quand
    enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
    pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle.
    Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour
    moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à
    Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à ces
    visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
    quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du reste à
    y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était pour rien.

    Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
    glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
    qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
    des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous
    le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
    tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
    avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver plus
    persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de
    la saison n'avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces
    semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi
    dans ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
    plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant
    au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
    préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des
    anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
    châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
    dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
    séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le
    boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme
    renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
    contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
    par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les
    lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la
    précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m'en
    souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
    qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
    neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la
    maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
    «symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
    rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
    naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était plus
    sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
    espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
    fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
    Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
    feuille, aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
    de Tansonville.

    Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. Son souvenir
    risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
    Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
    visites à Mme Swann, je les espaçai encore et cherchai à la voir le
    moins possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter
    Paris, me concédai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
    étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
    déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
    pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on appelait
    alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
    connaissaient que de nom, le «Club des Pannés», j'obtins de mes
    parents que le dimanche–car je n'étais pas libre en semaine à
    cette heure-là–je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une
    heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
    jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez
    des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
    guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
    petite rue par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à
    franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure où beaucoup
    de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu
    nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
    coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
    plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme Swann
    apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours
    différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
    déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète
    irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
    nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite
    l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
    la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur noire
    ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque
    mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette
    femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
    elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût
    approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité
    de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
    différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière,
    grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte.
    Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
    encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
    son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette–dussent
    des passants vulgaires ne pas l'apprécier–était la plus
    élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis,
    naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
    complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe
    de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle
    n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de
    se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
    suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle
    tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par
    moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
    et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet
    inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle
    faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les
    hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
    l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes,
    un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à
    leur amie comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre,
    ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et
    juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
    pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son
    apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée
    si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner; elle
    semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa
    promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
    de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
    l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
    donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
    D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des
    rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette
    était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique,
    les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
    sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore
    que les fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le trouble
    nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
    ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
    clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
    mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne à
    obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
    ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût
    bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
    étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au
    col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin
    pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée
    à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même
    le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
    pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
    Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good morning» en souriant.
    Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
    lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
    comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse:
    car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même
    ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
    garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails
    d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces
    parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins,
    bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
    dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras je voyais, je
    regardais longuement par plaisir ou par amabilité, quelque détail
    exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve
    habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
    travaillée que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
    d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à
    quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
    grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
    d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein
    ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

    Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
    l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin à elle, c'était–pour
    ces gens qui ignoraient ses habitudes de «footing»–qu'elle fût
    venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que, dès le mois de mai,
    on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soigné, la
    livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
    comme une déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria à
    huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
    démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cédé à une curiosité, de
    commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces
    souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l'admiration
    un peu scandalisée d'une suite qui n'ose formuler une critique,
    sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant
    pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
    Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine sorte
    de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
    toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
    parlantes aux yeux et à l'imagination des «pannés». Ceux-ci auprès
    d'une grande dame plus simple, plus facile à confondre avec une
    petite bourgeoise, moins éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
    sentiment de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
    devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
    elles-mêmes frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
    entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
    habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
    naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres êtres selon
    qu'ils sont plus ou moins initiés à ces habitudes du luxe: de sorte
    que (la grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
    découvrent chez les autres, étant toute matérielle, facile à
    constater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
    mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même manière
    qu'elles lui sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement, à
    première vue, sans appel. Peut-être cette classe sociale particulière
    qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
    l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
    classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
    puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
    faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
    dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
    richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
    artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
    sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
    même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
    faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
    condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
    perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
    c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
    Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
    du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
    rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
    anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
    plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
    qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
    permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
    conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
    audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
    suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
    faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
    comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
    personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
    commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
    avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
    à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
    autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
    mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
    répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
    sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
    disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
    je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
    ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
    mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
    «Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
    Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
    pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
    vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
    Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
    plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
    faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
    comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
    ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
    adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
    s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
    inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
    que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
    moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
    lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
    saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
    galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
    les noms, célèbres pour le public–Antoine de Castellane, Adalbert
    de Montmorency et tant d'autres–étaient pour Mme Swann des noms
    familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie–la
    longévité relative–est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
    sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si
    longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause
    de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois
    que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
    entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
    ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
    berceau de glycines.

    …

    J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de
    Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère pour
    Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
    c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les
    cathédrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
    disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
    certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
    puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
    peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire
    penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
    revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces
    associations, cet amour comme s'il était au contraire spontané et
    venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme.
    Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
    temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
    Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant
    d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
    anciens que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors
    ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce
    temps-là. Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà presque entièrement
    par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
    fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
    exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j'entendis à
    Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La famille du
    directeur du ministère des Postes.» Or (comme je ne savais pas alors
    l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
    aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
    celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
    longtemps, à être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
    repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
    père, relativement à la famille du «directeur du ministère des
    Postes». Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
    générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales
    de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
    mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que
    c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa
    force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de
    nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre
    ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de
    nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
    dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand
    toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
    Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres
    regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli
    seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
    fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
    souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
    qu'il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de
    la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu,
    s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
    plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
    «directeur au ministère des Postes») n'avaient été soigneusement
    enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque
    Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
    introuvable.

    Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
    plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette fois, au contraire, parce
    qu'à Balbec l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
    Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
    obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus en plus
    indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude,
    c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de
    l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
    elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfiniment. Chaque
    jour depuis des années je calquais tant bien que mal mon état d'âme
    sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel on
    m'apportait le matin un petit déjeuner différent de celui de Paris ne
    devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon amour pour
    Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la sédentarité
    immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
    changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme la première sortie
    d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
    est guéri.

    Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
    le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
    il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
    près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
    lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
    spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
    s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
    départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
    qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
    était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
    où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
    semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
    parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
    nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
    promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
    d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
    spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
    dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
    que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

    Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
    choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
    supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
    «présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
    de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
    d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
    passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
    et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
    nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
    dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
    et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
    où l'artiste s'est abstrait pour créer.

    Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
    part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
    car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
    encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
    desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
    sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
    familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
    toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
    décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
    dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
    j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
    ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
    amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
    parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
    s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
    chemin de fer ou l'érection de la Croix.

    Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
    l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
    objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
    commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
    que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
    serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
    même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
    mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
    l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
    environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
    semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
    d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
    de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
    remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
    j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
    dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
    que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
    Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
    soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
    malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
    jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
    pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
    Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
    Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
    jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
    laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
    suprême, au lieu de l'y chercher.

    Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
    différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
    présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
    m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
    refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
    qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
    «L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
    grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
    de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
    de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
    comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
    bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
    réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
    plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
    ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
    ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
    de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
    appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
    connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
    marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
    possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
    conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
    croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
    Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
    fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
    tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)