Categoria: French

  • Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Aproximadamente 2.108 palavras.

    Huguette Bertrand

    DANS LE FONDU DES MOTS

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Zone de tendresse
    libertés permises
    si tant loin du corps
    une douceur fluide
    de l'aimante obscure
    ses paroles translucides
    répandues sur les noeuds
    troublants d'une blessure
    sur velours parfumé
    en ses songes repose
    inaltérée
    désir secoué
    par tant de baisers
    allés se rejoindre
    dans le tourbillon
    des mots rouges
    _______________________

    Ce carnage dans les mots
    suspendus sur le temps
    carnet rieur
    de tous nos maux
    accomplissent l'automne
    d'un présent à l'autre
    repasse dans la mémoire
    un vieux cri d'amour
    brisé s'enchaîne
    autour des formes
    courroux d'une chair
    pulse le sang
    les sens tendus

    10.10.00
    _________________________

    Sous un ciel écorché
    la mort ose
    devenir saison
    dépouillée se repose
    de ses soeurs frivoles
    surannées
    bouillonne sous l'écorce
    en ses sens
    épuisés

    cette morose
    ose la mort
    peu de chose
    à l'aurore

    19.10.00
    _____________________

    En un clin d'oeil
    les encres anéantissent la nuit
    d'un trait
    tracent des silences rouge sanguin
    au coeur des pierres
    au rythme des sens
    s'animent les formes
    dans un regard
    oppressé

    24.10.00
    _________________________

    Vie
    secrets
    ascension
    jusqu'au sommet des sens
    en plein désir
    en plein délire
    se consument
    dans le feu du poème
    ses frémissements

    25.10.00
    _________________________

    Assis sur le temps
    le coeur trempe dans l'attente
    étale sur le blanc
    des pensées brumeuses
    spontanées
    en mouvement

    25.10.00
    _________________________

    Étoilé
    l'automne fou
    en ces douces colères
    annonce un hiver sombre
    rage sage
    son innocence

    27.10.00
    _________________________

    Bel espoir
    dont les lèvres
    sont la pulpe de mes désirs

    29.10.00
    _________________________

    Faut-il s'en vouloir
    d'être là
    à crier des mots
    qu'on ne veut plus entendre
    passant par le noir des incertitudes
    collées sur le pavé d'un monde
    à fric à freak
    dans l'entre-deux langues
    la nôtre extensible
    à n'en plus finir de vivre
    mais toujours en cette langue
    du poème que nous sommes
    surprend nos moments fous
    exaltés
    en nos âmes harnachées
    par des silences mous
    persistants
    _________________________

    Rire rouge
    devant la lune folle
    poussière d'espace
    rôdeuse vieille rôdeuse
    allègrement se promène
    sur la voie des songes
    sous facettes multiples
    s'éprend des va-nu-coeurs
    épave flottante frivole
    sur la noirceur d'une page
    glisse entre les mots
    pose son regard unique
    sur le multiple
    reconnaît et recrée le monde
    à chaque instant

    31.10.00
    _________________________

    L'INNÉ DIT

    Cette ébauche m'a éveillée
    m'a emmenée par la main
    jusqu'aux murmures
    ses vibrations
    à travers le miroir d'une harmonie
    lourd trésor
    à peine délivré
    se déplie sur le tracé du feu
    suit le contour du corps
    au risque de brûlures
    effleure le gémissement de la vague
    contorsion du ciel en son ventre
    glisse sur les eaux trouble du désir
    emporté en son remous
    vers aussi loin
    que les distances qui les séparent

    14.11.00
    _________________________

    Des brins de nostalgies
    par vagues poudreuses
    emportent les espoirs
    vers de lointains lendemains
    sans lendemain
    vers des horizons spontanés
    aussitôt vus puis disparus
    vers d'interminables saisons
    que la vie égrène
    sur un fauteuil sur mesure
    à la mesure des recommencements
    sans demi-mesure
    ni le quart d'heure appréhendé
    ni l'instant d'après
    échoué sur le corps des mots
    en leur plus doux paysage
    entrevu au large
    par ce va-et-vient
    des gestes luxuriants

    18.11.00
    _________________________

    Enfants du Sud
    Enfants du Nord
    qui du dehors avez froid
    quand le dedans s'éprend d'un geste
    d'une parole unique
    venue dire
    je t'aime

    03.12.00
    _________________________

    DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES

    Séducteur le temps
    se joue des époques
    reprend sa marche
    secoue la soif
    en un respir redit le tendre
    refait les gestes
    posés sur l'affranchie

    vent doux
    vent d'âmes
    souffle sur l'immense
    grise le temps
    ses évidences

    04.12.00
    _________________________

    Un soupir moribond
    trainait sur la place
    de l'espoir
    respirait les échos
    d'un lointain plaisir
    incrusté dans l'âme
    de son présent
    toujours soupirait
    entre les attentes
    désordonnées

    04.12.00
    _________________________

    OSER BAS

    Je pense
    J'ose
    Je fais
    Je dis
    J'écris
    emportés par les tempêtes du Nord
    mes mots se dispersent
    entre silence et ombre
    en petits tas de cendres
    s'affaissent sur l'éphémère
    quelques braises encore
    veillent sur la folie des gestes
    improvisés

    05.12.00
    _________________________

    Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
    par mon unique fenêtre
    m'a montré des femmes de silence
    femmes de pluie
    marchent dans leur nuit
    voilées
    murmurent sans écho
    abandonnées dans leur regard
    clos

    07.12.00
    _________________________

    Il pleut des jours glacés
    sur un amas de mots effarouchés
    déployés sur l'aujourd'hui
    que demain rassemblera en un texte
    long comme l'hier

    16.12.00
    _________________________

    La dureté des pierres
    me prononce à chaque instant
    me porte vers les mots
    danse des mots sur les lignes
    danse sur ma toile
    débordent le cadre des tristesses
    toujours combattues
    dans l'amplitude du mouvement

    17.12.00
    _________________________

    À l'eau toit, là-haut
    sous une pluie d'étoiles
    quand la peur rebelle hurle ses maux
    défie les couleurs confuses
    délirante projette sur la toile
    l'infini d'un mouvement en pointillés
    que la main trace d'un instant à l'autre
    en ses durs silences
    parmi ses jeux de lumières incandescentes
    éclate
    marque le temps
    ce temps d'être là
    dans l'instant
    instant des recommencements

    17.12.00
    _________________________

    Les mots immobiles
    tracent mes silences
    sur le mouvement des choses tues
    mots tuant les maux
    couleur des mots
    au fil d'instants morts
    morts des maux
    mots des morts
    mortellement mots
    incarnés dans le mouvement
    des maux
    tus

    17.12.00
    _________________________

    Rage de vie
    rage de mots
    rage de couleurs
    répandue douce
    au coeur de l'événement
    reprend le geste
    refait les mots
    recrée la forme
    retour au cercle
    renaît la vie
    son mouvement
    ondulé

    18.12.00
    _________________________

    À coeur à corps perdu
    de l'oeil aux pieds
    par les deux bouts
    entre midi et quatorze heures
    courir pattes blanches
    derrière un lièvre
    trébucher sur le rêve des autres
    noyer ses peines dans l'eau remuante
    des désirs
    changer de cap
    s'asseoir sur une branche
    surveiller le temps
    se moucher de temps en temps
    semer des feux
    ça et là
    embrasser quatre chemins
    puis ensuite s'endormir
    entre les bras d'une étoile
    à mourir de rire
    dans un plume
    éphémère

    23.12.00
    _________________________

    Au rythme de la mémoire
    un long poème s'écrit
    sans fin épelle l'amour
    en d'intimes enlacements
    déposés dans l'écrin des jours
    d'images en musiques
    de musiques en paroles
    paroles assidues
    de connivence avec la terre brute
    ses arrogances
    ses manigances
    à la croisée des regards
    nus

    23.12.00
    _________________________

    Oui la vie
    ce long poème agité
    par le rouge et le noir des saisons
    reprend la clé s'ouvre la porte
    cherche la trace
    du temps recueilli
    se chuchote
    en mille mots
    transperce la peau
    jusqu'au coeur se faufile
    à travers pulsations
    inédites

    25.12.00
    _________________________

    Dans l'obscurité
    j'avance dans mes pas bleus
    sans trahir la lumière autour
    traces d'argile
    sur les silences
    en nos chairs s'abreuvent
    à la source des désirs
    éclatés en sanglots
    coulent sur la dure
    emplissent les murs de mille voix
    par vagues et chuchotements
    d'une caresse se conjuguent
    aux embrassements des lendemains
    effrayés

    25.12.00
    _________________________

    En ses doux murmures
    me convie à la table des silences
    durs silences
    en son poème
    dévoilés

    à la frontière
    une caresse enserre l'obscur
    dépose en son centre
    un regard neuf

    25.12.00
    _________________________

    Avait-il mal à son monde
    poète qu'il était
    s'abreuvait à sa source
    en ses fibres
    par son sang l'écrivait
    l'oeil coquin
    souvent le buvait
    d'un verre à l'autre
    à travers ses larmes rieuses
    écrivit son long poème
    jusqu'à sa fin

    26.12.00
    _________________________

    Si loin
    le soleil s'abandonne
    dans le chaud regard de l'oeil
    que transpercent les mots
    les uns derrière les autres
    sans fin redisent
    l'amour en pointillés
    d'ébats en combats
    par le sang
    la vie l'écrit
    le boit le lie
    au dernier regard
    ennivré

    04.01.01
    _________________________

    Dans les veines
    d'un horizon glacé
    la substance des jours
    traîne sa longue plainte
    sur la langueur des solitudes
    verse le sang
    rougi au feu des amours
    sur la page
    incendiée

    04.01.01
    _________________________

    Ne tirez pas sur le poète
    il marche dans sa chair glaise
    entre les regards apaisés
    et les bouffées de silence
    que l'amour ému
    toujours remue
    jusqu'à l'ivre-mort
    mort ivre du vivant nonchalant
    toujours il marche
    dans sa glaise
    glaise de vie
    amour à vie
    amour à mort

    13.01.01
    _________________________

    Étendu blanc
    sur un long souffle
    l'hiver murmure des flocons
    à n'en plus finir
    s'attaque à nos endurances
    apprises par coeur
    quand déjà s'entend
    le ruissellement des sèves
    dans les veines d'avril
    sous la glace
    rompue

    17.01.01
    _________________________

    À bout de souffle
    le dernier mot
    s'écrase sur les phrases
    glisse dans les abysses du coeur
    sans retour givré dans la splendeur
    d'un instant mort d'amour

    c'était l'autre histoire
    une histoire imaginée
    dans le nu d'un instant
    une fièvre passagère
    un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
    un ciel incarné dans un corps bien né
    gémissante tendresse en corps accord
    perle douce perle rare
    d'une autre histoire
    ses mouvements
    passagers

    20.01.01
    _________________________

    En l'absence du désert
    j'ai longé l'avenue des échanges
    dans une ville étrangère
    j'accentuai mon pas
    sur une toile vierge offerte
    aux reflets du soleil
    emprisonnés dans la passion
    de mes gestes spontanés
    mouvements crépusculaires
    allés se noyer rebelles
    dans les fragrances de l'aube
    emportée dans le remous d'un horizon
    estompé

    29.01.01
    _________________________

    Désir au pair
    perdre l'idée
    l'idée des mots
    mots m'ont tuée
    tué le nous
    encore debout
    le bout de tout
    tout à l'envers
    retour autour
    d'un tour de taille
    entaille le verbe
    verborescence
    à sens unique
    nids d'hirondelles
    ne riront d'elle
    d'une aile à l'autre
    sauter des mots
    sauter des monts
    montée de vie
    via l'amour

    29.01.01
    _________________________

    Histoire de parole
    parole du sens
    sens en mouvement
    musique des mots
    mouvement rythmé
    cadence du corps
    d'accords brisés
    reprend son souffle
    retour aux sens
    remet les mots
    rejoint le sens
    son mouvement

    05.02.01
    _________________________

    Le temps ne m'aime plus
    le temps ne m'aime plus
    que dans l'éphémère des instants
    dérive d'instants sur l'âme fragmentée
    dérive les fragments sur les mots
    beauté mouvante d'une parole
    au-dessus de l'abyme
    prison de soie
    prison de chair
    assiégée par la vague
    d'une mer amoureuse
    son repli

    10.02.01
    _________________________

    Lui parler près du coeur
    murmurer en son centre
    ce doux temps
    cet espace
    à travers le silence
    à jamais
    poétique

    16.02.01

    _________________________

    Affaissée dans ses mots
    une femme sur un lit
    de désirs se replie
    quand l'esprit d'un oiseau
    de l'épaule s'évade
    d'une douce emprise
    des distances
    d'une parole
    à demeure en son être
    exposée
    au soleil des durées

    17.02.01
    _________________________

    L'AMER ARRIMÉ

    Charmes de chair de serpent
    rampant sur ses misères
    déployées sur le temps
    d'une nuit mensongère

    s'est dressée une barrière
    en mon coeur de métal
    faisant trève de tout mal
    que mon âme ne tolère

    excusez-la
    excusez-moi
    ça va oui merci
    et vous moi non plus
    s'arrime de vous à moi
    sans moi la détente
    s'abandonne la jouissance
    jouirez-vous non pas du tout
    tout à vous en mille bisous
    dans le délire du tout à nous

    18.02.01
    _________________________

    EN TOUT SENS

    Magnétique
    elle est sans cesse en mouvement
    elle bouge beau dans ses heures
    chaque instant la ramène
    sur le douillet du tendre
    son corps roule exalté
    dans les flammes du coeur
    trempé dans la gourmandise
    d'un regard neuf
    plonge dans le plaisir nu
    jusqu'au seuil de l'abandon
    s'accorde aux ondes de qui l'a vue
    à travers l'absolu de son infinitude

    20.02.01

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mars 2001
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-22-1
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/dans_fondu_mots/01-06/fondumots1.html ]

    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
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    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

    ************

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    Espace poétique de Huguette Bertrand : [ http://www.espacepoetique.com ]

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  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    Produced by John Walker

    De la Terre à la Lune

    Trajet Direct

    en 97 Heures 20 Minutes

    par Jules Verne

    I
    ——————–
    LE GUN-CLUB

    Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
    influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
    sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
    peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
    négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
    colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
    West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
    dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
    eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
    les millions et les hommes.

    Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
    ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
    atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
    des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
    inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
    plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
    les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
    canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
    poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

    Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
    du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
    Allemands métaphysiciens,–de naissance. Rien de plus naturel, dès
    lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
    audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
    utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
    admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
    Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
    Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
    d'outre-mer.

    Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
    artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
    célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
    marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
    tête à calculer des trajectoires insensées.

    Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
    la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
    secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
    fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
    est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
    un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
    qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
    «Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
    trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
    soixante-quinze membres correspondants.

    Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
    voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
    tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
    feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
    quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
    jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
    primaient en toute circonstance.

    «L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
    du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
    raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
    projectiles!

    Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
    transportée dans l'ordre moral.

    Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
    le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
    proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
    limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
    ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
    de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

    Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
    trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
    soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
    projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
    milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
    de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
    kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
    trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
    épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
    l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

    Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
    chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
    Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
    Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
    qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
    canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
    ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
    d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
    bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
    projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
    soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
    Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
    meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
    inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
    Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
    son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,–en
    éclatant, il est vrai!

    Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
    admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
    statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
    les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
    ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
    cent soixante-quinze hommes et une fraction.

    A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
    préoccupation de cette société savante fut la destruction de
    l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
    armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

    C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
    fils du monde.

    Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
    tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
    personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
    lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
    débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
    leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
    figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
    plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
    Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
    en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
    collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
    Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
    et seulement deux jambes pour six.

    Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
    se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
    relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
    dépensés.

    Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
    les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
    mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
    la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
    les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
    poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
    vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
    Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

    Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
    encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
    gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
    pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
    les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
    moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
    ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
    maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
    dans les rêveries de l'artillerie platonique!

    «C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
    jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
    faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
    temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
    détonations?

    –Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
    se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
    On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
    devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
    Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
    généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
    ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
    l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

    –Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
    déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
    au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
    bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
    il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
    déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

    Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
    donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
    n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

    «Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
    en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
    nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
    de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
    épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
    les lois de la guerre!

    –Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
    dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

    –Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
    menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
    travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
    s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
    [Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
    pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
    scandaleux des populations!

    –Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
    en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

    –Eh bien?

    –Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
    l'on acceptait nos services…

    –Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
    des étrangers!

    –Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
    colonel.

    –Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
    même pas songer à cet expédient.

    –Et pourquoi cela? demanda le colonel.

    –Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
    contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
    s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
    servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
    saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
    Or, c'est tout simplement…

    –Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
    fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
    les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
    à distiller de l'huile de baleine!

    –Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
    dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
    perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
    rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
    ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
    une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
    à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
    seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
    droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

    –Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
    bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
    produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
    américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

    –Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

    –Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

    –Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
    nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
    l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
    profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
    loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
    autrefois aux Anglais?

    –Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
    béquille.

    –Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
    n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

    –Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

    –Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
    Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

    –Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
    avait sauvées de la bataille.

    –Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
    que faire de compter sur ma voix!

    –Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
    invalides.

    –En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
    fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
    de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
    m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

    –Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
    l'audacieux J.-T. Maston.

    Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
    plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
    événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

    Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
    recevait une circulaire libellée en ces termes:

    _Baltimore, 3 octobre._

    _Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
    la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
    intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
    cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
    présente._

    _Très cordialement leur_
    IMPEY BARBICANE, P. G.-C.

    II
    ——————–
    COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

    Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
    dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
    cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
    président. Quant aux membres correspondants, les express les
    débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
    fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
    place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
    couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
    le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
    gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
    communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
    s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
    dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

    Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
    obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
    était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
    nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
    magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
    par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
    administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

    Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
    Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
    hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
    servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
    véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
    panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
    toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
    murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
    d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
    girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
    faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
    canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
    plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
    refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
    projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
    l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
    laissaient à penser que leur véritable destination était plus
    décorative que meurtrière.

    A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
    morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
    précieux débris du canon de J.-T. Maston.

    A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
    secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
    affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
    mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
    quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
    que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
    [Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
    agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
    tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
    exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
    détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
    discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
    peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

    Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
    circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
    bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
    Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
    remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
    pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

    Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
    d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
    chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
    inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
    des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
    l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
    colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
    Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
    Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
    bloc.

    Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
    nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
    fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
    puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
    expérimentales un incomparable élan.

    C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
    dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
    semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
    pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
    Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
    l'énergie, de l'audace et du sang-froid.

    En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
    absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
    cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

    Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
    ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
    ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
    l'X de son imperturbable physionomie.

    Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
    salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
    subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
    peu emphatique, prit la parole en ces termes:

    «Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
    venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
    désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
    d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
    la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
    toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
    venue…

    –Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

    –Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

    –Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
    circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
    interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
    canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
    parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
    qui nous dévore!

    L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
    Elle redoubla d'attention.

    «Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
    suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
    pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
    siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
    de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
    mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
    une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
    projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
    est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
    de faire du bruit dans le monde!

    –Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

    –Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

    –N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

    –Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
    m'accorder toute votre attention.

    Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
    rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
    voix calme:

    «Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
    tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
    viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
    réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
    secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
    son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
    pays de l'Union!

    –Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

    –On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
    son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
    rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
    des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
    elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
    donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
    les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
    un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
    l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
    jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

    [* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]

    Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

    «Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
    certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
    prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
    siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
    habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
    _Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
    espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
    expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
    autre Français–ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune–, le nommé
    Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
    temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
    Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
    John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
    études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
    un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
    yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
    il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
    des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
    moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
    des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
    brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
    publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
    Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
    que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
    premiers à en rire.

    –Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
    belli_!…

    –Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
    avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
    rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
    s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
    trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
    dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
    précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
    écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
    J'ai nommé Poe!

    –Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
    paroles de son président.

    –J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
    purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
    relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
    ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
    communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
    géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
    steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
    d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
    lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
    le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
    le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
    figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
    répondront par une figure semblable, et la communication une fois
    établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
    s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
    allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
    aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
    est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
    avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
    certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

    Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
    n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
    par les paroles de l'orateur.

    «Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

    Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
    son discours interrompu:

    «Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
    quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
    parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
    que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
    puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
    de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
    suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
    serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

    A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
    haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
    profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
    éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
    fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
    le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
    se faire entendre.

    «Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
    sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
    indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
    initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
    dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
    l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
    petite expérience!

    III
    ——————–
    EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

    Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
    de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
    succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
    toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
    C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
    criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
    salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
    n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
    surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
    canons.

    Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
    peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
    car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
    s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
    Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
    de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
    surexcitée.

    Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
    «impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
    dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
    aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
    Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
    ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
    dite, chose faite.

    La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
    véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
    Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
    du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
    hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

    Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
    Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
    intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
    dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
    saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
    ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
    huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
    à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
    de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
    propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
    audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
    pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
    assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
    en usage parmi les nations civilisées.

    Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
    maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
    magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
    hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
    fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
    dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
    nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
    les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
    regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
    conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
    depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
    devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
    de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
    jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
    Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
    grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
    Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
    sombres tavernes du Fells-Point.

    Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
    Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
    hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
    abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
    l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
    convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
    des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

    Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
    mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
    grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
    Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
    la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
    prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
    correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
    et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
    du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
    s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
    télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
    deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
    mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
    peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
    États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
    seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
    battirent de la même pulsation.

    Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
    bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
    l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
    économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
    ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
    achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
    Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
    encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
    terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
    l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
    d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
    derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
    semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
    l'équilibre européen.

    Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
    recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
    les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
    les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
    Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
    géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
    américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
    Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
    Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

    Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
    d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
    pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
    qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
    d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
    auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
    flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
    le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
    ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
    partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
    chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
    montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
    homme.

    Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
    troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
    _Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
    comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
    ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
    envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
    directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
    s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
    comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
    Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
    phénoménales.

    IV
    ——————–
    RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

    Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
    dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
    dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
    consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
    leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
    mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
    grande expérience.

    Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
    rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
    Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
    États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
    trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
    puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
    d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
    établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
    du Gun-Club.

    Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
    arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
    ces termes:

    _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
    à Baltimore._

    «Cambridge, 7 octobre.

    «Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
    Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
    s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
    le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
    répondre comme suit:

    «Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

    «1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

    «2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
    satellite?

    «3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
    imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
    moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
    déterminé?

    «4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
    position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

    «5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
    lancer le projectile?

    «6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
    partira le projectile?

    «Sur la première question:–Est-il possible d'envoyer un projectile
    dans la Lune?

    «Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
    parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
    yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
    suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
    pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
    c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
    action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
    boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
    moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
    c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
    moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
    tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
    possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
    quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
    employé.

    «Sur la deuxième question:–Quelle est la distance exacte qui sépare
    la Terre de son satellite?

    «La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
    une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
    conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
    et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
    apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
    grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
    l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
    apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
    cinquante-deux milles (–99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
    périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
    seulement (– 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
    mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (– 11,630 lieues), ou plus
    du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
    qui doit servir de base aux calculs.

    «Sur la troisième question:–Quelle sera la durée du trajet du
    projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
    et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
    rencontre la Lune en un point déterminé?

    «Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
    mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
    comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
    trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
    secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
    atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
    équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
    secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
    Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
    minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

    «Sur la quatrième question:–A quel moment précis la Lune se
    présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
    atteinte par le projectile?

    «D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
    l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
    où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
    distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
    milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
    quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (–86,410 lieues).
    Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
    pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
    conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
    coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
    circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
    deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
    zénith.

    «Sur la cinquième question:–Quel point du ciel devra-t-on viser avec
    le canon destiné à lancer le projectile?

    «Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
    braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
    verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
    sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
    projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
    terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
    que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
    cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
    comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
    lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
    degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
    vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
    nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

    «Sur la sixième question:–Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
    le ciel au moment où partira le projectile?

    «Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
    avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
    secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
    ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
    secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
    durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
    compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
    rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
    avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
    comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
    ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
    mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
    au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
    verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

    «Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
    Cambridge par les membres du Gun-Club.

    «En résumé:

    «1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud.

    «2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

    «3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde.

    «4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
    heures moins treize minutes et vingt secondes.

    «5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
    décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

    «Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
    travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
    au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
    décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
    périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

    «Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
    disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
    la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

    «Pour le bureau:

    «J.-M. BELFAST,
    «_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._

    V
    ——————–
    LE ROMAN DE LA LUNE

    Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
    centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
    d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
    à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
    d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
    jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
    affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
    sont parsemées les profondeurs du ciel.

    Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
    leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
    tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
    suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
    diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
    et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
    centre de l'amas nébuleux.

    En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
    molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
    à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
    graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
    nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
    actuellement, était formée.

    Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
    nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
    dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

    [* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]

    Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
    millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
    diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
    Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
    qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
    est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
    à ses yeux.

    En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
    mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
    de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
    fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
    où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
    tend à repousser les molécules vers le centre.

    Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
    l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
    s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
    briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
    anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
    anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
    la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
    secondaires, c'est-à-dire en planètes.

    Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
    planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
    et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
    ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

    Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
    l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
    l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
    planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
    transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
    jours du monde.

    Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
    cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
    la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
    paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
    sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
    lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
    premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
    ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
    Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
    régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
    errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
    télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
    [Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
    faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
    gymnastique.]

    De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
    par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
    tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
    Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
    importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
    génie audacieux des Américains prétendait conquérir.

    L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
    rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
    avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
    est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
    contemplateurs à baisser les yeux.

    La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
    voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
    et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
    Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
    compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
    Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
    et demi environ.].

    Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
    déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
    Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
    et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
    mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
    mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
    avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
    Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
    cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
    Séléné.

    Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
    un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
    les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
    sélénographie.

    Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
    certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
    les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
    Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
    détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
    un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
    d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
    Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
    lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
    d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
    régissent l'astre des nuits.

    Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
    était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
    explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
    lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
    mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
    révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
    toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
    chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
    du satellite de la Terre.

    Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
    aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
    au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
    subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
    du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
    moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
    XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
    système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
    célestes.

    A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
    sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
    Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
    phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
    moyenne de quatre mille cinq cents toises.

    Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
    altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
    les reporta à sept mille.

    Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
    réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
    cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
    différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
    se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
    Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
    et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
    résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
    des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
    Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
    au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
    deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
    est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
    huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

    En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
    apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
    volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
    dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
    l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
    d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
    Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
    organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
    Terre.

    Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
    perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
    point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
    mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
    c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
    la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
    kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
    du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
    à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
    encore leurs prodigieuses observations.

    Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
    apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
    pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
    grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
    nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
    entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
    cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
    et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
    des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
    ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
    desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
    manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
    jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
    reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
    de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
    considéra comme un système de fortifications élevées par les
    ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
    d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
    une communication directe avec la Lune.

    Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
    à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
    que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
    sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
    cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
    renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
    lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
    dans ses première et dernière phases.

    Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
    Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
    vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

    VI
    ——————–
    CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
    PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

    La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
    l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
    nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
    apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
    encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
    lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
    «étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
    vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
    rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
    premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
    eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
    sélénomanie.

    De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
    les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
    l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
    approuvée sans réserve.

    Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
    d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
    bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
    erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
    formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
    d'être un âne…en astronomie.

    Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
    distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
    circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
    mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
    étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
    droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
    Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
    immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
    deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
    (– 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
    pas de soixante-dix milles (– 30 lieues).

    A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
    les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
    mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
    dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
    dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
    de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
    revenir à une même étoile.].

    Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
    surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
    nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
    cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
    face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
    intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
    toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
    heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
    qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
    particularité que les mouvements de rotation et de révolution
    s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
    suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
    probablement à tous les autres satellites.

    Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
    pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
    à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
    temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
    «Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
    manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
    circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
    puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
    salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
    et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
    comparaison.

    Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
    cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
    certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
    «libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
    disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

    Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
    l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
    ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
    la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
    instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
    d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
    Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
    Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
    différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
    opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
    sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
    quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
    se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
    premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
    et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

    Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
    que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
    conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
    conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
    c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
    n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
    lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
    sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

    Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
    l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
    cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
    du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
    lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
    directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
    nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
    l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
    l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
    que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
    plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
    essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
    préoccuper vivement l'opinion publique.

    Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
    Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
    ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
    non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
    foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
    aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
    prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
    bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
    la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

    Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
    personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
    vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
    illusoires, furent moins faciles à déraciner.

    Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
    était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
    autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
    dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
    expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
    ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
    observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
    peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

    D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
    certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
    que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
    mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
    en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
    accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
    distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
    l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
    Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
    générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
    Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
    mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
    diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
    l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
    à venir.

    Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
    ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
    et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
    disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
    divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
    prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
    cinquante avaient amené des changements notables, tels que
    cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
    croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
    destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
    poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
    rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
    le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
    entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
    naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
    dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
    vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
    dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
    courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
    l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
    n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
    continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
    étoilé des États-Unis d'Amérique.

    VII
    ——————–
    L'HYMNE DU BOULET

    L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
    octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
    s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
    les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
    pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.

    Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
    du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
    élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
    poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
    matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
    général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
    Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

    Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
    Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
    troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
    membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
    et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
    son crochet de fer, et la séance commença.

    Barbicane prit la parole:

    «Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
    importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
    qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
    dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
    eux-mêmes.

    –Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
    voix émue.

    –Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
    cette première séance à la discussion de l'engin…

    –En effet, répondit le général Morgan.

    –Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
    que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
    dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

    –Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

    La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
    magnifique.

    «Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
    de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
    Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
    notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
    un point de vue purement moral.

    Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
    curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
    attention aux paroles de J.-T. Maston.

    «Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
    de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
    boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
    éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
    se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
    rapproché du Créateur!

    –Très bien! dit le major Elphiston.

    –En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
    planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
    terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
    sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
    l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
    vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
    satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
    vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
    chevaux les plus rapides!

    J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
    en chantant cet hymne sacré du boulet.

    «Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
    simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
    vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
    l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
    soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
    translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
    dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
    la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
    deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
    quatorze milles à la minute (– 6 lieues), huit cent quarante milles à
    l'heure (– 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (– 8,640
    lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
    mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
    mille cinq cents milles par an (– 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
    onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
    trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
    solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
    mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
    lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
    superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
    là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

    Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
    Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
    collègues.

    «Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
    poésie, attaquons directement la question.

    –Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
    chacun une demi-douzaine de sandwiches.

    –Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
    s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
    seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
    moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
    pourra nous édifier à cet égard.

    –D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
    guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
    donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
    cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
    de cinq cents yards à la seconde.

    –Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
    à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.

    –La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
    lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
    avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
    jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

    –Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
    l'est son redoutable crochet.

    –Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
    vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

    –Oui, répondit Morgan.

    –Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
    n'eût pas éclaté…

    –Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
    bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
    cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
    autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
    vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
    dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
    ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

    –Pourquoi pas? demanda le major.

    –Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
    assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
    existe toutefois.

    –Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
    encore.

    –Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

    –Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
    plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
    jusqu'au moment où il atteindra le but.

    –Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
    proposition.

    –Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
    notre expérience ne produira aucun résultat.

    –Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
    dimensions énormes?

    –Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
    d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
    on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
    à ramener la Lune à quarante milles environ (– 16 lieues). Or, à
    cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
    parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
    de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
    qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
    réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
    puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

    –Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
    à votre projectile un diamètre de soixante pieds?

    –Non pas!

    –Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

    –Parfaitement.

    –Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

    –Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
    diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
    Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

    –Évidemment.

    –Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
    télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

    –Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
    simplifier les choses!… Et quel grossissement espérez-vous obtenir
    ainsi?

    –Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
    cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
    plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

    –Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
    pieds de diamètre?

    –Précisément.

    –Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
    qu'il sera encore d'un poids tel, que…

    –Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
    laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
    genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
    progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
    obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
    que les nôtres.

    –Par exemple! répliqua Morgan.

    –Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

    –Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
    l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
    Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
    dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

    –Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
    chiffre!

    –A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
    Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
    livres.

    –Pas possible!

    –Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
    lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
    partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
    allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

    –Très bien! dit J.-T. Maston.

    –Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
    boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
    d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
    portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
    de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
    décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
    Malte.

    –C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
    employer pour le projectile?

    –De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

    –Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
    c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

    –N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
    suffira.

    –Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
    proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
    de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

    –Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

    –Creux! ce sera donc un obus?

    –Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
    échantillons de nos productions terrestres!

    –Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
    plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
    poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
    une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
    poids de cinq mille livres.

    –Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

    –Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
    diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
    moins.

    –Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
    ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
    donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
    des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
    avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
    Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
    tenante.

    –Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

    Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
    vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
    deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
    certaine racine cubique, et dit:

    «Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

    –Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

    –Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

    –Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
    embarrassé.

    –Employer un autre métal que la fonte.

    –Du cuivre? dit Morgan.

    –Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
    proposer.

    –Quoi donc? dit le major.

    –De l'aluminium, répondit Barbicane.

    –De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

    –Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
    Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
    l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
    de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
    fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
    facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
    l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
    plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
    nous fournir la matière de notre projectile!

    –Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
    très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

    –Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
    revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

    –Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
    la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
    quatre-vingts dollars (– environ 1,500 francs); puis elle est tombée
    à vingt-sept dollars (– 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
    dollars (– 48.75 F).

    –Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
    facilement, c'est encore un prix énorme!

    –Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

    –Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

    –Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
    de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
    centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
    pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
    quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

    –Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

    –Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
    dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera…

    –Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (–
    928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
    amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
    réponds.

    –Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

    –Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.

    –Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

    –Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
    puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
    dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
    lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

    Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
    était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
    pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
    donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!

    VIII
    ——————–
    L'HISTOIRE DU CANON

    Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
    au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
    boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
    demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
    suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
    séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

    Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
    de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
    de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
    préambule.

    «Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
    l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
    et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
    dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
    notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
    m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
    les crains pas!

    Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

    «N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
    a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
    imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
    obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
    livres.

    –Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

    –Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
    l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
    indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
    force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
    résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
    importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
    (– 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
    le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
    court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
    insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
    à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
    en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
    physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
    surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
    centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
    Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
    ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
    à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
    dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
    demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
    l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
    de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
    d'impulsion.

    –Voilà la difficulté, répondit le major.

    –La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
    car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
    longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
    n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
    aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
    nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
    dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

    –Tout ceci est évident, répondit le général.

    –Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
    Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
    allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
    forcés d'adopter.

    –Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
    un canon d'un demi-mille au moins!

    –Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

    –Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

    –Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

    –Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
    pourquoi vous me taxez d'exagération.

    –Parce que vous allez trop loin!

    –Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
    sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
    trop loin!

    La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

    «Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
    grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
    gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
    certaines limites.

    –Parfaitement, dit le major.

    –Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
    longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
    et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

    –Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

    –J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
    proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
    livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
    et un poids de sept millions deux cent mille livres.

    –C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

    –Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
    de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
    pieds.

    Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
    cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
    fut définitivement adoptée.

    «Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

    –Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

    –Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
    affût? demanda le major.

    –Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

    –Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
    engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
    enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
    chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
    terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
    soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
    l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
    pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
    toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

    –Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

    –Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
    ami.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
    obusier ou un mortier?

    –Un canon, répliqua Morgan.

    –Un obusier, repartit le major.

    –Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

    Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
    préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

    «Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
    tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
    puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
    sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
    mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
    degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
    communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
    dans ses flancs.

    –Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

    –Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
    rayé?

    –Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
    énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
    canons rayés que des canons à âme lisse.

    –C'est juste.

    –Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

    –Pas tout à fait encore, répliqua le président.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

    –Décidons-le sans retard.

    –J'allais vous le proposer.

    Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
    sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

    «Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
    grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
    indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

    –Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
    faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
    l'embarras du choix.

    –Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
    Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
    parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

    –Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
    donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
    trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
    faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
    fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?

    –Parfaitement, répondit Elphiston.

    –En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
    le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
    moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
    fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
    excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
    d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
    minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

    –Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

    –Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
    je vous en réponds.

    –On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
    Maston.

    –Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
    secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
    pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
    d'épaisseur.

    –A l'instant», répondit J.-T. Maston.

    Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
    merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

    «Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (–68,040,000
    kg).

    –Et à deux _cents_ la livre (– 10 centimes), il coûtera?…

    –Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (–
    13,608,000 francs).

    J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
    inquiet.

    «Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
    vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
    pas!

    Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
    remis au lendemain soir sa troisième séance.

    IX
    ——————–
    LA QUESTION DES POUDRES

    Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
    anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
    longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
    nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
    l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
    son rôle dans des proportions inaccoutumées.

    On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
    inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
    grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
    histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
    n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
    grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
    depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
    fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

    Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
    poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
    c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
    question soumise au Comité.

    Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (– 900 grammes [La
    livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
    cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
    température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
    de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
    des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
    l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
    comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

    Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
    lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
    Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

    «Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
    des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
    vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
    termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
    livres de poudre seulement.

    –Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

    –Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
    que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
    livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
    poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
    faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
    dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

    –Parfaitement, répondit le général.

    –Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
    chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
    du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
    boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
    ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
    poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
    Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
    de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
    réduite à cent soixante livres seulement.

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans
    le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et
    dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me
    rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où
    était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit
    pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes
    parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu
    jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m’envoyait
    avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses depuis le matin
    jusqu’au soir et par tous les temps, les chemins qu’on prenait si le
    temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à
    tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de
    papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés
    s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent
    des fleurs, des maisons, des personnages consistants et
    reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin
    et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les
    bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout
    Combray et ses environs, tout cela que prend forme et solidité, est
    sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

    II.

    Combray de loin, à dix lieues à la ronde, vu du chemin de fer quand
    nous y arrivions la dernière semaine avant Pâques, ce n’était qu’une
    église résumant la ville, la représentant, parlant d’elle et pour elle
    aux lointains, et, quand on approchait, tenant serrés autour de sa
    haute mante sombre, en plein champ, contre le vent, comme une pastoure
    ses brebis, les dos laineux et gris des maisons rassemblées qu’un
    reste de remparts du moyen âge cernait çà et là d’un trait aussi
    parfaitement circulaire qu’une petite ville dans un tableau de
    primitif. A l’habiter, Combray était un peu triste, comme ses rues
    dont les maisons construites en pierres noirâtres du pays, précédées
    de degrés extérieurs, coiffées de pignons qui rabattaient l’ombre
    devant elles, étaient assez obscures pour qu’il fallût dès que le jour
    commençait à tomber relever les rideaux dans les «salles»; des rues
    aux graves noms de saints (desquels plusieurs seigneurs de Combray):
    rue Saint-Hilaire, rue Saint-Jacques où était la maison de ma tante,
    rue Sainte-Hildegarde, où donnait la grille, et rue du Saint-Esprit
    sur laquelle s’ouvrait la petite porte latérale de son jardin; et ces
    rues de Combray existent dans une partie de ma mémoire si reculée,
    peinte de couleurs si différentes de celles qui maintenant revêtent
    pour moi le monde, qu’en vérité elles me paraissent toutes, et
    l’église qui les dominait sur la Place, plus irréelles encore que les
    projections de la lanterne magique; et qu’à certains moments, il me
    semble que pouvoir encore traverser la rue Saint-Hilaire, pouvoir
    louer une chambre rue de l’Oiseau–à la vieille hôtellerie de l’Oiseau
    flesché, des soupiraux de laquelle montait une odeur de cuisine qui
    s’élève encore par moments en moi aussi intermittente et aussi
    chaude,–serait une entrée en contact avec l’Au-delà plus
    merveilleusement surnaturelle que de faire la connaissance de Golo et
    de causer avec Geneviève de Brabant.

    La cousine de mon grand-père,–ma grand’tante,–chez qui nous habitions,
    était la mère de cette tante Léonie qui, depuis la mort de son mari,
    mon oncle Octave, n’avait plus voulu quitter, d’abord Combray, puis à
    Combray sa maison, puis sa chambre, puis son lit et ne «descendait»
    plus, toujours couchée dans un état incertain de chagrin, de débilité
    physique, de maladie, d’idée fixe et de dévotion. Son appartement
    particulier donnait sur la rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup
    plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré, verdoyant au
    milieu de la ville, entre trois rues), et qui, unie, grisâtre, avec
    les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait
    comme un défilé pratiqué par un tailleur d’images gothiques à même la
    pierre où il eût sculpté une crèche ou un calvaire. Ma tante
    n’habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant
    l’après-midi dans l’une pendant qu’on aérait l’autre. C’étaient de ces
    chambres de province qui,–de même qu’en certains pays des parties
    entières de l’air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des
    myriades de protozoaires que nous ne voyons pas,–nous enchantent des
    mille odeurs qu’y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes,
    toute une vie secrète, invisible, surabondante et morale que
    l’atmosphère y tient en suspens; odeurs naturelles encore, certes, et
    couleur du temps comme celles de la campagne voisine, mais déjà
    casanières, humaines et renfermées, gelée exquise industrieuse et
    limpide de tous les fruits de l’année qui ont quitté le verger pour
    l’armoire; saisonnières, mais mobilières et domestiques, corrigeant le
    piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et
    ponctuelles comme une horloge de village, flâneuses et rangées,
    insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses
    d’une paix qui n’apporte qu’un surcroît d’anxiété et d’un prosaïsme
    qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y
    avoir vécu. L’air y était saturé de la fine fleur d’un silence si
    nourricier, si succulent que je ne m’y avançais qu’avec une sorte de
    gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la
    semaine de Pâques où je le goûtais mieux parce que je venais seulement
    d’arriver à Combray: avant que j’entrasse souhaiter le bonjour à ma
    tante on me faisait attendre un instant, dans la première pièce où le
    soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu,
    déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la
    chambre d’une odeur de suie, en faisait comme un de ces grands
    «devants de four» de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de
    châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie,
    la neige, même quelque catastrophe diluvienne pour ajouter au confort
    de la réclusion la poésie de l’hivernage; je faisais quelques pas du
    prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d’un
    appui-tête au crochet; et le feu cuisant comme une pâte les
    appétissantes odeurs dont l’air de la chambre était tout grumeleux et
    qu’avait déjà fait travailler et «lever» la fraîcheur humide et
    ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les
    boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial,
    un immense «chausson» où, à peine goûtés les arômes plus
    croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du
    placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec
    une convoitise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, poisseuse,
    fade, indigeste et fruitée de couvre-lit à fleurs.

    Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule
    à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas parce qu’elle croyait
    avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût
    déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps,
    même seule, sans dire quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était
    salutaire pour sa gorge et qu’en empêchant le sang de s’y arrêter,
    cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont
    elle souffrait; puis, dans l’inertie absolu où elle vivait, elle
    prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire; elle
    les douait d’une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour
    elle, et à défaut de confident à qui les communiquer, elle se les
    annonçait à elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa seule
    forme d’activité. Malheureusement, ayant pris l’habitude de penser
    tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu’il n’y eût
    personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent se dire à
    elle-même: «Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas dormi»
    (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à
    tous gardait le respect et la trace: le matin Françoise ne venait pas
    «l’éveiller», mais «entrait» chez elle; quand ma tante voulait faire
    un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait «réfléchir» ou
    «reposer»; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à
    dire: «Ce qui m’a réveillée» ou «j’ai rêvé que», elle rougissait et se
    reprenait au plus vite).

    Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser; Françoise faisait infuser
    son thé; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place
    sa tisane et c’était moi qui étais chargé de faire tomber du sac de
    pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu’il fallait
    mettre ensuite dans l’eau bouillante. Le dessèchement des tiges les
    avait incurvées en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel
    s’ouvraient les fleurs pâles, comme si un peintre les eût arrangées,
    les eût fait poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles,
    ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air des choses les
    plus disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers
    blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été
    empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid.
    Mille petits détails inutiles,–charmante prodigalité du
    pharmacien,–qu’on eût supprimés dans une préparation factice, me
    donnaient, comme un livre où on s’émerveille de rencontrer le nom
    d’une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c’était
    bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de
    la Gare, modifiées, justement parce que c’étaient non des doubles,
    mais elles-même et qu’elles avaient vieilli. Et chaque caractère
    nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de
    petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont
    pas venus à terme; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui
    faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où
    elles étaient suspendues comme de petites roses d’or,–signe, comme la
    lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque
    effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été
    «en couleur» et celles qui ne l’avaient pas été–me montrait que ces
    pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie
    avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge,
    c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans
    cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le
    crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pouvait tremper dans l’infusion
    bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur
    fanée une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il
    était suffisamment amolli.

    D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de
    citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du
    maître-autel, où, au-dessus d’une statuette de la Vierge et d’une
    bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe et des
    ordonnances de médicaments, tous ce qu’il fallait pour suivre de son
    lit les offices et son régime, pour ne manquer l’heure ni de la
    pepsine, ni des vêpres. De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre,
    elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se
    désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne
    mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec
    Françoise.

    Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait
    par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front
    pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas
    encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient
    comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire,
    et elle me disait: «Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer
    pour la messe; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas
    s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je
    n’ai besoin de rien.»

    Françoise, en effet, qui était depuis des années a son service et ne
    se doutait pas alors qu’elle entrerait un jour tout à fait au nôtre
    délaissait un peu ma tante pendant les mois où nous étions là. Il y
    avait eu dans mon enfance, avant que nous allions à Combray, quand ma
    tante Léonie passait encore l’hiver à Paris chez sa mère, un temps où
    je connaissais si peu Françoise que, le 1er janvier, avant d’entrer
    chez ma grand’tante, ma mère me mettait dans la main une pièce de cinq
    francs et me disait: «Surtout ne te trompe pas de personne. Attends
    pour donner que tu m’entendes dire: «Bonjour Françoise»; en même temps
    je te toucherai légèrement le bras. A peine arrivions-nous dans
    l’obscure antichambre de ma tante que nous apercevions dans l’ombre,
    sous les tuyaux d’un bonnet éblouissant, raide et fragile comme s’il
    avait été de sucre filé, les remous concentriques d’un sourire de
    reconnaissance anticipé. C’était Françoise, immobile et debout dans
    l’encadrement de la petite porte du corridor comme une statue de
    sainte dans sa niche. Quand on était un peu habitué à ces ténèbres de
    chapelle, on distinguait sur son visage l’amour désintéressé de
    l’humanité, le respect attendri pour les hautes classes qu’exaltait
    dans les meilleures régions de son cœur l’espoir des étrennes. Maman
    me pinçait le bras avec violence et disait d’une voix forte: «Bonjour
    Françoise.» A ce signal mes doigts s’ouvraient et je lâchais la pièce
    qui trouvait pour la recevoir une main confuse, mais tendue. Mais
    depuis que nous allions à Combray je ne connaissais personne mieux que
    Françoise; nous étions ses préférés, elle avait pour nous, au moins
    pendant les premières années, avec autant de considération que pour ma
    tante, un goût plus vif, parce que nous ajoutions, au prestige de
    faire partie de la famille (elle avait pour les liens invisibles que
    noue entre les membres d’une famille la circulation d’un même sang,
    autant de respect qu’un tragique grec), le charme de n’être pas ses
    maîtres habituels. Aussi, avec quelle joie elle nous recevait, nous
    plaignant de n’avoir pas encore plus beau temps, le jour de notre
    arrivée, la veille de Pâques, où souvent il faisait un vent glacial,
    quand maman lui demandait des nouvelles de sa fille et de ses neveux,
    si son petit-fils était gentil, ce qu’on comptait faire de lui, s’il
    ressemblerait à sa grand’mère.

    Et quand il n’y avait plus de monde là, maman qui savait que Françoise
    pleurait encore ses parents morts depuis des années, lui parlait d’eux
    avec douceur, lui demandait mille détails sur ce qu’avait été leur
    vie.

    Elle avait deviné que Françoise n’aimait pas son gendre et qu’il lui
    gâtait le plaisir qu’elle avait à être avec sa fille, avec qui elle ne
    causait pas aussi librement quand il était là. Aussi, quand Françoise
    allait les voir, à quelques lieues de Combray, maman lui disait en
    souriant: «N’est-ce pas Françoise, si Julien a été obligé de
    s’absenter et si vous avez Marguerite à vous toute seule pour toute la
    journée, vous serez désolée, mais vous vous ferez une raison?» Et
    Françoise disait en riant: «Madame sait tout; madame est pire que les
    rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire
    pour se railler elle-même, ignorante, d’employer ce terme savant),
    qu’on a fait venir pour Mme Octave et qui voient ce que vous avez dans
    le cœur», et disparaissait, confuse qu’on s’occupât d’elle, peut-être
    pour qu’on ne la vît pas pleurer; maman était la première personne qui
    lui donnât cette douce émotion de sentir que sa vie, ses bonheurs, ses
    chagrins de paysanne pouvaient présenter de l’intérêt, être un motif
    de joie ou de tristesse pour une autre qu’elle-même. Ma tante se
    résignait à se priver un peu d’elle pendant notre séjour, sachant
    combien ma mère appréciait le service de cette bonne si intelligente
    et active, qui était aussi belle dès cinq heures du matin dans sa
    cuisine, sous son bonnet dont le tuyautage éclatant et fixe avait
    l’air d’être en biscuit, que pour aller à la grand’messe; qui faisait
    tout bien, travaillant comme un cheval, qu’elle fût bien portante ou
    non, mais sans bruit, sans avoir l’air de rien faire, la seule des
    bonnes de ma tante qui, quand maman demandait de l’eau chaude ou du
    café noir, les apportait vraiment bouillants; elle était un de ces
    serviteurs qui, dans une maison, sont à la fois ceux qui déplaisent le
    plus au premier abord à un étranger, peut-être parce qu’ils ne
    prennent pas la peine de faire sa conquête et n’ont pas pour lui de
    prévenance, sachant très bien qu’ils n’ont aucun besoin de lui, qu’on
    cesserait de le recevoir plutôt que de les renvoyer; et qui sont en
    revanche ceux à qui tiennent le plus les maîtres qui ont éprouvé leur
    capacités réelles, et ne se soucient pas de cet agrément superficiel,
    de ce bavardage servile qui fait favorablement impression à un
    visiteur, mais qui recouvre souvent une inéducable nullité.

    Quand Françoise, après avoir veillé à ce que mes parents eussent tout
    ce qu’il leur fallait, remontait une première fois chez ma tante pour
    lui donner sa pepsine et lui demander ce qu’elle prendrait pour
    déjeuner, il était bien rare qu’il ne fallût pas donner déjà son avis
    ou fournir des explications sur quelque événement d’importance:

    –«Françoise, imaginez-vous que Mme Goupil est passée plus d’un quart
    d’heure en retard pour aller chercher sa sœur; pour peu qu’elle
    s’attarde sur son chemin cela ne me surprendrait point qu’elle arrive
    après l’élévation.»

    –«Hé! il n’y aurait rien d’étonnant», répondait Françoise.

    –«Françoise, vous seriez venue cinq minutes plus tôt, vous auriez vu
    passer Mme Imbert qui tenait des asperges deux fois grosses comme
    celles de la mère Callot; tâchez donc de savoir par sa bonne où elle
    les a eues. Vous qui, cette année, nous mettez des asperges à toutes
    les sauces, vous auriez pu en prendre de pareilles pour nos
    voyageurs.»

    –«Il n’y aurait rien d’étonnant qu’elles viennent de chez M. le Curé»,
    disait Françoise.

    –«Ah! je vous crois bien, ma pauvre Françoise, répondait ma tante en
    haussant les épaules, chez M. le Curé! Vous savez bien qu’il ne fait
    pousser que de petites méchantes asperges de rien. Je vous dis que
    celles-là étaient grosses comme le bras. Pas comme le vôtre, bien sûr,
    mais comme mon pauvre bras qui a encore tant maigri cette année.»

    –«Françoise, vous n’avez pas entendu ce carillon qui m’a cassé la
    tête?»

    –«Non, madame Octave.»

    –«Ah! ma pauvre fille, il faut que vous l’ayez solide votre tête, vous
    pouvez remercier le Bon Dieu. C’était la Maguelone qui était venue
    chercher le docteur Piperaud. Il est ressorti tout de suite avec elle
    et ils ont tourné par la rue de l’Oiseau. Il faut qu’il y ait quelque
    enfant de malade.»

    –«Eh! là, mon Dieu», soupirait Françoise, qui ne pouvait pas entendre
    parler d’un malheur arrivé à un inconnu, même dans une partie du monde
    éloignée, sans commencer à gémir.

    –«Françoise, mais pour qui donc a-t-on sonné la cloche des morts? Ah!
    mon Dieu, ce sera pour Mme Rousseau. Voilà-t-il pas que j’avais oublié
    qu’elle a passé l’autre nuit. Ah! il est temps que le Bon Dieu me
    rappelle, je ne sais plus ce que j’ai fait de ma tête depuis la mort
    de mon pauvre Octave. Mais je vous fais perdre votre temps, ma fille.»

    –«Mais non, madame Octave, mon temps n’est pas si cher; celui qui l’a
    fait ne nous l’a pas vendu. Je vas seulement voir si mon feu ne
    s’éteint pas.»

    Ainsi Françoise et ma tante appréciaient-elles ensemble au cours de
    cette séance matinale, les premiers événements du jour. Mais
    quelquefois ces événements revêtaient un caractère si mystérieux et si
    grave que ma tante sentait qu’elle ne pourrait pas attendre le moment
    où Françoise monterait, et quatre coups de sonnette formidables
    retentissaient dans la maison.

    –«Mais, madame Octave, ce n’est pas encore l’heure de la pepsine,
    disait Françoise. Est-ce que vous vous êtes senti une faiblesse?»

    –«Mais non, Françoise, disait ma tante, c’est-à-dire si, vous savez
    bien que maintenant les moments où je n’ai pas de faiblesse sont bien
    rares; un jour je passerai comme Mme Rousseau sans avoir eu le temps
    de me reconnaître; mais ce n’est pas pour cela que je sonne.
    Croyez-vous pas que je viens de voir comme je vous vois Mme Goupil
    avec une fillette que je ne connais point. Allez donc chercher deux
    sous de sel chez Camus. C’est bien rare si Théodore ne peut pas vous
    dire qui c’est.»

    –«Mais ça sera la fille à M. Pupin», disait Françoise qui préférait
    s’en tenir à une explication immédiate, ayant été déjà deux fois
    depuis le matin chez Camus.

    –«La fille à M. Pupin! Oh! je vous crois bien, ma pauvre Françoise!
    Avec cela que je ne l’aurais pas reconnue?»

    –«Mais je ne veux pas dire la grande, madame Octave, je veux dire la
    gamine, celle qui est en pension à Jouy. Il me ressemble de l’avoir
    déjà vue ce matin.»

    –«Ah! à moins de ça, disait ma tante. Il faudrait qu’elle soit venue
    pour les fêtes. C’est cela! Il n’y a pas besoin de chercher, elle sera
    venue pour les fêtes. Mais alors nous pourrions bien voir tout à
    l’heure Mme Sazerat venir sonner chez sa sœur pour le déjeuner. Ce
    sera ça! J’ai vu le petit de chez Galopin qui passait avec une tarte!
    Vous verrez que la tarte allait chez Mme Goupil.»

    –«Dès l’instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous
    n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car
    il commence à ne plus être de bonne heure», disait Françoise qui,
    pressé de redescendre s’occuper du déjeuner, n’était pas fâchée de
    laisser à ma tante cette distraction en perspective.

    –«Oh! pas avant midi, répondait ma tante d’un ton résigné, tout en
    jetant sur la pendule un coup d’œil inquiet, mais furtif pour ne pas
    laisser voir qu’elle, qui avait renoncé à tout, trouvait pourtant, à
    apprendre que Mme Goupil avait à déjeuner, un plaisir aussi vif, et
    qui se ferait malheureusement attendre encore un peu plus d’une heure.
    Et encore cela tombera pendant mon déjeuner!» ajouta-t-elle à mi-voix
    pour elle-même. Son déjeuner lui était une distraction suffisante pour
    qu’elle n’en souhaitât pas une autre en même temps. «Vous n’oublierez
    pas au moins de me donner mes œufs à la crème dans une assiette
    plate?» C’étaient les seules qui fussent ornées de sujets, et ma tante
    s’amusait à chaque repas à lire la légende de celle qu’on lui servait
    ce jour-là. Elle mettait ses lunettes, déchiffrait: Alibaba et
    quarante voleurs, Aladin ou la Lampe merveilleuse, et disait en
    souriant: Très bien, très bien.

    –«Je serais bien allée chez Camus…» disait Françoise en voyant que
    ma tante ne l’y enverrait plus.

    –«Mais non, ce n’est plus la peine, c’est sûrement Mlle Pupin. Ma
    pauvre Françoise, je regrette de vous avoir fait monter pour rien.»

    Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait
    sonné Françoise, car, à Combray, une personne «qu’on ne connaissait
    point» était un être aussi peu croyable qu’un dieu de la mythologie,
    et de fait on ne se souvenait pas que, chaque fois que s’était
    produite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces
    apparitions stupéfiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas
    fini par réduire le personnage fabuleux aux proportions d’une
    «personne qu’on connaissait», soit personnellement, soit
    abstraitement, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de
    parenté avec des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui
    rentrait du service, la nièce de l’abbé Perdreau qui sortait de
    couvent, le frère du curé, percepteur à Châteaudun qui venait de
    prendre sa retraite ou qui était venu passer les fêtes. On avait eu en
    les apercevant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens
    qu’on ne connaissait point simplement parce qu’on ne les avait pas
    reconnus ou identifiés tout de suite. Et pourtant, longtemps à
    l’avance, Mme Sauton et le curé avaient prévenu qu’ils attendaient
    leurs «voyageurs». Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter
    notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que
    nous avions rencontré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père
    ne connaissait pas: «Un homme que grand-père ne connaissait point,
    s’écriait elle. Ah! je te crois bien!» Néanmoins un peu émue de cette
    nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand-père était
    mandé. «Qui donc est-ce que vous avez rencontré près du Pont-Vieux,
    mon oncle? un homme que vous ne connaissiez point?»–«Mais si,
    répondait mon grand-père, c’était Prosper le frère du jardinier de Mme
    Bouillebœuf.»–«Ah! bien», disait ma tante, tranquillisée et un peu
    rouge; haussant les épaules avec un sourire ironique, elle ajoutait:
    «Aussi il me disait que vous aviez rencontré un homme que vous ne
    connaissiez point!» Et on me recommandait d’être plus circonspect une
    autre fois et de ne plus agiter ainsi ma tante par des paroles
    irréfléchies. On connaissait tellement bien tout le monde, à Combray,
    bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un chien
    «qu’elle ne connaissait point», elle ne cessait d’y penser et de
    consacrer à ce fait incompréhensible ses talents d’induction et ses
    heures de liberté.

    –«Ce sera le chien de Mme Sazerat», disait Françoise, sans grande
    conviction, mais dans un but d’apaisement et pour que ma tante ne se
    «fende pas la tête.»

    –«Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat!» répondait
    ma tante dont l’esprit critique n’admettait pas si facilement un fait.

    –«Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporté de Lisieux.»

    –«Ah! à moins de ça.»

    –«Il paraît que c’est une bête bien affable», ajoutait Françoise qui
    tenait le renseignement de Théodore, «spirituelle comme une personne,
    toujours de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de
    gracieux. C’est rare qu’une bête qui n’a que cet âge-là soit déjà si
    galante. Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas
    le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est
    seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges.»

    –«Comment, Françoise, encore des asperges! mais c’est une vraie
    maladie d’asperges que vous avez cette année, vous allez en fatiguer
    nos Parisiens!»

    –«Mais non, madame Octave, ils aiment bien ça. Ils rentreront de
    l’église avec de l’appétit et vous verrez qu’ils ne les mangeront pas
    avec le dos de la cuiller.»

    –«Mais à l’église, ils doivent y être déjà; vous ferez bien de ne pas
    perdre de temps. Allez surveiller votre déjeuner.»

    Pendant que ma tante devisait ainsi avec Françoise, j’accompagnais mes
    parents à la messe. Que je l’aimais, que je la revois bien, notre
    Église! Son vieux porche par lequel nous entrions, noir, grêlé comme
    une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même
    que le bénitier où il nous conduisait) comme si le doux effleurement
    des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides
    prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir
    une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons
    comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle
    elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la
    noble poussière des abbés de Combray, enterrés là, faisait au chœur
    comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière
    inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler
    comme du miel hors des limites de leur propre équarrissure qu’ici
    elles avaient dépassées d’un flot blond, entraînant à la dérive une
    majuscule gothique en fleurs, noyant les violettes blanches du marbre;
    et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées,
    contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un
    caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés,
    rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été
    démesurément distendues. Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que
    les jours où le soleil se montrait peu, de sorte que fît-il gris
    dehors, on était sûr qu’il ferait beau dans l’église; l’un était
    rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi
    de jeu de cartes, qui vivait là-haut, sous un dais architectural,
    entre ciel et terre; (et dans le reflet oblique et bleu duquel,
    parfois les jours de semaine, à midi, quand il n’y a pas d’office,–à
    l’un de ces rares moments où l’église aérée, vacante, plus humaine,
    luxueuse, avec du soleil sur son riche mobilier, avait l’air presque
    habitable comme le hall de pierre sculptée et de verre peint, d’un
    hôtel de style moyen âge,–on voyait s’agenouiller un instant Mme
    Sazerat, posant sur le prie-Dieu voisin un paquet tout ficelé de
    petits fours qu’elle venait de prendre chez le pâtissier d’en face et
    qu’elle allait rapporter pour le déjeuner); dans un autre une montagne
    de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait
    avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble
    grésil comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais
    des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui
    empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient
    plutôt posés là momentanément par une lueur du dehors prête à
    s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre); et
    tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée
    étinceler de la poussière des siècles et monter brillante et usée
    jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Il y en
    avait un qui était un haut compartiment divisé en une centaine de
    petits vitraux rectangulaires où dominait le bleu, comme un grand jeu
    de cartes pareil à ceux qui devaient distraire le roi Charles VI; mais
    soit qu’un rayon eût brillé, soit que mon regard en bougeant eût
    promené à travers la verrière tour à tour éteinte et rallumée, un
    mouvant et précieux incendie, l’instant d’après elle avait pris
    l’éclat changeant d’une traîne de paon, puis elle tremblait et
    ondulait en une pluie flamboyante et fantastique qui dégouttait du
    haut de la voûte sombre et rocheuse, le long des parois humides, comme
    si c’était dans la nef de quelque grotte irisée de sinueux stalactites
    que je suivais mes parents, qui portaient leur paroissien; un instant
    après les petits vitraux en losange avaient pris la transparence
    profonde, l’infrangible dureté de saphirs qui eussent été juxtaposés
    sur quelque immense pectoral, mais derrière lesquels on sentait, plus
    aimé que toutes ces richesses, un sourire momentané de soleil; il
    était aussi reconnaissable dans le flot bleu et doux dont il baignait
    les pierreries que sur le pavé de la place ou la paille du marché; et,
    même à nos premiers dimanches quand nous étions arrivés avant Pâques,
    il me consolait que la terre fût encore nue et noire, en faisant
    épanouir, comme en un printemps historique et qui datait des
    successeurs de saint Louis, ce tapis éblouissant et doré de myosotis
    en verre.

    Deux tapisseries de haute lice représentaient le couronnement d’Esther
    (le tradition voulait qu’on eût donné à Assuérus les traits d’un roi
    de France et à Esther ceux d’une dame de Guermantes dont il était
    amoureux) auxquelles leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une
    expression, un relief, un éclairage: un peu de rose flottait aux
    lèvres d’Esther au delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe
    s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une
    sorte de consistance et s’enlevait vivement sur l’atmosphère refoulée;
    et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du
    panneau de soie et de laine, mais ayant «passé» dans le haut, faisait
    se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes
    branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque
    et oblique illumination d’un soleil invisible. Tout cela et plus
    encore les objets précieux venus à l’église de personnages qui étaient
    pour moi presque des personnages de légende (la croix d’or travaillée
    disait-on par saint Éloi et donnée par Dagobert, le tombeau des fils
    de Louis le Germanique, en porphyre et en cuivre émaillé) à cause de
    quoi je m’avançais dans l’église, quand nous gagnions nos chaises,
    comme dans une vallée visitée des fées, où le paysan s’émerveille de
    voir dans un rocher, dans un arbre, dans une mare, la trace palpable
    de leur passage surnaturel, tout cela faisait d’elle pour moi quelque
    chose d’entièrement différent du reste de la ville: un édifice
    occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions–la
    quatrième étant celle du Temps,–déployant à travers les siècles son
    vaisseau qui, de travée en travée, de chapelle en chapelle, semblait
    vaincre et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des
    époques successives d’où il sortait victorieux; dérobant le rude et
    farouche XIe siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il
    n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de
    grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du
    porche l’escalier du clocher, et, même là, dissimulé par les
    gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui
    comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se placent
    en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu; élevant
    dans le ciel au-dessus de la Place, sa tour qui avait contemplé saint
    Louis et semblait le voir encore; et s’enfonçant avec sa crypte dans
    une nuit mérovingienne où, nous guidant à tâtons sous la voûte obscure
    et puissamment nervurée comme la membrane d’une immense chauve-souris
    de pierre, Théodore et sa sœur nous éclairaient d’une bougie le
    tombeau de la petite fille de Sigebert, sur lequel une profonde
    valve,–comme la trace d’un fossile,–avait été creusée, disait-on, «par
    une lampe de cristal qui, le soir du meurtre de la princesse franque,
    s’était détachée d’elle-même des chaînes d’or où elle était suspendue
    à la place de l’actuelle abside, et, sans que le cristal se brisât,
    sans que la flamme s’éteignît, s’était enfoncée dans la pierre et
    l’avait fait mollement céder sous elle.»

    L’abside de l’église de Combray, peut-on vraiment en parler? Elle
    était si grossière, si dénuée de beauté artistique et même d’élan
    religieux. Du dehors, comme le croisement des rues sur lequel elle
    donnait était en contre-bas, sa grossière muraille s’exhaussait d’un
    soubassement en moellons nullement polis, hérissés de cailloux, et qui
    n’avait rien de particulièrement ecclésiastique, les verrières
    semblaient percées à une hauteur excessive, et le tout avait plus
    l’air d’un mur de prison que d’église. Et certes, plus tard, quand je
    me rappelais toutes les glorieuses absides que j’ai vues, il ne me
    serait jamais venu à la pensée de rapprocher d’elles l’abside de
    Combray. Seulement, un jour, au détour d’une petite rue provinciale,
    j’aperçus, en face du croisement de trois ruelles, une muraille fruste
    et surélevée, avec des verrières percées en haut et offrant le même
    aspect asymétrique que l’abside de Combray. Alors je ne me suis pas
    demandé comme à Chartres ou à Reims avec quelle puissance y était
    exprimé le sentiment religieux, mais je me suis involontairement
    écrié: «L’Église!»

    L’église! Familière; mitoyenne, rue Saint-Hilaire, où était sa porte
    nord, de ses deux voisines, la pharmacie de M. Rapin et la maison de
    Mme Loiseau, qu’elle touchait sans aucune séparation; simple citoyenne
    de Combray qui aurait pu avoir son numéro dans la rue si les rues de
    Combray avaient eu des numéros, et où il semble que le facteur aurait
    dû s’arrêter le matin quand il faisait sa distribution, avant d’entrer
    chez Mme Loiseau et en sortant de chez M. Rapin, il y avait pourtant
    entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon
    esprit n’a jamais pu arriver à franchir. Mme Loiseau avait beau avoir
    à sa fenêtre des fuchsias, qui prenaient la mauvaise habitude de
    laisser leurs branches courir toujours partout tête baissée, et dont
    les fleurs n’avaient rien de plus pressé, quand elles étaient assez
    grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et
    congestionnées contre la sombre façade de l’église, les fuchsias ne
    devenaient pas sacrés pour cela pour moi; entre les fleurs et la
    pierre noircie sur laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne
    percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.

    On reconnaissait le clocher de Saint-Hilaire de bien loin, inscrivant
    sa figure inoubliable à l’horizon où Combray n’apparaissait pas
    encore; quand du train qui, la semaine de Pâques, nous amenait de
    Paris, mon père l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les
    sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il
    nous disait: «Allons, prenez les couvertures, on est arrivé.» Et dans
    une des plus grandes promenades que nous faisions de Combray, il y
    avait un endroit où la route resserrée débouchait tout à coup sur un
    immense plateau fermé à l’horizon par des forêts déchiquetées que
    dépassait seul la fine pointe du clocher de Saint-Hilaire, mais si
    mince, si rose, qu’elle semblait seulement rayée sur le ciel par un
    ongle qui aurait voulu donner à se paysage, à ce tableau rien que de
    nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine.
    Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la
    tour carrée et à demi détruite qui, moins haute, subsistait à côté de
    lui, on était frappé surtout de ton rougeâtre et sombre des pierres;
    et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus
    du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la
    couleur de la vigne vierge.

    Souvent sur la place, quand nous rentrions, ma grand’mère me faisait
    arrêter pour le regarder. Des fenêtres de sa tour, placées deux par
    deux les unes au-dessus des autres, avec cette juste et originale
    proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la
    dignité qu’aux visages humains, il lâchait, laissait tomber à
    intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment,
    tournoyaient en criant, comme si les vieilles pierres qui les
    laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout d’un coup
    inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait
    frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours
    violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber
    dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et
    là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte,
    sur la pointe d’un clocheton, comme une mouette arrêtée avec
    l’immobilité d’un pêcheur à la crête d’une vague. Sans trop savoir
    pourquoi, ma grand’mère trouvait au clocher de Saint-Hilaire cette
    absence de vulgarité, de prétention, de mesquinerie, qui lui faisait
    aimer et croire riches d’une influence bienfaisante, la nature, quand
    la main de l’homme ne l’avait pas, comme faisait le jardinier de ma
    grand’tante, rapetissée, et les œuvres de génie. Et sans doute, toute
    partie de l’église qu’on apercevait la distinguait de tout autre
    édifice par une sorte de pensée qui lui était infuse, mais c’était
    dans son clocher qu’elle semblait prendre conscience d’elle-même,
    affirmer une existence individuelle et responsable. C’était lui qui
    parlait pour elle. Je crois surtout que, confusément, ma grand’mère
    trouvait au clocher de Combray ce qui pour elle avait le plus de prix
    au monde, l’air naturel et l’air distingué. Ignorante en architecture,
    elle disait: «Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est
    peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me
    plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano, il ne jouerait pas sec.»
    Et en le regardant, en suivant des yeux la douce tension,
    l’inclinaison fervente de ses pentes de pierre qui se rapprochaient en
    s’élevant comme des mains jointes qui prient, elle s’unissait si bien
    à l’effusion de la flèche, que son regard semblait s’élancer avec
    elle; et en même temps elle souriait amicalement aux vieilles pierres
    usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir
    du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par
    la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut,
    lointaines, comme un chant repris «en voix de tête» une octave
    au-dessus.

    C’était le clocher de Saint-Hilaire qui donnait à toutes les
    occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la
    ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma
    chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte
    d’ardoises; mais quand, le dimanche, je les voyais, par une chaude
    matinée d’été, flamboyer comme un soleil noir, je me disais:
    «Mon-Dieu! neuf heures! il faut se préparer pour aller à la
    grand’messe si je veux avoir le temps d’aller embrasser tante Léonie
    avant», et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la
    place, la chaleur et la poussière du marché, l’ombre que faisait le
    store du magasin où maman entrerait peut-être avant la messe dans une
    odeur de toile écrue, faire emplette de quelque mouchoir que lui
    ferait montrer, en cambrant la taille, le patron qui, tout en se
    préparant à fermer, venait d’aller dans l’arrière-boutique passer sa
    veste du dimanche et se savonner les mains qu’il avait l’habitude,
    toutes les cinq minutes, même dans les circonstances les plus
    mélancoliques, de frotter l’une contre l’autre d’un air d’entreprise,
    de partie fine et de réussite.

    Quand après la messe, on entrait dire à Théodore d’apporter une
    brioche plus grosse que d’habitude parce que nos cousins avaient
    profité du beau temps pour venir de Thiberzy déjeuner avec nous, on
    avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus
    grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de
    soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand
    je rentrais de promenade et pensais au moment où il faudrait tout à
    l’heure dire bonsoir à ma mère et ne plus la voir, il était au
    contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air
    d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel
    pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour
    lui faire sa place et refluait sur ses bords; et les cris des oiseaux
    qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer
    encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.

    Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on
    ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi
    ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il
    apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres
    qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des
    vignettes de clochers dépassant les toits, qui ont un autre caractère
    d’art que celles que composaient les tristes rues de Combray. Je
    n’oublierai jamais, dans une curieuse ville de Normandie voisine de
    Balbec, deux charmants hôtels du XVIIIe siècle, qui me sont à beaucoup
    d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du
    beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche
    gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de
    terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si
    différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit
    bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis,
    entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et
    crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.
    Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je
    sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un
    troisième plan fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche
    violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles
    «épreuves» qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres,
    laquelle n’est autre que le dôme Saint-Augustin et qui donne à cette
    vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais
    comme dans aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma
    mémoire ait pu les exécuter elle ne put mettre ce que j’avais perdu
    depuis longtemps, le sentiment qui nous fait non pas considérer une
    chose comme un spectacle, mais y croire comme en un être sans
    équivalent, aucune d’elles ne tient sous sa dépendance toute une
    partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects du
    clocher de Combray dans les rues qui sont derrière l’église. Qu’on le
    vît à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à
    quelques maisons de soi, à gauche, surélevant brusquement d’une cime
    isolée la ligne de faîte des toits; que si, au contraire, on voulait
    entrer demander des nouvelles de Mme Sazerat, on suivît des yeux cette
    ligne redevenue basse après la descente de son autre versant en
    sachant qu’il faudrait tourner à la deuxième rue après le clocher;
    soit qu’encore, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vît
    obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles
    comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution; ou que,
    des bords de la Vivonne, l’abside musculeusement ramassée et remontée
    par la perspective semblât jaillir de l’effort que le clocher faisait
    pour lancer sa flèche au cœur du ciel: c’était toujours à lui qu’il
    fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons
    d’un pinacle inattendu, levé avant moi comme le doigt de Dieu dont le
    corps eût été caché dans la foule des humains sans que je le
    confondisse pour cela avec elle. Et aujourd’hui encore si, dans une
    grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais
    mal, un passant qui m’a «mis dans mon chemin» me montre au loin, comme
    un point de repère, tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent
    levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je
    dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver
    quelque trait de ressemblance avec la figure chère et disparue, le
    passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut,
    à son étonnement, m’apercevoir qui, oublieux de la promenade
    entreprise ou de la course obligée, reste là, devant le clocher,
    pendant des heures, immobile, essayant de me souvenir, sentant au fond
    de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se
    rebâtissent; et sans doute alors, et plus anxieusement que tout à
    l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon
    chemin, je tourne une rue…mais…c’est dans mon cœur…

    En rentrant de la messe, nous rencontrions souvent M. Legrandin qui,
    retenu à Paris par sa profession d’ingénieur, ne pouvait, en dehors
    des grandes vacances, venir à sa propriété de Combray que du samedi
    soir au lundi matin. C’était un de ces hommes qui, en dehors d’une
    carrière scientifique où ils ont d’ailleurs brillamment réussi,
    possèdent une culture toute différente, littéraire, artistique, que
    leur spécialisation professionnelle n’utilise pas et dont profite leur
    conversation. Plus lettrés que bien des littérateurs (nous ne savions
    pas à cette époque que M. Legrandin eût une certaine réputation comme
    écrivain et nous fûmes très étonnés de voir qu’un musicien célèbre
    avait composé une mélodie sur des vers de lui), doués de plus de
    «facilité» que bien des peintres, ils s’imaginent que la vie qu’ils
    mènent n’est pas celle qui leur aurait convenu et apportent à leurs
    occupations positives soit une insouciance mêlée de fantaisie, soit
    une application soutenue et hautaine, méprisante, amère et
    consciencieuse. Grand, avec une belle tournure, un visage pensif et
    fin aux longues moustaches blondes, au regard bleu et désenchanté,
    d’une politesse raffinée, causeur comme nous n’en avions jamais
    entendu, il était aux yeux de ma famille qui le citait toujours en
    exemple, le type de l’homme d’élite, prenant la vie de la façon la
    plus noble et la plus délicate. Ma grand’mère lui reprochait seulement
    de parler un peu trop bien, un peu trop comme un livre, de ne pas
    avoir dans son langage le naturel qu’il y avait dans ses cravates
    lavallière toujours flottantes, dans son veston droit presque
    d’écolier. Elle s’étonnait aussi des tirades enflammées qu’il entamait
    souvent contre l’aristocratie, la vie mondaine, le snobisme,
    «certainement le péché auquel pense saint Paul quand il parle du péché
    pour lequel il n’y a pas de rémission.»

    L’ambition mondaine était un sentiment que ma grand’mère était si
    incapable de ressentir et presque de comprendre qu’il lui paraissait
    bien inutile de mettre tant d’ardeur à la flétrir. De plus elle ne
    trouvait pas de très bon goût que M. Legrandin dont la sœur était
    mariée près de Balbec avec un gentilhomme bas-normand se livrât à des
    attaques aussi violentes encore les nobles, allant jusqu’à reprocher à
    la Révolution de ne les avoir pas tous guillotinés.

    –Salut, amis! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes
    heureux d’habiter beaucoup ici; demain il faudra que je rentre à
    Paris, dans ma niche.

    –«Oh! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et déçu, un peu
    distrait, qui lui était particulier, certes il y a dans ma maison
    toutes les choses inutiles. Il n’y manque que le nécessaire, un grand
    morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de
    ciel au-dessus de votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant
    vers moi. Vous avez une jolie âme, d’une qualité rare, une nature
    d’artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu’il lui faut.»

    Quand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil
    était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables de la
    renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant
    qu’un peintre travaillait dans l’église à copier le vitrail de Gilbert
    le Mauvais. Françoise, envoyée aussitôt chez l’épicier, était revenue
    bredouille par la faute de l’absence de Théodore à qui sa double
    profession de chantre ayant une part de l’entretien de l’église, et de
    garçon épicier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un
    savoir universel.

    –«Ah! soupirait ma tante, je voudrais que ce soit déjà l’heure
    d’Eulalie. Il n’y a vraiment qu’elle qui pourra me dire cela.»

    Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s’était
    «retirée» après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en
    place depuis son enfance et qui avait pris à côté de l’église une
    chambre, d’où elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en
    dehors des offices, dire une petite prière ou donner un coup de main à
    Théodore; le reste du temps elle allait voir des personnes malades
    comme ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui s’était passé à la
    messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d’ajouter quelque casuel à
    la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en
    allant de temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre
    personnalité marquante du monde clérical de Combray. Elle portait
    au-dessus d’une mante de drap noir un petit béguin blanc, presque de
    religieuse, et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues
    et à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. Ses visites
    étaient la grande distraction de ma tante Léonie qui ne recevait plus
    guère personne d’autre, en dehors de M. le Curé. Ma tante avait peu à
    peu évincé tous les autres visiteurs parce qu’ils avaient le tort à
    ses yeux de rentrer tous dans l’une ou l’autre des deux catégories de
    gens qu’elle détestait. Les uns, les pires et dont elle s’était
    débarrassée les premiers, étaient ceux qui lui conseillaient de ne pas
    «s’écouter» et professaient, fût-ce négativement et en ne la
    manifestant que par certains silences de désapprobation ou par
    certains sourires de doute, la doctrine subversive qu’une petite
    promenade au soleil et un bon bifteck saignant (quand elle gardait
    quatorze heures sur l’estomac deux méchantes gorgées d’eau de Vichy!)
    lui feraient plus de bien que son lit et ses médecines. L’autre
    catégorie se composait des personnes qui avaient l’air de croire
    qu’elle était plus gravement malade qu’elle ne pensait, était aussi
    gravement malade qu’elle le disait. Aussi, ceux qu’elle avait laissé
    monter après quelques hésitations et sur les officieuses instances de
    Françoise et qui, au cours de leur visite, avaient montré combien ils
    étaient indignes de la faveur qu’on leur faisait en risquant
    timidement un: «Ne croyez-vous pas que si vous vous secouiez un peu
    par un beau temps», ou qui, au contraire, quand elle leur avait dit:
    «Je suis bien bas, bien bas, c’est la fin, mes pauvres amis», lui
    avaient répondu: «Ah! quand on n’a pas la santé! Mais vous pouvez
    durer encore comme ça», ceux-là, les uns comme les autres, étaient
    sûrs de ne plus jamais être reçus. Et si Françoise s’amusait de l’air
    épouvanté de ma tante quand de son lit elle avait aperçu dans la rue
    du Saint-Esprit une de ces personnes qui avait l’air de venir chez
    elle ou quand elle avait entendu un coup de sonnette, elle riait
    encore bien plus, et comme d’un bon tour, des ruses toujours
    victorieuses de ma tante pour arriver à les faire congédier et de leur
    mine déconfite en s’en retournant sans l’avoir vue, et, au fond
    admirait sa maîtresse qu’elle jugeait supérieure à tous ces gens
    puisqu’elle ne voulait pas les recevoir. En somme, ma tante exigeait
    à la fois qu’on l’approuvât dans son régime, qu’on la plaignît pour
    ses souffrances et qu’on la rassurât sur son avenir.

    C’est à quoi Eulalie excellait. Ma tante pouvait lui dire vingt fois
    en une minute: «C’est la fin, ma pauvre Eulalie», vingt fois Eulalie
    répondait: «Connaissant votre maladie comme vous la connaissez, madame
    Octave, vous irez à cent ans, comme me disait hier encore Mme
    Sazerin.» (Une des plus fermes croyances d’Eulalie et que le nombre
    imposant des démentis apportés par l’expérience n’avait pas suffi à
    entamer, était que Mme Sazerat s’appelait Mme Sazerin.)

    –Je ne demande pas à aller à cent ans, répondait ma tante qui
    préférait ne pas voir assigner à ses jours un terme précis.

    Et comme Eulalie savait avec cela comme personne distraire ma tante
    sans la fatiguer, ses visites qui avaient lieu régulièrement tous les
    dimanches sauf empêchement inopiné, étaient pour ma tante un plaisir
    dont la perspective l’entretenait ces jours-là dans un état agréable
    d’abord, mais bien vite douloureux comme une faim excessive, pour peu
    qu’Eulalie fût en retard. Trop prolongée, cette volupté d’attendre
    Eulalie tournait en supplice, ma tante ne cessait de regarder l’heure,
    bâillait, se sentait des faiblesses. Le coup de sonnette d’Eulalie,
    s’il arrivait tout à la fin de la journée, quand elle ne l’espérait
    plus, la faisait presque se trouver mal. En réalité, le dimanche, elle
    ne pensait qu’à cette visite et sitôt le déjeuner fini, Françoise
    avait hâte que nous quittions la salle à manger pour qu’elle pût
    monter «occuper» ma tante. Mais (surtout à partir du moment où les
    beaux jours s’installaient à Combray) il y avait bien longtemps que
    l’heure altière de midi, descendue de la tour de Saint-Hilaire qu’elle
    armoriait des douze fleurons momentanés de sa couronne sonore avait
    retenti autour de notre table, auprès du pain bénit venu lui aussi
    familièrement en sortant de l’église, quand nous étions encore assis
    devant les assiettes des Mille et une Nuits, appesantis par la chaleur
    et surtout par le repas. Car, au fond permanent d’œufs, de côtelettes,
    de pommes de terre, de confitures, de biscuits, qu’elle ne nous
    annonçait même plus, Françoise ajoutait–selon les travaux des champs
    et des vergers, le fruit de la marée, les hasards du commerce, les
    politesses des voisins et son propre génie, et si bien que notre menu,
    comme ces quatre-feuilles qu’on sculptait au XIIIe siècle au portail
    des cathédrales, reflétait un peu le rythme des saisons et les
    épisodes de la vie–: une barbue parce que la marchande lui en avait
    garanti la fraîcheur, une dinde parce qu’elle en avait vu une belle au
    marché de Roussainville-le-Pin, des cardons à la moelle parce qu’elle
    ne nous en avait pas encore fait de cette manière-là, un gigot rôti
    parce que le grand air creuse et qu’il avait bien le temps de
    descendre d’ici sept heures, des épinards pour changer, des abricots
    parce que c’était encore une rareté, des groseilles parce que dans
    quinze jours il n’y en aurait plus, des framboises que M. Swann avait
    apportées exprès, des cerises, les premières qui vinssent du cerisier
    du jardin après deux ans qu’il n’en donnait plus, du fromage à la
    crème que j’aimais bien autrefois, un gâteau aux amandes parce
    qu’elle l’avait commandé la veille, une brioche parce que c’était
    notre tour de l’offrir. Quand tout cela était fini, composée
    expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui
    était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention
    personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme
    une œuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui
    eût refusé d’en goûter en disant: «J’ai fini, je n’ai plus faim», se
    serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le
    présent qu’un artiste leur fait d’une de ses œuvres, regardent au
    poids et à la matière alors que n’y valent que l’intention et la
    signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné
    de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du
    compositeur.

    Enfin ma mère me disait: «Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte
    dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d’abord prendre
    l’air un instant pour ne pas lier en sortant de table.» J’allais
    m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un
    fond gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le
    relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans
    dossier ombragé d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait
    par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu
    soignée duquel s’élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et
    comme une construction indépendante, l’arrière-cuisine. On apercevait
    son dallage rouge et luisant comme du porphyre. Elle avait moins l’air
    de l’antre de Françoise que d’un petit temple à Vénus. Elle regorgeait
    des offrandes du crémier, du fruitier, de la marchande de légumes,
    venus parfois de hameaux assez lointains pour lui dédier les prémices
    de leurs champs. Et son faîte était toujours couronné du roucoulement
    d’une colombe.

    Autrefois, je ne m’attardais pas dans le bois consacré qui
    l’entourait, car, avant de monter lire, j’entrais dans le petit
    cabinet de repos que mon oncle Adolphe, un frère de mon grand-père,
    ancien militaire qui avait pris sa retraite comme commandant, occupait
    au rez-de-chaussée, et qui, même quand les fenêtres ouvertes
    laissaient entrer la chaleur, sinon les rayons du soleil qui
    atteignaient rarement jusque-là, dégageait inépuisablement cette odeur
    obscure et fraîche, à la fois forestière et ancien régime, qui fait
    rêver longuement les narines, quand on pénètre dans certains pavillons
    de chasse abandonnés. Mais depuis nombre d’années je n’entrais plus
    dans le cabinet de mon oncle Adolphe, ce dernier ne venant plus à
    Combray à cause d’une brouille qui était survenue entre lui et ma
    famille, par ma faute, dans les circonstances suivantes:

    Une ou deux fois par mois, à Paris, on m’envoyait lui faire une
    visite, comme il finissait de déjeuner, en simple vareuse, servi par
    son domestique en veste de travail de coutil rayé violet et blanc. Il
    se plaignait en ronchonnant que je n’étais pas venu depuis longtemps,
    qu’on l’abandonnait; il m’offrait un massepain ou une mandarine, nous
    traversions un salon dans lequel on ne s’arrêtait jamais, où on ne
    faisait jamais de feu, dont les murs étaient ornés de moulures dorées,
    les plafonds peints d’un bleu qui prétendait imiter le ciel et les
    meubles capitonnés en satin comme chez mes grands-parents, mais jaune;
    puis nous passions dans ce qu’il appelait son cabinet de «travail» aux
    murs duquel étaient accrochées de ces gravures représentant sur fond
    noir une déesse charnue et rose conduisant un char, montée sur un
    globe, ou une étoile au front, qu’on aimait sous le second Empire
    parce qu’on leur trouvait un air pompéien, puis qu’on détesta, et
    qu’on recommence à aimer pour une seule et même raison, malgré les
    autres qu’on donne et qui est qu’elles ont l’air second Empire. Et je
    restais avec mon oncle jusqu’à ce que son valet de chambre vînt lui
    demander, de la part du cocher, pour quelle heure celui-ci devait
    atteler. Mon oncle se plongeait alors dans une méditation qu’aurait
    craint de troubler d’un seul mouvement son valet de chambre
    émerveillé, et dont il attendait avec curiosité le résultat, toujours
    identique. Enfin, après une hésitation suprême, mon oncle prononçait
    infailliblement ces mots: «Deux heures et quart», que le valet de
    chambre répétait avec étonnement, mais sans discuter: «Deux heures et
    quart? bien…je vais le dire…»

    A cette époque j’avais l’amour du théâtre, amour platonique, car mes
    parents ne m’avaient encore jamais permis d’y aller, et je me
    représentais d’une façon si peu exacte les plaisirs qu’on y goûtait
    que je n’étais pas éloigné de croire que chaque spectateur regardait
    comme dans un stéréoscope un décor qui n’était que pour lui, quoique
    semblable au millier d’autres que regardait, chacun pour soi, le reste
    des spectateurs.

    Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Moriss pour voir les
    spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé et plus
    heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce
    annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les images
    inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la
    couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur
    lesquelles il se détachait. Si ce n’est une de ces œuvres étranges
    comme le Testament de César Girodot et Œdipe-Roi lesquelles
    s’inscrivaient, non sur l’affiche verte de l’Opéra-Comique, mais sur
    l’affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait
    plus différent de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la
    Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes
    parents m’ayant dit que quand j’irais pour la première fois au théâtre
    j’aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir
    successivement le titre de l’une et le titre de l’autre, puisque
    c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour tâcher de saisir en
    chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer à celui que
    recélait l’autre, j’arrivais à me représenter avec tant de force,
    d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce
    et veloutée, que j’étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma
    préférence, que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter encore
    du riz à l’Impératrice et de la crème au chocolat.

    Toutes mes conversations avec mes camarades portaient sur ces acteurs
    dont l’art, bien qu’il me fût encore inconnu, était la première forme,
    entre toutes celles qu’il revêt, sous laquelle se laissait pressentir
    par moi, l’Art. Entre la manière que l’un ou l’autre avait de débiter,
    de nuancer une tirade, les différences les plus minimes me semblaient
    avoir une importance incalculable. Et, d’après ce que l’on m’avait dit
    d’eux, je les classais par ordre de talent, dans des listes que je me
    récitais toute la journée: et qui avaient fini par durcir dans mon
    cerveau et par le gêner de leur inamovibilité.

    Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les
    classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête
    tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour
    lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le
    plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. Et si, à
    son avis, Febvre ne venait qu’après Thiron, ou Delaunay qu’après
    Coquelin, la soudaine motilité que Coquelin, perdant la rigidité de la
    pierre, contractait dans mon esprit pour y passer au deuxième rang, et
    l’agilité miraculeuse, la féconde animation dont se voyait doué
    Delaunay pour reculer au quatrième, rendait la sensation du
    fleurissement et de la vie à mon cerveau assoupli et fertilisé.

    Mais si les acteurs me préoccupaient ainsi, si la vue de Maubant
    sortant un après-midi du Théâtre-Français m’avait causé le
    saisissement et les souffrances de l’amour, combien le nom d’une
    étoile flamboyant à la porte d’un théâtre, combien, à la glace d’un
    coupé qui passait dans la rue avec ses chevaux fleuris de roses au
    frontail, la vue du visage d’une femme que je pensais être peut-être
    une actrice, laissait en moi un trouble plus prolongé, un effort
    impuissant et douloureux pour me représenter sa vie! Je classais par
    ordre de talent les plus illustres: Sarah Bernhardt, la Berma, Bartet,
    Madeleine Brohan, Jeanne Samary, mais toutes m’intéressaient. Or mon
    oncle en connaissait beaucoup, et aussi des cocottes que je ne
    distinguais pas nettement des actrices. Il les recevait chez lui. Et
    si nous n’allions le voir qu’à certains jours c’est que, les autres
    jours, venaient des femmes avec lesquelles sa famille n’aurait pas pu
    se rencontrer, du moins à son avis à elle, car, pour mon oncle, au
    contraire, sa trop grande facilité à faire à de jolies veuves qui
    n’avaient peut-être jamais été mariées, à des comtesses de nom
    ronflant, qui n’était sans doute qu’un nom de guerre, la politesse de
    les présenter à ma grand’mère ou même à leur donner des bijoux de
    famille, l’avait déjà brouillé plus d’une fois avec mon grand-père.
    Souvent, à un nom d’actrice qui venait dans la conversation,
    j’entendais mon père dire à ma mère, en souriant: «Une amie de ton
    oncle»; et je pensais que le stage que peut-être pendant des années
    des hommes importants faisaient inutilement à la porte de telle femme
    qui ne répondait pas à leurs lettres et les faisait chasser par le
    concierge de son hôtel, mon oncle aurait pu en dispenser un gamin
    comme moi en le présentant chez lui à l’actrice, inapprochable à tant
    d’autres, qui était pour lui une intime amie.

    Aussi,–sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée tombait
    maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs fois et
    m’empêcherait encore de voir mon oncle–un jour, autre que celui qui
    était réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que
    mes parents avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu
    d’aller regarder la colonne d’affiches, pour quoi on me laissait aller
    seul, je courus jusqu’à lui. Je remarquai devant sa porte une voiture
    attelée de deux chevaux qui avaient aux œillères un œillet rouge comme
    avait le cocher à sa boutonnière. De l’escalier j’entendis un rire et
    une voix de femme, et dès que j’eus sonné, un silence, puis le bruit
    de portes qu’on fermait. Le valet de chambre vint ouvrir, et en me
    voyant parut embarrassé, me dit que mon oncle était très occupé, ne
    pourrait sans doute pas me recevoir et tandis qu’il allait pourtant le
    prévenir la même voix que j’avais entendue disait: «Oh, si! laisse-le
    entrer; rien qu’une minute, cela m’amuserait tant. Sur la photographie
    qui est sur ton bureau, il ressemble tant à sa maman, ta nièce, dont
    la photographie est à côté de la sienne, n’est-ce pas? Je voudrais le
    voir rien qu’un instant, ce gosse.»

    J’entendis mon oncle grommeler, se fâcher; finalement le valet de
    chambre me fit entrer.

    Sur la table, il y avait la même assiette de massepains que
    d’habitude; mon oncle avait sa vareuse de tous les jours, mais en face
    de lui, en robe de soie rose avec un grand collier de perles au cou,
    était assise une jeune femme qui achevait de manger une mandarine.
    L’incertitude où j’étais s’il fallait dire madame ou mademoiselle me
    fit rougir et n’osant pas trop tourner les yeux de son côté de peur
    d’avoir à lui parler, j’allai embrasser mon oncle. Elle me regardait
    en souriant, mon oncle lui dit: «Mon neveu», sans lui dire mon nom, ni
    me dire le sien, sans doute parce que, depuis les difficultés qu’il
    avait eues avec mon grand-père, il tâchait autant que possible
    d’éviter tout trait d’union entre sa famille et ce genre de relations.

    –«Comme il ressemble à sa mère,» dit-elle.

    –«Mais vous n’avez jamais vu ma nièce qu’en photographie, dit vivement
    mon oncle d’un ton bourru.»

    –«Je vous demande pardon, mon cher ami, je l’ai croisée dans
    l’escalier l’année dernière quand vous avez été si malade. Il est vrai
    que je ne l’ai vue que le temps d’un éclair et que votre escalier est
    bien noir, mais cela m’a suffi pour l’admirer. Ce petit jeune homme a
    ses beaux yeux et aussi ça, dit-elle, en traçant avec son doigt une
    ligne sur le bas de son front. Est-ce que madame votre nièce porte le
    même nom que vous, ami? demanda-t-elle à mon oncle.»

    –«Il ressemble surtout à son père, grogna mon oncle qui ne se souciait
    pas plus de faire des présentations à distance en disant le nom de
    maman que d’en faire de près. C’est tout à fait son père et aussi ma
    pauvre mère.»

    –«Je ne connais pas son père, dit la dame en rose avec une légère
    inclinaison de la tête, et je n’ai jamais connu votre pauvre mère, mon
    ami. Vous vous souvenez, c’est peu après votre grand chagrin que nous
    nous sommes connus.»

    J’éprouvais une petite déception, car cette jeune dame ne différait
    pas des autres jolies femmes que j’avais vues quelquefois dans ma
    famille notamment de la fille d’un de nos cousins chez lequel j’allais
    tous les ans le premier janvier. Mieux habillée seulement, l’amie de
    mon oncle avait le même regard vif et bon, elle avait l’air aussi
    franc et aimant. Je ne lui trouvais rien de l’aspect théâtral que
    j’admirais dans les photographies d’actrices, ni de l’expression
    diabolique qui eût été en rapport avec la vie qu’elle devait mener.
    J’avais peine à croire que ce fût une cocotte et surtout je n’aurais
    pas cru que ce fût une cocotte chic si je n’avais pas vu la voiture à
    deux chevaux, la robe rose, le collier de perles, si je n’avais pas su
    que mon oncle n’en connaissait que de la plus haute volée. Mais je me
    demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son
    hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour
    une personne qui avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant
    en pensant à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait
    peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une
    apparence spéciale,–d’être ainsi invisible comme le secret de quelque
    roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents
    bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir en beauté
    et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété celle que ses jeux de
    physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d’autres que je
    connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer comme une jeune
    fille de bonne famille, qui n’était plus d’aucune famille.

    On était passé dans le «cabinet de travail», et mon oncle, d’un air un
    peu gêné par ma présence, lui offrit des cigarettes.

    –«Non, dit-elle, cher, vous savez que je suis habituée à celles que le
    grand-duc m’envoie. Je lui ai dit que vous en étiez jaloux.» Et elle
    tira d’un étui des cigarettes couvertes d’inscriptions étrangères et
    dorées. «Mais si, reprit-elle tout d’un coup, je dois avoir rencontré
    chez vous le père de ce jeune homme. N’est-ce pas votre neveu? Comment
    ai-je pu l’oublier? Il a été tellement bon, tellement exquis pour moi,
    dit-elle d’un air modeste et sensible.» Mais en pensant à ce qu’avait
    pu être l’accueil rude qu’elle disait avoir trouvé exquis, de mon
    père, moi qui connaissais sa réserve et sa froideur, j’étais gêné,
    comme par une indélicatesse qu’il aurait commise, de cette inégalité
    entre la reconnaissance excessive qui lui était accordée et son
    amabilité insuffisante. Il m’a semblé plus tard que c’était un des
    côtés touchants du rôle de ces femmes oisives et studieuses qu’elles
    consacrent leur générosité, leur talent, un rêve disponible de beauté
    sentimentale–car, comme les artistes, elles ne le réalisent pas, ne le
    font pas entrer dans les cadres de l’existence commune,–et un or qui
    leur coûte peu, à enrichir d’un sertissage précieux et fin la vie
    fruste et mal dégrossie des hommes. Comme celle-ci, dans le fumoir où
    mon oncle était en vareuse pour la recevoir, répandait son corps si
    doux, sa robe de soie rose, ses perles, l’élégance qui émane de
    l’amitié d’un grand-duc, de même elle avait pris quelque propos
    insignifiant de mon père, elle l’avait travaillé avec délicatesse, lui
    avait donné un tour, une appellation précieuse et y enchâssant un de
    ses regards d’une si belle eau, nuancé d’humilité et de gratitude,
    elle le rendait changé en un bijou artiste, en quelque chose de «tout
    à fait exquis».

    –«Allons, voyons, il est l’heure que tu t’en ailles», me dit mon
    oncle.

    Je me levai, j’avais une envie irrésistible de baiser la main de la
    dame en rose, mais il me semblait que c’eût été quelque chose
    d’audacieux comme un enlèvement. Mon cœur battait tandis que je me
    disais: «Faut-il le faire, faut-il ne pas le faire», puis je cessai de
    me demander ce qu’il fallait faire pour pouvoir faire quelque chose.
    Et d’un geste aveugle et insensé, dépouillé de toutes les raisons que
    je trouvais il y avait un moment en sa faveur, je portai à mes lèvres
    la main qu’elle me tendait.

    –«Comme il est gentil! il est déjà galant, il a un petit œil pour les
    femmes: il tient de son oncle. Ce sera un parfait gentleman»,
    ajouta-t-elle en serrant les dents pour donner à la phrase un accent
    légèrement britannique. «Est-ce qu’il ne pourrait pas venir une fois
    prendre a cup of tea, comme disent nos voisins les Anglais; il
    n’aurait qu’à m’envoyer un «bleu» le matin.

    Je ne savais pas ce que c’était qu’un «bleu». Je ne comprenais pas la
    moitié des mots que disait la dame, mais la crainte que n’y fut cachée
    quelque question à laquelle il eût été impoli de ne pas répondre,
    m’empêchait de cesser de les écouter avec attention, et j’en éprouvais
    une grande fatigue.

    –«Mais non, c’est impossible, dit mon oncle, en haussant les épaules,
    il est très tenu, il travaille beaucoup. Il a tous les prix à son
    cours, ajouta-t-il, à voix basse pour que je n’entende pas ce mensonge
    et que je n’y contredise pas. Qui sait, ce sera peut-être un petit
    Victor Hugo, une espèce de Vaulabelle, vous savez.»

    –«J’adore les artistes, répondit la dame en rose, il n’y a qu’eux qui
    comprennent les femmes… Qu’eux et les êtres d’élite comme vous.
    Excusez mon ignorance, ami. Qui est Vaulabelle? Est-ce les volumes
    dorés qu’il y a dans la petite bibliothèque vitrée de votre boudoir?
    Vous savez que vous m’avez promis de me les prêter, j’en aurai grand
    soin.»

    Mon oncle qui détestait prêter ses livres ne répondit rien et me
    conduisit jusqu’à l’antichambre. Éperdu d’amour pour la dame en rose,
    je couvris de baisers fous les joues pleines de tabac de mon vieil
    oncle, et tandis qu’avec assez d’embarras il me laissait entendre sans
    oser me le dire ouvertement qu’il aimerait autant que je ne parlasse
    pas de cette visite à mes parents, je lui disais, les larmes aux yeux,
    que le souvenir de sa bonté était en moi si fort que je trouverais
    bien un jour le moyen de lui témoigner ma reconnaissance. Il était si
    fort en effet que deux heures plus tard, après quelques phrases
    mystérieuses et qui ne me parurent pas donner à mes parents une idée
    assez nette de la nouvelle importance dont j’étais doué, je trouvai
    plus explicite de leur raconter dans les moindres détails la visite
    que je venais de faire. Je ne croyais pas ainsi causer d’ennuis à mon
    oncle. Comment l’aurais-je cru, puisque je ne le désirais pas. Et je
    ne pouvais supposer que mes parents trouveraient du mal dans une
    visite où je n’en trouvais pas. N’arrive-t-il pas tous les jours qu’un
    ami nous demande de ne pas manquer de l’excuser auprès d’une femme à
    qui il a été empêché d’écrire, et que nous négligions de le faire
    jugeant que cette personne ne peut pas attacher d’importance à un
    silence qui n’en a pas pour nous? Je m’imaginais, comme tout le monde,
    que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans
    pouvoir de réaction spécifique sur ce qu’on y introduisait; et je ne
    doutais pas qu’en déposant dans celui de mes parents la nouvelle de la
    connaissance que mon oncle m’avait fait faire, je ne leur transmisse
    en même temps comme je le souhaitais, le jugement bienveillant que je
    portais sur cette présentation. Mes parents malheureusement s’en
    remirent à des principes entièrement différents de ceux que je leur
    suggérais d’adopter, quand ils voulurent apprécier l’action de mon
    oncle. Mon père et mon grand-père eurent avec lui des explications
    violentes; j’en fus indirectement informé. Quelques jours après,
    croisant dehors mon oncle qui passait en voiture découverte, je
    ressentis la douleur, la reconnaissance, le remords que j’aurais voulu
    lui exprimer. A côté de leur immensité, je trouvai qu’un coup de
    chapeau serait mesquin et pourrait faire supposer à mon oncle que je
    ne me croyais pas tenu envers lui à plus qu’à une banale politesse. Je
    résolus de m’abstenir de ce geste insuffisant et je détournai la tête.
    Mon oncle pensa que je suivais en cela les ordres de mes parents, il
    ne le leur pardonna pas, et il est mort bien des années après sans
    qu’aucun de nous l’ait jamais revu.

    Aussi je n’entrais plus dans le cabinet de repos maintenant fermé, de
    mon oncle Adolphe, et après m’être attardé aux abords de
    l’arrière-cuisine, quand Françoise, apparaissant sur le parvis, me
    disait: «Je vais laisser ma fille de cuisine servir le café et monter
    l’eau chaude, il faut que je me sauve chez Mme Octave», je me décidais
    à rentrer et montais directement lire chez moi. La fille de cuisine
    était une personne morale, une institution permanente à qui des
    attributions invariables assuraient une sorte de continuité et
    d’identité, à travers la succession des formes passagères en
    lesquelles elle s’incarnait: car nous n’eûmes jamais la même deux ans
    de suite. L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de
    cuisine habituellement chargée de les «plumer» était une pauvre
    créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand
    nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui
    laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à
    porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour
    plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraus la forme
    magnifique. Ceux-ci rappelaient les houppelandes qui revêtent
    certaines des figures symboliques de Giotto dont M. Swann m’avait
    donné des photographies. C’est lui-même qui nous l’avait fait
    remarquer et quand il nous demandait des nouvelles de la fille de
    cuisine, il nous disait: «Comment va la Charité de Giotto?» D’ailleurs
    elle-même, la pauvre fille, engraissée par sa grossesse, jusqu’à la
    figure, jusqu’aux joues qui tombaient droites et carrées, ressemblait
    en effet assez à ces vierges, fortes et hommasses, matrones plutôt,
    dans lesquelles les vertus sont personnifiées à l’Arena. Et je me
    rends compte maintenant que ces Vertus et ces Vices de Padoue lui
    ressemblaient encore d’une autre manière. De même que l’image de cette
    fille était accrue par le symbole ajouté qu’elle portait devant son
    ventre, sans avoir l’air d’en comprendre le sens, sans que rien dans
    son visage en traduisît la beauté et l’esprit, comme un simple et
    pesant fardeau, de même c’est sans paraître s’en douter que la
    puissante ménagère qui est représentée à l’Arena au-dessous du nom
    «Caritas» et dont la reproduction était accrochée au mur de ma salle
    d’études, à Combray, incarne cette vertu, c’est sans qu’aucune pensée
    de charité semble avoir jamais pu être exprimée par son visage
    énergique et vulgaire. Par une belle invention du peintre elle foule
    aux pieds les trésors de la terre, mais absolument comme si elle
    piétinait des raisins pour en extraire le jus ou plutôt comme elle
    aurait monté sur des sacs pour se hausser; et elle tend à Dieu son
    cœur enflammé, disons mieux, elle le lui «passe», comme une cuisinière
    passe un tire-bouchon par le soupirail de son sous-sol à quelqu’un qui
    le lui demande à la fenêtre du rez-de-chaussée. L’Envie, elle, aurait
    eu davantage une certaine expression d’envie. Mais dans cette
    fresque-là encore, le symbole tient tant de place et est représenté
    comme si réel, le serpent qui siffle aux lèvres de l’Envie est si
    gros, il lui remplit si complètement sa bouche grande ouverte, que les
    muscles de sa figure sont distendus pour pouvoir le contenir, comme
    ceux d’un enfant qui gonfle un ballon avec son souffle, et que
    l’attention de l’Envie–et la nôtre du même coup–tout entière
    concentrée sur l’action de ses lèvres, n’a guère de temps à donner à
    d’envieuses pensées.

    Malgré toute l’admiration que M. Swann professait pour ces figures de
    Giotto, je n’eus longtemps aucun plaisir à considérer dans notre salle
    d’études, où on avait accroché les copies qu’il m’en avait rapportées,
    cette Charité sans charité, cette Envie qui avait l’air d’une planche
    illustrant seulement dans un livre de médecine la compression de la
    glotte ou de la luette par une tumeur de la langue ou par
    l’introduction de l’instrument de l’opérateur, une Justice, dont le
    visage grisâtre et mesquinement régulier était celui-là même qui, à
    Combray, caractérisait certaines jolies bourgeoises pieuses et sèches
    que je voyais à la messe et dont plusieurs étaient enrôlées d’avance
    dans les milices de réserve de l’Injustice. Mais plus tard j’ai
    compris que l’étrangeté saisissante, la beauté spéciale de ces
    fresques tenait à la grande place que le symbole y occupait, et que le
    fait qu’il fût représenté non comme un symbole puisque la pensée
    symbolisée n’était pas exprimée, mais comme réel, comme effectivement
    subi ou matériellement manié, donnait à la signification de l’œuvre
    quelque chose de plus littéral et de plus précis, à son enseignement
    quelque chose de plus concret et de plus frappant. Chez la pauvre
    fille de cuisine, elle aussi, l’attention n’était-elle pas sans cesse
    ramenée à son ventre par le poids qui le tirait; et de même encore,
    bien souvent la pensée des agonisants est tournée vers le côté
    effectif, douloureux, obscur, viscéral, vers cet envers de la mort qui
    est précisément le côté qu’elle leur présente, qu’elle leur fait
    rudement sentir et qui ressemble beaucoup plus à un fardeau qui les
    écrase, à une difficulté de respirer, à un besoin de boire, qu’à ce
    que nous appelons l’idée de la mort.

    Il fallait que ces Vertus et ces Vices de Padoue eussent en eux bien
    de la réalité puisqu’ils m’apparaissaient comme aussi vivants que la
    servante enceinte, et qu’elle-même ne me semblait pas beaucoup moins
    allégorique. Et peut-être cette non-participation (du moins apparente)
    de l’âme d’un être à la vertu qui agit par lui, a aussi en dehors de
    sa valeur esthétique une réalité sinon psychologique, au moins, comme
    on dit, physiognomonique. Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de
    rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des
    incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient
    généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de
    chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun
    attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la
    heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et
    sublime de la vraie bonté.

    Pendant que la fille de cuisine,–faisant briller involontairement la
    supériorité de Françoise, comme l’Erreur, par le contraste, rend plus
    éclatant le triomphe de la Vérité–servait du café qui, selon maman
    n’était que de l’eau chaude, et montait ensuite dans nos chambres de
    l’eau chaude qui était à peine tiède, je m’étais étendu sur mon lit,
    un livre à la main, dans ma chambre qui protégeait en tremblant sa
    fraîcheur transparente et fragile contre le soleil de l’après-midi
    derrière ses volets presque clos où un reflet de jour avait pourtant
    trouvé moyen de faire passer ses ailes jaunes, et restait immobile
    entre le bois et le vitrage, dans un coin, comme un papillon posé. Il
    faisait à peine assez clair pour lire, et la sensation de la splendeur
    de la lumière ne m’était donnée que par les coups frappés dans la rue
    de la Cure par Camus (averti par Françoise que ma tante ne «reposait
    pas» et qu’on pouvait faire du bruit) contre des caisses
    poussiéreuses, mais qui, retentissant dans l’atmosphère sonore,
    spéciale aux temps chauds, semblaient faire voler au loin des astres
    écarlates; et aussi par les mouches qui exécutaient devant moi, dans
    leur petit concert, comme la musique de chambre de l’été: elle ne
    l’évoque pas à la façon d’un air de musique humaine, qui, entendu par
    hasard à la belle saison, vous la rappelle ensuite; elle est unie à
    l’été par un lien plus nécessaire: née des beaux jours, ne renaissant
    qu’avec eux, contenant un peu de leur essence, elle n’en réveille pas
    seulement l’image dans notre mémoire, elle en certifie le retour, la
    présence effective, ambiante, immédiatement accessible.

    Cette obscure fraîcheur de ma chambre était au plein soleil de la rue,
    ce que l’ombre est au rayon, c’est-à-dire aussi lumineuse que lui, et
    offrait à mon imagination le spectacle total de l’été dont mes sens si
    j’avais été en promenade, n’auraient pu jouir que par morceaux; et
    ainsi elle s’accordait bien à mon repos qui (grâce aux aventures
    racontées par mes livres et qui venaient l’émouvoir) supportait pareil
    au repos d’une main immobile au milieu d’une eau courante, le choc et
    l’animation d’un torrent d’activité.

    Mais ma grand’mère, même si le temps trop chaud s’était gâté, si un
    orage ou seulement un grain était survenu, venait me supplier de
    sortir. Et ne voulant pas renoncer à ma lecture, j’allais du moins la
    continuer au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en
    sparterie et en toile au fond de laquelle j’étais assis et me croyais
    caché aux yeux des personnes qui pourraient venir faire visite à mes
    parents.

    Et ma pensée n’était-elle pas aussi comme une autre crèche au fond de
    laquelle je sentais que je restais enfoncé, même pour regarder ce qui
    se passait au dehors? Quand je voyais un objet extérieur, la
    conscience que je le voyais restait entre moi et lui, le bordait d’un
    mince liseré spirituel qui m’empêchait de jamais toucher directement
    sa matière; elle se volatilisait en quelque sorte avant que je prisse
    contact avec elle, comme un corps incandescent qu’on approche d’un
    objet mouillé ne touche pas son humidité parce qu’il se fait toujours
    précéder d’une zone d’évaporation. Dans l’espèce d’écran diapré
    d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément
    ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément
    cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que
    j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en
    moi, de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait
    le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la
    beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel
    que fût ce livre. Car, même si je l’avais acheté à Combray, en
    l’apercevant devant l’épicerie Borange, trop distante de la maison
    pour que Françoise pût s’y fournir comme chez Camus, mais mieux
    achalandée comme papeterie et librairie, retenu par des ficelles dans
    la mosaïque des brochures et des livraisons qui revêtaient les deux
    vantaux de sa porte plus mystérieuse, plus semée de pensées qu’une
    porte de cathédrale, c’est que je l’avais reconnu pour m’avoir été
    cité comme un ouvrage remarquable par le professeur ou le camarade qui
    me paraissait à cette époque détenir le secret de la vérité et de la
    beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles, dont la
    connaissance était le but vague mais permanent de ma pensée.

    Après cette croyance centrale qui, pendant ma lecture, exécutait
    d’incessants mouvements du dedans au dehors, vers la découverte de la
    vérité, venaient les émotions que me donnait l’action à laquelle je
    prenais part, car ces après-midi-là étaient plus remplis d’événements
    dramatiques que ne l’est souvent toute une vie. C’était les événements
    qui survenaient dans le livre que je lisais; il est vrai que les
    personnages qu’ils affectaient n’étaient pas «Réels», comme disait
    Françoise. Mais tous les sentiments que nous font éprouver la joie ou
    l’infortune d’un personnage réel ne se produisent en nous que par
    l’intermédiaire d’une image de cette joie ou de cette infortune;
    l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans
    l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel,
    la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement
    les personnages réels serait un perfectionnement décisif. Un être
    réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une grande
    part est perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre un
    poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. Qu’un malheur le
    frappe, ce n’est qu’en une petite partie de la notion totale que nous
    avons de lui, que nous pourrons en être émus; bien plus, ce n’est
    qu’en une partie de la notion totale qu’il a de soi qu’il pourra
    l’être lui-même. La trouvaille du romancier a été d’avoir l’idée de
    remplacer ces parties impénétrables à l’âme par une quantité égale de
    parties immatérielles, c’est-à-dire que notre âme peut s’assimiler.
    Qu’importe dès lors que les actions, les émotions de ces êtres d’un
    nouveau genre nous apparaissent comme vraies, puisque nous les avons
    faites nôtres, puisque c’est en nous qu’elles se produisent, qu’elles
    tiennent sous leur dépendance, tandis que nous tournons fiévreusement
    les pages du livre, la rapidité de notre respiration et l’intensité de
    notre regard. Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état,
    où comme dans tous les états purement intérieurs, toute émotion est
    décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un
    rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir
    durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une
    heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous
    mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les
    plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur
    avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception; (ainsi
    notre cœur change, dans la vie, et c’est la pire douleur; mais nous ne
    la connaissons que dans la lecture, en imagination: dans la réalité il
    change, comme certains phénomènes de la nature se produisent, assez
    lentement pour que, si nous pouvons constater successivement chacun de
    ses états différents, en revanche la sensation même du changement nous
    soit épargnée).

    Déjà moins intérieur à mon corps que cette vie des personnages, venait
    ensuite, à demi projeté devant moi, le paysage où se déroulait
    l’action et qui exerçait sur ma pensée une bien plus grande influence
    que l’autre, que celui que j’avais sous les yeux quand je les levais
    du livre. C’est ainsi que pendant deux étés, dans la chaleur du jardin
    de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la
    nostalgie d’un pays montueux et fluviatile, où je verrais beaucoup de
    scieries et où, au fond de l’eau claire, des morceaux de bois
    pourrissaient sous des touffes de cresson: non loin montaient le long
    de murs bas, des grappes de fleurs violettes et rougeâtres. Et comme
    le rêve d’une femme qui m’aurait aimé était toujours présent à ma
    pensée, ces étés-là ce rêve fut imprégné de la fraîcheur des eaux
    courantes; et quelle que fût la femme que j’évoquais, des grappes de
    fleurs violettes et rougeâtres s’élevaient aussitôt de chaque côté
    d’elle comme des couleurs complémentaires.

    Ce n’était pas seulement parce qu’une image dont nous rêvons reste
    toujours marquée, s’embellit et bénéficie du reflet des couleurs
    étrangères qui par hasard l’entourent dans notre rêverie; car ces
    paysages des livres que je lisais n’étaient pas pour moi que des
    paysages plus vivement représentés à mon imagination que ceux que
    Combray mettait sous mes yeux, mais qui eussent été analogues. Par le
    choix qu’en avait fait l’auteur, par la foi avec laquelle ma pensée
    allait au-devant de sa parole comme d’une révélation, ils me
    semblaient être–impression que ne me donnait guère le pays où je me
    trouvais, et surtout notre jardin, produit sans prestige de la
    correcte fantaisie du jardinier que méprisait ma grand’mère–une part
    véritable de la Nature elle-même, digne d’être étudiée et approfondie.

    Si mes parents m’avaient permis, quand je lisais un livre, d’aller
    visiter la région qu’il décrivait, j’aurais cru faire un pas
    inestimable dans la conquête de la vérité. Car si on a la sensation
    d’être toujours entouré de son âme, ce n’est pas comme d’une prison
    immobile: plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan
    pour la dépasser, pour atteindre à l’extérieur, avec une sorte de
    découragement, entendant toujours autour de soi cette sonorité
    identique qui n’est pas écho du dehors mais retentissement d’une
    vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues
    par là précieuses, le reflet que notre âme a projeté sur elles; on est
    déçu en constatant qu’elles semblent dépourvues dans la nature, du
    charme qu’elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines
    idées; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en
    habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien
    qu’ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons
    jamais. Aussi, si j’imaginais toujours autour de la femme que
    j’aimais, les lieux que je désirais le plus alors, si j’eusse voulu
    que ce fût elle qui me les fît visiter, qui m’ouvrît l’accès d’un
    monde inconnu, ce n’était pas par le hasard d’une simple association
    de pensée; non, c’est que mes rêves de voyage et d’amour n’étaient que
    des moments–que je sépare artificiellement aujourd’hui comme si je
    pratiquais des sections à des hauteurs différentes d’un jet d’eau
    irisé et en apparence immobile–dans un même et infléchissable
    jaillissement de toutes les forces de ma vie.

    Enfin, en continuant à suivre du dedans au dehors les états
    simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver
    jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs
    d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de
    l’air, de ne pas être dérangé par une visite; et, quand une heure
    sonnait au clocher de Saint-Hilaire, de voir tomber morceau par
    morceau ce qui de l’après-midi était déjà consommé, jusqu’à ce que
    j’entendisse le dernier coup qui me permettait de faire le total et
    après lequel, le long silence qui le suivait, semblait faire
    commencer, dans le ciel bleu, toute la partie qui m’était encore
    concédée pour lire jusqu’au bon dîner qu’apprêtait Françoise et qui me
    réconforterait des fatigues prises, pendant la lecture du livre, à la
    suite de son héros. Et à chaque heure il me semblait que c’était
    quelques instants seulement auparavant que la précédente avait sonné;
    la plus récente venait s’inscrire tout près de l’autre dans le ciel et
    je ne pouvais croire que soixante minutes eussent tenu dans ce petit
    arc bleu qui était compris entre leurs deux marques d’or. Quelquefois
    même cette heure prématurée sonnait deux coups de plus que la
    dernière; il y en avait donc une que je n’avais pas entendue, quelque
    chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi; l’intérêt de la
    lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes
    oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du
    silence. Beaux après-midi du dimanche sous le marronnier du jardin de
    Combray, soigneusement vidés par moi des incidents médiocres de mon
    existence personnelle que j’y avais remplacés par une vie d’aventures
    et d’aspirations étranges au sein d’un pays arrosé d’eaux vives, vous
    m’évoquez encore cette vie quand je pense à vous et vous la contenez
    en effet pour l’avoir peu à peu contournée et enclose–tandis que je
    progressais dans ma lecture et que tombait la chaleur du jour–dans le
    cristal successif, lentement changeant et traversé de feuillages, de
    vos heures silencieuses, sonores, odorantes et limpides.

    Quelquefois j’étais tiré de ma lecture, dès le milieu de l’après-midi
    par la fille du jardinier, qui courait comme une folle, renversant sur
    son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent et
    criant: «Les voilà, les voilà!» pour que Françoise et moi nous
    accourions et ne manquions rien du spectacle. C’était les jours où,
    pour des manœuvres de garnison, la troupe traversait Combray, prenant
    généralement la rue Sainte-Hildegarde. Tandis que nos domestiques,
    assis en rang sur des chaises en dehors de la grille, regardaient les
    promeneurs dominicaux de Combray et se faisaient voir d’eux, la fille
    du jardinier par la fente que laissaient entre elles deux maisons
    lointaines de l’avenue de la Gare, avait aperçu l’éclat des casques.
    Les domestiques avaient rentré précipitamment leurs chaises, car quand
    les cuirassiers défilaient rue Sainte-Hildegarde, ils en remplissaient
    toute la largeur, et le galop des chevaux rasait les maisons couvrant
    les trottoirs submergés comme des berges qui offrent un lit trop
    étroit à un torrent déchaîné.

    –«Pauvres enfants, disait Françoise à peine arrivée à la grille et
    déjà en larmes; pauvre jeunesse qui sera fauchée comme un pré; rien
    que d’y penser j’en suis choquée», ajoutait-elle en mettant la main
    sur son cœur, là où elle avait reçu ce choc.

    –«C’est beau, n’est-ce pas, madame Françoise, de voir des jeunes gens
    qui ne tiennent pas à la vie? disait le jardinier pour la faire
    «monter».

    Il n’avait pas parlé en vain:

    –«De ne pas tenir à la vie? Mais à quoi donc qu’il faut tenir, si ce
    n’est pas à la vie, le seul cadeau que le bon Dieu ne fasse jamais
    deux fois. Hélas! mon Dieu! C’est pourtant vrai qu’ils n’y tiennent
    pas! Je les ai vus en 70; ils n’ont plus peur de la mort, dans ces
    misérables guerres; c’est ni plus ni moins des fous; et puis ils ne
    valent plus la corde pour les pendre, ce n’est pas des hommes, c’est
    des lions.» (Pour Françoise la comparaison d’un homme à un lion,
    qu’elle prononçait li-on, n’avait rien de flatteur.)

    La rue Sainte-Hildegarde tournait trop court pour qu’on pût voir venir
    de loin, et c’était par cette fente entre les deux maisons de l’avenue
    de la gare qu’on apercevait toujours de nouveaux casques courant et
    brillant au soleil. Le jardinier aurait voulu savoir s’il y en avait
    encore beaucoup à passer, et il avait soif, car le soleil tapait.
    Alors tout d’un coup, sa fille s’élançant comme d’une place assiégée,
    faisait une sortie, atteignait l’angle de la rue, et après avoir bravé
    cent fois la mort, venait nous rapporter, avec une carafe de coco, la
    nouvelle qu’ils étaient bien un mille qui venaient sans arrêter, du
    côté de Thiberzy et de Méséglise. Françoise et le jardinier,
    réconciliés, discutaient sur la conduite à tenir en cas de guerre:

    –«Voyez-vous, Françoise, disait le jardinier, la révolution vaudrait
    mieux, parce que quand on la déclare il n’y a que ceux qui veulent
    partir qui y vont.»

    –«Ah! oui, au moins je comprends cela, c’est plus franc.»

    Le jardinier croyait qu’à la déclaration de guerre on arrêtait tous
    les chemins de fer.

    –«Pardi, pour pas qu’on se sauve», disait Françoise.

    Et le jardinier: «Ah! ils sont malins», car il n’admettait pas que la
    guerre ne fût pas une espèce de mauvais tour que l’État essayait de
    jouer au peuple et que, si on avait eu le moyen de le faire, il n’est
    pas une seule personne qui n’eût filé.

    Mais Françoise se hâtait de rejoindre ma tante, je retournais à mon
    livre, les domestiques se réinstallaient devant la porte à regarder
    tomber la poussière et l’émotion qu’avaient soulevées les soldats.
    Longtemps après que l’accalmie était venue, un flot inaccoutumé de
    promeneurs noircissait encore les rues de Combray. Et devant chaque
    maison, même celles où ce n’était pas l’habitude, les domestiques ou
    même les maîtres, assis et regardant, festonnaient le seuil d’un
    liséré capricieux et sombre comme celui des algues et des coquilles
    dont une forte marée laisse le crêpe et la broderie au rivage, après
    qu’elle s’est éloignée.

    Sauf ces jours-là, je pouvais d’habitude, au contraire, lire
    tranquille. Mais l’interruption et le commentaire qui furent apportés
    une fois par une visite de Swann à la lecture que j’étais en train de
    faire du livre d’un auteur tout nouveau pour moi, Bergotte, eut cette
    conséquence que, pour longtemps, ce ne fut plus sur un mur décoré de
    fleurs violettes en quenouille, mais sur un fond tout autre, devant le
    portail d’une cathédrale gothique, que se détacha désormais l’image
    d’une des femmes dont je rêvais.

    J’avais entendu parler de Bergotte pour la première fois par un de mes
    camarades plus âgé que moi et pour qui j’avais une grande admiration,
    Bloch. En m’entendant lui avouer mon admiration pour la Nuit
    d’Octobre, il avait fait éclater un rire bruyant comme une trompette
    et m’avait dit: «Défie-toi de ta dilection assez basse pour le sieur
    de Musset. C’est un coco des plus malfaisants et une assez sinistre
    brute. Je dois confesser, d’ailleurs, que lui et même le nommé Racine,
    ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé, et qui a pour
    lui, ce qui est selon moi le mérite suprême, de ne signifier
    absolument rien. C’est: «La blanche Oloossone et la blanche Camire» et
    «La fille de Minos et de Pasiphaé». Ils m’ont été signalés à la
    décharge de ces deux malandrins par un article de mon très cher
    maître, le père Leconte, agréable aux Dieux Immortels. A propos voici
    un livre que je n’ai pas le temps de lire en ce moment qui est
    recommandé, paraît-il, par cet immense bonhomme. Il tient, m’a-t-on
    dit, l’auteur, le sieur Bergotte, pour un coco des plus subtils; et
    bien qu’il fasse preuve, des fois, de mansuétudes assez mal
    explicables, sa parole est pour moi oracle delphique. Lis donc ces
    proses lyriques, et si le gigantesque assembleur de rythmes qui a
    écrit Bhagavat et le Levrier de Magnus a dit vrai, par Apollôn, tu
    goûteras, cher maître, les joies nectaréennes de l’Olympos.» C’est sur
    un ton sarcastique qu’il m’avait demandé de l’appeler «cher maître» et
    qu’il m’appelait lui-même ainsi. Mais en réalité nous prenions un
    certain plaisir à ce jeu, étant encore rapprochés de l’âge où on croit
    qu’on crée ce qu’on nomme.

    Malheureusement, je ne pus pas apaiser en causant avec Bloch et en lui
    demandant des explications, le trouble où il m’avait jeté quand il
    m’avait dit que les beaux vers (à moi qui n’attendais d’eux rien moins
    que la révélation de la vérité) étaient d’autant plus beaux qu’ils ne
    signifiaient rien du tout. Bloch en effet ne fut pas réinvité à la
    maison. Il y avait d’abord été bien accueilli. Mon grand-père, il est
    vrai, prétendait que chaque fois que je me liais avec un de mes
    camarades plus qu’avec les autres et que je l’amenais chez nous,
    c’était toujours un juif, ce qui ne lui eût pas déplu en principe–même
    son ami Swann était d’origine juive–s’il n’avait trouvé que ce n’était
    pas d’habitude parmi les meilleurs que je le choisissais. Aussi quand
    j’amenais un nouvel ami il était bien rare qu’il ne fredonnât pas: «O
    Dieu de nos Pères» de la Juive ou bien «Israël romps ta chaîne», ne
    chantant que l’air naturellement (Ti la lam ta lam, talim), mais
    j’avais peur que mon camarade ne le connût et ne rétablît les paroles.

    Avant de les avoir vus, rien qu’en entendant leur nom qui, bien
    souvent, n’avait rien de particulièrement israélite, il devinait non
    seulement l’origine juive de ceux de mes amis qui l’étaient en effet,
    mais même ce qu’il y avait quelquefois de fâcheux dans leur famille.

    –«Et comment s’appelle-t-il ton ami qui vient ce soir?»

    –«Dumont, grand-père.»

    –«Dumont! Oh! je me méfie.»

    Et il chantait:

    «Archers, faites bonne garde!

    Veillez sans trêve et sans bruit»;

    Et après nous avoir posé adroitement quelques questions plus précises,
    il s’écriait: «À la garde! À la garde!» ou, si c’était le patient
    lui-même déjà arrivé qu’il avait forcé à son insu, par un
    interrogatoire dissimulé, à confesser ses origines, alors pour nous
    montrer qu’il n’avait plus aucun doute, il se contentait de nous
    regarder en fredonnant imperceptiblement:

    «De ce timide Israëlite

    Quoi! vous guidez ici les pas!»

    ou:

    «Champs paternels, Hébron, douce vallée.»

    ou encore:

    «Oui, je suis de la race élue.»

    Ces petites manies de mon grand-père n’impliquaient aucun sentiment
    malveillant à l’endroit de mes camarades. Mais Bloch avait déplu à mes
    parents pour d’autres raisons. Il avait commencé par agacer mon père
    qui, le voyant mouillé, lui avait dit avec intérêt:

    –«Mais, monsieur Bloch, quel temps fait-il donc, est-ce qu’il a plu?
    Je n’y comprends rien, le baromètre était excellent.»

    Il n’en avait tiré que cette réponse:

    –«Monsieur, je ne puis absolument vous dire s’il a plu. Je vis si
    résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne
    prennent pas la peine de me les notifier.»

    –«Mais, mon pauvre fils, il est idiot ton ami, m’avait dit mon père
    quand Bloch fut parti. Comment! il ne peut même pas me dire le temps
    qu’il fait! Mais il n’y a rien de plus intéressant! C’est un imbécile.

    Puis Bloch avait déplu à ma grand’mère parce que, après le déjeuner
    comme elle disait qu’elle était un peu souffrante, il avait étouffé un
    sanglot et essuyé des larmes.

    –«Comment veux-tu que ça soit sincère, me dit-elle, puisqu’il ne me
    connaît pas; ou bien alors il est fou.»

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

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    ———————————————————————-

    AUTOUR DE LA LUNE
    Etext Production Notes

    Mathematical symbols are enclosed in the brackets "(" and ")" and are
    expressed as their character or symbol names in the LaTeX typesetting
    language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
    presceded by %

    D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

    Typographie utilisée dans le texte.
    ———————————–

    _xxx_ Texte imprimé en italiques.
    (xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
    selon le langage de composition TeX.
    –Tiret.

    Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
    ———————————————————

    lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

    ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
    du pouce, 2.1167 mm.

    londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
    Anglais.

    milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

    pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

    pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
    du pied.

    toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
    (environ 2 mètres).

    <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>

    AUTOUR DE LA LUNE

    par Jules Verne

    CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

    Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
    la seconde

    Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
    ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
    la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
    Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
    en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
    un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
    ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
    Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
    extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
    gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
    produisit près de trente millions de francs, il commença ses
    gigantesques travaux.

    Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
    destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
    entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
    zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
    treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
    quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
    l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
    quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

    Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
    Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
    plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
    composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
    qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
    le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
    pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
    Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
    coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
    cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
    litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
    l'astre des nuits.

    Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
    Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
    7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
    endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
    avec un plein succès.

    Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
    l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

    Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
    qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
    Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
    intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
    fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
    triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
    capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
    s'embarquer avec lui dans le projectile.

    La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
    devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
    ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
    contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
    quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
    fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
    voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
    plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
    qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
    l'espace. Tout était prêt.

    Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
    extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
    fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
    vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
    à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
    Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
    _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
    Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
    avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
    serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
    journaux mal informés.

    Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
    eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
    accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
    l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
    aux yeux de ses contemplateurs.

    Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
    partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
    Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
    station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
    Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
    observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

    L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
    pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
    l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
    car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
    plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
    pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

    Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
    l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
    éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

    Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
    Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
    l'Observatoire de Cambridge.

    Or, qu'annonçait ce télégramme?

    Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
    soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
    aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
    une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
    passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
    son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
    et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
    des nuits, il en était devenu le satellite.

    Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
    pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
    l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
    déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
    le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
    mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
    cents lieues.

    Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
    de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
    leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
    graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
    Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
    supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
    reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
    nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
    du temps, passionnèrent le public.

    Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
    observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
    découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
    prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
    comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
    justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
    c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
    à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
    mot de cette entreprise.

    En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
    que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
    concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
    la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
    J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
    Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
    projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
    contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

    Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
    réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
    existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
    lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

    Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
    terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
    boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
    comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
    d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
    péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
    les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
    l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

    En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
    temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
    marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

    I

    De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir

    Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
    leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
    chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
    lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
    voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
    une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

    Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
    d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
    gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
    échafaudages.

    Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
    s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
    intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
    solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
    hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
    métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

    «Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
    chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
    ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
    nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
    voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
    les taupes!»

    Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
    qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
    au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
    pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
    pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

    Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
    chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
    circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

    Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
    solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
    devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
    précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
    bonne fin une si téméraire tentative.

    Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
    installation.

    «C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
    droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
    ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
    que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
    ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
    et ne marche pas!»

    Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
    leurs derniers préparatifs.

    Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
    lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
    boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.

    «Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
    quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
    qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
    nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
    minutes à rester sur la terre.

    –Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
    Nicholl.

    –Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
    vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
    plus graves questions de morale ou de politique, et même les
    résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
    vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
    ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
    l'indigeste foule des imbéciles…

    –Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.

    –J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

    –Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

    –Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
    vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…

    –Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
    temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
    Maintenant occupons-nous du départ.

    –Ne sommes-nous pas prêts?

    –Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
    atténuer autant que possible le premier choc!

    –N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
    brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

    –Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
    suis pas bien sûr!

    –Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
    pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
    faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!

    –Et le moyen? répliqua Barbicane.

    –En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
    train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
    minutes…

    –Vingt», fit Nicholl.

    Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
    ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

    «Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
    comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
    du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
    autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
    violemment à la tête.

    –Juste, fit Nicholl.

    –Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
    mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
    Great-Circus!

    –Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
    résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
    boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
    à peu près la même chose.

    –Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
    Michel Ardan.

    –Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.

    –Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

    –Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
    chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»

    Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
    dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
    l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
    cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
    demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
    auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
    pulsation!

    Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
    placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
    centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
    s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

    Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
    étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
    parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
    avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

    «Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
    allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
    de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
    nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
    «moon-dogs» qui fera fureur!

    –S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

    –Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
    vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
    poules!

    –Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

    –Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
    Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
    puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
    l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
    chargée sans accident, soit six mille dollars.

    –Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
    secondes.

    –C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
    encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
    que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
    s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

    –J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
    habit, je ne demande qu'à payer.

    –Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
    jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
    avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

    –Et pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
    éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
    rembourser tes dollars.

    –Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
    Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

    –Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
    vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

    –Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

    –Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.

    –Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
    enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
    sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
    qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
    Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
    doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
    lancer dans les espaces interplanétaires!…

    –Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
    Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
    suprême. Une poignée de main, mes amis.

    –Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

    Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

    «Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

    Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
    centre du disque.

    «Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

    Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
    coucha près de ses compagnons.

    Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
    chronomètre frappant la seconde.

    Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
    poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
    déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.

    II

    La première demi-heure

    Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
    secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
    obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
    ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
    brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
    initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
    York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
    mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
    voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
    –J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
    du projectile, qu'aurait-il vu?

    Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
    parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
    déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
    projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
    poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
    d'aluminium.

    A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
    lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
    semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
    intactes.

    Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
    cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
    mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
    Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
    cadavres dans l'espace?…

    Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
    mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
    se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
    un a «hem» sonore, puis il dit;

    «Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»

    Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
    Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
    comme un homme ivre.

    «Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
    Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

    Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
    tempes, il cria d'une voix ferme:

    «Nicholl! Barbicane!»

    Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
    indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
    son appel. Même silence.

    «Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
    sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
    rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
    deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
    Mais, avant tout éclairons la situation».

    Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
    reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
    en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
    et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
    bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
    ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
    cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
    enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
    l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
    que la secousse avait commencé peut-être.

    Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
    compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
    masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

    Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
    frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
    ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
    sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

    «Et Barbicane? demanda-t-il.

    –Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
    commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
    maintenant à Barbicane.»

    Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
    déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
    ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
    constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
    à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

    Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
    s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

    «Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
    poitrine du blessé.

    –Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
    habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
    avec vigueur.»

    Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
    Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
    redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

    «Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

    Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
    inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
    les voyageurs, non pour le wagon.

    «Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

    –Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
    demanda Nicholl.

    –Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

    –Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

    Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
    immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

    Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
    du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
    l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
    le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
    peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
    même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
    presqu'île floridienne rendait possible.

    Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
    au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
    morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
    l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
    suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
    une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
    projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
    thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
    L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

    «Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
    chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
    produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
    bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
    avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

    –Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
    à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

    –Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
    cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
    environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
    frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
    lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

    –Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
    estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

    –Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
    diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
    telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
    mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
    mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
    déjà franchi cet intervalle, et…

    –Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
    quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
    dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
    six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.

    –Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
    Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
    et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
    hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

    –Laquelle? demanda vivement Barbicane.

    –L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
    été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

    –Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
    de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
    été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
    rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
    encore du contrecoup qui l'a frappée?

    –D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

    –Fais, mon capitaine.

    –As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

    –Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
    détonation.

    –Et vous, Barbicane?

    –Ni moi non plus.

    –Eh bien? fit Nicholl.

    –Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation?»

    Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
    présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
    cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

    «Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
    panneaux.»

    Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
    écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
    hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
    boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
    caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
    plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
    verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
    s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
    un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
    du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
    opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
    la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
    boulet.

    Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
    vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
    obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
    président Barbicane de s'écrier:

    «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
    sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
    dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
    impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

    «Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
    Nicholl.

    En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
    quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
    lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
    surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
    dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
    l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
    aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
    vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
    avaient quitté la Terre.

    «J'ai perdu, dit Nicholl.

    –Et je t'en félicite! répondit Ardan.

    –Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
    liasse de dollars papier.

    –Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.

    –Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
    régulier.»

    Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
    président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
    libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
    le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
    portefeuille.

    Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
    deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
    coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

    Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
    vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
    en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
    pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
    l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
    provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

    «Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
    notre rendez-vous?

    –Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
    poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
    hublot latéral.»

    Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
    dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
    d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
    dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
    Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
    réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
    prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
    orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
    translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
    lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
    abandonnés dans l'espace.

    «Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»

    Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
    surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
    eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
    route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
    soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
    attractive de cet astéroïde.

    Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
    trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
    l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
    travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
    s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
    le projectile se précipitât au-devant de lui.

    «Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
    rencontrer!»

    Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
    épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
    secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
    du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
    que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
    l'obscurité absolue de l'espace.

    «Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
    satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
    pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
    qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

    –Je le sais, répondit Barbicane.

    –Parbleu! tu sais tout.

    –C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
    l'attraction a retenu à l'état de satellite.

    –Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
    comme Neptune?

    –Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
    posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
    est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
    C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
    français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
    et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
    accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
    minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

    –Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
    ce satellite?

    –Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
    rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
    pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
    projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

    –Comment? dit Ardan.

    –Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
    rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
    kilomètres de la surface du globe terrestre.

    –Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
    les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

    –Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
    est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
    depuis treize minutes.

    –Treize minutes seulement? dit Barbicane

    –Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
    kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
    l'heure!

    –Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
    président, mais reste toujours cette insoluble
    question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation de la Columbiad?»

    Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
    réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
    latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
    emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
    homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
    d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

    Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
    rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
    terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
    du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
    doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
    l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
    Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
    ne pouvait soupçonner.

    On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
    des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
    son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
    point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
    heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
    s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
    considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
    travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
    disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
    fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
    souvenir.

    Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
    le globe disparu.

    «Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
    Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
    appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
    complètement à mes yeux!»

    Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
    déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
    d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
    avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
    placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
    échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
    centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
    épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
    fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
    des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
    rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
    et l'extérieur.

    Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
    comme opaque.

    «Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

    –La Terre, dit Barbicane, la voilà.

    –Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

    –Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
    au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
    nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
    tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
    jours dans une ombre impénétrable.

    –Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
    cette mince tranche de sa planète natale.

    L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
    Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
    Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
    le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
    la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
    croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
    considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
    Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
    annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
    parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
    disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
    concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

    Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
    produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
    saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
    apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
    appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
    intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
    produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
    réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
    aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
    lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
    lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
    là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
    partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
    celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
    proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
    aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
    allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

    Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
    de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
    leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
    l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
    leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
    était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
    l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
    jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
    les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
    saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
    ses enfants.

    En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
    l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
    planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
    soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
    croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
    affections!

    Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
    regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
    uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
    leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
    doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
    la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

    «Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

    Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
    ensevelis dans un profond sommeil.

    Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
    Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
    voix formidable:

    «J'ai trouvé! s'écria-t-il!

    –Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

    –La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
    Columbiad!

    –Et c'est?… fit Nicholl.

    –Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»

    III

    Où l'on s'installe

    Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
    les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
    auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
    paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
    campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
    globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
    mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
    fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
    vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
    absolu.

    Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
    indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
    sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

    Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

    «Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
    aussitôt.

    –Ils ont faim, dit Nicholl.

    –Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!

    –Où sont-ils?» demanda Barbicane.

    On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
    Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
    jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

    C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
    sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
    l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

    «Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
    marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
    donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
    saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
    comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
    baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
    et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
    interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
    justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
    «Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
    Viens, Diane! viens ici!»

    Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
    gémissements plaintifs.

    «Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

    –Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
    part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»

    Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
    constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
    appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

    Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
    longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
    du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
    violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
    piteux état.

    «Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

    On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
    fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
    tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
    là, il laissa échapper un soupir.

    «Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
    existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
    Satellite!»

    Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
    avidement.

    Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
    la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
    terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
    restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
    rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

    «Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
    soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
    notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

    –Pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
    nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
    solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
    certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
    lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
    la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
    l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
    d'arrivée que le point de départ.

    –Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
    d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
    pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
    fourmillent nos semblables!

    –Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
    pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
    nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
    Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
    en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
    populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
    simples Sélénites!

    –Dans quatre-vingt-huit heures environ,
    répliqua le capitaine.

    –Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.

    –Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

    –Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
    l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
    illico.»

    En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
    manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
    faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
    en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
    Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
    apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
    de ce premier festin.

    Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
    liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
    préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
    bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
    comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
    s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
    d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

    Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
    Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
    tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
    déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
    dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
    des voyageurs.

    Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
    Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
    provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
    satellite.

    Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
    distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
    la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
    par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
    directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
    fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

    «Le Soleil! s'écria Michel Ardan.

    –Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.

    –Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
    l'espace s'étend au-delà de la Lune?

    –Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
    atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
    cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
    Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
    avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
    partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
    accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

    –Pourquoi?

    –Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
    baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
    chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

    En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
    température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
    comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
    le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

    «Il fait bon ici, dit Nicholl.

    –Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
    végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
    les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
    que les parois du boulet n'entrent en fusion!

    –Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
    supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
    sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
    fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
    feu.

    –Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

    –Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
    été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

    –Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

    –Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
    Ardan en serrant la main de son compagnon.

    Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
    comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
    aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
    carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
    aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
    de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
    trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
    engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
    poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
    à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
    frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
    l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
    lumière.

    On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
    vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
    dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
    abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
    entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
    projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
    Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
    gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
    rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
    conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
    vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
    manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
    année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
    explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

    Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
    toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
    de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
    Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
    devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
    productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
    demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
    automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
    se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
    qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
    potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
    quotidienne des hôtes du projectile.

    Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
    encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
    depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
    de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
    éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
    l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
    carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
    fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
    raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
    souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
    capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
    disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
    potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
    matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
    purifia ainsi l'air intérieur.

    L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
    les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
    verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
    qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
    ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
    projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
    renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
    millimètres. C'était «du beau temps».

    Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
    intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
    affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
    distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
    pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
    boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
    peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
    intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
    comme elle à l'influence magnétique.

    Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
    sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
    instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
    angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
    apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
    avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
    initiale.

    Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
    Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
    variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
    terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
    du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
    que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
    savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
    temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
    ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
    arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
    mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
    refrain de France qui égayait la situation.

    Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
    n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
    chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
    celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
    point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
    Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
    l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
    deux astres.

    L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
    revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
    vitre inférieure.

    Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
    d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
    un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
    embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
    noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
    et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
    forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
    demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
    massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
    nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
    cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
    une étoile de quatrième grandeur!

    Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
    si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
    réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
    dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
    l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
    qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
    tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
    commercial.

    Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
    trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
    pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
    répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
    Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
    faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
    détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
    hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
    il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
    prié de croire qu'elle était dignement représentée.

    La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
    douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
    copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
    confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
    d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
    que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
    franchissait les routes du ciel.

    IV

    Un peu d'algèbre

    La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
    impropre.

    La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
    Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
    nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
    mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
    le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

    Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
    excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
    Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
    déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
    sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
    masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
    s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
    quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
    conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
    est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
    qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
    s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
    indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

    Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
    immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
    L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
    l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
    auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

    Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
    bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
    l'intérieur du wagon.

    Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
    projectile, et fermant une caisse entrouverte:

    «Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
    manquer ma combinaison!»

    Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

    «Un coq? avait dit Nicholl.

    –Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
    vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

    Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
    plus orgueilleux des gallinacés.

    Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

    «Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
    soupçonneux.

    –Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
    gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

    Puis, détournant la conversation:

    «Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

    –Non, répondit le président.

    –A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
    admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
    de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
    quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
    Columbiad pour atteindre la Lune.

    –Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
    les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
    de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
    tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

    –Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
    calculer la vitesse initiale?

    –Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

    –Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

    –Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
    l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

    –Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
    la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
    problème-là!

    –Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
    Barbicane.

    –Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
    avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

    –Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
    marteau ou labourer sans charrue?

    –Difficilement.

    –Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
    un bon outil pour qui sait l'employer.

    –Sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

    –Si cela t'intéresse.

    –Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
    wagon?

    –Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
    problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
    du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
    je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
    projectile, et cela par une simple formule.

    –Voyons la formule.

    –Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
    réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
    de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
    considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

    –Et pourquoi?

    –Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
    appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
    pas encore assez avancé pour le résoudre.

    –Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
    donc pas dit leur dernier mot?

    –Certainement non, répondit Barbicane.

    –Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
    calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

    –C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
    sérieusement Barbicane.

    –Bien obligé.

    –Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
    finies dont on connaît la différentielle.

    –Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
    plus satisfait.

    –Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
    crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
    demandée.»

    Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
    observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

    Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
    montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
    milieu desquels se détachait cette formule générale:

    % 1 2 2 r m' r r
    % – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
    % 2 0 x m d-x d-r

    ( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
    grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
    frac{r}{d-r}right)right} )

    «Et cela signifie?…, demanda Michel

    –Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
    zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
    prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
    moins _r_…

    –_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
    Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

    –Rien n'est plus clair.

    –Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
    demande pas davantage.

    –Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
    et tu en auras jusqu'au menton!

    –J'aime mieux qu'on me pende!

    –En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
    ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
    l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
    le résultat cherché.

    –Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
    de la vie de Nicholl pour comprendre!

    –Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
    carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
    vive.

    –Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

    –Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
    paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
    le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

    –Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
    hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
    pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
    projectile?

    –Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
    pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
    de son parcours.

    –Ta parole?

    –Ma parole.

    –Alors, tu es aussi malin que notre président?

    –Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
    d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
    problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
    n'exige que la connaissance des quatre règles.

    –C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
    faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
    casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
    variés.»

    Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
    certainement trouvé cette formule.

    «Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
    trouve merveilleusement établie.

    –Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
    voir que toutes ces lettres ont une signification.

    –J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

    –_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
    centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
    calculer les attractions.

    –Cela je le comprends.

    –_r_ est le rayon de la Terre.

    –_r_, rayon. Admis.

    –_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
    effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
    puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

    –C'est entendu.

    –_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
    par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?

    –De l'eau de roche! répondit Michel.

    –Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
    projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
    projectile à cette distance.

    –Bon.

    –Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
    vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

    –En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
    vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
    exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

    –Comprends plus! fit Michel.

    –C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

    –Pas si simple que moi, répliqua Michel.

    –Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
    de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
    initiale.

    –Tant que cela?

    –Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
    atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
    plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

    –Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
    _v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
    des clous dans un sac!

    –Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
    t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
    expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

    –Achevez-moi! répondit Michel.

    –De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
    sont à calculer.

    –Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

    –Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
    sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
    millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
    distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
    cinquante-six rayons terrestres, soit…»

    Nicholl chiffra rapidement.

    «Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
    mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
    distance la plus rapprochée de la Terre.

    –Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
    rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
    quatre-vingt-unième.

    –Parfait, dit Michel.

    –_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
    D'où résulte que _gr_ égale…

    –Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
    répondit Nicholl.

    –Et maintenant? demanda Michel Ardan.

    –Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
    je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
    avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
    d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
    vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
    distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
    dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
    centres.

    –J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

    –J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
    _d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»

    Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    ( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
    left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )

    Nicholl lut d'un oeil avide.

    «C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.

    –Est-ce clair? demanda Barbicane.

    –C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.

    –Les braves gens! murmurait Michel.

    –As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

    –Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
    tête en éclate!

    –Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
    un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
    par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

    –Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
    sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

    Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
    chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
    s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
    blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
    comprimait à deux mains une migraine naissante.

    «Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

    –Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
    la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
    point d'égale attraction, a dû être de…

    –De?… fit Barbicane.

    –De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

    –Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

    –Onze mille cinquante et un mètres.

    –Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

    –Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.

    –Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
    d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…

    –De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.

    –Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
    suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
    vitesse!

    –Eh bien? demanda Nicholl.

    –Eh bien, elle sera insuffisante!

    –Bon.

    –Nous n'atteindrons pas le point neutre!

    –Sacrebleu!

    –Nous n'irons même pas à moitié chemin!

    –Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
    projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

    –Et nous retomberons sur la Terre!»

    V

    Les froids de l'espace

    Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
    pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
    Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
    qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
    vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
    mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
    nécessaire pour atteindre le point neutre.

    Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
    question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
    poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
    s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
    murmurait:

    «Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
    vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
    l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

    Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
    Barbicane.

    «Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
    depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
    parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

    Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
    capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
    angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
    fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
    projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
    gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
    comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
    terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
    anxieusement.

    «Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
    pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
    Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
    sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
    toujours!

    –C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
    vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
    fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
    alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
    deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
    Terre.

    –Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
    qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
    projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

    –Juste! fit Nicholl.

    –Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

    –Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
    sauvés, déjeunons.»

    En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
    très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
    de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
    trompé.

    Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
    déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
    encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
    l'algèbre».

    «Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
    n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
    nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
    libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
    celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
    il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
    projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

    –Il l'atteindra, dit Barbicane.

    –Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
    le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
    le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
    maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
    Nous allons nous ennuyer royalement!»

    Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

    «Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
    qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
    dominos! Il ne me manque qu'un billard!

    –Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

    –Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
    mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
    sélénites.

    –Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
    apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
    peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
    les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
    cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
    que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
    suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
    aurons tout à apprendre d'eux.

    –Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
    Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

    –Oui.

    –Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

    –J'en suis sûr.

    –Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

    –Je n'en doute pas.

    –Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

    –Je le jurerais.

    –Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?

    –J'en suis sûr.

    –Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
    forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
    la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
    jusqu'aux régions terrestres?

    –Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
    Barbicane.

    –En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
    pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
    moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
    permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
    qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
    au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
    projection dix fois moins forte.

    –Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

    –Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
    fait?

    –Quand?

    –Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
    Terre.

    –Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!

    –Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
    notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
    projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
    de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
    quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
    suffisamment formée.

    –Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
    m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
    sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
    vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

    En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
    un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

    «Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
    Satellite!»

    Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
    de grand appétit.

    «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
    projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
    de tous les animaux domestiques.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

    –Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

    –Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
    tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
    Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

    –Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
    rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
    monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
    les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
    frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

    –Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

    –Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

    Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
    saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
    s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

    «Bon! Satellite n'est plus malade.

    –Ah! fit Nicholl.

    –Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
    piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
    tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

    En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
    était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
    ses amis.

    «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
    avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

    –Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
    des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
    deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

    Le président réfléchit pendant quelques instants.
    et dit:

    «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
    précautions.

    –Pourquoi? demanda Michel.

    –Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
    première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
    ne faut perdre que le moins possible.

    –Mais puisque nous le refaisons, cet air!

    –En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
    Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
    fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
    amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
    nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
    que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
    azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

    –Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

    –D'accord, mais agissons rapidement.

    –Et la seconde raison? demanda Michel.

    –La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
    extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
    d'être gelés vivants.

    –Cependant, le Soleil…

    –Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
    n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
    d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
    qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
    pas directement. Cette température n'est donc autre que la
    température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
    que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

    –Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

    –Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
    ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

    –Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

    –Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
    d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
    supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
    l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
    une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
    action à sa surface.

    –Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
    conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
    redoutables que tu le supposes.

    –Et pourquoi?

    –Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
    globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
    de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
    Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
    Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
    produit aucun effet appréciable.

    –Eh bien? fit Michel.

    –Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
    périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
    supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
    Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
    vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
    amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
    froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
    probablement supportable.

    –Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
    planétaires? demanda Nicholl.

    –Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
    était excessivement basse. En calculant son décroissement
    thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
    au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
    savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
    de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
    ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

    –Peuh! fit Michel.

    –C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
    observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
    Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
    zéro.

    –Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
    s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
    trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
    estime la température de l'espace à cent soixante
    degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
    vérifierons.

    –Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
    frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
    température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
    Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
    éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
    expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

    –Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
    absolu?

    –C'est le vide absolument privé d'air.

    –Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

    –Si. Par l'éther, répondit Barbicane.

    –Ah! Et qu'est-ce que l'éther?

    –L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
    qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
    moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
    célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
    inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
    qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
    chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
    d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
    d'amplitude.

    –Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
    mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
    sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
    rien à l'esprit.

    –Il faut pourtant bien chiffrer…

    –Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
    objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
    le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
    Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
    Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
    mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
    je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
    Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
    de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
    d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
    pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
    un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
    grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»

    Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
    qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
    Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
    même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

    Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
    opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
    son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
    du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
    centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
    contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
    manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
    pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
    rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
    C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
    l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
    de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
    wagon.

    VI

    Demandes et réponses

    Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
    terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
    heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
    heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
    dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
    des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
    décroissance régulière de leur vitesse.

    Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
    apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
    solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
    à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
    serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
    plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
    avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
    constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
    lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
    grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
    étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
    Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
    des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
    faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
    dispositions topographiques ou géologiques.

    Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
    causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
    connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
    Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
    direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
    nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
    conjectures.

    Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
    projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
    d'être rapportée.

    Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
    animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
    auraient été les conséquences de cet arrêt.

    «Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
    pu être arrêté.

    –Supposons-le, répondit Michel.

    –Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
    que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
    vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
    arrêté.

    –Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

    –Lequel?

    –Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

    –Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
    nous avec.

    –Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

    –Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
    soit pas présenté «pour voir».

    –Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
    chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
    chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
    cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

    –Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

    –Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
    calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
    oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
    train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
    animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
    graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
    attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
    transformation. Comprends-tu?

    –Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
    exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
    grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
    simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

    Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
    Puis, reprenant sa théorie:

    «Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
    projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
    plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
    conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
    vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
    volatiliser instantanément.

    –Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
    subitement dans son mouvement de translation?

    –Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
    qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

    –Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
    bien les choses.

    –Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

    –D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
    une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
    charbon égaux en volume au globe terrestre.

    –Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
    et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
    doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

    –Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
    arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
    que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
    bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…

    –Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

    –On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
    de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
    de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

    –Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

    –Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
    charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
    kilomètres.

  • Ascension Du Désir Poésie

    Ascension Du Désir Poésie

    Aproximadamente 2.261 palavras.

    Huguette Bertrand

    ASCENSION DU DÉSIR

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Transe dans l'échappée des fièvres
    ivres des danses transportées par l'errance
    transe des gestes affamés
    au soir des partances
    dansent les fièvres
    autour du verbe
    dénudé

    25.02.00

    ___________________________

    Incandescence
    au milieu des fièvres
    à même le ventre chaud des hivers
    en proie au délire
    ce temps délié
    au coeur des voix uniques

    fièvres sauvages
    danse des sens
    au centre vibrent violents
    parmi les cris

    25.02.00

    ___________________________

    En ses aubes fugitives
    un désir longe la main caressante
    sur le corps offert
    jusqu'à l'étirement du geste
    frémissant en son souffle
    féroce en ses rêves
    vibrant en ses nuits
    jusqu'à l'apogée

    29.02.00

    ___________________________

    Sur le visage
    un baiser vierge
    s'offre au désir
    déployé sur le corps d'un sourire
    naissance du geste
    entre la caresse
    et le nu des mots
    apaisé

    débusquée
    l'âme grésille
    emportée dans un regard
    neuf

    20.03.00

    ___________________________

    Entre le sombre des crépuscules
    et le clair matin
    se dénudent les désirs subtils
    quand les mots ne suffisent plus
    à dessiner des sourires
    sur les lèvres lancinantes sauvages
    au gré d'une parole vivante
    plus belle qu'une image
    plus belle dans le tendre
    trempée dans l'amour
    en son plus bel enlacement

    20.03.00

    ___________________________

    Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
    que la rosée n'a plus de plage où se poser
    pourquoi venue me dire
    que ses yeux emplis de sel et d'heures
    dérivent sur le temps
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    que le rêve était halluciné
    dans ces méandres de la douleur trop vive
    en ces moments où se chantent tous les désirs
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
    en ce corps vaincu

    22.03.00

    ___________________________

    La main gauche
    le sixième sens
    sans heurt
    le texte
    le geste
    d'Est en Ouest
    la nuit insensée
    le corps s'apaise

    27.03.00

    ___________________________

    Enchevêtré aux impossibles
    le coeur à lire
    le coeur à rire
    prophétise des soupirs
    instants pourpres
    étalés sur le corps à dire
    cri grand cri
    d'un silence enclos
    dans le vent fugitif

    demeure un regard
    immobile

    27.03.00

    ___________________________

    Douceur des brises amoureuses
    à l'ombre des tumultes
    encercle le désir
    à travers bruits et ronces
    appel au corps en son gémissement
    jusqu'au bout du coeur
    jusqu'au bout du monde

    29.03.00

    ___________________________

    Entre nous
    cet espace immaculé
    par la main tendue
    accueille l'instant
    posé sur les lèvres du désir
    déployé sur les courbes amoureuses
    ascension des fièvres
    jusqu'à l'intime
    ultime départ
    dans l'instant

    06.04.00

    ___________________________

    Duel des songes
    au coeur des nuits amantes
    quand le regard expire
    sur l'urgence des lèvres
    urgences des gestes accordés au désir
    urgence des mots assoupis dans un souffle
    urgence d'un souffle
    accordé à la vie

    19.04.00

    ___________________________

    Blondes nuits ensoleillées
    quand les corps se déploient
    dans la rondeur d'un silence
    nu

    nus les mots
    nus les gestes
    nuits des langues
    parures des chambres
    dans le magma des désirs
    quand sombrent les nuits blondes
    dans une caresse
    momentanée

    19.04.00

    ___________________________

    Mais qui pleure dans la prison de la douleur
    qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
    chant saoul dans la lumière crue
    en cet instant immobile
    qui mais qui ose encore verser des silences
    sur la liberté d'une femme féline
    féline dans une cage d'oiseau
    immobile en ses silences
    nue dans la lumière
    lovée dans l'oeil du jour

    21.04.00

    ___________________________

    Dans la fièvre du mouvement
    des averses inondent
    le bitume de ma mémoire

    fièvre des envolées
    envolées des vagues
    vagues de musique
    musique au sommet
    sommet du soir
    à l'horizon
    s'endort

    01.05.00

    ___________________________

    Sur le sable
    il germe des pas silencieux
    Sur le blanc immense
    il pleut des solitudes

    Grains de sable
    Trace de neige
    Rage de pas
    Rage de vie
    Ténèbre

    01.05.00

    ___________________________

    Sur les courbes du silence
    des éclats de rire surgissent
    primitifs
    sillonnent le désir
    dissout dans la nuit
    apprise par coeur

    Nuit du silence
    silence du coeur
    au coeur du désir
    primitif

    01.05.00

    ___________________________

    Sous les draps du désir
    l'amoure se penche
    au-dessus des nuances
    sur le boulevard des urgences
    reprise les pas troués
    entre mer et monde
    d'un souffle vogue
    sur les vagues cambrées au large
    viennent s'échouer
    au quai du lit

    01.05.00

    ___________________________

    Dans la souricière d'un vieux corps
    l'écrit se crie
    saoulade de peines
    éclats de rire
    des voix à peines
    des peines si pleines
    sur le réchaud
    grillade de mots
    la peau répond
    embrase la voix
    la peine le rire
    plus rien à dire

    02.05.00

    ___________________________

    Ivre de toutes les sagesses
    elle boit l'amer
    dans le piège douloureux de l'inaccessible
    puise dans sa nuit
    des mains assoiffées de vertiges
    déployée sur le soupir d'une aube frénétique
    s'abandonne dans un regard
    ailleurs
    autrement

    02.05.00

    ___________________________

    Poussières d'absence
    dans le chaos d'un regard
    si dense
    silence des solitudes
    dans l'oeil éclos des nuits
    nuits errantes
    au banquet des affamés

    03.05.00

    ___________________________

    Dans le chaud dessin
    y voir l'urgence du rythme
    ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
    en vain glisse au pied des murmures
    envolés dans le spontané du mouvement
    vestige d'une transe
    anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
    imaginées

    S'épuise le rythme
    dans le tard des nuits
    roses

    03.05.00

    ___________________________

    L'ÉCRIT L'ÉCHO

    Loin très loin
    se respirent des silences
    bien avant les mots
    implosion du désir
    des murmures partagés

    Loin très loin
    une femme allongée sur les phrases
    entre les silences vibre
    en accord aux cris

    Loin très loin
    des enfances circulent dans la chair du rire
    refont surface
    en sourires spontanés

    Loin très loin
    un désir
    un sourire
    un mot
    un écho
    un silence

    Ne reste que la lune
    son accompagnement

    05.05.00

    ___________________________

    SOUS LE SIGNE DES SENS

    Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
    Me transporte sur ses grandes ailes déployées
    vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
    À même leurs vertiges, j'apprends.
    J'apprends à naître dans le poème.
    J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
    Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
    Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
    Puis je dégrise, éclatée en vers.
    Vers qui ? Vers quoi ?
    Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
    Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
    Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
    Sans dessus dessous à même les sens,
    le désir à naître.

    06.05.00

    ___________________________

    J'ai cette gourmandise
    de rayons printaniers
    ramassés ça et là
    à travers pluies
    et sol aride
    par le tendre m'encerclent chaud
    dans la crème des désirs

    06.05.00

    ___________________________

    Entre les vagues puissantes du désir
    s'évanouissent pleurs et rires
    devant le blanc gémissement de l'âme
    enfermée en son plaisir
    aiguisé par les doux mots doux
    mots tendres fous
    répandus par le geste des mains
    sur la peau lisse des rendez-vous
    émulsion des bleus
    dans le vert des étonnements

    12.05.00

    ___________________________

    L'autre
    miroir des solitudes
    retourné à son désir
    le désirable en l'autre
    le plein désir en ce trop plein de vie

    vie pleine vie
    à même les déchirures
    désir plein désir
    à même chaque instant
    instants inextinguibles
    vertiges

    une voix murmure l'amour
    n'apaise pas
    reprend son souffle
    sur le chemin des impromptus
    nous rappelle qu'il était une fois
    ce fou désir en soi
    sagement enrobe l'Être
    l'autre
    en son désir
    au seuil de l'éclatement

    12.05.00

    ___________________________

    Habillée de langages
    une femme nue fragile
    forte en ses mots
    s'abreuve aux fontaines du désir
    parole en son murmure
    son chant blessé
    dénoué par la nuit

    16.05.00

    ___________________________

    S'effritent les regards
    au coeur du mouvement
    se reforment se transforment
    par la passion du vent
    se chagrinent puis s'enchaînent
    dans le gouffre amoureux
    viennent sourire à la rose
    dans le rouge du matin

    Point… à la ligne

    03.06.00

    ___________________________

    CHAUDE CHOSE

    On s'enchaîne
    on s'déchaîne
    pour l'amour d'une rose
    maintenue à distance
    par de trop grandes marées
    repoussée jusqu'au pied d'un murmure

    pourrissement de la rose
    dans le jardin chaud des fauves
    d'un regard d'une pensée
    nommez-la…
    Chose

    07.06.00

    ___________________________

    RE-NOIR

    S'effiloche la peine
    au bout d'un vain désir
    derniers râles
    sang des mots
    répandu rose
    sur la toile d'un bleu pastel
    y mélanger du vert espoir
    dans ce mauve
    un peu de gris quand même
    sur le rouge passionné
    puis le retour au noir

    rien que soi
    dans ce désert de mots
    rien que soi devant soi
    miroir des passions des chutes des ascensions
    et rechute
    et remonte la pente
    seule
    avec d'autres
    sur la toile
    de trop de fois
    que le temps ne mesure plus

    11.06.00

    ___________________________

    PASSAGE

    Une image surgit
    de la toile des passions
    fibres de chair de sang
    embrasées dans le piège des fragilités
    abreuvées à même le désir
    d'une nuit fauve
    dans la lumière interrompue
    tissent au passage
    des contours incendiés
    sur le corps rompu

    12.06.00

    ___________________________

    Justesse du mot rebelle
    que le vent hurle
    à travers la houle des désespoirs
    malgré la plaie vive du dur désir
    emprisonné dans la nuit glauque
    au seuil de l'effacement

    supplique du chant
    phrases hurlantes
    dans le ferment du désir
    toujours murmuré
    par le regard en équilibre
    sur un mot juste
    rebelle
    inoublié

    13.06.00

    ___________________________

    CHAIR FLUIDE

    Ni aube ni aurore
    répandue chair et sang sur les lignes
    j'efface les hiers
    au fil des lendemains
    les nuits me prononcent
    les matins en maraude
    j'avance
    j'avance et longe des vertiges
    quand tout près
    un visage fluide déjoue l'abîme
    son mot me déplie
    sa phrase me secoue
    interruption d'un mal brisé
    par le feu des passions
    embranchement d'un tout écartelé
    abandonné au seuil de l'épuisement
    son ressac creuse des rigoles
    enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
    présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
    à même les renoncements

    20.06.00

    ___________________________

    ALPAMAYO

    Sur tes flancs
    l'amour en zig-zag
    sillonne tous les espoirs
    jusqu'au sommet tente l'ultime
    en altitude s'essouffle
    dans sa marche supplie chaque geste
    ne renonce jamais
    non jamais ne s'arrête
    gestes du corps
    dans l'avancée de chaque pas assoiffé
    seule au coeur de l'immensité
    blanche immensité
    tendre vertige
    que la main vient déposer
    sur ton corps
    apprivoisé

    16.07.00

    ___________________________

    ARTESONRAJU

    Émue
    la montagne désirée
    par son amant agile
    quand lui frôle ses mystères
    elle lui offre ses flancs
    il explore toutes ses formes
    et ses pensées fragiles
    que ses pentes font valser pas à pas
    s'apprivoise la beauté d'une descente
    qu'un soleil fait bouger
    sur son corps
    convoité

    01.08.00

    ___________________________

    S'écrivent parfois des mots
    en faux-dièse en vrai-bémol
    en calvacade
    voyagent agiles
    paissent naturels
    au point du jour
    remisent les nuits
    allègent les heures
    suspendues lourdes usées
    sous les arbres
    sur les pierres
    se baignent dans la soupe
    font claquer toutes les portes
    d'un été coutumier

    01.08.00

    ___________________________

    Au jardin
    un regard s'emplit de froidure
    que dissipent les souvenances
    de l'amour déployé
    sur la trace d'une flamme hésitante
    il veille
    appuyé sur l'instant des avenirs
    floconneux

    20.08.00

    ___________________________

    Interminable
    ce souffle ponctué
    d'extraits en vagues
    prolonge les jours
    à l'ombre s'ajoutent
    aux heures
    nécessaires

    08.09.00

    ___________________________

    Doux murmure de la chair
    reflet d'un souffle passager
    glisse dans le blues du silence
    empreinte d'un visage
    la nuit sur fond gris
    semence de paroles
    l'espoir sur fond noir
    gestes à fleur de peau
    grandes aurores
    mémoire bleu de cyan
    son sourire masqué

    09.09.00

    ___________________________

    Ciel des Amériques
    Ciel de nuit
    Ciel de lit
    du Nord au Sud
    défigure la mémoire
    d'un bronze tenace
    porte au visage
    un sourire de plomb
    passe les ponts
    jusqu'au quai
    parole de chair
    peau de papier
    peau sur mesure
    peauaime

    09.09.00

    ___________________________

    Il fait ici tempête de pluie de vent
    à l'image d'une turbulence fait chair
    chair d'abîme
    entre tous les abîmes
    chair des renoncements
    à l'effigie du silence accordé
    à tous les silences
    à croire que les dieux imaginés
    invitent à la redondance d'histoires anciennes
    perdues dans les rêves
    rejetés dans le néant
    dont seule demeure
    une parole imprononcée
    imprononçable

    21.09.00

    ___________________________

    Quel interdit a ce goût du silence ?
    n'a le goût que des sens
    gravitation sur le corps déployé
    d'un regard poursuit la ligne pure
    abandonnée dans la soie des gestes
    sur le parcours d'une fièvre
    murmure des instants doux
    ce goût de sel que les vagues transportent
    jusqu'aux lèvres multipliées
    viennent colorer la nuit
    ses ombres emportées
    dans un délire
    spontané

    23.09.00

    ___________________________

    Terre de ta vie
    via la terre de sable fin
    ses vagues de sel
    de mer en vague
    quand tu divagues
    sur l'horizon chargé de cris
    quand vient l'écrit
    l'appel du lit
    surbondance
    de l'infini

    29.09.00

    ___________________________

    Dans la salle des occupations
    le jour se fait tard
    en toute patience
    voit la nuit l'achever
    quand la peau glisse limpide
    sur les pierres
    amassées par le roulement
    des vagues fluides
    de l'amour

    m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
    m'a laissé dormir hors des questions
    m'a exilée tournoyante
    vers le milieu du lit
    sans déranger les rêves voisins
    quand tout à coup
    sonna l'heure de l'abordage
    sur le pont d'un autre jour
    c'était lundi
    le retour

    02.10.00

    ___________________________

    Dénuement
    dans ce champ immense
    de la fragilité
    course folle d'un espoir replié
    dans les coins d'ombre
    s'enfonce dans l'étrange mouvement
    des sensualités incandescentes
    quand se murmurent des paroles
    prolongées sur le corps
    accentué
    par son ascension du désir

    05.10.00

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / octobre 2000
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-21-3
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    Aproximadamente 74.129 palavras.

    Atterré par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je
    lui avais soumis, songeant d'autre part aux difficultés que
    j'éprouvais quand je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à
    des réflexions sérieuses, je sentis une fois de plus ma nullité
    intellectuelle et que je n'étais pas né pour la littérature. Sans
    doute autrefois à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une
    lecture de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie qui m'avait
    paru avoir une grande valeur. Mais cet état, mon poème en prose le
    reflétait: nul doute que M. de Norpois n'en eût saisi et percé à jour
    tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
    entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était pas dupe. Il
    venait de m'apprendre au contraire quelle place infime était la mienne
    (quand j'étais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le
    mieux disposé et le plus intelligent). Je me sentais consterné,
    réduit; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
    du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était dilaté jadis à
    remplir les capacités immenses du génie, contracté maintenant, tenait
    tout entier dans la médiocrité étroite où M. de Norpois l'avait
    soudain enfermé et restreint.

    –Notre mise en présence, à Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se
    tournant vers mon père, ne laissait pas que d'être assez épineuse (ce
    qui après tout est aussi une manière d'être piquante). Bergotte voilà
    quelques années de cela, fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais
    ambassadeur; il me fut présenté par la princesse de Metternich, vint
    s'inscrire et désirait être invité. Or, étant à l'étranger
    représentant de la France, à qui en somme il fait honneur par ses
    écrits, dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans une
    mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion que j'ai de
    sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il
    prétendait ne pas être invité sans sa compagne. Je crois ne pas être
    plus pudibond qu'un autre et étant célibataire, je pouvais peut-être
    ouvrir un peu plus largement les portes de l'Ambassade que si j'eusse
    été marié et père de famille. Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré
    d'ignominie dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus
    écœurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot,
    moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit
    qu'analyses perpétuelles et d'ailleurs entre nous, un peu
    languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour
    de simples peccadilles, de véritables prêchis-prêchas (on sait ce
    qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience et de
    cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai la réponse, la princesse
    revint à la charge, mais sans plus de succès. De sorte que je ne
    suppose pas que je doive être très en odeur de sainteté auprès du
    personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il a apprécié
    l'attention de Swann de l'inviter en même temps que moi. A moins que
    ce ne soit lui qui l'ait demandé. On ne peut pas savoir, car au fond
    c'est un malade. C'est même sa seule excuse.

    –Et est-ce que la fille de Mme Swann était à ce dîner, demandai-je à
    M. de Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,
    comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon
    émotion que je n'aurais fait à table, immobile et en pleine lumière.

    M. de Norpois parut chercher un instant à se souvenir:

    –Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans? En effet, je me
    souviens qu'elle m'a été présentée avant le dîner comme la fille de
    notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est allée se
    coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me
    rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes fort au courant de la
    maison Swann.

    –Je joue avec Mlle Swann aux Champs-Élysées, elle est délicieuse.

    –Ah! voilà! voilà! Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante.
    Je vous avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais
    de sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
    trop vif.

    –Je préfère la figure de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément
    sa mère, je vais me promener au Bois rien que dans l'espoir de la voir
    passer.

    –Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées.

    Pendant qu'il disait ces mots, M. de Norpois était, pour quelques
    secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui,
    m'entendant parler de Swann comme d'un homme intelligent, de ses
    parents comme d'agents de change honorables, de sa maison comme d'une
    belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d'un autre
    homme aussi intelligent, d'autres agents de change aussi honorables,
    d'une autre maison aussi belle; c'est le moment où un homme sain
    d'esprit qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est un
    fou. M. de Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans le
    plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie
    dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles, de faire
    semblant de croire qu'il en est amoureux, de l'en plaisanter, et de
    lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il parlerait
    de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une
    divinité de l'Olympe qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt
    l'aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer
    moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer son
    attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance pour mon
    admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un homme important, de lui
    sembler à l'avenir digne d'être invité par elle et d'entrer dans
    l'intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma
    faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann,
    m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me
    retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui
    avaient l'air d'être restées trop longtemps dans l'eau. J'en ébauchai
    presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est
    difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle
    échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur
    de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des
    proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s'étendre les
    souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les
    parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à
    peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la
    mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs à une
    supposition de ce genre qu'obéissent les criminels quand ils
    retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et duquel ils pensent
    qu'on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais
    il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de
    l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est
    promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui
    prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le
    moraliste du «Premier Paris» nous dit d'un événement, d'un
    chef-d'œuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut «son heure de
    célébrité»: «Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?» à la
    troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne
    parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un
    poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on
    connaît encore intégralement? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de
    même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard,
    dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me
    semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il
    était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à
    tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la
    discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il
    avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait
    «vu le moment où j'allais lui baiser les mains», je ne rougis pas
    seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient
    si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M.
    de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses
    souvenirs; ce «potin» m'éclaira sur les proportions inattendues de
    distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est
    fait l'esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le
    jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on
    savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à
    ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.

    –Oh! monsieur, dis-je à M. de Norpois, quand il m'annonça qu'il
    ferait part à Gilberte et à sa mère, de l'admiration que j'avais pour
    elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à Mme Swann, ce ne
    serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et
    cette vie vous appartiendrait! Mais je tiens à vous faire remarquer
    que je ne connais pas Mme Swann et que je ne lui ai jamais été
    présenté.

    J'avais ajouté ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir
    l'air de m'être vanté d'une relation que je n'avais pas. Mais en les
    prononçant, je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles, car dès
    le début de mon remerciement, d'une ardeur réfrigérante, j'avais vu
    passer sur le visage de l'ambassadeur une expression d'hésitation et
    de mécontentement et dans ses yeux, ce regard vertical, étroit et
    oblique (comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne
    fuyante d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur
    invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui dit quelque chose
    que l'autre interlocuteur, le Monsieur avec qui on parlait jusqu'ici–moi
    dans la circonstance–ne doit pas entendre. Je me rendis
    compte aussitôt que ces phrases que j'avais prononcées et qui, faibles
    encore auprès de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi,
    m'avaient paru devoir toucher M. de Norpois et achever de le décider à
    une intervention qui lui eût donné si peu de peine, et à moi tant de
    joie, étaient peut-être (entre toutes celles qu'eussent pu chercher
    diaboliquement des personnes qui m'eussent voulu du mal), les seules
    qui pussent avoir pour résultat de l'y faire renoncer. En les
    entendant en effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui nous
    venions d'échanger agréablement des impressions que nous avions pu
    croire semblables sur des passants que nous nous accordions à trouver
    vulgaires, nous montre tout à coup l'abîme pathologique qui le sépare
    de nous en ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche: «C'est
    malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté un
    seul», M. de Norpois qui savait que rien n'était moins précieux ni
    plus aisé que d'être recommandé à Mme Swann et introduit chez elle, et
    qui vit que pour moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par
    conséquent, sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,
    normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler quelque
    pensée différente, quelque visée suspecte, quelque faute antérieure, à
    cause de quoi, dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne
    n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
    de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
    jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des
    années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui
    demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je
    désirais et chargea mon père de me le transmettre. Mais il n'avait pas
    cru devoir dire pour qui il le demandait. Elle n'apprendrait donc pas
    que je connaissais M. de Norpois et que je souhaitais tant d'aller
    chez elle; et ce fut peut-être un malheur moins grand que je ne
    croyais. Car la seconde de ces nouvelles n'eût probablement pas
    beaucoup ajouté à l'efficacité, d'ailleurs incertaine, de la première.
    Pour Odette, l'idée de sa propre vie et de sa propre demeure
    n'éveillant aucun trouble mystérieux, une personne qui la connaissait,
    qui allait chez elle, ne lui semblait pas un être fabuleux comme il le
    paraissait à moi qui aurais jeté dans les fenêtres de Swann une pierre
    si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais M. de Norpois:
    j'étais persuadé qu'un tel message, même transmis d'une façon aussi
    brutale, m'eût donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse
    de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi. Mais, même si
    j'avais pu me rendre compte que la mission dont ne s'acquitta pas M.
    de Norpois fût restée sans utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire
    auprès des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était montré
    consentant, d'en décharger l'Ambassadeur et de renoncer à la volupté,
    si funestes qu'en pussent être les suites, que mon nom et ma personne
    se trouvassent ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et
    sa vie inconnues.

    Quand M. de Norpois fut parti, mon père jeta un coup d'œil sur le
    journal du soir; je songeais de nouveau à la Berma. Le plaisir que
    j'avais eu à l'entendre exigeait d'autant plus d'être complété qu'il
    était loin d'égaler celui que je m'étais promis; aussi s'assimilait-il
    immédiatement tout ce qui était susceptible de le nourrir, par exemple
    ces mérites que M. de Norpois avait reconnus à la Berma et que mon
    esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec sur qui on
    verse de l'eau. Or mon père me passa le journal en me désignant un
    entrefilet conçu en ces termes: «La représentation de _Phèdre_ qui a
    été donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait les principales
    notabilités du monde des arts et de la critique a été pour Mme Berma
    qui jouait le rôle de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a
    rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.
    Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation qui
    constitue un véritable événement théâtral; disons seulement que les
    juges les plus autorisés s'accordaient à déclarer qu'une telle
    interprétation renouvelait entièrement le rôle de Phèdre, qui est un
    des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait la plus
    pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle de notre temps il
    ait été donné d'assister.» Dès que mon esprit eut conçu cette idée
    nouvelle de «la plus pure et haute manifestation d'art», celle-ci se
    rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé au théâtre, lui
    ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur réunion forma quelque
    chose de si exaltant que je m'écriai: «Quelle grande artiste!» Sans
    doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère. Mais
    qu'on songe plutôt à tant d'écrivains qui, mécontents du morceau
    qu'ils viennent d'écrire, s'ils lisent un éloge du génie de
    Chateaubriand, ou évoquant tel grand artiste dont ils ont souhaité
    d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes telle phrase de
    Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse à celle qu'ils ont
    voulu mettre dans leur prose, se remplissent tellement de cette idée
    de génie qu'ils l'ajoutent à leurs propres productions en repensant à
    elles, ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues
    d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur œuvre se
    disent: «Après tout!» sans se rendre compte que, dans le total qui
    détermine leur satisfaction finale, ils font entrer le souvenir de
    merveilleuses pages de Chateaubriand qu'ils assimilent aux leurs, mais
    enfin qu'ils n'ont point écrites; qu'on se rappelle tant d'hommes qui
    croient en l'amour d'une maîtresse de qui ils ne connaissent que les
    trahisons; tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une
    survie incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables, à une
    femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore, artistes, à la gloire
    future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant rassurant quand
    leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils
    auraient à expier après leur mort; qu'on pense encore aux touristes
    qu'exalte la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
    n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun
    que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de
    celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait été d'abord en
    véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le
    meilleur de la force qui lui manquait.

    Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour
    moi à la «carrière». Je crois que soucieuse avant tout qu'une règle
    d'existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu'elle
    regrettait, c'était moins de me voir renoncer à la diplomatie que
    m'adonner à la littérature. «Mais laisse donc, s'écria mon père, il
    faut avant tout prendre du plaisir à ce qu'on fait. Or, il n'est plus
    un enfant. Il sait bien maintenant ce qu'il aime, il est peu probable
    qu'il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le
    rendra heureux dans l'existence.» En attendant que grâce à la liberté
    qu'elles m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence,
    les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout
    temps ses gentillesses imprévues m'avaient, quand elles se
    produisaient, donné une telle envie d'embrasser au-dessus de sa barbe
    ses joues colorées que si je n'y cédais pas, c'était seulement par
    peur de lui déplaire. Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir
    ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il
    ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier,
    à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me
    demandais si mon désir d'écrire était quelque chose d'assez important
    pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout
    en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était
    destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux
    terribles soupçons. Le premier c'était que (alors que chaque jour je
    me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne
    débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée,
    bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très différent de
    ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n'était à vrai dire
    qu'une autre forme du premier, c'est que je n'étais pas situé en
    dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de
    roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse,
    quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d'osier.
    Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en
    aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on
    vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre
    sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant
    follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur
    dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a
    quitté un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
    octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d'un hospice sa
    promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu'on lui
    adresse, ayant oublié le passé. En disant de moi: «Ce n'est plus un
    enfant, ses goûts ne changeront plus, etc.», mon père venait tout d'un
    coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me causait le
    même genre de tristesse, que si j'avais été non pas encore
    l'hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton
    indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin d'un
    livre: «il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y
    fixer définitivement, etc.»

    Cependant, mon père, pour aller au-devant des critiques que nous
    aurions pu faire sur notre invité, dit à maman:

    –J'avoue que le père Norpois a été un peu «poncif» comme vous
    dites. Quand il a dit qu'il aurait été «peu séant» de poser une
    question au comte de Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à
    rire.

    –Mais pas du tout, répondit ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme
    de cette valeur et de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté qui ne
    prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne éducation.

    –Je crois bien! Cela ne l'empêche pas d'être fin et intelligent, je
    le sais moi qui le vois à la Commission tout autre qu'il n'est ici,
    s'écria mon père, heureux de voir que maman appréciait M. de Norpois,
    et voulant lui persuader qu'il était encore supérieur à ce qu'elle
    croyait, parce que la cordialité surfait avec autant de plaisir qu'en
    prend la taquinerie à déprécier. Comment a-t-il donc dit … «avec les
    princes on ne sait jamais…»

    –Mais oui, comme tu dis là. J'avais remarqué, c'est très fin. On
    voit qu'il a une profonde expérience de la vie.

    –C'est extraordinaire qu'il ait dîné chez les Swann et qu'il y ait
    trouvé en somme des gens réguliers, des fonctionnaires…. Où est-ce
    que Mme Swann a pu aller pêcher ce monde-là?

    –As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion:
    «C'est une maison où il va surtout des hommes!»

    Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois
    avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque
    intonation de Bressant ou de Thiron dans _l'Aventurière_ ou dans _le
    Gendre de M. Poirier_. Mais de tous ses mots, le plus goûté, le fut par
    Françoise qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas «tenir
    son sérieux» si on lui rappelait qu'elle avait été traitée par
    l'ambassadeur de «chef de premier ordre», ce que ma mère était allée
    lui transmettre comme un ministre de la guerre les félicitations d'un
    souverain de passage après «la Revue». Je l'avais d'ailleurs précédée
    à la cuisine. Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste mais
    cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle avait à
    tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette mort; Françoise
    m'assura qu'elle s'était passée le mieux du monde et très rapidement:
    «J'ai jamais vu une bête comme ça; elle est morte sans dire seulement
    une parole, vous auriez dit qu'elle était muette.» Peu au courant du
    langage des bêtes, j'alléguai que le lapin ne criait peut-être pas
    comme le poulet. «Attendez un peu voir, me dit Françoise indignée de
    mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets.
    Ils ont même la voix bien plus forte.» Françoise accepta les
    compliments de M. de Norpois avec la fière simplicité, le regard
    joyeux et–fût-ce momentanément–intelligent, d'un artiste à qui
    on parle de son art. Ma mère l'avait envoyée autrefois dans certains
    grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce
    soir-là à l'entendre traiter les plus célèbres de gargotes le même
    plaisir qu'autrefois à apprendre, pour les artistes dramatiques, que
    la hiérarchie de leurs mérites n'était pas la même que celle de leurs
    réputations. «L'Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on
    ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise avec
    un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l'accorda, sans
    être, d'ailleurs, impressionnée par le titre d'ambassadeur; elle
    disait de M. de Norpois, avec l'amabilité due à quelqu'un qui l'avait
    prise pour un «chef»: «C'est un bon vieux comme moi.» Elle avait bien
    cherché à l'apercevoir quand il était arrivé, mais sachant que Maman
    détestait qu'on fût derrière les portes ou aux fenêtres et pensant
    qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges
    qu'elle avait fait le guet (car Françoise ne voyait partout que
    «jalousies» et «racontages» qui jouaient dans son imagination le même
    rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les
    intrigues des jésuites ou des juifs), elle s'était contentée de
    regarder par la croisée de la cuisine, «pour ne pas avoir des raisons
    avec Madame» et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait
    «cru voir Monsieur Legrand», à cause de son _agileté_, et bien qu'il
    n'y eût pas un trait commun entre eux. «Mais enfin, lui demanda ma mère,
    comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que
    vous (quand vous le voulez)?–Je ne sais pas d'où ce que ça devient»,
    répondit Françoise (qui n'établissait pas une démarcation bien nette
    entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le
    verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'était pas
    beaucoup plus capable–ou désireuse–de dévoiler le mystère qui
    faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu'une grande
    élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.
    Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même
    des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite,
    répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout
    ensemble. Il faut que le bœuf, il devienne comme une éponge, alors il
    boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où
    il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas
    que c'était tout à fait ma gelée, mais c'était fait bien doucement et
    les soufflés ils avaient bien de la crème.–Est-ce Henry? demanda mon
    père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de
    la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.–Oh
    non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je
    parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est très bon bien sûr,
    mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt … un bouillon!–Weber?–Ah!
    non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est
    dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.
    Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils
    n'ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va
    comme je te pousse.–Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu'en
    fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait
    pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous
    nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise était pour
    les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut
    l'être l'actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
    pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des
    traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c'est
    qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.
    C'est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup.
    Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait
    par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas
    à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière…» Le
    restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d'orgueil et de
    bonhomie, c'était … le Café Anglais.

    Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille avec
    maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance (à l'aide d'un
    itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon
    le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon d'une
    cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer d'abord, que
    sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en
    voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du
    plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous
    n'avions pas commencé notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
    blessé; il n'eût trouvé que naturel que nous allassions de la
    Madeleine au Jardin des Plantes où il habitait avant de nous arrêter à
    Saint-Augustin, pour repartir rue de l'École-de-Médecine.

    Les visites finies (ma grand'mère dispensait que nous en fissions une
    chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu'aux
    Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu'elle la remît à la
    personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y
    chercher du pain d'épices, la lettre que dès le jour où mon amie
    m'avait fait tant de peine, j'avais décidé de lui envoyer au nouvel
    an, et dans laquelle je lui disais que notre amitié ancienne
    disparaissait avec l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes
    déceptions et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié neuve que
    nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait, si
    merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque coquetterie
    à lui garder toute sa beauté et à m'avertir à temps comme je
    promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre
    péril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Françoise me fit
    arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où
    elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX
    et de Raspail et où, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les
    innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose
    d'un peu pauvre à ce visage unique qu'elle avait pour y répondre,
    immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en ont pas
    de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli
    au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques
    autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme,
    étaient à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,
    ne m'eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l'idée, et par
    conséquent, l'envie de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
    avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait
    appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire
    artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement
    pour bien des jeunes hommes ces désirs qu'elle avouait sous le couvert
    du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui
    ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
    l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai devant une
    colonne de théâtre où était affichée la représentation que la Berma
    donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.
    C'était un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le
    pressentiment que le jour de l'an n'était pas un jour différent des
    autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau où j'aurais
    pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de
    Gilberte comme au temps de la Création, comme s'il n'existait pas
    encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices
    qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
    parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de l'ancien …
    rien qu'une chose: mon désir que Gilberte m'aimât. Je compris que si
    mon coeur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne
    l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon cœur, n'avait pas changé, et
    je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût
    changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié c'était la même,
    comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années
    nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,
    recouvre à leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier celle-ci
    à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la
    nature essayer d'imprimer au jour de l'an l'idée particulière que je
    m'étais faite de lui, c'était en vain; je sentais qu'il ne savait pas
    qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le crépuscule
    d'une façon qui ne m'était pas nouvelle: dans le vent doux qui
    soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais
    senti reparaître la matière éternelle et commune, l'humidité
    familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.

    Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes
    vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur
    donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.
    Des étrennes j'en avais reçu mais non pas les seules qui m'eussent
    fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J'étais pourtant
    jeune encore tout de même puisque j'avais pu lui en écrire un par
    lequel j'espérais, en lui disant les rêves lointains de ma tendresse,
    en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont
    vieilli c'est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont
    ils ont appris l'inefficacité.

    Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus
    tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens
    qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l'amant, à la troupe de
    débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin
    de cette représentation que j'avais vue annoncée pour le soir. Je ne
    pouvais même pas, pour calmer l'agitation que cette idée faisait
    naître en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne
    pensait peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle récitait,
    qu'elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu'il
    est délicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en
    faisait apparaître les troubles bien connus–mais doués d'une
    violence nouvelle et d'une douceur insoupçonnée–à des spectateurs
    émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je
    rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. A
    la pensée qu'il était sans doute en ce moment caressé par ces hommes
    que je ne pouvais empêcher de donner à la Berma, et de recevoir
    d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'éprouvais un émoi plus
    cruel qu'il n'était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son
    du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des
    autres fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie, est plus
    triste, sortant d'un mastroquet, que «le soir au fond des bois». A ce
    moment-là, un mot de Gilberte n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
    fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la confusion de
    l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur
    le désir qui l'avait réclamé.

    Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par
    des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que
    c'était le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,
    dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce
    temps-là les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
    ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais
    plus de style et aurais cru plus d'ancienneté sinon au Palais de
    l'Industrie, du moins à celui du Trocadéro. Plongée dans un sommeil
    agité, mon adolescence enveloppait d'un même rêve tout le quartier où
    elle le promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y avoir un
    édifice du XVIIIe siècle dans la rue Royale, de même que j'aurais été
    étonné si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte
    Saint-Denis, chefs-d'œuvre du temps de Louis XIV, n'étaient pas
    contemporains des immeubles les plus récents de ces arrondissements
    sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter
    longuement; c'est que la nuit étant venue, ses colonnes
    dématérialisées par le clair de lune avaient l'air découpées dans du
    carton et, me rappelant un décor de l'opérette _Orphée aux Enfers_, me
    donnaient pour la première fois une impression de beauté.

    Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et
    pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même
    pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous
    avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la
    parole qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous pour
    le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit dite, notre
    imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir,
    tout cela rend notre attention en face de l'être aimé trop tremblante
    pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être
    aussi cette activité de tous les sens à la fois, et qui essaye de
    connaître avec les regards seuls ce qui est au delà d'eux, est-elle
    trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements
    de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous
    immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on n'en a jamais
    que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus comment
    étaient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, où
    elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne
    pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour
    m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec
    une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de
    l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi
    ceux qui ont perdu un être aimé qu'ils ne revoient jamais en dormant,
    s'exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens
    insupportables et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état de
    veille. Dans leur impuissance à se représenter l'objet de leur
    douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je
    n'étais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de
    Gilberte, je l'avais oubliée elle-même, je ne l'aimais plus. Enfin
    elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de
    nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant
    bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse
    nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la
    façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème
    de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais écrite à
    sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps après, et
    afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Comme
    je lui disais combien j'admirais son père et sa mère, elle prit cet
    air vague, plein de réticences et de secret qu'elle avait quand on lui
    parlait de ce qu'elle avait à faire, de ses courses et de ses visites,
    et tout d'un coup finit par me dire: «Vous savez, ils ne vous gobent
    pas!» et glissante comme une ondine–elle était ainsi–elle éclata
    de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait,
    comme fait la musique, décrire dans un autre plan une surface
    invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas à Gilberte de cesser de
    jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût
    pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un œil
    favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
    que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce
    genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
    ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la
    jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se
    moquant d'eux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont
    une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
    (qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable se voit
    lui-même) avec quelle violence mon cœur opposait ces sentiments dont il
    était animé à l'égard de Swann, si passionnés au contraire que je ne
    doutais pas que s'il les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son
    jugement à mon égard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je
    ressentais pour lui, j'osai le lui écrire dans une longue lettre que
    je confiai à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y
    consentit. Hélas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
    que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize
    pages, avec tant de vérité, il en avait donc douté; la lettre que je
    lui écrivis, aussi ardente et aussi sincère que les paroles que
    j'avais dites à M. de Norpois n'eut pas plus de succès. Gilberte me
    raconta le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart derrière un
    massif de lauriers, dans une petite allée où nous nous assîmes chacun
    sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son père
    avait haussé les épaules, en disant: «Tout cela ne signifie rien, cela
    ne fait que prouver combien j'ai raison.» Moi qui savais la pureté de
    mes intentions, la bonté de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
    n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann. Car que ce fût
    une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais décrit
    avec tant d'exactitude certaines caractéristiques irrécusables de mes
    sentiments généreux que, pour que d'après elles Swann ne les eût pas
    aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer
    qu'il s'était trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les
    eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de
    les comprendre chez les autres.

    Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n'est
    souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
    quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être
    avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple
    effet–et une confirmation enthousiaste–de mon amour pour
    Gilberte, par lequel–et non par ma vénération secondaire pour lui–seraient
    fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais
    partager ses prévisions, car je n'avais pas réussi à abstraire de
    moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres
    et à en supporter expérimentalement les conséquences; j'étais
    désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant
    appelé. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
    de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés du vieux
    Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu'on appelle
    en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal
    informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entrée,
    où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
    renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire
    naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra
    d'un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous
    laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder,
    mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,
    délicieux, paisible, riche d'une vérité durable, inexpliquée et
    certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté
    de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui
    m'avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation
    vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me
    donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu'elle ne
    m'avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement, vieille
    dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler.
    Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle
    avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille», par
    conséquent quelqu'un qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que
    Saint-Simon un duc d'un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute
    la tenancière avant de l'être avait eu des revers. Mais Françoise
    assurait qu'elle était marquise et appartenait à la famille de
    Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais
    et m'ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer?
    en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait
    peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous
    venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient
    sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait,
    hélas! d'accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle
    vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et
    qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la
    «marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la
    porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis
    comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins
    l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on éprouve à se montrer
    vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès
    d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.

    Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de
    Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de
    Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le
    massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies: on
    jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une
    toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même
    regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première
    fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse
    une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui
    avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,
    ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres
    puisqu'ils ne m'ont pas trouvée.»

    Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette
    lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si
    insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que
    c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,
    renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la
    tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:

    –Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le
    plus fort.

    Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en
    soulevant les nattes de ses cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit
    que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire
    paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous
    luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses
    pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des
    cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais
    serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu
    grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en
    fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice
    musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de
    sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même
    m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la
    lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:

    –Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.

    Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre
    objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer
    que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue
    (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
    qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu
    tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût
    croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je
    n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.

    En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée
    jusque-là, dont m'avait approché, sans me la laisser voir ni
    reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé.
    Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
    Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je
    ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le
    rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité.
    En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de
    Norpois: j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il
    appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation
    m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une
    odeur de moisi.

    Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des
    Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par
    les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin
    réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics
    erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin
    ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de
    gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
    responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman
    qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du
    moins son aveuglement.

    Les névropathes sont peut-être, malgré l'expression consacrée, ceux qui
    «s'écoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se
    rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils
    finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux
    leur a si souvent crié: «Au secours!» comme pour une grave maladie,
    quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait
    changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir
    compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de
    l'action, les perçoit si peu, qu'il est capable, étant mourant, de
    continuer encore quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne
    santé. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de
    la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon
    esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais
    allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à
    table, et–m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut
    signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été
    grondé, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut
    pas manger–je me mettais à table, quand, au moment d'avaler la
    première bouchée d'une côtelette appétissante, une nausée, un
    étourdissement m'arrêtèrent, réponse fébrile d'une maladie commencée,
    dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes,
    mais qui refusait obstinément la nourriture que je n'étais pas en état
    d'absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l'on
    m'empêcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me
    donna, comme l'instinct de conservation à un blessé, la force de me
    traîner jusqu'à ma chambre où je vis que j'avais 40 degrés de fièvre,
    et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. A travers le
    corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée
    souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de
    barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine,
    mais heureux à côté d'elle, j'avais la force de le goûter encore.

    Françoise, au retour, déclara que je m'étais «trouvé indisposé», que
    j'avais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt
    appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée
    fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «qu'un
    feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis
    longtemps déjà j'étais sujet à des étouffements et notre médecin,
    malgré la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait déjà mourant
    alcoolique, m'avait conseillé outre la caféine qui m'était prescrite
    pour m'aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du
    cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
    disait-il, dans l'«euphorie» causée par l'alcool. J'étais souvent
    obligé pour que ma grand'mère permît qu'on m'en donnât, de ne pas
    dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation.
    D'ailleurs, dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
    proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à cause de la
    tristesse de ma grand'mère que je craignais beaucoup plus que ma
    souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu'il fût trop faible
    pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans
    l'ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui
    eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma
    grand'mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par
    mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un
    symptôme fâcheux que je n'avais pas encore discerné, mon corps était
    en détresse tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
    Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
    d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aimé qui n'était
    plus toujours aussi maître de ses émotions qu'autrefois, laissait
    paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors
    mon cœur était torturé par la vue de la peine qu'elle avait; comme si
    mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
    pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais
    dans ses bras. Et les scrupules étant d'autre part apaisés par la
    certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne
    faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce
    malaise n'avait rien de pénible, que je n'étais nullement à plaindre,
    qu'elle pouvait être certaine que j'étais heureux; mon corps avait
    voulu obtenir exactement ce qu'il méritait de pitié, et pourvu qu'on
    sût qu'il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas
    d'inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n'était pas un
    mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se
    piquant pas de philosophie; elle n'était pas de son ressort. J'eus
    presque chaque jour de ces crises d'étouffement pendant ma
    convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait laissé assez bien,
    elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s'apercevant
    que la respiration me manquait: «Oh! mon Dieu, comme tu souffres»,
    s'écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
    j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du
    cognac qu'elle était allée acheter parce qu'il n'y en avait pas à la
    maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère, un
    peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux une expression de lassitude
    et de découragement.

    –J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me
    dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je
    sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus
    pas si c'était l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de
    traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre
    parce qu'elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
    montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas
    la lui reprocher.

    Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis
    longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en
    consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin
    appelé dans des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence de
    symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies
    différentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'œil qui
    décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a
    chance qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique pas de
    supériorité dans les autres parties de l'intelligence et un être d'une
    grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise
    musique, n'ayant aucune curiosité d'esprit, peut parfaitement le
    posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable pouvait
    aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de
    tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec
    insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état
    complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les
    spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la
    tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui
    eût été mauvaise pour un état arthritique comme l'asthme, et eût pu
    devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un
    régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les
    hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions
    impérieuses: «Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
    jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool.»–Ma mère
    murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être reconstitué, que
    j'étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me
    mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
    avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était pas
    laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s'il
    avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour
    regarder si on n'a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et
    pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement:
    «Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois mes ordonnances.
    Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons
    jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez
    quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait.
    Cela vous plaira, puisque l'Espagne est à la mode, ollé! ollé! (Ses
    élèves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
    chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime
    lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais
    chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs,
    lavages intestinaux, lit, lait.» Il écouta d'un air glacial, sans y
    répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous
    quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes
    parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
    affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
    naturellement à cacher au Professeur leur désobéissance et pour y
    réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu
    le rencontrer. Puis mon état s'aggravant on se décida à me faire
    suivre à la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois
    jours je n'avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien.
    Alors nous comprîmes que Cottard, tout en me trouvant comme il le dit
    dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné
    que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c'était l'intoxication,
    et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il
    décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,
    les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand
    clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer
    aux Champs-Élysées. On disait que c'était à cause du mauvais air; je
    pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus
    voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de
    Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de
    maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.
    Quelquefois ma mère passait sa main sur mon front en me disant:

    –Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les
    chagrins qu'ils ont?

    Françoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a
    une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est
    vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air
    funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu'à mon état de
    santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise
    douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il était social
    et professionnel.

    Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre.
    Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule
    signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je
    n'avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées. Or, au bas du
    papier, timbré d'un sceau d'argent représentant un chevalier casqué
    sous lequel se contournait cette devise: _Per viam rectam_, au-dessous
    d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque toutes les phrases
    semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant
    tracée non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le
    mot correspondant de la ligne supérieure, ce fut justement la
    signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais
    impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée
    de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit
    que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse
    vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre
    coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller
    comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait
    pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en
    contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant
    montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les
    sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts
    réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. «Mon cher ami,
    disait la lettre, j'ai appris que vous aviez été très souffrant et que
    vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n'y vais guère non plus
    parce qu'il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter
    tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire
    que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous
    serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes
    causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j'espère que vos
    parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous
    envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»

    Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une
    diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.
    Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même, et en somme le principal
    intéressé, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,
    c'était une chose à laquelle j'avais constamment songé, une chose
    toute en pensées, c'était, comme disait Léonard, de la peinture, _cosa
    mentale_. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne
    s'assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la
    lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle
    devint, elle aussi, _cosa mentale_ et je l'aimais déjà tant que toutes
    les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je
    connus mon bonheur.

    La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les
    personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué
    artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps
    j'avais perdu tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à
    Gilberte de m'écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,
    pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que
    cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide
    baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de
    corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D'ailleurs,
    pour tous les événements qui dans la vie et ses situations
    contrastées, se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer
    de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme
    d'inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
    rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant,
    reçoit son congé d'une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit,
    appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et
    fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire
    reprendre, mieux vaut devant l'invincible entêtement de sa maîtresse
    supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une
    maladie de cœur plutôt que de chercher une explication logique. Ces
    obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur
    imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner,
    résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme
    qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans l'influence
    qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres
    que l'amant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande
    momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
    amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé pour
    connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et
    que son propre jugement faussé par l'amour l'empêche d'apprécier
    exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par
    réduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
    restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent
    généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion
    désintéressée, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas à savoir
    pourquoi la femme pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
    refusée pendant des années à ce qu'il continuât à l'entretenir.

    Or, le même mystère qui dérobe aux yeux souvent la cause des
    catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi
    fréquemment la soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
    celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte). Solutions
    heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car il n'y en a guère qui
    le soient réellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte
    que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que
    déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et l'on a
    pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.

    En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa
    à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur
    un _i_ sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe
    était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentellé, si l'on
    tient à chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle
    traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser
    que j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais cru
    au contraire de nature à me perdre à jamais dans l'esprit des Swann.
    Peu de temps auparavant, Bloch était venu pour me voir, pendant que le
    professeur Cottard, que depuis que je suivais son régime on avait
    fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation étant finie
    et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents
    l'avaient retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous étions
    tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu'il avait entendu dire
    que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait
    dîné la veille et qui elle-même était très liée avec Mme Swann,
    j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement, et bien
    établir, par le même scrupule qui me l'avait fait déclarer à M. de
    Norpois et de peur que Mme Swann me prît pour un menteur, que je ne la
    connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
    courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
    qu'elle était volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme
    Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était pour faire savoir, ce
    qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était pas vrai, qu'il avait dîné à
    côté d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de
    Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître
    Mme Swann, s'était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu'elle
    avait pour médecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à
    Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que,
    quand il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon avec lequel
    il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait
    flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à
    Odette dès qu'il en trouva l'occasion.

    Alors je connus cet appartement d'où dépassait jusque dans l'escalier
    le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus
    encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de
    Gilberte. L'implacable concierge, changé en une bienveillante
    Euménide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais
    monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,
    qu'il exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors interposaient
    entre moi et les trésors qui ne m'étaient pas destinés, un regard
    brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard même des
    Swann, il m'arriva, quand à la belle saison j'avais passé tout un
    après-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
    laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à côté d'elle, si
    c'était le jour de réception de sa mère, pour voir arriver les visites
    qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient
    bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
    maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.
    Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et
    surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique
    pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. A une section
    même infime d'elles, quel herbier céleste n'eussé-je pas donné comme
    châsse. Mais n'espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,
    si au moins j'avais pu en posséder la photographie, combien plus
    précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci! Pour en
    avoir une je fis auprès d'amis des Swann et même de photographes, des
    bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
    pour toujours avec des gens très ennuyeux.

    Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de la
    voir, maintenant–quand j'entrais dans la sombre antichambre où
    planait perpétuellement, plus formidable et plus désirée que jadis à
    Versailles l'apparition du Roi, la possibilité de les rencontrer, et
    où habituellement, après avoir buté contre un énorme porte-manteaux à
    sept branches comme le Chandelier de l'Écriture, je me confondais en
    salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,
    sur le coffre de bois et que dans l'obscurité j'avais pris pour Mme
    Swann,–les parents de Gilberte, si l'un d'eux se trouvait passer au
    moment de mon arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient la main
    en souriant et me disaient:

    –Comment allez-vous (qu'ils prononçaient tous deux «commen
    allez-vous», sans faire la liaison du _t_, liaison, qu'on pense bien
    qu'une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et
    voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes
    là? alors je vous quitte.

    Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et
    qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des
    séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une
    occasion de nous réunir dont elle m'avertissait par un mot, écrit
    (parce que j'étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier
    à lettres toujours différent. Une fois il était orné d'un caniche bleu
    en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et
    suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbré d'une ancre
    marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui
    tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte»
    tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient
    la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous
    d'un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un
    monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les
    lettres en majuscules sans qu'il fût possible d'en distinguer une
    seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte
    possédait, pour nombreuse que fût cette série, n'était pas illimitée,
    au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui
    portait, comme la première fois qu'elle m'avait écrit, la devise: _Per
    viam rectam_, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
    d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre
    en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois
    maintenant, parce qu'elle cherchait à se rappeler ceux dont elle
    s'était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à
    un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la
    peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus éloignés
    possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons,
    certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient
    obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès
    l'escalier j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
    qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle
    j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le
    palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et
    m'ôtaient jusqu'au souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que
    je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
    retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors
    dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été
    si longtemps l'idéal d'Odette et dont elle devait bientôt se déprendre,
    et pourvu d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on
    lisait ces mots: «Défense de se servir de l'ascenseur pour descendre»,
    me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes
    parents que c'était un escalier ancien rapporté de très loin par M.
    Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n'aurais pas
    hésité à leur donner ce renseignement même si j'avais su qu'il était
    faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de
    l'escalier des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
    un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d'un
    grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait
    pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit
    d'observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l'espèce des
    choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que
    quand elles approchaient les Swann, elles devaient être
    extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes
    parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet
    escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais
    cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge,
    quand mon père m'interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là;
    j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement
    plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites.» Il ajouta
    qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait
    renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée pas assez claire; il
    le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au
    prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par
    un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre,
    j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la _Vie de Jésus_ de
    Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement
    quelconque que nous aurions pu habiter.

    Cependant, ces jours de goûter, m'élevant dans l'escalier marche à
    marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n'étant plus que
    le jouet des plus vils réflexes, j'arrivais à la zone où le parfum de
    Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau
    au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes à petits fours et de
    petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l'étiquette
    et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé
    semblait, comme l'univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte
    suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de
    Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:

    –Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu'à
    huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en
    diriez-vous?

    Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme
    l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau
    architectural aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
    semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas
    où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses
    créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et
    raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien
    mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive,
    Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore
    de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé
    tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût
    oriental. Elle me demandait même l'heure à laquelle mes parents
    dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me
    dominait avait laissé persister la sensation de l'inappétence ou de la
    faim, la notion du dîner ou l'image de la famille, dans ma mémoire
    vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
    que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il
    viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore
    lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J'en buvais
    indéfiniment, alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour
    vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire:
    «C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
    malade.» Mais savais-je seulement quand j'étais chez les Swann que
    c'était du thé que je buvais? L'eussé-je su que j'en eusse pris tout
    de même, car en admettant que j'eusse recouvré un instant le
    discernement du présent, cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé
    et la prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas capable
    d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais avoir l'idée de me
    coucher et le besoin du sommeil.

    Les amies de Gilberte n'étaient pas toutes plongées dans cet état
    d'ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé!
    Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque:
    «Décidément, je n'ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer
    davantage l'idée de cérémonie, dérangeant l'ordre des chaises autour
    de la table: «Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les
    domestiques sont bêtes.»

    Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d'x et placé de
    travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa
    disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme
    Swann–dont le «jour» coïncidait d'ordinaire avec les goûters de
    Gilberte–après avoir reconduit une visite, entrait, un moment
    après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans
    une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait
    d'un air étonné:

    –Tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de
    vous voir manger du cake.

    –Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.

    –Mais non, mon trésor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai
    encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère
    Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient
    seulement d'arriver. Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens
    de ne pas me voir
    revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous
    (ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois
    que je mérite d'être un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites
    et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du
    tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,
    prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,
    comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en
    s'enfuyant vers ses visites et comme si ç'avait été quelque chose
    d'aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue
    de prendre le thé, si j'en avais jamais pris; quand à un «studio»
    j'étais incertain si j'en avais un ou non) que j'étais venu chercher
    dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera
    des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain»,
    disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à avoir un salon,
    elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme
    minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,
    cette dernière promesse n'aurait pu ajouter à ma tentation. Il
    semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être
    même maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première minute
    compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire
    l'éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l'anglais, je
    compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux
    Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle
    devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
    lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son
    mari de la sympathie pour moi. «On sent qu'elle vous est si dévouée,
    qu'elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d'avis sur
    Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un
    caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)
    Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme
    Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les
    visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent
    pas été aussi précieuses que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien
    ma situation chez les Swann.

    Si j'avais déjà commencé d'explorer avec ces tressaillements de
    respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait
    ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
    seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
    accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où
    Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils
    se dirigeaient après m'avoir serré la main quand ils traversaient en
    même temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je
    pénétrai aussi au cœur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était pas
    là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui
    avait sonné, et apprenant que c'était moi, m'avaient fait prier
    d'entrer un instant auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
    tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur
    fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que
    j'avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas
    daigné répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
    et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces
    difficultés, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment
    elle s'y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
    Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me faisait
    maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade,
    dans un collège où on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
    j'avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences
    dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme
    s'il n'avait pas été surchargé d'occupations glorieuses, me faisait
    entrer dans sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
    par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et
    incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m'empêchait
    de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des
    livres qu'il jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne
    doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté tous
    ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu'il
    m'était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d'hôtel
    m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon
    épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le
    reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire
    dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas
    l'auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf
    en a eu certainement un (un de ces esprits inventifs et modestes
    ainsi qu'il s'en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles
    telles que «mettre un nom sur une figure»; mais leur nom à eux, ils ne
    le font pas connaître), _je ne savais plus ce que je faisais_. Tout au
    plus m'étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de
    réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
    heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait
    ni à l'insuffisance des chefs-d'œuvre montrés, ni à l'impossibilité
    d'arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
    intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être dans le
    cabinet de Swann, c'était l'adhérence à ces choses–qui eussent pu
    être les plus laides du monde–du sentiment particulier, triste et
    voluptueux que j'y localisais depuis tant d'années et qui l'imprégnait
    encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des
    autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus
    grands artistes, ses amis, n'étaient pour rien dans le sentiment de
    mon indignité et de sa bienveillance royale qui m'était inspiré quand
    Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et
    imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes
    de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et
    vers laquelle sur l'ordre proféré par le valet de pied en culotte
    courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le
    sentier sinueux d'un couloir tout embaumé à distance des essences
    précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs
    effluves odoriférants.

    Quand Mme Swann était retournée auprès de ses visites, nous
    l'entendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et
    comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle
    élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans
    le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où
    celle-ci «dirigeait la conversation». Les expressions que nous avons
    récemment empruntées aux autres étant celles, au moins pendant un
    temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann choisissait
    tantôt celles qu'elle avait apprises de gens distingués que son mari
    n'avait pu éviter de lui faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait
    le maniérisme qui consiste à supprimer l'article ou le pronom
    démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de
    plus vulgaires (par exemple: «C'est un rien!» mot favori d'une de ses
    amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires que, selon
    une habitude prise dans le «petit clan», elle aimait à raconter. Elle
    disait volontiers ensuite: «J'aime beaucoup cette histoire», «ah!
    avouez, c'est une bien belle histoire!»; ce qui lui venait, par son
    mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.

    Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de
    rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous.–Sais-tu
    si ta mère est seule, Gilberte?–Non, elle a encore du monde,
    papa.–Comment, encore? à sept heures! C'est effrayant. La pauvre
    femme doit être brisée. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours
    entendu, dans _odieux_, prononcer l'_o_ long–audieux,–mais M. et
    Mme Swann disaient odieux, en faisant l'_o_ bref.) Pensez, depuis deux
    heures de l'après-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et
    Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu
    douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit
    quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je
    ne songeais pas que c'était son jour, et en voyant toutes ces voitures
    devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
    Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de
    sonnette n'ont pas arrêté, ma parole d'honneur, j'en ai mal à la tête.
    Et il y a encore beaucoup de monde près d'elle?–Non, deux visites
    seulement.–Sais-tu qui?–Mme Cottard et Mme Bontemps.–Ah! la femme
    du chef de cabinet du ministre des Travaux publics.–J'sais que son
    mari est employé dans un ministère, mais j'sais pas au
    juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.

    –Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.
    Qu'est-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout
    simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où
    ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas
    chef de cabinet, il est _directeur_ du cabinet.

    –J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'être le directeur du
    cabinet? répondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de
    manifester de l'indifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à
    ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait
    qu'ajouter à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air d'y
    attacher trop d'importance).

    –Comment, si c'est beaucoup! s'écriait Swann qui préférait à cette
    modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus
    explicite. Mais c'est simplement le premier après le ministre! C'est
    même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il paraît du
    reste que c'est une capacité, un homme de premier ordre, un individu
    tout à fait distingué. Il est officier de la Légion d'honneur. C'est
    un homme délicieux, même fort joli garçon.

    Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que
    c'était un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à
    constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
    de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un œil de verre.

    –Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant à moi, que je m'amuse
    beaucoup de voir ces gens-là dans le gouvernement actuel, parce que ce
    sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
    bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Votre pauvre
    grand-père a bien connu, au moins de réputation et de vue, le vieux
    père Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien
    qu'il fût riche pour l'époque, et le baron Bréau-Chenut. Toute la
    fortune a sombré dans le krach de l'Union Générale, vous êtres trop
    jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait comme on a pu.

    –C'est l'oncle d'une petite qui venait à mon cours, dans une classe
    bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement
    très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche.

    –Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.

    –Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine
    par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît
    pas non plus.

    –Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente.
    Elle est même spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
    demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
    peut compter sur le roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
    lui qui est dans le secret des Dieux?

    Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
    princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
    fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent à revoir
    du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
    spontanément le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
    duchesse à la mode, ne les a entendues dire: «Elle était hier chez
    moi», et: «Je vis très à l'écart»? Aussi est-il inutile d'observer les
    mœurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques.

    Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde
    va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
    peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient
    de donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que les
    Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un dîner un peu
    brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
    leur en fût câblée outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
    télégrammes flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent
    incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
    passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à ces
    hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.

    Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
    Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
    ce milieu Guermantes, où, en exceptant les Altesses et les Duchesses,
    on était d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on
    prononçait l'exclusive pour des hommes éminents, qu'on trouvait
    ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner en
    constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret
    quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
    de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne
    l'exaspérait-elle pas? Comment pouvait-il la déclarer agréable? Le
    souvenir du milieu Guermantes, aurait dû l'en empêcher semblait-il; en
    réalité il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à
    l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût
    raffiné même, mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une
    interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de
    quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, d'un ministre
    des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d'un académicien
    bavard, le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de
    Guermantes d'avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade
    et on leur préférait mille fois un homme élégant, c'est-à-dire un
    homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l'esprit des
    Guermantes, quelqu'un qui était de la même chapelle. Seulement, une
    grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de
    Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
    aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
    Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
    on s'ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que
    c'est parce qu'on l'avait trouvée agréable qu'on la recevait. Swann,
    venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
    était partie: «Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
    sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
    _Critique de la Raison pure_, mais elle n'est pas déplaisante.–Je
    suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle
    était intimidée, mais vous verrez qu'elle peut être charmante.–Elle est
    bien moins embêtante que Mme X (la femme de l'académicien
    bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes.–Mais
    il n'y a même pas de comparaison possible.» La faculté de dire
    de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l'avait acquise chez
    la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l'égard des gens
    qu'il recevait. Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux les
    qualités que tout être humain révèle, si on l'examine avec une
    prévention favorable et non avec le dégoût des délicats; il mettait en
    valeur les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
    princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue du milieu Guermantes,
    s'il n'y avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si
    même quand il s'agissait d'elles on n'eût vraiment considéré que
    l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
    avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
    plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une autre qui
    dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
    gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier
    abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
    la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie,
    baigne à différents degrés de l'échelle sociale dans des milieux qui
    ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans
    une période autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
    avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
    commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant
    d'humaines racines.

    Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
    d'elle avec cette insistance n'était pas fâché de penser que mes
    parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire, à la
    maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à
    connaître, piquait plus la curiosité qu'il n'excitait d'admiration. Au
    nom de Mme Trombert, ma mère disait:

    –Ah! mais voilà une nouvelle recrue et qui lui en amènera
    d'autres.

    Et comme si elle eût comparé la façon un peu sommaire, rapide et
    violente dont Mme Swann conquérait ses relations à une guerre
    coloniale, maman ajoutait:

    –Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
    tarderont pas à se rendre.

    Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
    rentrant:

    –J'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
    pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais
    ou les Trombert.

    Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
    milieu un peu composite et artificiel où elles avaient souvent été
    amenées assez difficilement et de mondes assez différents, elle en
    devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle aurait
    fait de trophées chèrement achetés; elle disait:

    –Rapporté d'une Expédition chez les un tel.

    Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait que Mme Swann pût trouver
    quelque avantage à attirer cette bourgeoise peu élégante et disait:
    «Malgré la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas.»
    Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien; elle savait qu'une
    grande partie des plaisirs qu'une femme trouve à pénétrer dans un
    milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si
    elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles,
    relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées.
    Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer dans ce monde
    nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et
    volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on l'espère
    du moins, la nouvelle, le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme
    Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette
    catégorie spéciale d'invités que maman qui avait certains côtés de la
    tournure d'esprit de son père, appelait des: «Etranger, va dire à
    Sparte!» D'ailleurs–en dehors d'une autre raison qu'on ne sut que
    bien des années après–Mme Swann en conviant cette amie
    bienveillante, réservée et modeste, n'avait pas craint d'introduire
    chez soi, à ses «jours» brillants, un traître ou une concurrente. Elle
    savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle
    était armée de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul
    après-midi cette active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de
    dissémination et en se basant sur le calcul des probabilités, était
    fondée à penser que, très vraisemblablement, tel habitué des Verdurin,
    apprendrait dès le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis
    des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-même entendrait raconter
    que M. Le Hault de Pressagny, président du Concours hippique, les
    avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose; elle ne
    supposait les Verdurin informés que de ces deux événements flatteurs
    pour elle parce que les matérialisations particulières sous lesquelles
    nous nous représentons et nous poursuivons la gloire sont peu
    nombreuses par le défaut de notre esprit qui n'est pas capable
    d'imaginer à la fois toutes les formes que nous espérons bien
    d'ailleurs–en gros–que, simultanément, elle ne manquera pas de
    revêtir pour nous.

    D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu de résultats que dans ce qu'on
    appelait le «monde officiel». Les femmes élégantes n'allaient pas chez
    elle. Ce n'était pas la présence de notabilités républicaines qui les
    avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui
    appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon
    bien posé on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui
    vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité de
    jamais inviter un «opportuniste», à plus forte raison un affreux
    radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à
    huile et les omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes qui
    tournent de temps en temps, la société place successivement de façon
    différente des éléments qu'on avait cru immuables et compose une autre
    figure. Je n'avais pas encore fait ma première communion, que des
    dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
    une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont
    produites par ce qu'un philosophe appellerait un changement de
    critère. L'affaire Dreyfus en amena un nouveau, à une époque un peu
    postérieure à celle où je commençais à aller chez Mme Swann, et le
    kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés.
    Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des
    nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le salon le plus
    brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et
    ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût survenu une
    guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans
    un autre sens. Les juifs ayant à l'étonnement général, montré qu'ils
    étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne n'aurait
    plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince
    autrichien. Cela n'empêche pas que chaque fois que la société est
    momentanément immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun
    changement n'aura plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le
    téléphone, ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant, les
    philosophes du journalisme flétrissent la période précédente, non
    seulement le genre de plaisirs que l'on y prenait et qui leur semble
    le dernier mot de la corruption, mais même les œuvres des artistes et
    des philosophes qui n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si
    elles étaient reliées indissolublement aux modalités successives de la
    frivolité mondaine. La seule chose qui ne change pas est qu'il semble
    chaque fois qu'il y ait «quelque chose de changé en France». Au moment
    où j'allai chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore
    éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. Aucun ne
    l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme lady Israels était la
    tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement des intimités aussi
    élégantes que son neveu qui d'autre part, ne l'aimant pas, ne l'avait
    jamais beaucoup cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être son
    héritier. Mais c'était la seule des parentes de Swann qui eût
    conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres étant
    toujours restées à cet égard dans la même ignorance qui avait été
    longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres émigre
    dans la haute société–ce qui lui semble à lui un phénomène unique,
    mais ce qu'à dix ans de distance il constate avoir été accompli d'une
    autre façon et pour des raisons différentes par plus d'un jeune homme
    avec qui il avait été élevé–il décrit autour de lui une zone
    d'ombre, une _terra incognita_, fort visible en ses moindres nuances
    pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit et pur néant
    pour ceux qui n'y pénètrent pas et la côtoient sans en soupçonner,
    tout près d'eux, l'existence. Aucune Agence Havas n'ayant renseigné
    les cousines de Swann sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son
    horrible mariage bien entendu) avec des sourires de condescendance
    qu'on se racontait dans les dîners de famille qu'on avait
    «vertueusement» employé son dimanche à aller voir le «cousin Charles»
    que, le croyant un peu envieux et parent pauvre on appelait
    spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac: «Le Cousin
    Bête». Lady Rufus Israels, elle, savait à merveille qui étaient ces
    gens qui prodiguaient à Swann une amitié dont elle était jalouse. La
    famille de son mari qui était à peu près l'équivalent des Rothschild,
    faisait depuis plusieurs générations les affaires des princes
    d'Orléans. Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande
    influence et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne qu'elle
    connaissait ne reçût Odette. Une seule avait désobéi, en cachette.
    C'était la comtesse de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette
    étant allé faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels était entrée
    presque en même temps. Mme De Marsantes était sur des épines. Avec la
    lâcheté des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle
    n'adressa pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée à
    pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste
    n'était nullement celui où elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
    désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être
    la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les
    moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des
    anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie
    réelle ne leur fournit pas. Et Swann d'autre part, continuait sans
    doute d'être l'amant à qui toutes ces particularités d'une ancienne
    maîtresse semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
    sa femme proférer de vraies hérésies mondaines sans que (par un reste
    de tendresse, un manque d'estime, ou la paresse de la perfectionner)
    il cherchât à les corriger. C'était peut-être aussi là une forme de
    cette simplicité qui nous avait si longtemps trompés à Combray et qui
    faisait maintenant que continuant à connaître, au moins pour son
    compte, des gens très brillants, il ne tenait pas à ce que dans la
    conversation on eût l'air dans le salon de sa femme de leur trouver
    quelque importance. Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour
    Swann, le centre de gravité de sa vie s'étant déplacé. En tous cas
    l'ignorance d'Odette en matière mondaine était telle que si le nom de
    la princesse de Guermantes venait dans la conversation après celui de
    la duchesse, sa cousine: «Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc
    monté en grade, disait Odette.» Si quelqu'un disait: «le prince» en
    parlant du duc de Chartres, elle rectifiait: «Le duc, il est duc de
    Chartres et non prince.» Pour le duc d'Orléans, fils du comte de
    Paris: «C'est drôle, le fils est plus que le père», tout en ajoutant
    comme elle était anglomane: «On s'y embrouille dans ces «Royalties»;
    et à une personne qui lui demandait de quelle province étaient les
    Guermantes, elle répondit: «de l'Aisne».

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    Aproximadamente 78.934 palavras.

    J'ai dit qu'Albertine ne m'était pas apparue ce jour-là la même que
    les précédents, et que chaque fois elle devait me sembler différente.
    Mais je sentis à ce moment que certaines modifications dans l'aspect,
    l'importance, la grandeur d'un être peuvent tenir aussi à la
    variabilité de certains états interposés entre cet être et nous. L'un
    de ceux qui jouent à cet égard le rôle le plus considérable est la
    croyance (ce soir-là la croyance puis l'évanouissement de la croyance,
    que j'allais connaître Albertine, l'avait, à quelques secondes
    d'intervalle, rendue presque insignifiante puis infiniment précieuse à
    mes yeux; quelques années plus tard, la croyance, puis la disparition
    de la croyance qu'Albertine m'était fidèle, amena des changements
    analogues).

    Certes, à Combray déjà j'avais vu diminuer ou grandir selon les
    heures, selon que j'entrais dans l'un ou l'autre des deux grands modes
    qui se partageaient ma sensibilité, le chagrin de n'être pas près de ma
    mère, aussi imperceptible tout l'après-midi que la lumière de la lune
    tant que brille le soleil et, la nuit venue, régnant seul dans mon âme
    anxieuse à la place de souvenirs effacés et récents. Mais ce jour-là,
    en voyant qu'Elstir quittait les jeunes filles sans m'avoir appelé,
    j'appris que les variations de l'importance qu'ont à nos yeux un
    plaisir ou un chagrin peuvent ne pas tenir seulement à cette
    alternance de deux états, mais au déplacement de croyances invisibles,
    lesquelles par exemple nous font paraître indifférente la mort parce
    qu'elles répandent sur celle-ci une lumière d'irréalité, et nous
    permettent ainsi d'attacher de l'importance à nous rendre à une soirée
    musicale qui perdrait de son charme si, à l'annonce que nous allons
    être guillotinés, la croyance qui baigne cette soirée se dissipait
    tout à coup; ce rôle des croyances, il est vrai que quelque chose en
    moi le savait, c'était la volonté, mais elle le sait en vain si
    l'intelligence, la sensibilité continuent à l'ignorer; celles-ci sont
    de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter une
    maîtresse à laquelle seule notre volonté sait que nous tenons. C'est
    qu'elles sont obscurcies par la croyance que nous la retrouverons dans
    un instant. Mais que cette croyance se dissipe, qu'elles apprennent
    tout d'un coup que cette maîtresse est partie pour toujours, alors
    l'intelligence et la sensibilité ayant perdu leur mise au point sont
    comme folles, le plaisir infime s'agrandit à l'infini.

    Variation d'une croyance, néant de l'amour aussi, lequel, préexistant
    et mobile, s'arrête à l'image d'une femme simplement parce que cette
    femme sera presque impossible à atteindre. Dès lors on pense moins à
    la femme qu'on se représente difficilement, qu'aux moyens de la
    connaître. Tout un processus d'angoisses se développe et suffit pour
    fixer notre amour sur celle qui en est l'objet à peine connu de nous.
    L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle
    y tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme au moment où j'avais
    vu Elstir s'arrêter avec les jeunes filles, nous cessons d'être
    inquiets, d'avoir de l'angoisse, comme c'est elle qui est tout notre
    amour, il semble brusquement qu'il se soit évanoui au moment où nous
    tenons enfin la proie à la valeur de laquelle nous n'avons pas assez
    pensé. Que connaissais-je d'Albertine? Un ou deux profils sur la mer,
    moins beaux assurément que ceux des femmes de Véronèse que j'aurais
    dû, si j'avais obéi à des raisons purement esthétiques, lui préférer.
    Or, pouvais-je avoir d'autres raisons, puisque, l'anxiété tombée, je ne
    pouvais retrouver que ces profils muets, je ne possédais rien d'autre?
    Depuis que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour à son sujet
    des milliers de réflexions, j'avais poursuivi avec ce que j'appelais
    elle, tout un entretien intérieur, où je la faisais questionner,
    répondre, penser, agir, et dans la série indéfinie d'Albertines
    imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l'Albertine
    réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu'en tête, comme la
    créatrice d'un rôle, l'étoile, ne paraît, dans une longue série de
    représentations, que dans les toutes premières. Cette Albertine-là
    n'était guère qu'une silhouette, tout ce qui était superposé était de
    mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous
    l'emportent–à ne se placer même qu'au point de vue quantité–sur
    ceux qui nous viennent de l'être aimé. Et cela est vrai des amours les
    plus effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais
    subsister autour de bien peu de chose–et même parmi ceux qui ont
    reçu leur exaucement charnel. Un ancien professeur de dessin de ma
    grand'mère avait eu d'une maîtresse obscure une fille. La mère mourut
    peu de temps après la naissance de l'enfant et le professeur de dessin
    en eut un chagrin tel qu'il ne survécut pas longtemps. Dans les
    derniers mois de sa vie, ma grand'mère et quelques dames de Combray,
    qui n'avaient jamais voulu faire même allusion devant leur professeur
    à cette femme, avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement
    vécu et n'avait eu que peu de relations, songèrent à assurer le sort
    de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagère. Ce
    fut ma grand'mère qui le proposa, certaines amies se firent tirer
    l'oreille, cette petite fille était-elle vraiment si intéressante,
    était-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le père; avec
    des femmes comme était la mère, on n'est jamais sûr. Enfin on se
    décida. La petite fille vint remercier. Elle était laide et d'une
    ressemblance avec le vieux maître de dessin qui ôta tous les doutes;
    comme ses cheveux étaient tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit
    au père qui l'avait conduite: «Comme elle a de beaux cheveux». Et
    pensant que maintenant, la femme coupable étant morte et le professeur
    à demi-mort, une allusion à ce passé qu'on avait toujours feint
    d'ignorer n'avait plus de conséquence, ma grand-mère ajouta: «Ça doit
    être de famille. Est-ce que sa mère avait ces beaux cheveux-là?–Je
    ne sais pas, répondit naïvement le père. Je ne l'ai jamais vue qu'en
    chapeau.»

    Il fallait rejoindre Elstir. Je m'aperçus dans une glace. En plus du
    désastre de ne pas avoir été présenté, je remarquai que ma cravate
    était tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs, ce
    qui m'allait mal; mais c'était une chance tout de même qu'elles
    m'eussent, même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas
    m'oublier; c'en était une autre que j'eusse ce jour-là, sur le conseil
    de ma grand'mère, mis mon joli gilet qu'il s'en était fallu de si peu
    que j'eusse remplacé par un affreux, et pris ma plus belle canne; car
    un événement que nous désirons, ne se produisant jamais comme nous
    avons pensé, à défaut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir
    compter, d'autres que nous n'espérions pas se sont présentés, le tout
    se compense; et nous redoutions tellement le pire que nous sommes
    finalement enclins à trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le
    hasard nous a, somme toute, plutôt favorisés.

    «J'aurais été si content de les connaître», dis-je à Elstir en
    arrivant près de lui.–Aussi pourquoi restez-vous à des lieues?» Ce
    furent les paroles qu'il prononça, non qu'elles exprimassent sa
    pensée, puisque si son désir avait été d'exaucer le mien, m'appeler
    lui eût été bien facile, mais peut-être parce qu'il avait entendu des
    phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires pris en faute, et
    parce que même les grands hommes sont, en certaines choses, pareils
    aux gens vulgaires, prennent les excuses journalières dans le même
    répertoire qu'eux, comme le pain quotidien chez le même boulanger;
    soit que de telles paroles qui doivent en quelque sorte être lues à
    l'envers, puisque leur lettre signifie le contraire de la vérité, soient
    l'effet nécessaire, le graphique négatif d'un réflexe. «Elles étaient
    pressées.» Je pensai que surtout elles l'avaient empêché d'appeler
    quelqu'un qui leur était peu sympathique; sans cela il n'y eût pas
    manqué, après toutes les questions que je lui avais posées sur elles,
    et l'intérêt qu'il avait bien vu que je leur portais.

    –Je vous parlais de Carquethuit, me dit-il, avant que je l'eusse quitté à
    sa porte. J'ai fait une petite esquisse où on voit bien mieux la cernure de
    la plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est autre chose. Si vous
    le permettez, en souvenir de notre amitié, je vous donnerai mon
    esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous refusent les choses qu'on
    désire vous en donnent d'autres.

    –J'aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie
    du petit portrait de Miss Sacripant! Mais qu'est-ce que c'est que ce
    nom?–C'est celui d'un personnage que tint le modèle dans une stupide
    petite opérette.–Mais vous savez que je ne la connais nullement,
    monsieur, vous avez l'air de croire le contraire.

    Elstir se tut. «Ce n'est pourtant pas Mme Swann avant son mariage», dis-je
    par une de ces brusques rencontres fortuites de la vérité, qui sont somme
    toute assez rares, mais qui suffisent après coup à donner un certain
    fondement à la théorie des pressentiments si on prend soin d'oublier toutes
    les erreurs qui l'infirmeraient. Elstir ne me répondit pas. C'était bien
    un portrait d'Odette de Crécy. Elle n'avait pas voulu le garder pour
    beaucoup de raisons dont quelques-unes sont trop évidentes. Il y en
    avait d'autres. Le portrait était antérieur au moment où Odette
    disciplinant ses traits avait fait de son visage et de sa taille cette
    création dont, à travers les années, ses coiffeurs, ses couturiers,
    elle-même–dans sa façon de se tenir, de parler, de sourire, de
    poser ses mains, ses regards, de penser–devaient respecter les
    grandes lignes. Il fallait la dépravation d'un amant rassasié pour que
    Swann préférât aux nombreuses photographies de l'Odette _ne varietur_
    qu'était sa ravissante femme, la petite photographie qu'il avait dans
    sa chambre, et où sous un chapeau de paille orné de pensées on voyait
    une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux traits
    tirés.

    Mais d'ailleurs le portrait eût-il été, non pas antérieur, comme la
    photographie préférée de Swann, à la systématisation des traits
    d'Odette en un type nouveau, majestueux et charmant, mais postérieur,
    qu'il eût suffi de la vision d'Elstir pour désorganiser ce type. Le
    génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement
    élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d'atomes et
    de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à
    un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme a imposée à
    ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille la
    persistance dans sa glace, changeant l'inclinaison du chapeau, le
    lissage des cheveux, l'enjouement du regard, afin d'en assurer la
    continuité, cette harmonie, le coup d'œil du grand peintre la détruit
    en une seconde, et à sa place il fait un regroupement des traits de la
    femme, de manière à donner satisfaction à un certain idéal féminin et
    pictural qu'il porte en lui. De même, il arrive souvent qu'à partir
    d'un certain âge, l'œil d'un grand chercheur trouve partout les
    éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l'intéressent.
    Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d'embarras et se
    contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de
    n'importe quoi: cela fera l'affaire. Ainsi une cousine de la princesse
    de Luxembourg, beauté des plus altières, s'étant éprise autrefois d'un
    art qui était nouveau à cette époque, avait demandé au plus grand des
    peintres naturalistes de faire son portrait. Aussitôt l'œil de
    l'artiste avait trouvé ce qu'il cherchait partout. Et sur la toile il
    y avait à la place de la grande dame un trottin, et derrière lui un
    vaste décor incliné et violet qui faisait penser à la place Pigalle.
    Mais même sans aller jusque-là, non seulement le portrait d'une femme
    par un grand artiste ne cherchera aucunement à donner satisfaction à
    quelques-unes des exigences de la femme–comme celles qui, par
    exemple, quand elle commence à vieillir la font se faire photographier
    dans des tenues presque de fillettes qui font valoir sa taille restée
    jeune et la font paraître comme la sœur ou même la fille de sa fille,
    celle-ci au besoin «fagotée» pour la circonstance, à côté d'elle–et
    mettra au contraire en relief les désavantages qu'elle cherche à
    cacher et qui, comme un teint fiévreux, voire verdâtre, le tentent
    d'autant plus parce qu'ils ont du «caractère»; mais ils suffisent à
    désenchanter le spectateur vulgaire et réduisent pour lui en miettes
    l'idéal dont la femme soutenait si fièrement l'armature et qui la
    plaçait dans sa forme unique, irréductible, si en dehors, si au-dessus
    du reste de l'humanité. Maintenant déchue, située hors de son propre
    type où elle trônait invulnérable, elle n'est plus qu'une femme
    quelconque en la supériorité de qui nous avons perdu toute foi. Ce
    type, nous faisions tellement consister en lui, non seulement la beauté
    d'une Odette, mais sa personnalité, son identité, que devant le
    portrait qui l'a dépouillée de lui, nous sommes tentés de nous écrier
    non pas seulement: «Comme c'est enlaidi», mais: «Comme c'est peu
    ressemblant». Nous avons peine à croire que ce soit elle. Nous ne la
    reconnaissons pas. Et pourtant il y a là un être que nous sentons bien
    que nous avons déjà vu. Mais cet être-là ce n'est pas Odette; le
    visage de cet être, son corps, son aspect, nous sont bien connus. Ils
    nous rappellent, non pas la femme, qui ne se tenait jamais ainsi, dont
    la pose habituelle ne dessine nullement une telle étrange et
    provocante arabesque, mais d'autres femmes, toutes celles qu'à peintes
    Elstir et que toujours, si différentes qu'elles puissent être, il a
    aimé à camper ainsi de face, le pied cambré dépassant de la jupe, le
    large chapeau rond tenu à la main, répondant symétriquement à la
    hauteur du genou qu'il couvre à cet autre disque vu de face, le
    visage. Et enfin non seulement un portrait génial disloque le type
    d'une femme, tel que l'ont défini sa coquetterie et sa conception
    égoïste de la beauté, mais s'il est ancien, il ne se contente pas de
    vieillir l'original de la même manière que la photographie, en le
    montrant dans des atours démodés. Dans le portrait, ce n'est pas
    seulement la manière que la femme avait de s'habiller qui date, c'est
    aussi la manière que l'artiste avait de peindre. Cette manière, la
    première manière d'Elstir, était l'extrait de naissance le plus
    accablant pour Odette parce qu'il faisait d'elle non pas seulement
    comme ses photographies d'alors une cadette de cocottes connues, mais
    parce qu'il faisait de son portrait le contemporain d'un des nombreux
    portraits que Manet ou Whistler ont peints d'après tant de modèles
    disparus qui appartiennent déjà à l'oubli ou à l'histoire.

    C'est dans ces pensées silencieusement ruminées à côté d'Elstir, tandis
    que je le conduisais chez lui, que m'entraînait la découverte que je
    venais de faire relativement à l'identité de son modèle, quand cette
    première découverte m'en fit faire une seconde, plus troublante encore
    pour moi, concernant l'identité de l'artiste. Il avait fait le
    portrait d'Odette de Crécy. Serait-il possible que cet homme de génie,
    ce sage, ce solitaire, ce philosophe à la conversation magnifique et
    qui dominait toutes choses, fût le peintre ridicule et pervers, adopté
    jadis par les Verdurin? Je lui demandai s'il les avait connus, si par
    hasard ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me répondit que
    si, sans embarras, comme s'il s'agissait d'une partie déjà un peu
    ancienne de son existence et s'il ne se doutait pas de la déception
    extraordinaire qu'il éveillait en moi, mais levant les yeux, il la lut
    sur mon visage. Le sien eut une expression de mécontentement. Et comme
    nous étions déjà presque arrivés chez lui, un homme moins éminent par
    l'intelligence et par le cœur m'eût peut-être simplement dit au revoir
    un peu sèchement et après cela eût évité de me revoir. Mais ce ne fut
    pas ainsi qu'Elstir agit avec moi; en vrai maître–et c'était
    peut-être au point de vue de la création pure son seul défaut d'en
    être un, dans ce sens du mot maître, car un artiste pour être tout à
    fait dans la vérité de la vie spirituelle doit être seul, et ne pas
    prodiguer de son moi, même à des disciples,–de toute circonstance,
    qu'elle fût relative à lui ou à d'autres, il cherchait à extraire pour
    le meilleur enseignement des jeunes gens la part de vérité qu'elle
    contenait. Il préféra donc aux paroles qui auraient pu venger son
    amour-propre celles qui pouvaient m'instruire. «Il n'y a pas d'homme
    si sage qu'il soit, me dit-il qui n'ait à telle époque de sa jeunesse
    prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit
    désagréable et qu'il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas
    absolument le regretter, parce qu'il ne peut être assuré d'être devenu
    un sage, dans la mesure où cela est possible, que s'il a passé par
    toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder
    cette dernière incarnation-là. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils
    et petits-fils d'hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont
    enseigné la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès le collège.
    Ils n'ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient
    publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres
    esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse
    est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la
    découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour
    nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les
    choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez
    nobles n'ont pas été disposées par le père de famille ou par le
    précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant
    été influencées par ce qui régnait autour d'elles de mal ou de
    banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends
    que l'image de ce que nous avons été dans une période première ne soit
    plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas
    être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons
    vraiment vécu, que c'est selon les lois de la vie et de l'esprit, que
    nous avons, des éléments communs de la vie, de la vie des ateliers,
    des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait quelque
    chose qui les dépasse.» Nous étions arrivés devant sa porte. J'étais
    déçu de ne pas avoir connu ces jeunes filles. Mais enfin maintenant il
    y aurait une possibilité de les retrouver dans la vie; elles avaient
    cessé de ne faire que passer à un horizon où j'avais pu croire que je
    ne les verrais plus jamais apparaître. Autour d'elles ne flottait plus
    comme ce grand remous qui nous séparait et qui n'était que la
    traduction du désir en perpétuelle activité, mobile, urgent, alimenté
    d'inquiétudes, qu'éveillaient en moi leur inaccessibilité, leur fuite
    peut-être pour toujours. Mon désir d'elles, je pouvais maintenant le
    mettre au repos, le garder en réserve, à côté de tant d'autres dont,
    une fois que je la savais possible, j'ajournais la réalisation. Je
    quittai Elstir, je me retrouvai seul. Alors tout d'un coup, malgré ma
    déception, je vis dans mon esprit tous ces hasards que je n'eusse pas
    soupçonné pouvoir se produire, qu'Elstir fût justement lié avec ces
    jeunes filles, que celles qui le matin encore étaient pour moi des
    figures dans un tableau ayant pour fond la mer, m'eussent vu,
    m'eussent vu lié avec un grand peintre, lequel savait maintenant mon
    désir de les connaître et le seconderait sans doute. Tout cela avait
    causé pour moi du plaisir, mais ce plaisir m'était resté caché; il
    était de ces visiteurs qui attendent, pour nous faire savoir qu'ils
    sont là, que les autres nous aient quitté, que nous soyons seuls.
    Alors nous les apercevons, nous pouvons leur dire: je suis tout à
    vous, et les écouter. Quelquefois entre le moment où ces plaisirs sont
    entrés en nous et le moment où nous pouvons y rentrer nous-même, il
    s'est écoulé tant d'heures, nous avons vu tant de gens dans
    l'intervalle que nous craignons qu'ils ne nous aient pas attendu. Mais
    ils sont patients, ils ne se lassent pas et dès que tout le monde est
    parti nous les trouvons en face de nous. Quelquefois c'est nous alors
    qui sommes si fatigués qu'il nous semble que nous n'aurons plus dans
    notre pensée défaillante assez de force pour retenir ces souvenirs,
    ces impressions, pour qui notre moi fragile est le seul lieu
    habitable, l'unique mode de réalisation. Et nous le regretterions car
    l'existence n'a guère d'intérêt que dans les journées où la poussière
    des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident
    de la vie devient un ressort romanesque. Tout un promontoire du monde
    inaccessible surgit alors de l'éclairage du songe et entre dans notre
    vie, dans notre vie où comme le dormeur éveillé nous voyons les
    personnes dont nous avions si ardemment rêvé que nous avions cru que
    nous ne les verrions jamais qu'en rêve.

    L'apaisement apporté par la probabilité de connaître maintenant ces
    jeunes filles quand je le voudrais me fut d'autant plus précieux que
    je n'aurais pu continuer à les guetter les jours suivants, lesquels
    furent pris par les préparatifs du départ de Saint-Loup. Ma grand'mère
    était désireuse de témoigner à mon ami sa reconnaissance de tant de
    gentillesses qu'il avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis qu'il
    était grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l'idée de faire
    venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe qu'elle avait
    achetées; Saint-Loup vint les voir à l'hôtel, le jour où elles
    arrivèrent qui était la veille de son départ. Il les lut avidement,
    maniant chaque feuille avec respect, tâchant de retenir les phrases,
    puis s'étant levé, s'excusait déjà auprès de ma grand'mère d'être
    resté aussi longtemps, quand il l'entendit lui répondre:

    –Mais non, emportez-les, c'est à vous, c'est pour vous les donner
    que je les ai fait venir.

    Il fut pris d'une joie dont il ne fut pas plus le maître que d'un état
    physique qui se produit sans intervention de la volonté, il devint
    écarlate comme un enfant qu'on vient de punir, et ma grand'mère fut
    beaucoup plus touchée de voir tous les efforts qu'il avait faits (sans
    y réussir) pour contenir la joie qui le secouait, que par tous les
    remerciements qu'il aurait pu proférer. Mais lui craignant d'avoir mal
    témoigné sa reconnaissance me priait encore de l'en excuser, le
    lendemain, penché à la fenêtre du petit chemin de fer d'intérêt local
    qu'il prit pour rejoindre sa garnison. Celle-ci était, en effet, très
    peu éloignée. Il avait pensé s'y rendre, comme il faisait souvent
    quand il devait revenir le soir et qu'il ne s'agissait pas d'un départ
    définitif, en voiture. Mais il eût fallu cette fois-ci qu'il mît ses
    nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d'y monter
    aussi lui-même, suivant en cela l'avis du directeur qui consulté,
    répondit que, voiture ou petit chemin de fer, «ce serait à peu près
    équivoque». Il entendait signifier par là que ce serait équivalent (en
    somme, à peu près ce que Françoise eût exprimé en disant que «cela
    reviendrait du pareil au même»).

    «Soit, avait conclu Saint-Loup, je prendrai le petit «tortillard». Je
    l'aurais pris aussi si je n'avais été fatigué et aurais accompagné mon
    ami jusqu'à Doncières; je lui promis du moins, tout le temps que nous
    restâmes à la gare de Balbec–c'est-à-dire que le chauffeur du
    petit train passa à attendre des amis retardataires, sans lesquels il
    ne voulait pas s'en aller, et aussi à prendre quelques
    rafraîchissements–d'aller le voir plusieurs fois par semaine.
    Comme Bloch était venu aussi à la gare–au grand ennui de
    Saint-Loup–ce dernier voyant que notre camarade l'entendait me
    prier de venir déjeuner, dîner, habiter à Doncières, finit par lui
    dire d'un ton extrêmement froid lequel était chargé de corriger
    l'amabilité forcée de l'invitation et d'empêcher Bloch de la prendre
    au sérieux: «Si jamais vous passez par Doncières une après-midi où je
    sois libre, vous pourrez me demander au quartier, mais libre, je ne le
    suis à peu près jamais.» Peut-être aussi Robert craignait-il que,
    seul, je ne vinsse pas et pensant que j'étais plus lié avec Bloch que
    je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d'avoir un compagnon de
    route, un entraîneur.

    J'avais peur que ce ton, cette manière d'inviter quelqu'un en lui
    conseillant de ne pas venir, n'eût froissé Bloch, et je trouvais que
    Saint-Loup eût mieux fait de ne rien dire. Mais je m'étais trompé, car
    après le départ du train, tant que nous fîmes route ensemble jusqu'au
    croisement de deux avenues où il fallait nous séparer, l'une allant à
    l'hôtel, l'autre à la villa de Bloch, celui-ci ne cessa de me demander
    quel jour nous irions à Doncières, car après «toutes les amabilités
    que Saint-Loup lui avait faites», il eût été «trop grossier de sa
    part» de ne pas se rendre à son invitation. J'étais content qu'il
    n'eût pas remarqué, ou fût assez peu mécontent pour désirer feindre de
    ne pas avoir remarqué, sur quel ton moins que pressant, à peine poli,
    l'invitation avait été faite. J'aurais pourtant voulu pour Bloch qu'il
    s'évitât le ridicule d'aller tout de suite à Doncières. Mais je
    n'osais pas lui donner un conseil qui n'eût pu que lui déplaire en lui
    montrant que Saint-Loup avait été moins pressant que lui n'était
    empressé. Il l'était beaucoup trop, et bien que tous les défauts qu'il
    avait dans ce genre fussent compensés chez lui par de remarquables
    qualités que d'autres plus réservés n'auraient pas eues, il poussait
    l'indiscrétion à un point dont on était agacé. La semaine ne pouvait,
    à l'entendre, se passer sans que nous allions à Doncières (il disait
    «nous», car je crois qu'il comptait un peu sur ma présence pour excuser
    la sienne). Tout le long de la route, devant le gymnase perdu dans ses
    arbres, devant le terrain de tennis, devant la maison, devant le
    marchand de coquillages, il m'arrêta, me suppliant de fixer un jour et
    comme je ne le fis pas, me quitta fâché en me disant: «A ton aise,
    messire. Moi en tous cas, je suis obligé d'y aller puisqu'il m'a
    invité.»

    Saint-Loup avait si peur d'avoir mal remercié ma grand-mère qu'il me
    chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une
    lettre que je reçus de lui de la ville où il était en garnison et qui
    semblait sur l'enveloppe où la poste en avait timbré le nom, accourir
    vite vers moi, me dire qu'entre ses murs, dans le quartier de
    cavalerie Louis XVI, il pensait à moi. Le papier était aux armes de
    Marsantes dans lesquelles je distinguais un lion que surmontait une
    couronne fermée par un bonnet de pair de France.

    «Après un trajet qui, me disait-il, s'est bien effectué, en lisant un
    livre acheté à la gare, qui est par Arvède Barine (c'est un auteur
    russe je pense, cela m'a paru remarquablement écrit pour un étranger,
    mais donnez-moi votre appréciation, car vous devez connaître cela
    vous, puits de science qui avez tout lu), me voici revenu, au milieu
    de cette vie grossière, où hélas, je me sens bien exilé, n'y ayant pas
    ce que j'ai laissé à Balbec; cette vie où je ne retrouve aucun
    souvenir d'affection, aucun charme d'intellectualité; vie dont vous
    mépriseriez sans doute l'ambiance et qui n'est pourtant pas sans
    charme. Tout m'y semble avoir changé depuis que j'en étais parti, car
    dans l'intervalle, une des ères les plus importantes de ma vie, celle
    d'où notre amitié date, a commencé. J'espère qu'elle ne finira jamais.
    Je n'ai parlé d'elle, de vous, qu'à une seule personne, qu'à mon amie
    qui m'a fait la surprise de venir passer une heure auprès de moi. Elle
    aimerait beaucoup vous connaître et je crois que vous vous accorderiez
    car elle est aussi extrêmement littéraire. En revanche, pour repenser
    à nos causeries, pour revivre ces heures que je n'oublierai jamais, je
    me suis isolé de mes camarades, excellents garçons mais qui eussent
    été bien incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants
    passés avec vous, j'aurais presque mieux aimé, pour le premier jour,
    l'évoquer pour moi seul et sans vous écrire. Mais j'ai craint que
    vous, esprit subtil et cœur ultra-sensitif, ne vous mettiez martel en
    tête en ne recevant pas de lettre, si toutefois vous avez daigné
    abaisser votre pensée sur le rude cavalier que vous aurez fort à faire
    pour dégrossir et rendre un peu plus subtil et plus digne de vous.»

    Au fond cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse à celles
    que, quand je ne connaissais pas encore Saint-Loup, je m'étais imaginé
    qu'il m'écrirait, dans ces songeries d'où la froideur de son premier
    accueil m'avait tiré en me mettant en présence d'une réalité glaciale
    qui ne devait pas être définitive. Une fois que je l'eus reçue, chaque
    fois qu'à l'heure du déjeuner on apportait le courrier, je
    reconnaissais tout de suite quand c'était de lui que venait une
    lettre, car elle avait toujours ce second visage qu'un être montre
    quand il est absent et dans les traits duquel (les caractères de
    l'écriture) il n'y a aucune raison pour que nous ne croyions pas
    saisir une âme individuelle aussi bien que dans la ligne du nez ou les
    inflexions de la voix.

    Je restais maintenant volontiers à table pendant qu'on desservait, et
    si ce n'était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande
    pouvaient passer, ce n'était plus uniquement du côté de la mer que je
    regardais. Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je
    cherchais à retrouver dans la réalité, j'aimais comme quelque chose de
    poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la
    rondeur bombée d'une serviette défaite où le soleil intercale un
    morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi
    le noble évasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide
    et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais
    scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation
    des liquides par l'éclairage, l'altération des prunes qui passent du
    vert au bleu et du bleu à l'or dans le compotier déjà à demi
    dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour
    viennent s'installer autour de la nappe dressée sur la table ainsi que
    sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur
    laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d'eau lustrale restent
    comme dans de petits bénitiers de pierre; j'essayais de trouver la
    beauté là où je ne m'étais jamais figuré qu'elle fût, dans les choses
    les plus usuelles, dans la vie profonde des «natures mortes».

    Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j'eus réussi à ce
    qu'Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le
    charme et l'élégance tout momentanés qu'on me trouva au moment où je
    sortais du Grand-Hôtel (et qui était dus à un repos prolongé, à des
    frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les
    réserver (et aussi le crédit d'Elstir) pour la conquête de quelque
    autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela
    pour le simple plaisir de faire la connaissance d'Albertine. Mon
    intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu'il était
    assuré. Mais en moi la volonté ne partagea pas un instant cette
    illusion, la volonté qui est le serviteur, persévérant et immuable, de
    nos personnalités successives; cachée dans l'ombre, dédaignée,
    inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des
    variations de notre moi, à ce qu'il ne manque jamais du nécessaire.
    Pendant qu'au moment où va se réaliser un voyage désiré,
    l'intelligence et la sensibilité commencent à se demander s'il vaut
    vraiment la peine d'être entrepris, la volonté qui sait que ces
    maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce
    voyage, si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse
    disserter devant la gare, multiplier les hésitations; mais elle
    s'occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour
    l'heure du départ. Elle est aussi invariable que l'intelligence et la
    sensibilité sont changeantes, mais comme elle est silencieuse, ne
    donne pas ses raisons, elle semble presque inexistante; c'est sa ferme
    détermination que suivent les autres parties de notre moi, mais sans
    l'apercevoir tandis qu'elles distinguent nettement leurs propres
    incertitudes. Ma sensibilité et mon intelligence instituèrent donc une
    discussion sur la valeur du plaisir qu'il y aurait à connaître
    Albertine tandis que je regardais dans la glace de vains et fragiles
    agréments qu'elles eussent voulu garder intacts pour une autre
    occasion. Mais ma volonté ne laissa pas passer l'heure où il fallait
    partir, et ce fut l'adresse d'Elstir qu'elle donna au cocher. Mon
    intelligence et ma sensibilité eurent le loisir, puisque le sort en
    était jeté, de trouver que c'était dommage. Si ma volonté avait donné
    une autre adresse, elles eussent été bien attrapées.

    Quand j'arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d'abord que
    Mlle Simonet n'était pas dans l'atelier. Il y avait bien une jeune
    fille assise, en robe de soie, nu tête, mais de laquelle je ne
    connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et où
    je ne retrouvais pas l'entité que j'avais extraite d'une jeune
    cycliste se promenant coiffée d'un polo, le long de la mer. C'était
    pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m'occupai pas
    d'elle. En entrant dans toute réunion mondaine, quand on est jeune, on
    meurt à soi-même, on devient un homme différent, tout salon étant un
    nouvel univers où, subissant la loi d'une autre perspective morale, on
    darde son attention, comme si elles devaient nous importer à jamais,
    sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l'on aura
    oubliées le lendemain. Obligé de suivre, pour me diriger vers une
    causerie avec Albertine, un chemin nullement tracé par moi et qui
    s'arrêtait d'abord devant Elstir, passait par d'autres groupes
    d'invités à qui on me nommait, puis le long du buffet, où m'étaient
    offertes, et où je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que
    j'écoutais, immobile, une musique qu'on commençait d'exécuter, je me
    trouvais donner à ces divers épisodes la même importance qu'à ma
    présentation à Mlle Simonet, présentation qui n'était plus que l'un
    d'entre eux et que j'avais entièrement oubliée avoir été, quelques
    minutes auparavant, le but unique de ma venue. D'ailleurs n'en est-il
    pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands
    malheurs. Au milieu d'autres personnes, nous recevons de celle que
    nous aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions
    depuis une année. Mais il faut continuer à causer, les idées
    s'ajoutent les unes aux autres, développant une surface sous laquelle
    c'est à peine si de temps à autre vient sourdement affleurer le
    souvenir autrement profond mais fort étroit que le malheur est venu
    pour nous. Si, au lieu du malheur, c'est le bonheur il peut arriver
    que ce ne soit que plusieurs années après que nous nous rappelons que
    le plus grand événement de notre vie sentimentale s'est produit, sans
    que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention,
    presque d'en prendre conscience, dans une réunion mondaine par
    exemple, et où nous ne nous étions rendus que dans l'attente de cet
    événement.

    Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu'il me présentât à
    Albertine, assise un peu plus loin, je finis d'abord de manger un
    éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je
    venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose
    qu'il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur
    certaines foires normandes. Ce n'est pas à dire que la présentation
    qui suivit ne me causa aucun plaisir et n'offrit pas, à mes yeux, une
    certaine gravité. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu'un
    peu plus tard, quand, rentré à l'hôtel, resté seul, je fus redevenu
    moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on
    prend en présence de l'être aimé, n'est qu'un cliché négatif, on le
    développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa
    disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est
    «condamnée» tant qu'on voit du monde.

    Si la connaissance du plaisir fut ainsi retardée pour moi de quelques
    heures, en revanche la gravité de cette présentation, je la ressentis
    tout de suite. Au moment de la présentation, nous avons beau nous
    sentir tout à coup gratifiés et porteurs d'un «bon», valable pour des
    plaisirs futurs, après lequel nous courions depuis des semaines, nous
    comprenons bien que son obtention met fin pour nous, non pas seulement
    à de pénibles recherches–ce qui ne pourrait que nous remplir de
    joie–mais aussi à l'existence d'un certain être, celui que notre
    imagination avait dénaturé, que notre crainte anxieuse de ne jamais
    pouvoir être connus de lui avait grandi. Au moment où notre nom
    résonne dans la bouche du présentateur, surtout si celui-ci l'entoure
    comme fit Elstir de commentaires élogieux, ce moment sacramentel,
    analogue à celui où, dans une féérie, le génie ordonne à une personne
    d'en être soudain une autre, celle que nous avons désiré d'approcher,
    s'évanouit; d'abord comment resterait-elle pareille à elle-même
    puisque–de par l'attention que l'inconnue est obligée de prêter à
    notre nom et de marquer à notre personne–dans les yeux hier situés
    à l'infini (et que nous croyions que les nôtres, errants, mal réglés,
    désespérés, divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le
    regard conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions, vient
    d'être miraculeusement et tout simplement remplacée par notre propre
    image peinte comme au fond d'un miroir qui sourirait. Si l'incarnation
    de nous même en ce qui nous en semblait le plus différent est ce qui
    modifie le plus la personne à qui on vient de nous présenter, la forme
    de cette personne reste encore assez vague; et nous pouvons nous
    demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que
    ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les
    quelques mots que l'inconnue va nous dire, préciseront cette forme et
    lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les
    hypothèses auxquelles se livraient la veille notre désir et notre
    imagination. Sans doute, même avant de venir à cette matinée,
    Albertine n'était plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de
    hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que
    nous avons à peine discernée. Sa parenté avec Mme Bontemps avait déjà
    restreint ces hypothèses merveilleuses, en aveuglant une des voies par
    lesquelles elles pouvaient se répandre. Au fur et à mesure que je me
    rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette
    connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d'imagination
    et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment
    moins, notion à laquelle il est vrai que venait s'ajouter une sorte
    d'équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés
    financières donnent après le remboursement de l'action primitive, et
    qu'elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parentés avaient
    été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité,
    tandis que tout près d'elle je retrouvais son petit grain de beauté
    sur la joue au-dessous de l'œil fut une autre borne; enfin, je fus
    étonné de l'entendre se servir de l'adverbe «parfaitement» au lieu de
    «tout à fait», en parlant de deux personnes, disant de l'une «elle est
    parfaitement folle, mais très gentille tout de même» et de l'autre
    «c'est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux». Si
    peu plaisant que soit cet emploi de «parfaitement», il indique un degré
    de civilisation et de culture auquel je n'aurais pu imaginer
    qu'atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il
    n'empêche d'ailleurs qu'après cette première métamorphose, Albertine
    devait changer encore bien des fois pour moi. Les qualités et les
    défauts qu'un être présente disposés au premier plan de son visage, se
    rangent selon une formation tout autre si nous l'abordons par un côté
    différent–comme dans une ville les monuments répandus en ordre
    dispersé sur une seule ligne, d'un autre point de vue s'échelonnent en
    profondeur et échangent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je
    trouvai Albertine l'air assez intimidée à la place d'implacable; elle
    me sembla plus comme il faut que mal élevée à en juger par les
    épithètes de «elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre»,
    qu'elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui parlai; elle
    avait enfin comme point de mire du visage une tempe assez enflammée et
    peu agréable à voir, et non plus le regard singulier auquel j'avais
    toujours repensé jusque-là. Mais ce n'était qu'une seconde vue et il y
    en avait d'autres sans doute par lesquelles je devrais successivement
    passer. Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnements
    les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la
    connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible.
    Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous
    avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte change pour
    son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le
    voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous
    en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le
    représentent plus.

    Pourtant, quelques déceptions inévitables qu'elle doive apporter,
    cette démarche vers ce qu'on n'a qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir
    d'imaginer, cette démarche est la seule qui soit saine pour les sens,
    qui y entretienne l'appétit. De quel morne ennui est empreinte la vie
    des gens qui par paresse ou timidité, se rendent directement en
    voiture chez des amis qu'ils ont connus sans avoir d'abord rêvé d'eux,
    sans jamais oser sur le parcours s'arrêter auprès de ce qu'ils
    désirent.

    Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l'éclair au café
    que j'avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir
    auprès d'Albertine, la rose que j'avais donnée au vieux monsieur, tous
    ces détails choisis à notre insu par les circonstances et qui
    composent pour nous, en un arrangement spécial et fortuit, le tableau
    d'une première rencontre. Mais ce tableau, j'eus l'impression de le
    voir d'un autre point de vue, de très loin de moi-même, comprenant
    qu'il n'avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus tard,
    à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour
    où je l'avais connue, elle me rappela l'éclair, la fleur que j'avais
    donnée, tout ce que je croyais, je ne peux pas dire n'être important
    que pour moi, mais n'avoir été aperçu que de moi, que je retrouvais
    ainsi, transcrit en une version dont je ne soupçonnais pas l'existence,
    dans la pensée d'Albertine. Dès ce premier jour, quand en entrant je
    pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de
    muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j'avais causé un
    moment avec une personne qui, grâce à l'habileté du prestidigitateur,
    sans avoir rien de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de la
    mer, lui avait été substituée. J'aurais du reste pu le deviner
    d'avance, puisque la jeune fille de la plage avait été fabriquée par
    moi. Malgré cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec
    Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci
    l'obligation morale de tenir les promesses d'amour faites à
    l'Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit
    obligé d'épouser ensuite la personne interposée. D'ailleurs, si avait
    disparu provisoirement du moins de ma vie une angoisse qu'eût suffi à
    apaiser le souvenir des manières comme il faut, de cette expression
    «parfaitement commun» et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait
    en moi un autre genre de désir qui, bien que doux et nullement
    douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait à la longue
    devenir aussi dangereux en me faisant ressentir à tout moment le
    besoin d'embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes façons et
    la timidité, la disponibilité inattendue, arrêtaient la course inutile
    de mon imagination, mais donnaient naissance à une gratitude
    attendrie. Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre
    des clichés indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout
    progrès, entre les scènes qui y sont figurées, dans la collection de
    ceux qu'elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les
    précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui
    j'avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer.
    C'était maintenant des souvenirs, c'est-à-dire des tableaux dont l'un
    ne me semblait pas plus vrai que l'autre. Pour en finir avec ce premier soir
    de présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la joue
    au-dessous de l'œil, je me rappelai que de chez Elstir, quand Albertine
    était partie, j'avais vu ce grain de beauté sur le menton.
    En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle avait un grain de
    beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure
    d'Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là.

    J'avais beau être assez désappointé d'avoir trouvé en Mlle Simonet une
    jeune fille trop peu différente de tout ce que je connaissais, de même
    que ma déception devant l'église de Balbec ne m'empêchait pas de
    désirer aller à Quimperlé, à Pont-Aven et à Venise je me disais que par
    Albertine du moins, si elle-même n'était pas ce que j'avais espéré, je
    pourrais connaître ses amies de la petite bande.

    Je crus d'abord que j'y échouerais. Comme elle devait rester fort
    longtemps encore à Balbec et moi aussi, j'avais trouvé que le mieux
    était de ne pas trop chercher à la voir et d'attendre une occasion qui
    me fît la rencontrer. Mais cela arrivât-il tous les jours, il était
    fort à craindre qu'elle se contentât de répondre de loin à mon salut,
    lequel dans ce cas, répété quotidiennement pendant toute la saison, ne
    m'avancerait à rien.

    Peu de temps après, un matin où il avait plu et où il faisait presque
    froid, je fus abordé sur la digue par une jeune fille portant un
    toquet et un manchon, si différente de celle que j'avais vue à la
    réunion d'Elstir que reconnaître en elle la même personne semblait
    pour l'esprit une opération impossible; le mien y réussit cependant,
    mais après une seconde de surprise qui je crois n'échappa pas à
    Albertine. D'autre part me souvenant à ce moment-là des «bonnes
    façons» qui m'avaient frappé, elle me fit éprouver l'étonnement
    inverse par son ton rude et ses manières «petite bande». Au reste la
    tempe avait cessé d'être le centre optique et rassurant du visage,
    soit que je fusse placé de l'autre côté, soit que le toquet la
    recouvrît, soit que son inflammation ne fût pas constante. «Quel
    temps, me dit-elle, au fond l'été sans fin à Balbec est une vaste
    blague. Vous ne faites rien ici? On ne vous voit jamais au golf, aux
    bals du Casino; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez
    vous raser. Vous ne trouvez pas qu'on se bêtifie à rester tout le
    temps sur la plage? Ah! vous aimez à faire le lézard? Vous avez du
    temps de reste. Je vois que vous n'êtes pas comme moi, j'adore tous
    les sports! Vous n'étiez pas aux courses de la Sogne? Nous y sommes
    allés par le tram et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre
    un tacot pareil! nous avons mis deux heures! J'aurais fait trois fois
    l'aller et retour avec ma bécane.» Moi qui avais admiré Saint-Loup
    quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer
    d'intérêt local, le tortillard, à cause des innombrables détours qu'il
    faisait, j'étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine
    disait le «tram», le «tacot». Je sentais sa maîtrise dans un mode de
    désignations où j'avais peur qu'elle ne constatât et ne méprisât mon
    infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite
    bande pour désigner ce chemin de fer ne m'était-elle pas encore
    révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines
    serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait
    ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient
    peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de
    flegme britannique, les leçons d'une institutrice étrangère et une
    hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission qui
    cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et
    redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable.
    Mais elle était particulière et m'enchantait. Chaque fois que j'étais
    quelques jours sans la rencontrer, je m'exaltais en me répétant: «On
    ne vous voit jamais au golf», avec le ton nasal sur lequel elle
    l'avait dit, toute droite sans bouger la tête. Et je pensais alors
    qu'il n'existait pas de personne plus désirable.

    Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la
    digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d'échanger
    quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun
    sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder
    et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme
    une phrase de Vinteuil qui m'avait enchanté dans la Sonate et que ma
    mémoire faisait errer de l'andante au final jusqu'au jour où ayant la
    partition en main je pus la trouver et l'immobiliser dans mon souvenir
    à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m'étais
    rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s'arrêta à jamais
    sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C'est ainsi encore que nous
    rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur, dans une
    pièce où nous ne soupçonnions pas qu'ils se trouvassent.

    A ce moment, comme pour que devant la mer se multipliât en liberté,
    dans la variété de ses formes, tout le riche ensemble décoratif
    qu'était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses,
    cuites par le soleil et par le vent, les amies d'Albertine, aux belles
    jambes, à la taille souple, mais si différentes les unes des autres,
    montrèrent leur groupe qui se développa, s'avançant dans notre
    direction, plus près de la mer, sur une ligne parallèle. Je demandai à
    Albertine la permission de l'accompagner pendant quelques instants.
    Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la main.
    «Mais vos amies vont se plaindre si vous les laissez», lui-dis-je,
    espérant que nous nous promènerions ensemble. Un jeune homme aux
    traits réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s'approcha de
    nous. C'était le joueur de baccarat dont les folies indignaient tant
    la femme du premier président. D'un air froid, impassible, en lequel
    il se figurait évidemment que consistait la distinction suprême, il
    dit bonjour à Albertine. «Vous venez du golf, Octave? lui
    demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché, étiez-vous en forme?–Oh! ça
    me dégoûte, je suis dans les choux», répondit-il.–Est-ce qu'Andrée y
    était?–Oui, elle a fait soixante-dix-sept.–Oh! mais c'est un
    record.–J'avais fait quatre-vingt-deux hier.» Il était le fils d'un
    très riche industriel qui devait jouer un rôle assez important dans
    l'organisation de la prochaine Exposition Universelle. Je fus frappé à
    quel point chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins
    de ces jeunes filles la connaissance de tout ce qui était vêtements,
    manière de les porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, et qu'il
    possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité
    orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant–s'était
    développée isolément sans être accompagnée de la moindre
    culture intellectuelle. Il n'avait aucune hésitation sur l'opportunité
    du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où on peut ou
    non employer tel mot, même des règles les plus simples du français.
    Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son
    père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une
    lettre ouverte aux électeurs, qu'il venait de faire afficher sur tous
    les murs, il disait: «J'ai voulu voir le maire pour lui en causer, il
    n'a pas voulu écouter mes justes griefs.» Octave obtenait, au casino,
    des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui
    ferait faire s'il le voulait un joli mariage dans ce milieu des «bains
    de mer» où ce n'est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles
    épousent leur «danseur». Il alluma un cigare en disant à Albertine:
    «Vous permettez», comme on demande l'autorisation de terminer tout en
    causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais «rester sans rien
    faire» quoiqu'il ne fît d'ailleurs jamais rien. Et comme l'inactivité
    complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré,
    aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des
    muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le
    front songeur d'Octave avait fini par lui donner, malgré son air calme,
    d'inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l'empêchaient de
    dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené.

    Pensant que si je connaissais leurs amis j'aurais plus d'occasions de
    voir ces jeunes filles, j'avais été sur le point de lui demander à
    être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu'il fut parti en répétant:
    «Je suis dans les choux.» Je pensais lui inculquer ainsi l'idée de le
    faire la prochaine fois. «Mais voyons, s'écria-t-elle, je ne peux pas
    vous présenter à un gigolo! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne
    pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un
    point c'est tout. Je m'y connais, il ne serait pas du tout votre
    genre.–Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui
    dis-je, espérant qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les
    rejoindre.–Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi». Nous croisâmes
    Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrassé au
    sujet d'Albertine qu'il ne connaissait pas ou du moins connaissait
    «sans la connaître», abaissa sa tête vers son col d'un mouvement raide
    et rébarbatif. «Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-là?, me demanda
    Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me connaît
    pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut.» Je n'eus pas le temps de
    répondre à Albertine, car marchant droit sur nous: «Excuse-moi,
    dit-il, de t'interrompre, mais je voulais t'avertir que je vais demain
    à Doncières. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me
    demande ce que Saint-Loup-en-Bray doit penser de moi. Je te préviens
    que je prends le train de deux heures. A ta disposition.» Mais je me
    pensais plus qu'à revoir Albertine et à tâcher de connaître ses amies,
    et Doncières, comme elles n'y allaient pas et me ferait rentrer après
    l'heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du
    monde. Je dis à Bloch que cela m'était impossible. «Hé bien, j'irai
    seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai à
    Saint-Loup, pour charmer son cléricalisme: «Apprends que mon devoir ne
    dépend pas du sien, qu'il y manque s'il veut; je dois faire le mien.»
    «Je reconnais qu'il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce
    qu'il me dégoûte!» Je n'avais jamais songé que Bloch pût être joli
    garçon; il l'était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez
    très busqué, un air d'extrême finesse et d'être persuadé de sa
    finesse, il avait un visage agréable. Mais il ne pouvait pas plaire à
    Albertine. C'était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de
    celle-ci, de la dureté, de l'insensibilité de la petite bande, de sa
    grossièreté avec tout ce qui n'était pas elle. D'ailleurs plus tard
    quand je les présentai, l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch
    appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et
    pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un
    homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis
    spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte
    particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il
    s'inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect
    exagéré et si c'était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d'une
    voix qui se moquait des mots qu'elle prononçait mais avait conscience
    d'appartenir à quelqu'un qui n'était pas un mufle. Cette première
    seconde donnée à une coutume qu'il suivait et raillait à la fois
    (comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et
    heureuse») il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses
    subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les
    nerfs» d'Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu'il s'appelait
    Bloch, elle s'écria: «Je l'aurais parié que c'était un youpin. C'est
    bien leur genre de faire les punaises.» Du reste, Bloch devait dans la
    suite irriter Albertine d'autre façon. Comme beaucoup d'intellectuels
    il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour
    chacune d'elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela
    ennuyait Albertine, laquelle n'aimait pas beaucoup qu'on s'occupât de
    ce qu'elle faisait, que quand elle s'était foulé le pied et restait
    tranquille, Bloch dît: «Elle est sur sa chaise longue, mais par
    ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et
    de quelconques tennis.» Ce n'était que de la «littérature», mais qui,
    à cause des difficultés qu'Albertine sentait que cela pouvait lui
    créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en
    disant qu'elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre
    en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces
    choses. Nous nous quittâmes, Albertine et moi, en nous promettant de
    sortir une fois ensemble. J'avais causé avec elle sans plus savoir où
    tombaient mes paroles, ce qu'elles devenaient, que si j'eusse jeté des
    cailloux dans un abîme sans fond. Qu'elles soient remplies en général
    par la personne à qui nous les adressons d'un sens qu'elle tire de sa
    propre substance et qui est très différent de celui que nous avions
    mis dans ces mêmes paroles, c'est un fait que la vie courante nous
    révèle perpétuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprès
    d'une personne dont l'éducation (comme pour moi celle d'Albertine)
    nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les
    principes, nous ne savons pas si nos paroles éveillent en elle quelque
    chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui pourtant on aurait
    à faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier
    avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu
    sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser
    un cheval, aussi reposant qu'élever des abeilles ou que cultiver des
    rosiers.

    J'avais cru, il y avait quelques heures, qu'Albertine ne répondrait à
    mon salut que de loin. Nous venions de nous quitter en faisant le
    projet d'une excursion ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais
    Albertine, d'être plus hardi avec elle, et je m'étais tracé d'avance
    le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant que j'avais
    tout à fait l'impression qu'elle devait être légère) de tous les
    plaisirs que je lui demanderais. Mais l'esprit est influençable comme
    la plante, comme la cellule, comme les éléments chimiques, et le
    milieu qui le modifie si on l'y plonge, ce sont des circonstances, un
    cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence même, quand
    je me trouvai de nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose
    que ce que j'avais projeté. Puis me souvenant de la tempe enflammée je
    me demandais si Albertine n'apprécierait pas davantage une gentillesse
    qu'elle saurait être désintéressée. Enfin j'étais embarrassé devant
    certains de ses regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier
    mœurs faciles mais aussi gaîté un peu bête d'une jeune fille
    sémillante mais ayant un fond d'honnêteté. Une même expression, de
    figure comme de langage, pouvant comporter diverses acceptions,
    j'étais hésitant comme un élève devant les difficultés d'une version
    grecque.

    Cette fois-là nous rencontrâmes presque tout de suite la grande
    Andrée, celle qui avait sauté par-dessus le premier président;
    Albertine dut me présenter. Son amie avait des yeux extraordinairement
    clairs, comme est dans un appartement à l'ombre l'entrée, par la porte
    ouverte, d'une chambre où donnent le soleil et le reflet verdâtre de
    la mer illuminée.

    Cinq messieurs passèrent que je connaissais très bien de vue depuis
    que j'étais à Balbec. Je m'étais souvent demandé qui ils étaient. «Ce
    ne sont pas des gens très chics, me dit Albertine en ricanant d'un air
    de mépris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche,
    hein, il dégotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est un brave
    type; le gros c'est le maire, pas le tout petit gros, celui-là vous
    devez l'avoir vu, c'est le professeur de danses, il est assez moche
    aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de
    bruit au Casino, que nous démolissons ses chaises, que nous voulons
    danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donné le prix quoique il
    n'y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je
    lui aurais fait bonjour pour faire rager le maître de danse, mais je
    ne pouvais pas parce qu'il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le
    conseiller général, un homme d'une très bonne famille qui s'est mis du
    côté des républicains, pour de l'argent; aucune personne propre ne le
    salue plus. Il connaît mon oncle, à cause du gouvernement, mais le
    reste de ma famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un
    imperméable, c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne le connaissez
    pas! Il joue divinement. Vous n'avez pas été entendre Cavalleria
    Rusticana? Ah! je trouve ça idéal! Il donne un concert ce soir, mais
    nous ne pouvons pas y aller parce que ça a lieu dans la salle de la
    Mairie. Au casino ça ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie
    d'où on a enlevé le Christ, la mère d'Andrée tomberait en apoplexie si
    nous y allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le
    gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ma tante est ma tante.
    Ce n'est pas pour cela que je l'aime! Elle n'a jamais eu qu'un désir,
    se débarrasser de moi. La personne qui m'a vraiment servi de mère, et
    qui a eu double mérite puisqu'elle ne m'est rien, c'est une amie que
    j'aime du reste comme une mère. Je vous montrerai sa photo.» Nous
    fûmes abordés un instant par le champion de golf et joueur de baccara,
    Octave. Je pensai avoir découvert un lien entre nous, car j'appris
    dans la conversation qu'il était un peu parent, et de plus assez aimé
    des Verdurin. Mais il parla avec dédain des fameux mercredis, et
    ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking ce qui rendait
    assez gênant de le rencontrer dans certains «music-halls» où on aurait
    tant aimé ne pas s'entendre crier: «Bonjour galopin» par un monsieur
    en veston et en cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous
    quitta, et bientôt après ce fut le tour d'Andrée, arrivée devant son
    chalet où elle entra sans que de toute la promenade elle m'eût dit un
    seul mot. Je regrettai d'autant plus son départ que tandis que je
    faisais remarquer à Albertine combien son amie avait été froide avec
    moi, et rapprochais en moi-même cette difficulté qu'Albertine semblait
    avoir à me lier avec ses amies de l'hostilité contre laquelle, pour
    exaucer mon souhait, paraissait s'être le premier jour heurté Elstir,
    passèrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles d'Ambresac,
    auxquelles Albertine dit aussi bonjour.

    Je pensai que ma situation vis-à-vis d'Albertine allait en être
    améliorée. Elles étaient les filles d'une parente de Mme de
    Villeparisis et qui connaissait aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme
    d'Ambresac qui avaient une petite villa à Balbec, et excessivement
    riches, menaient une vie des plus simples, étaient toujours habillés,
    le mari du même veston, la femme d'une robe sombre. Tous deux
    faisaient à ma grand'mère d'immenses saluts qui ne menaient à rien.
    Les filles, très jolies, s'habillaient avec plus d'élégance mais une
    élégance de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous
    leurs grands chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir à une autre
    humanité qu'Albertine. Celle-ci savait très bien qui elles étaient.
    «Ah! vous connaissez les petites d'Ambresac. Hé bien, vous connaissez
    des gens très chics. Du reste, ils sont très simples, ajouta-t-elle
    comme si c'était contradictoire. Elles sont très gentilles mais
    tellement bien élevées qu'on ne les laisse pas aller au Casino,
    surtout à cause de nous, parce que nous avons trop mauvais genre.
    Elles vous plaisent? Dame, ça dépend. C'est tout à fait les petites
    oies blanches. Ça a peut-être son charme. Si vous aimez les petites
    oies blanches, vous êtes servi à souhait. Il paraît qu'elles peuvent
    plaire puisqu'il y en a déjà une de fiancée au marquis de Saint-Loup.
    Et cela fait beaucoup de peine à la cadette qui était amoureuse de ce
    jeune homme. Moi, rien que leur manière de parler du bout des lèvres
    m'énerve. Et puis elles s'habillent d'une manière ridicule. Elles vont
    jouer au golf en robes de soie. A leur âge elles sont mises plus
    prétentieusement que des femmes âgées qui savent s'habiller. Tenez
    Madame Elstir, voilà une femme élégante.» Je répondis qu'elle m'avait
    semblé vêtue avec beaucoup de simplicité. Albertine se mit à rire.
    «Elle est mise très simplement, en effet, mais elle s'habille à ravir
    et pour arriver à ce que vous trouvez de la simplicité, elle dépense
    un argent fou.» Les robes de Mme Elstir passaient inaperçues aux yeux
    de quelqu'un qui n'avait pas le goût sûr et sobre des choses de la
    toilette. Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême degré,
    à ce que me dit Albertine. Je ne m'en étais pas douté ni que les
    choses élégantes mais simples qui emplissaient son atelier étaient des
    merveilles désirées par lui, qu'il avait suivies de vente en vente,
    connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour où il avait gagné assez
    d'argent pour pouvoir les posséder. Mais là-dessus, Albertine aussi
    ignorante que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les
    toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-être par un
    regret de jeune fille pauvre qui goûte avec plus de désintéressement,
    de délicatesse chez les riches ce dont elle ne pourra se parer
    elle-même, elle sut me parler très bien des raffinements d'Elstir, si
    difficile qu'il trouvait toute femme mal habillée, et que mettant tout
    un monde dans une proportion, dans une nuance, il faisait faire pour
    sa femme à des prix fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux
    qu'il avait appris à Albertine à trouver charmants et qu'une personne
    sans goût n'eût pas plus remarqués que je n'avais fait. Du reste,
    Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir d'ailleurs,
    elle l'avouait, aucune «disposition», éprouvait une grande admiration
    pour Elstir, et grâce à ce qu'il lui avait dit et montré, s'y
    connaissait en tableaux d'une façon qui contrastait fort avec son
    enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C'est qu'en réalité bien que
    cela ne se vît guère encore, elle était très intelligente et dans les
    choses qu'elle disait, la bêtise n'était pas sienne, mais celle de son
    milieu et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse
    mais partielle. Toutes les formes de l'intelligence n'étaient pas
    arrivées chez Albertine au même degré de développement. Le goût de la
    peinture avait presque rattrapé celui de la toilette et de toutes les
    formes de l'élégance, mais n'avait pas été suivi par le goût de la
    musique qui restait fort en arrière.

    Albertine avait beau savoir qui étaient les Ambresac, comme qui peut
    le plus ne peut pas forcément le moins, je ne la trouvai pas, après
    que j'eusse salué ces jeunes filles, plus disposée à me faire
    connaître ses amies. «Vous êtes bien bon d'attacher, de leur donner de
    l'importance. Ne faites pas attention à elles, ce n'est rien du tout.
    Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme de
    votre valeur. Andrée au moins est remarquablement intelligente. C'est
    une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque, mais les
    autres sont vraiment très stupides.» Après avoir quitté Albertine, je
    ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m'eût caché
    ses fiançailles, et fît quelque chose d'aussi mal que se marier sans
    avoir rompu avec sa maîtresse. Peu de jours après pourtant, je fus
    présenté à Andrée et comme elle parla assez longtemps, j'en profitai
    pour lui dire que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me
    répondit que c'était impossible parce qu'elle avait trouvé sa mère
    assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux jours après, étant
    allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu'Andrée avait
    pour moi; comme je lui répondais: «Mais c'est moi qui ai eu beaucoup
    de sympathie pour elle dès le premier jour, je lui avais demandé à la
    revoir le lendemain, mais elle ne pouvait pas.–Oui, je sais, elle me
    l'a raconté, me dit Elstir, elle l'a assez regretté, mais elle avait
    accepté un pique-nique à dix lieues d'ici où elle devait aller en
    break et elle ne pouvait plus se décommander.» Bien que ce mensonge
    fût, Andrée me connaissant si peu, fort insignifiant, je n'aurais pas
    dû continuer à fréquenter une personne qui en était capable. Car ce
    que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment. Et qu'on
    aille voir chaque année un ami qui les premières fois n'a pu venir à
    votre rendez-vous, ou s'est enrhumé, on le retrouvera avec un autre
    rhume qu'il aura pris, on le manquera à un autre rendez-vous où il ne
    sera pas venu, pour une même raison permanente à la place de laquelle
    il croit voir des raisons variées, tirées des circonstances.

    Un des matins qui suivirent celui où Andrée m'avait dit qu'elle était
    obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec
    Albertine que j'avais aperçue, élevant au bout d'un cordonnet un
    attribut bizarre qui la faisait ressembler à l'«Idolâtrie» de Giotto;
    il s'appelle d'ailleurs un «diabolo» et est tellement tombé en
    désuétude que devant le portrait d'une jeune fille en tenant un, les
    commentateurs de l'avenir pourront disserter comme devant telle figure
    allégorique de l'Arêna, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un
    moment, leur amie à l'air pauvre et dur, qui avait ricané le premier
    jour d'un air si méchant: «Il me fait de la peine ce pauvre vieux» en
    parlant du vieux monsieur effleuré par les pieds légers d'Andrée, vint
    dire à Albertine: «Bonjour, je vous dérange?» Elle avait ôté son
    chapeau qui la gênait, et ses cheveux comme une variété végétale
    ravissante et inconnue reposaient sur son front, dans la minutieuse
    délicatesse de leur foliation. Albertine, peut-être irritée de la voir
    tête nue, ne répondit rien, garda un silence glacial malgré lequel
    l'autre resta, tenue à distance de moi par Albertine qui s'arrangeait
    à certains instants pour être seule avec elle, à d'autres pour marcher
    avec moi, en la laissant derrière. Je fus obligé pour qu'elle me
    présentât de le lui demander devant l'autre. Alors au moment où
    Albertine me nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette
    jeune fille à qui j'avais trouvé un air si cruel quand elle avait dit:
    «Ce pauvre vieux, y m'fait d'la peine», je vis passer et briller un
    sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main. Ses cheveux
    étaient dorés, et ne l'étaient pas seuls; car si ses joues étaient
    roses et ses yeux bleus, c'était comme le ciel encore empourpré du
    matin où partout pointe et brille l'or.

    Prenant feu aussitôt, je me dis que c'était une enfant timide quand
    elle aimait et que c'était pour moi, par amour pour moi, qu'elle était
    restée avec nous malgré les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait
    dû être heureuse de pouvoir m'avouer enfin, par ce regard souriant et
    bon, qu'elle serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans
    doute m'avait-elle remarqué sur la plage même quand je ne la
    connaissais pas encore et pensa-t-elle à moi depuis; peut-être
    était-ce pour se faire admirer de moi qu'elle s'était moquée du vieux
    monsieur et parce qu'elle ne parvenait pas à me connaître qu'elle
    avait eu les jours suivants l'air morose. De l'hôtel, je l'avais
    souvent aperçue le soir se promenant sur la plage. C'était
    probablement avec l'espoir de me rencontrer. Et maintenant, gênée par
    la présence d'Albertine autant qu'elle l'eût été par celle de toute la
    bande, elle ne s'attachait évidemment à nos pas, malgré l'attitude de
    plus en plus froide de son amie, que dans l'espoir de rester la
    dernière, de prendre rendez-vous avec moi pour un moment où elle
    trouverait moyen de s'échapper sans que sa famille et ses amies le
    sussent et me donner rendez-vous dans un lieu sûr avant la messe ou
    après le golf. Il était d'autant plus difficile de la voir qu'Andrée
    était mal avec elle et la détestait.

    –J'ai supporté longtemps sa terrible fausseté, me dit-elle, sa
    bassesse, les innombrables crasses qu'elle m'a faites. J'ai tout
    supporté à cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait
    déborder. Et elle me raconta un potin qu'avait fait cette jeune fille
    et qui, en effet, pouvait nuire à Andrée.

    Mais les paroles à moi promises par le regard de Gisèle pour le moment
    où Albertine nous aurait laissés ensemble ne purent m'être dites,
    parce qu'Albertine, obstinément placée entre nous deux, ayant continué
    de répondre de plus en plus brièvement, puis ayant cessé de répondre
    du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la
    place. Je reprochai à Albertine d'avoir été si désagréable. «Cela lui
    apprendra à être plus discrète. Ce n'est pas une mauvaise fille mais
    elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son nez
    partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu'on lui demande. Il
    était moins cinq que je l'envoie paître. D'ailleurs, je déteste
    qu'elle ait ses cheveux comme ça, ça donne mauvais genre.» Je
    regardais les joues d'Albertine pendant qu'elle me parlait et je me
    demandais quel parfum, quel goût elles pouvaient avoir: ce jour-là
    elle était non pas fraîche, mais lisse, d'un rose uni, violacé,
    crémeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire. J'étais
    passionné pour elles comme on l'est parfois pour une espèce de fleurs.
    «Je ne l'avais pas remarqué», lui répondis-je.–Vous l'avez pourtant
    assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me
    dit-elle sans être radoucie par le fait qu'en ce moment ce fût
    elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu'elle
    vous plairait. Elle n'est pas flirt du tout. Vous devez aimer les
    jeunes filles flirt, vous. En tous cas, elle n'aura plus l'occasion
    d'être collante et de se faire semer, parce qu'elle repart tantôt pour
    Paris.–Vos autres amies s'en vont avec elle?.–Non, elle seulement,
    elle et miss, parce qu'elle a à repasser ses examens, elle va
    potasser, la pauvre gosse. Ce n'est pas gai, je vous assure. Il peut
    arriver qu'on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi
    une de nos amies a eu: «Racontez un accident auquel vous avez
    assisté». Ça, c'est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a
    eu à traiter (et à l'écrit encore): «D'Alceste ou de Philinte, qui
    préféreriez-vous avoir comme ami?» Ce que j'aurais séché là-dessus!
    D'abord en dehors de tout, ce n'est pas une question à poser à des
    jeunes filles. Les jeunes filles sont liées avec d'autres jeunes
    filles et ne sont pas censées avoir pour amis des messieurs. (Cette
    phrase, en me montrant que j'avais peu de chance d'être admis dans la
    petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, même si la question
    était posée à des jeunes gens, qu'est-ce que vous voulez qu'on puisse
    trouver à dire là-dessus? Plusieurs familles ont écrit au _Gaulois_ pour
    se plaindre de la difficulté de questions pareilles. Le plus fort est
    que dans un recueil des meilleurs devoirs d'élèves couronnées, le
    sujet a été traité deux fois d'une façon absolument opposée. Tout
    dépend de l'examinateur. L'un voulait qu'on dise que Philinte était un
    homme flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser son
    admiration à Alceste, mais qu'il était par trop acariâtre et que comme
    ami il fallait lui préférer Philinte. Comment voulez-vous que les
    malheureuses élèves s'y reconnaissent quand les professeurs ne sont
    pas d'accord entre eux. Et encore ce n'est rien, chaque année ça
    devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s'en tirer qu'avec un bon
    coup de piston.» Je rentrai à l'hôtel, ma grand'mère n'y était pas, je
    l'attendis longtemps; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me
    laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion qui
    durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeunai avec elle,
    commandai une voiture et me fis conduire à la gare. Gisèle ne serait
    pas étonnée de m'y voir; une fois que nous aurions changé à Doncières,
    dans le train de Paris, il y avait un wagon couloir où tandis que miss
    sommeillerait je pourrais emmener Gisèle dans des coins obscurs,
    prendre rendez-vous avec elle pour ma rentrée à Paris que je tâcherais
    de rapprocher le plus possible. Selon la volonté qu'elle
    m'exprimerait, je l'accompagnerais jusqu'à Caen ou jusqu'à Évreux, et
    reprendrais le train suivant. Tout de même, qu'eût-elle pensé si elle
    avait su que j'avais hésité longtemps entre elle et ses amies, que
    tout autant que d'elle j'avais voulu être amoureux d'Albertine, de la
    jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde! J'éprouvais des remords,
    maintenant qu'un amour réciproque allait m'unir à Gisèle. J'aurais pu
    du reste lui assurer très véridiquement qu'Albertine ne me plaisait
    plus. Je l'avais vue ce matin s'éloigner en me tournant presque le
    dos, pour parler à Gisèle. Sur sa tête inclinée d'un air boudeur, ses
    cheveux qu'elle avait derrière, différents et plus noirs encore,
    luisaient comme si elle venait de sortir de l'eau. J'avais pensé à une
    poule mouillée et ces cheveux m'avaient fait incarner en Albertine une
    autre âme que jusque-là la figure violette et le regard mystérieux.
    Ces cheveux luisants derrière la tête, c'est tout ce que j'avais pu
    apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela seulement que je
    continuais à voir. Notre mémoire ressemble à ces magasins, qui, à
    leurs devantures, exposent d'une certaine personne, une fois une
    photographie, une fois une autre. Et d'habitude la plus récente reste
    quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval,
    j'écoutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle me
    disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main tendue: c'est
    que dans les périodes de ma vie où je n'étais pas amoureux et où je
    désirais de l'être, je ne portais pas seulement en moi un idéal
    physique de beauté qu'on a vu, que je reconnaissais de loin dans
    chaque passante assez éloignée pour que ses traits confus ne
    s'opposassent pas à cette identification, mais encore le fantôme
    moral–toujours prêt à être incarné–de la femme qui allait être éprise
    de moi, me donner la réplique dans la comédie amoureuse que j'avais
    tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille
    aimable me semblait avoir la même envie de jouer, pourvu qu'elle eût
    aussi un peu le physique de l'emploi. De cette pièce, quelle que fût
    la nouvelle «étoile» que j'appelais à créer ou à reprendre le rôle, le
    scénario, les péripéties, le texte même, gardaient une forme _ne
    varietur_.

    Quelques jours plus tard, malgré le peu d'empressement qu'Albertine
    avait mis à nous présenter, je connaissais toute la petite bande du
    premier jour, restée au complet à Balbec (sauf Gisèle, qu'à cause d'un
    arrêt prolongé devant la barrière de la gare, et un changement dans
    l'horaire, je n'avais pu rejoindre au train, parti cinq minutes avant
    mon arrivée, et à laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus
    deux ou trois de leurs amies qu'à ma demande elles me firent
    connaître. Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais avec une
    jeune fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par qui je l'avais
    connue, la plus récente était alors comme une de ces variétés de roses
    qu'on obtient grâce à une rose d'une autre espèce. Et remontant de
    corolle en corolle dans cette chaîne de fleurs, le plaisir d'en
    connaître une différente me faisait retourner vers celle à qui je la
    devais, avec une reconnaissance mêlée d'autant de désir que mon espoir
    nouveau. Bientôt je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles.

    Hélas! dans la fleur la plus fraîche on peut distinguer les points
    imperceptibles qui pour l'esprit averti dessinent déjà ce qui sera,
    par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd'hui en
    fleur, la forme immuable et déjà prédestinée de la graine. On suit
    avec délices un nez pareil à une vaguelette qui enfle délicieusement
    une eau matinale et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer
    est tellement calme qu'on ne perçoit pas la marée. Les visages humains
    ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde parce que la
    révolution qu'ils accomplissent est trop lente pour que nous la
    percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur
    mère ou leur tante, pour mesurer les distances que sous l'attraction
    interne d'un type généralement affreux, ces traits auraient traversées
    dans moins de trente ans, jusqu'à l'heure du déclin des regards,
    jusqu'à celle où le visage passé tout entier au-dessous de l'horizon,
    ne reçoit plus de lumière. Je savais que aussi profond, aussi
    inéluctable que le patriotisme juif, ou l'atavisme chrétien chez ceux
    qui se croient le plus libérés de leur race, habitait sous la rose
    inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée, inconnus à
    elles-mêmes, tenu en réserve pour les circonstances, un gros nez, une
    bouche proéminente, un embonpoint qui étonnerait mais était en réalité
    dans la coulisse, prêt à entrer en scène, tout comme tel dreyfusisme,
    tel cléricalisme soudain, imprévu, fatal, tel héroïsme nationaliste et
    féodal, soudainement issus à l'appel des circonstances d'une nature
    antérieure à l'individu lui-même, par laquelle il pense, vit, évolue,
    se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer des mobiles
    particuliers qu'il prend pour elle. Même mentalement, nous dépendons
    des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit
    possède d'avance comme certain cryptogame, comme telle graminée, les
    particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que
    les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive,
    famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous
    manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous
    paraissent le résultat d'une délibération, les autres d'une imprudence
    dans notre hygiène, tenons-nous de notre famille, comme les
    papillonacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous
    vivons que la maladie dont nous mourrons.

    Comme sur un plant où les fleurs mûrissent à des époques différentes,
    je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec,
    ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un
    jour. Mais qu'importait? en ce moment c'était la saison des fleurs.
    Aussi quand Mme de Villeparisis m'invitait à une promenade, je
    cherchais une excuse pour n'être pas libre. Je ne fis de visites à
    Elstir que celles où mes nouvelles amies m'accompagnèrent. Je ne pus
    même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup,
    comme je le lui avais promis. Les réunions mondaines, les
    conversations sérieuses, voire une amicale causerie, si elles avaient
    pris la place de mes sorties avec ces jeunes filles, m'eussent fait le
    même effet qui si à l'heure du déjeuner on nous emmenait non pas
    manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les
    femmes vieilles ou mûres, avec qui nous croyons nous plaire, ne sont
    portés pour nous que sur une plane et inconsistante superficie, parce
    que nous ne prenons conscience d'eux que par la perception visuelle
    réduite à elle-même; mais c'est comme déléguée des autres sens qu'elle
    se dirige vers les jeunes filles; ils vont chercher l'une derrière
    l'autre les diverses qualités odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils
    goûtent ainsi même sans le secours des mains et des lèvres; et,
    capables, grâce aux arts de transposition, au génie de synthèse où
    excelle le désir, de restituer sous la couleur des joues ou de la
    poitrine, l'attouchement, la dégustation, les contacts interdits, ils
    donnent à ces filles la même consistance mielleuse qu'ils font quand
    ils butinent dans une roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des
    yeux les grappes.

    S'il pleuvait, bien que le mauvais temps n'effrayât pas Albertine
    qu'on voyait souvent, dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les
    averses, nous passions la journée dans le casino où il m'eût paru ces
    jours-là impossible de ne pas aller. J'avais le plus grand mépris pour
    les demoiselles d'Ambresac qui n'y étaient jamais entrées. Et j'aidais
    volontiers mes amies à jouer de mauvais tours au professeur de danse.
    Nous subissions généralement quelques admonestations du tenancier ou
    des employés usurpant un pouvoir directorial parce que mes amies, même
    Andrée qu'à cause de cela j'avais cru le premier jour une créature si
    dionysiaque et qui était au contraire frêle, intellectuelle, et cette
    année-là fort souffrante, mais qui obéissait malgré cela moins à
    l'état de sa santé qu'au génie de cet âge qui emporte tout et confond
    dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller au
    vestibule, à la salle des fêtes, sans prendre leur élan, sauter
    par-dessus toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant
    leur équilibre par un gracieux mouvement de bras, en chantant, mêlant
    tous les arts, dans cette première jeunesse, à la façon de ces poètes
    des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés, et
    qui mêlent dans un poème épique les préceptes agricoles aux
    enseignements théologiques.

    Cette Andrée qui m'avait paru la plus froide le premier jour était
    infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu'Albertine à
    qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur.
    Elle venait au casino s'asseoir à côté de moi et savait–au
    contraire d'Albertine–refuser un tour de valse ou même si j'étais
    fatigué renoncer à aller au casino pour venir à l'hôtel. Elle
    exprimait son amitié pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui
    prouvaient la plus délicieuse intelligence des choses du cœur, laquelle
    était peut-être due en partie à son état maladif. Elle avait toujours
    un sourire gai pour excuser l'enfantillage d'Albertine qui exprimait
    avec une violence naïve la tentation irrésistible qu'offraient pour
    elle des parties de plaisir auxquelles elle ne savait pas, comme
    Andrée, préférer résolument de causer avec moi… Quand l'heure
    d'aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous
    ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée: «Hé
    bien, Andrée, qu'est-ce que tu attends pour venir? tu sais que nous
    allons goûter au golf.–Non, je reste à causer avec lui, répondait
    Andrée en me désignant.–Mais tu sais que Madame Durieux t'a invitée,
    s'écriait Albertine, comme si l'intention d'Andrée de rester avec moi
    ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance où elle devait être qu'elle
    avait été invitée.–Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote»,
    répondait Andrée. Albertine n'insistait pas, de peur qu'on lui
    proposât de rester aussi. Elle secouait la tête: «Fais à ton idée,
    répondait-elle, comme on dit à un malade qui par plaisir se tue à
    petit feu, moi je me trotte, car je crois que ma montre retarde», et
    elle prenait ses jambes à son cou. «Elle est charmante, mais inouïe»,
    disait Andrée en enveloppant son amie d'un sourire qui la caressait
    et la jugeait à la fois. Si, en ce goût du divertissement, Albertine
    avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c'est qu'une
    certaine ressemblance existe, tout en évoluant, entre les femmes que
    nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de
    notre tempérament parce que c'est lui qui les choisit, éliminant
    toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et
    complémentaires, c'est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire
    souffrir notre cœur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre
    tempérament, une image, une projection renversée, un «négatif» de
    notre sensibilité. De sorte qu'un romancier, pourrait au cours de la
    vie de son héros, peindre presque exactement semblables ses
    successives amours, et donner par là l'impression non de s'imiter
    lui-même mais de créer, puisqu'il y a moins de force dans une
    innovation artificielle que dans une répétition destinée à suggérer
    une vérité neuve. Encore devrait-il noter, dans le caractère de
    l'amoureux, un indice de variation qui s'accuse au fur et à mesure
    qu'on arrive dans de nouvelles régions, sous d'autres latitudes de la
    vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité de plus si,
    peignant pour ses autres personnages des caractères, il s'abstenait
    d'en donner aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des
    indifférents, comment pourrions-nous saisir celui d'un être qui se
    confond avec notre vie, que bientôt nous ne séparons plus de
    nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d'anxieuses
    hypothèses, perpétuellement remaniées. S'élançant d'au delà de
    l'intelligence, notre curiosité de la femme que nous aimons dépasse
    dans sa course le caractère de cette femme, nous pourrions nous y
    arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L'objet de notre
    inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de
    caractère, pareilles à ces petits losanges d'épiderme dont les
    combinaisons variées font l'originalité fleurie de la chair. Notre
    radiation intuitive les traverse et les images qu'elle nous rapporte
    ne sont point celles d'un visage particulier mais représentent la
    morne et douloureuse universalité d'un squelette.

    Comme Andrée était extrêmement riche, Albertine pauvre et orpheline,
    Andrée avec une grande générosité la faisait profiter de son luxe.
    Quant à ses sentiments pour Gisèle ils n'étaient pas tout à fait ceux
    que j'avais crus. On eut en effet bientôt des nouvelles de l'étudiante
    et quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait reçue, lettre
    destinée par Gisèle à donner des nouvelles de son voyage et de son
    arrivée à la petite bande, en s'excusant sur sa paresse de ne pas
    écrire encore aux autres, je fus surpris d'entendre Andrée, que je
    croyais brouillée à mort avec elle, dire: «Je lui écrirai demain,
    parce que si j'attends sa lettre d'abord, je peux attendre longtemps,
    elle est si négligente.» Et se tournant vers moi elle ajouta: «Vous ne
    la trouveriez pas très remarquable évidemment, mais c'est une si brave
    fille et puis j'ai vraiment une grande affection pour elle.» Je
    conclus que les brouilles d'Andrée ne duraient pas longtemps.

    Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la
    falaise ou dans la campagne, une heure d'avance je cherchais à me
    faire beau et gémissais si Françoise n'avait pas bien préparé mes
    affaires. Or, même à Paris, elle redressait fièrement et rageusement
    sa taille que l'âge commençait à courber, pour peu qu'on la trouvât en
    faute, elle humble, elle modeste et charmante quand son amour-propre
    était flatté. Comme il était le grand ressort de sa vie, la
    satisfaction et la bonne humeur de Françoise étaient en proportion
    directe de la difficulté des choses qu'on lui demandait. Celles
    qu'elle avait à faire à Balbec étaient si aisées qu'elle montrait
    presque toujours un mécontentement qui était soudain centuplé et
    auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil quand je me
    plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies, que mon chapeau ne
    fût pas brossé, ou mes cravates en ordre. Elle qui pouvait se donner
    tant de peine sans trouver pour cela qu'elle eût rien fait, à la
    simple observation qu'un veston n'était pas à sa place, non seulement
    elle vantait avec quel soin elle l'avait «renfermé plutôt que non pas
    le laisser à la poussière», mais prononçant un éloge en règle de ses
    travaux, déplorait que ce ne fussent guère des vacances qu'elle
    prenait à Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde personne comme
    elle pour mener une telle vie. «Je ne comprends pas comment qu'on peut
    laisser ses affaires comme ça et allez-y voir si une autre saurait se
    retrouver dans ce pêle et mêle. Le diable lui-même y perdrait son
    latin.» Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me
    lançant des regards enflammés, et gardait un silence rompu aussitôt
    qu'elle avait fermé la porte et s'était engagée dans le couloir; il
    retentissait alors de propos que je devinais injurieux, mais qui
    restaient aussi indistincts que ceux des personnages qui débitent
    leurs premières paroles derrière le portant avant d'être entrés en
    scène. D'ailleurs, quand je me préparais ainsi à sortir avec mes
    amies, même si rien ne manquait et si Françoise était de bonne humeur
    elle se montrait tout de même insupportable. Car se servant de
    plaisanteries que dans mon besoin de parler de ces jeunes filles je
    lui avais faites sur elles, elle prenait un air de me révéler ce que
    j'aurais mieux su qu'elle si cela avait été exact, mais ce qui ne
    l'était pas car Françoise avait mal compris. Elle avait comme tout le
    monde son caractère propre; une personne ne ressemble jamais à une
    voie droite, mais nous étonne de ses détours singuliers et inévitables
    dont les autres ne s'aperçoivent pas et par où il nous est pénible
    d'avoir à passer. Chaque fois que j'arrivais au point: «Chapeau pas en
    place», «nom d'Andrée ou d'Albertine», j'étais obligé par Françoise de
    m'égarer dans les chemins détournés et absurdes qui me retardaient
    beaucoup. Il en était de même quand je faisais préparer des sandwichs
    au chester et à la salade et acheter des tartes que je mangerais à
    l'heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles et qu'elles
    auraient bien pu payer à tour de rôle si elles n'avaient été aussi
    intéressées, déclarait Françoise au secours de qui venait alors tout
    un atavisme de rapacité et de vulgarité provinciales et pour laquelle
    on eût dit que l'âme divisée de la défunte Eulalie s'était incarnée
    plus gracieusement qu'en Saint-Eloi, dans les corps charmants de mes
    amies de la petite bande. J'entendais ces accusations avec la rage de
    me sentir buter à un des endroits à partir desquels le chemin rustique
    et familier qu'était le caractère de Françoise devenait impraticable,
    pas pour longtemps heureusement. Puis le veston retrouvé et les
    sandwichs prêts, j'allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde,
    d'autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.

    Autrefois j'eusse préféré que cette promenade eût lieu par le mauvais
    temps. Alors je cherchais à retrouver dans Balbec «le pays des
    Cimmériens», et de belles journées étaient une chose qui n'aurait pas
    dû exister là, une intrusion du vulgaire été des baigneurs dans cette
    antique région voilée par les brumes. Mais maintenant, tout ce que
    j'avais dédaigné, écarté de ma vue, non seulement les effets de
    soleil, mais même les régates, les courses de chevaux, je l'eusse
    recherché avec passion pour la même raison qu'autrefois je n'aurais
    voulu que des mers tempétueuses, et qui était qu'elles se
    rattachaient, les unes comme autrefois les autres, à une idée
    esthétique. C'est qu'avec mes amies nous étions quelquefois allés voir
    Elstir, et les jours où les jeunes filles étaient là, ce qu'il avait
    montré de préférence, c'était quelques croquis d'après de jolies
    yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de
    Balbec. J'avais d'abord timidement avoué à Elstir que je n'avais pas
    voulu aller aux réunions qui y avaient été données. «Vous avez eu
    tort, me dit-il, c'est si joli et si curieux aussi. D'abord cet être
    particulier, le jockey, sur lequel tant de regards sont fixés, et qui
    devant le paddock est là morne, grisâtre dans sa casaque éclatante, ne
    faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme ce
    serait intéressant de dégager ses mouvements professionnels, de
    montrer la tache brillante qu'il fait et que fait aussi la robe des
    chevaux, sur le champ de courses. Quelle transformation de toutes
    choses dans cette immensité lumineuse d'un champ de courses où on est
    surpris par tant d'ombres, de reflets, qu'on ne voit que là. Ce que
    les femmes peuvent y être jolies! La première réunion surtout était
    ravissante, et il y avait des femmes d'une extrême élégance, dans une
    lumière humide, hollandaise, où l'on sentait monter dans le soleil
    même, le froid pénétrant de l'eau. Jamais je n'ai vu de femmes
    arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille
    lumière qui tient sans doute à l'humidité marine. Ah! que j'aurais
    aimé la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec un tel désir
    de travailler!» Puis il s'extasia plus encore sur les réunions du
    yachting que sur les courses de chevaux et je compris que des régates,
    que des meetings sportifs où des femmes bien habillées baignent dans
    la glauque lumière d'un hippodrome marin, pouvaient être pour un
    artiste moderne motifs aussi intéressants que les fêtes qu'ils
    aimaient tant à décrire pour un Véronèse ou un Carpaccio. «Votre
    comparaison est d'autant plus exacte, me dit Elstir, qu'à cause de la
    ville où ils peignaient, ces fêtes étaient pour une part nautiques.
    Seulement, la beauté des embarcations de ce temps-là résidait le plus
    souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait des
    joutes sur l'eau, comme ici, données généralement en l'honneur de
    quelque ambassade pareille à celle que Carpaccio a représentée dans la
    Légende de Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits
    comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de
    moindres Venises au milieu de l'autre, quand amarrés à l'aide de ponts
    volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils
    portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout près des
    balcons inscrustés de marbres multicolores où d'autres femmes se
    penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés
    blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On ne savait plus où
    finissait la terre, où commençait l'eau, qu'est-ce qui était encore le
    palais ou déjà le navire, la caravelle, la galéasse, le Bucentaure.»
    Albertine écoutait avec une attention passionnée ces détails de
    toilette, ces images de luxe que nous décrivait Elstir. «Oh! je
    voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c'est si joli le
    point de Venise, s'écriait-elle; d'ailleurs j'aimerais tant aller à
    Venise!»

    –Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les
    étoffes merveilleuses qu'on portait là-bas. On ne les voyait plus que
    dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans
    les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait
    dans une vente. Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a
    retrouvé le secret de leur fabrication et qu'avant quelques années les
    femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des
    brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses
    patriciennes, avec des dessins d'Orient. Mais je ne sais pas si
    j'aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume
    anachronique, pour des femmes d'aujourd'hui, même paradant aux
    régates, car pour en revenir à nos bateaux modernes de plaisance,
    c'est tout le contraire que du temps de Venise, «Reine de
    l'Adriatique». Le plus grand charme d'un yacht, de l'ameublement d'un
    yacht, des toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la
    mer, et j'aime tant la mer. Je vous avoue que je préfère les modes
    d'aujourd'hui aux modes du temps de Véronèse et même de Carpaccio. Ce
    qu'il y a de joli dans nos yachts–et dans les yachts moyens
    surtout, je n'aime pas les énormes, trop navires, c'est comme pour les
    chapeaux, il y a une mesure à garder–c'est la chose unie, simple,
    claire, grise, qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou
    crémeux. Il faut que la pièce où l'on se tient ait l'air d'un petit
    café. Les toilettes des femmes sur un yacht c'est la même chose; ce
    qui est gracieux, ce sont ces toilettes légères, blanches et unies, en
    toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de
    la mer font un blanc aussi éclatant qu'une voile blanche. Il y a très
    peu de femmes du reste qui s'habillent bien, quelques-unes pourtant
    sont merveilleuses. Aux courses, Mlle Léa avait un petit chapeau blanc
    et une petite ombrelle blanche, c'était ravissant. Je ne sais pas ce
    que je donnerais pour avoir cette petite ombrelle.» J'aurais tant
    voulu savoir en quoi cette petite ombrelle différait des autres, et
    pour d'autres raisons, de coquetterie féminine, Albertine l'aurait
    voulu plus encore. Mais comme Françoise qui disait pour les soufflés:
    «C'est un tour de main», la différence était dans la coupe. «C'était,
    disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois.» Je
    citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n'était pas cela du
    tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d'un goût
    difficile et exquis, il faisait consister dans un rien, qui était tout,
    la différence entre ce que portait les trois quarts des femmes et qui
    lui faisait horreur et une jolie chose qui le ravissait, et, au
    contraire de ce qui m'arrivait à moi pour qui tout luxe était
    stérilisant, exaltait son désir de peintre «pour tâcher de faire des
    choses aussi jolies». «Tenez, voilà une petite qui a déjà compris
    comment étaient le chapeau et l'ombrelle, me dit Elstir en me montrant
    Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise.–Comme j'aimerais
    être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous
    demanderais des conseils pour l'aménager. Quels beaux voyages je
    ferais. Et comme ce serait joli d'aller aux régates de Cowes. Et une
    automobile! Est-ce que vous trouvez que c'est joli les modes des
    femmes pour les automobiles?–Non, répondait Elstir, mais cela sera.
    D'ailleurs, il y a peu de couturière, un ou deux, Callot, quoique
    donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois
    Paquin. Le reste sont des horreurs.–Mais alors, il y a une
    différence immense entre une toilette de Callot et celle d'un
    couturier quelconque?, demandai-je à Albertine.–Mais énorme, mon
    petit bonhomme, me répondit-elle. Oh! pardon. Seulement, hélas! ce qui
    coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux.
    Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens qui
    n'y connaissent rien.–Parfaitement, répondit Elstir, sans aller
    pourtant jusqu'à dire que la différence soit aussi profonde qu'entre
    une statue de la cathédrale de Reims et de l'église Saint-Augustin…
    Tenez, à propos de cathédrales, dit-il en s'adressant spécialement à
    moi, parce que cela se référait à une causerie à laquelle ces jeunes
    filles n'avaient pas pris part et qui d'ailleurs ne les eût nullement
    intéressées, je vous parlais l'autre jour de l'église de Balbec comme
    d'une grande falaise, une grande levée des pierres du pays, mais
    inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez ces
    falaises (c'est une esquisse prise tout près d'ici, aux Creuniers),
    regardez comme ces rochers puissamment et délicatement découpés font
    penser à une cathédrale.» En effet, on eût dit d'immenses arceaux
    roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient réduits en
    poussière, volatilisés par la chaleur, laquelle avait à demi bu la
    mer, presque passée, dans toute l'étendue de la toile, à l'état
    gazeux. Dans ce jour où la lumière avait comme détruit la réalité,
    celle-ci était concentrée dans des créatures sombres et transparentes
    qui par contraste donnaient une impression de vie plus saisissante,
    plus proche: les ombres. Altérées de fraîcheur, la plupart, désertant
    le large enflammé, s'étaient réfugiées au pied des rochers, à l'abri du
    soleil; d'autres nageant lentement sur les eaux comme des dauphins
    s'attachaient aux flancs de barques en promenade dont elles
    élargissaient la coque, sur l'eau pâle, de leur corps verni et bleu.
    C'était peut-être la soif de fraîcheur communiquée par elles qui
    donnait le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit
    m'écrier combien je regrettais de ne pas connaître les Creuniers.
    Albertine et Andrée assurèrent que j'avais dû y aller cent fois. En ce
    cas, c'était sans le savoir, ni me douter qu'un jour leur vue pourrait
    m'inspirer une telle soif de beauté, non pas précisément naturelle
    comme celle que j'avais cherchée jusqu'ici dans les falaises de
    Balbec, mais plutôt architecturale. Surtout moi qui, parti pour voir
    le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec
    Mme de Villeparisis où souvent nous ne l'apercevions que de loin,
    peint dans l'écartement des arbres, l'océan assez réel, assez liquide,
    assez vivant, donnant assez l'impression de lancer ses masses d'eau, et
    qui n'aurais aimé le voir immobile que sous un linceul hivernal de
    brume, je n'eusse guère pu croire que je rêverais maintenant d'une mer
    qui n'était plus qu'une vapeur blanchâtre ayant perdu la consistance
    et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui rêvaient dans
    ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu'à une telle
    profondeur, goûté l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur
    sa toile, l'imperceptible reflux de l'eau, la pulsation d'une minute
    heureuse; et on était soudain devenu si amoureux, en voyant ce
    portrait magique, qu'on ne pensait plus qu'à courir le monde pour
    retrouver la journée enfuie, dans sa grâce instantanée et dormante.

  • Anatomie Du Mouvement Poésie

    Anatomie Du Mouvement Poésie

    Aproximadamente 2.232 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ANATOMIE DU MOUVEMENT

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    tous ceux que l'on arrache au doute,
    je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
    qui savaient déjà ce que signifie le silence

    Rainer-Maria Rilke

    * * * * * *

    ESQUISSE

    C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
    quand les désirs sont à plaindre
    En montant le volume du corps
    les prix grimpent
    et la folie est à son plus bas
    Des formes terroristes devancent la mémoire
    Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
    alors que les fenêtres ne sont plus étanches
    Au verso de la brutalité
    il n'y a que de la poussière
    et de l'intimité
    inventée pour l'anatomie branlante
    C'est défoncé et plein d'impasses
    et ça chemine vers l'obsession la nuit

    Les muscles se profilent au tangage des mots
    que la main refuse
    Ces moments de flottement entre les paumes
    soulèvent des enjeux
    que les lèvres ne savent pas dissimuler
    La journée en toute maladresse brûle
    d'une stimulation affectueuse de l'oeil
    dessine des zones de haute précision
    Alerte
    l'heure sonne la stratégie
    quand toutes les paniques ont été regroupées
    La ferveur est inévitable
    La langue et ses maléfices organisent
    des aller-retour d'exil
    et même des rapprochements à ciel ouvert

    La violence se fait discrète
    douce comme un bruissement d'horloge
    et la réponse est là
    rouge
    le soleil se lève encore
    l'oeil cousu à la mémoire
    du voyageur
    qui apprend à mourir
    en cours de route
    digne de la peur
    avant le lait
    après les sueurs
    et sa descente au fond des sens
    comme une digestion
    lorsque la bouche à plein régime s'écrie
    Attendez-moi

    ce grand stress fut oublié
    sur la batture
    quand un bateau lent passa
    aux pieds des enfants
    trop grands
    trop chers
    leurs samedis trop fréquentés
    en attendant le dimanche
    dans la ville
    avec ses secrets qui penchent
    tantôt à droite
    tantôt à gauche
    et le temps qui occupe le temps
    quand on n'y est pas

    à grands coups de flots
    la sève des marées
    embrassa le silence
    de ces hommes impunis
    et leurs femmes ont craché leurs visages
    dans les sables que dévorent
    les vaisseaux endormis

    elles ouvrent au large
    leurs hanches
    où le coulis fécond
    engrosse leurs rêves
    infiniment
    dans le goudron

    devant ce miroir gris
    c'était écrit
    que l'oeil magique
    fixé sur le ventre de l'idolâtre
    labourerait ses nuits
    sans mémoire

    le jour venu
    il n'y aurait plus que des noeuds
    sur les murs
    et une parade de sentiments
    d'origine inconnue
    sur l'indifférence du tapis

    c'était écrit aussi
    que la Marie vengeur
    du haut de son rêve
    briguerait le suffrage théâtral
    et qu'elle contesterait les bonheurs
    qui font mal

    mais ne réveillez plus la femme
    qui n'a pas tort
    de se lever en retard
    surtout quand elle a passé minuit
    sans broncher
    devant une fenêtre historique
    alors que le monde
    sous de lourdes paupières
    défilait sans payer
    devant un vieux fusil

    à l'heure dite
    on éteignit les lumières
    de la rue
    jonchée de foules
    sous le manteau d'un ange gris
    radoteux

    pendant ce temps
    la superfemelle
    qui avalait goulûment son déjeuner
    s'étouffa

    et vous êtes parti
    sans un mot dans les poches
    un vieux bout de papier
    dans vos souliers
    en cas d'urgence

    après avoir grugé les villes
    à petits pas fauves
    vous êtes rentré
    par la porte arrière
    l'âme chiffonnée

    mais le temps n'y était plus
    seul un grincement de coeur
    enfouissait ses vides
    dans les noirs secrets
    d'un réfrigérateur

    voir ce spasme énorme
    au bar des mégots
    et les couples à talons hauts
    une grosse bière passionnée
    dans la foulée de l'oeil
    bue comme un rôle sur mesure

    un spot majuscule et rose
    sillonne la salle
    en quête du lieu précis
    où se déroulera l'éclat des sens

    il pleut à verse sur l'écriture
    effaçant les sexes joyeux
    ces jeux de théâtre
    et le retour

    mais ce n'est l'affaire de personne
    si la terre vieillit
    d'un rêve à la fois
    avec son passé antérieur
    évaché sur l'horizon
    devant les hommes et les femmes
    des morts à plaindre
    d'avoir vécu
    en l'espace d'une poussière
    sans rincer l'histoire
    à l'eau de Javel
    pluvieuse comme un souvenir
    d'écriture

    quand ce blues est incertain
    j'implore les vierges de la modernité
    les icônes de la rue
    les fonctionnaires et les fous
    et je consacre mes jours
    à dormir dans la poubelle du coeur
    à l'envers

    parfois dans la chair
    il y a des coups de semonce
    du nucléaire qui pouffe de rire
    et cette bagatelle qu'on appelle
    tendresse
    extra-légère "king size".

    _______________________

    CYCLES AMOUREUX

    Sous les crocs du soir
    les ventres amoureux
    profanent
    le corps dépecé du silence
    ils palpent l'attente
    jusqu'aux heures affolantes
    du respir

    derrière le tableau
    les battements de la forme
    taire l'inconnu
    cet échappé de la main

    ça meurt toujours
    à l'opposé d'un écho
    quand le coeur s'enfonce dans l'absence
    sous les orages de silences
    et le tue-mouches

    le temps se rupture
    et le corps vole en éclats
    sa respiration sous les arbres
    comme un objet sans repos
    devenu végétal

    assises sur le monde
    les amours lentes
    greffées à nos tempes
    s'éloignent comme des vierges ensemencées
    vers le chaud mélange du ciel
    entre l'extase
    et son reflet

    condamnées
    elles s'offrent jusqu'aux larmes
    des cinémas

    puis vint le délire
    puis la mort
    restituée
    une dernière fois dans l'haleine
    comme un tout rassemblé

    promise au désert
    la vie génitale
    commande des toasts
    et du café
    se noie dans toutes les directions
    en laissant tomber ses fruits

    mais au pied du lit
    il y a des novembres
    abandonnés à la pluie
    l'alchimie d'une chanson
    bleu-or
    et la porte de la mémoire
    toujours fermée
    quand c'est nécessaire

    cet effeuillage discret de l'automne
    s'achèvera
    dès que la paume
    aura tué le frisson
    sur la peau ornementale des filles
    qui grignotent la passion
    dans l'instantané des amants
    soûls
    leurs hanches
    gravées dans le calcaire
    aux mille glissements de coeur
    éclatés dans l'oeuf

    le corps baisé
    en saumure poétique
    se fane vite et ras
    dans le remous des défroques
    et du lancer léger

    sans sourciller
    le midi mange-tout annonce des mots
    des nymphes
    et des moustiques
    pour les cas d'après-midi
    comme si les oreillers étaient en manque
    sur les draps propres
    des amours empesées

    enroulée dans le miel triste
    et la plume d'oie
    la peau chic
    hume les bières d'espèces
    en poursuivant les fossoyeurs
    jusqu'au dix-huitième trou

    ce dernier cratère amoureux
    de la chair embrasse
    à coups d'épée dans la poussière
    le cri neuf
    définitif

    malgré ce discours
    cet espace blanc
    et tout ce remplissage du silence
    qu'on verse sur le père
    la mère les enfants
    il y a mémère dans la dramaturgie
    ordonnée
    multipliée par l'espace-temps

    on la retrouve en double
    en triple
    en quadrimoteur
    sur les ailes du langage
    elle flotte
    sur la masse totale du poème
    étriquée

    devant cette affiche en folie
    il a failli faire noir
    mais de parole en parole
    on s'est trompé de rue
    puis on a marché sur des trous
    mous
    en faisant claquer nos doigts
    dans l'oreille des sourds

    le bec en cul d'poule
    on retourne au salon
    l'instant d'une révolte
    conservée dans la bienséance

    à télé-Douceur
    passe-moi le beurre
    du bonheur des morts apaisés
    et le popcorn

    viens
    on va faire la moue ensemble
    dans un coin d'ombre
    et puis on se promènera
    dans la moiteur des yeux
    sans personne pour nous moucher

    on investira le pont d'argile
    et on tassera nos vieilles peurs
    dans le courant de l'année
    sans interrompre
    les pigeons dans les beaux draps
    de soie
    pour le plaisir des mains
    et le désir encore

    il n'y a rien d'inquiétant
    quand la chambre est assoupie
    et que ses effluves aspergent
    les corps endormis

    le chatoiement de la brise sur la peau
    grise les spasmes
    et la dentelle des rideaux

    comme un vieux fantôme rabougri
    le songe
    songe
    il rafle le sommeil
    et tout recommence

    de mémoire distraite
    on redessine le corps
    qu'on range dans l'armoire
    sous une pile de secrets
    rapiécés
    que le temps renifle
    en l'absence du poids des lettres
    et des mots cachés

    il ne reste plus qu'à disparaître
    dans les noirceurs
    et les idées
    puis à éteindre ce poème
    dans le cendrier

    _______________________

    EFFLEUREMENT

    Affolement à la rencontre de la main
    mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
    cette vagabonde empoigne la chair des images
    effleure la voix
    de l'autre

    elle écrit entre les gestes
    jusqu'à la racine des pierres
    pour l'intense de nos sangs froids
    durs

    inclinée devant ce mystère
    la main caresse ouvertement la vie
    d'un élan vertigineux
    transporte le sol

    au fond
    elle a froid
    et ses bidules ne laissent aucune trace
    jusqu'au moment
    où une petite chose tranquille
    revint de vacances
    avec le ciel dans sa valise
    et des gants pour ramasser
    les sortilèges
    répandus dans les nervures de l'automne
    juste avant l'hiver

    au théâtre de l'espèce
    l'obstinée explore les désirs
    jusqu'au ras des brûlures

    ces espaces nus
    abandonnés à l'écriture
    recomposent la préhistoire
    à la recherche du mouvement
    cette force chaude
    d'un sourire inachevé

    pendant ce temps
    baiser à blanc au bord du lit
    au bord de la route
    au bord du bord
    tandis qu'un vieux monde ergote
    à l'angle Gorki et Lafontaine
    le blues loin des oreilles indiscrètes

    emmitouflé dans les mythes artificiels
    l'oeil gitan
    à travers les barbelés
    veille
    au milieu

    reprenons à partir de la blessure
    qu'un matin embué invite
    entre deux draps ivres
    le corps en friche
    embaumé de soleil
    de chocolat fondant
    accompagné de frites-sauce-fromage
    octroyées par le ministère
    de la tourmente fédérative

    forcément
    les roses ont le mal du tendre
    quand le bonbon ne fond pas

    mais tout ceci n'est qu'un oeil
    dans l'oeil de l'autre
    quand parler de l'amour
    et d'une tête croche
    c'est comme frôler un voyage
    lorsque la bouche largue ses amarres
    sur une vieille peau

    en regard de nos mains recueillies
    tous les yeux
    ont suivi
    la silhouette du silence
    vers des ombres à rayures d'enfants sales
    pillés par les jeux des absents
    images brûlées
    devenues pays
    et vastes saisons

    cette vision engendre un printemps féroce
    dans le ventre des coutumes
    ses formes bohémiennes
    promises à la torture
    à travers les lieux tièdes
    de la chair

    il se peut qu'une voix
    à tête chercheuse prononce
    une tonne de briques
    sur les braguettes magiques
    qui en ont assez de languir
    au pied de l'escalier

    tout ça se ramasse à la cuillère
    au cours d'un brunch menstruel
    arôme de noix
    de camomille et de thé glacé
    bouillie avortée dans des assiettes
    plaquées or
    flanquées de fourchettes en plastique

    oedème aux yeux
    qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
    sinon excrémenter des figures de style
    et "sniffer" des bulles
    comme des éponges naissantes

    ce bluff quotidien s'assoupit
    dans le journal intime du matin
    et les nouvelles croupissent
    sous le choc des odeurs événementielles

    alors
    sonne l'heure de la débâcle

    _______________________

    INCIDENCES

    Couchée dans le duvet de l'automne
    je crie en silence
    sous la pluie verte et sourde
    mon corps détrempé ramollit
    et que viennent les mouches
    braconner sur les restes
    de ma folie

    entourez-moi de vos bruits d'ailes
    enterrez-moi comme un hasard
    jusqu'à la prochaine repousse

    dans ce "nowhere" solitaire
    des séances imaginaires
    sous les caresses géniales
    déclenchent
    l'ondulation sauvage
    électrique

    pour l'amour de l'amour
    cette vague s'abandonne
    aux gémissements des sources
    mystère de la pluie
    et des vents millénaires

    enchaîné
    au chant usé
    des cris mâles
    le temps s'agenouille
    criblé de souvenirs
    qu'un printemps fébrile
    étale
    sur les draps livrés au désir

    saisir l'idole au bout de l'onde
    en faire jaillir l'écume
    de mes promenades solitaires
    suppliant la rigidité des rocs
    jusqu'au calme définitif

    je ne crois pas à la fin du monde
    mais je suis polie
    quand vient le temps de crever l'absence
    dans la rondeur du paysage

    sur le coeur sanglé de métal
    et de cuir
    mes mains excessives peignent
    des mémoires
    pour l'émouvance
    fabriquée vraie
    tout près du loin
    territoires exagérés
    lorsque la silhouette se penche
    doucement
    sur l'infime

    en apparat de mots-vampires
    les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
    épuisée
    sur les dalles fleuries
    feux et vertiges aux fibres

    le corps errant
    dans les secrets de l'autre nuit
    je m'abîme sous-cutanée
    sous la pulsion d'ancêtres
    symboliques

    une à l'infini
    dans le clapotis des lumières
    la couleur de l'hiver
    expire
    esquisse transparente
    et blessure d'or

    programmés au cul du jour
    les doigts immobiles
    essoufflés

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    St-Jérôme (Québec) Canada
    Dépôt légal / premier trimestre 1991
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-9802204-O-X
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    Aproximadamente 70.272 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    DEUXIÈME PARTIE

    Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
    aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée aux mercredis, était en
    train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
    possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
    aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui
    quand elles sont conviées à des «séries» par une maîtresse de maison,
    ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
    quand ils ont un moment et le désir de sortir; elles, au contraire, se
    privent par exemple de la première soirée et de la troisième,
    s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la
    deuxième et la quatrième; à moins que leurs informations ne leur ayant
    appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne
    suivent un ordre inverse, alléguant que «malheureusement la dernière
    fois elles n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait combien
    il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques et de quelle façon
    elle arriverait à en avoir un de plus, sans pourtant paraître
    s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
    revenir, pour lui donner quelques indications. «Oh! Madame Bontemps,
    je vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
    de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas venue
    jeudi dernier… Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
    même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez
    pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
    gâteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
    saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en direz des
    nouvelles.–Au contraire, ça a l'air délicieux, répondait Mme
    Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
    n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
    vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
    éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
    m'adresse souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
    pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
    bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
    plus ultra_.–Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?–Je
    ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
    un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
    comme vous.–Vous allez me trouver indiscrète, Odette, mais
    j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
    Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y
    a-t-il pas un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel elle
    est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt était
    microscopique.–Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
    pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
    tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien.» Et elle
    insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
    épousé un homme comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
    trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je
    ne suis pas intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais
    il n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata, s'écriait Mme
    Bontemps, vous pas intelligente!–En effet je me disais: «Qu'est-ce
    que j'entends?» disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
    que mes oreilles m'aient trompé.–Mais non, je vous assure, disait
    Odette, je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
    de préjugés, vivant dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
    demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu cher
    baronet?» lui disait-elle.–Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps!
    Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
    femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!… Tenez,
    madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
    ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: «_Lohengrin_?
    Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c'est
    tordant.» Hé bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
    des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
    gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez. Voyons,
    monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
    raison?–Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
    peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
    être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
    de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.–A propos de Mme
    Verdurin demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y
    aura mercredi chez elle?… Ah! je me rappelle maintenant que nous
    avons accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
    pas dîner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
    Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
    pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.–Je vais vous le
    dire, répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
    c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
    organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
    Patronne, et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est
    très accueillante. Mais je comprends très bien votre sensation, ce
    n'est jamais agréable de se trouver la première fois en pays perdu.–Vous
    pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann.
    Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
    même si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
    yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
    trois à causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
    plus.» Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique car
    Mme Bontemps demandait: «Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
    huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
    moins?–Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
    ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
    égal d'attendre jusque-là…» Mais Mme Bontemps ne semblait pas
    séduite par cette proposition d'ajournement.

    Bien que les mérites spirituels d'un salon et son élégance soient
    généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
    puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
    acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur
    ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur
    esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
    comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître
    avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est
    d'aggraver la tendance qu'à partir d'un certain âge on a à trouver
    agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour
    d'esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet
    âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
    originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
    sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une
    femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
    intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais
    dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre et approuver ce
    qu'est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé
    agréablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse;
    c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
    d'Odette, se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'est ridicule
    de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
    qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une bonne femme,
    très spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui raconter des
    histoires qui la faisaient «tordre», parce qu'elle ne les connaissait
    pas et que d'ailleurs elle «saisissait» vite, aimant à flatter et à
    s'amuser. «Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
    demandait Mme Swann à Mme Cottard.–Oh! vous savez que mon mari est
    un sage; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
    passion.» L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
    «Laquelle, madame?» demandait Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme
    Cottard répondait: «La lecture.–Oh! c'est une passion de tout
    repos chez un mari! s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
    satanique.–Quand le docteur est dans un livre, vous savez!–Hé
    bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup…–Mais
    si!… pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
    reviendrai au premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
    vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
    Verdurin sera éclairé à l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
    police particulière, mais d'une autre source: c'est l'électricien
    lui-même, Mildé, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
    Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un
    abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
    D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
    fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le
    téléphone posé chez elle! Elle peut faire une commande à un
    fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
    intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant
    l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez
    moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
    Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. Allons,
    Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
    charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
    faire du joli, je vais être rentrée après mon mari!»

    Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir goûté à ces
    plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être
    l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
    Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
    laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait annoncé:
    «On ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors, vraiment, vous
    partez? Hé bien, _good bye!_» Je sentais que j'aurais pu rester sans
    rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'était pas seule
    à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situés sur cette
    route battue des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
    départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
    par où il eût fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite était
    atteint, Gilberte saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
    n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
    Mme Cottard, fait d'emblée, de prime abord, la conquête de Mme
    Verdurin. «Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
    vue faire «autant de frais», que vous ayez
    ensemble des atomes crochus.» Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
    comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
    cette incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je croyais à
    la base de l'ennui qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès de
    moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
    Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais décidé pour toujours de ne
    plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
    conçue dans le même sens. Seulement à moi-même pour me donner courage
    je ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de jours. Je
    me disais: «C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
    j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la séparation moins
    difficile à réaliser, je ne me la présentais pas comme définitive.
    Mais je sentais bien qu'elle le serait.

    Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout
    l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
    malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la
    souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
    passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
    ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
    je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du 1er
    janvier pour m'écrire: «Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
    venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
    vous voir.» Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut
    probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la
    croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
    soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui
    sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris,
    les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
    qui préserve les individus–et parfois les peuples–non du danger
    mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui
    dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être
    brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondée, soutient
    l'amoureux qui compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
    je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de la
    souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à celle qu'on aime
    encore, on lui prête une série de pensées–fussent-elles
    d'indifférence–une intention de les manifester, une complication de
    vie intérieure où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
    aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
    se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
    anticiper dès ce 1er janvier-là ce que j'eusse ressenti celui d'une
    des années suivantes, et où l'attention, ou le silence, ou la
    tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
    inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à
    chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
    moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu
    tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en
    elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de
    départ; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
    appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à
    l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
    1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivât cette lettre de
    Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés
    par l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 4 janvier,
    j'espérais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
    suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à ce qu'ayant été
    moins sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
    j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année.
    Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner
    d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de
    morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi–et
    ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
    est quelquefois fait de contraires–l'espérance que j'avais de
    recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi l'image de
    Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
    sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
    possibilité immédiate d'une réconciliation avait supprimé cette chose
    de l'énormité de laquelle nous ne nous rendons pas compte–la
    résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur
    assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans
    recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
    régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le
    considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de
    l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
    renoncement.

    A cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la
    caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu
    à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
    m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée
    chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon
    amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise
    humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances
    que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait
    rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
    cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
    c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé
    continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la
    diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta
    pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être
    sinon créé, du moins su rendre plus aigu.

    Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
    déçues mes espérances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
    supplémentaire qui avait accompagné leur déception une fois calmée, ce
    fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui recommença. Ce qu'il y avait
    peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même
    l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
    chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
    travaillais à les rendre impossibles en créant peu à peu, par la
    séparation prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, mais
    ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. C'était à un long et
    cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
    m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement de ce
    que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour
    l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
    n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le regretterait, et
    que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
    vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
    trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
    resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais
    pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
    Et sans doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu à ne plus
    la voir, à moins d'une demande formelle d'explications, d'une complète
    déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
    chance de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
    je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que l'année
    précédente, quand passant tous mes après-midi avec elle, selon que je
    voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en
    ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
    une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre Gilberte,
    mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
    j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et desquels il me
    fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et
    seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte–c'était
    du moins alors ma manière de penser–qu'on est toujours
    détaché des êtres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
    leur nom, pourra dans l'avenir renaître, aurait même pu, même dans le
    passé, naître pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
    l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
    y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
    à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la
    connaissance en ces matières étant intermittente et ne survivant pas à
    la présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
    Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que mon
    imagination pût encore se le représenter clairement, certes il eût été
    temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu à peu, que sa
    venue était sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
    Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
    ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
    d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
    résolution, la démarche que je fais est une démarche suprême. Je vous
    vois pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.» A quoi
    bon? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte une indifférence que,
    sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout ce qui
    n'était pas elle? La dernière fois! A moi, cela me paraissait quelque
    chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait
    sans doute autant d'impression que ces lettres où des amis demandent à
    nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
    ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
    avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
    jour est élastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
    celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude le remplit.

    D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne m'aurait pas
    entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
    nos oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
    parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à
    traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à mon
    amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
    espèce de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
    chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il
    faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu
    se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
    raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
    opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
    laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
    Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
    semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait à
    ceux qui écoutaient qu'une image insane ou médiocre, sera par eux
    proclamé chef-d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
    Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne peuvent être
    brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent; et c'est quand il ne
    se souciera plus d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail
    venu d'un autre côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait
    pas, ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
    utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
    et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette démarche que
    mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
    grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en eût été
    augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
    m'aidait, par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
    en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
    tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de vive
    voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
    il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
    qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien
    ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui dut lui
    laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. Chaque fois que
    j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
    Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
    sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat de ma
    réserve en me donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un
    double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là
    ma pénible et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon insu
    interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu
    moins de plaisir à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
    dignement résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
    qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
    de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
    service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
    pas pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
    (comme nous), nous causent, à point nommé, tant de mal. Il est vrai
    que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
    amour, ils sont loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
    pour habitude l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de
    tout défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
    personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
    Cottard, car la dernière, c'est la personne que nous aimons et la
    première, c'est nous-même.

    Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
    m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre
    directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette
    correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
    semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le
    plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir
    ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
    d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
    préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on
    renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui
    à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On
    dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
    comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais
    cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si
    difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je
    le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu
    croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer,
    parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
    croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
    de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
    fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais
    peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais
    pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
    la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la
    possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui
    paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si
    peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu
    pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que
    ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont
    on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
    d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma
    résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
    années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je
    pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
    j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me
    répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
    l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
    me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt
    rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer
    précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par
    le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à
    continuer ma lettre.

    Si, au moment de quitter Mme Swann quand son «thé» finissait, je
    pensais à ce que j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
    allant, avait eu des pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
    «petite inspection», elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann
    sur les meubles nouveaux, les récentes «acquisitions» remarquées dans
    le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
    nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'hôtel
    de la rue Lapérouse, notamment ses animaux en matières précieuses, ses
    fétiches.

    Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vénérait le mot «tocard»–lequel
    lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
    précisément les choses que quelques années auparavant elle avait
    trouvées «chic»–toutes ces choses-là successivement avaient suivi
    dans leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
    chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
    lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton semés sur
    les cheminées et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
    goût lui avait conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre
    artiste, dans le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs encore
    peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
    possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
    l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
    siècle; et les coussins que, afin que je fusse plus «confortable», Mme
    Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de
    bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
    Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
    «Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
    au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille»
    (sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un
    livre, le goût d'en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à
    faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée
    de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
    prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à dire à propos de
    tout: c'est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe), elle redoutait
    pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
    toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
    transes qu'ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann,
    maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. La vue lucide
    de certaines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
    celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'était
    plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
    ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de
    peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
    seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
    prélassait, s'ébattait avec un tel air de bien-être, de
    rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
    semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d'un
    cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le «tub» et le
    «footing», pour contenter les exigences de sa physionomie et les
    raffinements de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
    passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté, et qu'elle
    eût été plus triste de voir brûler la _Joconde_ que des «foultitudes»
    de personnes qu'elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
    ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès
    d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
    Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil,
    chacun eût été bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
    Verdurin par exemple, elle passât pour bête. A cause de cette vivacité
    d'esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des
    femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'était toujours en
    cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire
    auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
    d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
    sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
    l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus tendre, surtout si
    celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait:
    «On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
    assure.»

    Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était
    Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté
    Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
    longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins
    qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait
    engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
    frais, reposé, et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux
    cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre
    rose animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
    semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement
    consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était
    enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un
    «caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus–qui
    pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et
    impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant des
    années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé
    tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
    journalier, informe et charmant–avait appliqué ce type fixe, comme
    une jeunesse immortelle.

    Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
    faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique
    et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
    chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
    daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la
    jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle,
    semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une
    conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux
    pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et
    l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
    à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
    non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en
    elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un
    artiste, son «caractère», mais que, comme femme, elle trouvait des
    défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
    une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée
    parce que c'était exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
    Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
    mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de
    bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du
    Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
    remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
    mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui
    trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur
    le livre saint où est déjà tracé le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
    «Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle
    fît autrement.»

    Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de
    retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
    était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière
    par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait
    abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants
    factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois,
    mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant
    des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait
    rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour
    toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair
    que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse
    «tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
    dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si
    longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air
    d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne
    reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient
    cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
    comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression
    humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et
    vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes
    détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
    vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
    avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
    assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à
    l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
    quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
    sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une
    signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode,
    était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle
    noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
    encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
    fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
    entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
    le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
    entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
    portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords
    eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate–de cet «écossais»
    auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les
    tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
    cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière
    nouveauté–était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût
    voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces
    «brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
    «durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
    comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
    toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes
    différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de
    Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
    une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une
    illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient
    circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres
    plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par
    la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
    enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble–peut-être parce
    que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
    à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des
    années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
    particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus
    différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
    pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était
    entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
    d'une civilisation.

    Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait
    sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je
    pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de
    quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
    velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
    point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la
    maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
    après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et
    d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était
    bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches
    avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait
    dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une
    humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve
    suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras
    avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire
    des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à
    ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité
    pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de
    désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
    que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
    les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
    saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent,
    des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de
    rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel
    dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence
    antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne
    boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache
    cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel
    délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air–n'ayant
    sans cela aucune justification possible–de déceler une
    intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
    répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison,
    d'un vœu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
    bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin
    noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules,
    faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe
    «aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible
    d'être un costume, et en insinuant sous la vie présente comme une
    réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme
    Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et
    si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs
    de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme
    elles, vêtues de Sweaters.»

    Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
    prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann
    en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis
    spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour
    après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
    vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et
    cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
    aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par
    quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas
    attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
    d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en
    se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
    serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
    on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
    pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel
    point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse
    ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
    être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
    celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule
    maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
    anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté
    d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le
    souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui,
    dans la réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
    déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut
    arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre
    aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on
    aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les
    paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
    les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
    que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
    que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais
    sans me l'avouer, la reposante douceur.

    D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et
    d'isolement peut avoir de pénible, le devient de moins en moins pour
    une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir,
    cette idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
    que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
    lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
    progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
    journées où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans
    interruption, sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
    mes affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée.
    Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer
    guéri. La résignation, modalité de l'habitude, permet à certaines
    forces de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que j'avais
    pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
    Gilberte, avaient été portées depuis lors à une puissance
    incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe à se
    prolonger, est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles nous
    nous concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
    que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
    pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où
    l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
    attendre le résultat du traitement et quand déjà on s'est habitué à
    lui, qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
    habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
    mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
    comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en comprenant qu'il
    était encore possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
    lendemain; je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant
    son dîner.

    Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet
    que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
    avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
    jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
    Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
    sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
    trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
    ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
    songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
    Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
    en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
    ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
    pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
    semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
    envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
    eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
    l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
    adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
    coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
    connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
    de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
    billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
    chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
    la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
    comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
    habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
    le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
    reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
    direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
    quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
    causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
    la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
    étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
    traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
    élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
    par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
    comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
    elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
    ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
    «Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
    père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
    partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
    pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
    le soir, de cet air confidentiel?

    Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
    avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
    Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
    cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
    faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
    moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
    voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
    pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
    rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
    avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
    fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
    fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
    fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
    de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
    obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
    une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
    dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
    D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
    ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
    évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
    avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
    transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
    assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
    posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
    le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
    vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
    aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
    bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
    par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
    échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
    une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
    que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
    lieu aux réactions les plus amères.

    Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
    Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
    les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
    malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
    les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
    plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
    retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
    Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
    plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
    été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
    souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
    pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
    qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
    chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
    suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
    veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
    contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
    m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
    conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
    combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
    est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
    n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
    ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
    Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
    je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
    l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
    contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
    efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
    autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
    l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
    finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
    mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
    comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
    dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
    En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
    sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
    changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
    les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
    inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
    continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
    Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
    passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
    demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
    le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
    complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
    Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
    avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
    notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
    cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
    malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
    ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
    souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
    revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
    J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
    chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
    voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
    manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
    refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
    n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
    les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
    encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
    ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
    aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
    aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
    avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
    souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
    Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
    au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
    généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
    Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
    l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
    celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
    probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
    que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
    à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
    vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
    toujours tournée vers moi.

    Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
    il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
    la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
    phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
    En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
    diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
    infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
    notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
    l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
    des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
    tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
    d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
    complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
    l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
    de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
    convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
    le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
    de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
    cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
    Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
    fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
    bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
    entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
    l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
    l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
    malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
    ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
    souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
    que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
    nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
    cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
    témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
    sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
    un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
    lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
    par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
    d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
    n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
    cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
    n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
    à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
    celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
    années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
    négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
    l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
    tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.

    Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
    nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
    méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
    concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
    par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
    nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
    nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
    cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
    aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
    accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
    même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
    ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
    cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
    nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
    cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
    croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
    eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
    très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
    que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
    indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
    tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
    qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
    aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
    aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
    certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
    jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
    manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
    décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
    suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
    s'évanouît.

    En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
    tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
    peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
    pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
    une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
    plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
    homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
    dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
    mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
    agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
    mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
    ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
    rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
    espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
    me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
    il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
    peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
    saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
    refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
    mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
    rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
    reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
    m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
    dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
    rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
    mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
    sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
    étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
    ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
    ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
    je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
    Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
    rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
    me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
    moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
    moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
    conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
    éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
    évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
    auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
    «Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
    telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
    j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
    autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
    tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
    maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
    que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
    notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
    n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
    détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
    puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
    aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
    calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
    moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
    esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
    sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
    souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
    propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
    l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
    de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
    leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
    qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
    de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
    désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
    la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
    lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
    souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
    je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
    que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente–même
    d'attente inavouée–dans lequel ils vivent se transforme de
    lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
    premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
    suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
    bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
    d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
    nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
    nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
    après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
    d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
    attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
    souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
    avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
    première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
    La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
    survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
    pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
    que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
    femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
    nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
    naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.

    Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci pour me faire
    cesser complètement mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus
    tardive, n'était pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
    tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
    souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues,
    pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
    m'avaient été si précieux au début. Mais la raison de l'efficacité du
    premier faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
    visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé. La distraction
    ne m'eût été utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
    la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des intérêts,
    des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
    conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent alors
    une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranché
    à l'amour qui occupait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir,
    à faire croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui
    n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments nouveaux
    introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
    plus en plus grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je
    me rendais compte que c'était la seule manière de tuer un amour et
    j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
    faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de la
    certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
    raison que je donnais maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon
    refus de la voir, c'était une allusion à quelque mystérieux
    malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
    et sur lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait des
    explications. Mais, en fait, jamais, même dans les relations les plus
    insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
    correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
    incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et qui est
    trop heureux de sentir par là qu'il possède– et de garder–la
    maîtrise et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
    de même dans des relations plus tendres, où l'amour a tant
    d'éloquence, l'indifférence si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas
    mis en doute ni cherché à connaître ce malentendu, il devint pour moi
    quelque chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre. Et il
    y a dans ces situations prises à faux, dans l'affectation de la
    froideur, un sortilège qui vous y fait persévérer. A force d'écrire:
    «Depuis que nos cœurs sont désunis» pour que Gilberte me répondit:
    «Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous», j'avais fini par me
    persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours: «La vie a pu changer
    pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes», par désir
    de m'entendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
    est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
    changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
    n'était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie
    finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
    j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé
    et dont l'existence désormais tacitement reconnue par le silence
    qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
    Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition. Elle-même adopta
    mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
    d'État qui est reçu reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
    d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
    Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du temps où nous nous
    connûmes durera», elle ne manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
    séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
    seront toujours chères» (nous aurions été bien embarrassé de dire
    pourquoi «la vie» nous avait séparés, quel changement s'était
    produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
    dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
    de sucre d'orge des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire ces mots:
    «J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
    des souvenirs», je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que
    je parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque
    oublié, de cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
    penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de plus
    tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
    voir. Les lettres de Gilberte avaient la délicatesse de celles que
    j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques
    apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.

    D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
    comme elle me devenait moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient
    plus assez de force pour détruire dans leur retour incessant la
    formation du plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je
    regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
    diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
    m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
    déjà presque oubliée. On construit sa vie pour une personne et quand
    enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
    pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle.
    Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour
    moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à
    Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à ces
    visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
    quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du reste à
    y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était pour rien.

    Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
    glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
    qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
    des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous
    le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
    tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
    avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver plus
    persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de
    la saison n'avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces
    semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi
    dans ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
    plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant
    au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
    préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des
    anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
    châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
    dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
    séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le
    boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme
    renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
    contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
    par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les
    lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la
    précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m'en
    souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
    qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
    neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la
    maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
    «symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
    rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
    naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était plus
    sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
    espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
    fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
    Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
    feuille, aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
    de Tansonville.

    Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. Son souvenir
    risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
    Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
    visites à Mme Swann, je les espaçai encore et cherchai à la voir le
    moins possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter
    Paris, me concédai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
    étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
    déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
    pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on appelait
    alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
    connaissaient que de nom, le «Club des Pannés», j'obtins de mes
    parents que le dimanche–car je n'étais pas libre en semaine à
    cette heure-là–je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une
    heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
    jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez
    des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
    guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
    petite rue par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à
    franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure où beaucoup
    de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu
    nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
    coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
    plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme Swann
    apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours
    différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
    déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète
    irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
    nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite
    l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
    la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur noire
    ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque
    mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette
    femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
    elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût
    approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité
    de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
    différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière,
    grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte.
    Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
    encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
    son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette–dussent
    des passants vulgaires ne pas l'apprécier–était la plus
    élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis,
    naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
    complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe
    de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle
    n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de
    se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
    suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle
    tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par
    moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
    et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet
    inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle
    faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les
    hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
    l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes,
    un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à
    leur amie comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre,
    ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et
    juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
    pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son
    apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée
    si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner; elle
    semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa
    promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
    de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
    l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
    donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
    D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des
    rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette
    était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique,
    les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
    sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore
    que les fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le trouble
    nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
    ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
    clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
    mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne à
    obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
    ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût
    bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
    étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au
    col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin
    pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée
    à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même
    le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
    pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
    Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good morning» en souriant.
    Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
    lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
    comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse:
    car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même
    ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
    garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails
    d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces
    parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins,
    bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
    dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras je voyais, je
    regardais longuement par plaisir ou par amabilité, quelque détail
    exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve
    habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
    travaillée que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
    d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à
    quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
    grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
    d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein
    ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

    Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
    l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin à elle, c'était–pour
    ces gens qui ignoraient ses habitudes de «footing»–qu'elle fût
    venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que, dès le mois de mai,
    on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soigné, la
    livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
    comme une déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria à
    huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
    démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cédé à une curiosité, de
    commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces
    souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l'admiration
    un peu scandalisée d'une suite qui n'ose formuler une critique,
    sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant
    pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
    Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine sorte
    de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
    toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
    parlantes aux yeux et à l'imagination des «pannés». Ceux-ci auprès
    d'une grande dame plus simple, plus facile à confondre avec une
    petite bourgeoise, moins éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
    sentiment de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
    devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
    elles-mêmes frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
    entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
    habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
    naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres êtres selon
    qu'ils sont plus ou moins initiés à ces habitudes du luxe: de sorte
    que (la grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
    découvrent chez les autres, étant toute matérielle, facile à
    constater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
    mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même manière
    qu'elles lui sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement, à
    première vue, sans appel. Peut-être cette classe sociale particulière
    qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
    l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
    classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
    puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
    faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
    dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
    richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
    artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
    sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
    même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
    faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
    condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
    perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
    c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
    Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
    du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
    rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
    anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
    plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
    qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
    permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
    conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
    audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
    suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
    faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
    comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
    personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
    commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
    avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
    à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
    autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
    mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
    répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
    sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
    disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
    je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
    ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
    mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
    «Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
    Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
    pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
    vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
    Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
    plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
    faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
    comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
    ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
    adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
    s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
    inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
    que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
    moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
    lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
    saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
    galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
    les noms, célèbres pour le public–Antoine de Castellane, Adalbert
    de Montmorency et tant d'autres–étaient pour Mme Swann des noms
    familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie–la
    longévité relative–est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
    sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si
    longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause
    de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois
    que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
    entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
    ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
    berceau de glycines.

    …

    J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de
    Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère pour
    Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
    c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les
    cathédrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
    disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
    certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
    puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
    peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire
    penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
    revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces
    associations, cet amour comme s'il était au contraire spontané et
    venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme.
    Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
    temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
    Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant
    d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
    anciens que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors
    ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce
    temps-là. Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà presque entièrement
    par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
    fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
    exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j'entendis à
    Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La famille du
    directeur du ministère des Postes.» Or (comme je ne savais pas alors
    l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
    aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
    celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
    longtemps, à être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
    repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
    père, relativement à la famille du «directeur du ministère des
    Postes». Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
    générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales
    de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
    mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que
    c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa
    force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de
    nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre
    ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de
    nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
    dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand
    toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
    Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres
    regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli
    seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
    fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
    souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
    qu'il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de
    la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu,
    s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
    plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
    «directeur au ministère des Postes») n'avaient été soigneusement
    enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque
    Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
    introuvable.

    Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
    plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette fois, au contraire, parce
    qu'à Balbec l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
    Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
    obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus en plus
    indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude,
    c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de
    l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
    elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfiniment. Chaque
    jour depuis des années je calquais tant bien que mal mon état d'âme
    sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel on
    m'apportait le matin un petit déjeuner différent de celui de Paris ne
    devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon amour pour
    Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la sédentarité
    immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
    changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme la première sortie
    d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
    est guéri.

    Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
    le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
    il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
    près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
    lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
    spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
    s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
    départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
    qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
    était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
    où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
    semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
    parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
    nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
    promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
    d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
    spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
    dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
    que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

    Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
    choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
    supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
    «présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
    de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
    d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
    passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
    et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
    nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
    dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
    et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
    où l'artiste s'est abstrait pour créer.

    Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
    part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
    car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
    encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
    desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
    sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
    familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
    toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
    décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
    dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
    j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
    ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
    amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
    parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
    s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
    chemin de fer ou l'érection de la Croix.

    Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
    l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
    objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
    commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
    que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
    serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
    même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
    mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
    l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
    environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
    semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
    d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
    de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
    remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
    j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
    dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
    que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
    Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
    soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
    malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
    jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
    pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
    Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
    Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
    jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
    laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
    suprême, au lieu de l'y chercher.

    Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
    différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
    présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
    m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
    refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
    qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
    «L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
    grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
    de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
    de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
    comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
    bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
    réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
    plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
    ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
    ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
    de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
    appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
    connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
    marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
    possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
    conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
    croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
    Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
    fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
    tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)