Categoria: French

  • Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Aproximadamente 2.108 palavras.

    Huguette Bertrand

    DANS LE FONDU DES MOTS

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Zone de tendresse
    libertés permises
    si tant loin du corps
    une douceur fluide
    de l'aimante obscure
    ses paroles translucides
    répandues sur les noeuds
    troublants d'une blessure
    sur velours parfumé
    en ses songes repose
    inaltérée
    désir secoué
    par tant de baisers
    allés se rejoindre
    dans le tourbillon
    des mots rouges
    _______________________

    Ce carnage dans les mots
    suspendus sur le temps
    carnet rieur
    de tous nos maux
    accomplissent l'automne
    d'un présent à l'autre
    repasse dans la mémoire
    un vieux cri d'amour
    brisé s'enchaîne
    autour des formes
    courroux d'une chair
    pulse le sang
    les sens tendus

    10.10.00
    _________________________

    Sous un ciel écorché
    la mort ose
    devenir saison
    dépouillée se repose
    de ses soeurs frivoles
    surannées
    bouillonne sous l'écorce
    en ses sens
    épuisés

    cette morose
    ose la mort
    peu de chose
    à l'aurore

    19.10.00
    _____________________

    En un clin d'oeil
    les encres anéantissent la nuit
    d'un trait
    tracent des silences rouge sanguin
    au coeur des pierres
    au rythme des sens
    s'animent les formes
    dans un regard
    oppressé

    24.10.00
    _________________________

    Vie
    secrets
    ascension
    jusqu'au sommet des sens
    en plein désir
    en plein délire
    se consument
    dans le feu du poème
    ses frémissements

    25.10.00
    _________________________

    Assis sur le temps
    le coeur trempe dans l'attente
    étale sur le blanc
    des pensées brumeuses
    spontanées
    en mouvement

    25.10.00
    _________________________

    Étoilé
    l'automne fou
    en ces douces colères
    annonce un hiver sombre
    rage sage
    son innocence

    27.10.00
    _________________________

    Bel espoir
    dont les lèvres
    sont la pulpe de mes désirs

    29.10.00
    _________________________

    Faut-il s'en vouloir
    d'être là
    à crier des mots
    qu'on ne veut plus entendre
    passant par le noir des incertitudes
    collées sur le pavé d'un monde
    à fric à freak
    dans l'entre-deux langues
    la nôtre extensible
    à n'en plus finir de vivre
    mais toujours en cette langue
    du poème que nous sommes
    surprend nos moments fous
    exaltés
    en nos âmes harnachées
    par des silences mous
    persistants
    _________________________

    Rire rouge
    devant la lune folle
    poussière d'espace
    rôdeuse vieille rôdeuse
    allègrement se promène
    sur la voie des songes
    sous facettes multiples
    s'éprend des va-nu-coeurs
    épave flottante frivole
    sur la noirceur d'une page
    glisse entre les mots
    pose son regard unique
    sur le multiple
    reconnaît et recrée le monde
    à chaque instant

    31.10.00
    _________________________

    L'INNÉ DIT

    Cette ébauche m'a éveillée
    m'a emmenée par la main
    jusqu'aux murmures
    ses vibrations
    à travers le miroir d'une harmonie
    lourd trésor
    à peine délivré
    se déplie sur le tracé du feu
    suit le contour du corps
    au risque de brûlures
    effleure le gémissement de la vague
    contorsion du ciel en son ventre
    glisse sur les eaux trouble du désir
    emporté en son remous
    vers aussi loin
    que les distances qui les séparent

    14.11.00
    _________________________

    Des brins de nostalgies
    par vagues poudreuses
    emportent les espoirs
    vers de lointains lendemains
    sans lendemain
    vers des horizons spontanés
    aussitôt vus puis disparus
    vers d'interminables saisons
    que la vie égrène
    sur un fauteuil sur mesure
    à la mesure des recommencements
    sans demi-mesure
    ni le quart d'heure appréhendé
    ni l'instant d'après
    échoué sur le corps des mots
    en leur plus doux paysage
    entrevu au large
    par ce va-et-vient
    des gestes luxuriants

    18.11.00
    _________________________

    Enfants du Sud
    Enfants du Nord
    qui du dehors avez froid
    quand le dedans s'éprend d'un geste
    d'une parole unique
    venue dire
    je t'aime

    03.12.00
    _________________________

    DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES

    Séducteur le temps
    se joue des époques
    reprend sa marche
    secoue la soif
    en un respir redit le tendre
    refait les gestes
    posés sur l'affranchie

    vent doux
    vent d'âmes
    souffle sur l'immense
    grise le temps
    ses évidences

    04.12.00
    _________________________

    Un soupir moribond
    trainait sur la place
    de l'espoir
    respirait les échos
    d'un lointain plaisir
    incrusté dans l'âme
    de son présent
    toujours soupirait
    entre les attentes
    désordonnées

    04.12.00
    _________________________

    OSER BAS

    Je pense
    J'ose
    Je fais
    Je dis
    J'écris
    emportés par les tempêtes du Nord
    mes mots se dispersent
    entre silence et ombre
    en petits tas de cendres
    s'affaissent sur l'éphémère
    quelques braises encore
    veillent sur la folie des gestes
    improvisés

    05.12.00
    _________________________

    Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
    par mon unique fenêtre
    m'a montré des femmes de silence
    femmes de pluie
    marchent dans leur nuit
    voilées
    murmurent sans écho
    abandonnées dans leur regard
    clos

    07.12.00
    _________________________

    Il pleut des jours glacés
    sur un amas de mots effarouchés
    déployés sur l'aujourd'hui
    que demain rassemblera en un texte
    long comme l'hier

    16.12.00
    _________________________

    La dureté des pierres
    me prononce à chaque instant
    me porte vers les mots
    danse des mots sur les lignes
    danse sur ma toile
    débordent le cadre des tristesses
    toujours combattues
    dans l'amplitude du mouvement

    17.12.00
    _________________________

    À l'eau toit, là-haut
    sous une pluie d'étoiles
    quand la peur rebelle hurle ses maux
    défie les couleurs confuses
    délirante projette sur la toile
    l'infini d'un mouvement en pointillés
    que la main trace d'un instant à l'autre
    en ses durs silences
    parmi ses jeux de lumières incandescentes
    éclate
    marque le temps
    ce temps d'être là
    dans l'instant
    instant des recommencements

    17.12.00
    _________________________

    Les mots immobiles
    tracent mes silences
    sur le mouvement des choses tues
    mots tuant les maux
    couleur des mots
    au fil d'instants morts
    morts des maux
    mots des morts
    mortellement mots
    incarnés dans le mouvement
    des maux
    tus

    17.12.00
    _________________________

    Rage de vie
    rage de mots
    rage de couleurs
    répandue douce
    au coeur de l'événement
    reprend le geste
    refait les mots
    recrée la forme
    retour au cercle
    renaît la vie
    son mouvement
    ondulé

    18.12.00
    _________________________

    À coeur à corps perdu
    de l'oeil aux pieds
    par les deux bouts
    entre midi et quatorze heures
    courir pattes blanches
    derrière un lièvre
    trébucher sur le rêve des autres
    noyer ses peines dans l'eau remuante
    des désirs
    changer de cap
    s'asseoir sur une branche
    surveiller le temps
    se moucher de temps en temps
    semer des feux
    ça et là
    embrasser quatre chemins
    puis ensuite s'endormir
    entre les bras d'une étoile
    à mourir de rire
    dans un plume
    éphémère

    23.12.00
    _________________________

    Au rythme de la mémoire
    un long poème s'écrit
    sans fin épelle l'amour
    en d'intimes enlacements
    déposés dans l'écrin des jours
    d'images en musiques
    de musiques en paroles
    paroles assidues
    de connivence avec la terre brute
    ses arrogances
    ses manigances
    à la croisée des regards
    nus

    23.12.00
    _________________________

    Oui la vie
    ce long poème agité
    par le rouge et le noir des saisons
    reprend la clé s'ouvre la porte
    cherche la trace
    du temps recueilli
    se chuchote
    en mille mots
    transperce la peau
    jusqu'au coeur se faufile
    à travers pulsations
    inédites

    25.12.00
    _________________________

    Dans l'obscurité
    j'avance dans mes pas bleus
    sans trahir la lumière autour
    traces d'argile
    sur les silences
    en nos chairs s'abreuvent
    à la source des désirs
    éclatés en sanglots
    coulent sur la dure
    emplissent les murs de mille voix
    par vagues et chuchotements
    d'une caresse se conjuguent
    aux embrassements des lendemains
    effrayés

    25.12.00
    _________________________

    En ses doux murmures
    me convie à la table des silences
    durs silences
    en son poème
    dévoilés

    à la frontière
    une caresse enserre l'obscur
    dépose en son centre
    un regard neuf

    25.12.00
    _________________________

    Avait-il mal à son monde
    poète qu'il était
    s'abreuvait à sa source
    en ses fibres
    par son sang l'écrivait
    l'oeil coquin
    souvent le buvait
    d'un verre à l'autre
    à travers ses larmes rieuses
    écrivit son long poème
    jusqu'à sa fin

    26.12.00
    _________________________

    Si loin
    le soleil s'abandonne
    dans le chaud regard de l'oeil
    que transpercent les mots
    les uns derrière les autres
    sans fin redisent
    l'amour en pointillés
    d'ébats en combats
    par le sang
    la vie l'écrit
    le boit le lie
    au dernier regard
    ennivré

    04.01.01
    _________________________

    Dans les veines
    d'un horizon glacé
    la substance des jours
    traîne sa longue plainte
    sur la langueur des solitudes
    verse le sang
    rougi au feu des amours
    sur la page
    incendiée

    04.01.01
    _________________________

    Ne tirez pas sur le poète
    il marche dans sa chair glaise
    entre les regards apaisés
    et les bouffées de silence
    que l'amour ému
    toujours remue
    jusqu'à l'ivre-mort
    mort ivre du vivant nonchalant
    toujours il marche
    dans sa glaise
    glaise de vie
    amour à vie
    amour à mort

    13.01.01
    _________________________

    Étendu blanc
    sur un long souffle
    l'hiver murmure des flocons
    à n'en plus finir
    s'attaque à nos endurances
    apprises par coeur
    quand déjà s'entend
    le ruissellement des sèves
    dans les veines d'avril
    sous la glace
    rompue

    17.01.01
    _________________________

    À bout de souffle
    le dernier mot
    s'écrase sur les phrases
    glisse dans les abysses du coeur
    sans retour givré dans la splendeur
    d'un instant mort d'amour

    c'était l'autre histoire
    une histoire imaginée
    dans le nu d'un instant
    une fièvre passagère
    un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
    un ciel incarné dans un corps bien né
    gémissante tendresse en corps accord
    perle douce perle rare
    d'une autre histoire
    ses mouvements
    passagers

    20.01.01
    _________________________

    En l'absence du désert
    j'ai longé l'avenue des échanges
    dans une ville étrangère
    j'accentuai mon pas
    sur une toile vierge offerte
    aux reflets du soleil
    emprisonnés dans la passion
    de mes gestes spontanés
    mouvements crépusculaires
    allés se noyer rebelles
    dans les fragrances de l'aube
    emportée dans le remous d'un horizon
    estompé

    29.01.01
    _________________________

    Désir au pair
    perdre l'idée
    l'idée des mots
    mots m'ont tuée
    tué le nous
    encore debout
    le bout de tout
    tout à l'envers
    retour autour
    d'un tour de taille
    entaille le verbe
    verborescence
    à sens unique
    nids d'hirondelles
    ne riront d'elle
    d'une aile à l'autre
    sauter des mots
    sauter des monts
    montée de vie
    via l'amour

    29.01.01
    _________________________

    Histoire de parole
    parole du sens
    sens en mouvement
    musique des mots
    mouvement rythmé
    cadence du corps
    d'accords brisés
    reprend son souffle
    retour aux sens
    remet les mots
    rejoint le sens
    son mouvement

    05.02.01
    _________________________

    Le temps ne m'aime plus
    le temps ne m'aime plus
    que dans l'éphémère des instants
    dérive d'instants sur l'âme fragmentée
    dérive les fragments sur les mots
    beauté mouvante d'une parole
    au-dessus de l'abyme
    prison de soie
    prison de chair
    assiégée par la vague
    d'une mer amoureuse
    son repli

    10.02.01
    _________________________

    Lui parler près du coeur
    murmurer en son centre
    ce doux temps
    cet espace
    à travers le silence
    à jamais
    poétique

    16.02.01

    _________________________

    Affaissée dans ses mots
    une femme sur un lit
    de désirs se replie
    quand l'esprit d'un oiseau
    de l'épaule s'évade
    d'une douce emprise
    des distances
    d'une parole
    à demeure en son être
    exposée
    au soleil des durées

    17.02.01
    _________________________

    L'AMER ARRIMÉ

    Charmes de chair de serpent
    rampant sur ses misères
    déployées sur le temps
    d'une nuit mensongère

    s'est dressée une barrière
    en mon coeur de métal
    faisant trève de tout mal
    que mon âme ne tolère

    excusez-la
    excusez-moi
    ça va oui merci
    et vous moi non plus
    s'arrime de vous à moi
    sans moi la détente
    s'abandonne la jouissance
    jouirez-vous non pas du tout
    tout à vous en mille bisous
    dans le délire du tout à nous

    18.02.01
    _________________________

    EN TOUT SENS

    Magnétique
    elle est sans cesse en mouvement
    elle bouge beau dans ses heures
    chaque instant la ramène
    sur le douillet du tendre
    son corps roule exalté
    dans les flammes du coeur
    trempé dans la gourmandise
    d'un regard neuf
    plonge dans le plaisir nu
    jusqu'au seuil de l'abandon
    s'accorde aux ondes de qui l'a vue
    à travers l'absolu de son infinitude

    20.02.01

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mars 2001
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-22-1
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
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    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
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    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

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    Espace poétique de Huguette Bertrand : [ http://www.espacepoetique.com ]

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  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    –Où voulez-vous en venir? demanda le président.

    –Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
    Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera
    suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

    –Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses,
    répliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des
    quantités de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
    Seulement je tiens à constater que, pendant la guerre, et pour les
    plus gros canons, le poids de la poudre a été réduit, après
    expérience, au dixième du poids du boulet.

    –Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la
    quantité de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
    est bon de s'entendre sur sa nature.

    –Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
    déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.

    –Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très brisante et finit
    par altérer l'âme des pièces.

    –Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un
    long service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons
    aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
    instantanément, afin que son effet mécanique soit complet.

    –On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
    mettre le feu sur divers points à la fois.

    –Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus
    difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime
    ces difficultés.

    –Soit, répondit le général.

    –Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
    poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de
    saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre
    était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
    renfermait dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène,
    déflagrait instantanément, et, quoique très brisante, ne détériorait
    pas sensiblement les bouches à feu.

    –Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
    hésiter, et que notre choix est tout fait.

    –A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or», répliqua le major
    en riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son
    susceptible ami.

    Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il
    laissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se
    contenta-t-il simplement de dire:

    «Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?

    Les trois membres du Gun-Club entre-regardèrent un instant.

    «Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

    –Cinq cent mille, répliqua le major.

    –Huit cent mille livres! » s'écria J.-T. Maston.

    Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En
    effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant
    vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
    yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
    proposition faite par les trois collègues.

    Il fut enfin rompu par le président Barbicane.

    «Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
    principe que la résistance de notre canon construit dans des
    conditions voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable
    J.-T. Maston en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je
    proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.

    –Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa
    chaise.

    –Tout autant.

    –Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
    longueur.

    –C'est évident, dit le major.

    –Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
    occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
    800 mètres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
    contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mètres
    cubes.], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue
    pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante
    impulsion.

    Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
    Barbicane.

    «Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
    Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six
    milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

    –Mais alors comment faire? demanda le général.

    –C'est très simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,
    tout en lui conservant cette puissance mécanique.

    –Bon! mais par quel moyen?

    –Je vais vous le dire», répondit simplement Barbicane.

    Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.

    «Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
    masse de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous
    connaissez tous cette matière curieuse qui constitue les tissus
    élémentaires des végétaux, et qu'on nomme cellulose.

    –Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

    –Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté
    parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
    chose que le poil des graines du cotonnier. Or, le coton, combiné
    avec l'acide azotique à froid, se transforme en une substance
    éminemment insoluble, éminemment combustible, éminemment explosive.
    Il y a quelques années, en 1832, un chimiste français, Braconnot,
    découvrit cette substance, qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autre
    Français, Pelouze, en étudia les diverses propriétés, et enfin, en
    1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la proposa comme poudre
    de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique…

    –Ou pyroxyle, répondit Elphiston.

    –Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.

    –Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
    découverte? s'écria J.-T. Maston, poussé par un vif sentiment
    d'amour-propre national.

    –Pas un, malheureusement, répondit le major.

    –Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai
    que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à
    l'étude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
    agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
    dans l'éther additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard,
    alors étudiant en médecine à Boston.

    –Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le
    bruyant secrétaire du Gun-Club.

    –Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
    propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la
    plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant
    [Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand
    d'épaisses fumées blanchâtres.], pendant quinze minutes, puis lavé à
    grande eau, puis séché, et voilà tout.

    –Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

    –De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse
    à nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
    son inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux
    cent quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut
    l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
    de prendre feu.

    –Parfait, répondit le major.

    –Seulement il est plus coûteux.

    –Qu'importe? fit J.-T. Maston.

    –Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
    supérieure à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si l'on y mêle
    les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
    expansive est encore augmentée dans une grande proportion.

    –Sera-ce nécessaire? demanda le major.

    –Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de
    seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
    livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
    cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière
    n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De
    cette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir
    sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
    vol vers l'astre des nuits!

    A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta
    dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
    l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.

    Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses
    audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
    résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
    poudres. Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

    «Un simple détail, une bagatelle», disait J.-T. Maston.

    [NOTA–Dans cette discussion le président Barbicane revendique pour
    l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
    n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
    de deux noms.

    En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée
    d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
    était connu en 1846. C'est à un Français, un esprit très distingué,
    un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste et
    chimiste, M. Louis Ménard, que revient l'honneur de cette grande
    découverte.–J. V.]

    X
    ——————–
    UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS

    Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
    détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
    discussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande
    expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
    difficultés mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train»,
    voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.

    Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et
    leur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide
    d'émotions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du
    moule, la fonte de la Columbiad, son chargement très périlleux,
    c'était là plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique.
    Le projectile, une fois lancé, échapperait aux regards en quelques
    dixièmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
    comporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la Lune,
    c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurs
    propres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, les
    détails précis de l'exécution en constituaient alors le véritable
    intérêt.

    Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
    d'un coup surexcité par un incident.

    On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
    Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si
    extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être
    l'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,
    protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
    à chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
    plus sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
    tous les autres.

    Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait
    cette inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et
    d'ancienne date, enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait
    pris naissance.

    Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
    Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
    entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme
    Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
    Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait
    Philadelphie.

    Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
    fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;
    celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se
    laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans
    les États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec
    un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant
    dans une proportion constante. Les navires, armés de pièces
    formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable
    carapace. Les _Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les
    _Weckausen_ [Navires de la marine américaine.] lançaient des
    projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les projectiles des
    autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
    fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.

    Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
    grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et
    l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un
    courant d'idées essentiellement opposé.

    Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
    une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer
    des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous
    les instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait
    dans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable
    contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
    Nicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.

    Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
    auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de
    géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort
    heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de
    cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs
    amis hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent
    jamais.

    Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on
    ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste
    appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la
    cuirasse devait finir par céder au boulet.

    Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents. Aux dernières
    expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
    ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là, le
    forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
    mépris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
    boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
    en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitesse
    médiocre [Le poids de la poudre employée n'était que 1/12 du poids de
    l'obus.], brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques
    du meilleur métal.

    Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir
    rester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl
    terminait une nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était un
    chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait tous les projectiles du
    monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
    provoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix
    étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.

    Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
    les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
    président qui, décidément, ne voulait pas compromettre son dernier
    succès.

    Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
    Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
    plaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
    refus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.

    «A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à
    vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!

    Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se
    mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.

    Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux
    personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que
    l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir
    peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six
    milles de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par
    les formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
    à attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à
    l'envoyer dans toutes les règles de l'art.

    A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
    connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
    l'absorbaient entièrement.

    Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
    capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une
    suprême jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment
    inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
    pieds! Quelle cuirasse résisterait jamais à un projectile de vingt
    mille livres! Nicholl demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce
    «coup de canon» puis il se releva, et résolut d'écraser la proposition
    du poids de ses arguments.

    Il attaqua donc très violemment les travaux du Gun-Club; il publia
    nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire.
    Il essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une fois
    la guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et,
    à vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.

    D'abord, Barbicane fut très violemment attaqué dans ses chiffres;
    Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
    l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
    Entre autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était
    absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de
    douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,
    même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
    franchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'irait
    seulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse
    comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas
    à la pression des gaz développés par l'inflammation de seize cents
    mille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il
    ne supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortie
    de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne des
    imprudents spectateurs.

    Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.

    Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
    inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort
    dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence
    un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
    déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile
    n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il
    retomberait évidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
    masse, multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait
    singulièrement quelque point du globe. Donc, en pareille
    circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
    il était des cas où l'intervention du gouvernement devenait
    nécessaire, et il ne fallait pas engager la sûreté de tous pour le bon
    plaisir d'un seul.

    On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine
    Nicholl. Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte
    de ses malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son
    aise, et jusqu'à s'époumoner, puisque cela lui convenait. Il se
    faisait le défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
    on ne l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
    président du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la
    peine de rétorquer les arguments de son rival.

    Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même
    pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son
    argent. Il proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond
    une série de paris conçus en ces termes et suivant une proportion
    croissante.

    Il paria:

    1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise
    du Gun-Club ne seraient pas faits, ci… 1000 dollars

    2º Que l'opération de la fonte d'un canon
    de neuf cents pieds était impraticable
    et ne réussirait pas, ci………….. 2000 —

    3º Qu'il serait impossible de charger la
    Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
    feu de lui-même sous la pression du
    projectile, ci…………………. 3000 —

    4º Que la Columbiad éclaterait au premier
    coup, ci…………………………. 4000 —

    5º Que le boulet n'irait pas seulement
    six milles et retomberait quelques
    secondes après avoir été lancé, si… 5000 —

    On le voit c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
    son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
    dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].

    Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
    laconisme superbe et conçu en ces termes:

    _Baltimore, 18 octobre_.

    _Tenu_.

    BARBICANE.

    XI
    ——————–
    FLORIDE ET TEXAS

    Cependant, une question restait encore à décider: il fallait choisir
    un endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de
    l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé
    perpendiculairement au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith;
    or, la Lune ne monte au zénith que dans les lieux situés entre 0° et
    28° de latitude, en d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°
    [La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;
    l'ascension droite en est la longitude.]. Il s'agissait donc de
    déterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immense
    Columbiad.

    Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane
    apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais,
    sans lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé
    la parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:

    «Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
    véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
    faire un grand acte de patriotisme.

    Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur
    voulait en venir.

    «Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire
    de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,
    c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du
    Gun-Club. Or, dans les circonstances actuelles…

    –Brave Maston… dit le président.

    –Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les
    circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez
    rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes
    conditions…

    –Si vous voulez bien… dit Barbicane.

    –Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant
    J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera
    notre glorieux projectile doit appartenir à l'Union.

    –Sans doute! répondirent quelques membres.

    –Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque
    au sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il
    nous faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe
    ce vingt-huitième parallèle, c'est là un _casus belli_ légitime, et je
    demande que l'on déclare la guerre au Mexique!

    –Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.

    –Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne
    d'entendre dans cette enceinte!

    –Mais écoutez donc!…

    –Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette
    guerre se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.

    –Maston, dit Barbicane en faisant détonner son timbre avec fracas, je
    vous retire la parole!

    Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent
    à le contenir.

    «Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être
    tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût
    laissé parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il
    est parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car
    certaines frontières des États-Unis s'étendent au-delà du
    vingt-huitième parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toute
    la partie méridionale du Texas et des Florides.

    L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce né fut pas sans regret
    que J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la
    Columbiad serait coulée, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de
    la Floride. Mais cette décision devait créer une rivalité sans
    exemple entre les villes de ces deux États.

    Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,
    traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu
    près égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
    l'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississippi et de la
    Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
    prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
    Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait
    donc que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de
    ce parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées
    par l'Observatoire de Cambridge.

    La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités
    importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les
    Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en
    faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

    Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
    importantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes les
    cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans
    le Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans
    l'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le Caméron,
    formèrent une ligue imposante contre les prétentions de la Floride.

    Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens
    arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le
    président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent
    assiégés jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de
    la Grèce se disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États
    tout entiers menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.

    On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues
    de la ville. A chaque rencontre, quelque conflit était à craindre,
    qui aurait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudence
    et l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Les
    démonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux
    des divers États. Ce fut ainsi que le _New York Herald_ et la
    _Tribune_ soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American
    Review_ prirent fait et cause pour les députés floridiens. Les
    membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

    Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés, qu'il semblait
    mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés
    pouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

    Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes,
    mais la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec
    cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
    spécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,
    plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

    A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride
    n'avait rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de
    traiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de
    posséder le «vómito negro» à l'état chronique. Et il avait raison.

    «D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New York Herald_,
    on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute
    l'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne vert pour la
    construction des navires, un État qui renferme de la houille superbe
    et des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de
    minerai pur.

    A cela l'_American Review_ répondait que le sol de la Floride, sans
    être aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et
    la fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terre
    argileuse.

    «Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans
    un pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec la
    Floride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de
    Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
    flottes du monde entier.

    –Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la
    donnez belle avec votre baie de Galveston située au-dessus du
    vingt-neuvième parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
    ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et par
    laquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?

    –Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!

    –Ensablés vous-mêmes! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je
    suis un pays de sauvages?

    –Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!

    –Eh bien! et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civilisés!

    La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
    essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
    _Times_ insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine»,
    elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellement
    américain»!

    A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne le
    sommes-nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas
    été incorporés tous les deux à l'Union en 1845?

    –Sans doute, répondit le _Times_, mais nous appartenons aux
    Américains depuis 1820.

    –Je le crois bien, répliqua la _Tribune_; après avoir été Espagnols
    ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis
    pour cinq millions de dollars!

    –Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir?
    En 1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize
    millions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?

    –C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un
    misérable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au
    Texas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui
    a chassé les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république
    fédérative après la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du
    San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est
    adjoint volontairement aux États-Unis d'Amérique!

    –Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.

    Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position
    devint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis
    dans les rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à
    vue.

    Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les
    documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
    Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du
    sol, de la facilité des communications, de la rapidité des transports,
    les droits des deux États étaient véritablement égaux. Quant aux
    personnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

    Or, cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand
    Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution
    qu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.

    «En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la
    Floride et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se
    reproduiront entre les villes de l'État favorisé. La rivalité
    descendra du genre à l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout.
    Or, le Texas possède onze villes dans les conditions voulues, qui se
    disputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de nouveaux
    ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la Floride
    et pour Tampa-Town!

    Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils
    entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des
    provocations nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats
    de Baltimore n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent.
    On fit chauffer un train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré
    mal gré, et ils quittèrent la ville avec une rapidité de trente milles
    à l'heure.

    Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un
    dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.

    Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île
    resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas
    à la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

    «Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un
    laconisme digne des temps antiques.

    XII
    ——————–
    URBI ET ORBI

    Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois
    résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une
    somme énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État
    même n'aurait pu disposer des millions nécessaires.

    Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût
    américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de
    demander à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois
    le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires
    de son satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit de
    Baltimore au monde entier, _urbi et orbi_.

    Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il
    s'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération
    était purement désintéressée dans le sens littéral du mot, et
    n'offrait aucune chance de bénéfice.

    Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux
    frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
    Pacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
    l'Océanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat
    avec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de
    Pétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,
    de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Bénarès,
    de Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;
    les autres gardèrent une prudente expectative.

    Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux
    autres établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;
    il nia hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories
    du capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes
    promettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de
    Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la
    proposition Barbicane. C'était là de la belle et bonne jalousie
    anglaise. Pas autre chose.

    En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là
    il passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la
    question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient
    être appelées à souscrire un capital considérable.

    Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste
    empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les
    hommes de bonne volonté sur la Terre». Ce document, traduit en toutes
    langues, réussit beaucoup.

    Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de
    l'Union pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore
    street; puis on souscrivit dans les différents États des deux
    continents:

    A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

    A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;

    A Paris, au Crédit mobilier;

    A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

    A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

    A Turin, chez Ardouin et Ce;

    A Berlin, chez Mendelssohn;

    A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;

    A Constantinople, à la Banque Ottomane;

    A Bruxelles, chez S. Lambert;

    A Madrid, chez Daniel Weisweller;

    A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

    A Rome, chez Torlonia et Ce;

    A Lisbonne, chez Lecesne;

    A Copenhague, à la Banque privée;

    A Buenos Aires, à la Banque Maua;

    A Rio de Janeiro, même maison;

    A Montevideo, même maison;

    A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

    A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

    A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.

    Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions
    de dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] étaient
    versés dans les différentes villes de l'Union. Avec un pareil
    acompte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.

    Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique
    que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable
    empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité;
    d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.

    Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici
    l'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,
    après souscription close.

    La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent
    soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatre
    cent soixante-quinze mille francs.]. Pour s'en étonner, il faudrait
    méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils
    impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux
    observatoires, dont le principal a coûté deux millions de roubles.

    La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune
    servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de
    vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.
    Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils
    payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une
    somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A
    ce prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.

    L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas
    financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de
    deux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], qui
    furent les bienvenus.

    Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze mille
    trois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la Suède et de la
    Norvège. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il
    eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à
    Christiania en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une
    autre, les Norvégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.

    La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neuf
    cent trente-sept mille cinq cents francs.], témoigna de sa haute
    approbation pour l'entreprise. Ses différents observatoires
    contribuèrent avec empressement pour une somme importante et furent
    les plus ardents à encourager le président Barbicane.

    La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement
    intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses
    années et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de
    donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
    piastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], et
    elle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine
    pression du gouvernement de la Porte.

    La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un
    don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par
    habitant.

    La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent
    dix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],
    demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification de cinq pour
    cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.

    Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
    neuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorze
    francs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expéditions
    scientifiques.

    La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
    cent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on ne
    pouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'eût pas donné
    davantage.

    Quoique très gênée, l'Italie trouva deux cent mille lires dans les
    poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu
    la Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la
    Vénétie.

    Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept
    mille quarante écus romains [Trente-huit mille seize francs.], et le
    Portugal poussa son dévouement à la science jusqu'à trente mille
    cruzades [Cent treize mille deux cents francs.].

    Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
    piastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empires
    qui se fondent sont toujours un peu gênés.

    Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
    dans l'œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne
    voyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas
    que l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir
    des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
    peu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi
    aléatoire. Après tout, la Suisse avait peut-être raison.

    Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix
    réaux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.]. Elle donna
    pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à terminer. La vérité
    est que la science n'est pas très bien vue dans ce pays-là. Il est
    encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins
    instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
    projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt
    à déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à
    provoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là,
    il valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.

    Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec
    laquelle elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont
    qu'une seule et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que
    renferme la Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que
    l'entreprise du Gun-Club était contraire «au principe de
    non-intervention», et ils ne souscrivirent même pas pour un farthing.

    A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et
    revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le
    Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,
    eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois
    cent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], il
    se trouva à la tête d'un capital considérable, dont voici le décompte:

    Souscription des États-Unis…. 4,000,000 dollars
    Souscriptions étrangères……. 1,446,675 dollars
    —————–
    Total…………………….. 5,446,675 dollars

    C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
    soixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille
    neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le public
    versait dans la caisse du Gun-Club.

    Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux
    de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers,
    leur installation dans un pays presque inhabité, les constructions de
    fours et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le
    projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber à
    peu près tout entière. Certains coups de canon de la guerre fédérale
    sont revenus à mille dollars; celui du président Barbicane, unique
    dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois
    plus.

    Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près
    New York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs
    canons de fonte.

    Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de
    Goldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride
    méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.
    Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre
    prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de
    cent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'au
    moment où la Lune se présenterait dans les mêmes conditions,
    c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours. L'engagement des
    ouvriers, leur paie, les aménagements nécessaires incombaient à la
    compagnie du Goldspring.

    Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,
    président du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine de
    Goldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.

    XIII
    ——————–
    STONE'S-HILL

    Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du
    Texas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un
    devoir d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne
    vendirent tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural
    history of East and West Florida_, de _William's territory of
    Florida_, de _Cleland on the culture of the Sugar-Cane in East
    Florida_. Il fallut imprimer de nouvelles éditions. C'était une
    fureur.

    Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses
    propres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans
    perdre un instant, il mit à la disposition de l'Observatoire de
    Cambridge les fonds nécessaires à la construction d'un télescope, et
    traita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confection
    du projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné de
    J.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine de
    Goldspring.

    Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivèrent à La
    Nouvelle-Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le
    _Tampico_, aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à
    leur disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la
    Louisiane disparurent bientôt à leurs yeux.

    La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le
    _Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environ
    deux cents lieues.], eut connaissance de la côte floridienne. En
    approchant, Barbicane se vit en présence d'une terre basse, plate,
    d'un aspect assez infertile. Après avoir rangé une suite d'anses
    riches en huîtres et en homards, le _Tampico_ donna dans la baie
    d'Espiritu-Santo.

    Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la
    rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de
    temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus
    des flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond
    du petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.

    Ce fut là que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre, à sept heures du
    soir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.

    Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
    floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte
    d'une maison dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la
    terre du bout de son crochet.

    «Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre,
    et dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.

    Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
    Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au
    président du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le
    reçurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se
    déroba à toute ovation, gagna une chambre de l'hôtel Franklin et ne
    voulut recevoir personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allait
    décidément pas.

    Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
    de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de
    quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane
    descendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout
    d'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua
    en outre que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière et
    des pistolets dans ses fontes. La raison d'un tel déploiement de
    forces lui fut aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:

    «Monsieur, il y a les Séminoles.

    –Quels Séminoles?

    –Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
    vous faire escorte.

    –Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

    –Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

    –Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,
    et maintenant, en route!

    La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de
    poussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait
    déjà et le thermomètre marquait 84° [Du thermomètre Fahrenheit. Cela
    fait 28 degrés centigrades.]; mais de fraîches brises de mer
    modéraient cette excessive température.

    Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
    côte, de manière à gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.
    Cette petite rivière se jette dans la baie Hillisboro, à douze milles
    au-dessous de Tampa-Town. Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive
    droite en remontant vers l'est. Bientôt les flots de la baie
    disparurent derrière un pli de terrain, et la campagne floridienne
    s'offrit seule aux regards.

    La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
    moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
    principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre
    l'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux,
    n'est qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream,
    pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent
    incessamment les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la
    sentinelle avancée du golfe des grandes tempêtes. La superficie de
    cet État est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent
    soixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq mille
    quatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir
    un situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable à
    l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement
    la configuration du sol et sa distribution particulière.

    La Floride, découverte par Juan Ponce de León, en 1512, le jour des
    Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette
    appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à
    quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et
    le pays se montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un
    réseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs;
    on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagne
    s'éleva sensiblement et montra bientôt ses plaines cultivées, où
    réussissaient toutes les productions végétales du Nord et du Midi, ses
    champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservées
    dans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin
    ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de
    canne à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs
    richesses avec une insouciante prodigalité.

    Barbicane parut très satisfait de constater l'élévation progressive du
    terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:

    «Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier
    ordre à couler notre Columbiad dans les hautes terres.

    –Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.

    –Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises
    de plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos
    travaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec
    les eaux, ce qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est
    considérer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
    profondeur.

    –Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison; il faut, autant
    que possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
    rencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec
    nos machines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un
    puits artésien [On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a
    cinq cent quarante-sept mètres de profondeur.], étroit et obscur, où
    le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
    travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, au
    grand jour, la pioche ou le pic à la main, et, la mine aidant, nous
    irons rapidement en besogne.

    –Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature
    nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail
    en sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre
    tranchée dans un terrain situé à quelques centaines de toises
    au-dessus du niveau de la mer.

    –Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
    trouverons avant peu un emplacement convenable.

    –Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.

    –Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.

    –Nous y arriverons, messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi,
    la compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de
    retard.

    –Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; cent
    dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes
    conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours,
    savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent
    dollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
    francs.]?

    –Non, monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous
    n'aurons pas besoin de l'apprendre.

    Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine
    de milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des
    forêts. Là, croissaient les essences les plus variées avec une
    profusion tropicale. Ces forêts presque impénétrables étaient faites
    de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
    d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits
    et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre
    odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monde
    d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
    plus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un écrin,
    pour être digne de ces bijoux emplumés.

    J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette
    opulente nature sans en admirer les splendides beautés. Mais le
    président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte d'aller
    en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même;
    sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
    cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.

    Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et
    non sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs
    de quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son
    redoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans,
    les sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis
    que de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

    Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres
    moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes
    isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des
    troupeaux de daims effarouchés.

    «Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la
    région des pins!

    –Et celle des sauvages», répondit le major.

    En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils
    s'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux
    rapides, brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils à
    détonation sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrations
    hostiles, sans inquiéter Barbicane et ses compagnons.

    Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
    espace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil
    inondait de rayons brûlants. Elle était formée par une large
    extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
    toutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.

    «Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans
    le pays?

    –Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]», répondit un des
    Floridiens.

    Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et
    commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite
    troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond
    silence.

    En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques
    instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:

    «Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de
    la mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest [Au méridien
    de Washington. La différence avec le méridien de Paris est de 79°22'.
    Cette longitude est donc en mesure française 83°25'.]; il me paraît
    offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
    favorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine que
    s'élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de
    nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du
    pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers
    les espaces du monde solaire!

    XIV
    ——————–
    PIOCHE ET TRUELLE

    Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, et
    l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le _Tampico_ pour La
    Nouvelle-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener
    la plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Club
    demeurèrent à Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en
    s'aidant des gens du pays.

    Huit jours après son départ, le _Tampico_ revenait dans la baie
    d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison
    avait réuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de
    l'esclavage, il eût perdu son temps et ses peines. Mais depuis que
    l'Amérique, la terre de la liberté, ne comptait plus que des hommes
    libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout où les appelait une
    main-d'œuvre largement rétribuée. Or, l'argent ne manquait pas au
    Gun-Club; il offrait à ses hommes une haute paie, avec gratifications
    considérables et proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floride
    pouvait compter, après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé
    en son nom à la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que
    l'embarras du choix, et il put se montrer sévère sur l'intelligence et
    l'habileté de ses travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôla
    dans sa laborieuse légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des
    fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
    manœuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de
    couleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille. C'était une
    véritable émigration.

    Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les
    quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui
    régnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
    population. En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette
    initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furent
    dirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence
    de curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe vers
    la presqu'île floridienne.

    Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage
    apporté par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez
    grand nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées et
    numérotées. En même temps, Barbicane plantait les premiers jalons
    d'un railway long de quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill à
    Tampa-Town.

    On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;
    capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les
    garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,
    dégringolant les vallées, le rail-road court en aveugle et sans souci
    de la ligne droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant;
    seulement, on y déraille et l'on y saute en toute liberté. Le chemin
    de Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
    demanda ni grand temps ni grand argent pour s'établir.

    Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il
    l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
    conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du
    don d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche
    bourdonnante. Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions.
    Avec lui point d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; il
    était mineur, maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant des
    réponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
    problèmes. Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
    Goldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur maintenue en
    pression, le _Tampico_ attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

    Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de
    travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques
    s'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son
    mouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes
    cités de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et les
    travaux commencèrent dans un ordre parfait.

    Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la
    nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4
    novembre. Ce jour-là, Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur
    dit:

    «Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette
    partie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant
    neuf pieds de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois
    et dix-neuf pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au
    total un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser à une
    profondeur de neuf cents. Cet ouvrage considérable doit être terminé
    en huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
    mille quatre cents pieds cubes de terrain à extraire en deux cent
    cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubes
    par jour. Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour mille ouvriers
    travaillant à coudées franches sera plus pénible dans un espace
    relativement restreint. Néanmoins, puisque ce travail doit se faire,
    il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
    habileté.

    A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le
    sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus
    oisif un seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se
    relayaient par quart de journée.

    D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait
    point la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux
    d'une difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent être
    directement combattus, qui furent menés à bonne fin! Et, pour ne
    parler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du
    Père Joseph_, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à une
    époque où les machines n'étaient pas encore venues centupler la force
    de l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur de
    trois cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par le
    margrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien!
    de quoi s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur
    une largeur décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il
    n'était pas un contremaître, pas un ouvrier qui doutât du succès de
    l'opération.

    Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord
    avec le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la
    marche des travaux. Un article du traité portait que la Columbiad
    serait frettée avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de
    précautions inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de ces
    anneaux compresseurs. On renonça donc à cette clause.

    De là une grande économie de temps, car on put alors employer ce
    nouveau système de creusement adopté maintenant dans la construction
    des puits, par lequel la maçonnerie se fait en même temps que le
    forage. Grâce à ce procédé très simple, il n'est plus nécessaire
    d'étayer les terres au moyen d'étrésillons; la muraille les contient
    avec une inébranlable puissance et descend d'elle-même par son propre
    poids.

    Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait
    atteint la partie solide du sol.

    Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de
    l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de
    Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

    La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six
    pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent
    deux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait
    servir à la confection du moule intérieur.

    Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à
    la marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre
    pieds.

    Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, sur une
    espèce de roche formée de coquillages pétrifiés, très sèche, très
    solide, et que les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le
    trou présentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux de
    maçonnerie furent commencés.

    Au fond de cette excavation, on construisit un «rouet» en bois de
    chêne, sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute
    épreuve; il était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre
    égal au diamètre extérieur da la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que
    reposèrent les premières assises de la maçonnerie, dont le ciment
    hydraulique enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Les
    ouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au centre, se
    trouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.

    Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la
    pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin
    de le supporter au fur et à mesure sur des «tins» [Sorte de
    chevalets.] d'une extrême solidité; toutes les fois que le trou avait
    gagné deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;
    le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire de
    maçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient
    incessamment, tout en réservant des «évents», qui devaient permettre
    aux gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte.

    Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté
    extrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
    sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et
    même mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,
    et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
    mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés [Quarante degrés
    centigrades.] de chaleur à ces plaines calcinées; la nuit, sous les
    blanches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la
    roche, la détonation des mines, le grincement des machines, le
    tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent autour de
    Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons ou les
    détachements de Séminoles n'osaient plus franchir.

    Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur
    activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut
    peu question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en
    tirait avec habileté.

    Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée
    pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre, cette
    profondeur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de
    février, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui
    se fit jour à travers l'écorce terrestre. Il fallut employer des
    pompes puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afin
    de bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau à
    bord d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
    Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda en
    partie, et il y eut un débordement partiel. Que l'on juge de
    l'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut de
    soixante-quinze toises! Cet accident coûta la vie à plusieurs
    ouvriers.

    Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre,
    à le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans ses
    conditions premières de solidité. Mais, grâce à l'habileté de
    l'ingénieur, à la puissance des machines employées, l'édifice, un
    instant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.

    Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et
    le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par
    Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,
    avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la
    maçonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente pieds
    d'épaisseur, tandis qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer le
    sol.

    Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent
    chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était
    accompli dans des conditions extraordinaires de rapidité.

    Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
    Stone's-Hill; tout en suivant de près les opérations du forage, il
    s'inquiétait incessamment du bien-être et de la santé de ses
    travailleurs, et il fut assez heureux pour éviter ces épidémies
    communes aux grandes agglomérations d'hommes et si désastreuses dans
    ces régions du globe exposées à toutes les influences tropicales.

    Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences
    inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont
    impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se
    préoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général
    que de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les
    principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,
    grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dans
    les cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne
    des catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pour
    leur luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compte
    environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.

    XV
    ——————–
    LA FÊTE DE LA FONTE

    Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les
    travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément
    avec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût
    été fort surpris du spectacle offert à ses regards.

    A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce
    point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de
    six pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une
    demi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait une
    longueur de deux milles [Trois mille six cents mètres environ.]. Tous
    étaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminée
    quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T.
    Maston trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui
    rappelait les monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien
    de plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs, disait-il, il n'avait
    jamais été».

    On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à
    employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte
    grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
    facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,
    traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les
    pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines
    à vapeur, presses hydrauliques, etc.

    Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement
    assez homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure,
    qu'on la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.

    Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité
    dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du
    charbon et du silicium chauffé à une forte température, s'était
    carburé et transformé en fonte [C'est en enlevant ce carbone et ce
    silicium par l'opération de l'affinage dans les fours à puddler que
    l'on transforme la fonte en fer ductile.]. Après cette première
    opération, le métal fut dirigé vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait
    de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coûteuse à
    expédier par les railways; le prix du transport eût doublé le prix de
    la matière. Il parut préférable d'affréter des navires à New York et
    de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de
    soixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte, qui,
    le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'Océan,
    prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, doubla
    la pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baie
    d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de
    Tampa-Town.

    Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road de
    Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'énorme masse de métal
    se trouvait rendue à destination.

    On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour
    liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de
    ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de
    métal; on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la
    fonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et
    étaient très surbaissés. L'appareil de chauffe et la cheminée se
    trouvaient aux deux extrémités du fourneau, de telle sorte que
    celui-ci était également chauffé dans toute son étendue. Ces fours,
    construits en briques réfractaires, se composaient uniquement d'une
    grille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelle
    devaient être déposées les barres de fonte; cette sole, inclinée sous
    un angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler dans
    les bassins de réception; de là douze cents rigoles convergentes le
    dirigeaient vers le puits central.

    Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent
    terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur;
    il s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un
    cylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
    exactement l'espace réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut
    composé d'un mélange de terre argileuse et de sable, additionné de
    foin et de paille. L'intervalle laissé entre le moule et la
    maçonnerie devait être comblé par le métal en fusion, qui formerait
    ainsi des parois de six pieds d'épaisseur.

    Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par
    des armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
    traverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces
    traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui
    n'offrait aucun inconvénient.

    Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au
    lendemain.

    «Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.
    Maston à son ami Barbicane.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête
    publique!

    –Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout
    venant?

    –Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
    opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle
    s'effectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut,
    mais jusque-là, non.

    Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers
    imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de
    parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne
    ne fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des
    membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le
    fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
    Elphiston, le général Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la
    fonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston
    s'était constitué leur cicérone; il ne leur fit grâce d'aucun détail;
    il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des
    machines, et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns
    après les autres. A la douze-centième visite, ils étaient un peu
    écœurés.

    La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait
    été chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées
    par piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre
    elles. Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans
    l'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité de
    sourdes trépidations. Autant de livres de métal à fondre, autant de
    livres de houille à brûler. C'étaient donc soixante-huit mille tonnes
    de charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideau
    de fumée noire.

    La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont
    les ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
    ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
    d'oxygène tous ces foyers incandescents.

    L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au
    signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à
    la fonte liquide et se vider entièrement.

    Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
    déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.
    Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contremaître
    fondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.

    Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,
    assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là,
    prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.

    Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal
    commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à
    peu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos
    pendant quelques instants, afin de faciliter la séparation des
    substances étrangères.

    Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve
    dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et
    douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en
    déroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec
    un fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était
    un émouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que
    ces flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,
    volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient par
    les évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrables
    vapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses en
    montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises.
    Quelque sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu
    croire à la formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et
    cependant ce n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage,
    ni une lutte d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la
    nature est capable de produire! Non! l'homme seul avait créé ces
    vapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces
    trépidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de
    terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des tempêtes, et
    c'était sa main qui précipitait, dans un abîme creusé par elle tout un
    Niagara, de métal en fusion.

    XVI
    ——————–
    LA COLUMBIAD

    L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à de
    simples conjectures. Cependant tout portait à croire au succès,
    puisque le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans
    les fours. Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible de
    s'en assurer directement.

    En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
    mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le
    refroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse
    Columbiad, couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa
    chaleur intense, allait-elle se dérober aux regards de ses
    admirateurs? Il était difficile de le calculer.

    L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps
    à une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit
    se rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense
    panache de fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait
    les pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet de
    Stone's-Hill.

    Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre.
    Nul moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en
    approcher. Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient
    leur frein.

    «Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à
    peine nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur,
    calibrer l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à
    faire! Nous ne serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcher
    du canon! Est-ce qu'il ne se refroidira jamais! Voilà qui serait une
    mystification cruelle!

    On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir,
    Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourde
    irritation. Se voir absolument arrêté par un obstacle dont le temps
    seul pouvait avoir raison,–le temps, un ennemi redoutable dans les
    circonstances,–et être à la discrétion d'un ennemi, c'était dur
    pour des gens de guerre.

    Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
    certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs
    projetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.
    Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,
    dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à
    peu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de
    calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
    rapprochèrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,
    le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendre
    place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,
    un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore
    permis d'avoir froid aux pieds.

    «Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de
    satisfaction.

    Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à
    l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le
    pic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la
    terre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous
    l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
    mélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériaux
    extraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur,
    et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
    Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grande
    force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
    moule avait disparu.

    Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent
    installées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissants
    alésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.
    Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tube
    était parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis un
    poli parfait.

    Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication
    Barbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité
    absolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à
    fonctionner. Il n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on était
    sûr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous. La joie de J.-T.
    Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chute
    effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
    Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
    heureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel
    Érostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

    Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur
    sa parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
    qu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci
    inscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deux
    mille dollars. On est autorisé à croire que la colère du capitaine
    fut poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie.
    Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et
    cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire
    n'était pas mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entrait
    point dans ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la
    fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas
    résisté, lui portait un coup terrible.

    Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement
    ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se
    comprendra sans peine.

    En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
    États-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était
    prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux
    travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
    cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un
    réseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
    qui sépare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiers
    neufs, des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient
    poussé sur ces grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil
    américain. Des compagnies s'étaient fondées pour l'érection
    d'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins d'un an
    l'étendue de la ville fut décuplée.

    On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les
    jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct
    des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux,
    des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations
    du Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès
    qu'ils furent installés à Tampa. Les navires frétés pour le
    transportement du matériel et des ouvriers avaient donné au port une
    activité sans pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme et
    de tout tonnage, chargés de vivres, d'approvisionnements, de
    marchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades; de vastes
    comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'établirent dans la
    ville, et la _Shipping Gazette_ [_Gazette maritime_.] enregistra
    chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

    Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,
    en considération du prodigieux accroissement de sa population et de
    son commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États
    méridionaux de l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le
    grand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il se
    dirigea sur Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie
    ferrée, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait
    en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce
    bout de road-way qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur
    son passage et en réveillant les portions mortes ou endormies de la
    Floride centrale. Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie
    dues à l'idée éclose un beau jour dans le cerveau d'un homme, put
    prendre à bon droit les airs d'une grande ville. On l'avait surnommée
    «Moon-City [Cité de la Lune.]» et la capitale des Florides subissait
    une éclipse totale, visible de tous les points du monde.

    Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre
    le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se
    virent déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans
    leur sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait
    gagner à l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un
    semblable coup de canon serait accompagné. Le Texas y perdait un
    vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement
    considérable de population. Tous ces avantages retournaient à cette
    misérable presqu'île floridienne, jetée comme une estacade entre les
    flots du golfe et les vagues de l'océan Atlantique. Aussi, Barbicane
    partageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathies
    texiennes.

    Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
    industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde
    d'oublier les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire.
    Les plus minces détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la
    passionnèrent. Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
    Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un pèlerinage.

    On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération
    des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de
    tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.
    L'Europe émigrait en Amérique.

    Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux
    arrivants n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup
    comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les
    fumées. C'était peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulut
    admettre personne à cette opération. De là maugréement,
    mécontentement, murmures; on blâma le président; on le taxa
    d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu américain». Il y eut
    presque une émeute autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane,
    on le sait, resta inébranlable dans sa décision.

    Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne
    put être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer
    ses portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.
    Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé
    par son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité
    publique.

    C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
    dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le _ne
    plus ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne
    voulût se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de
    métal. Des appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux
    spectateurs de satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes,
    enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au
    fond de l'âme les mystères du canon colossal. Le prix de la descente
    fut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son élévation,
    pendant les deux mois qui précédèrent l'expérience, l'affluence les
    visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille
    dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].

    Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
    membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre
    assemblée. Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse
    d'honneur descendit le président Barbicane, J.-T. Maston, le major
    Elphiston, le général Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur
    Murchison et d'autres membres distingués du célèbre club. En tout,
    une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de
    métal. On y étouffait un peu! Mais quelle joie! quel ravissement!
    Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de pierre
    qui supportait la Columbiad éclairée _a giorno_ par un jet de lumière
    électrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du
    ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les
    meilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repas
    splendide servi à neuf cents pieds sous terre.

    Le festin fut très animé et même très bruyant; des toasts nombreux
    s'entrecroisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,
    on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à
    Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament»!
    Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube
    acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,
    rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de cœur et de cris aux dix
    convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

    J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
    s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En
    tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même
    le canon chargé amorcé, et faisant feu à l'instant, aurait dû
    l'envoyer par morceaux dans les espaces planétaires».

    XVII
    ——————–
    UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

    Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
    terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le
    jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui
    devaient paraître longs comme des années à l'impatience universelle!
    Jusqu'alors les moindres détails de l'opération avaient été chaque
    jour reproduits par les journaux, que l'on dévorait d'un œil avide et
    passionné; mais il était à craindre que désormais, ce «dividende
    d'intérêt» distribué au public ne fût fort diminué, et chacun
    s'effrayait de n'avoir plus à toucher sa part d'émotions quotidiennes.

    Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
    extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vint
    fanatiser à nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entier
    sous le coup d'une poignante surexcitation. Un jour, le 30 septembre,
    à trois heures quarante-sept minutes du soir, un télégramme, transmis
    par le câble immergé entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la côte
    américaine, arriva à l'adresse du président Barbicane.

    Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel
    que fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se
    troublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.

    Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives du
    Gun-Club:

    FRANCE, PARIS.
    _30 septembre, 4 h matin.

    Barbicane, Tampa, Floride,
    États-Unis.

    Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai
    dedans. Arriverai par steamer_ Atlanta.

    MICHEL ARDAN.

    XVIII
    ——————–
    LE PASSAGER DE L'«ATLANTA

    Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
    électriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppe
    cachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,
    américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence du
    télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant. Il se
    serait tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer son
    œuvre. Ce télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
    Français surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assez
    audacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et si
    cet homme existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans
    un cabanon et non dans un boulet?

    Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont
    peu discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait
    déjà les divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune
    raison de se taire. Il réunit donc ses collègues présents à
    Tampa-Town, et sans laisser voir sa pensée, sans discuter le plus ou
    moins de créance que méritait le télégramme, il en lut froidement le
    texte laconique.

    «Pas possible!–C'est invraisemblable!–Pure plaisanterie!–On s'est
    moqué de nous!–Ridicule!–Absurde!» Toute la série des expressions qui
    servent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, se
    déroula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités
    en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules
    ou éclatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston
    eut un mot superbe.

    «C'est une idée, cela! s'écria-t-il.

    –Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
    des idées comme celle-là, c'est à la condition de ne pas même songer à
    les mettre à exécution.

    –Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt
    à discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

    Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de
    Tampa. Les étrangers et les indigènes se regardaient,
    s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet Européen,–un mythe,
    un individu chimérique,–mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à
    l'existence de ce personnage légendaire. Quand Barbicane proposa
    d'envoyer un projectile à la Lune, chacun trouva l'entreprise
    naturelle, praticable, une pure affaire de balistique! Mais qu'un
    être raisonnable offrît de prendre passage dans le projectile, de
    tenter ce voyage invraisemblable, c'était une proposition fantaisiste,
    une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont les
    Français ont précisément la traduction exacte dans leur langage
    familier, un «humbug [Mystification.]»!

    Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
    affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère
    habituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers
    des prôneurs, des adeptes, des partisans.

    Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées
    nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela
    dérangeait le cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à
    cela!» Cet incident devint bientôt une obsession par son étrangeté
    même. On y pensait. Que de choses niées la veille dont le lendemain
    a fait des réalités! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un
    jour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer
    ainsi devait être fou, et décidément, puisque son projet ne pouvait
    être pris au sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu de
    troubler toute une population par ses billevesées ridicules.

    Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question!
    Ce nom, «Michel Ardan», n'était pas inconnu à l'Amérique! Il
    appartenait à un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses.
    Puis, ce télégramme lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique,
    cette désignation du navire sur lequel le Français disait avoir pris
    passage, la date assignée à sa prochaine arrivée, toutes ces
    circonstances donnaient à la proposition un certain caractère de
    vraisemblance. Il fallait en avoir le cœur net. Bientôt les
    individus isolés se formèrent en groupes, les groupes se condensèrent
    sous l'action de la curiosité comme des atomes en vertu de
    l'attraction moléculaire, et, finalement, il en résulta une foule
    compacte, qui se dirigea vers la demeure du président Barbicane.

    Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il
    avait laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester
    ni approbation ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre
    les événements; mais il comptait sans l'impatience publique, et vit
    d'un œil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses
    fenêtres. Bientôt des murmures, des vociférations, l'obligèrent à
    paraître. On voit qu'il avait tous les devoirs et, par conséquent,
    tous les ennuis de la célébrité.

    Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole,
    lui posa carrément la question suivante: «Le personnage désigné dans
    la dépêche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour
    l'Amérique, oui ou non?

    –Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

    –Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.

    –Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.

    –Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
    reprit l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsi
    que le demande le télégramme?

    –Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi
    s'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra
    bien compléter ses renseignements.

    –Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.

    Barbicane descendit, et, précédant l'immense rassemblement, il se
    dirigea vers les bureaux de l'administration.

    Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des
    courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux
    questions suivantes:

    «Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_?–Quand a-t-il quitté
    l'Europe?–Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?

    Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une
    précision qui ne laissait plus place au moindre doute.

    «Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2
    octobre,–faisant voile pour Tampa-Town,–ayant à son bord un Français,
    porté au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.

    A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président
    brillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et
    on l'entendit murmurer:

    «C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dans
    quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!…
    Jamais je ne consentirai…

    Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill and Co.,
    en la priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.

    Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;
    comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ce
    que dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la
    nouvelle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du
    vieux continent; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun
    vécut, comptant les heures, comptant les minutes, comptant les
    secondes; donner une idée, même affaiblie, de cette obsession
    fatigante de tous les cerveaux maîtrisés par une pensée unique;
    montrer les occupations cédant à une seule préoccupation, les travaux
    arrêtés, le commerce suspendu, les navires prêts à partir restant
    affourchés dans le port pour ne pas manquer l'arrivée de l'_Atlanta_,
    les convois arrivant pleins et retournant vides, la baie
    d'Espiritu-Santo incessamment sillonnée par les steamers, les
    packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de toutes
    dimensions; dénombrer ces milliers de curieux qui quadruplèrent en
    quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
    tentes comme une armée en campagne, c'est une tâche au-dessus des
    forces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans témérité.

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    MARCEL PROUST

    À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU

    TOME I

    Du Côté de Chez Swann

    À Monsieur Gaston Calmette

    _Comme un témoignage de profonde
    et affectueuse reconnaissance_,

    Marcel Proust.

    PREMIÈRE PARTIE
    COMBRAY

    I.

    Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
    bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
    temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
    qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
    le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
    lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
    ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
    peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
    l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
    Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
    mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
    écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
    bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
    inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
    existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
    libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
    j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
    reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
    qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
    comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
    pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
    éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
    distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
    voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
    suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
    lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
    adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
    de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

    J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
    qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
    frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
    l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
    coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
    apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
    matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
    on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
    courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
    rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
    porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
    domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
    remède.

    Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
    d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
    boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
    l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
    sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
    n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
    vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
    jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
    enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
    qu’avait dissipée le jour,–date pour moi d’une ère nouvelle,–où on les
    avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
    retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
    échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
    j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
    dans le monde des rêves.

    Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
    pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
    plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
    elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
    chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
    m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
    quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
    encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
    Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
    que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
    but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
    yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
    réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
    j’avais oublié la fille de mon rêve.

    Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
    l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
    s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
    le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
    se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
    sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
    de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
    arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
    réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
    se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
    et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
    le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
    magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
    l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
    quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
    dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
    esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
    et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
    me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
    j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
    l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
    dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir–non encore du
    lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
    où j’aurais pu être–venait à moi comme un secours d’en haut pour me
    tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
    seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
    entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
    recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

    Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
    par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
    l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
    quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
    y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
    l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
    engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
    repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
    mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
    où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
    de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
    où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
    changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
    tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
    hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
    rapprochant les circonstances, lui,–mon corps,–se rappelait pour
    chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
    fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
    endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
    à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
    mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
    j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
    bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
    des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
    fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
    rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
    d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
    de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
    grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
    actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
    tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.

    Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
    dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
    Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
    doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
    tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
    avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
    Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
    rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
    un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
    Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
    la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
    soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
    pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
    par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

    Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
    quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
    trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
    suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
    cheval courir, les positions successives que nous montre le
    kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
    chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
    rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
    chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
    nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
    l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
    et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
    la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
    temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
    (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
    la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
    dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
    traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
    alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
    ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
    nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
    voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
    refroidies;–chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
    le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
    du lit son échelle enchantée, où on
    dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
    pointe d’un rayon–; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
    premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
    colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
    tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
    contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
    pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
    d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
    par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
    violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
    tout haut comme si je n’eusse pas été là;–où une étrange et
    impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
    angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
    champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;–où ma
    pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
    hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
    remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
    de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
    levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
    ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
    pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
    sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
    la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
    bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
    des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
    est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
    moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

    Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
    dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
    de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
    mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
    bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
    j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
    l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
    distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
    donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
    tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
    rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
    Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
    les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
    d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.

    A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
    le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
    de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
    point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
    pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
    de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
    dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
    et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
    des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
    multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
    vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
    que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
    j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
    elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
    plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
    «chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
    chemin de fer.

    Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
    sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
    la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
    de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
    ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
    ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
    lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
    lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
    et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
    connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
    mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
    s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
    haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
    parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
    pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
    s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
    chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
    Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
    bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
    lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
    s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
    rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
    intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
    et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
    aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
    trouble de cette transvertébration.

    Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
    semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
    des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
    me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
    une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
    faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
    de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
    tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
    de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
    ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
    maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
    maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
    j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
    suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
    mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
    soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
    Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
    Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
    scrupules.

    Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
    restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
    petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
    monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
    enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
    père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
    ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
    le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
    petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
    père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
    la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
    ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
    trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
    supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
    la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
    précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
    voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
    mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
    salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
    parcourait les allées détrempées,–trop symétriquement alignées à son
    gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
    auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
    s’arrangerait,–de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
    mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
    puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
    des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
    prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
    une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
    et un problème.

    Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
    une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
    moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
    comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
    étaient servies sur la table à jeu,–si ma grand’tante lui criait:
    «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
    taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
    esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
    tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
    ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
    grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
    cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
    repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
    humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
    de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
    conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
    qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
    d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
    yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
    passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
    grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
    faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
    grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
    desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
    prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
    persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
    causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
    grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
    ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
    que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
    devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
    voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
    salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
    et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
    pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
    fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
    vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
    donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
    sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
    à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
    inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
    Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
    écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
    délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
    préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
    incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
    repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
    brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
    les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
    demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
    triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
    involontaire.

    Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
    viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
    durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
    l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
    bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
    pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
    moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
    m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
    que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
    possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
    pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
    ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
    «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
    son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
    à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
    paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
    voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
    me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
    pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
    le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
    penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
    hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
    présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
    maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
    encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
    cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
    bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
    étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
    nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
    qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
    voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
    l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
    marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
    jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
    étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
    glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
    sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
    clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
    «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
    pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
    prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
    disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
    pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
    train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
    en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
    faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
    subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
    aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
    bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
    trop aplatis.

    Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
    nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
    nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
    «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
    la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
    sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
    la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
    jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
    l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
    beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
    n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
    visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
    était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
    de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
    rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
    cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
    raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
    qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
    veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
    longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
    possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
    n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
    en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
    où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
    grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
    bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
    ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
    m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
    Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
    même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
    revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
    avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
    il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
    question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
    front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
    pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
    années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
    je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
    beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
    père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
    qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
    m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
    que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
    jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
    fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
    comment? c’était un cœur d’or!»

    Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
    Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
    grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
    la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
    d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
    hébergeaient,–avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
    chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,–un des membres les plus
    élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
    Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
    Saint-Germain.

    L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
    Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
    son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
    de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
    composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
    placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
    des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
    pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
    M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
    faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
    une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
    savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
    donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
    situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
    relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
    famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
    bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
    orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
    parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
    qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
    rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
    coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
    d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
    été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
    toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
    demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
    collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
    situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
    d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
    votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
    par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
    en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
    vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
    sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
    quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
    recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
    parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
    à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
    presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
    sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
    renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
    nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
    de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
    avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
    cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
    qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
    donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
    peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
    était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
    soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
    qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
    avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
    laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
    Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
    les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
    apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
    du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
    de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
    vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
    par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

    Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
    fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
    «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
    de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
    quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
    sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
    coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
    dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
    contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
    l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
    liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
    causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
    empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
    reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
    chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
    assiettes à petits fours de Combray–d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
    lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
    de trésors insoupçonnés.

    Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
    d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
    cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,–«Oui, chez une princesse
    du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
    lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.

    Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
    croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
    tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
    panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
    ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
    chefs-d’œuvre.

    On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
    d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
    grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
    suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
    la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
    Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
    moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
    Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
    lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
    de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
    recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
    collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
    doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
    bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
    le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
    hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
    qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
    qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
    qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
    insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
    matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
    n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
    d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
    pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
    personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
    Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
    toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
    nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
    part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
    suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
    bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
    qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
    visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
    retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
    s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
    entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
    cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
    voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
    busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
    entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
    spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
    résidu,–mi-mémoire, mi-oubli,–des heures oisives passées ensemble
    après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
    jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
    corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
    quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
    devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
    une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
    dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
    passe à ce premier Swann,–à ce premier Swann dans lequel je retrouve
    les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
    moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
    comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
    portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité–à
    ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
    marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.

    Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
    une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
    de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
    relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
    Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
    dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
    ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
    visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
    Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
    et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
    était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
    déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
    parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
    giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
    vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
    indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
    giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
    dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
    rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»

    Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
    celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
    Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
    grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
    de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
    manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
    à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
    personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
    opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
    confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
    une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
    continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
    d’après laquelle ils crurent pouvoir juger–supposant que c’était là
    qu’il l’avait prise–le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
    habituellement.

    Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
    un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
    X…, dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
    en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
    tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
    dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
    le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
    des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
    interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
    qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
    né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
    déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
    toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
    honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
    familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
    d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
    par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
    d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
    d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
    bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
    Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
    nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
    vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
    déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
    trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
    d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
    de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
    historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
    directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
    leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
    semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,–ayant
    fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
    conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
    que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
    leur étaient chers,–mettait alors au repos ses organes récepteurs et
    leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
    grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
    fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
    les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
    distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
    lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
    voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
    souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
    par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
    fou.

    Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
    venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
    d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
    tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
    la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
    a «les honneurs» du Figaro?»–«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
    beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
    qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
    qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
    n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
    raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
    ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
    force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
    grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
    Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
    aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
    persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
    plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
    feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
    désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
    journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
    ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
    celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
    dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
    qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
    s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
    mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
    fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
    faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
    comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
    fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»

    Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
    d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
    des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
    dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
    jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
    dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
    jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
    baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
    lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
    manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
    déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
    s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
    besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
    prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
    le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
    faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
    à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
    l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
    souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
    quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
    que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
    interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
    le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
    délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
    deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
    Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
    parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
    qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
    d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
    faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
    peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
    quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
    laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
    avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
    «Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
    fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
    papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
    dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
    s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
    délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
    force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
    quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
    qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
    sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
    de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
    passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
    tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
    je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
    d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
    l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
    préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
    mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
    pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
    élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
    distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
    pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
    sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
    efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
    d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
    émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
    peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
    orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
    question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
    était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
    j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
    donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
    ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
    un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
    perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
    savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
    le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
    tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
    je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
    Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
    voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
    en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
    même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
    remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
    avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
    souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
    l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
    parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
    réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
    sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
    «Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
    la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
    possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
    ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
    fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
    faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
    vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
    grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
    a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
    choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
    Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
    sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
    guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
    ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
    que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
    de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
    fort agréable…», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
    avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
    parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
    Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
    aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
    choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
    notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
    nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
    on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
    sais pas, les… Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
    d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
    volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
    ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
    qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
    de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
    costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
    regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
    sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
    ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
    se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
    Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
    c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
    bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
    «Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
    chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
    aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
    mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
    ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
    Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
    s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
    qui le nom de Saint-Simon,–un littérateur,–avait empêché l’anesthésie
    complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
    admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
    vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
    Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
    l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
    enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
    à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
    vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
    l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
    raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
    basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
    soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
    vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»

    Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
    table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
    dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
    pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
    été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
    pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
    l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
    tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
    place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
    pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
    minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
    comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
    prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
    tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
    modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
    la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
    devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
    père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
    que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
    voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
    «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
    comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
    me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
    l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
    contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
    lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
    escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
    une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
    sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
    rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
    sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
    sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
    perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
    cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
    que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
    nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
    rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
    l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
    monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
    rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
    l’inhalation,–beaucoup plus toxique que la pénétration morale,–de
    l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
    chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
    creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
    suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
    fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
    l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
    révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
    en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
    dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
    ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
    Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
    une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
    aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
    lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
    l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
    impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
    insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
    antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
    enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
    bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
    animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
    l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
    commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
    complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
    l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
    n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
    avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
    comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
    qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
    produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
    représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
    Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
    probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
    présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
    simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
    parents,–comme pour les morts, les prêtres et les rois,–mais encore
    pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
    peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
    bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
    parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
    au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
    cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
    mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
    écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
    recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
    un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
    très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
    ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
    plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
    signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
    cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
    l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
    sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
    elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
    signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
    pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
    encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
    remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
    on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
    à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
    tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
    mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
    ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
    entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
    de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
    où, il y avait un instant encore, la glace elle-même–le «granité»–et
    les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
    mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
    s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
    enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
    l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
    n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
    délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
    sans doute venir!

    L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
    bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
    contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
    le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
    lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
    a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
    pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
    connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
    lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
    elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
    dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
    affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
    lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
    pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
    apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
    remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
    donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
    arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
    redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
    errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
    avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
    ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
    chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
    n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
    de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons–comme en ce
    moment j’aimais Françoise–, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
    mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
    fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
    des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
    nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
    jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
    des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
    doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
    suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
    par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
    dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
    autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
    maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
    possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
    on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
    moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
    de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
    nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
    sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
    causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
    l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
    une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
    par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

    Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
    à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
    de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
    ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
    des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
    rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
    dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
    C’est bien, je vais attendre encore.» Et–de même qu’elle assure
    invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
    concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
    les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
    et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
    faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,–ayant décliné
    l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
    moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
    les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
    prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
    sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
    fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
    je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
    les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
    douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
    calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
    anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
    puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
    prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
    maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
    certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
    remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
    me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
    la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
    m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
    qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
    aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
    lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
    elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
    fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
    qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
    marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
    jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
    bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
    circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
    bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
    l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
    qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
    pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
    l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
    croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
    les vieux abonnés,–les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
    avait donné ses places,–tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
    les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
    tourné la rue de Trévise.

    Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
    pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
    les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
    le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
    des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
    l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
    enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
    que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
    d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
    que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
    nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
    cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
    succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
    reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
    du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
    commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
    j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
    j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
    se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
    bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
    on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
    dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
    mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
    dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
    réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.

    J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
    le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
    la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
    bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
    pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
    la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
    pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
    d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
    toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
    tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
    mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
    anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
    ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
    soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
    que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
    ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
    sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
    monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
    remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
    temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
    son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
    Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
    naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
    lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
    empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
    sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
    ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
    tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
    remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
    délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
    cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
    bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
    aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
    mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
    c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
    «Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
    Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
    prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
    instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
    nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
    sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
    me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
    puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
    dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
    ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
    Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
    bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
    peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
    d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
    projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
    m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
    comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
    de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
    moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
    jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
    pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
    terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
    allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
    parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
    on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
    qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
    se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
    père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
    déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
    voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
    père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
    «Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
    de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
    approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
    éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
    allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
    tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
    mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»

    Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
    permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
    octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
    des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
    Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
    supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
    consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
    il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
    disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
    parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
    il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
    instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
    en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
    donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
    dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
    «Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
    dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
    enfant…» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
    les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
    désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
    l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
    dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
    couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
    pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»

    On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
    appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
    était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
    cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
    depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
    gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
    Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
    de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
    bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
    ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
    se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
    nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
    me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
    que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
    possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
    peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
    l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
    et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
    réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
    tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
    comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
    ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
    remettent à sonner dans le silence du soir.

    Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
    commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
    la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
    d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
    manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
    gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
    caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
    plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
    même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
    coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
    car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
    n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
    j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
    savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
    m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
    afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
    mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
    sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
    comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
    consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
    gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
    le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
    quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
    me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
    «Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
    «Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
    vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
    fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
    mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
    officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
    j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
    l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
    pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
    choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
    dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
    devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
    fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
    d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
    pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
    concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
    abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
    que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
    me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
    elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
    chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
    et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
    date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
    pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
    réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
    ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
    le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
    plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
    ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
    doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
    il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
    triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
    enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
    tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
    premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
    vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
    avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
    une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
    me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
    rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
    Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
    pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
    Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
    je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
    fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
    J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
    livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
    enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
    aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
    couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
    la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
    Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
    les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
    jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
    pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
    eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
    moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
    Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
    qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
    Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
    pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
    souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
    fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
    champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
    pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»

    En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
    tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
    belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
    dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
    avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
    donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
    «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
    d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
    des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
    eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
    ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
    et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
    trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
    dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
    essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
    commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
    grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
    «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
    Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
    renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
    représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
    de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
    Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
    Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
    chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
    reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
    Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
    reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
    gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
    ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
    représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
    voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
    dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
    manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
    très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
    Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
    beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
    photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
    ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
    des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
    époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
    servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
    destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
    de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
    fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
    Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
    d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
    les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
    dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
    les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
    étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
    désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
    campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
    comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
    pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
    sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
    d’impossibles voyages dans le temps.

    Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
    qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
    pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
    n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
    George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
    imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
    délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
    ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
    l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
    reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples–à
    moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
    beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
    raison d’exister qu’en soi,–une émanation troublante de l’essence
    particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
    ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
    intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
    parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
    rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
    aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
    quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
    les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
    produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
    qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
    naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
    figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
    si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
    je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
    mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
    elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
    le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
    douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
    œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
    admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
    écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
    qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
    tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
    vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
    fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
    George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
    morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
    supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
    bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
    les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
    affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
    fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
    qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
    et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
    sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
    l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
    n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
    dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
    douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
    tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
    commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
    pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
    dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
    sorte de vie sentimentale et continue.

    Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
    nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
    pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
    garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
    était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
    tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
    être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
    reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
    étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
    encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
    ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
    de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
    paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.

    …

    C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
    ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
    lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
    l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
    éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
    restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
    la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
    Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
    m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
    qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
    irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
    à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
    même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
    détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
    celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
    représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
    Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
    escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
    A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
    comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
    comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
    mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
    renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
    je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
    était en réalité mort pour moi.

    Mort à jamais? C’était possible.

    Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
    notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
    faveurs du premier.

    Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
    que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
    une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
    jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
    trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
    est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
    que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
    nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

    Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
    à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
    est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
    matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
    nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
    rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

    Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
    pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
    quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
    que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
    habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
    me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
    appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
    valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
    machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
    triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
    j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
    même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
    tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
    plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
    Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
    ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
    qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
    cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
    sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
    puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
    gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
    même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
    Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
    première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
    est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
    est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
    Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
    indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
    je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
    redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
    un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
    esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
    incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
    lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
    il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
    pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
    encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
    lumière.

    Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
    n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
    sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
    essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
    moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
    état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
    plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
    que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
    tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
    attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
    esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
    cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
    refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
    le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
    de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
    qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
    désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
    monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
    distances traversées.

    Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
    souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
    moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
    perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
    couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
    comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
    contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
    m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
    passé il s’agit.

    Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
    l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
    si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
    sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
    peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
    faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
    nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
    conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
    mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
    remâcher sans peine.

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
    morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
    jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
    lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
    l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
    petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
    peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
    sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
    Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
    ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
    survivait, tout s’était désagrégé; les formes,–et celle aussi du petit
    coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
    sévère et dévot–s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
    force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
    Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
    êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
    vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
    et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
    à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
    fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
    souvenir.

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

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    ———————————————————————-

    AUTOUR DE LA LUNE
    Etext Production Notes

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    language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
    presceded by %

    D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

    Typographie utilisée dans le texte.
    ———————————–

    _xxx_ Texte imprimé en italiques.
    (xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
    selon le langage de composition TeX.
    –Tiret.

    Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
    ———————————————————

    lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

    ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
    du pouce, 2.1167 mm.

    londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
    Anglais.

    milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

    pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

    pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
    du pied.

    toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
    (environ 2 mètres).

    <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>

    AUTOUR DE LA LUNE

    par Jules Verne

    CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

    Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
    la seconde

    Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
    ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
    la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
    Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
    en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
    un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
    ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
    Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
    extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
    gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
    produisit près de trente millions de francs, il commença ses
    gigantesques travaux.

    Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
    destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
    entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
    zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
    treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
    quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
    l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
    quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

    Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
    Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
    plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
    composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
    qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
    le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
    pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
    Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
    coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
    cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
    litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
    l'astre des nuits.

    Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
    Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
    7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
    endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
    avec un plein succès.

    Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
    l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

    Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
    qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
    Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
    intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
    fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
    triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
    capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
    s'embarquer avec lui dans le projectile.

    La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
    devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
    ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
    contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
    quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
    fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
    voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
    plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
    qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
    l'espace. Tout était prêt.

    Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
    extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
    fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
    vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
    à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
    Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
    _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
    Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
    avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
    serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
    journaux mal informés.

    Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
    eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
    accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
    l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
    aux yeux de ses contemplateurs.

    Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
    partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
    Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
    station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
    Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
    observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

    L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
    pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
    l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
    car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
    plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
    pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

    Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
    l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
    éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

    Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
    Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
    l'Observatoire de Cambridge.

    Or, qu'annonçait ce télégramme?

    Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
    soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
    aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
    une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
    passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
    son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
    et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
    des nuits, il en était devenu le satellite.

    Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
    pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
    l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
    déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
    le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
    mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
    cents lieues.

    Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
    de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
    leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
    graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
    Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
    supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
    reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
    nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
    du temps, passionnèrent le public.

    Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
    observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
    découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
    prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
    comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
    justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
    c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
    à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
    mot de cette entreprise.

    En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
    que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
    concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
    la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
    J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
    Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
    projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
    contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

    Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
    réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
    existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
    lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

    Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
    terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
    boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
    comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
    d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
    péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
    les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
    l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

    En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
    temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
    marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

    I

    De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir

    Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
    leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
    chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
    lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
    voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
    une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

    Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
    d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
    gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
    échafaudages.

    Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
    s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
    intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
    solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
    hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
    métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

    «Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
    chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
    ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
    nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
    voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
    les taupes!»

    Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
    qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
    au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
    pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
    pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

    Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
    chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
    circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

    Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
    solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
    devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
    précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
    bonne fin une si téméraire tentative.

    Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
    installation.

    «C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
    droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
    ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
    que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
    ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
    et ne marche pas!»

    Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
    leurs derniers préparatifs.

    Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
    lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
    boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.

    «Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
    quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
    qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
    nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
    minutes à rester sur la terre.

    –Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
    Nicholl.

    –Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
    vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
    plus graves questions de morale ou de politique, et même les
    résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
    vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
    ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
    l'indigeste foule des imbéciles…

    –Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.

    –J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

    –Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

    –Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
    vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…

    –Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
    temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
    Maintenant occupons-nous du départ.

    –Ne sommes-nous pas prêts?

    –Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
    atténuer autant que possible le premier choc!

    –N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
    brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

    –Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
    suis pas bien sûr!

    –Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
    pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
    faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!

    –Et le moyen? répliqua Barbicane.

    –En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
    train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
    minutes…

    –Vingt», fit Nicholl.

    Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
    ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

    «Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
    comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
    du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
    autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
    violemment à la tête.

    –Juste, fit Nicholl.

    –Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
    mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
    Great-Circus!

    –Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
    résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
    boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
    à peu près la même chose.

    –Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
    Michel Ardan.

    –Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.

    –Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

    –Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
    chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»

    Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
    dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
    l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
    cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
    demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
    auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
    pulsation!

    Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
    placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
    centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
    s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

    Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
    étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
    parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
    avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

    «Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
    allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
    de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
    nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
    «moon-dogs» qui fera fureur!

    –S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

    –Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
    vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
    poules!

    –Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

    –Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
    Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
    puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
    l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
    chargée sans accident, soit six mille dollars.

    –Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
    secondes.

    –C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
    encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
    que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
    s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

    –J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
    habit, je ne demande qu'à payer.

    –Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
    jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
    avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

    –Et pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
    éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
    rembourser tes dollars.

    –Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
    Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

    –Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
    vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

    –Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

    –Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.

    –Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
    enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
    sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
    qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
    Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
    doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
    lancer dans les espaces interplanétaires!…

    –Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
    Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
    suprême. Une poignée de main, mes amis.

    –Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

    Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

    «Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

    Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
    centre du disque.

    «Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

    Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
    coucha près de ses compagnons.

    Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
    chronomètre frappant la seconde.

    Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
    poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
    déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.

    II

    La première demi-heure

    Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
    secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
    obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
    ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
    brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
    initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
    York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
    mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
    voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
    –J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
    du projectile, qu'aurait-il vu?

    Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
    parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
    déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
    projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
    poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
    d'aluminium.

    A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
    lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
    semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
    intactes.

    Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
    cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
    mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
    Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
    cadavres dans l'espace?…

    Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
    mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
    se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
    un a «hem» sonore, puis il dit;

    «Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»

    Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
    Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
    comme un homme ivre.

    «Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
    Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

    Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
    tempes, il cria d'une voix ferme:

    «Nicholl! Barbicane!»

    Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
    indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
    son appel. Même silence.

    «Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
    sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
    rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
    deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
    Mais, avant tout éclairons la situation».

    Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
    reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
    en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
    et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
    bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
    ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
    cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
    enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
    l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
    que la secousse avait commencé peut-être.

    Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
    compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
    masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

    Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
    frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
    ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
    sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

    «Et Barbicane? demanda-t-il.

    –Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
    commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
    maintenant à Barbicane.»

    Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
    déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
    ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
    constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
    à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

    Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
    s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

    «Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
    poitrine du blessé.

    –Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
    habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
    avec vigueur.»

    Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
    Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
    redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

    «Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

    Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
    inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
    les voyageurs, non pour le wagon.

    «Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

    –Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
    demanda Nicholl.

    –Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

    –Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

    Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
    immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

    Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
    du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
    l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
    le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
    peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
    même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
    presqu'île floridienne rendait possible.

    Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
    au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
    morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
    l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
    suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
    une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
    projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
    thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
    L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

    «Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
    chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
    produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
    bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
    avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

    –Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
    à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

    –Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
    cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
    environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
    frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
    lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

    –Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
    estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

    –Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
    diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
    telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
    mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
    mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
    déjà franchi cet intervalle, et…

    –Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
    quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
    dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
    six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.

    –Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
    Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
    et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
    hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

    –Laquelle? demanda vivement Barbicane.

    –L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
    été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

    –Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
    de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
    été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
    rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
    encore du contrecoup qui l'a frappée?

    –D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

    –Fais, mon capitaine.

    –As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

    –Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
    détonation.

    –Et vous, Barbicane?

    –Ni moi non plus.

    –Eh bien? fit Nicholl.

    –Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation?»

    Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
    présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
    cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

    «Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
    panneaux.»

    Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
    écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
    hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
    boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
    caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
    plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
    verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
    s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
    un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
    du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
    opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
    la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
    boulet.

    Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
    vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
    obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
    président Barbicane de s'écrier:

    «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
    sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
    dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
    impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

    «Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
    Nicholl.

    En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
    quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
    lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
    surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
    dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
    l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
    aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
    vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
    avaient quitté la Terre.

    «J'ai perdu, dit Nicholl.

    –Et je t'en félicite! répondit Ardan.

    –Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
    liasse de dollars papier.

    –Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.

    –Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
    régulier.»

    Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
    président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
    libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
    le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
    portefeuille.

    Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
    deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
    coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

    Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
    vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
    en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
    pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
    l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
    provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

    «Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
    notre rendez-vous?

    –Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
    poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
    hublot latéral.»

    Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
    dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
    d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
    dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
    Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
    réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
    prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
    orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
    translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
    lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
    abandonnés dans l'espace.

    «Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»

    Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
    surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
    eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
    route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
    soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
    attractive de cet astéroïde.

    Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
    trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
    l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
    travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
    s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
    le projectile se précipitât au-devant de lui.

    «Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
    rencontrer!»

    Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
    épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
    secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
    du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
    que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
    l'obscurité absolue de l'espace.

    «Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
    satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
    pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
    qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

    –Je le sais, répondit Barbicane.

    –Parbleu! tu sais tout.

    –C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
    l'attraction a retenu à l'état de satellite.

    –Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
    comme Neptune?

    –Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
    posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
    est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
    C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
    français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
    et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
    accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
    minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

    –Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
    ce satellite?

    –Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
    rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
    pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
    projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

    –Comment? dit Ardan.

    –Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
    rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
    kilomètres de la surface du globe terrestre.

    –Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
    les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

    –Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
    est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
    depuis treize minutes.

    –Treize minutes seulement? dit Barbicane

    –Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
    kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
    l'heure!

    –Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
    président, mais reste toujours cette insoluble
    question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation de la Columbiad?»

    Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
    réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
    latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
    emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
    homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
    d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

    Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
    rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
    terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
    du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
    doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
    l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
    Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
    ne pouvait soupçonner.

    On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
    des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
    son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
    point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
    heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
    s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
    considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
    travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
    disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
    fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
    souvenir.

    Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
    le globe disparu.

    «Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
    Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
    appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
    complètement à mes yeux!»

    Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
    déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
    d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
    avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
    placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
    échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
    centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
    épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
    fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
    des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
    rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
    et l'extérieur.

    Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
    comme opaque.

    «Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

    –La Terre, dit Barbicane, la voilà.

    –Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

    –Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
    au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
    nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
    tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
    jours dans une ombre impénétrable.

    –Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
    cette mince tranche de sa planète natale.

    L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
    Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
    Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
    le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
    la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
    croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
    considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
    Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
    annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
    parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
    disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
    concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

    Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
    produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
    saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
    apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
    appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
    intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
    produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
    réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
    aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
    lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
    lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
    là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
    partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
    celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
    proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
    aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
    allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

    Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
    de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
    leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
    l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
    leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
    était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
    l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
    jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
    les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
    saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
    ses enfants.

    En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
    l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
    planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
    soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
    croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
    affections!

    Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
    regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
    uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
    leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
    doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
    la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

    «Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

    Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
    ensevelis dans un profond sommeil.

    Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
    Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
    voix formidable:

    «J'ai trouvé! s'écria-t-il!

    –Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

    –La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
    Columbiad!

    –Et c'est?… fit Nicholl.

    –Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»

    III

    Où l'on s'installe

    Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
    les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
    auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
    paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
    campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
    globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
    mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
    fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
    vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
    absolu.

    Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
    indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
    sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

    Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

    «Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
    aussitôt.

    –Ils ont faim, dit Nicholl.

    –Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!

    –Où sont-ils?» demanda Barbicane.

    On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
    Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
    jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

    C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
    sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
    l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

    «Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
    marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
    donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
    saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
    comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
    baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
    et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
    interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
    justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
    «Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
    Viens, Diane! viens ici!»

    Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
    gémissements plaintifs.

    «Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

    –Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
    part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»

    Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
    constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
    appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

    Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
    longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
    du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
    violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
    piteux état.

    «Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

    On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
    fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
    tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
    là, il laissa échapper un soupir.

    «Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
    existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
    Satellite!»

    Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
    avidement.

    Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
    la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
    terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
    restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
    rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

    «Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
    soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
    notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

    –Pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
    nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
    solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
    certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
    lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
    la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
    l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
    d'arrivée que le point de départ.

    –Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
    d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
    pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
    fourmillent nos semblables!

    –Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
    pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
    nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
    Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
    en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
    populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
    simples Sélénites!

    –Dans quatre-vingt-huit heures environ,
    répliqua le capitaine.

    –Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.

    –Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

    –Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
    l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
    illico.»

    En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
    manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
    faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
    en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
    Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
    apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
    de ce premier festin.

    Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
    liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
    préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
    bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
    comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
    s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
    d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

    Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
    Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
    tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
    déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
    dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
    des voyageurs.

    Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
    Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
    provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
    satellite.

    Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
    distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
    la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
    par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
    directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
    fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

    «Le Soleil! s'écria Michel Ardan.

    –Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.

    –Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
    l'espace s'étend au-delà de la Lune?

    –Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
    atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
    cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
    Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
    avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
    partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
    accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

    –Pourquoi?

    –Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
    baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
    chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

    En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
    température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
    comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
    le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

    «Il fait bon ici, dit Nicholl.

    –Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
    végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
    les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
    que les parois du boulet n'entrent en fusion!

    –Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
    supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
    sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
    fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
    feu.

    –Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

    –Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
    été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

    –Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

    –Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
    Ardan en serrant la main de son compagnon.

    Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
    comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
    aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
    carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
    aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
    de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
    trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
    engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
    poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
    à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
    frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
    l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
    lumière.

    On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
    vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
    dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
    abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
    entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
    projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
    Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
    gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
    rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
    conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
    vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
    manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
    année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
    explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

    Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
    toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
    de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
    Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
    devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
    productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
    demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
    automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
    se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
    qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
    potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
    quotidienne des hôtes du projectile.

    Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
    encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
    depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
    de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
    éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
    l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
    carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
    fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
    raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
    souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
    capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
    disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
    potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
    matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
    purifia ainsi l'air intérieur.

    L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
    les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
    verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
    qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
    ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
    projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
    renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
    millimètres. C'était «du beau temps».

    Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
    intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
    affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
    distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
    pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
    boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
    peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
    intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
    comme elle à l'influence magnétique.

    Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
    sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
    instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
    angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
    apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
    avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
    initiale.

    Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
    Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
    variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
    terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
    du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
    que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
    savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
    temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
    ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
    arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
    mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
    refrain de France qui égayait la situation.

    Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
    n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
    chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
    celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
    point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
    Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
    l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
    deux astres.

    L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
    revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
    vitre inférieure.

    Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
    d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
    un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
    embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
    noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
    et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
    forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
    demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
    massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
    nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
    cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
    une étoile de quatrième grandeur!

    Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
    si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
    réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
    dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
    l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
    qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
    tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
    commercial.

    Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
    trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
    pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
    répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
    Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
    faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
    détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
    hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
    il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
    prié de croire qu'elle était dignement représentée.

    La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
    douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
    copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
    confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
    d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
    que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
    franchissait les routes du ciel.

    IV

    Un peu d'algèbre

    La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
    impropre.

    La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
    Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
    nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
    mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
    le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

    Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
    excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
    Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
    déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
    sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
    masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
    s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
    quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
    conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
    est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
    qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
    s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
    indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

    Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
    immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
    L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
    l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
    auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

    Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
    bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
    l'intérieur du wagon.

    Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
    projectile, et fermant une caisse entrouverte:

    «Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
    manquer ma combinaison!»

    Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

    «Un coq? avait dit Nicholl.

    –Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
    vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

    Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
    plus orgueilleux des gallinacés.

    Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

    «Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
    soupçonneux.

    –Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
    gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

    Puis, détournant la conversation:

    «Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

    –Non, répondit le président.

    –A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
    admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
    de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
    quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
    Columbiad pour atteindre la Lune.

    –Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
    les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
    de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
    tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

    –Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
    calculer la vitesse initiale?

    –Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

    –Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

    –Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
    l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

    –Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
    la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
    problème-là!

    –Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
    Barbicane.

    –Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
    avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

    –Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
    marteau ou labourer sans charrue?

    –Difficilement.

    –Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
    un bon outil pour qui sait l'employer.

    –Sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

    –Si cela t'intéresse.

    –Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
    wagon?

    –Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
    problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
    du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
    je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
    projectile, et cela par une simple formule.

    –Voyons la formule.

    –Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
    réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
    de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
    considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

    –Et pourquoi?

    –Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
    appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
    pas encore assez avancé pour le résoudre.

    –Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
    donc pas dit leur dernier mot?

    –Certainement non, répondit Barbicane.

    –Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
    calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

    –C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
    sérieusement Barbicane.

    –Bien obligé.

    –Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
    finies dont on connaît la différentielle.

    –Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
    plus satisfait.

    –Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
    crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
    demandée.»

    Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
    observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

    Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
    montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
    milieu desquels se détachait cette formule générale:

    % 1 2 2 r m' r r
    % – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
    % 2 0 x m d-x d-r

    ( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
    grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
    frac{r}{d-r}right)right} )

    «Et cela signifie?…, demanda Michel

    –Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
    zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
    prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
    moins _r_…

    –_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
    Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

    –Rien n'est plus clair.

    –Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
    demande pas davantage.

    –Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
    et tu en auras jusqu'au menton!

    –J'aime mieux qu'on me pende!

    –En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
    ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
    l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
    le résultat cherché.

    –Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
    de la vie de Nicholl pour comprendre!

    –Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
    carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
    vive.

    –Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

    –Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
    paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
    le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

    –Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
    hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
    pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
    projectile?

    –Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
    pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
    de son parcours.

    –Ta parole?

    –Ma parole.

    –Alors, tu es aussi malin que notre président?

    –Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
    d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
    problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
    n'exige que la connaissance des quatre règles.

    –C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
    faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
    casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
    variés.»

    Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
    certainement trouvé cette formule.

    «Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
    trouve merveilleusement établie.

    –Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
    voir que toutes ces lettres ont une signification.

    –J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

    –_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
    centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
    calculer les attractions.

    –Cela je le comprends.

    –_r_ est le rayon de la Terre.

    –_r_, rayon. Admis.

    –_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
    effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
    puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

    –C'est entendu.

    –_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
    par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?

    –De l'eau de roche! répondit Michel.

    –Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
    projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
    projectile à cette distance.

    –Bon.

    –Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
    vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

    –En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
    vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
    exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

    –Comprends plus! fit Michel.

    –C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

    –Pas si simple que moi, répliqua Michel.

    –Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
    de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
    initiale.

    –Tant que cela?

    –Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
    atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
    plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

    –Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
    _v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
    des clous dans un sac!

    –Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
    t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
    expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

    –Achevez-moi! répondit Michel.

    –De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
    sont à calculer.

    –Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

    –Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
    sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
    millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
    distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
    cinquante-six rayons terrestres, soit…»

    Nicholl chiffra rapidement.

    «Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
    mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
    distance la plus rapprochée de la Terre.

    –Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
    rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
    quatre-vingt-unième.

    –Parfait, dit Michel.

    –_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
    D'où résulte que _gr_ égale…

    –Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
    répondit Nicholl.

    –Et maintenant? demanda Michel Ardan.

    –Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
    je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
    avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
    d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
    vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
    distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
    dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
    centres.

    –J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

    –J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
    _d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»

    Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    ( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
    left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )

    Nicholl lut d'un oeil avide.

    «C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.

    –Est-ce clair? demanda Barbicane.

    –C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.

    –Les braves gens! murmurait Michel.

    –As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

    –Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
    tête en éclate!

    –Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
    un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
    par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

    –Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
    sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

    Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
    chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
    s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
    blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
    comprimait à deux mains une migraine naissante.

    «Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

    –Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
    la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
    point d'égale attraction, a dû être de…

    –De?… fit Barbicane.

    –De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

    –Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

    –Onze mille cinquante et un mètres.

    –Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

    –Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.

    –Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
    d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…

    –De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.

    –Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
    suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
    vitesse!

    –Eh bien? demanda Nicholl.

    –Eh bien, elle sera insuffisante!

    –Bon.

    –Nous n'atteindrons pas le point neutre!

    –Sacrebleu!

    –Nous n'irons même pas à moitié chemin!

    –Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
    projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

    –Et nous retomberons sur la Terre!»

    V

    Les froids de l'espace

    Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
    pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
    Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
    qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
    vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
    mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
    nécessaire pour atteindre le point neutre.

    Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
    question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
    poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
    s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
    murmurait:

    «Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
    vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
    l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

    Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
    Barbicane.

    «Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
    depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
    parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

    Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
    capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
    angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
    fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
    projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
    gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
    comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
    terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
    anxieusement.

    «Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
    pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
    Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
    sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
    toujours!

    –C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
    vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
    fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
    alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
    deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
    Terre.

    –Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
    qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
    projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

    –Juste! fit Nicholl.

    –Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

    –Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
    sauvés, déjeunons.»

    En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
    très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
    de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
    trompé.

    Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
    déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
    encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
    l'algèbre».

    «Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
    n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
    nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
    libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
    celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
    il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
    projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

    –Il l'atteindra, dit Barbicane.

    –Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
    le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
    le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
    maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
    Nous allons nous ennuyer royalement!»

    Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

    «Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
    qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
    dominos! Il ne me manque qu'un billard!

    –Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

    –Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
    mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
    sélénites.

    –Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
    apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
    peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
    les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
    cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
    que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
    suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
    aurons tout à apprendre d'eux.

    –Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
    Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

    –Oui.

    –Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

    –J'en suis sûr.

    –Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

    –Je n'en doute pas.

    –Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

    –Je le jurerais.

    –Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?

    –J'en suis sûr.

    –Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
    forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
    la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
    jusqu'aux régions terrestres?

    –Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
    Barbicane.

    –En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
    pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
    moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
    permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
    qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
    au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
    projection dix fois moins forte.

    –Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

    –Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
    fait?

    –Quand?

    –Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
    Terre.

    –Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!

    –Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
    notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
    projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
    de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
    quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
    suffisamment formée.

    –Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
    m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
    sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
    vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

    En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
    un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

    «Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
    Satellite!»

    Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
    de grand appétit.

    «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
    projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
    de tous les animaux domestiques.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

    –Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

    –Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
    tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
    Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

    –Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
    rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
    monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
    les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
    frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

    –Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

    –Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

    Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
    saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
    s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

    «Bon! Satellite n'est plus malade.

    –Ah! fit Nicholl.

    –Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
    piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
    tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

    En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
    était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
    ses amis.

    «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
    avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

    –Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
    des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
    deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

    Le président réfléchit pendant quelques instants.
    et dit:

    «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
    précautions.

    –Pourquoi? demanda Michel.

    –Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
    première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
    ne faut perdre que le moins possible.

    –Mais puisque nous le refaisons, cet air!

    –En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
    Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
    fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
    amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
    nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
    que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
    azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

    –Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

    –D'accord, mais agissons rapidement.

    –Et la seconde raison? demanda Michel.

    –La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
    extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
    d'être gelés vivants.

    –Cependant, le Soleil…

    –Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
    n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
    d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
    qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
    pas directement. Cette température n'est donc autre que la
    température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
    que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

    –Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

    –Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
    ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

    –Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

    –Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
    d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
    supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
    l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
    une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
    action à sa surface.

    –Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
    conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
    redoutables que tu le supposes.

    –Et pourquoi?

    –Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
    globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
    de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
    Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
    Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
    produit aucun effet appréciable.

    –Eh bien? fit Michel.

    –Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
    périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
    supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
    Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
    vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
    amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
    froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
    probablement supportable.

    –Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
    planétaires? demanda Nicholl.

    –Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
    était excessivement basse. En calculant son décroissement
    thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
    au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
    savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
    de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
    ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

    –Peuh! fit Michel.

    –C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
    observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
    Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
    zéro.

    –Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
    s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
    trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
    estime la température de l'espace à cent soixante
    degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
    vérifierons.

    –Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
    frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
    température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
    Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
    éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
    expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

    –Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
    absolu?

    –C'est le vide absolument privé d'air.

    –Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

    –Si. Par l'éther, répondit Barbicane.

    –Ah! Et qu'est-ce que l'éther?

    –L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
    qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
    moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
    célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
    inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
    qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
    chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
    d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
    d'amplitude.

    –Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
    mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
    sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
    rien à l'esprit.

    –Il faut pourtant bien chiffrer…

    –Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
    objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
    le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
    Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
    Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
    mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
    je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
    Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
    de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
    d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
    pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
    un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
    grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»

    Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
    qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
    Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
    même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

    Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
    opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
    son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
    du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
    centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
    contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
    manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
    pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
    rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
    C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
    l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
    de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
    wagon.

    VI

    Demandes et réponses

    Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
    terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
    heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
    heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
    dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
    des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
    décroissance régulière de leur vitesse.

    Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
    apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
    solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
    à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
    serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
    plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
    avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
    constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
    lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
    grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
    étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
    Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
    des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
    faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
    dispositions topographiques ou géologiques.

    Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
    causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
    connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
    Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
    direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
    nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
    conjectures.

    Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
    projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
    d'être rapportée.

    Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
    animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
    auraient été les conséquences de cet arrêt.

    «Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
    pu être arrêté.

    –Supposons-le, répondit Michel.

    –Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
    que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
    vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
    arrêté.

    –Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

    –Lequel?

    –Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

    –Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
    nous avec.

    –Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

    –Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
    soit pas présenté «pour voir».

    –Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
    chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
    chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
    cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

    –Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

    –Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
    calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
    oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
    train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
    animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
    graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
    attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
    transformation. Comprends-tu?

    –Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
    exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
    grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
    simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

    Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
    Puis, reprenant sa théorie:

    «Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
    projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
    plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
    conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
    vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
    volatiliser instantanément.

    –Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
    subitement dans son mouvement de translation?

    –Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
    qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

    –Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
    bien les choses.

    –Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

    –D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
    une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
    charbon égaux en volume au globe terrestre.

    –Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
    et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
    doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

    –Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
    arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
    que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
    bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…

    –Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

    –On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
    de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
    de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

    –Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

    –Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
    charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
    kilomètres.

  • Ascension Du Désir Poésie

    Ascension Du Désir Poésie

    Aproximadamente 2.261 palavras.

    Huguette Bertrand

    ASCENSION DU DÉSIR

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Transe dans l'échappée des fièvres
    ivres des danses transportées par l'errance
    transe des gestes affamés
    au soir des partances
    dansent les fièvres
    autour du verbe
    dénudé

    25.02.00

    ___________________________

    Incandescence
    au milieu des fièvres
    à même le ventre chaud des hivers
    en proie au délire
    ce temps délié
    au coeur des voix uniques

    fièvres sauvages
    danse des sens
    au centre vibrent violents
    parmi les cris

    25.02.00

    ___________________________

    En ses aubes fugitives
    un désir longe la main caressante
    sur le corps offert
    jusqu'à l'étirement du geste
    frémissant en son souffle
    féroce en ses rêves
    vibrant en ses nuits
    jusqu'à l'apogée

    29.02.00

    ___________________________

    Sur le visage
    un baiser vierge
    s'offre au désir
    déployé sur le corps d'un sourire
    naissance du geste
    entre la caresse
    et le nu des mots
    apaisé

    débusquée
    l'âme grésille
    emportée dans un regard
    neuf

    20.03.00

    ___________________________

    Entre le sombre des crépuscules
    et le clair matin
    se dénudent les désirs subtils
    quand les mots ne suffisent plus
    à dessiner des sourires
    sur les lèvres lancinantes sauvages
    au gré d'une parole vivante
    plus belle qu'une image
    plus belle dans le tendre
    trempée dans l'amour
    en son plus bel enlacement

    20.03.00

    ___________________________

    Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
    que la rosée n'a plus de plage où se poser
    pourquoi venue me dire
    que ses yeux emplis de sel et d'heures
    dérivent sur le temps
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    que le rêve était halluciné
    dans ces méandres de la douleur trop vive
    en ces moments où se chantent tous les désirs
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
    en ce corps vaincu

    22.03.00

    ___________________________

    La main gauche
    le sixième sens
    sans heurt
    le texte
    le geste
    d'Est en Ouest
    la nuit insensée
    le corps s'apaise

    27.03.00

    ___________________________

    Enchevêtré aux impossibles
    le coeur à lire
    le coeur à rire
    prophétise des soupirs
    instants pourpres
    étalés sur le corps à dire
    cri grand cri
    d'un silence enclos
    dans le vent fugitif

    demeure un regard
    immobile

    27.03.00

    ___________________________

    Douceur des brises amoureuses
    à l'ombre des tumultes
    encercle le désir
    à travers bruits et ronces
    appel au corps en son gémissement
    jusqu'au bout du coeur
    jusqu'au bout du monde

    29.03.00

    ___________________________

    Entre nous
    cet espace immaculé
    par la main tendue
    accueille l'instant
    posé sur les lèvres du désir
    déployé sur les courbes amoureuses
    ascension des fièvres
    jusqu'à l'intime
    ultime départ
    dans l'instant

    06.04.00

    ___________________________

    Duel des songes
    au coeur des nuits amantes
    quand le regard expire
    sur l'urgence des lèvres
    urgences des gestes accordés au désir
    urgence des mots assoupis dans un souffle
    urgence d'un souffle
    accordé à la vie

    19.04.00

    ___________________________

    Blondes nuits ensoleillées
    quand les corps se déploient
    dans la rondeur d'un silence
    nu

    nus les mots
    nus les gestes
    nuits des langues
    parures des chambres
    dans le magma des désirs
    quand sombrent les nuits blondes
    dans une caresse
    momentanée

    19.04.00

    ___________________________

    Mais qui pleure dans la prison de la douleur
    qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
    chant saoul dans la lumière crue
    en cet instant immobile
    qui mais qui ose encore verser des silences
    sur la liberté d'une femme féline
    féline dans une cage d'oiseau
    immobile en ses silences
    nue dans la lumière
    lovée dans l'oeil du jour

    21.04.00

    ___________________________

    Dans la fièvre du mouvement
    des averses inondent
    le bitume de ma mémoire

    fièvre des envolées
    envolées des vagues
    vagues de musique
    musique au sommet
    sommet du soir
    à l'horizon
    s'endort

    01.05.00

    ___________________________

    Sur le sable
    il germe des pas silencieux
    Sur le blanc immense
    il pleut des solitudes

    Grains de sable
    Trace de neige
    Rage de pas
    Rage de vie
    Ténèbre

    01.05.00

    ___________________________

    Sur les courbes du silence
    des éclats de rire surgissent
    primitifs
    sillonnent le désir
    dissout dans la nuit
    apprise par coeur

    Nuit du silence
    silence du coeur
    au coeur du désir
    primitif

    01.05.00

    ___________________________

    Sous les draps du désir
    l'amoure se penche
    au-dessus des nuances
    sur le boulevard des urgences
    reprise les pas troués
    entre mer et monde
    d'un souffle vogue
    sur les vagues cambrées au large
    viennent s'échouer
    au quai du lit

    01.05.00

    ___________________________

    Dans la souricière d'un vieux corps
    l'écrit se crie
    saoulade de peines
    éclats de rire
    des voix à peines
    des peines si pleines
    sur le réchaud
    grillade de mots
    la peau répond
    embrase la voix
    la peine le rire
    plus rien à dire

    02.05.00

    ___________________________

    Ivre de toutes les sagesses
    elle boit l'amer
    dans le piège douloureux de l'inaccessible
    puise dans sa nuit
    des mains assoiffées de vertiges
    déployée sur le soupir d'une aube frénétique
    s'abandonne dans un regard
    ailleurs
    autrement

    02.05.00

    ___________________________

    Poussières d'absence
    dans le chaos d'un regard
    si dense
    silence des solitudes
    dans l'oeil éclos des nuits
    nuits errantes
    au banquet des affamés

    03.05.00

    ___________________________

    Dans le chaud dessin
    y voir l'urgence du rythme
    ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
    en vain glisse au pied des murmures
    envolés dans le spontané du mouvement
    vestige d'une transe
    anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
    imaginées

    S'épuise le rythme
    dans le tard des nuits
    roses

    03.05.00

    ___________________________

    L'ÉCRIT L'ÉCHO

    Loin très loin
    se respirent des silences
    bien avant les mots
    implosion du désir
    des murmures partagés

    Loin très loin
    une femme allongée sur les phrases
    entre les silences vibre
    en accord aux cris

    Loin très loin
    des enfances circulent dans la chair du rire
    refont surface
    en sourires spontanés

    Loin très loin
    un désir
    un sourire
    un mot
    un écho
    un silence

    Ne reste que la lune
    son accompagnement

    05.05.00

    ___________________________

    SOUS LE SIGNE DES SENS

    Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
    Me transporte sur ses grandes ailes déployées
    vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
    À même leurs vertiges, j'apprends.
    J'apprends à naître dans le poème.
    J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
    Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
    Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
    Puis je dégrise, éclatée en vers.
    Vers qui ? Vers quoi ?
    Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
    Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
    Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
    Sans dessus dessous à même les sens,
    le désir à naître.

    06.05.00

    ___________________________

    J'ai cette gourmandise
    de rayons printaniers
    ramassés ça et là
    à travers pluies
    et sol aride
    par le tendre m'encerclent chaud
    dans la crème des désirs

    06.05.00

    ___________________________

    Entre les vagues puissantes du désir
    s'évanouissent pleurs et rires
    devant le blanc gémissement de l'âme
    enfermée en son plaisir
    aiguisé par les doux mots doux
    mots tendres fous
    répandus par le geste des mains
    sur la peau lisse des rendez-vous
    émulsion des bleus
    dans le vert des étonnements

    12.05.00

    ___________________________

    L'autre
    miroir des solitudes
    retourné à son désir
    le désirable en l'autre
    le plein désir en ce trop plein de vie

    vie pleine vie
    à même les déchirures
    désir plein désir
    à même chaque instant
    instants inextinguibles
    vertiges

    une voix murmure l'amour
    n'apaise pas
    reprend son souffle
    sur le chemin des impromptus
    nous rappelle qu'il était une fois
    ce fou désir en soi
    sagement enrobe l'Être
    l'autre
    en son désir
    au seuil de l'éclatement

    12.05.00

    ___________________________

    Habillée de langages
    une femme nue fragile
    forte en ses mots
    s'abreuve aux fontaines du désir
    parole en son murmure
    son chant blessé
    dénoué par la nuit

    16.05.00

    ___________________________

    S'effritent les regards
    au coeur du mouvement
    se reforment se transforment
    par la passion du vent
    se chagrinent puis s'enchaînent
    dans le gouffre amoureux
    viennent sourire à la rose
    dans le rouge du matin

    Point… à la ligne

    03.06.00

    ___________________________

    CHAUDE CHOSE

    On s'enchaîne
    on s'déchaîne
    pour l'amour d'une rose
    maintenue à distance
    par de trop grandes marées
    repoussée jusqu'au pied d'un murmure

    pourrissement de la rose
    dans le jardin chaud des fauves
    d'un regard d'une pensée
    nommez-la…
    Chose

    07.06.00

    ___________________________

    RE-NOIR

    S'effiloche la peine
    au bout d'un vain désir
    derniers râles
    sang des mots
    répandu rose
    sur la toile d'un bleu pastel
    y mélanger du vert espoir
    dans ce mauve
    un peu de gris quand même
    sur le rouge passionné
    puis le retour au noir

    rien que soi
    dans ce désert de mots
    rien que soi devant soi
    miroir des passions des chutes des ascensions
    et rechute
    et remonte la pente
    seule
    avec d'autres
    sur la toile
    de trop de fois
    que le temps ne mesure plus

    11.06.00

    ___________________________

    PASSAGE

    Une image surgit
    de la toile des passions
    fibres de chair de sang
    embrasées dans le piège des fragilités
    abreuvées à même le désir
    d'une nuit fauve
    dans la lumière interrompue
    tissent au passage
    des contours incendiés
    sur le corps rompu

    12.06.00

    ___________________________

    Justesse du mot rebelle
    que le vent hurle
    à travers la houle des désespoirs
    malgré la plaie vive du dur désir
    emprisonné dans la nuit glauque
    au seuil de l'effacement

    supplique du chant
    phrases hurlantes
    dans le ferment du désir
    toujours murmuré
    par le regard en équilibre
    sur un mot juste
    rebelle
    inoublié

    13.06.00

    ___________________________

    CHAIR FLUIDE

    Ni aube ni aurore
    répandue chair et sang sur les lignes
    j'efface les hiers
    au fil des lendemains
    les nuits me prononcent
    les matins en maraude
    j'avance
    j'avance et longe des vertiges
    quand tout près
    un visage fluide déjoue l'abîme
    son mot me déplie
    sa phrase me secoue
    interruption d'un mal brisé
    par le feu des passions
    embranchement d'un tout écartelé
    abandonné au seuil de l'épuisement
    son ressac creuse des rigoles
    enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
    présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
    à même les renoncements

    20.06.00

    ___________________________

    ALPAMAYO

    Sur tes flancs
    l'amour en zig-zag
    sillonne tous les espoirs
    jusqu'au sommet tente l'ultime
    en altitude s'essouffle
    dans sa marche supplie chaque geste
    ne renonce jamais
    non jamais ne s'arrête
    gestes du corps
    dans l'avancée de chaque pas assoiffé
    seule au coeur de l'immensité
    blanche immensité
    tendre vertige
    que la main vient déposer
    sur ton corps
    apprivoisé

    16.07.00

    ___________________________

    ARTESONRAJU

    Émue
    la montagne désirée
    par son amant agile
    quand lui frôle ses mystères
    elle lui offre ses flancs
    il explore toutes ses formes
    et ses pensées fragiles
    que ses pentes font valser pas à pas
    s'apprivoise la beauté d'une descente
    qu'un soleil fait bouger
    sur son corps
    convoité

    01.08.00

    ___________________________

    S'écrivent parfois des mots
    en faux-dièse en vrai-bémol
    en calvacade
    voyagent agiles
    paissent naturels
    au point du jour
    remisent les nuits
    allègent les heures
    suspendues lourdes usées
    sous les arbres
    sur les pierres
    se baignent dans la soupe
    font claquer toutes les portes
    d'un été coutumier

    01.08.00

    ___________________________

    Au jardin
    un regard s'emplit de froidure
    que dissipent les souvenances
    de l'amour déployé
    sur la trace d'une flamme hésitante
    il veille
    appuyé sur l'instant des avenirs
    floconneux

    20.08.00

    ___________________________

    Interminable
    ce souffle ponctué
    d'extraits en vagues
    prolonge les jours
    à l'ombre s'ajoutent
    aux heures
    nécessaires

    08.09.00

    ___________________________

    Doux murmure de la chair
    reflet d'un souffle passager
    glisse dans le blues du silence
    empreinte d'un visage
    la nuit sur fond gris
    semence de paroles
    l'espoir sur fond noir
    gestes à fleur de peau
    grandes aurores
    mémoire bleu de cyan
    son sourire masqué

    09.09.00

    ___________________________

    Ciel des Amériques
    Ciel de nuit
    Ciel de lit
    du Nord au Sud
    défigure la mémoire
    d'un bronze tenace
    porte au visage
    un sourire de plomb
    passe les ponts
    jusqu'au quai
    parole de chair
    peau de papier
    peau sur mesure
    peauaime

    09.09.00

    ___________________________

    Il fait ici tempête de pluie de vent
    à l'image d'une turbulence fait chair
    chair d'abîme
    entre tous les abîmes
    chair des renoncements
    à l'effigie du silence accordé
    à tous les silences
    à croire que les dieux imaginés
    invitent à la redondance d'histoires anciennes
    perdues dans les rêves
    rejetés dans le néant
    dont seule demeure
    une parole imprononcée
    imprononçable

    21.09.00

    ___________________________

    Quel interdit a ce goût du silence ?
    n'a le goût que des sens
    gravitation sur le corps déployé
    d'un regard poursuit la ligne pure
    abandonnée dans la soie des gestes
    sur le parcours d'une fièvre
    murmure des instants doux
    ce goût de sel que les vagues transportent
    jusqu'aux lèvres multipliées
    viennent colorer la nuit
    ses ombres emportées
    dans un délire
    spontané

    23.09.00

    ___________________________

    Terre de ta vie
    via la terre de sable fin
    ses vagues de sel
    de mer en vague
    quand tu divagues
    sur l'horizon chargé de cris
    quand vient l'écrit
    l'appel du lit
    surbondance
    de l'infini

    29.09.00

    ___________________________

    Dans la salle des occupations
    le jour se fait tard
    en toute patience
    voit la nuit l'achever
    quand la peau glisse limpide
    sur les pierres
    amassées par le roulement
    des vagues fluides
    de l'amour

    m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
    m'a laissé dormir hors des questions
    m'a exilée tournoyante
    vers le milieu du lit
    sans déranger les rêves voisins
    quand tout à coup
    sonna l'heure de l'abordage
    sur le pont d'un autre jour
    c'était lundi
    le retour

    02.10.00

    ___________________________

    Dénuement
    dans ce champ immense
    de la fragilité
    course folle d'un espoir replié
    dans les coins d'ombre
    s'enfonce dans l'étrange mouvement
    des sensualités incandescentes
    quand se murmurent des paroles
    prolongées sur le corps
    accentué
    par son ascension du désir

    05.10.00

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / octobre 2000
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-21-3
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    Aproximadamente 74.129 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    PREMIÈRE PARTIE

    Ma mère, quand il fut question d'avoir pour la première fois M. de
    Norpois à dîner, ayant exprimé le regret que le Professeur Cottard fût
    en voyage et qu'elle-même eût entièrement cessé de fréquenter Swann,
    car l'un et l'autre eussent sans doute intéressé l'ancien ambassadeur,
    mon père répondit qu'un convive éminent, un savant illustre, comme
    Cottard, ne pouvait jamais mal faire dans un dîner, mais que Swann,
    avec son ostentation, avec sa manière de crier sur les toits ses
    moindres relations, était un vulgaire esbrouffeur que le marquis de
    Norpois eût sans doute trouvé selon son expression, «puant». Or cette
    réponse de mon père demande quelques mots d'explication, certaines
    personnes se souvenant peut-être d'un Cottard bien médiocre et d'un
    Swann poussant jusqu'à la plus extrême délicatesse, en matière
    mondaine, la modestie et la discrétion. Mais pour ce qui regarde
    celui-ci, il était arrivé qu'au «fils Swann» et aussi au Swann du
    Jockey, l'ancien ami de mes parents avait ajouté une personnalité
    nouvelle (et qui ne devait pas être la dernière), celle de mari
    d'Odette. Adaptant aux humbles ambitions de cette femme, l'instinct,
    le désir, l'industrie, qu'il avait toujours eus, il s'était ingénié à
    se bâtir, fort au-dessous de l'ancienne, une position nouvelle et
    appropriée à la compagne qui l'occuperait avec lui. Or il s'y montrait
    un autre homme. Puisque (tout en continuant à fréquenter seul ses amis
    personnels, à qui il ne voulait pas imposer Odette quand ils ne lui
    demandaient pas spontanément à la connaître) c'était une seconde vie
    qu'il commençait, en commun avec sa femme, au milieu d'êtres nouveaux,
    on eût encore compris que pour mesurer le rang de ceux-ci, et par
    conséquent le plaisir d'amour-propre qu'il pouvait éprouver à les
    recevoir, il se fût servi, comme d'un point de comparaison, non pas des
    gens les plus brillants qui formaient sa société avant son mariage,
    mais des relations antérieures d'Odette. Mais, même quand on savait
    que c'était avec d'inélégants fonctionnaires, avec des femmes tarées,
    parure des bals de ministères, qu'il désirait de se lier, on était
    étonné de l'entendre, lui qui autrefois et même encore aujourd'hui
    dissimulait si gracieusement une invitation de Twickenham ou de
    Buckingham Palace, faire sonner bien haut que la femme d'un sous-chef
    de cabinet était venue rendre sa visite à Madame Swann. On dira
    peut-être que cela tenait à ce que la simplicité du Swann élégant,
    n'avait été chez lui qu'une forme plus raffinée de la vanité et que,
    comme certains israélites, l'ancien ami de mes parents avait pu
    présenter tour à tour les états successifs par où avaient passé ceux
    de sa race, depuis le snobisme le plus naïf et la plus grossière
    goujaterie, jusqu'à la plus fine politesse. Mais la principale raison,
    et celle-là applicable à l'humanité en général, était que nos vertus
    elles-mêmes ne sont pas quelque chose de libre, de flottant, de quoi
    nous gardions la disponibilité permanente; elles finissent par
    s'associer si étroitement dans notre esprit avec les actions à
    l'occasion desquelles nous nous sommes fait un devoir de les exercer,
    que si surgit pour nous une activité d'un autre ordre, elle nous prend
    au dépourvu et sans que nous ayons seulement l'idée qu'elle pourrait
    comporter la mise en œuvre de ces mêmes vertus. Swann empressé avec ces
    nouvelles relations et les citant avec fierté, était comme ces grands
    artistes modestes ou généreux qui, s'ils se mettent à la fin de leur
    vie à se mêler de cuisine ou de jardinage, étalent une satisfaction
    naïve des louanges qu'on donne à leurs plats ou à leurs plates-bandes
    pour lesquels ils n'admettent pas la critique qu'ils acceptent
    aisément s'il s'agit de leurs chefs-d'œuvre; ou bien qui, donnant une
    de leurs toiles pour rien, ne peuvent en revanche sans mauvaise humeur
    perdre quarante sous aux dominos.

    Quant au Professeur Cottard, on le reverra, longuement, beaucoup plus
    loin, chez la Patronne, au château de la Raspelière. Qu'il suffise
    actuellement, à son égard, de faire observer ceci: pour Swann, à la
    rigueur le changement peut surprendre puisqu'il était accompli et non
    soupçonné de moi quand je voyais le père de Gilberte aux
    Champs-Élysées, où d'ailleurs ne m'adressant pas la parole il ne
    pouvait faire étalage devant moi de ses relations politiques (il est
    vrai que s'il l'eût fait, je ne me fusse peut-être pas aperçu tout de
    suite de sa vanité car l'idée qu'on s'est faite longtemps d'une
    personne, bouche les yeux et les oreilles; ma mère pendant trois ans
    ne distingua pas plus le fard qu'une de ses nièces se mettait aux
    lèvres que s'il eût été invisiblement dissous entièrement dans un
    liquide; jusqu'au jour où une parcelle supplémentaire, ou bien quelque
    autre cause amena le phénomène appelé sursaturation; tout le fard non
    aperçu cristallisa et ma mère devant cette débauche soudaine de
    couleurs déclara, comme on eût fait à Combray, que c'était une honte et
    cessa presque toute relation avec sa nièce). Mais pour Cottard au
    contraire, l'époque où on l'a vu assister aux débuts de Swann chez les
    Verdurin était déjà assez lointaine; or les honneurs, les titres
    officiels viennent avec les années; deuxièmement, on peut être
    illettré, faire des calembours stupides, et posséder un don
    particulier, qu'aucune culture générale ne remplace, comme le don du
    grand stratège ou du grand clinicien. Ce n'est pas seulement en effet
    comme un praticien obscur, devenu, à la longue, notoriété européenne,
    que ses confrères considéraient Cottard. Les plus intelligents d'entre
    les jeunes médecins déclarèrent,–au moins pendant quelques années,
    car les modes changent étant nées elles-mêmes du besoin de changement,–que
    si jamais ils tombaient malades, Cottard était le seul maître
    auquel ils confieraient leur peau. Sans doute ils préféraient le
    commerce de certains chefs plus lettrés, plus artistes, avec lesquels
    ils pouvaient parler de Nietzsche, de Wagner. Quand on faisait de la
    musique chez Madame Cottard, aux soirées où elle recevait, avec
    l'espoir qu'il devînt un jour doyen de la Faculté, les collègues et
    les élèves de son mari, celui-ci au lieu d'écouter, préférait jouer
    aux cartes dans un salon voisin. Mais on vantait la promptitude, la
    profondeur, la sûreté de son coup d'œil, de son diagnostic. En
    troisième lieu, en ce qui concerne l'ensemble de façons que le
    Professeur Cottard montrait à un homme comme mon père, remarquons que
    la nature que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre
    vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature première
    développée ou flétrie, grossie ou atténuée; elle est quelquefois une
    nature inverse, un véritable vêtement retourné. Sauf chez les Verdurin
    qui s'étaient engoués de lui, l'air hésitant de Cottard, sa timidité,
    son amabilité excessives, lui avaient, dans sa jeunesse, valu de
    perpétuels brocards. Quel ami charitable lui conseilla l'air glacial?
    L'importance de sa situation lui rendit plus aisé de le prendre.
    Partout, sinon chez les Verdurin où il redevenait instinctivement
    lui-même, il se rendit froid, volontiers silencieux, péremptoire
    quand il fallait parler, n'oubliant pas de dire des choses
    désagréables. Il put faire l'essai de cette nouvelle attitude devant
    des clients qui ne l'ayant pas encore vu, n'étaient pas à même de
    faire des comparaisons, et eussent été bien étonnés d'apprendre qu'il
    n'était pas un homme d'une rudesse naturelle. C'est surtout à
    l'impassibilité qu'il s'efforçait, et même dans son service d'hôpital,
    quand il débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire
    tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe, il le
    faisait toujours sans qu'un muscle bougeât dans sa figure d'ailleurs
    méconnaissable depuis qu'il avait rasé barbe et moustaches.

    Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait été
    ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai,
    et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs
    fois, depuis, de représenter la France dans des missions
    extraordinaires–et même comme contrôleur de la Dette, en Égypte, où
    grâce à ses grandes capacités financières il avait rendu d'importants
    services–par des cabinets radicaux qu'un simple bourgeois
    réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels le passé de M. de
    Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. Mais
    ces ministres avancés semblaient se rendre compte qu'ils montraient
    par une telle désignation quelle largeur d'esprit était la leur dès
    qu'il s'agissait des intérêts supérieurs de la France, se mettaient
    hors de pair des hommes politiques en méritant que le _Journal des
    Débats_ lui-même, les qualifiât d'hommes d'État, et bénéficiaient enfin
    du prestige qui s'attache à un nom aristocratique et de l'intérêt
    qu'éveille comme un coup de théâtre un choix inattendu. Et ils
    savaient aussi que ces avantages ils pouvaient, en faisant appel à M.
    de Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de celui-ci un manque
    de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait
    non pas les mettre en garde, mais les garantir. Et en cela le
    gouvernement de la République ne se trompait pas. C'est d'abord parce
    qu'une certaine aristocratie, élevée dès l'enfance à considérer son
    nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont
    ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore,
    connaissent assez exactement la valeur), sait qu'elle peut s'éviter,
    car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat
    ultérieur appréciable, font tant de bourgeois pour ne professer que
    des opinions bien portées et de ne fréquenter que des gens bien
    pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles
    princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement
    située, cette aristocratie sait qu'elle ne le peut qu'en augmentant
    son nom de ce qu'il ne contenait pas, de ce qui fait qu'à nom égal,
    elle prévaudra: une influence politique, une réputation littéraire ou
    artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à
    l'égard de l'inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile
    amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera
    aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire
    arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux
    artistes ou aux savants dont l'appui aide à «percer» dans la branche
    où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une
    illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage.

    Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans
    une longue pratique de la diplomatie, il s'était imbu de cet esprit
    négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui
    est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier,
    sous tous les gouvernements, l'esprit des chancelleries. Il avait
    puisé dans la carrière, l'aversion, la crainte et le mépris de ces
    procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins
    incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques
    illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est
    lettre morte, ce qui rapproche, ce n'est pas la communauté des
    opinions, c'est la consanguinité des esprits. Un académicien du genre
    de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus
    volontiers à l'éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières,
    qu'à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à
    rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande
    différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses
    collègues de l'Académie qui ayant, ses opinions politiques mais un
    autre genre d'esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM.
    Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se
    sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui
    souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non
    seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi
    parce qu'ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux
    d'hommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se
    résument, se traduisent,–dans un discours, dans un protocole–par
    un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un
    monde, M. de Norpois passait pour très froid à la Commission, où il
    siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de
    l'amitié que lui témoignait l'ancien ambassadeur. Elle étonnait mon
    père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait
    l'habitude de n'être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes
    et l'avouait avec simplicité. Il avait conscience qu'il y avait dans
    les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel
    où chacun se place pour décider de ses sympathies, et d'où toutes les
    qualités intellectuelles ou la sensibilité d'une personne ne seront
    pas auprès de l'un de nous qu'elle ennuie ou agace une aussi bonne
    recommandation que la rondeur et la gaieté d'une autre qui passerait,
    aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m'a
    invité de nouveau à dîner; c'est extraordinaire; tout le monde en est
    stupéfait à la Commission où il n'a de relations privées avec
    personne. Je suis sûr qu'il va encore me raconter des choses
    palpitantes sur la guerre de 70.» Mon père savait que seul, peut-être,
    M. de Norpois avait averti l'Empereur de la puissance grandissante et
    des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour
    son intelligence une estime particulière. Dernièrement encore, à
    l'Opéra, pendant le gala offert au roi Théodose, les journaux avaient
    remarqué l'entretien prolongé que le souverain avait accordé à M. de
    Norpois. «Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de
    l'importance, nous dit mon père qui s'intéressait beaucoup à la
    politique étrangère. Je sais bien que le père Norpois est très
    boutonné, mais avec moi, il s'ouvre si gentiment.»

    Quant à ma mère, peut-être l'Ambassadeur n'avait-il pas par lui-même
    le genre d'intelligence vers lequel elle se sentait le plus attirée.
    Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois était un
    répertoire si complet des formes surannées du langage particulières à
    une carrière, à une classe, et à un temps–un temps qui, pour cette
    carrière et cette classe-là, pourrait bien ne pas être tout à fait
    aboli–que je regrette parfois de n'avoir pas retenu purement et
    simplement les propos que je lui ai entendu tenir. J'aurais ainsi
    obtenu un effet de démodé, à aussi bon compte et de la même façon que
    cet acteur du Palais-Royal à qui on demandait où il pouvait trouver
    ses surprenants chapeaux et qui répondait: «Je ne trouve pas mes
    chapeaux. Je les garde.» En un mot, je crois que ma mère jugeait M. de
    Norpois un peu «vieux jeu», ce qui était loin de lui sembler
    déplaisant au point de vue des manières, mais la charmait moins dans
    le domaine, sinon des idées–car celles de M. de Norpois étaient
    fort modernes–mais des expressions. Seulement, elle sentait que
    c'était flatter délicatement son mari que de lui parler avec
    admiration du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare. En
    fortifiant dans l'esprit de mon père la bonne opinion qu'il avait de
    M. de Norpois, et par là en le conduisant à en prendre une bonne aussi
    de lui-même, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui
    consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait
    quand elle veillait à ce que la cuisine fût soignée et le service
    silencieux. Et comme elle était incapable de mentir à mon père, elle
    s'entraînait elle-même à admirer l'Ambassadeur pour pouvoir le louer
    avec sincérité. D'ailleurs, elle goûtait naturellement son air de
    bonté, sa politesse un peu désuète (et si cérémonieuse que quand,
    marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mère qui
    passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait
    au loin un cigare à peine commencé); sa conversation si mesurée, où il
    parlait de lui-même le moins possible et tenait toujours compte de ce
    qui pouvait être agréable à l'interlocuteur, sa ponctualité tellement
    surprenante à répondre à une lettre que quand, venant de lui en envoyer
    une, mon père reconnaissait l'écriture de M. de Norpois sur une
    enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise
    chance leur correspondance s'était croisée: on eût dit qu'il existait,
    pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe. Ma mère
    s'émerveillait qu'il fut si exact quoique si occupé, si aimable
    quoique si répandu, sans songer que les «quoique» sont toujours des
    «parce que» méconnus, et que (de même que les vieillards sont
    étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité, et les
    provinciaux au courant de tout) c'était les mêmes habitudes qui
    permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d'occupations et
    d'être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d'être
    aimable avec nous. De plus, l'erreur de ma mère comme celle de toutes
    les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu'elle mettait
    les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors
    des autres. La réponse qu'elle trouvait que l'ami de mon père avait eu
    tant de mérite à nous adresser rapidement parce qu'il écrivait par
    jour beaucoup de lettres, elle l'exceptait de ce grand nombre de
    lettres dont ce n'était que l'une; de même elle ne considérait pas
    qu'un dîner chez nous fût pour M. de Norpois un des actes innombrables
    de sa vie sociale: elle ne songeait pas que l'Ambassadeur avait été
    habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville
    comme faisant partie de ses fonctions, et à y déployer une grâce
    invétérée dont c'eût été trop lui demander de se départir par
    extraordinaire quand il venait chez nous.

    Le premier dîner que M. de Norpois fit à la maison, une année où je
    jouais encore aux Champs-Élysées, est resté dans ma mémoire, parce que
    l'après-midi de ce même jour fut celui où j'allai enfin entendre la
    Berma, en «matinée», dans _Phèdre_, et aussi parce qu'en causant avec M.
    de Norpois je me rendis compte tout d'un coup, et d'une façon
    nouvelle, combien les sentiments éveillés en moi par tout ce qui
    concernait Gilberte Swann et ses parents différaient de ceux que cette
    même famille faisait éprouver à n'importe quelle autre personne.

    Ce fut sans doute en remarquant l'abattement où me plongeait
    l'approche des vacances du jour de l'an pendant lesquelles, comme elle
    me l'avait annoncé elle-même, je ne devais pas voir Gilberte, qu'un
    jour, pour me distraire, ma mère me dit: «Si tu as encore le même
    grand désir d'entendre la Berma, je crois que ton père permettrait
    peut-être que tu y ailles: ta grand'mère pourrait t'y emmener.»

    Mais c'était parce que M. de Norpois lui avait dit qu'il devrait me
    laisser entendre la Berma, que c'était pour un jeune homme un souvenir
    à garder, que mon père, jusque-là si hostile à ce que j'allasse perdre
    mon temps à risquer de prendre du mal pour ce qu'il appelait, au grand
    scandale de ma grand'mère, des inutilités, n'était plus loin de
    considérer cette soirée préconisée par l'Ambassadeur comme faisant
    vaguement partie d'un ensemble de recettes précieuses pour la réussite
    d'une brillante carrière. Ma grand'mère qui, en renonçant pour moi au
    profit que, selon elle, j'aurais trouvé à entendre la Berma, avait
    fait un gros sacrifice à l'intérêt de ma santé, s'étonnait que
    celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de M. de Norpois.
    Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans le régime de
    grand air et de coucher de bonne heure qui m'avait été prescrit, elle
    déplorait comme un désastre cette infraction que j'allais y faire et,
    sur un ton navré, disait: «Comme vous êtes léger» à mon père qui,
    furieux, répondait: «Comment, c'est vous maintenant qui ne voulez
    pas qu'il y aille! c'est un peu fort, vous qui nous répétiez tout le
    temps que cela pouvait lui être utile.»

    Mais M. de Norpois avait changé sur un point bien plus important pour
    moi, les intentions de mon père. Celui-ci avait toujours désiré que je
    fusse diplomate, et je ne pouvais supporter l'idée que même si je
    devais rester quelque temps attaché au ministère, je risquasse d'être
    envoyé un jour comme ambassadeur dans des capitales que Gilberte
    n'habiterait pas. J'aurais préféré revenir aux projets littéraires que
    j'avais autrefois formés et abandonnés au cours de mes promenades du
    côté de Guermantes. Mais mon père avait fait une constante opposition
    à ce que je me destinasse à la carrière des lettres qu'il estimait
    fort inférieure à la diplomatie, lui refusant même le nom de carrière,
    jusqu'au jour où M. de Norpois, qui n'aimait pas beaucoup les agents
    diplomatiques de nouvelles couches, lui avait assuré qu'on pouvait,
    comme écrivain, s'attirer autant de considération, exercer autant
    d'action et garder plus d'indépendance que dans les ambassades.

    –Hé bien! je ne l'aurais pas cru, le père Norpois n'est pas du tout
    opposé à l'idée que tu fasses de la littérature, m'avait dit mon père.
    Et comme, assez influent lui-même, il croyait qu'il n'y avait rien qui
    ne s'arrangeât, ne trouvât sa solution favorable dans la conversation
    des gens importants: «Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant
    de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu'il puisse
    t'apprécier. Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer;
    il est très lié avec le directeur de la _Revue des Deux-Mondes_, il t'y
    fera entrer, il réglera cela, c'est un vieux malin; et, ma foi, il a
    l'air de trouver que la diplomatie, aujourd'hui!…»

    Le bonheur que j'aurais à ne pas être séparé de Gilberte me rendait
    désireux mais non capable d'écrire une belle chose qui pût être
    montrée à M. de Norpois. Après quelques pages préliminaires, l'ennui
    me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant
    que je n'aurais jamais de talent, que je n'étais pas doué et ne
    pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine venue de M.
    de Norpois m'offrait de rester toujours à Paris. Seule, l'idée qu'on
    allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais
    de même que je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où
    elles étaient les plus violentes, de même je n'aurais voulu entendre
    la grande actrice que dans un de ces rôles classiques où Swann m'avait
    dit qu'elle touchait au sublime. Car quand c'est dans l'espoir d'une
    découverte précieuse que nous désirons recevoir certaines impressions
    de nature ou d'art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme
    accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient nous
    tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans _Andromaque_, dans
    _Les Caprices de Marianne_, dans _Phèdre_, c'était de ces choses
    fameuses que mon imagination avait tant désirées. J'aurais le même
    ravissement que le jour où une gondole m'emmènerait au pied du Titien des
    Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j'entendais
    réciter par la Berma les vers: «On dit qu'un prompt départ vous
    éloigne de nous, Seigneur, etc.» Je les connaissais par la simple
    reproduction en noir et blanc qu'en donnent les éditions imprimées;
    mais mon cœur battait quand je pensais, comme à la réalisation d'un
    voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans
    l'atmosphère et l'ensoleillement de la voix dorée. Un Carpaccio à
    Venise, la Berma dans _Phèdre_, chefs-d'œuvre d'art pictural ou
    dramatique que le prestige qui s'attachait à eux rendait en moi si
    vivants, c'est-à-dire si indivisibles, que si j'avais été voir des
    Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont
    je n'aurais jamais entendu parler, je n'aurais plus éprouvé le même
    étonnement délicieux d'avoir enfin les yeux ouverts devant l'objet
    inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Puis,
    attendant du jeu de la Berma des révélations sur certains aspects de
    la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu'il y avait de
    grand, de réel dans ce jeu, devait l'être davantage si l'actrice le
    superposait à une œuvre d'une valeur véritable au lieu de broder en
    somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire.

    Enfin, si j'allais entendre la Berma dans une pièce nouvelle, il ne me
    serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne
    pourrais pas faire le départ entre un texte que je ne connaîtrais pas
    d'avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui
    me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les œuvres anciennes
    que je savais par cœur, m'apparaissaient comme de vastes espaces
    réservés et tout prêts où je pourrais apprécier en pleine liberté les
    inventions dont la Berma les couvrirait, comme à fresque, des
    perpétuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis
    des années qu'elle avait quitté les grandes scènes et faisait la
    fortune d'un théâtre de boulevard dont elle était l'étoile, elle ne
    jouait plus de classique, et j'avais beau consulter les affiches,
    elles n'annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées
    exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant
    sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de
    l'an, j'y vis pour la première fois–en fin de spectacle, après un
    lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla
    opaque parce qu'il contenait tout le particulier d'une action que
    j'ignorais–deux actes de _Phèdre_ avec Mme Berma, et aux matinées
    suivantes _Le Demi-Monde_, _Les Caprices de Marianne_, noms qui,
    comme celui de _Phèdre_, étaient pour moi transparents, remplis seulement de
    clarté, tant l'œuvre m'était connue, illuminés jusqu'au fond d'un
    sourire d'art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma
    elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces
    spectacles que c'était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau
    au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc,
    l'artiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la
    nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les
    considérait, interprétés par elle, comme des chefs-d'œuvre de musée
    qu'il pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la
    génération qui l'y avait admirée, ou de celle qui ne l'y avait pas
    vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pièces qui n'étaient
    destinées qu'à faire passer le temps d'une soirée, _Phèdre_, dont le
    titre n'était pas plus long que les leurs et n'était pas imprimé en
    caractères différents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d'une
    maîtresse de maison qui, en vous présentant à ses convives au moment
    d'aller à table, vous dit au milieu des noms d'invités qui ne sont que
    des invités, et sur le même ton qu'elle a cité les autres: M. Anatole
    France.

    Le médecin qui me soignait–celui qui m'avait défendu tout
    voyage–déconseilla à mes parents de me laisser aller au théâtre;
    j'en reviendrais malade, pour longtemps peut-être, et j'aurais en fin de
    compte plus de souffrance que de plaisir. Cette crainte eût pu
    m'arrêter, si ce que j'avais attendu d'une telle représentation eût
    été seulement un plaisir qu'en somme une souffrance ultérieure peut
    annuler, par compensation. Mais–de même qu'au voyage à Balbec, au
    voyage à Venise que j'avais tant désirés–ce que je demandais à
    cette matinée, c'était tout autre chose qu'un plaisir: des vérités
    appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais, et desquelles
    l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'être enlevée par des
    incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps, de mon
    oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le
    spectacle, m'apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la
    perception de ces vérités; et c'était assez pour que je souhaitasse
    que les malaises prédits ne commençassent qu'une fois la
    représentation finie, afin qu'il ne fût pas par eux compromis et
    faussé. J'implorais mes parents, qui, depuis la visite du médecin, ne
    voulaient plus me permettre d'aller à _Phèdre_. Je me récitais sans
    cesse la tirade: «On dit qu'un prompt départ vous éloigne de nous»,
    cherchant toutes les intonations qu'on pouvait y mettre, afin de mieux
    mesurer l'inattendu de celle que la Berma trouverait. Cachée comme le
    Saint des Saints sous le rideau qui me la dérobait et derrière lequel
    je lui prêtais à chaque instant un aspect nouveau, selon ceux des mots
    de Bergotte–dans la plaquette retrouvée par Gilberte–qui me
    revenaient à l'esprit: «Noblesse plastique, cilice chrétien, pâleur
    janséniste, princesse de Trézène et de Clèves, drame mycénien, symbole
    delphique, mythe solaire», la divine Beauté que devait me révéler le
    jeu de la Berma, nuit et jour, sur un autel perpétuellement allumé,
    trônait au fond de mon esprit, de mon esprit dont mes parents sévères
    et légers allaient décider s'il enfermerait ou non, et pour jamais,
    les perfections de la Déesse dévoilée à cette même place où se
    dressait sa forme invisible. Et les yeux fixés sur l'image
    inconcevable, je luttais du matin au soir contre les obstacles que ma
    famille m'opposait. Mais quand ils furent tombés, quand ma mère–bien
    que cette matinée eût lieu précisément le jour de la séance de la
    Commission après laquelle mon père devait ramener dîner M. de
    Norpois
    –m'eût dit: «Hé bien, nous ne voulons pas te chagriner, si tu crois
    que tu auras tant de plaisir, il faut y aller», quand cette journée de
    théâtre, jusque-là défendue, ne dépendit plus que de moi, alors, pour
    la première fois, n'ayant plus à m'occuper qu'elle cessât d'être
    impossible, je me demandai si elle était souhaitable, si d'autres
    raisons que la défense de mes parents n'auraient pas dû m'y faire
    renoncer. D'abord, après avoir détesté leur cruauté, leur consentement
    me les rendait si chers que l'idée de leur faire de la peine m'en
    causait à moi-même une, à travers laquelle la vie ne m'apparaissait
    plus comme ayant pour but la vérité, mais la tendresse, et ne me
    semblait plus bonne ou mauvaise que selon que mes parents seraient
    heureux ou malheureux. «J'aimerais mieux ne pas y aller, si cela doit
    vous affliger», dis-je à ma mère qui, au contraire, s'efforçait de
    m'ôter cette arrière-pensée qu'elle pût en être triste, laquelle,
    disait-elle, gâterait ce plaisir que j'aurais à _Phèdre_ et en
    considération duquel elle et mon père étaient revenus sur leur
    défense. Mais alors cette sorte d'obligation d'avoir du plaisir me
    semblait bien lourde. Puis si je rentrais malade, serais-je guéri
    assez vite pour pouvoir aller aux Champs-Élysées, les vacances finies,
    aussitôt qu'y retournerait Gilberte? A toutes ces raisons, je
    confrontais, pour décider ce qui devait l'emporter, l'idée, invisible
    derrière son voile, de la perfection de la Berma. Je mettais dans un
    des balances du plateau, «sentir maman triste, risquer de ne pas
    pouvoir aller aux Champs-Élysées», dans l'autre, «pâleur janséniste,
    mythe solaire»; mais ces mots eux-mêmes finissaient par s'obscurcir
    devant mon esprit, ne me disaient plus rien, perdaient tout poids; peu
    à peu mes hésitations devenaient si douloureuses que si j'avais
    maintenant opté pour le théâtre, ce n'eût plus été que pour les faire
    cesser et en être délivré une fois pour toutes. C'eût été pour abréger
    ma souffrance et non plus dans l'espoir d'un bénéfice intellectuel et
    en cédant à l'attrait de la perfection, que je me serais laissé
    conduire non vers la Sage Déesse, mais vers l'implacable Divinité sans
    visage et sans nom qui lui avait été subrepticement substituée sous
    son voile. Mais brusquement tout fut changé, mon désir d'aller
    entendre la Berma reçut un coup de fouet nouveau qui me permit
    d'attendre dans l'impatience et dans la joie cette «matinée»: étant
    allé faire devant la colonne des théâtres ma station quotidienne,
    depuis peu si cruelle, de stylite, j'avais vu, tout humide encore,
    l'affiche détaillée de _Phèdre_ qu'on venait de coller pour la première
    fois (et où à vrai dire le reste de la distribution ne m'apportait
    aucun attrait nouveau qui pût me décider). Mais elle donnait à l'un
    des buts entre lesquels oscillait mon indécision, une forme plus
    concrète et–comme l'affiche était datée non du jour où je la lisais
    mais de celui où la représentation aurait lieu, et de l'heure même du
    lever du rideau–presque imminente, déjà en voie de réalisation, si
    bien que je sautai de joie devant la colonne en pensant que ce
    jour-là, exactement à cette heure, je serais prêt à entendre la Berma,
    assis à ma place; et de peur que mes parents n'eussent plus le temps
    d'en trouver deux bonnes pour ma grand'mère et pour moi, je ne fis
    qu'un bond jusqu'à la maison, cinglé que j'étais par ces mots magiques
    qui avaient remplacé dans ma pensée «pâleur janséniste» et «mythe
    solaire»: «les dames ne seront pas reçues à l'orchestre en chapeau,
    les portes seront fermées à deux heures.»

    Hélas! cette première matinée fut une grande déception. Mon père nous
    proposa de nous déposer ma grand'mère et moi au théâtre, en se rendant
    à sa Commission. Avant de quitter la maison, il dit à ma mère: «Tâche
    d'avoir un bon dîner; tu te rappelles que je dois ramener de Norpois?»
    Ma mère ne l'avait pas oublié. Et depuis la veille, Françoise,
    heureuse de s'adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait
    certainement un don, stimulée, d'ailleurs, par l'annonce d'un convive
    nouveau, et sachant qu'elle aurait à composer, selon des méthodes sues
    d'elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l'effervescence de la
    création; comme elle attachait une importance extrême à la qualité
    intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de
    son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus
    beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme
    Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir
    les blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II.
    Françoise dépensait dans ces allées et venues une telle ardeur que
    maman voyant sa figure enflammée craignait que notre vieille servante
    ne tombât malade de surmenage comme l'auteur du Tombeau des Médicis
    dans les carrières de Pietraganta. Et dès la veille Françoise avait
    envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme
    du marbre rose ce qu'elle appelait du jambon de Nev'York. Croyant la
    langue moins riche qu'elle n'est et ses propres oreilles peu sûres,
    sans doute la première fois qu'elle avait entendu parler de jambon
    d'York avait-elle cru–trouvant d'une prodigalité invraisemblable
    dans le vocabulaire qu'il pût exister à la fois York et New-York–qu'elle
    avait mal entendu et qu'on aurait voulu dire le nom qu'elle
    connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d'York se faisait précéder
    dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de:
    New qu'elle prononçait Nev'. Et c'est de la meilleure foi du monde
    qu'elle disait à sa fille de cuisine: «Allez me chercher du jambon
    chez Olida. Madame m'a bien recommandé que ce soit du Nev'York.» Ce
    jour-là, si Françoise avait la brûlante certitude des grands
    créateurs, mon lot était la cruelle inquiétude du chercheur. Sans
    doute, tant que je n'eus pas entendu la Berma, j'éprouvai du plaisir.
    J'en éprouvai dans le petit square qui précédait le théâtre et dont,
    deux heures plus tard, les marronniers dénudés allaient luire avec des
    reflets métalliques dès que les becs de gaz allumés éclaireraient le
    détail de leurs ramures; devant les employés du contrôle, desquels le
    choix, l'avancement, le sort, dépendaient de la grande artiste–qui
    seule détenait le pouvoir dans cette administration à la tête de
    laquelle des directeurs éphémères et purement nominaux se succédaient
    obscurément–et qui prirent nos billets sans nous regarder, agités
    qu'ils étaient de savoir si toutes les prescriptions de Mme Berma
    avaient bien été transmises au personnel nouveau, s'il était bien
    entendu que la claque ne devait jamais applaudir pour elle, que les
    fenêtres devaient être ouvertes tant qu'elle ne serait pas en scène et
    la moindre porte fermée après, un pot d'eau chaude dissimulé près
    d'elle pour faire tomber la poussière du plateau: et, en effet, dans
    un moment sa voiture attelée de deux chevaux à longue crinière allait
    s'arrêter devant le théâtre, elle en descendrait enveloppée dans des
    fourrures, et, répondant d'un geste maussade aux saluts, elle
    enverrait une de ses suivantes s'informer de l'avant-scène qu'on avait
    réservée pour ses amis, de la température de la salle, de la
    composition des loges, de la tenue des ouvreuses, théâtre et public
    n'étant pour elle qu'un second vêtement plus extérieur dans lequel
    elle entrerait et le milieu plus ou moins bon conducteur que son
    talent aurait à traverser. Je fus heureux aussi dans la salle même;
    depuis que je savais que–contrairement à ce que m'avaient si
    longtemps représenté mes imaginations enfantines–il n'y avait
    qu'une scène pour tout le monde, je pensais qu'on devait être empêché
    de bien voir par les autres spectateurs comme on l'est au milieu d'une
    foule; or je me rendis compte qu'au contraire, grâce à une disposition
    qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre
    du théâtre; ce qui m'explique qu'une fois qu'on avait envoyé Françoise
    voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en
    rentrant que sa place était la meilleure qu'on pût avoir et au lieu de
    se trouver trop loin, s'était sentie intimidée par la proximité
    mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s'accrut encore quand je
    commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus
    comme on en entend sous la coquille d'un œuf quand le poussin va
    sortir, qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde
    impénétrable à notre regard, mais qui nous voyait du sien,
    s'adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois
    coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars. Et–ce
    rideau une fois levé–quand sur la scène une table à écrire et
    une cheminée assez ordinaires, d'ailleurs, signifièrent que les
    personnages qui allaient entrer seraient, non pas des acteurs venus
    pour réciter comme j'en avais vus une fois en soirée, mais des hommes
    en train de vivre chez eux un jour de leur vie dans laquelle je
    pénétrais par effraction sans qu'ils pussent me voir–mon plaisir
    continua de durer; il fut interrompu par une courte inquiétude: juste
    comme je dressais l'oreille avant que commençât la pièce, deux hommes
    entrèrent sur la scène, bien en colère, puisqu'ils parlaient assez
    fort pour que dans cette salle où il y avait plus de mille personnes
    on distinguât toutes leurs paroles, tandis que dans un petit café on
    est obligé de demander au garçon ce que disent deux individus qui se
    collettent; mais dans le même instant étonné de voir que le public les
    entendait sans protester, submergé qu'il était par un unanime silence
    sur lequel vint bientôt clapoter un rire ici, un autre là, je compris
    que ces insolents étaient les acteurs et que la petite pièce, dite
    lever de rideau, venait de commencer. Elle fut suivie d'un entr'acte
    si long que les spectateurs revenus à leurs places s'impatientaient,
    tapaient des pieds. J'en étais effrayé; car de même que dans le compte
    rendu d'un procès, quand je lisais qu'un homme d'un noble cœur allait
    venir au mépris de ses intérêts, témoigner en faveur d'un innocent, je
    craignais toujours qu'on ne fût pas assez gentil pour lui, qu'on ne
    lui marquât pas assez de reconnaissance, qu'on ne le récompensât pas
    richement, et, qu'écœuré, il se mît du côté de l'injustice; de même,
    assimilant en cela le génie à la vertu, j'avais peur que la Berma
    dépitée par les mauvaises façons d'un public aussi mal élevé–dans
    lequel j'aurais voulu au contraire qu'elle pût reconnaître avec
    satisfaction quelques célébrités au jugement de qui elle eût attaché
    de l'importance–ne lui exprimât son mécontentement et son dédain en
    jouant mal. Et je regardais d'un air suppliant ces brutes trépignantes
    qui allaient briser dans leur fureur l'impression fragile et précieuse
    que j'étais venu chercher. Enfin, les derniers moments de mon plaisir
    furent pendant les premières scènes de _Phèdre_. Le personnage de _Phèdre_
    ne paraît pas dans ce commencement du second acte; et, pourtant, dès
    que le rideau fut levé et qu'un second rideau, en velours rouge
    celui-là, se fut écarté, qui dédoublait la profondeur de la scène dans
    toutes les pièces où jouait l'étoile, une actrice entra par le fond,
    qui avait la figure et la voix qu'on m'avait dit être celles de la
    Berma. On avait dû changer la distribution, tout le soin que j'avais
    mis à étudier le rôle de la femme de Thésée devenait inutile. Mais une
    autre actrice donna la réplique à la première. J'avais dû me tromper
    en prenant celle-là pour la Berma, car la seconde lui ressemblait
    davantage encore et, plus que l'autre, avait sa diction. Toutes deux
    d'ailleurs ajoutaient à leur rôle de nobles gestes–que je
    distinguais clairement et dont je comprenais la relation avec le
    texte, tandis qu'elles soulevaient leurs beaux péplums–et aussi des
    intonations ingénieuses, tantôt passionnées, tantôt ironiques, qui me
    faisaient comprendre la signification d'un vers que j'avais lu chez
    moi sans apporter assez d'attention à ce qu'il voulait dire. Mais tout
    d'un coup, dans l'écartement du rideau rouge du sanctuaire, comme dans
    un cadre, une femme parut et, aussitôt à la peur que j'eus, bien plus
    anxieuse que pouvait être celle de la Berma, qu'on la gênât en ouvrant
    une fenêtre, qu'on altérât le son d'une de ses paroles en froissant un
    programme, qu'on l'indisposât en applaudissant ses camarades, en ne
    l'applaudissant pas elle, assez;–à ma façon, plus absolue encore
    que celle de la Berma, de ne considérer dès cet instant, salle,
    public, acteurs, pièce, et mon propre corps que comme un milieu
    acoustique n'ayant d'importance que dans la mesure où il était
    favorable aux inflexions de cette voix, je compris que les deux
    actrices que j'admirais depuis quelques minutes n'avaient aucune
    ressemblance avec celle que j'étais venu entendre. Mais en même temps
    tout mon plaisir avait cessé; j'avais beau tendre vers la Berma mes
    yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une
    miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais
    pas à en recueillir une seule. Je ne pouvais même pas, comme pour ses
    camarades, distinguer dans sa diction et dans son jeu des intonations
    intelligentes, de beaux gestes. Je l'écoutais comme j'aurais lu
    _Phèdre_, ou comme si Phèdre, elle-même avait dit en ce moment les
    choses que j'entendais, sans que le talent de la Berma semblât leur
    avoir rien ajouté. J'aurais voulu–pour pouvoir l'approfondir, pour
    tâcher d'y découvrir ce qu'elle avait de beau–arrêter, immobiliser
    longtemps devant moi chaque intonation de l'artiste, chaque expression
    de sa physionomie; du moins, je tâchais, à force d'agilité morale, en
    ayant avant un vers mon attention tout installée et mise au point, de
    ne pas distraire en préparatifs une parcelle de la durée de chaque
    mot, de chaque geste, et, grâce à l'intensité de mon attention,
    d'arriver à descendre en eux aussi profondément que j'aurais fait si
    j'avais eu de longues heures à moi. Mais que cette durée était brève!
    A peine un son était-il reçu dans mon oreille qu'il était remplacé par
    un autre. Dans une scène où la Berma reste immobile un instant, le
    bras levé à la hauteur du visage baignée grâce à un artifice
    d'éclairage, dans une lumière verdâtre, devant le décor qui représente
    la mer, la salle éclata en applaudissements, mais déjà l'actrice avait
    changé de place et le tableau que j'aurais voulu étudier n'existait
    plus. Je dis à ma grand'mère que je ne voyais pas bien, elle me passa
    sa lorgnette. Seulement, quand on croit à la réalité des choses, user
    d'un moyen artificiel pour se les faire montrer n'équivaut pas tout à
    fait à se sentir près d'elles. Je pensais que ce n'était plus la Berma
    que je voyais, mais son image, dans le verre grossissant. Je reposai
    la lorgnette; mais peut-être l'image que recevait mon œil, diminuée par
    l'éloignement, n'était pas plus exacte; laquelle des deux Berma était
    la vraie? Quant à la déclaration à Hippolyte, j'avais beaucoup compté
    sur ce morceau où, à en juger par la signification ingénieuse que ses
    camarades me découvraient à tout moment dans des parties moins belles,
    elle aurait certainement des intonations plus surprenantes que celles
    que chez moi, en lisant, j'avais tâché d'imaginer; mais elle
    n'atteignit même pas jusqu'à celles qu'Œnone ou Aricie eussent
    trouvées, elle passa au rabot d'une mélopée uniforme, toute la tirade
    où se trouvèrent confondues ensemble des oppositions, pourtant si
    tranchées, qu'une tragédienne à peine intelligente, même des élèves de
    lycée, n'en eussent pas négligé l'effet; d'ailleurs, elle la débita
    tellement vite que ce fut seulement quand elle fut arrivée au dernier
    vers que mon esprit prit conscience de la monotonie voulue qu'elle
    avait imposée aux premiers.

    Enfin éclata mon premier sentiment d'admiration: il fut provoqué par
    les applaudissements frénétiques des spectateurs. J'y mêlai les miens
    en tâchant de les prolonger, afin que par reconnaissance, la Berma se
    surpassant, je fusse certain de l'avoir entendue dans un de ses
    meilleurs jours. Ce qui est du reste curieux, c'est que le moment où
    se déchaîna cet enthousiasme du public, fut, je l'ai su depuis, celui
    où la Berma a une de ses plus belles trouvailles. Il semble que
    certaines réalités transcendantes émettent autour d'elles des rayons
    auxquels la foule est sensible. C'est ainsi que, par exemple, quand un
    événement se produit, quand à la frontière une armée est en danger, ou
    battue, ou victorieuse, les nouvelles assez obscures qu'on reçoit et
    d'où l'homme cultivé ne sait pas tirer grand chose, excitent dans la
    foule une émotion qui le surprend et dans laquelle, une fois que les
    experts l'ont mis au courant de la véritable situation militaire, il
    reconnaît la perception par le peuple de cette «aura» qui entoure les
    grands événements et qui peut être visible à des centaines de
    kilomètres. On apprend la victoire, ou après-coup quand la guerre est
    finie, ou tout de suite par la joie du concierge. On découvre un trait
    génial du jeu de la Berma huit jours après l'avoir entendue, par la
    critique, ou sur le coup par les acclamations du parterre. Mais cette
    connaissance immédiate de la foule étant mêlée à cent autres toutes
    erronées, les applaudissements tombaient le plus souvent à faux, sans
    compter qu'ils étaient mécaniquement soulevés par la force des
    applaudissements antérieurs comme dans une tempête une fois que la mer
    a été suffisamment remuée elle continue à grossir, même si le vent ne
    s'accroît plus. N'importe, au fur et à mesure que j'applaudissais, il
    me semblait que la Berma avait mieux joué. «Au moins, disait à côté de
    moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe
    à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c'est jouer.» Et heureux
    de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me
    doutant qu'elles ne l'expliquaient pas plus que celle de la Joconde,
    ou du Persée de Benvenuto l'exclamation d'un paysan: «C'est bien fait
    tout de même! c'est tout en or, et du beau! quel travail!», je
    partageai avec ivresse le vin grossier de cet enthousiasme populaire.
    Je n'en sentis pas moins, le rideau tombé, un désappointement que ce
    plaisir que j'avais tant désiré n'eût pas été plus grand, mais en même
    temps le besoin de le prolonger, de ne pas quitter pour jamais, en
    sortant de la salle, cette vie du théâtre qui pendant quelques heures
    avait été la mienne, et dont je me serais arraché comme en un départ
    pour l'exil, en rentrant directement à la maison, si je n'avais espéré
    d'y apprendre beaucoup sur la Berma par son admirateur auquel je
    devais qu'on m'eût permis d'aller à _Phèdre_, M. de Norpois. Je lui fus
    présenté avant le dîner par mon père qui m'appela pour cela dans son
    cabinet. A mon entrée, l'ambassadeur se leva, me tendit la main,
    inclina sa haute taille et fixa attentivement sur moi ses yeux bleus.
    Comme les étrangers de passage qui lui étaient présentés, au temps où
    il représentait la France, étaient plus ou moins–jusqu'aux
    chanteurs connus–des personnes de marque et dont il savait alors
    qu'il pourrait dire plus tard quand on prononcerait leur nom à Paris
    ou à Pétersbourg, qu'il se rappelait parfaitement la soirée qu'il
    avait passée avec eux à Munich ou à Sofia, il avait pris l'habitude de
    leur marquer par son affabilité la satisfaction qu'il avait de les
    connaître: mais de plus, persuadé que dans la vie des capitales, au
    contact à la fois des individualités intéressantes qui les traversent
    et des usages du peuple qui les habite, on acquiert une connaissance
    approfondie, et que les livres ne donnent pas, de l'histoire, de la
    géographie, des mœurs des différentes nations, du mouvement
    intellectuel de l'Europe, il exerçait sur chaque nouveau venu ses
    facultés aiguës d'observateur afin de savoir de suite à quelle espèce
    d'homme il avait à faire. Le gouvernement ne lui avait plus depuis
    longtemps confié de poste à l'étranger, mais dès qu'on lui présentait
    quelqu'un, ses yeux, comme s'ils n'avaient pas reçu notification de sa
    mise en disponibilité, commençaient à observer avec fruit, cependant
    que par toute son attitude il cherchait à montrer que le nom de
    l'étranger ne lui était pas inconnu. Aussi, tout en me parlant avec
    bonté et de l'air d'importance d'un homme qui sait sa vaste
    expérience, il ne cessait de m'examiner avec une curiosité sagace et
    pour son profit, comme si j'eusse été quelque usage exotique, quelque
    monument instructif, ou quelque étoile en tournée. Et de la sorte il
    faisait preuve à la fois, à mon endroit, de la majestueuse amabilité
    du sage Mentor et de la curiosité studieuse du jeune Anacharsis.

    Il ne m'offrit absolument rien pour la _Revue des Deux-Mondes_, mais me
    posa un certain nombre de questions sur ce qu'avaient été ma vie et
    mes études, sur mes goûts dont j'entendis parler pour la première fois
    comme s'il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j'avais
    cru jusqu'ici que c'était un devoir de les contrarier. Puisqu'ils me
    portaient du côté de la littérature, il ne me détourna pas d'elle; il
    m'en parla au contraire avec déférence comme d'une personne vénérable
    et charmante du cercle choisi de laquelle, à Rome ou à Dresde, on a
    gardé le meilleur souvenir et qu'on regrette par suite des nécessités
    de la vie de retrouver si rarement. Il semblait m'envier en souriant
    d'un air presque grivois les bons moments que, plus heureux que lui et
    plus libre, elle me ferait passer. Mais les termes mêmes dont il se
    servait me montraient la Littérature comme trop différente de l'image
    que je m'en étais faite à Combray et je compris que j'avais eu
    doublement raison de renoncer à elle. Jusqu'ici je m'étais seulement
    rendu compte que je n'avais pas le don d'écrire; maintenant M. de
    Norpois m'en ôtait même le désir. Je voulus lui exprimer ce que
    j'avais rêvé; tremblant d'émotion, je me serais fait un scrupule que
    toutes mes paroles ne fussent pas l'équivalent le plus sincère
    possible de ce que j'avais senti et que je n'avais jamais essayé de me
    formuler; c'est dire que mes paroles n'eurent aucune netteté.
    Peut-être par habitude professionnelle, peut-être en vertu du calme
    qu'acquiert tout homme important dont on sollicite le conseil et qui
    sachant qu'il gardera en mains la maîtrise de la conversation, laisse
    l'interlocuteur s'agiter, s'efforcer, peiner à son aise, peut-être
    aussi pour faire valoir le caractère de sa tête (selon lui grecque,
    malgré les grands favoris), M. de Norpois, pendant qu'on lui exposait
    quelque chose, gardait une immobilité de visage aussi absolue, que si
    vous aviez parlé devant quelque buste antique–et sourd–dans une
    glyptothèque. Tout à coup, tombant comme le marteau du
    commissaire-priseur, ou comme un oracle de Delphes, la voix de
    l'ambassadeur qui vous répondait vous impressionnait d'autant plus,
    que rien dans sa face ne vous avait laissé soupçonner le genre
    d'impression que vous aviez produit sur lui, ni l'avis qu'il allait
    émettre.

    –Précisément, me dit-il tout à coup comme si la cause était jugée et
    après m'avoir laissé bafouiller en face des yeux immobiles qui ne me
    quittaient pas un instant, j'ai le fils d'un de mes amis qui, _mutatis
    mutandis_, est comme vous (et il prit pour parler de nos dispositions
    communes le même ton rassurant que si elles avaient été des
    dispositions non pas à la littérature, mais au rhumatisme et s'il
    avait voulu me montrer qu'on n'en mourait pas). Aussi a-t-il préféré
    quitter le quai d'Orsay où la voie lui était pourtant toute tracée par
    son père et sans se soucier du qu'en dira-t-on, il s'est mis à
    produire. Il n'a certes pas lieu de s'en repentir. Il a publié il y a
    deux ans–il est d'ailleurs beaucoup plus âgé que vous,
    naturellement–un ouvrage relatif au sentiment de l'Infini sur la
    rive occidentale du lac Victoria-Nyanza et cette année un opuscule
    moins important, mais conduit d'une plume alerte, parfois même acérée,
    sur le fusil à répétition dans l'armée bulgare, qui l'ont mis tout à
    fait hors de pair. Il a déjà fait un joli chemin, il n'est pas homme à
    s'arrêter en route, et je sais que, sans que l'idée d'une candidature
    ait été envisagée, on a laissé tomber son nom deux ou trois dans la
    conversation et d'une façon qui n'avait rien de défavorable, à
    l'Académie des Sciences morales. En somme, sans pouvoir dire encore
    qu'il soit au pinacle, il a conquis de haute lutte une fort jolie
    position et le succès qui ne va pas toujours qu'aux agités et aux
    brouillons, aux faiseurs d'embarras qui sont presque toujours des
    faiseurs, le succès a récompensé son effort.

    Mon père, me voyant déjà académicien dans quelques années, respirait
    une satisfaction que M. de Norpois porta à son comble quand, après un
    instant d'hésitation pendant lequel il sembla calculer les
    conséquences de son acte, il me dit, en me tendant sa carte: «Allez
    donc le voir de ma part, il pourra vous donner d'utiles conseils», me
    causant par ces mots une agitation aussi pénible que s'il m'avait
    annoncé qu'on m'embarquait le lendemain comme mousse à bord d'un
    voilier.

    Ma tante Léonie m'avait fait héritier en même temps que de beaucoup
    d'objets et de meubles fort embarrassants, de presque toute sa fortune
    liquide–révélant ainsi après sa mort une affection pour moi que je
    n'avais guère soupçonnée pendant sa vie. Mon père, qui devait gérer
    cette fortune jusqu'à ma majorité, consulta M. de Norpois sur un
    certain nombre de placements. Il conseilla des titres à faible
    rendement qu'il jugeait particulièrement solides, notamment les
    Consolidés Anglais et le 4% Russe. «Avec ces valeurs de tout premier
    ordre, dit M. de Norpois, si le revenu n'est pas très élevé, vous êtes
    du moins assuré de ne jamais voir fléchir le capital.» Pour le reste,
    mon père lui dit en gros ce qu'il avait acheté. M. de Norpois eut un
    imperceptible sourire de félicitations: comme tous les capitalistes,
    il estimait la fortune une chose enviable, mais trouvait plus délicat
    de ne complimenter que par un signe d'intelligence à peine avoué, au
    sujet de celle qu'on possédait; d'autre part, comme il était lui-même
    colossalement riche, il trouvait de bon goût d'avoir l'air de juger
    considérables les revenus moindres d'autrui, avec pourtant un retour
    joyeux et confortable sur la supériorité des siens. En revanche il
    n'hésita pas à féliciter mon père de la «composition» de son
    portefeuille «d'un goût très sûr, très délicat, très fin». On aurait
    dit qu'il attribuait aux relations des valeurs de bourse entre elles,
    et même aux valeurs de bourse en elles-mêmes, quelque chose comme un
    mérite esthétique. D'une, assez nouvelle et ignorée, dont mon père lui
    parla, M. de Norpois, pareil à ces gens qui ont lu des livres que vous
    vous croyez seul à connaître, lui dit: «Mais si, je me suis amusé
    pendant quelque temps à la suivre dans la Cote, elle était
    intéressante», avec le sourire rétrospectivement captivé d'un abonné
    qui a lu le dernier roman d'une revue, par tranches, en feuilleton.
    «Je ne vous déconseillerais pas de souscrire à l'émission qui va être
    lancée prochainement. Elle est attrayante, car on vous offre les
    titres à des prix tentants.» Pour certaines valeurs anciennes au
    contraire, mon père ne se rappelant plus exactement les noms, faciles
    à confondre avec ceux d'actions similaires, ouvrit un tiroir et montra
    les titres eux-mêmes, à l'Ambassadeur. Leur vue me charma; ils étaient
    enjolivés de flèches de cathédrales et de figures allégoriques comme
    certaines vieilles publications romantiques que j'avais feuilletées
    autrefois. Tout ce qui est d'un même temps se ressemble; les artistes
    qui illustrent les poèmes d'une époque sont les mêmes que font
    travailler pour elles les Sociétés financières. Et rien ne fait mieux
    penser à certaines livraisons de _Notre-Dame de Paris_ et d'œuvres de
    Gérard de Nerval, telles qu'elles étaient accrochées à la devanture de
    l'épicerie de Combray, que, dans son encadrement rectangulaire et
    fleuri que supportaient des divinités fluviales, une action nominative
    de la Compagnie des Eaux.

    Mon père avait pour mon genre d'intelligence un mépris suffisamment
    corrigé par la tendresse pour qu'au total, son sentiment sur tout ce
    que je faisais fut une indulgence aveugle. Aussi n'hésita-t-il pas à
    m'envoyer chercher un petit poème en prose que j'avais fait autrefois
    à Combray en revenant d'une promenade. Je l'avais écrit avec une
    exaltation qu'il me semblait devoir communiquer à ceux qui le
    liraient. Mais elle ne dut pas gagner M. de Norpois, car ce fut sans
    me dire une parole qu'il me le rendit.

    Ma mère, pleine de respect pour les occupations de mon père, vint
    demander, timidement, si elle pouvait faire servir. Elle avait peur
    d'interrompre une conversation où elle n'aurait pas eu à être mêlée.
    Et, en effet, à tout moment mon père rappelait au marquis quelque
    mesure utile qu'ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance
    de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu'ont ensemble
    dans un milieu différent–pareils en cela à deux collégiens–deux
    collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs
    communs où n'ont pas accès les autres et auxquels ils s'excusent de se
    reporter devant eux.

    Mais la parfaite indépendance des muscles du visage à laquelle M. de
    Norpois était arrivé, lui permettait d'écouter sans avoir l'air
    d'entendre. Mon père finissait par se troubler: «J'avais pensé à
    demander l'avis de la Commission…» disait-il à M. de Norpois après
    de longs préambules. Alors du visage de l'aristocratique virtuose qui
    avait gardé l'inertie d'un instrumentiste dont le moment n'est pas
    venu d'exécuter sa partie, sortait avec un débit égal, sur un ton aigu
    et comme ne faisant que finir, mais confiée cette fois à un autre
    timbre, la phrase commencée: «Que bien entendu vous n'hésiterez pas à
    réunir, d'autant plus que les membres vous sont individuellement
    connus et peuvent facilement se déplacer.» Ce n'était pas évidemment
    en elle-même une terminaison bien extraordinaire. Mais l'immobilité
    qui l'avait précédée la faisait se détacher avec la netteté
    cristalline, l'imprévu quasi malicieux de ces phrases par lesquelles
    le piano, silencieux jusque-là, réplique, au moment voulu, au
    violoncelle qu'on vient d'entendre, dans un concerto de Mozart.

    –Hé bien, as-tu été content de ta matinée? me dit mon père, tandis
    qu'on passait à table, pour me faire briller et pensant que mon
    enthousiasme me ferait bien juger par M. de Norpois. «Il est allé entendre
    la Berma tantôt, vous vous rappelez que nous en avions parlé ensemble»,
    dit-il en se tournant vers le diplomate du même ton d'allusion
    rétrospective, technique et mystérieuse que s'il se fût agi d'une
    séance de la Commission.

    –Vous avez dû être enchanté, surtout si c'était la première fois que
    vous l'entendiez. M. votre père s'alarmait du contre-coup que cette
    petite escapade pouvait avoir sur votre état de santé, car vous êtes
    un peu délicat, un peu frêle, je crois. Mais je l'ai rassuré. Les
    théâtres ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a seulement
    vingt ans. Vous avez des sièges à peu près confortables, une
    atmosphère renouvelée, quoique nous ayons fort à faire encore pour
    rejoindre l'Allemagne et l'Angleterre, qui à cet égard comme à bien
    d'autres ont une formidable avance sur nous. Je n'ai pas vu Mme Berma
    dans _Phèdre_, mais j'ai entendu dire qu'elle y était admirable. Et vous
    avez été ravi, naturellement?

    M. de Norpois, mille fois plus intelligent que moi, devait détenir
    cette vérité que je n'avais pas su extraire du jeu de la Berma, il
    allait me la découvrir; en répondant à sa question, j'allais le prier
    de me dire en quoi cette vérité consistait; et il justifierait ainsi
    ce désir que j'avais eu de voir l'actrice. Je n'avais qu'un moment, il
    fallait en profiter et faire porter mon interrogatoire sur les points
    essentiels. Mais quels étaient-ils? Fixant mon attention tout entière
    sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire
    admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée,
    je ne cherchais pas à remplacer les mots qui me manquaient par des
    expressions toutes faites, je balbutiai, et finalement, pour tâcher de
    le provoquer à déclarer ce que la Berma avait d'admirable, je lui
    avouai que j'avais été déçu.

    –Mais comment, s'écria mon père, ennuyé de l'impression fâcheuse
    que l'aveu de mon incompréhension pouvait produire sur M. de Norpois,
    comment peux-tu dire que tu n'as pas eu de plaisir? ta grand'mère nous
    a raconté que tu ne perdais pas un mot de ce que la Berma disait, que
    tu avais les yeux hors de la tête, qu'il n'y avait que toi dans la
    salle comme cela.

    –Mais oui, j'écoutais de mon mieux pour savoir ce qu'elle avait de
    si remarquable. Sans doute, elle est très bien….

    –Si elle est très bien, qu'est-ce qu'il te faut de plus?

    –Une des choses qui contribuent certainement au succès de Mme
    Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère
    pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir
    consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de
    maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses
    rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle
    joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de
    Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans
    son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées
    en Angleterre et en Amérique, la vulgarité je ne dirai pas de John
    Bull ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère
    Victorienne, mais de l'oncle Sam n'a pas déteint sur elle. Jamais de
    couleurs trop voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable
    qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté
    de dire en musicienne!

    Mon intérêt pour le jeu de la Berma n'avait cessé de grandir depuis
    que la représentation était finie parce qu'il ne subissait plus la
    compression et les limites de la réalité; mais j'éprouvais le besoin
    de lui trouver des explications; de plus, il s'était porté avec une
    intensité égale, pendant que la Berma jouait, sur tout ce qu'elle
    offrait, dans l'indivisibilité de la vie, à mes yeux, à mes oreilles;
    il n'avait rien séparé et distingué; aussi fut-il heureux de se
    découvrir une cause raisonnable dans ces éloges donnés à la
    simplicité, au bon goût de l'artiste, il les attirait à lui par son
    pouvoir d'absorption, s'emparait d'eux comme l'optimisme d'un homme
    ivre des actions de son voisin dans lesquelles il trouve une raison
    d'attendrissement. «C'est vrai, me disais-je, quelle belle voix,
    quelle absence de cris, quels costumes simples, quelle intelligence
    d'avoir été choisir _Phèdre_! Non, je n'ai pas été déçu.»

    Le bœuf froid aux carottes fit son apparition, couché par le
    Michel-Ange de notre cuisine sur d'énormes cristaux de gelée pareils à
    des blocs de quartz transparent.

    –Vous avez un chef de tout premier ordre, madame, dit M. de
    Norpois. Et ce n'est pas peu de chose. Moi qui ai eu à l'étranger à
    tenir un certain train de maison, je sais combien il est souvent
    difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables
    agapes auxquelles vous nous avez conviés là.

    Et, en effet, Françoise, surexcitée par l'ambition de réussir pour un
    invité de marque un dîner enfin semé de difficultés dignes d'elle,
    s'était donné une peine qu'elle ne prenait plus quand nous étions
    seuls et avait retrouvé sa manière incomparable de Combray.

    –Voilà ce qu'on ne peut obtenir au cabaret, je dis dans les
    meilleurs: une daube de bœuf où la gelée ne sente pas la colle, et où
    le bœuf ait pris le parfum des carottes, c'est admirable! Permettez-moi
    d'y revenir, ajouta-t-il en faisant signe qu'il voulait encore de la
    gelée. Je serais curieux de juger votre Vatel maintenant sur un mets
    tout différent, je voudrais, par exemple, le trouver aux prises avec
    le bœuf Stroganof.

    M. de Norpois pour contribuer lui aussi à l'agrément du repas nous
    servit diverses histoires dont il régalait fréquemment ses collègues
    de carrière, tantôt en citant une période ridicule dite par un homme
    politique coutumier du fait et qui les faisait longues et pleines
    d'images incohérentes, tantôt telle formule lapidaire d'un diplomate
    plein d'atticisme. Mais, à vrai dire, le critérium qui distinguait
    pour lui ces deux ordres de phrases ne ressemblait en rien à celui que
    j'appliquais à la littérature. Bien des nuances m'échappaient; les
    mots qu'il récitait en s'esclaffant ne me paraissaient pas très
    différents de ceux qu'il trouvait remarquables. Il appartenait au
    genre d'hommes qui pour les œuvres que j'aimais eût dit: «Alors, vous
    comprenez? moi j'avoue que je ne comprends pas, je ne suis pas
    initié», mais j'aurais pu lui rendre la pareille, je ne saisissais pas
    l'esprit ou la sottise, l'éloquence ou l'enflure qu'il trouvait dans
    une réplique, ou dans un discours et l'absence de toute raison
    perceptible pourquoi ceci était mal et ceci bien, faisait que cette
    sorte de littérature m'était plus mystérieuse, me semblait plus
    obscure qu'aucune. Je démêlai seulement que répéter ce que tout le
    monde pensait n'était pas en politique une marque d'infériorité mais
    de supériorité. Quand M. de Norpois se servait de certaines
    expressions qui traînaient dans les journaux et les prononçait avec
    force, on sentait qu'elles devenaient un acte par le seul fait qu'il
    les avait employées et un acte qui susciterait des commentaires.

    Ma mère comptait beaucoup sur la salade d'ananas et de truffes. Mais
    l'Ambassadeur après avoir exercé un instant sur le mets la pénétration
    de son regard d'observateur la mangea en restant entouré de discrétion
    diplomatique et ne nous livra pas sa pensée. Ma mère insista pour
    qu'il en reprit, ce que fit M. de Norpois, mais en disant seulement au
    lieu du compliment qu'on espérait: «J'obéis, madame, puisque je vois
    que c'est là de votre part un véritable oukase.»

    –Nous avons lu dans les «feuilles» que vous vous étiez entretenu
    longuement avec le roi Théodose, lui dit mon père.

    –En effet, le roi qui a une rare mémoire des physionomies a eu la
    bonté de se souvenir en m'apercevant à l'orchestre que j'avais eu
    l'honneur de le voir pendant plusieurs jours à la cour de Bavière,
    quand il ne songeait pas à son trône oriental (vous savez qu'il y a
    été appelé par un congrès européen, et il a même fort hésité à
    l'accepter, jugeant cette souveraineté un peu inégale à sa race, la
    plus noble, héraldiquement parlant, de toute l'Europe). Un
    aide-de-camp est venu me dire d'aller saluer Sa Majesté, à l'ordre de
    qui je me suis naturellement empressé de déférer.

    –Avez-vous été content des résultats de son séjour?

    –Enchanté! Il était permis de concevoir quelque appréhension sur la
    façon dont un monarque encore si jeune, se tirerait de ce pas
    difficile, surtout dans des conjonctures aussi délicates. Pour ma part
    je faisais pleine confiance au sens politique du souverain. Mais
    j'avoue que mes espérances ont été dépassées. Le toast qu'il a
    prononcé à l'Elysée, et qui, d'après des renseignements qui me
    viennent de source tout à fait autorisée, avait été composé par lui du
    premier mot jusqu'au dernier, était entièrement digne de l'intérêt
    qu'il a excité partout. C'est tout simplement un coup de maître; un
    peu hardi je le veux bien, mais d'une audace qu'en somme l'événement a
    pleinement justifiée. Les traditions diplomatiques ont certainement du
    bon, mais dans l'espèce elles avaient fini par faire vivre son pays et
    le nôtre dans une atmosphère de renfermé qui n'était plus respirable.
    Eh bien! une des manières de renouveler l'air, évidemment une de
    celles qu'on ne peut pas recommander mais que le roi Théodose pouvait
    se permettre, c'est de casser les vitres. Et il l'a fait avec une
    belle humeur qui a ravi tout le monde et aussi une justesse dans les
    termes, où on a reconnu tout de suite la race de princes lettrés à
    laquelle il appartient par sa mère. Il est certain que quand il a
    parlé des «affinités» qui unissent son pays à la France, l'expression
    pour peu usitée qu'elle puisse être dans le vocabulaire des
    chancelleries, était singulièrement heureuse. Vous voyez que la
    littérature ne nuit pas, même dans la diplomatie, même sur un trône,
    ajouta-t-il en s'adressant à moi. La chose était constatée depuis
    longtemps, je le veux bien, et les rapports entre les deux puissances
    étaient devenus excellents. Encore fallait-il qu'elle fut dite. Le mot
    était attendu, il a été choisi à merveille, vous avez vu comme il a
    porté. Pour ma part j'y applaudis des deux mains.

    –Votre ami, M. De Vaugoubert, qui préparait le rapprochement depuis
    des années, a dû être content.

    –D'autant plus que Sa Majesté qui est assez coutumière du fait
    avait tenu à lui en faire la surprise. Cette surprise a été complète
    du reste pour tout le monde, à commencer par le Ministre des Affaires
    étrangères, qui, à ce qu'on m'a dit, ne l'a pas trouvée à son goût. A
    quelqu'un qui lui en parlait, il aurait répondu très nettement, assez
    haut pour être entendu des personnes voisines: «Je n'ai été ni
    consulté, ni prévenu», indiquant clairement par là qu'il déclinait
    toute responsabilité dans l'événement. Il faut avouer que celui-ci a
    fait un beau tapage et je n'oserais pas affirmer, ajouta-t-il avec un
    sourire malicieux, que tels de mes collègues pour qui la loi suprême
    semble être celle du moindre effort, n'en ont pas été troublés dans
    leur quiétude. Quant à Vaugoubert, vous savez qu'il avait été fort
    attaqué pour sa politique de rapprochement avec la France, et il avait
    dû d'autant plus en souffrir, que c'est un sensible, un cœur exquis.
    J'en puis d'autant mieux témoigner que bien qu'il soit mon cadet et de
    beaucoup, je l'ai fort pratiqué, nous sommes amis de longue date, et
    je le connais bien. D'ailleurs qui ne le connaîtrait? C'est une âme de
    cristal. C'est même le seul défaut qu'on pourrait lui reprocher, il
    n'est pas nécessaire que le cœur d'un diplomate soit aussi transparent
    que le sien. Cela n'empêche pas qu'on parle de l'envoyer à Rome, ce
    qui est un bel avancement, mais un bien gros morceau. Entre nous, je
    crois que Vaugoubert, si dénué qu'il soit d'ambition en serait fort
    content et ne demande nullement qu'on éloigne de lui ce calice. Il
    fera peut-être merveille là-bas; il est le candidat de la Consulta, et
    pour ma part, je le vois très bien, lui artiste, dans le cadre du
    palais Farnèse et la galerie des Carraches. Il semble qu'au moins
    personne ne devrait pouvoir le haïr; mais il y a autour du Roi
    Théodose, toute une camarilla plus ou moins inféodée à la
    Wilhelmstrasse dont elle suit docilement les inspirations et qui a
    cherché de toutes façons à lui tailler des croupières. Vaugoubert n'a
    pas eu à faire face seulement aux intrigues de couloirs mais aux
    injures de folliculaires à gages qui plus tard, lâches comme l'est
    tout journaliste stipendié, ont été des premiers à demander l'_aman_,
    mais qui en attendant n'ont pas reculé à faire état, contre notre
    représentant, des ineptes accusations de gens sans aveu. Pendant plus
    d'un mois les ennemis de Vaugoubert ont dansé autour de lui la danse
    du scalp, dit M. de Norpois, en détachant avec force ce dernier mot.
    Mais un bon averti en vaut deux; ces injures il les a repoussées du
    pied, ajouta-t-il plus énergiquement encore, et avec un regard si
    farouche que nous cessâmes un instant de manger. Comme dit un beau
    proverbe arabe: «Les chiens aboient, la caravane passe.» Après avoir
    jeté cette citation, M. de Norpois s'arrêta pour nous regarder et
    juger de l'effet qu'elle avait produit sur nous. Il fut grand, le
    proverbe nous était connu. Il avait remplacé cette année-là chez les
    hommes de haute valeur cet autre: «Qui sème le vent récolte la
    tempête», lequel avait besoin de repos, n'étant pas infatigable et
    vivace comme: «Travailler pour le Roi de Prusse.» Car la culture de
    ces gens éminents était une culture alternée, et généralement
    triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de
    Norpois excellait à émailler ses articles de la _Revue_, n'étaient point
    nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. Même
    dépourvus de l'ornement qu'elles apportaient, il suffisait que M. de
    Norpois écrivit à point nommé–ce qu'il ne manquait pas de faire–:
    «Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril»
    ou bien: «l'émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l'on suivait
    d'un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie
    bicéphale», ou: «Un cri d'alarme partit de Montecitorio», ou encore
    «cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz». A
    ces expressions le lecteur profane avait aussitôt reconnu et salué le
    diplomate de carrière. Mais ce qui avait fait dire qu'il était plus
    que cela, qu'il possédait une culture supérieure, cela avait été
    l'emploi raisonné de citations dont le modèle achevé restait alors:
    «Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances,
    comme avait coutume de dire le Baron Louis.» (On n'avait pas encore
    importé d'Orient: «La victoire est à celui des deux adversaires qui
    sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, comme disent les
    Japonais»). Cette réputation de grand lettré, jointe à un véritable
    génie d'intrigue caché sous le masque de l'indifférence avait fait
    entrer M. de Norpois à l'Académie des Sciences morales. Et quelques
    personnes pensèrent même qu'il ne serait pas déplacé à l'Académie
    Française, le jour où, voulant indiquer que c'est en resserrant
    l'alliance russe que nous pourrions arriver à une entente avec
    l'Angleterre, il n'hésita pas à écrire: «Qu'on le sache bien au quai
    d'Orsay, qu'on l'enseigne désormais dans tous les manuels de
    géographie qui se montrent incomplets à cet égard, qu'on refuse
    impitoyablement au baccalauréat tout candidat qui ne saura pas le
    dire: «Si tous les chemins mènent à Rome, en revanche la route qui va
    de Paris à Londres passe nécessairement par Pétersbourg.»

    –Somme toute, continua M. de Norpois en s'adressant à mon père,
    Vaugoubert s'est taillé là un beau succès et qui dépasse même celui
    qu'il avait escompté. Il s'attendait en effet à un toast correct (ce
    qui après les nuages des dernières années était déjà fort beau) mais à
    rien de plus. Plusieurs personnes qui étaient au nombre des assistants
    m'ont assuré qu'on ne peut pas en lisant ce toast se rendre compte de
    l'effet qu'il a produit, prononcé et détaillé à merveille par le roi
    qui est maître en l'art de dire et qui soulignait au passage toutes
    les intentions, toutes les finesses. Je me suis laissé raconter à ce
    propos un fait assez piquant et qui met en relief une fois de plus
    chez le roi Théodose cette bonne grâce juvénile qui lui gagne si bien
    les cœurs. On m'a affirmé que précisément à ce mot d'«affinités» qui
    était en somme la grosse innovation du discours, et qui défraiera,
    encore longtemps vous verrez, les commentaires des chancelleries, Sa
    Majesté, prévoyant la joie de notre ambassadeur, qui allait trouver là
    le juste couronnement de ses efforts, de son rêve pourrait-on dire et,
    somme toute, son bâton de maréchal, se tourna à demi vers Vaugoubert
    et fixant sur lui ce regard si prenant des Oettingen, détacha ce mot
    si bien choisi d'«affinités», ce mot qui était une véritable
    trouvaille, sur un ton qui faisait savoir à tous qu'il était employé à
    bon escient et en pleine connaissance de cause. Il paraît que
    Vaugoubert avait peine à maîtriser son émotion et, dans une certaine
    mesure, j'avoue que je le comprends. Une personne digne de toute
    créance m'a même confié que le roi se serait approché de Vaugoubert
    après le dîner, quand Sa Majesté a tenu cercle, et lui aurait dit à
    mi-voix: «Etes-vous content de votre élève, mon cher marquis?»

    –Il est certain, conclut M. de Norpois, qu'un pareil toast a plus fait
    que vingt ans de négociations pour resserrer les deux pays, leurs
    «affinités», selon la pittoresque expression de Théodose II. Ce n'est
    qu'un mot, si vous voulez, mais voyez, quelle fortune il a fait, comme
    toute la presse européenne le répète, quel intérêt il éveille, quel
    son nouveau il a rendu. Il est d'ailleurs bien dans la manière du
    souverain. Je n'irai pas jusqu'à vous dire qu'il trouve tous les jours
    de purs diamants comme celui-là. Mais il est bien rare que dans ses
    discours étudiés, mieux encore, dans le prime-saut de la conversation
    il ne donne pas son signalement–j'allais dire il n'appose pas sa
    signature–par quelque mot à l'emporte-pièce. Je suis d'autant moins
    suspect de partialité en la matière que je suis ennemi de toute
    innovation en ce genre. Dix-neuf fois sur vingt elles sont
    dangereuses.

    –Oui, j'ai pensé que le récent télégramme de l'empereur d'Allemagne
    n'a pas dû être de votre goût, dit mon père.

    M. de Norpois leva les yeux au ciel d'un air de dire: Ah! celui-là!
    «D'abord, c'est un acte d'ingratitude. C'est plus qu'un crime, c'est
    une faute et d'une sottise que je qualifierai de pyramidale! Au reste
    si personne n'y met le holà, l'homme qui a chassé Bismarck est bien
    capable de répudier peu à peu toute la politique bismarckienne, alors
    c'est le saut dans l'inconnu.»

    –Et mon mari m'a dit, monsieur, que vous l'entraîneriez peut-être un
    de ces étés en Espagne, j'en suis ravie pour lui.

    –Mais oui, c'est un projet tout à fait attrayant et dont je me
    réjouis. J'aimerais beaucoup faire avec vous ce voyage, mon cher. Et
    vous, madame, avez-vous déjà songé à l'emploi des vacances?

    –J'irai peut-être avec mon fils à Balbec, je ne sais.

    –Ah! Balbec est agréable, j'ai passé par là il y a quelques années.
    On commence à y construire des villas fort coquettes: je crois que
    l'endroit vous plaira. Mais puis-je vous demander ce qui vous a fait
    choisir Balbec?

    –Mon fils a le grand désir de voir certaines églises du pays,
    surtout celle de Balbec. Je craignais un peu pour sa santé les
    fatigues du voyage et surtout du séjour. Mais j'ai appris qu'on vient
    de construire un excellent hôtel qui lui permettra de vivre dans les
    conditions de confort requises par son état.

    –Ah! il faudra que je donne ce renseignement à certaine personne qui
    n'est pas femme à en faire fi.

    –L'église de Balbec est admirable, n'est-ce pas, monsieur,
    demandai-je, surmontant la tristesse d'avoir appris qu'un des attraits
    de Balbec résidait dans ses coquettes villas.

    –Non, elle n'est pas mal, mais enfin elle ne peut soutenir la
    comparaison avec ces véritables bijoux ciselés que sont les
    cathédrales de Reims, de Chartres, et à mon goût, la perle de toutes,
    la Sainte-Chapelle de Paris.

    –Mais l'église de Balbec est en partie romane?

    –En effet, elle est du style roman, qui est déjà par lui-même
    extrêmement froid et ne laisse en rien présager l'élégance, la
    fantaisie des architectes gothiques qui fouillent la pierre comme de
    la dentelle. L'église de Balbec mérite une visite si on est dans le
    pays, elle est assez curieuse; si un jour de pluie vous ne savez que
    faire, vous pourrez entrer là, vous verrez le tombeau de Tourville.

    –Est-ce que vous étiez hier au banquet des Affaires étrangères? je
    n'ai pas pu y aller, dit mon père.

    –Non, répondit M. de Norpois avec un sourire, j'avoue que je l'ai
    délaissé pour une soirée assez différente. J'ai dîné chez une femme
    dont vous avez peut-être entendu parler, la belle madame Swann.

    Ma mère réprima un frémissement, car d'une sensibilité plus prompte que
    mon père, elle s'alarmait pour lui de ce qui ne devait le contrarier
    qu'un instant après. Les désagréments qui lui arrivaient étaient
    perçus d'abord par elle comme ces mauvaises nouvelles de France qui
    sont connues plus tôt à l'étranger que chez nous. Mais curieuse de
    savoir quel genre de personnes les Swann pouvaient recevoir, elle
    s'enquit auprès de M. de Norpois de celles qu'il y avait rencontrées.

    –Mon Dieu … c'est une maison où il me semble que vont surtout …
    des messieurs. Il y avait quelques hommes mariés, mais leurs femmes
    étaient souffrantes ce soir-là et n'étaient pas venues, répondit
    l'ambassadeur avec une finesse voilée de bonhomie et en jetant autour
    de lui des regards dont la douceur et la discrétion faisaient mine de
    tempérer et exagéraient habilement la malice.

    –Je dois dire, ajouta-t-il, pour être tout à fait juste, qu'il y va
    cependant des femmes, mais … appartenant plutôt…, comment
    dirais-je, au monde républicain qu'à la société de Swann (il
    prononçait Svann). Qui sait? Ce sera peut-être un jour un salon
    politique ou littéraire. Du reste, il semble qu'ils soient contents
    comme cela. Je trouve que Swann le montre même un peu trop. Il nommait
    les gens chez qui lui et sa femme étaient invités pour la semaine
    suivante et de l'intimité desquels il n'y a pourtant pas lieu de
    s'enorgueillir, avec un manque de réserve et de goût, presque de tact,
    qui m'a étonné chez un homme aussi fin. Il répétait: «Nous n'avons pas
    un soir de libre», comme si ç'avait été une gloire, et en véritable
    parvenu, qu'il n'est pas cependant. Car Swann avait beaucoup d'amis et
    même d'amies, et sans trop m'avancer, ni vouloir commettre
    d'indiscrétion, je crois pouvoir dire que non pas toutes, ni même le
    plus grand nombre, mais l'une au moins, et qui est une fort grande
    dame, ne se serait peut-être pas montrée entièrement réfractaire à
    l'idée d'entrer en relations avec Madame Swann, auquel cas,
    vraisemblablement, plus d'un mouton de Panurge aurait suivi. Mais il
    semble qu'il n'y ait eu de la part de Swann aucune démarche esquissée
    en ce sens…. Comment encore un pudding à la Nesselrode! Ce ne sera pas
    de trop de la cure de Carlsbad pour me remettre d'un pareil festin de
    Lucullus…. Peut-être Swann a-t-il senti qu'il y aurait trop de
    résistances à vaincre. Le mariage, cela est certain, n'a pas plu. On a
    parlé de la fortune de la femme, ce qui est une grosse bourde. Mais,
    enfin, tout cela n'a pas paru agréable. Et puis Swann a une tante
    excessivement riche et admirablement posée, femme d'un homme qui,
    financièrement parlant, est une puissance. Et non seulement elle a
    refusé de recevoir Mme Swann, mais elle a mené une campagne en règle
    pour que ses amies et connaissances en fissent autant. Je n'entends
    pas par là qu'aucun Parisien de bonne compagnie ait manqué de respect
    à Madame Swann…. Non! cent fois non! Le mari était d'ailleurs homme à
    relever le gant. En tous cas, il y a une chose curieuse, c'est de voir
    combien Swann, qui connaît tant de monde et du plus choisi, montre
    d'empressement auprès d'une société dont le moins qu'on puisse dire
    est qu'elle est fort mêlée. Moi qui l'ai connu jadis, j'avoue que
    j'éprouvais autant de surprise que d'amusement à voir un homme aussi
    bien élevé, aussi à la mode dans les coteries les plus triées,
    remercier avec effusion le Directeur du Cabinet du Ministre des
    Postes, d'être venu chez eux et lui demander si Mme Swann pourrait _se
    permettre_ d'aller voir sa femme. Il doit pourtant se trouver dépaysé;
    évidemment ce n'est plus le même monde. Mais je ne crois pas cependant
    que Swann soit malheureux. Il y a eu, il est vrai, dans les années qui
    précédèrent le mariage, d'assez vilaines manœuvres de chantage de la
    part de la femme; elle privait Swann de sa fille chaque fois qu'il lui
    refusait quelque chose. Le pauvre Swann, aussi naïf qu'il est pourtant
    raffiné, croyait chaque fois que l'enlèvement de sa fille était une
    coïncidence et ne voulait pas voir la réalité. Elle lui faisait
    d'ailleurs des scènes si continuelles qu'on pensait que le jour où
    elle serait arrivée à ses fins et se serait fait épouser, rien ne la
    retiendrait plus et que leur vie serait un enfer. Hé bien! c'est le
    contraire qui est arrivé. On plaisante beaucoup la manière dont Swann
    parle de sa femme, on en fait même des gorges chaudes. On ne demandait
    certes pas que, plus ou moins conscient d'être … (vous savez le mot de
    Molière), il allât le proclamer _urbi et orbi_; n'empêche qu'on le
    trouve exagéré quand il dit que sa femme est une excellente épouse.
    Or, ce n'est pas aussi faux qu'on le croit. A sa manière qui n'est pas
    celle que tous les maris préféreraient,–mais enfin, entre nous, il
    me semble difficile que Swann qui la connaissait depuis longtemps et
    est loin d'être un maître-sot, ne sût pas à quoi s'en tenir,–il est
    indéniable qu'elle semble avoir de l'affection pour lui. Je ne dis pas
    qu'elle ne soit pas volage et Swann lui-même ne se fait pas faute de
    l'être, à en croire les bonnes langues qui, vous pouvez le penser,
    vont leur train. Mais elle lui est reconnaissante de ce qu'il a fait
    pour elle, et, contrairement aux craintes éprouvées par tout le monde,
    elle paraît devenue d'une douceur d'ange.

    Ce changement n'était peut-être pas aussi extraordinaire que le trouvait M. de Norpois.
    Odette n'avait pas cru que Swann finirait par l'épouser; chaque fois
    qu'elle lui annonçait tendancieusement qu'un homme comme il faut
    venait de se marier avec sa maîtresse, elle lui avait vu garder un
    silence glacial et tout au plus, si elle l'interpellait directement en
    lui demandant: «Alors, tu ne trouves pas que c'est très bien, que
    c'est bien beau ce qu'il a fait là, pour une femme qui lui a consacré
    sa jeunesse?», répondre sèchement: «Mais je ne te dis pas que ce soit
    mal, chacun agit à sa guise.» Elle n'était même pas loin de croire
    que, comme il le lui disait dans des moments de colère, il
    l'abandonnerait tout à fait, car elle avait depuis peu entendu dire
    par une femme sculpteur: «On peut s'attendre à tout de la part des
    hommes, ils sont si mufles», et frappée par la profondeur de cette
    maxime pessimiste, elle se l'était appropriée, elle la répétait à tout
    bout de champ d'un air découragé qui semblait dire: «Après tout, il
    n'y aurait rien d'impossible, c'est bien ma chance.» Et, par suite,
    toute vertu avait été enlevée à la maxime optimiste qui avait
    jusque-là guidé Odette dans la vie: «On peut tout faire aux hommes qui
    vous aiment, ils sont idiots», et qui s'exprimait dans son visage par
    le même clignement d'yeux qui eût pu accompagner des mots tels que:
    «Ayez pas peur, il ne cassera rien.» En attendant, Odette souffrait de
    ce que telle de ses amies, épousée par un homme qui était resté moins
    longtemps avec elle, qu'elle-même avec Swann, et n'avait pas, elle,
    d'enfant, relativement considérée maintenant, invitée aux bals de
    l'Élysée, devait penser de la conduite de Swann. Un consultant plus
    profond que ne l'était M. de Norpois eût sans doute pu diagnostiquer
    que c'était ce sentiment d'humiliation et de honte qui avait aigri
    Odette, que le caractère infernal qu'elle montrait ne lui était pas
    essentiel, n'était pas un mal sans remède, et eût aisément prédit ce
    qui était arrivé, à savoir qu'un régime nouveau, le régime
    matrimonial, ferait cesser avec une rapidité presque magique ces
    accidents pénibles, quotidiens, mais nullement organiques. Presque
    tout le monde s'étonna de ce mariage, et cela même est étonnant. Sans
    doute peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du
    phénomène qu'est l'amour, et la sorte de création que c'est d'une
    personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans
    le monde, et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes.
    Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les
    proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui n'est
    pas le même que celui qu'ils voient. Pourtant il semble qu'en ce qui
    concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes, elle
    n'avait jamais entièrement compris l'intelligence de Swann, du moins
    savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le
    nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier;
    de Swann, elle connaissait à fond ces traits du caractère que le
    reste du monde ignore ou ridiculise et dont seule une maîtresse, une
    sœur, possèdent l'image ressemblante et aimée; et nous tenons tellement
    à eux, même à ceux que nous voudrions le plus corriger, que c'est
    parce qu'une femme finit par en prendre une habitude indulgente et
    amicalement railleuse, pareille à l'habitude que nous en avons
    nous-mêmes, et qu'en ont nos parents, que les vieilles liaisons ont
    quelque chose de la douceur et de la force des affections de famille.
    Les liens qui nous unissent à un être se trouvent sanctifiés quand il
    se place au même point de vue que nous pour juger une de nos tares. Et
    parmi ces traits particuliers, il y en avait aussi qui appartenaient
    autant à l'intelligence de Swann qu'à son caractère, et que pourtant,
    en raison de la racine qu'ils avaient malgré tout en celui-ci, Odette
    avait plus facilement discernés. Elle se plaignait que quand Swann
    faisait métier d'écrivain, quand il publiait des études, on ne
    reconnut pas ces traits-là autant que dans les lettres ou dans sa
    conversation où ils abondaient. Elle lui conseillait de leur faire la
    part la plus grande. Elle l'aurait voulu parce que c'était ceux
    qu'elle préférait en lui, mais comme elle les préférait parce qu'ils
    étaient plus à lui, elle n'avait peut-être pas tort de souhaiter qu'on
    les retrouvât dans ce qu'il écrivait. Peut-être aussi pensait-elle que
    des ouvrages plus vivants, en lui procurant enfin à lui le succès, lui
    eussent permis à elle de se faire ce que chez les Verdurin elle avait
    appris à mettre au-dessus de tout: un salon.

    Parmi les gens qui trouvaient ce genre de mariage ridicule, gens qui
    pour eux-mêmes se demandaient: «Que pensera M. de Guermantes, que dira
    Bréauté, quand j'épouserai Mlle de Montmorency?», parmi les gens ayant
    cette sorte d'idéal social, aurait figuré, vingt ans plus tôt, Swann
    lui-même. Swann qui s'était donné du mal pour être reçu au Jockey et
    avait compté dans ce temps-là faire un éclatant mariage qui eût
    achevé, en consolidant sa situation, de faire de lui un des hommes les
    plus en vue de Paris. Seulement, les images que représentent un tel
    mariage à l'intéressé ont, comme toutes les images, pour ne pas
    dépérir et s'effacer complètement, besoin d'être alimentées du dehors.
    Votre rêve le plus ardent est d'humilier l'homme qui vous a offensé.
    Mais si vous n'entendez plus jamais parler de lui, ayant changé de
    pays, votre ennemi finira par ne plus avoir pour vous aucune
    importance. Si on a perdu de vue pendant vingt ans toutes les
    personnes à cause desquelles on aurait aimé entrer au Jockey ou à
    l'Institut, la perspective d'être membre de l'un ou de l'autre de ces
    groupements ne tentera nullement. Or, tout autant qu'une retraite,
    qu'une maladie, qu'une conversion religieuse, une liaison prolongée
    substitue d'autres images aux anciennes. Il n'y eut pas de la part de
    Swann, quand il épousa Odette, renoncement aux ambitions mondaines car
    de ces ambitions-là, depuis longtemps Odette l'avait, au sens
    spirituel du mot, détaché. D'ailleurs, ne l'eût-il pas été qu'il n'en
    aurait eu que plus de mérite. C'est parce qu'ils impliquent le
    sacrifice d'une situation plus ou moins flatteuse à une douceur
    purement intime, que généralement les mariages infamants sont les plus
    estimables de tous (on ne peut en effet entendre par mariage infamant
    un mariage d'argent, n'y ayant point d'exemple d'un ménage où la
    femme, ou bien le mari se soient vendus et qu'on n'ait fini par
    recevoir, ne fût-ce que par tradition et sur la foi de tant d'exemples
    et pour ne pas avoir deux poids et deux mesures). Peut-être, d'autre
    part, en artiste, sinon en corrompu, Swann eût-il en tous cas éprouvé
    une certaine volupté à accoupler à lui, dans un de ces croisements
    d'espèces comme en pratiquent les mendelistes ou comme en raconte la
    mythologie, un être de race différente, archiduchesse ou cocotte, à
    contracter une alliance royale ou à faire une mésalliance. Il n'y
    avait eu dans le monde qu'une seule personne dont il se fût préoccupé,
    chaque fois qu'il avait pensé à son mariage possible avec Odette,
    c'était, et non par snobisme, la duchesse de Guermantes. De celle-là,
    au contraire, Odette se souciait peu, pensant seulement aux personnes
    situées immédiatement au-dessus d'elle-même plutôt que dans un aussi
    vague empyrée. Mais quand Swann dans ses heures de rêverie voyait
    Odette devenue sa femme, il se représentait invariablement le moment
    où il l'amènerait, elle et surtout sa fille, chez la princesse des
    Laumes, devenue bientôt la duchesse de Guermantes par la mort de son
    beau-père. Il ne désirait pas les présenter ailleurs, mais il
    s'attendrissait quand il inventait, en énonçant les mots eux-mêmes,
    tout ce que la duchesse dirait de lui à Odette, et Odette à Madame de
    Guermantes, la tendresse que celle-ci témoignerait à Gilberte, la
    gâtant, le rendant fier de sa fille. Il se jouait à lui-même la scène
    de la présentation avec la même précision dans le détail imaginaire
    qu'ont les gens qui examinent comment ils emploieraient, s'ils le
    gagnaient, un lot dont ils fixent arbitrairement le chiffre. Dans la
    mesure où une image qui accompagne une de nos résolutions la motive,
    on peut dire que si Swann épousa Odette, ce fut pour la présenter elle
    et Gilberte, sans qu'il y eût personne là, au besoin sans que personne
    le sût jamais, à la duchesse de Guermantes. On verra comment cette
    seule ambition mondaine qu'il avait souhaitée pour sa femme et sa
    fille fut justement celle dont la réalisation se trouva lui être
    interdite et par un veto si absolu que Swann mourut sans supposer que
    la duchesse pourrait jamais les connaître. On verra aussi qu'au
    contraire la duchesse de Guermantes se lia avec Odette et Gilberte
    après la mort de Swann. Et peut-être eût-il été sage–pour autant
    qu'il pouvait attacher de l'importance à si peu de chose–en ne se
    faisant pas une idée trop sombre de l'avenir, à cet égard, et en
    réservant que la réunion souhaitée pourrait bien avoir lieu quand il
    ne serait plus là pour en jouir. Le travail de causalité qui finit par
    produire à peu près tous les effets possibles, et par conséquent aussi
    ceux qu'on avait cru l'être le moins, ce travail est parfois lent,
    rendu un peu plus lent encore par notre désir–qui, en cherchant à
    l'accélérer, l'entrave–par notre existence même et n'aboutit que
    quand nous avons cessé de désirer, et quelquefois de vivre. Swann ne
    le savait-il pas par sa propre expérience, et n'était-ce pas déjà,
    dans sa vie–comme une préfiguration de ce qui devait arriver après
    sa mort–un bonheur après décès que ce mariage avec cette Odette
    qu'il avait passionnément aimée–si elle ne lui avait pas plu au
    premier abord–et qu'il avait épousée quand il ne l'aimait plus,
    quand l'être qui, en Swann, avait tant souhaité et tant désespéré de
    vivre toute sa vie avec Odette, quand cet être là était mort?

    Je me mis à parler du comte de Paris, à demander s'il n'était pas ami
    de Swann, car je craignais que la conversation se détournât de
    celui-ci. «Oui, en effet, répondit M. de Norpois en se tournant vers
    moi et en fixant sur ma modeste personne le regard bleu où flottaient,
    comme dans leur élément vital, ses grandes facultés de travail et son
    esprit d'assimilation. Et, mon Dieu, ajouta-t-il en s'adressant de
    nouveau à mon père, je ne crois pas franchir les bornes du respect
    dont je fais profession pour le Prince (sans cependant entretenir avec
    lui des relations personnelles que rendrait difficiles ma situation,
    si peu officielle qu'elle soit), en vous citant ce fait assez piquant
    que, pas plus tard qu'il y a quatre ans, dans une petite gare de
    chemins de fer d'un des pays de l'Europe Centrale, le prince eut
    l'occasion d'apercevoir Mme Swann. Certes, aucun de ses familiers ne
    s'est permis de demander à Monseigneur comment il l'avait trouvée.
    Cela n'eût pas été séant. Mais quand par hasard la conversation
    amenait son nom, à de certains signes, imperceptibles si l'on veut,
    mais qui ne trompent pas, le prince semblait donner assez volontiers à
    entendre que son impression était en somme loin d'avoir été
    défavorable.»

    –Mais il n'y aurait pas eu possibilité de la présenter au comte de
    Paris? demanda mon père.

    –Eh bien! on ne sait pas; avec les princes on ne sait jamais,
    répondit M. de Norpois; les plus glorieux, ceux qui savent le plus se
    faire rendre ce qu'on leur doit, sont aussi quelquefois ceux qui
    s'embarrassent le moins des décrets de l'opinion publique, même les
    plus justifiés, pour peu qu'il s'agisse de récompenser certains
    attachements. Or, il est certain que le comte de Paris a toujours
    agréé avec beaucoup de bienveillance le dévouement de Swann qui est,
    d'ailleurs, un garçon d'esprit s'il en fut.

    –Et votre impression à vous, quelle a-t-elle été, monsieur
    l'ambassadeur? demanda ma mère par politesse et par curiosité.

    Avec une énergie de vieux connaisseur qui tranchait sur la modération
    habituelle de ses propos:

    –Tout à fait excellente! répondit M. de Norpois.

    Et sachant que l'aveu d'une forte sensation produite par une femme,
    rentre à condition qu'on le fasse avec enjouement, dans une certaine
    forme particulièrement appréciée de l'esprit de conversation, il
    éclata d'un petit rire qui se prolongea pendant quelques instants,
    humectant les yeux bleus du vieux diplomate et faisant vibrer les
    ailes de son nez nervurées de fibrilles rouges.

    –Elle est tout à fait charmante!

    –Est-ce qu'un écrivain du nom de Bergotte était à ce dîner,
    monsieur? demandai-je timidement pour tâcher de retenir la
    conversation sur le sujet des Swann.

    –Oui, Bergotte était là, répondit M. de Norpois, inclinant la tête
    de mon côté avec courtoisie, comme si dans son désir d'être aimable
    avec mon père, il attachait tout ce qui tenait à lui une véritable
    importance, et même aux questions d'un garçon de mon âge qui n'était
    pas habitué à se voir montrer tant de politesse par des personnes du
    sien. Est-ce que vous le connaissez? ajouta-t-il en fixant sur moi ce
    regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.

    –Mon fils ne le connaît pas mais l'admire beaucoup, dit ma mère.

    –Mon Dieu, dit M. de Norpois (qui m'inspira sur ma propre
    intelligence des doutes plus graves que ceux qui me déchiraient
    d'habitude, quand je vis que ce que je mettais mille et mille fois
    au-dessus de moi-même, ce que je trouvais de plus élevé au monde,
    était pour lui tout en bas de l'échelle de ses admirations), je ne
    partage pas cette manière de voir. Bergotte est ce que j'appelle un
    joueur de flûte; il faut reconnaître du reste qu'il en joue
    agréablement quoique avec bien du maniérisme, de l'afféterie. Mais
    enfin ce n'est que cela, et cela n'est pas grand'chose. Jamais on ne
    trouve dans ses ouvrages sans muscles ce qu'on pourrait nommer la
    charpente. Pas d'action–ou si peu–mais surtout pas de portée.
    Ses livres pèchent par la base ou plutôt il n'y a pas de base du tout.
    Dans un temps comme le nôtre où la complexité croissante de la vie
    laisse à peine le temps de lire, où la carte de l'Europe a subi des
    remaniements profonds et est à la veille d'en subir de plus grands
    encore peut-être, où tant de problèmes menaçants et nouveaux se posent
    partout, vous m'accorderez qu'on a le droit de demander à un écrivain
    d'être autre chose qu'un bel esprit qui nous fait oublier dans des
    discussions oiseuses et byzantines sur des mérites de pure forme, que
    nous pouvons être envahis d'un instant à l'autre par un double flot de
    Barbares, ceux du dehors et ceux du dedans. Je sais que c'est
    blasphémer contre la Sacro-Sainte Ecole de ce que ces Messieurs
    appellent l'Art pour l'Art, mais à notre époque, il y a des tâches
    plus urgentes que d'agencer des mots d'une façon harmonieuse. Celle de
    Bergotte est parfois assez séduisante, je n'en disconviens pas, mais
    au total tout cela est bien mièvre, bien mince, et bien peu viril. Je
    comprends mieux maintenant, en me reportant à votre admiration tout à
    fait exagérée pour Bergotte, les quelques lignes que vous m'avez
    montrées tout à l'heure et sur lesquelles j'aurais mauvaise grâce à ne
    pas passer l'éponge, puisque vous avez dit vous-même en toute
    simplicité, que ce n'était qu'un griffonnage d'enfant (je l'avais dit,
    en effet, mais je n'en pensais pas un mot). A tout péché miséricorde
    et surtout aux péchés de jeunesse. Après tout, d'autres que vous en
    ont de pareils sur la conscience, et vous n'êtes pas le seul qui se
    soit cru poète à son heure. Mais on voit dans ce que vous m'avez
    montré la mauvaise influence de Bergotte. Évidemment, je ne vous
    étonnerai pas en vous disant qu'il n'y avait là aucune de ses
    qualités, puisqu'il est passé maître dans l'art, tout superficiel du
    reste, d'un certain style dont à votre âge vous ne pouvez posséder
    même le rudiment. Mais c'est déjà le même défaut, ce contre-sens
    d'aligner des mots bien sonores en ne se souciant qu'ensuite du fond.
    C'est mettre la charrue avant les bœufs, même dans les livres de
    Bergotte. Toutes ces chinoiseries de forme, toutes ces subtilités de
    mandarin déliquescent me semblent bien vaines. Pour quelques feux
    d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie de suite au
    chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ne sont pas si fréquents que cela!
    Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un
    roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le
    bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son œuvre.
    Il n'empêche que chez lui, l'œuvre est infiniment supérieure à
    l'auteur. Ah! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui
    prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres.
    Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus
    prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire
    par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un
    livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas
    les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus,
    alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend
    encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il
    dit. Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve, qui raconte que
    Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n'a jamais écrit
    _Cinq-Mars_, ni le _Cachet rouge_, où certaines pages sont de
    véritables morceaux d'anthologie.

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    Aproximadamente 78.934 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    TROISIÈME PARTIE

    Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller
    dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête que les
    histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient
    des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux»
    était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un
    certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus
    spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à
    nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé
    que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de
    l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons
    venus au père Leconte ou à Claudel ne s'extasiera plus que sur:

    «A Saint-Blaise, à la Zuecca

    Vous étiez, vous étiez bien aise».

    en y ajoutant:

    «Padoue est un fort bel endroit

    Ou de très grands docteurs en droit

    …Mais j'aime mieux la polenta

    …Passe dans son domino noir

    La Toppatelle.»

    et de toutes les «Nuits» ne retient que:

    «Au Havre, devant l'Atlantique,

    A Venise, à l'affreux Lido,

    Où vient sur l'herbe d'un tombeau

    Mourir la pâle Adriatique.»

    Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec
    admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son
    propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu'un écrivain
    utilise dans un roman, sous prétexte qu'ils sont vrais, des «mots», des
    personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,
    partie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans
    qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite
    comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés médiocres
    ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d'inventer ce qu'il
    rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,
    fait qui du reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses
    interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est
    que dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du
    niveau où l'on se trouve quand on crée.

    Il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui
    retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes
    saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami que ne faisait le
    père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier
    lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que
    son public goûtât bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par
    lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son
    père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses les plus
    intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reçu de
    sa famille, nous racontait pour la trentième fois quelques-uns des
    mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa
    redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
    valait la peine d'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui
    avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:
    «Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec
    preuves à l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre
    russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes
    vainqueurs», ou bien: «C'est un homme éminent qui passe pour un grand
    financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans
    les milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec
    une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël, personnages mis
    en scène d'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.
    Bloch les avait personnellement connus.

    J'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de
    Bergotte, je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous les
    gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,
    pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il
    s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne
    leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient souvent
    obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,
    parce qu'ils connaissent les gens de talent original, qu'ils les
    reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand
    on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
    trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
    milieux obscurs où l'on ne connaît que «sans connaître». J'allais m'en
    rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'était pas le seul qui
    eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès
    de ses sœurs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
    enfonçant sa tête dans son assiette; il les faisait ainsi rire aux
    larmes. Elles avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère
    qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la
    seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
    arrivâmes, l'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père
    prudent et notre mère vénérable.–Chiennes, leur dit Bloch, je vous
    présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu
    pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde
    en chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se
    terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:
    «Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que
    c'est que ce chichi-là? Après tout c'est pas mon père!» Et les
    demoiselles Bloch s'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à
    leur frère combien de joies il m'avait données en me recommandant la
    lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.

    M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de
    Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout
    aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l'aide de
    jugements d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu
    près, où l'on salue dans le vide, où l'on juge dans le faux.
    L'inexactitude, l'incompétence, n'y diminuent pas l'assurance, au
    contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de
    gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
    profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux
    partagés parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang
    semble le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés
    que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme et
    calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.
    Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages
    personnels par l'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la
    dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est
    nécessaire, l'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que
    si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne
    veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C'est le
    sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: «je ne veux pas le
    connaître.» On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas
    cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on éprouve ainsi, et
    cela suffit pour supprimer la distance, c'est-à-dire pour le bonheur.

    L'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir
    l'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le
    luxe d'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,
    voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal à
    peine entr'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience
    écourtée, prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable
    plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce
    Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être
    embêtant. C'est à se désabonner. Comme c'est emberlificoté, quelle
    tartine!» Et il reprenait une beurrée.

    Cette importance illusoire de M. Bloch père était d'ailleurs étendue
    un peu au delà du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants
    le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours
    une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour
    un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors
    même de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne
    manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,
    affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se
    plaisait d'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les
    gens d'après un étalon, d'ailleurs absurde, et selon des règles
    fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens
    élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
    dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on
    déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas
    l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices
    de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions
    plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un
    degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la
    façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on
    appelait M. Bloch un «faux duc d'Aumale». (Dans le monde des
    «chasseurs» de cercle, l'un qui porte sa casquette de travers et sa
    vareuse très serrée de manière à se donner l'air, croit-il, d'un
    officier étranger, n'est-il pas une manière de personnage pour ses
    camarades?)

    La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un
    titre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d'Aumale?» Comme on dit:
    «La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain
    nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du
    cousinage une prétendue distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une
    voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à
    deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,
    mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres
    sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le
    trouvaient à cause de cela «faiseur d'embarras», on était persuadé
    dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en
    remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand
    elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur en chef
    de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de
    physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du
    _Radical_. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait
    si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu'il
    l'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup
    rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey
    dont son père avait été président. D'autre part ce devait être un
    cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y
    serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de
    «sous-estimer l'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était
    le cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la
    famille de Saint-Loup et où il savait qu'étaient reçus certains
    israélites. «Non, répondit M. Bloch d'un air négligent, fier et
    honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle
    des Ganaches. On y juge sévèrement la galerie.–Est-ce que sir Rufus
    Israël n'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour
    lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que
    ce financier n'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup
    qu'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point
    sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort
    bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand
    financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en
    voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui
    faisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une
    recommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d'éblouir les
    chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par
    Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,
    la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car
    elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de
    talent d'autres expressions que celles qu'il employait: «Est-ce un
    coco vraiment étonnant, ce Bergotte? Est-il de la catégorie des grands
    bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle?–Je l'ai rencontré à
    plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une
    espèce de Schlemihl.» Cette allusion au conte de Chamisso n'avait rien
    de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce
    dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans
    l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des
    étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du
    talent, dit Bloch.–Ah! fit gravement sa sœur comme pour dire que
    dans ces conditions j'étais excusable.–Tous les écrivains ont du
    talent, dit avec mépris M. Bloch père.–Il paraît même, dit son fils
    en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air
    diaboliquement ironique qu'il va se présenter à l'Académie.–Allons
    donc! il n'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne
    semblait pas avoir pour l'Académie le mépris de son fils et de ses
    filles. Il n'a pas le calibre nécessaire.–D'ailleurs l'Académie est
    un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface», déclara l'oncle à
    héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de
    Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon
    grand'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage
    qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme
    Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un
    couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim
    n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau
    androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son
    oncle, soit qu'il fût excité par la bonhomie sans défense de son
    souffre-douleur, soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard,
    le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait son indépendance et
    surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries à s'assurer
    l'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu'on le
    traitât si grossièrement devant le maître d'hôtel. Il murmura une
    phrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les
    Meschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de
    Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour désigner les domestiques
    et en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n'être pas
    compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes exaltait chez
    M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»
    et de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait
    une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch
    entendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu'il laissait trop
    paraître son côté oriental, de même qu'une cocotte qui invite ses
    amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion
    à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,
    bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.
    Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit
    plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,
    quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que
    vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds
    s'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé
    inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon
    camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crépue et
    bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.

    –Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes? mais je l'ai
    très bien connu, dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il
    voulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu'il
    connaissait Bergotte, c'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père
    était un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement
    rouge, son père avait l'air profondément contrarié, les demoiselles
    Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le goût
    de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,
    avait engendré l'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en
    voyage à l'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le
    père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre
    dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde
    était réuni pour qu'on vît bien qu'il voyageait avec un valet de
    chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle
    disait ce que le neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur. Il
    avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que le titre était
    usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le
    donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de
    tous les ennuis qu'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est
    extrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n'en fut que
    plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.
    «Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athènes appelait
    pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.–Ah!
    par exemple! s'écria M. Nissim Bernard, si je m'attendais à dîner
    avec le fils de mon ami! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie
    de votre père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours «mon
    oncle», on n'a jamais su pourquoi. C'était un homme charmant,
    étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait
    Sardou, Labiche, Augier…–Molière, Racine, Corneille, continua
    ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l'énumération en
    ajoutant: Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé
    arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d'un grand
    plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.

    «Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce
    canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre
    sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin
    rouge.»

    D'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade
    de marque les histoires sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch
    sentant qu'il avait touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se
    retirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant
    s'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par
    exemple fut reçu à l'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle
    des anecdotes cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt pour ses
    amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir
    débiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il
    n'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il était
    mécontent» (M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant pour
    les gens de théâtre).

    Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles
    tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal
    jusqu'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l'ordre
    d'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous
    «régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la
    représentation qu'une troupe d'Opéra-Comique donnait le soir même au
    Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient
    toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était
    mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c'est-à-dire
    ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,
    celui du père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
    servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de
    fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui
    coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l'intervention
    divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les
    loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence. Quand M.
    Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que
    son fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément
    creusés», il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il
    l'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.
    Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé. M. Bloch répondit
    en rougissant qu'il avait fait couper la signature à cause du cadre,
    ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.
    Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le _Journal
    Officiel_ dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture
    lui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation
    parlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas
    de lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et
    Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu
    que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
    premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à
    Saint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien
    vite que c'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton
    ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je
    vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage?–C'est mon
    oncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était
    bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:
    «Tous mes compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,
    et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée.–Vous vous
    trompez du tout au tout, il est très intelligent, riposta Saint-Loup
    furieux.–Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du
    reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j'écrirais des
    machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir
    passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond
    assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des
    phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
    moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre
    oncle, qui en somme fait un effet bœuf, et la première rigolade passée,
    frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette
    fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'idées, sur
    laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,
    quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier
    totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et
    me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec
    laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'Acclimatation et qui était
    accompagnée d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune
    fille à la longue chevelure?» J'avais bien vu que Mme Swann ne se
    rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et
    avait qualifié mon camarade d'attaché à un ministère où je n'avais
    jamais pensé depuis à m'informer s'il était entré. Mais comment Bloch
    qui, à ce qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter à elle
    pouvait-il ignorer son nom? J'étais si étonné que je restai un moment
    sans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as
    pas dû t'embêter avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours
    auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la
    sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé de si bons
    moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
    quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à
    l'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas
    plaire à Bloch. «J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son
    adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les
    plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu
    poses pour la discrétion à l'égard d'une professionnelle qui s'est
    donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée
    entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
    l'autre.»

    J'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,
    mais j'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,
    laquelle par hasard bien qu'il fût venu à Combray ne l'avait jamais vu
    jusque-là. De sorte qu'elle savait seulement qu'un «des Monsieurs» que
    je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,
    vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande
    impression. Or j'avais beau savoir que certaines idées sociales de
    Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient
    peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms
    qu'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je
    ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser
    des questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d'ailleurs, ce
    que le nom de Bloch pouvait représenter d'immense pour Françoise. Car
    à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était
    M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur
    et sa déception. «Comment, c'est cela, M. Bloch!» s'écria-t-elle d'un
    air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder
    une apparence qui «fît connaître» immédiatement qu'on se trouvait en
    présence d'un grand de la terre, et à la façon de quelqu'un qui trouve
    qu'un personnage historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,
    elle répétait d'un ton impressionné, et où on sentait pour l'avenir
    les germes d'un scepticisme universel: «Comment c'est ça M. Bloch! Ah!
    vraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l'air de m'en garder
    rancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle
    eut la bonté d'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur
    peut dire qu'il est aussi bien que lui.»

    Elle eut bientôt à l'égard de Saint-Loup qu'elle adorait une
    désillusion d'un autre genre, et d'une moindre dureté: elle apprit
    qu'il était républicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
    de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le
    respect suprême «Amélie, la sœur à Philippe», Françoise était
    royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et
    qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en
    marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte
    qu'elle eût cru d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion et
    qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira
    aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,
    ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup
    être républicain, qu'il faisait seulement semblant, par intérêt, car
    avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De
    ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et
    quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C'est un hypocrite»,
    avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
    «considérait» de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui
    avait pardonné.

    Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au
    contraire absolus et c'était cette grande pureté morale qui, ne
    pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme
    l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilité qui
    existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre
    part qu'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi
    incapable, d'amitié.

    Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait
    qu'il avait l'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce
    n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était en
    colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert
    de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins
    le sentiment de la différence que de l'égalité entre les classes.
    «Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
    traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui
    parler poliment? N'est-il pas mon égal? N'est-il pas aussi près de moi
    que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je
    devrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme
    un aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.

    En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il eût de la
    prévention et de la partialité, c'était l'aristocratie, et jusqu'à
    croire aussi difficilement à la supériorité d'un homme du monde, qu'il
    croyait facilement à celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais
    de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontrée avec sa tante:

    –Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs
    un peu ma cousine.

    Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait
    rarement dans le monde et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y
    prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
    sa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu'ils accusaient de
    lui être fatale et notamment d'avoir développé chez lui cet esprit de
    dénigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir «dévoyé», en attendant
    qu'il se «déclassât» complètement. Aussi, bien des hommes légers du
    faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de
    la maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles
    valent autant que d'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui
    pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu'un que nous
    aimons.» Certes, il n'était pas le premier qui eût un fil à la patte.
    Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser
    en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
    trouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des
    jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
    d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût,
    c'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les
    liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une
    culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances
    désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la
    grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus
    sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines
    délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne
    les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait
    le plus désirable à l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il
    s'agisse de la maîtresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un
    jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd'hui dans
    les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop
    d'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même
    respecte et admire; et pour lui l'échelle des valeurs s'en trouve
    renversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des
    troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une
    autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait
    sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle
    qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend
    l'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d'avoir dans sa
    poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au
    garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les
    portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin
    d'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais
    ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel
    elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
    avoir besoin pour cela de les connaître, qu'il plaindra même quand ce
    sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La maîtresse de
    Saint-Loup–comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté–lui
    avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la
    passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses
    perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et
    traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.
    D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait
    avec lui–qu'elle fût intelligente ou non, ce que j'ignorais–en
    lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et
    considérer comme une corvée l'obligation d'aller dans une soirée,
    l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle
    les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son
    jeune amant, en revanche tandis que s'il avait été un simple homme de
    salon, la vanité ou l'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la
    rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y
    mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et
    appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que
    son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait
    toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de
    Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.
    Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à
    la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,
    celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus
    avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à se soucier de tout cela et
    à Balbec où elle n'était pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et
    dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,
    de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où j'étais, emportait
    les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la
    fois à plusieurs personnes, à son départ, s'arrangea à les quitter un
    peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre
    cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les
    autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l'invisible, elle avait
    mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout
    cela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le
    tuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu'il avait
    fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et
    maintenant elle était cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car
    elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un
    beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle
    avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il
    l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette
    passion, cette absence de réserves qu'on montre chaque fois qu'on
    reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on
    ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,
    qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce
    qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et
    que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de
    l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait
    la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres
    gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre
    convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour
    elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que
    son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui, elle
    gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la
    même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie
    mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le
    moment d'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien
    peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
    que, à moins qu'elle fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me
    montrer sa photographie, me disant: «D'abord ce n'est pas une beauté
    et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que
    j'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse
    idée d'elle»), il semblait difficile qu'elle trouvât un second homme
    qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine
    toquade de se faire un nom, même quand on n'a pas de talent, que
    l'estime, rien que l'estime privée, de personnes qui vous imposent,
    peuvent (ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de
    Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus
    déterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans
    bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne
    la croyait complètement sincère ni dans les reproches injustes ni
    dans les promesses d'amour éternel, avait pourtant à certains moments
    le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de
    cela, mû sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus
    clairvoyant peut-être que Saint-Loup n'était lui-même, usant
    d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les
    plus grands et les plus aveugles élans du cœur, il s'était refusé à lui
    constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu'elle ne
    manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans
    doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle
    froidement d'avoir «fait sa pelote», ce qui avec les sommes données
    par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout
    de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel
    ami — ou son malheur.

    Cette période dramatique de leur liaison–et qui était arrivée
    maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,
    car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence
    l'exaspérait et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de
    sa garnison–avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,
    lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux
    invités dire des fragments d'une pièce symboliste qu'elle avait jouée
    une fois sur une scène d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait
    fait partager l'admiration qu'elle éprouvait elle-même.

    Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume
    copié de l'«Ancilla Domini» et qu'elle avait persuadé à Robert être
    une véritable «vision d'art», son entrée avait été accueillie dans
    cette assemblée d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires
    que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,
    leur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d'abord
    étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n'avait pu
    continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement
    blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.
    Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait à s'en prendre qu'à
    elle-même si elle se faisait critiquer.

    –Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette
    force-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et
    n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bête qu'on veut
    bien le dire. La société n'est pas composée que d'imbéciles. Cette
    petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus
    difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu'on
    ne nous fera pas avaler.

    Quant à l'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:

    –Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels
    goujats m'as-tu fourvoyée? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait
    pas un des hommes présents qui ne m'eût fait de l'œil, du pied, et
    c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont cherché à se
    venger.

    Paroles qui avaient changé l'antipathie de Robert pour les gens du
    monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui
    inspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des
    parents dévoués qui, délégués par la famille, avaient cherché à
    persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu'elle
    lui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert
    quoiqu'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était
    loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres en profitaient
    pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et
    quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à
    corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de
    passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

    –Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins
    une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la
    guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par
    la misère et par la cruauté des riches.

    Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse
    des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant de
    venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d'avoir une
    brouille avec lui, je l'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa
    maîtresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher,
    soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est
    qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
    aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:
    «Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes
    torts», le chagrin qu'il éprouvait ayant pour effet de le persuader
    qu'il avait mal agi.

    Mais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs
    dénuées de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et
    bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la
    poste où, seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou
    porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par
    méfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup
    plus de chemin.)

    Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand'mère me
    dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant
    qu'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographiât, et
    quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
    hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet
    enfantillage qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même à
    me demander si je ne m'étais pas trompé sur ma grand'mère, si je ne la
    plaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j'avais
    toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce
    que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.

    Malheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de
    séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mère
    paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour
    que Françoise le remarquât et s'empressât involontairement de
    l'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je
    ne voulus pas avoir l'air d'adhérer.

    –Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire
    son portrait, et qu'elle va même mettre le chapeau que sa vieille
    Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.

    Je me convainquis que je n'étais pas cruel de me moquer de la
    sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand'mère
    mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère
    s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette séance de
    pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
    l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire
    belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant
    quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le
    plaisir qu'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si
    je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère, je
    réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression
    joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop
    souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le
    mieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d'un travers
    mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous
    voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce
    que cette semaine là ma grand'mère avait paru me fuir et que je
    n'avais pu l'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.
    Quand je rentrais dans l'après-midi pour être un peu seul avec elle,
    on me disait qu'elle n'était pas là; ou bien elle s'enfermait avec
    Françoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis de
    troubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je
    songeais pendant le trajet du retour au moment où j'allais pouvoir
    retrouver et embrasser ma grand'mère, j'avais beau attendre qu'elle
    frappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer
    lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
    lui en voulant un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence
    si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,
    je restais encore, le cœur palpitant comme dans mon enfance, à écouter
    le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.

    * * * * *

    Ce jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d'aller
    à Doncières où en attendant qu'il y rentrât d'une manière définitive,
    on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu'à la fin de
    l'après-midi. Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais vu
    descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du
    Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,
    m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de ces périodes de la
    jeunesse, dépourvues d'un amour particulier, vacantes, où partout–comme
    un amoureux, la femme dont il est épris–on désire, on
    cherche, on voit la beauté. Qu'un seul trait réel–le peu qu'on
    distingue d'une femme vue de loin, ou de dos–nous permette de
    projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,
    notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi
    persuadés que c'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
    que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.

    D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'étais tenté de surfaire les
    plaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu'il y avait
    pour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en
    apercevoir partout, parce que j'étais trop fatigué si c'était sur la
    plage, trop timide si c'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour
    les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,
    j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les
    plus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c'eût été
    un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre
    (je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un désir de
    possession à l'origine de ma curiosité). J'aurais osé entrer dans la
    salle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai
    simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller
    retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la
    digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis
    s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et
    par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé
    à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de
    mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage–les retardataires
    rattrapant les autres en voletant–une promenade dont le but semble
    aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que
    clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

    Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;
    deux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement
    tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi
    lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais
    sans adopter pour cela une tenue spéciale.

    C'était l'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire
    leur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que
    fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs de quelque tare
    qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du
    premier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au
    milieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à
    l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour
    juger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui
    longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le
    pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même
    coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs
    épaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le
    mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre côté, et congestionner
    leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire
    qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant à la dérobée pour
    ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs
    côtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,
    s'accrochaient à elles, parce qu'ils avaient été réciproquement de
    leur part l'objet de la même attention secrète, cachée sous le même
    dédain apparent; l'amour–par conséquent la crainte–de la foule
    étant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils
    cherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer
    qu'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue
    et durant jusqu'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour
    déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,
    que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,
    des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et
    pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

    Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,
    mais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une
    divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte
    titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec
    la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son
    propre corps et un mépris sincère du reste de l'humanité, venaient
    droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement
    les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indépendance de
    chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie
    de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes
    valseuses. Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d'un
    type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la
    beauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et
    sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualisé
    aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en
    contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la
    Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,
    l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs; une autre que
    par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l'idée
    de géranium; et même ces traits je n'avais encore indissolublement
    attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles plutôt qu'à
    l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble
    merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus différents,
    que toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui
    était confus comme une musique où je n'aurais pas su isoler et
    reconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais
    oubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux
    noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les mêmes qui
    m'avaient déjà apporté du charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les
    rapporter à telle jeune fille que j'eusse séparée des autres et
    reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que
    j'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un
    flottement harmonieux, la translation continue d'une beauté fluide,
    collective et mobile.

    Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir
    ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles
    (dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et
    dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,
    incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,
    s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur
    âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des
    dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,
    de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler «un
    genre antipathique», et les avaient-elles tenues à l'écart; tandis
    qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les
    attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance
    physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la
    franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à
    passer ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles
    appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de
    son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit
    grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains
    milieux populaires, et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas
    encore ajoutée celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux
    écoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas
    encore l'expression tourmentée, produit naturellement, et en
    abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux
    visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. Et
    n'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je
    voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un
    rivage de la Grèce?

    Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la
    digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule
    environnante était composée d'êtres d'une autre race et dont la
    souffrance même n'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,
    elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à
    s'écarter ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été lâchée et
    dont il ne fallait pas attendre qu'elle évitât les piétons, et se
    contentaient tout au plus, si quelque vieux monsieur dont elles
    n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact
    s'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou
    risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient à
    l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe aucune affectation de
    mépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un
    obstacle sans s'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds
    joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette
    jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste
    ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur de
    la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de
    glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant sa
    marche lente — comme Chopin la phrase la plus mélancolique — de
    gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d'un
    vieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses
    expositions, l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du
    vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
    installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal
    qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant
    lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au
    delà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
    renouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle
    prodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l'impression qu'il
    était encore en état de vivre comme tout le monde et n'avait nul
    besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de
    lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation
    l'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le
    vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les
    pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de
    deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte
    une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,
    d'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les
    autres. «C'pauvre vieux, y m'fait d'la peine, il a l'air à moitié
    crevé», dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un
    accent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis
    s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrêter la
    circulation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme
    irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui
    s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente
    promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.

    Maintenant, leurs traits charmants n'étaient plus indistincts et
    mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de
    chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par
    dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l'horizon de
    la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint
    bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,
    au visage blanc comme un œuf dans lequel un petit nez faisait un arc de
    cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très
    jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une pèlerine (qui
    lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure
    élégante que l'explication qui se présentait à l'esprit était que
    cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant
    leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de
    l'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût
    absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
    que de petites gens eussent jugée trop modeste); d'une fille aux yeux
    brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,
    enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement
    de hanches si dégingandé, en employant des termes d'argot si
    voyous et criés si fort, quand je passai auprès d'elle (parmi lesquels
    je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)
    qu'abandonnant l'hypothèse que la pèlerine de sa camarade m'avait fait
    échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la
    population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très
    jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de
    mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu être
    vertueuses. A première vue–dans la manière dont elles se
    regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues
    mates–j'avais compris qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma
    grand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop
    timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne
    doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent
    de respect à la vieillesse, fussent tout d'un coup arrêtées par des
    scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter
    par dessus un octogénaire.

    Individualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les
    uns aux autres leurs regards animés de suffisance et d'esprit de
    camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant
    tantôt l'intérêt, tantôt l'insolente indifférence dont brillait
    chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,
    cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement
    pour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,
    mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu'ils
    s'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme
    une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout
    aussi homogène en ses parties qu'il était différent de la foule au
    milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.

    Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues
    qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et
    rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de
    cette petite tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que j'étais
    ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à
    ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui
    descendait très bas sur son front m'avait-elle vu au moment où le
    rayon noir émané de ses yeux m'avait rencontré. Si elle m'avait vu,
    qu'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me
    distinguait-elle? Il m'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque
    certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un
    astre voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains y
    habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller
    en eux.

    Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
    brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et
    d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque
    réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que
    ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être
    se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît–pelouses
    des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et
    bois, m'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que
    celle du paradis persan,–les ombres aussi de la maison où elle va
    rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle; et
    surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses
    répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne
    posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il
    y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute sa vie qui
    m'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais
    irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma
    vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une
    petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,
    et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce
    prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le
    bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y eût entre nous aucune habitude–comme
    aucune idée–communes, devait me rendre plus difficile de me
    lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c'était grâce
    à ces différences, à la conscience qu'il n'entrait pas dans la
    composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément
    que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la
    satiété, la soif–pareille à celle dont brûle une terre altérée–d'une
    vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu jusqu'ici
    une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, à longs traits,
    dans une plus parfaite imbibition.

    J'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut
    s'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n'entendis pas
    mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'était pas celle
    qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était brune, et que
    (depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu
    Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour
    moi l'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l'avais-je pas
    aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée par cette auréole
    d'être l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathédrales.
    Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette brune me
    regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait plus facile
    d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me présenterait aux
    autres, à l'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la
    cruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à
    toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
    d'être l'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je
    pourrais un jour être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,
    que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
    sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
    jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs
    parcelles ineffables l'idée de mon existence, quelque amitié pour ma
    personne, que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans
    la théorie qu'elles déroulaient le long de la mer–cette supposition
    me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble que
    si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un
    cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé
    d'elles, entre les divines processionnaires.

    Le bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?
    Certes ce n'eût pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.
    Je n'avais qu'à me rappeler tant d'inconnues que, même à Balbec, la
    voiture s'éloignant à toute vitesse m'avait fait à jamais abandonner.
    Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle
    était composée de vierges helléniques, venait de ce qu'elle avait
    quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité
    des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer
    de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par
    dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien
    n'arrête plus l'imagination. Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est
    les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces
    entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas,
    retirées de l'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,
    ces jeunes filles m'eussent moins enchanté. Il faut que l'imagination,
    éveillée par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but
    qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'idée de
    pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,
    d'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.

    Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la
    première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille
    ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,
    pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel
    viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
    faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans la fluidité
    d'un transparent et mobile azur.

    Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions
    sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les
    avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous
    agrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en
    revanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne
    s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé
    que des inconnues, et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux
    une importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que
    je pouvais avoir.

    Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'être
    qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait
    toujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement
    tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,
    que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés
    dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
    beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait si souvent
    quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
    près, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,
    un défaut dans les ailes du nez, un regard benêt, la grimace du
    sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans
    le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imaginés; car il
    avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour
    que de très bonne foi j'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,
    quelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
    ou l'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d'un être qu'on voit à
    la volée nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop
    rapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps
    d'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un
    tout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être
    ainsi maintenant. J'avais bien regardé leurs visages; chacun d'eux je
    l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais
    tout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je
    pusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»
    des différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la
    première vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions
    successives, quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi, je
    pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les
    hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient pu être, même si
    j'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient
    arrêté mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la
    disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de
    regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée que leur
    amitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les
    paysannes, ou les demoiselles du pensionnat religieux, je n'avais rien
    vu d'aussi beau, imprégné d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
    précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du
    bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et
    en si parfait état, que c'était presque pour des raisons
    intellectuelles que j'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des
    conditions uniques, ne laissant aucune place à l'erreur possible,
    l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on
    désire et qu'on se console de ne posséder jamais, en demandant du
    plaisir–comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette–à
    des femmes qu'on n'a pas désirées, si bien qu'on meurt sans avoir
    jamais su ce qu'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait
    qu'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son
    mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une projection, qu'un mirage du
    désir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu'à la
    nécessité d'une loi de la nature–qui si elle s'appliquait à ces
    jeunes filles, s'appliquerait à toutes–et non à la défectuosité de
    l'objet. Car il était celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant
    bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas
    possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces
    jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
    flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de
    Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles
    tient tout le trajet de l'océan parcouru par quelque steamer, si lent
    à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre,
    qu'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque
    du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s'envoler en étant
    sûr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule
    parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci du premier
    pétale de la fleur vers laquelle il navigue.

    Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et
    que ma grand'mère exigeait qu'avant de partir, je m'étendisse ces
    soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de
    Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous les autres soirs.

    D'ailleurs, il n'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la
    digue et de pénétrer dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par
    derrière. En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où à
    Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de
    l'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore
    haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le
    couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes
    fenêtres vitrées et à coulisses restaient-elles ouvertes de
    plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'à enjamber un mince cadre de
    bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt
    pour prendre l'ascenseur.

    En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur, et sans
    l'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que
    j'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et
    transformait peu à peu comme une préparation d'histoire naturelle. Ses
    traits m'étaient devenus courants, chargés d'un sens médiocre, mais
    intelligible comme une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en
    rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m'avait
    présentés ce premier jour où j'avais vu devant moi un personnage
    maintenant oublié, ou, si je parvenais à l'évoquer, méconnaissable,
    difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie
    dont il n'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la
    timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui
    ne restait plus silencieux pendant que je m'élevais à côté de lui dans
    l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée
    le long de la colonne montante, mais me répétait:

    «Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à
    s'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,
    mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la
    côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin
    que l'hôtel fermât et qu'il eût quelques jours à lui, avant de
    «rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n'étaient du
    reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»
    était la forme usuelle du verbe «entrer». La seule chose qui m'étonnât
    était qu'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce
    prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du
    régime de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
    que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus
    jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et
    «gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme, par une
    contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les
    «patrons», survécu à la conception de l'inégalité, je comprenais
    toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
    m'intéressât était de savoir si ma grand'mère était à l'hôtel. Or,
    prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de
    sortir de chez vous.» J'y étais toujours pris, je croyais que c'était
    ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»
    Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,
    une cuisinière ne s'appelle pas une employée, je pensais un instant:
    «Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d'un
    coup, je me rappelais que le nom d'employé est comme le port de la
    moustache pour les garçons de café, une satisfaction d'amour-propre
    donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était
    Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de
    regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
    qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en
    s'apitoyant sur sa propre classe «chez l'ouvrier» ou «chez le petit» se
    servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre…».
    Mais d'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient
    loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant qui restait
    sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les
    nœuds à travers l'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour
    de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les
    profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,
    amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers
    intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante
    et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt
    l'appui d'une fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage
    une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et
    la fenêtre des cabinets.

    Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient
    Balbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté
    vers une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui peut se
    rattacher à elle devient motif d'émotion, puis de rêverie. J'avais
    entendu une dame dire sur la digue: «C'est une amie de la petite
    Simonet» avec l'air de précision avantageuse de quelqu'un qui
    explique: «C'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»
    Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on
    apprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée
    qui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne
    paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie est une chose
    relative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d'un marchand
    de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un
    jeune prince de Galles. J'ai souvent cherché depuis à me rappeler
    comment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore
    incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi
    quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,
    ou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette
    nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les
    lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par
    notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour
    moi, à l'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le
    premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit
    après un évanouissement, même avant la notion de l'heure qu'il est, du
    lieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l'être qu'il
    nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments
    d'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle
    pendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me
    dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une
    des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je
    pourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
    jugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si
    ce n'étaient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir
    une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance
    parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète de qui vous
    dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que
    l'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l'oubli
    ou la concurrence d'autres images ne l'élimine, nous n'avons de repos
    que nous n'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit
    pareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de
    réaction et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut
    tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger sans qu'il
    s'exerce aussitôt à digérer et assimiler l'intrus; la petite Simonet
    devait être la plus jolie de toutes–celle, d'ailleurs, qui, me
    semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule
    qui à deux ou trois reprises, détournant à demi la tête, avait paru
    prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
    connaissait pas à Balbec, des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il
    ignorait quelque chose, il répondit qu'il lui semblait avoir entendu
    causer de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire
    apporter les dernières listes d'étrangers.

    Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je
    m'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet
    de chambre de l'étage, quoiqu'il craignît les courants d'air, avait
    ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
    côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,
    car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je
    m'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes
    dévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la
    colline à laquelle était adossé l'hôtel et qui ne contenait qu'une
    maison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la
    lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
    précieuse et un écrin de velours, comme à une de ces architectures en
    miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui
    servent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à la
    vénération des fidèles. Mais cet instant d'adoration avait déjà trop
    duré, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de
    clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,
    mais sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir, venait
    refermer comme ceux d'une châsse les deux battants de la croisée et
    dérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d'or.
    J'entrai dans ma chambre.

    Au fur et à mesure que la saison s'avança,
    changea le tableau que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il
    faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;
    alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues
    rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme
    dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
    bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une immobile
    écume linéamentée avec la délicatesse d'une plume ou d'un duvet
    dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et
    crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.

    Bientôt les jours diminuèrent et au moment où j'entrais dans la
    chambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,
    géométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la
    représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition
    mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière de l'horizon comme
    un tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties
    différentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques
    basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais
    par la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,
    semblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien
    exécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à
    côté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que
    l'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles
    du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil
    était déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus
    du Calvaire à mes retours de promenade et quand je m'apprêtais à
    descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge
    au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,
    puis bientôt, sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé
    mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions
    servir tout à l'heure à Rivebelle, ravivaient le plaisir que j'allais
    avoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du
    rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les autres, à
    étages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais
    aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,
    si bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et
    jusqu'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient
    soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet
    échafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la
    mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit me
    donnait cette même impression que j'avais eue en wagon, d'être
    affranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une
    chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où
    j'étais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en
    voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais été sur la
    couchette d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la
    nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l'obscurité,
    comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,
    j'étais de tous côtés entouré des images de la mer.

    Mais bien souvent ce n'était, en effet, que des images; j'oubliais que
    sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par
    le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti à mon
    arrivée à Balbec; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des
    jeunes filles que j'avais vu passer, je n'étais plus dans des
    dispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se
    produire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.
    L'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore
    et ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que
    j'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible
    aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant
    illuminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la
    couleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
    des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,
    comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
    fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,
    sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui
    rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les yeux,
    j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix, chaque jour
    renouvelé, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit
    où je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire avec
    lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises: à côté de
    la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage
    jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient
    ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je
    n'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s'enflait
    comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
    attendre à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le
    regard dédaigneux, ennuyé et frivole d'un amateur ou d'une femme
    parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:
    «C'est curieux ce coucher de soleil, c'est différent, mais enfin j'en
    ai déjà vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci.» J'avais
    plus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
    l'horizon apparaissait tellement de la même couleur que lui, ainsi que
    dans une toile impressionniste, qu'il semblait aussi de la même
    matière, comme si on n'eût fait que découper son avant, et les
    cordages en lesquels elle s'était amincie et filigranée dans le bleu
    vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait presque toute ma fenêtre,
    surélevée qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement
    d'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu'à
    cause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur
    différente qu'à un effet d'éclairage. Un autre jour la mer n'était
    peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était
    rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
    horizontales, que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou
    une spécialité de l'artiste, de présenter une «étude de nuages»,
    cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des
    nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
    diversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la
    répétition, chère à certains maîtres contemporains, d'un seul et même
    effet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec
    l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même
    pièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et
    la mer uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un
    raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi
    au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette
    «harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la
    signature favorite du maître de Chelsea. Le rose même disparaissait, il
    n'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et
    avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus
    d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,
    s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
    m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir
    au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je
    savais que ce jour-ci était d'une autre sorte que les autres, plus
    long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques
    minutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait
    à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du
    restaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m'étirais,
    sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du
    charme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où
    tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais les forces
    accumulées pendant l'inactivité de cette fin de journée qu'à sécher
    mon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous
    ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme
    que j'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me
    regarder, n'était peut-être sortie un instant de table que dans
    l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous
    ces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,
    sans souci, où j'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et
    choisirais entre les espèces de l'histoire naturelle et les
    provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats
    inusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma
    gourmandise ou mon imagination.

    Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de
    la digue par la salle à manger, ses vitres n'étaient plus ouvertes,
    car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux
    attirés par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en
    noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
    glissantes de la ruche de verre.

    On frappa; c'était Aimé qui avait tenu à m'apporter lui-même les
    dernières listes d'étrangers.

    Aimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois
    coupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année
    prochaine: c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a
    dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout
    de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette, continua
    Aimé en mimant la scène et en secouant la tête et l'index comme avait
    fait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas
    cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est
    pas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur
    l'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il
    a fait», soit qu'il fût flatté de cette familiarité d'un grand
    personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine
    connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons
    d'espérer.

    Ce ne fut pas sans un léger choc au cœur qu'à la première page de la
    liste des étrangers, j'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».
    J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où
    toute la tendresse qui était dans mon cœur, mais qui éprouvée par lui
    ne s'en distinguait pas, m'était apportée par un être aussi différent
    que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en
    utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui
    régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer sur la
    plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je
    ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si
    aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'étais aimé de
    Mlle Simonet et que j'allais grâce à Saint-Loup essayer de la
    connaître. Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une
    prolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à
    Doncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,
    j'avais cru pouvoir compter, plus encore que sur son amitié pour moi,
    sur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent–même
    sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu'à entendre dire
    qu'il y avait une jolie caissière chez un fruitier–j'avais eue de
    faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.
    Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré l'exciter chez
    Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour
    longtemps paralysée en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice
    dont il était l'amant. Et même l'eût-il légèrement ressentie qu'il
    l'eût réprimée, à cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de
    sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi
    fût-ce sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes
    filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.

    Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se
    coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant
    dont les lumières n'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour
    tombait, se déposait, comme au fond d'un vase le long des parois
    duquel la gelée transparente et sombre de l'air semblait si
    consistante qu'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu'il veinait
    de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
    d'onyx. Bientôt ce ne fut qu'à la nuit que nous descendions de
    voiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était
    mauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans
    l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-là, c'est sans tristesse que
    j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
    l'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais
    que, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au
    son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
    aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges
    cautères d'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le
    coupé qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les
    paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je
    prétendais, j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de
    l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire
    plus tard une espérance que décevait chaque jour l'ennui que
    j'éprouvais à me mettre devant une table, à commencer une étude
    critique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir
    qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium infaillible de la
    valeur d'une belle page; peut-être n'est-il qu'un état accessoire qui
    s'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre
    elle. Peut-être certains chefs-d'œuvre ont-ils été composés en
    bâillant.» Ma grand'mère apaisait mes doutes en me disant que je
    travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre
    médecin ayant trouvé plus prudent de m'avertir des graves risques
    auxquels pouvait m'exposer mon état de santé, et m'ayant tracé toutes
    les précautions d'hygiène à suivre pour éviter un accident, je
    subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus
    important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'œuvre
    que je portais peut-être en moi, j'exerçais sur moi-même depuis que
    j'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n'aurait pu me
    faire toucher à la tasse de café qui m'eût privé du sommeil de la
    nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand
    nous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l'excitation d'un
    plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où
    l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment
    tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse–comme
    s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
    élevées à réaliser–disparaissait ce mécanisme précis de prudente
    hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de
    pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:

    –Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder, il
    ne fait pas très chaud.

    Je répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,
    mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la
    nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon
    paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque
    marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les
    rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,
    sentant l'ardeur joyeuse imprimée à notre corps par les rythmes de
    l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe
    immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une
    démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de
    café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet
    grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale
    d'un général vainqueur.

    A partir de ce moment-là j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le
    petit-fils de ma grand'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en
    sortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.

    La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu'à Balbec je
    n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma
    conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent
    un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je
    l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop
    distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui
    venait de jouer les deux «louis» que j'avais économisés depuis un mois
    en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons
    qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,
    ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de
    ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés
    au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les
    pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées
    comme au départ autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces
    servants, très grand, emplumé de superbes cheveux noirs, la figure
    fardée d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux
    rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,
    sans but, d'un bout à l'autre de la salle, faisait penser à quelqu'un
    de ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins
    zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible
    agitation. Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins, d'une
    façon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se
    fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont
    l'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de
    planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux
    allégoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction
    irrésistible s'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les
    dîneurs n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient pas,
    exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à
    amener un écrivain célèbre, s'évertuait à tirer de lui, grâce aux
    vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
    s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait pas
    l'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce
    qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs, étaient debout, évoluaient
    dans une zone supérieure. Sans doute l'un courait porter des
    hors-d'œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces
    raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes
    finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.
    Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,
    occupées à des calculs sans fin, semblaient deux magiciennes occupées à
    prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui
    pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la
    science du moyen âge.

    Et je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour
    eux les tables rondes n'étaient pas des planètes et qu'ils n'avaient
    pas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de
    leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des analogies.
    Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le
    repas coûterait à peu près tant et qu'ils recommenceraient le
    lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement
    d'un cortège de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce
    moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains
    dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
    que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel, fixaient
    mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n'étaient consolés
    que si quelque client de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été
    employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait
    personnellement d'emporter le champagne qui n'était pas buvable, ce
    qui les remplissait d'orgueil.

  • Anatomie Du Mouvement Poésie

    Anatomie Du Mouvement Poésie

    Aproximadamente 2.232 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ANATOMIE DU MOUVEMENT

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    tous ceux que l'on arrache au doute,
    je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
    qui savaient déjà ce que signifie le silence

    Rainer-Maria Rilke

    * * * * * *

    ESQUISSE

    C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
    quand les désirs sont à plaindre
    En montant le volume du corps
    les prix grimpent
    et la folie est à son plus bas
    Des formes terroristes devancent la mémoire
    Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
    alors que les fenêtres ne sont plus étanches
    Au verso de la brutalité
    il n'y a que de la poussière
    et de l'intimité
    inventée pour l'anatomie branlante
    C'est défoncé et plein d'impasses
    et ça chemine vers l'obsession la nuit

    Les muscles se profilent au tangage des mots
    que la main refuse
    Ces moments de flottement entre les paumes
    soulèvent des enjeux
    que les lèvres ne savent pas dissimuler
    La journée en toute maladresse brûle
    d'une stimulation affectueuse de l'oeil
    dessine des zones de haute précision
    Alerte
    l'heure sonne la stratégie
    quand toutes les paniques ont été regroupées
    La ferveur est inévitable
    La langue et ses maléfices organisent
    des aller-retour d'exil
    et même des rapprochements à ciel ouvert

    La violence se fait discrète
    douce comme un bruissement d'horloge
    et la réponse est là
    rouge
    le soleil se lève encore
    l'oeil cousu à la mémoire
    du voyageur
    qui apprend à mourir
    en cours de route
    digne de la peur
    avant le lait
    après les sueurs
    et sa descente au fond des sens
    comme une digestion
    lorsque la bouche à plein régime s'écrie
    Attendez-moi

    ce grand stress fut oublié
    sur la batture
    quand un bateau lent passa
    aux pieds des enfants
    trop grands
    trop chers
    leurs samedis trop fréquentés
    en attendant le dimanche
    dans la ville
    avec ses secrets qui penchent
    tantôt à droite
    tantôt à gauche
    et le temps qui occupe le temps
    quand on n'y est pas

    à grands coups de flots
    la sève des marées
    embrassa le silence
    de ces hommes impunis
    et leurs femmes ont craché leurs visages
    dans les sables que dévorent
    les vaisseaux endormis

    elles ouvrent au large
    leurs hanches
    où le coulis fécond
    engrosse leurs rêves
    infiniment
    dans le goudron

    devant ce miroir gris
    c'était écrit
    que l'oeil magique
    fixé sur le ventre de l'idolâtre
    labourerait ses nuits
    sans mémoire

    le jour venu
    il n'y aurait plus que des noeuds
    sur les murs
    et une parade de sentiments
    d'origine inconnue
    sur l'indifférence du tapis

    c'était écrit aussi
    que la Marie vengeur
    du haut de son rêve
    briguerait le suffrage théâtral
    et qu'elle contesterait les bonheurs
    qui font mal

    mais ne réveillez plus la femme
    qui n'a pas tort
    de se lever en retard
    surtout quand elle a passé minuit
    sans broncher
    devant une fenêtre historique
    alors que le monde
    sous de lourdes paupières
    défilait sans payer
    devant un vieux fusil

    à l'heure dite
    on éteignit les lumières
    de la rue
    jonchée de foules
    sous le manteau d'un ange gris
    radoteux

    pendant ce temps
    la superfemelle
    qui avalait goulûment son déjeuner
    s'étouffa

    et vous êtes parti
    sans un mot dans les poches
    un vieux bout de papier
    dans vos souliers
    en cas d'urgence

    après avoir grugé les villes
    à petits pas fauves
    vous êtes rentré
    par la porte arrière
    l'âme chiffonnée

    mais le temps n'y était plus
    seul un grincement de coeur
    enfouissait ses vides
    dans les noirs secrets
    d'un réfrigérateur

    voir ce spasme énorme
    au bar des mégots
    et les couples à talons hauts
    une grosse bière passionnée
    dans la foulée de l'oeil
    bue comme un rôle sur mesure

    un spot majuscule et rose
    sillonne la salle
    en quête du lieu précis
    où se déroulera l'éclat des sens

    il pleut à verse sur l'écriture
    effaçant les sexes joyeux
    ces jeux de théâtre
    et le retour

    mais ce n'est l'affaire de personne
    si la terre vieillit
    d'un rêve à la fois
    avec son passé antérieur
    évaché sur l'horizon
    devant les hommes et les femmes
    des morts à plaindre
    d'avoir vécu
    en l'espace d'une poussière
    sans rincer l'histoire
    à l'eau de Javel
    pluvieuse comme un souvenir
    d'écriture

    quand ce blues est incertain
    j'implore les vierges de la modernité
    les icônes de la rue
    les fonctionnaires et les fous
    et je consacre mes jours
    à dormir dans la poubelle du coeur
    à l'envers

    parfois dans la chair
    il y a des coups de semonce
    du nucléaire qui pouffe de rire
    et cette bagatelle qu'on appelle
    tendresse
    extra-légère "king size".

    _______________________

    CYCLES AMOUREUX

    Sous les crocs du soir
    les ventres amoureux
    profanent
    le corps dépecé du silence
    ils palpent l'attente
    jusqu'aux heures affolantes
    du respir

    derrière le tableau
    les battements de la forme
    taire l'inconnu
    cet échappé de la main

    ça meurt toujours
    à l'opposé d'un écho
    quand le coeur s'enfonce dans l'absence
    sous les orages de silences
    et le tue-mouches

    le temps se rupture
    et le corps vole en éclats
    sa respiration sous les arbres
    comme un objet sans repos
    devenu végétal

    assises sur le monde
    les amours lentes
    greffées à nos tempes
    s'éloignent comme des vierges ensemencées
    vers le chaud mélange du ciel
    entre l'extase
    et son reflet

    condamnées
    elles s'offrent jusqu'aux larmes
    des cinémas

    puis vint le délire
    puis la mort
    restituée
    une dernière fois dans l'haleine
    comme un tout rassemblé

    promise au désert
    la vie génitale
    commande des toasts
    et du café
    se noie dans toutes les directions
    en laissant tomber ses fruits

    mais au pied du lit
    il y a des novembres
    abandonnés à la pluie
    l'alchimie d'une chanson
    bleu-or
    et la porte de la mémoire
    toujours fermée
    quand c'est nécessaire

    cet effeuillage discret de l'automne
    s'achèvera
    dès que la paume
    aura tué le frisson
    sur la peau ornementale des filles
    qui grignotent la passion
    dans l'instantané des amants
    soûls
    leurs hanches
    gravées dans le calcaire
    aux mille glissements de coeur
    éclatés dans l'oeuf

    le corps baisé
    en saumure poétique
    se fane vite et ras
    dans le remous des défroques
    et du lancer léger

    sans sourciller
    le midi mange-tout annonce des mots
    des nymphes
    et des moustiques
    pour les cas d'après-midi
    comme si les oreillers étaient en manque
    sur les draps propres
    des amours empesées

    enroulée dans le miel triste
    et la plume d'oie
    la peau chic
    hume les bières d'espèces
    en poursuivant les fossoyeurs
    jusqu'au dix-huitième trou

    ce dernier cratère amoureux
    de la chair embrasse
    à coups d'épée dans la poussière
    le cri neuf
    définitif

    malgré ce discours
    cet espace blanc
    et tout ce remplissage du silence
    qu'on verse sur le père
    la mère les enfants
    il y a mémère dans la dramaturgie
    ordonnée
    multipliée par l'espace-temps

    on la retrouve en double
    en triple
    en quadrimoteur
    sur les ailes du langage
    elle flotte
    sur la masse totale du poème
    étriquée

    devant cette affiche en folie
    il a failli faire noir
    mais de parole en parole
    on s'est trompé de rue
    puis on a marché sur des trous
    mous
    en faisant claquer nos doigts
    dans l'oreille des sourds

    le bec en cul d'poule
    on retourne au salon
    l'instant d'une révolte
    conservée dans la bienséance

    à télé-Douceur
    passe-moi le beurre
    du bonheur des morts apaisés
    et le popcorn

    viens
    on va faire la moue ensemble
    dans un coin d'ombre
    et puis on se promènera
    dans la moiteur des yeux
    sans personne pour nous moucher

    on investira le pont d'argile
    et on tassera nos vieilles peurs
    dans le courant de l'année
    sans interrompre
    les pigeons dans les beaux draps
    de soie
    pour le plaisir des mains
    et le désir encore

    il n'y a rien d'inquiétant
    quand la chambre est assoupie
    et que ses effluves aspergent
    les corps endormis

    le chatoiement de la brise sur la peau
    grise les spasmes
    et la dentelle des rideaux

    comme un vieux fantôme rabougri
    le songe
    songe
    il rafle le sommeil
    et tout recommence

    de mémoire distraite
    on redessine le corps
    qu'on range dans l'armoire
    sous une pile de secrets
    rapiécés
    que le temps renifle
    en l'absence du poids des lettres
    et des mots cachés

    il ne reste plus qu'à disparaître
    dans les noirceurs
    et les idées
    puis à éteindre ce poème
    dans le cendrier

    _______________________

    EFFLEUREMENT

    Affolement à la rencontre de la main
    mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
    cette vagabonde empoigne la chair des images
    effleure la voix
    de l'autre

    elle écrit entre les gestes
    jusqu'à la racine des pierres
    pour l'intense de nos sangs froids
    durs

    inclinée devant ce mystère
    la main caresse ouvertement la vie
    d'un élan vertigineux
    transporte le sol

    au fond
    elle a froid
    et ses bidules ne laissent aucune trace
    jusqu'au moment
    où une petite chose tranquille
    revint de vacances
    avec le ciel dans sa valise
    et des gants pour ramasser
    les sortilèges
    répandus dans les nervures de l'automne
    juste avant l'hiver

    au théâtre de l'espèce
    l'obstinée explore les désirs
    jusqu'au ras des brûlures

    ces espaces nus
    abandonnés à l'écriture
    recomposent la préhistoire
    à la recherche du mouvement
    cette force chaude
    d'un sourire inachevé

    pendant ce temps
    baiser à blanc au bord du lit
    au bord de la route
    au bord du bord
    tandis qu'un vieux monde ergote
    à l'angle Gorki et Lafontaine
    le blues loin des oreilles indiscrètes

    emmitouflé dans les mythes artificiels
    l'oeil gitan
    à travers les barbelés
    veille
    au milieu

    reprenons à partir de la blessure
    qu'un matin embué invite
    entre deux draps ivres
    le corps en friche
    embaumé de soleil
    de chocolat fondant
    accompagné de frites-sauce-fromage
    octroyées par le ministère
    de la tourmente fédérative

    forcément
    les roses ont le mal du tendre
    quand le bonbon ne fond pas

    mais tout ceci n'est qu'un oeil
    dans l'oeil de l'autre
    quand parler de l'amour
    et d'une tête croche
    c'est comme frôler un voyage
    lorsque la bouche largue ses amarres
    sur une vieille peau

    en regard de nos mains recueillies
    tous les yeux
    ont suivi
    la silhouette du silence
    vers des ombres à rayures d'enfants sales
    pillés par les jeux des absents
    images brûlées
    devenues pays
    et vastes saisons

    cette vision engendre un printemps féroce
    dans le ventre des coutumes
    ses formes bohémiennes
    promises à la torture
    à travers les lieux tièdes
    de la chair

    il se peut qu'une voix
    à tête chercheuse prononce
    une tonne de briques
    sur les braguettes magiques
    qui en ont assez de languir
    au pied de l'escalier

    tout ça se ramasse à la cuillère
    au cours d'un brunch menstruel
    arôme de noix
    de camomille et de thé glacé
    bouillie avortée dans des assiettes
    plaquées or
    flanquées de fourchettes en plastique

    oedème aux yeux
    qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
    sinon excrémenter des figures de style
    et "sniffer" des bulles
    comme des éponges naissantes

    ce bluff quotidien s'assoupit
    dans le journal intime du matin
    et les nouvelles croupissent
    sous le choc des odeurs événementielles

    alors
    sonne l'heure de la débâcle

    _______________________

    INCIDENCES

    Couchée dans le duvet de l'automne
    je crie en silence
    sous la pluie verte et sourde
    mon corps détrempé ramollit
    et que viennent les mouches
    braconner sur les restes
    de ma folie

    entourez-moi de vos bruits d'ailes
    enterrez-moi comme un hasard
    jusqu'à la prochaine repousse

    dans ce "nowhere" solitaire
    des séances imaginaires
    sous les caresses géniales
    déclenchent
    l'ondulation sauvage
    électrique

    pour l'amour de l'amour
    cette vague s'abandonne
    aux gémissements des sources
    mystère de la pluie
    et des vents millénaires

    enchaîné
    au chant usé
    des cris mâles
    le temps s'agenouille
    criblé de souvenirs
    qu'un printemps fébrile
    étale
    sur les draps livrés au désir

    saisir l'idole au bout de l'onde
    en faire jaillir l'écume
    de mes promenades solitaires
    suppliant la rigidité des rocs
    jusqu'au calme définitif

    je ne crois pas à la fin du monde
    mais je suis polie
    quand vient le temps de crever l'absence
    dans la rondeur du paysage

    sur le coeur sanglé de métal
    et de cuir
    mes mains excessives peignent
    des mémoires
    pour l'émouvance
    fabriquée vraie
    tout près du loin
    territoires exagérés
    lorsque la silhouette se penche
    doucement
    sur l'infime

    en apparat de mots-vampires
    les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
    épuisée
    sur les dalles fleuries
    feux et vertiges aux fibres

    le corps errant
    dans les secrets de l'autre nuit
    je m'abîme sous-cutanée
    sous la pulsion d'ancêtres
    symboliques

    une à l'infini
    dans le clapotis des lumières
    la couleur de l'hiver
    expire
    esquisse transparente
    et blessure d'or

    programmés au cul du jour
    les doigts immobiles
    essoufflés

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    St-Jérôme (Québec) Canada
    Dépôt légal / premier trimestre 1991
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-9802204-O-X
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    Aproximadamente 70.272 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    DEUXIÈME PARTIE

    Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne voulait pas
    aller chez les Verdurin, ravie d'être invitée aux mercredis, était en
    train de calculer comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois
    possible. Elle ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manquât
    aucun; d'autre part, elle était de ces personnes peu recherchées, qui
    quand elles sont conviées à des «séries» par une maîtresse de maison,
    ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire toujours plaisir,
    quand ils ont un moment et le désir de sortir; elles, au contraire, se
    privent par exemple de la première soirée et de la troisième,
    s'imaginant que leur absence sera remarquée et se réservent pour la
    deuxième et la quatrième; à moins que leurs informations ne leur ayant
    appris que la troisième sera particulièrement brillante, elles ne
    suivent un ordre inverse, alléguant que «malheureusement la dernière
    fois elles n'étaient pas libres». Telle Mme Bontemps supputait combien
    il pouvait y avoir encore de mercredis avant Pâques et de quelle façon
    elle arriverait à en avoir un de plus, sans pourtant paraître
    s'imposer. Elle comptait sur Mme Cottard, avec laquelle elle allait
    revenir, pour lui donner quelques indications. «Oh! Madame Bontemps,
    je vois que vous vous levez, c'est très mal de donner ainsi le signal
    de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'être pas venue
    jeudi dernier… Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne ferez tout de
    même plus d'autre visite avant le dîner. Vraiment vous ne vous laissez
    pas tenter? ajoutait Mme Swann et tout en tendant une assiette de
    gâteaux: Vous savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
    saletés-là. Ça ne paye pas de mine, mais goûtez-en, vous m'en direz des
    nouvelles.–Au contraire, ça a l'air délicieux, répondait Mme
    Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais à court de victuailles. Je
    n'ai pas besoin de vous demander la marque de fabrique, je sais que
    vous faites tout venir de chez Rebattet. Je dois dire que je suis plus
    éclectique. Pour les petits fours, pour toutes les friandises, je
    m'adresse souvent à Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent
    pas ce que c'est qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace,
    bavaroise ou sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le _nec
    plus ultra_.–Mais ceci est tout simplement fait ici. Vraiment non?–Je
    ne pourrai pas dîner, répondait Mme Bontemps, mais je me rassieds
    un instant, vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente
    comme vous.–Vous allez me trouver indiscrète, Odette, mais
    j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau qu'avait Mme Trombert.
    Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de même n'y
    a-t-il pas un peu d'exagération. Et à côté de celui avec lequel elle
    est venue l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tantôt était
    microscopique.–Mais non je ne suis pas intelligente, disait Odette,
    pensant que cela faisait bien. Je suis au fond une gobeuse, qui croit
    tout ce qu'on lui dit, qui se fait du chagrin pour un rien.» Et elle
    insinuait qu'elle avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
    épousé un homme comme Swann qui avait une vie de son côté et qui la
    trompait. Cependant le Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: «Je
    ne suis pas intelligente», trouvait de son devoir de protester, mais
    il n'avait pas d'esprit de répartie. «Taratata, s'écriait Mme
    Bontemps, vous pas intelligente!–En effet je me disais: «Qu'est-ce
    que j'entends?» disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut
    que mes oreilles m'aient trompé.–Mais non, je vous assure, disait
    Odette, je suis au fond une petite bourgeoise très choquable, pleine
    de préjugés, vivant dans son trou, surtout très ignorante.» Et pour
    demander des nouvelles du baron de Charlus: «Avez-vous vu cher
    baronet?» lui disait-elle.–Vous, ignorante, s'écriait Mme Bontemps!
    Hé bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces
    femmes d'Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!… Tenez,
    madame, pas plus tard qu'il y a huit jours je mets sur _Lohengrin_ la
    ministresse de l'Instruction publique. Elle me répond: «_Lohengrin_?
    Ah! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c'est
    tordant.» Hé bien! madame, qu'est-ce que vous voulez, quand on entend
    des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J'avais envie de la
    gifler. Parce que j'ai mon petit caractère vous savez. Voyons,
    monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n'ai pas
    raison?–Écoutez, disait Mme Cottard, on est excusable de répondre un
    peu de travers quand on est interrogée ainsi de but en blanc, sans
    être prévenue. J'en sais quelque chose car Mme Verdurin a l'habitude
    de nous mettre aussi le couteau sur la gorge.–A propos de Mme
    Verdurin demandait Mme Bontemps à Mme Cottard, savez-vous qui il y
    aura mercredi chez elle?… Ah! je me rappelle maintenant que nous
    avons accepté une invitation pour mercredi prochain. Vous ne voulez
    pas dîner de mercredi en huit avec nous? Nous irons ensemble chez
    Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je ne sais pas
    pourquoi cette grande femme m'a toujours fait peur.–Je vais vous le
    dire, répondait Mme Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin,
    c'est son organe. Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli
    organe que Madame Swann. Mais le temps de prendre langue, comme dit la
    Patronne, et la glace sera bientôt rompue. Car dans le fond elle est
    très accueillante. Mais je comprends très bien votre sensation, ce
    n'est jamais agréable de se trouver la première fois en pays perdu.–Vous
    pourriez aussi dîner avec nous, disait Mme Bontemps à Mme Swann.
    Après dîner on irait tous ensemble en Verdurin, faire Verdurin; et
    même si ce devait avoir pour effet que la Patronne me fasse les gros
    yeux et ne m'invite plus, une fois chez elle nous resterons toutes les
    trois à causer entre nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le
    plus.» Mais cette affirmation ne devait pas être très véridique car
    Mme Bontemps demandait: «Qui pensez-vous qu'il y aura de mercredi en
    huit? Qu'est-ce qui se passera? Il n'y aura pas trop de monde, au
    moins?–Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
    ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous est
    égal d'attendre jusque-là…» Mais Mme Bontemps ne semblait pas
    séduite par cette proposition d'ajournement.

    Bien que les mérites spirituels d'un salon et son élégance soient
    généralement en rapports inverses plutôt que directs, il faut croire,
    puisque Swann trouvait Mme Bontemps agréable, que toute déchéance
    acceptée a pour conséquence de rendre les gens moins difficiles sur
    ceux avec qui ils sont résignés à se plaire, moins difficiles sur leur
    esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes doivent,
    comme les peuples, voir leur culture et même leur langage disparaître
    avec leur indépendance. Un des effets de cette indulgence est
    d'aggraver la tendance qu'à partir d'un certain âge on a à trouver
    agréables les paroles qui sont un hommage à notre propre tour
    d'esprit, à nos penchants, un encouragement à nous y livrer; cet
    âge-là est celui où un grand artiste préfère à la société de génies
    originaux celle d'élèves qui n'ont en commun avec lui que la lettre de
    sa doctrine et par qui il est encensé, écouté; où un homme ou une
    femme remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
    intelligente dans une réunion la personne peut-être inférieure, mais
    dont une phrase aura montré qu'elle sait comprendre et approuver ce
    qu'est une existence vouée à la galanterie, et aura ainsi chatouillé
    agréablement la tendance voluptueuse de l'amant ou de la maîtresse;
    c'était l'âge aussi où Swann, en tant qu'il était devenu le mari
    d'Odette, se plaisait à entendre dire à Mme Bontemps que c'est ridicule
    de ne recevoir que des duchesses (concluant de là, au contraire de ce
    qu'il eût fait jadis chez les Verdurin, que c'était une bonne femme,
    très spirituelle et qui n'était pas snob) et à lui raconter des
    histoires qui la faisaient «tordre», parce qu'elle ne les connaissait
    pas et que d'ailleurs elle «saisissait» vite, aimant à flatter et à
    s'amuser. «Alors le docteur ne raffole pas comme vous, des fleurs?
    demandait Mme Swann à Mme Cottard.–Oh! vous savez que mon mari est
    un sage; il est modéré en toutes choses. Si, pourtant, il a une
    passion.» L'œil brillant de malveillance, de joie et de curiosité:
    «Laquelle, madame?» demandait Mme Bontemps. Avec simplicité, Mme
    Cottard répondait: «La lecture.–Oh! c'est une passion de tout
    repos chez un mari! s'écriait Mme Bontemps en étouffant un rire
    satanique.–Quand le docteur est dans un livre, vous savez!–Hé
    bien, madame, cela ne doit pas vous effrayer beaucoup…–Mais
    si!… pour sa vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je
    reviendrai au premier jour frapper à votre porte. A propos de vue,
    vous a-t-on dit que l'hôtel particulier que vient d'acheter Mme
    Verdurin sera éclairé à l'électricité? Je ne le tiens pas de ma petite
    police particulière, mais d'une autre source: c'est l'électricien
    lui-même, Mildé, qui me l'a dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!
    Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes électriques avec un
    abat-jour qui tamisera la lumière. C'est évidemment un luxe charmant.
    D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau, n'en
    fût-il plus au monde. Il y a la belle-sœur d'une de mes amies qui a le
    téléphone posé chez elle! Elle peut faire une commande à un
    fournisseur sans sortir de son appartement! J'avoue que j'ai platement
    intrigué pour avoir la permission de venir un jour parler devant
    l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plutôt chez une amie que chez
    moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le téléphone à domicile.
    Le premier amusement passé, cela doit être vrai casse-tête. Allons,
    Odette, je me sauve, ne retenez plus Mme Bontemps puisqu'elle se
    charge de moi, il faut absolument que je m'arrache, vous me faites
    faire du joli, je vais être rentrée après mon mari!»

    Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir goûté à ces
    plaisirs de l'hiver, desquels les chrysanthèmes m'avaient semblé être
    l'enveloppe éclatante. Ces plaisirs n'étaient pas venus et cependant
    Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore quelque chose. Elle
    laissait les domestiques emporter le thé comme elle aurait annoncé:
    «On ferme!» Et elle finissait par me dire: «Alors, vraiment, vous
    partez? Hé bien, _good bye!_» Je sentais que j'aurais pu rester sans
    rencontrer ces plaisirs inconnus et que ma tristesse n'était pas seule
    à m'avoir privé d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas situés sur cette
    route battue des heures, qui mènent toujours si vite à l'instant du
    départ, mais plutôt sur quelque chemin de traverse inconnu de moi et
    par où il eût fallu bifurquer? Du moins le but de ma visite était
    atteint, Gilberte saurait que j'étais venu chez ses parents quand elle
    n'était pas là, et que j'y avais, comme n'avait cessé de le répéter
    Mme Cottard, fait d'emblée, de prime abord, la conquête de Mme
    Verdurin. «Il faut, m'avait dit la femme du docteur qui ne l'avait jamais
    vue faire «autant de frais», que vous ayez
    ensemble des atomes crochus.» Gilberte saurait que j'avais parlé d'elle
    comme je devais le faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas
    cette incapacité de vivre sans que nous nous vissions que je croyais à
    la base de l'ennui qu'elle avait éprouvé ces derniers temps auprès de
    moi. J'avais dit à Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver avec
    Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais décidé pour toujours de ne
    plus la voir. Et la lettre que j'allais envoyer à Gilberte serait
    conçue dans le même sens. Seulement à moi-même pour me donner courage
    je ne me proposais qu'un suprême et court effort de peu de jours. Je
    me disais: «C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
    j'accepterai le prochain.» Pour me rendre la séparation moins
    difficile à réaliser, je ne me la présentais pas comme définitive.
    Mais je sentais bien qu'elle le serait.

    Le 1er janvier me fut particulièrement douloureux cette année-là. Tout
    l'est sans doute, qui fait date et anniversaire, quand on est
    malheureux. Mais si c'est par exemple d'avoir perdu un être cher, la
    souffrance consiste seulement dans une comparaison plus vive avec le
    passé. Il s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informulé que Gilberte,
    ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et constatant que
    je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le prétexte du 1er
    janvier pour m'écrire: «Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous,
    venez que nous nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans
    vous voir.» Dès les derniers jours de l'année cette lettre me parut
    probable. Elle ne l'était peut-être pas, mais, pour que nous la
    croyions telle, le désir, le besoin que nous en avons suffit. Le
    soldat est persuadé qu'un certain délai indéfiniment prolongeable lui
    sera accordé avant qu'il soit tué, le voleur avant qu'il soit pris,
    les hommes en général avant qu'ils aient à mourir. C'est là l'amulette
    qui préserve les individus–et parfois les peuples–non du danger
    mais de la peur du danger, en réalité de la croyance au danger, ce qui
    dans certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin d'être
    brave. Une confiance de ce genre, et aussi peu fondée, soutient
    l'amoureux qui compte sur une réconciliation, sur une lettre. Pour que
    je n'eusse pas attendu celle-là, il eût suffi que j'eusse cessé de la
    souhaiter. Si indifférent qu'on sache que l'on est à celle qu'on aime
    encore, on lui prête une série de pensées–fussent-elles
    d'indifférence–une intention de les manifester, une complication de
    vie intérieure où l'on est l'objet peut-être d'une antipathie, mais
    aussi d'une attention permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui
    se passait en Gilberte, il eût fallu que je pusse tout simplement
    anticiper dès ce 1er janvier-là ce que j'eusse ressenti celui d'une
    des années suivantes, et où l'attention, ou le silence, ou la
    tendresse, ou la froideur de Gilberte eussent passé à peu près
    inaperçus à mes yeux et où je n'eusse pas songé, pas même pu songer à
    chercher la solution de problèmes qui auraient cessé de se poser pour
    moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir être contenu
    tout entier en nous; il irradie vers la personne aimée, rencontre en
    elle une surface qui l'arrête, le force à revenir vers son point de
    départ; et c'est ce choc en retour de notre propre tendresse que nous
    appelons les sentiments de l'autre et qui nous charme plus qu'à
    l'aller, parce que nous ne connaissons pas qu'elle vient de nous. Le
    1er janvier sonna toutes ses heures sans qu'arrivât cette lettre de
    Gilberte. Et comme j'en reçus quelques-unes de vœux tardifs ou retardés
    par l'encombrement des courriers à ces dates-là, le 3 et le 4 janvier,
    j'espérais encore, de moins en moins pourtant. Les jours qui
    suivirent, je pleurai beaucoup. Certes cela tenait à ce qu'ayant été
    moins sincère que je ne l'avais cru quand j'avais renoncé à Gilberte,
    j'avais gardé cet espoir d'une lettre d'elle pour la nouvelle année.
    Et le voyant épuisé avant que j'eusse eu le temps de me précautionner
    d'un autre, je souffrais comme un malade qui a vidé sa fiole de
    morphine sans en avoir sous la main une seconde. Mais peut-être en moi–et
    ces deux explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment
    est quelquefois fait de contraires–l'espérance que j'avais de
    recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproché de moi l'image de
    Gilberte, recréé les émotions que l'attente de me trouver près d'elle,
    sa vue, sa manière d'être avec moi, me causaient autrefois. La
    possibilité immédiate d'une réconciliation avait supprimé cette chose
    de l'énormité de laquelle nous ne nous rendons pas compte–la
    résignation. Les neurasthéniques ne peuvent croire les gens qui leur
    assurent qu'ils seront à peu près calmés en restant au lit sans
    recevoir de lettres, sans lire de journaux. Ils se figurent que ce
    régime ne fera qu'exaspérer leur nervosité. De même les amoureux, le
    considérant du sein d'un état contraire, n'ayant pas commencé de
    l'expérimenter, ne peuvent croire à la puissance bienfaisante du
    renoncement.

    A cause de la violence de mes battements de cœur on me fit diminuer la
    caféine, ils cessèrent. Alors je me demandai si ce n'était pas un peu
    à elle qu'était due cette angoisse que j'avais éprouvée quand je
    m'étais à peu près brouillé avec Gilberte, et que j'avais attribuée
    chaque fois qu'elle se renouvelait à la souffrance de ne plus voir mon
    amie, ou de risquer de ne la voir qu'en proie à la même mauvaise
    humeur. Mais si ce médicament avait été à l'origine des souffrances
    que mon imagination eût alors faussement interprétées (ce qui n'aurait
    rien d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent pour
    cause chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils vivent),
    c'était à la façon du philtre qui longtemps après avoir été absorbé
    continue à lier Tristan à Yseult. Car l'amélioration physique que la
    diminution de la caféine amena presque immédiatement chez moi n'arrêta
    pas l'évolution de chagrin que l'absorption du toxique avait peut-être
    sinon créé, du moins su rendre plus aigu.

    Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une fois
    déçues mes espérances d'une lettre pour le jour de l'an et la douleur
    supplémentaire qui avait accompagné leur déception une fois calmée, ce
    fut mon chagrin d'avant «les Fêtes» qui recommença. Ce qu'il y avait
    peut-être encore en lui de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-même
    l'artisan inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule
    chose à laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est moi qui
    travaillais à les rendre impossibles en créant peu à peu, par la
    séparation prolongée d'avec mon amie, non pas son indifférence, mais
    ce qui reviendrait finalement au même, la mienne. C'était à un long et
    cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte que je
    m'acharnais avec continuité, avec la clairvoyance non seulement de ce
    que je faisais dans le présent, mais de ce qui en résulterait pour
    l'avenir: je savais non pas seulement que dans un certain temps je
    n'aimerais plus Gilberte, mais encore qu'elle-même le regretterait, et
    que les tentatives qu'elle ferait alors pour me voir seraient aussi
    vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
    trop mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que je
    resterais à désirer, à attendre, pendant des heures dont je n'oserais
    pas distraire une parcelle pour Gilberte qui ne me serait plus rien.
    Et sans doute en ce moment même, où (puisque j'étais résolu à ne plus
    la voir, à moins d'une demande formelle d'explications, d'une complète
    déclaration d'amour de sa part, lesquelles n'avaient plus aucune
    chance de venir) j'avais déjà perdu Gilberte, et l'aimais davantage,
    je sentais tout ce qu'elle était pour moi, mieux que l'année
    précédente, quand passant tous mes après-midi avec elle, selon que je
    voulais, je croyais que rien ne menaçait notre amitié, sans doute en
    ce moment l'idée que j'éprouverais un jour les mêmes sentiments pour
    une autre m'était odieuse, car cette idée m'enlevait outre Gilberte,
    mon amour et ma souffrance. Mon amour, ma souffrance, où en pleurant
    j'essayais de saisir justement ce qu'était Gilberte, et desquels il me
    fallait reconnaître qu'ils ne lui appartenaient pas spécialement et
    seraient, tôt ou tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte–c'était
    du moins alors ma manière de penser–qu'on est toujours
    détaché des êtres: quand on aime, on sent que cet amour ne porte pas
    leur nom, pourra dans l'avenir renaître, aurait même pu, même dans le
    passé, naître pour une autre et non pour celle-là. Et dans le temps où
    l'on n'aime pas, si l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il
    y a de contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
    à son aise on ne l'éprouve pas alors, donc on ne le connaît pas, la
    connaissance en ces matières étant intermittente et ne survivant pas à
    la présence effective du sentiment. Cet avenir où je n'aimerais plus
    Gilberte et que ma souffrance m'aidait à deviner sans que mon
    imagination pût encore se le représenter clairement, certes il eût été
    temps encore d'avertir Gilberte qu'il se formerait peu à peu, que sa
    venue était sinon imminente, du moins inéluctable, si elle-même,
    Gilberte, ne venait pas à mon aide et ne détruisait pas dans son germe
    ma future indifférence. Combien de fois ne fus-je pas sur le point
    d'écrire, ou d'aller dire à Gilberte: «Prenez garde, j'en ai pris la
    résolution, la démarche que je fais est une démarche suprême. Je vous
    vois pour la dernière fois. Bientôt je ne vous aimerai plus.» A quoi
    bon? De quel droit eussé-je reproché à Gilberte une indifférence que,
    sans me croire coupable pour cela, je manifestais à tout ce qui
    n'était pas elle? La dernière fois! A moi, cela me paraissait quelque
    chose d'immense, parce que j'aimais Gilberte. A elle cela lui eût fait
    sans doute autant d'impression que ces lettres où des amis demandent à
    nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que, comme aux
    ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons parce que nous
    avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous disposons chaque
    jour est élastique; les passions que nous ressentons le dilatent,
    celles que nous inspirons le rétrécissent et l'habitude le remplit.

    D'ailleurs, j'aurais eu beau parler à Gilberte, elle ne m'aurait pas
    entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous parlons, que ce sont
    nos oreilles, notre esprit qui écoutent. Mes paroles ne seraient
    parvenues à Gilberte que déviées, comme si elles avaient eu à
    traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant d'arriver à mon
    amie, méconnaissables, rendant un son ridicule, n'ayant plus aucune
    espèce de sens. La vérité qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
    chemin directement, n'est pas douée d'une évidence irrésistible. Il
    faut qu'assez de temps passe pour qu'une vérité de même ordre ait pu
    se former en eux. Alors l'adversaire politique qui, malgré tous les
    raisonnements et toutes les preuves, tenait le sectateur de la doctrine
    opposée pour un traître, partage lui-même la conviction détestée à
    laquelle celui qui cherchait inutilement à la répandre ne tient plus.
    Alors, le chef-d'oeuvre qui pour les admirateurs qui le lisaient haut
    semblait montrer en soi les preuves de son excellence et n'offrait à
    ceux qui écoutaient qu'une image insane ou médiocre, sera par eux
    proclamé chef-d'œuvre, trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.
    Pareillement en amour les barrières, quoi qu'on fasse, ne peuvent être
    brisées du dehors par celui qu'elles désespèrent; et c'est quand il ne
    se souciera plus d'elles, que, tout à coup, par l'effet du travail
    venu d'un autre côté, accompli à l'intérieur de celle qui n'aimait
    pas, ces barrières, attaquées jadis sans succès, tomberont sans
    utilité. Si j'étais venu annoncer à Gilberte mon indifférence future
    et le moyen de la prévenir, elle aurait induit de cette démarche que
    mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle, étaient encore plus
    grands qu'elle n'avait cru, et son ennui de me voir en eût été
    augmenté. Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui
    m'aidait, par les états d'esprit disparates qu'il faisait se succéder
    en moi, à prévoir, mieux qu'elle, la fin de cet amour. Pourtant, un
    tel avertissement, je l'eusse peut-être adressé, par lettre ou de vive
    voix, à Gilberte, quand assez de temps eût passé, me la rendant ainsi,
    il est vrai, moins indispensable, mais aussi ayant pu lui prouver
    qu'elle ne me l'était pas. Malheureusement, certaines personnes bien
    ou mal intentionnées lui parlèrent de moi d'une façon qui dut lui
    laisser croire qu'elles le faisaient à ma prière. Chaque fois que
    j'appris ainsi que Cottard, ma mère elle-même, et jusqu'à M. de
    Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout le
    sacrifice que je venais d'accomplir, gâché tout le résultat de ma
    réserve en me donnant faussement l'air d'en être sorti, j'avais un
    double ennui. D'abord je ne pouvais plus faire dater que de ce jour-là
    ma pénible et fructueuse abstention que les fâcheux avaient à mon insu
    interrompue et, par conséquent, annihilée. Mais, de plus, j'eusse eu
    moins de plaisir à voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
    dignement résigné, mais manœuvrant dans l'ombre pour une entrevue
    qu'elle avait dédaigné d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages
    de gens qui souvent, sans même l'intention de nuire ou de rendre
    service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous n'avons
    pas pu nous empêcher de le faire devant eux et qu'ils sont indiscrets
    (comme nous), nous causent, à point nommé, tant de mal. Il est vrai
    que dans la funeste besogne accomplie pour la destruction de notre
    amour, ils sont loin de jouer un rôle égal à deux personnes qui ont
    pour habitude l'une par excès de bonté et l'autre de méchanceté de
    tout défaire au moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
    personnes-là, nous ne leur en voulons pas comme aux inopportuns
    Cottard, car la dernière, c'est la personne que nous aimons et la
    première, c'est nous-même.

    Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme Swann
    m'invitait à venir goûter avec sa fille et me disait de répondre
    directement à celle-ci, j'écrivais souvent à Gilberte, et dans cette
    correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu, me
    semblait-il la persuader, je cherchais seulement à frayer le lit le
    plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le regret comme le désir
    ne cherche pas à s'analyser, mais à se satisfaire; quand on commence
    d'aimer on passe le temps non à savoir ce qu'est son amour, mais à
    préparer les possibilités des rendez-vous du lendemain. Quand on
    renonce, on cherche non à connaître son chagrin, mais à offrir de lui
    à celle qui le cause l'expression qui nous paraît la plus tendre. On
    dit les choses qu'on éprouve le besoin de dire et que l'autre ne
    comprendra pas, on ne parle que pour soi-même. J'écrivais: «J'avais
    cru que ce ne serait pas possible. Hélas, je vois que ce n'est pas si
    difficile.» Je disais aussi: «Je ne vous verrai probablement plus», je
    le disais en continuant à me garder d'une froideur qu'elle eût pu
    croire affectée, et ces mots, en les écrivant, me faisaient pleurer,
    parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce que j'aurais voulu
    croire, mais ce qui arriverait en réalité. Car à la prochaine demande
    de rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme cette
    fois le courage de ne pas céder et, de refus en refus, j'arriverais
    peu à peu au moment où à force de ne plus l'avoir vue je ne désirerais
    pas la voir. Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais
    la douceur, de sacrifier le bonheur d'être auprès d'elle à la
    possibilité de lui paraître agréable un jour, un jour où, hélas! lui
    paraître agréable me serait indifférent. L'hypothèse même, pourtant si
    peu vraisemblable, qu'en ce moment, comme elle l'avait prétendu
    pendant la dernière visite que je lui avais faite, elle m'aimât, que
    ce que je prenais pour l'ennui qu'on éprouve auprès de quelqu'un dont
    on est las, ne fût dû qu'à une susceptibilité jalouse, à une feinte
    d'indifférence analogue à la mienne, ne faisait que rendre ma
    résolution moins cruelle. Il me semblait alors que dans quelques
    années, après que nous nous serions oubliés l'un l'autre, quand je
    pourrais rétrospectivement lui dire que cette lettre qu'en ce moment
    j'étais en train de lui écrire n'avait été nullement sincère, elle me
    répondrait: «Comment, vous, vous m'aimiez? Si vous saviez comme je
    l'attendais, cette lettre, comme j'espérais un rendez-vous, comme elle
    me fit pleurer.» La pensée, pendant que je lui écrivais, aussitôt
    rentré de chez sa mère, que j'étais peut-être en train de consommer
    précisément ce malentendu-là, cette pensée par sa tristesse même, par
    le plaisir d'imaginer que j'étais aimé de Gilberte, me poussait à
    continuer ma lettre.

    Si, au moment de quitter Mme Swann quand son «thé» finissait, je
    pensais à ce que j'allais écrire à sa fille, Mme Cottard elle, en s'en
    allant, avait eu des pensées d'un caractère tout différent. Faisant sa
    «petite inspection», elle n'avait pas manqué de féliciter Mme Swann
    sur les meubles nouveaux, les récentes «acquisitions» remarquées dans
    le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien petit
    nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois dans l'hôtel
    de la rue Lapérouse, notamment ses animaux en matières précieuses, ses
    fétiches.

    Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle vénérait le mot «tocard»–lequel
    lui avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il désignait
    précisément les choses que quelques années auparavant elle avait
    trouvées «chic»–toutes ces choses-là successivement avaient suivi
    dans leur retraite le treillage doré qui servait d'appui aux
    chrysanthèmes, mainte bonbonnière de chez Giroux et le papier à
    lettres à couronne (pour ne pas parler des louis en carton semés sur
    les cheminées et que, bien avant qu'elle connut Swann, un homme de
    goût lui avait conseillé de sacrifier). D'ailleurs dans le désordre
    artiste, dans le pêle-mêle d'atelier, des pièces aux murs encore
    peints de couleurs sombres qui les faisaient aussi différentes que
    possible des salons blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
    l'Extrême-Orient, reculait de plus en plus devant l'invasion du XVIIIe
    siècle; et les coussins que, afin que je fusse plus «confortable», Mme
    Swann entassait et pétrissait derrière mon dos étaient semés de
    bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de dragons chinois.
    Dans la chambre où on la trouvait le plus souvent et dont elle disait:
    «Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup; je ne pourrais pas vivre
    au milieu de choses hostiles et pompier; c'est ici que je travaille»
    (sans d'ailleurs préciser si c'était à un tableau, peut-être à un
    livre, le goût d'en écrire commençait à venir aux femmes qui aiment à
    faire quelque chose, et à ne pas être inutiles), elle était entourée
    de Saxe (aimant cette dernière sorte de porcelaine, dont elle
    prononçait le nom avec un accent anglais, jusqu'à dire à propos de
    tout: c'est joli, cela ressemble à des fleurs de Saxe), elle redoutait
    pour eux, plus encore que jadis pour ses magots et ses potiches, le
    toucher ignorant des domestiques auxquels elle faisait expier les
    transes qu'ils lui avaient données par des emportement auxquels Swann,
    maître si poli et doux, assistait sans en être choqué. La vue lucide
    de certaines infériorités n'ôte d'ailleurs rien à la tendresse;
    celle-ci les fait au contraire trouver charmantes. Maintenant c'était
    plus rarement dans des robes de chambre japonaises qu'Odette recevait
    ses intimes, mais plutôt dans les soies claires et mousseuses de
    peignoirs Watteau desquelles elle faisait le geste de caresser sur ses
    seins l'écume fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
    prélassait, s'ébattait avec un tel air de bien-être, de
    rafraîchissement de la peau, et des respirations si profondes, qu'elle
    semblait les considérer non pas comme décoratives à la façon d'un
    cadre, mais comme nécessaires de la même manière que le «tub» et le
    «footing», pour contenter les exigences de sa physionomie et les
    raffinements de son hygiène. Elle avait l'habitude de dire qu'elle se
    passerait plus aisément de pain que d'art et de propreté, et qu'elle
    eût été plus triste de voir brûler la _Joconde_ que des «foultitudes»
    de personnes qu'elle connaissait. Théories qui semblaient paradoxales à
    ses amies, mais la faisaient passer pour une femme supérieure auprès
    d'elles et lui valaient une fois par semaine la visite du ministre de
    Belgique, de sorte que dans le petit monde dont elle était le soleil,
    chacun eût été bien étonné si l'on avait appris qu'ailleurs, chez les
    Verdurin par exemple, elle passât pour bête. A cause de cette vivacité
    d'esprit, Mme Swann préférait la société des hommes à celle des
    femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci c'était toujours en
    cocotte, signalant en elles les défauts qui pouvaient leur nuire
    auprès des hommes, de grosses attaches, un vilain teint, pas
    d'orthographe, des poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux
    sourcils. Pour telle au contraire qui lui avait jadis montré de
    l'indulgence et de l'amabilité, elle était plus tendre, surtout si
    celle-là était malheureuse. Elle la défendait avec adresse et disait:
    «On est injuste pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
    assure.»

    Ce n'était pas seulement l'ameublement du salon d'Odette, c'était
    Odette elle-même que Mme Cottard et tous ceux qui avaient fréquenté
    Mme de Crécy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
    longtemps à reconnaître. Elle semblait avoir tant d'années de moins
    qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en partie à ce qu'elle avait
    engraissé, et devenue mieux portante, avait l'air plus calme,
    frais, reposé, et d'autre part à ce que les coiffures nouvelles aux
    cheveux lissés, donnaient plus d'extension à son visage qu'une poudre
    rose animait, et où ses yeux et son profil, jadis trop saillants,
    semblaient maintenant résorbés. Mais une autre raison de ce changement
    consistait en ceci que, arrivée au milieu de la vie, Odette s'était
    enfin découvert, ou inventé, une physionomie personnelle, un
    «caractère» immuable, un «genre de beauté», et sur ses traits décousus–qui
    pendant si longtemps, livrés aux caprices hasardeux et
    impuissants de la chair, prenant à la moindre fatigue pour un instant des
    années, une sorte de vieillesse passagère, lui avaient composé
    tant bien que mal, selon son humeur et selon sa mine, un visage épars,
    journalier, informe et charmant–avait appliqué ce type fixe, comme
    une jeunesse immortelle.

    Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies qu'on
    faisait maintenant de sa femme, et où la même expression énigmatique
    et victorieuse laissait reconnaître, quels que fussent la robe et le
    chapeau, sa silhouette et son visage triomphants, un petit
    daguerréotype ancien tout simple, antérieur à ce type, et duquel la
    jeunesse et la beauté d'Odette, non encore trouvées par elle,
    semblaient absentes. Mais sans doute Swann, fidèle ou revenu à une
    conception différente, goûtait-il dans la jeune femme grêle aux yeux
    pensifs, aux traits las, à l'attitude suspendue entre la marche et
    l'immobilité, une grâce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
    à voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire cherchait
    non à faire ressortir mais à compenser, à dissimuler ce qui, en
    elle-même, ne lui plaisait pas, ce qui était peut-être, pour un
    artiste, son «caractère», mais que, comme femme, elle trouvait des
    défauts, ne voulait pas entendre parler de ce peintre. Swann possédait
    une merveilleuse écharpe orientale, bleue et rose, qu'il avait achetée
    parce que c'était exactement celle de la vierge du _Magnificat_. Mais
    Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle laissa son
    mari lui commander une toilette toute criblée de pâquerettes, de
    bluets, de myosotis et de campanules d'après la Primavera du
    Printemps. Parfois, le soir, quand elle était fatiguée, il me faisait
    remarquer tout bas comme elle donnait sans s'en rendre compte à ses
    mains pensives, le mouvement délié, un peu tourmenté de la Vierge qui
    trempe sa plume dans l'encrier que lui tend l'ange, avant d'écrire sur
    le livre saint où est déjà tracé le mot _Magnificat_. Mais il ajoutait:
    «Surtout ne le lui dites pas, il suffirait qu'elle le sût pour qu'elle
    fît autrement.»

    Sauf à ces moments d'involontaire fléchissement où Swann essayait de
    retrouver la mélancolique cadence botticellienne, le corps d'Odette
    était maintenant découpé en une seule silhouette cernée tout entière
    par une «ligne» qui, pour suivre le contour de la femme, avait
    abandonné les chemins accidentés, les rentrants et les sortants
    factices, les lacis, l'éparpillement composite des modes d'autrefois,
    mais qui aussi, là où c'était l'anatomie qui se trompait en faisant
    des détours inutiles en deçà ou au delà du tracé idéal, savait
    rectifier d'un trait hardi les écarts de la nature, suppléer, pour
    toute une partie du parcours, aux défaillances aussi bien de la chair
    que des étoffes. Les coussins, le «strapontin» de l'affreuse
    «tournure» avaient disparu ainsi que ces corsages à basques qui,
    dépassant la jupe et raidis par des baleines avaient ajouté si
    longtemps à Odette un ventre postiche et lui avaient donné l'air
    d'être composée de pièces disparates qu'aucune individualité ne
    reliait. La verticale des «effilés» et la courbe des ruches avaient
    cédé la place à l'inflexion d'un corps qui faisait palpiter la soie
    comme la sirène bat l'onde et donnait à la percaline une expression
    humaine, maintenant qu'il s'était dégagé, comme une forme organisée et
    vivante, du long chaos et de l'enveloppement nébuleux des modes
    détrônées. Mais Mme Swann cependant avait voulu, avait su garder un
    vestige de certaines d'entre elles, au milieu même de celles qui les
    avaient remplacées. Quand le soir, ne pouvant travailler et étant
    assuré que Gilberte était au théâtre avec des amies, j'allais à
    l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
    quelque élégant déshabillé dont la jupe, d'un de ces beaux tons
    sombres, rouge foncé ou orange qui avaient l'air d'avoir une
    signification particulière parce qu'ils n'étaient plus à la mode,
    était obliquement traversée d'une rampe ajourée et large de dentelle
    noire qui faisait penser aux volants d'autrefois. Quand par un jour
    encore froid de printemps elle m'avait, avant ma brouille avec sa
    fille, emmené au Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle
    entr'ouvrait plus ou moins selon qu'elle se réchauffait en marchant,
    le «dépassant» en dents de scie de sa chemisette avait l'air du revers
    entrevu de quelque gilet absent, pareil à l'un de ceux qu'elle avait
    portés quelques années plus tôt et dont elle aimait que les bords
    eussent ce léger déchiquetage; et sa cravate–de cet «écossais»
    auquel elle était restée fidèle, mais en adoucissant tellement les
    tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait presque
    cru à un de ces taffetas gorge de pigeon qui étaient la dernière
    nouveauté–était nouée de telle façon sous son menton sans qu'on pût
    voir où elle était attachée, qu'on pensait invinciblement à ces
    «brides» de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour peu qu'elle sût
    «durer» encore quelque temps ainsi, les jeunes gens, essayant de
    comprendre ses toilettes, diraient: «Madame Swann, n'est-ce pas, c'est
    toute une époque?» Comme dans un beau style qui superpose des formes
    différentes et que fortifie une tradition cachée, dans la toilette de
    Mme Swann, ces souvenirs incertains de gilets, ou de boucles, parfois
    une tendance aussitôt réprimée au «saute en barque», et jusqu'à une
    illusion lointaine et vague au «suivez-moi jeune homme», faisaient
    circuler sous la forme concrète la ressemblance inachevée d'autres
    plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement réalisées par
    la couturière ou la modiste, mais auxquelles on pensait sans cesse, et
    enveloppaient Mme Swann de quelque chose de noble–peut-être parce
    que l'inutilité même de ces atours faisait qu'ils semblaient répondre
    à un but plus qu'utilitaire, peut-être à cause du vestige conservé des
    années passées, ou encore d'une sorte d'individualité vestimentaire,
    particulière à cette femme et qui donnait à ses mises les plus
    différentes un même air de famille. On sentait qu'elle ne s'habillait
    pas seulement pour la commodité ou la parure de son corps; elle était
    entourée de sa toilette comme de l'appareil délicat et spiritualisé
    d'une civilisation.

    Quand Gilberte, qui d'habitude donnait ses goûters le jour où recevait
    sa mère, devait au contraire être absente et qu'à cause de cela je
    pouvais aller au «Choufleury» de Mme Swann, je la trouvais vêtue de
    quelque belle robe, certaines en taffetas, d'autres en faille, ou en
    velours, ou en crêpe de Chine, ou en satin, ou en soie, et qui non
    point lâches comme les déshabillés qu'elle revêtait ordinairement à la
    maison, mais combinées comme pour la sortie au dehors, donnaient cet
    après-midi-là à son oisiveté chez elle quelque chose d'alerte et
    d'agissant. Et sans doute la simplicité hardie de leur coupe était
    bien appropriée à sa taille et à ses mouvements dont les manches
    avaient l'air d'être la couleur, changeante selon les jours; on aurait
    dit qu'il y avait soudain de la décision dans le velours bleu, une
    humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte de réserve
    suprême et pleine de distinction dans la façon d'avancer le bras
    avait, pour devenir visible, revêtu l'apparence brillante du sourire
    des grands sacrifices, du crêpe de Chine noir. Mais en même temps à
    ces robes si vives, la complication des «garnitures» sans utilité
    pratique, sans raison d'être visible, ajoutait quelque chose de
    désintéressé, de pensif, de secret, qui s'accordait à la mélancolie
    que Mme Swann gardait toujours au moins dans la cernure de ses yeux et
    les phalanges de ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en
    saphir, des trèfles à quatre feuilles d'émail, des médailles d'argent,
    des médaillons d'or, des amulettes de turquoise, des chaînettes de
    rubis, des châtaignes de topaze, il y avait dans la robe elle-même tel
    dessin colorié poursuivant sur un empiècement rapporté son existence
    antérieure, telle rangée de petits boutons de satin qui ne
    boutonnaient rien et ne pouvaient pas se déboutonner, une soutache
    cherchant à faire plaisir avec la minutie, la discrétion d'un rappel
    délicat, lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air–n'ayant
    sans cela aucune justification possible–de déceler une
    intention, d'être un gage de tendresse, de retenir une confidence, de
    répondre à une superstition, de garder le souvenir d'une guérison,
    d'un vœu, d'un amour ou d'une philippine. Et parfois, dans le velours
    bleu du corsage un soupçon de crevé Henri II, dans la robe de satin
    noir un léger renflement qui soit aux manches, près des épaules,
    faisaient penser aux «gigots» 1830, soit, au contraire sous la jupe
    «aux paniers» Louis XV, donnaient à la robe un air imperceptible
    d'être un costume, et en insinuant sous la vie présente comme une
    réminiscence indiscernable du passé, mêlaient à la personne de Mme
    Swann le charme de certaines héroïnes historiques ou romanesques. Et
    si je lui faisais remarquer: «Je ne joue pas au golf comme plusieurs
    de mes amies, disait-elle. Je n'aurais aucune excuse à être comme
    elles, vêtues de Sweaters.»

    Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou
    prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann
    en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis
    spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour
    après-demain. Comme je n'étais pas certaine de vous voir, j'allais
    vous écrire si vous n'étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et
    cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu'on a beau
    aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par
    quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas
    attacher quelque prix au repos qu'on ne connaissait plus, à l'absence
    d'émotions et de souffrances. Si l'on n'est pas tout à fait sincère en
    se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on ne le
    serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car, sans doute,
    on ne peut supporter son absence qu'en se la promettant courte, en
    pensant au jour où on se retrouvera, mais d'autre part on sent à quel
    point ces rêves quotidiens d'une réunion prochaine et sans cesse
    ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait
    être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu'on va revoir
    celle qu'on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu'on recule
    maintenant de jour en jour, ce n'est plus la fin de l'intolérable
    anxiété causée par la séparation, c'est le recommencement redouté
    d'émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le
    souvenir docile qu'on complète à son gré de rêveries où celle qui,
    dans la réalité, ne vous aime pas vous fait au contraire des
    déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu'on peut
    arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu'on désire à rendre
    aussi doux qu'on veut, comme on le préfère à l'entretien ajourné où on
    aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les
    paroles qu'on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs,
    les violences inattendues. Nous savons tous, quand nous n'aimons plus,
    que l'oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances
    que l'amour malheureux. C'est d'un tel oubli anticipé que je préférais
    sans me l'avouer, la reposante douceur.

    D'ailleurs, ce qu'une telle cure de détachement psychique et
    d'isolement peut avoir de pénible, le devient de moins en moins pour
    une autre raison, c'est qu'elle affaiblit, en attendant de la guérir,
    cette idée fixe qu'est un amour. Le mien était encore assez fort pour
    que je tinsse à reconquérir tout mon prestige aux yeux de Gilberte,
    lequel, par ma séparation volontaire devait, me semblait-il, grandir
    progressivement, de sorte que chacune de ces calmes et tristes
    journées où je ne la voyais pas, venant chacune après l'autre, sans
    interruption, sans prescription (quand un fâcheux ne se mêlait pas de
    mes affaires), était une journée non pas perdue, mais gagnée.
    Inutilement gagnée peut-être, car bientôt on pourrait me déclarer
    guéri. La résignation, modalité de l'habitude, permet à certaines
    forces de s'accroître indéfiniment. Celles, si infimes que j'avais
    pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma brouille avec
    Gilberte, avaient été portées depuis lors à une puissance
    incalculable. Seulement la tendance de tout ce qui existe à se
    prolonger, est parfois coupée de brusques impulsions auxquelles nous
    nous concédons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser aller
    que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous avons pu, nous
    pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est quand la bourse où
    l'on épargne va être pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans
    attendre le résultat du traitement et quand déjà on s'est habitué à
    lui, qu'on le cesse. Et un jour où Mme Swann me redisait ses
    habituelles paroles sur le plaisir que Gilberte aurait à me voir,
    mettant ainsi le bonheur dont je me privais déjà depuis si longtemps
    comme à la portée de ma main, je fus bouleversé en comprenant qu'il
    était encore possible de le goûter; et j'eus peine à attendre le
    lendemain; je venais de me résoudre à aller surprendre Gilberte avant
    son dîner.

    Ce qui m'aida à patienter tout l'espace d'une journée fut un projet
    que je fis. Du moment que tout était oublié, que j'étais réconcilié
    avec Gilberte, je ne voulais plus la voir qu'en amoureux. Tous les
    jours elle recevrait de moi les plus belles fleurs qui fussent. Et si
    Mme Swann, bien qu'elle n'eût pas le droit d'être une mère trop
    sévère, ne me permettait pas des envois de fleurs quotidiens, je
    trouverais des cadeaux plus précieux et moins fréquents. Mes parents
    ne me donnaient pas assez d'argent pour acheter des choses chères. Je
    songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante
    Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir
    en lui disant: «A s'est décollée» et qu'il n'en resterait rien. Dans
    ces conditions n'était-il pas plus sage de la vendre, de la vendre
    pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais à Gilberte? Il me
    semblait que je pourrais bien en tirer mille francs. Je la fis
    envelopper; l'habitude m'avait empêché de jamais la voir: m'en séparer
    eut au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance. Je
    l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en donnant leur
    adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les Champs-Élysées, au
    coin desquels était le magasin d'un grand marchand de chinoiseries que
    connaissait mon père. A ma grande surprise, il m'offrit séance tenante
    de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je pris ces
    billets avec ravissement; pendant toute une année, je pourrais combler
    chaque jour Gilberte de roses et de lilas. Quand je fus remonté dans
    la voiture en quittant le marchand, le cocher, tout naturellement,
    comme les Swann demeuraient près du Bois, se trouva, au lieu du chemin
    habituel, descendre l'avenue des Champs-Élysées. Il avait déjà dépassé
    le coin de la rue de Berri, quand, dans le crépuscule, je crus
    reconnaître, très près de la maison des Swann mais allant dans la
    direction inverse et s'en éloignant, Gilberte qui marchait lentement,
    quoique d'un pas délibéré, à côté d'un jeune homme avec qui elle
    causait et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans
    la voiture, voulant faire arrêter, puis j'hésitai. Les deux promeneurs
    étaient déjà un peu loin et les deux lignes douces et parallèles que
    traçait leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
    élyséenne. Bientôt j'arrivai devant la maison de Gilberte. Je fus reçu
    par Mme Swann: «Oh! elle va être désolée, me dit-elle, je ne sais pas
    comment elle n'est pas là. Elle a eu très chaud tantôt à un cours,
    elle m'a dit qu'elle voulait aller prendre un peu l'air avec une de
    ses amies.» «Je crois que je l'ai aperçue avenue des Champs-Élysées.»
    «Je ne pense pas que ce fût elle. En tous cas ne le dites pas à son
    père, il n'aime pas qu'elle sorte à ces heures-là. _Good evening_.» Je
    partis, dis au cocher de reprendre le même chemin, mais ne retrouvai
    pas les deux promeneurs. Où avaient-ils été? Que se disaient-ils dans
    le soir, de cet air confidentiel?

    Je rentrai, tenant avec désespoir les dix mille francs inespérés qui
    avaient dû me permettre de faire tant de petits plaisirs à cette
    Gilberte que, maintenant, j'étais décidé à ne plus revoir. Sans doute,
    cet arrêt chez le marchand de chinoiseries m'avait réjoui en me
    faisant espérer que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de
    moi et reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arrêt, si la
    voiture n'avait pas pris par l'avenue des Champs-Élysées, je n'eusse
    pas rencontré Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un même fait porte des
    rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur qu'il
    avait causé. Il m'était arrivé le contraire de ce qui se produit si
    fréquemment. On désire une joie, et le moyen matériel de l'atteindre
    fait défaut. «Il est triste, a dit La Bruyère, d'aimer sans une grande
    fortune.» Il ne reste plus qu'à essayer d'anéantir peu à peu le désir
    de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen matériel avait été
    obtenu, mais, au même moment, sinon par un effet logique, du moins par
    une conséquence fortuite de cette réussite première, la joie avait été
    dérobée. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous l'être toujours.
    D'ordinaire, il est vrai, pas dans la même soirée où nous avons acquis
    ce qui la rend possible. Le plus souvent nous continuons de nous
    évertuer et d'espérer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
    avoir lieu. Si les circonstances arrivent à être surmontées, la nature
    transporte la lutte du dehors au dedans et fait peu à peu changer
    assez notre coeur pour qu'il désire autre chose que ce qu'il va
    posséder. Et si la péripétie a été si rapide que notre cœur n'a pas eu
    le temps de changer, la nature ne désespère pas pour cela de nous
    vaincre, d'une manière plus tardive il est vrai, plus subtile, mais
    aussi efficace. C'est alors à la dernière seconde que la possession du
    bonheur nous est enlevée, ou plutôt c'est cette possession même que
    par une ruse diabolique la nature charge de détruire le bonheur. Ayant
    échoué dans tout ce qui était du domaine des faits et de la vie, c'est
    une impossibilité dernière, l'impossibilité psychologique du bonheur
    que la nature crée. Le phénomène du bonheur ne se produit pas ou donne
    lieu aux réactions les plus amères.

    Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus à rien.
    Je les dépensai du reste encore plus vite que si j'eusse envoyé tous
    les jours des fleurs à Gilberte, car quand le soir venait, j'étais si
    malheureux que je ne pouvais rester chez moi et allais pleurer dans
    les bras de femmes que je n'aimais pas. Quant à chercher à faire un
    plaisir quelconque à Gilberte, je ne le souhaitais plus; maintenant
    retourner dans la maison de Gilberte n'eût pu que me faire souffrir.
    Même revoir Gilberte, qui m'eût été si délicieux la veille ne m'eût
    plus suffi. Car j'aurais été inquiet tout le temps où je n'aurais pas
    été près d'elle. C'est ce qui fait qu'une femme par toute nouvelle
    souffrance qu'elle nous inflige, souvent sans le savoir, augmente son
    pouvoir sur nous, mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal
    qu'elle nous a fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
    chaînes, mais aussi celles dont il nous aurait jusque-là semblé
    suffisant de la garrotter pour que nous nous sentions tranquilles. La
    veille encore, si je n'avais pas cru ennuyer Gilberte, je me serais
    contenté de réclamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
    m'eussent plus contenté et que j'eusse remplacées par bien d'autres
    conditions. Car en amour, au contraire de ce qui se passe après les
    combats, on les fait plus dures, on ne cesse de les aggraver, plus on
    est vaincu, si toutefois on est en situation de les imposer. Ce
    n'était pas mon cas à l'égard de Gilberte. Aussi je préférai d'abord
    ne pas retourner chez sa mère. Je continuais bien à me dire que
    Gilberte ne m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que
    je pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
    l'oublier à la longue. Mais ces idées, comme un remède qui n'agit pas
    contre certaines affections, étaient sans aucune espèce de pouvoir
    efficace contre ces deux lignes parallèles que je revoyais de temps à
    autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfonçant à petits pas dans
    l'avenue des Champs-Élysées. C'était un mal nouveau, qui lui aussi
    finirait par s'user, c'était une image qui un jour se présenterait à
    mon esprit entièrement décantée de tout ce qu'elle contenait de nocif,
    comme ces poisons mortels qu'on manie sans danger, comme un peu de
    dynamite à quoi on peut allumer sa cigarette sans crainte d'explosion.
    En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de toute
    sa puissance, contre cette force malsaine qui me représentait sans
    changement la promenade de Gilberte dans le crépuscule: pour briser
    les assauts renouvelés de ma mémoire, travaillait utilement en sens
    inverse mon imagination. La première de ces deux forces, certes,
    continuait à me montrer ces deux promeneurs de l'avenue des
    Champs-Élysées, et m'offrait d'autres images désagréables, tirées du
    passé, par exemple Gilberte haussant les épaules quand sa mère lui
    demandait de rester avec moi. Mais la seconde force, travaillant sur
    le canevas de mes espérances, dessinait un avenir bien plus
    complaisamment développé que ce pauvre passé en somme si restreint.
    Pour une minute où je revoyais Gilberte maussade, combien n'y en
    avait-il pas où je combinais une démarche qu'elle ferait faire pour
    notre réconciliation, pour nos fiançailles peut-être. Il est vrai que
    cette force que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
    malgré tout dans le passé. Au fur et à mesure que s'effacerait mon
    ennui que Gilberte eût haussé les épaules, diminuerait aussi le
    souvenir de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
    revînt vers moi. Mais j'étais encore bien loin de cette mort du passé.
    J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais détester. Mais
    chaque fois qu'on me trouvait bien coiffé, ayant bonne mine, j'aurais
    voulu qu'elle fût là. J'étais irrité du désir que beaucoup de gens
    manifestèrent à cette époque de me recevoir et chez lesquels je
    refusai d'aller. Il y eut une scène à la maison parce que je
    n'accompagnai pas mon père à un dîner officiel où il devait y avoir
    les Bontemps avec leur nièce Albertine, petite jeune fille, presque
    encore enfant. Les différentes périodes de notre vie se chevauchent
    ainsi l'une l'autre. On refuse dédaigneusement, à cause de ce qu'on
    aime et qui vous sera un jour si égal, de voir ce qui vous est égal
    aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait peut-être pu, si on
    avait consenti à le voir, aimer plus tôt, et qui eût ainsi abrégé vos
    souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par d'autres.
    Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'étonnement d'apercevoir
    au fond de moi-même, un jour un sentiment, le jour suivant un autre,
    généralement inspirés par telle espérance ou telle crainte relatives à
    Gilberte, la Gilberte que je portais en moi. J'aurais dû me dire que
    l'autre, la réelle, était peut-être entièrement différente de
    celle-là, ignorait tous les regrets que je lui prêtais, pensait
    probablement beaucoup moins à moi non seulement que moi à elle, mais
    que je ne la faisais elle-même penser à moi quand j'étais seul en tête
    à tête avec ma Gilberte fictive, cherchais quelles pouvaient être ses
    vraies intentions à mon égard et l'imaginais ainsi, son attention
    toujours tournée vers moi.

    Pendant ces périodes où, tout en s'affaiblissant, persiste le chagrin,
    il faut distinguer entre celui que nous cause la pensée constante de
    la personne elle-même, et celui que raniment certains souvenirs, telle
    phrase méchante dite, tel verbe employé dans une lettre qu'on a reçue.
    En réservant de décrire à l'occasion d'un amour ultérieur les formes
    diverses du chagrin, disons que de ces deux-là, la première est
    infiniment moins cruelle que la seconde. Cela tient à ce que notre
    notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
    l'auréole que nous ne tardons pas à lui rendre, et s'empreint sinon
    des douceurs fréquentes de l'espoir, tout au moins du calme d'une
    tristesse permanente. (D'ailleurs, il est à remarquer que l'image
    d'une personne qui nous fait souffrir tient peu de place dans ces
    complications qui aggravent un chagrin d'amour, le prolongent et
    l'empêchent de guérir, comme dans certaines maladies la cause est hors
    de proportions avec la fièvre consécutive et la lenteur à entrer en
    convalescence.) Mais si l'idée de la personne que nous aimons reçoit
    le reflet d'une intelligence généralement optimiste, il n'en est pas
    de même de ces souvenirs particuliers, de ces propos méchants, de
    cette lettre hostile (je n'en reçus qu'une seule qui le fût, de
    Gilberte), on dirait que la personne elle-même réside dans ces
    fragments pourtant si restreints et portée à une puissance qu'elle est
    bien loin d'avoir dans l'idée habituelle que nous formons d'elle tout
    entière. C'est que la lettre nous ne l'avons pas, comme l'image de
    l'être aimé, contemplée dans le calme mélancolique du regret; nous
    l'avons lue, dévorée, dans l'angoisse affreuse dont nous étreignait un
    malheur inattendu. La formation de cette sorte de chagrins est autre;
    ils nous viennent du dehors et c'est par le chemin de la plus cruelle
    souffrance qu'ils sont allés jusqu'à notre cœur. L'image de notre amie
    que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite par
    nous bien des fois. Le souvenir cruel lui, n'est pas contemporain de
    cette image restaurée, il est d'un autre âge, il est un des rares
    témoins d'un monstrueux passé. Mais comme ce passé continue à exister,
    sauf en nous à qui il a plu de lui substituer un merveilleux âge d'or,
    un paradis où tout le monde sera réconcilié, ces souvenirs, ces
    lettres, sont un rappel à la réalité et devraient nous faire sentir
    par le brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes éloignés
    d'elle dans les folles espérances de notre attente quotidienne. Ce
    n'est pas que cette réalité doive toujours rester la même bien que
    cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes que nous
    n'avons jamais cherché à revoir et qui ont tout naturellement répondu
    à notre silence nullement voulu par un silence pareil. Seulement
    celles-là, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas compté les
    années passées loin d'elles, et cet exemple qui l'infirmerait est
    négligé par nous quand nous raisonnons sur l'efficacité de
    l'isolement, comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments,
    tous les cas où les leurs ne furent pas vérifiés.

    Mais enfin l'éloignement peut être efficace. Le désir, l'appétit de
    nous revoir, finissent par renaître dans le cœur qui actuellement nous
    méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui
    concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées
    par le cœur pour changer. D'abord, du temps, c'est précisément ce que
    nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et
    nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l'autre
    cœur aura besoin pour changer, le nôtre s'en servira pour changer lui
    aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra
    accessible, il aura cessé d'être un but pour nous. D'ailleurs, l'idée
    même qu'il sera accessible, qu'il n'est pas de bonheur que, lorsqu'il
    ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre,
    cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il
    nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément
    cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de
    croire rétrospectivement qu'il nous eût ravi à une époque où il nous
    eût peut-être semblé fort incomplet. On n'est pas très difficile ni
    très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L'amabilité d'un être
    que nous n'aimons plus et qui semble encore excessive à notre
    indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces
    tendres paroles, cette offre d'un rendez-vous, nous pensons au plaisir
    qu'elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les
    aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous
    aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu'il n'est pas
    certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en
    jouir, quand on n'aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le
    manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en
    décider, notre moi d'alors; il n'est plus là; et sans doute
    suffirait-il qu'il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur
    s'évanouît.

    En attendant ces réalisations après coup d'un rêve auquel je ne
    tiendrais plus, à force d'inventer, comme au temps où je connaissais à
    peine Gilberte, des paroles, des lettres, où elle implorait mon
    pardon, avouait n'avoir jamais aimé que moi et demandait à m'épouser,
    une série de douces images incessamment recréées, finirent par prendre
    plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte et du jeune
    homme, laquelle n'était plus alimentée par rien. Je serais peut-être
    dès lors retourné chez Mme Swann sans un rêve que je fis et où un de
    mes amis, lequel n'était pourtant pas de ceux que je me connaissais,
    agissait envers moi avec la plus grande fausseté et croyait à la
    mienne. Brusquement réveillé par la souffrance que venait de me causer
    ce rêve et voyant qu'elle persistait, je repensai à lui, cherchai à me
    rappeler quel était l'ami que j'avais vu en dormant et dont le nom
    espagnol n'était déjà plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
    me mis à interpréter mon rêve. Je savais que dans beaucoup d'entre eux
    il ne faut tenir compte ni de l'apparence des personnes lesquelles
    peuvent être déguisées et avoir interchangé leurs visages, comme ces
    saints mutilés des cathédrales que des archéologues ignorants ont
    refaits, en mettant sur le corps de l'un la tête de l'autre, et en
    mêlant les attributs et les noms. Ceux que les êtres portent dans un
    rêve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit y être
    reconnue seulement à la force de la douleur éprouvée. La mienne
    m'apprit que devenue pendant mon sommeil un jeune homme, la personne
    dont la fausseté récente me faisait encore mal était Gilberte. Je me
    rappelai alors que la dernière fois que je l'avais vue, le jour où sa
    mère l'avait empêchée d'aller à une matinée de danse, elle avait soit
    sincèrement, soit en le feignant, refusé tout en riant d'une façon
    étrange de croire à mes bonnes intentions pour elle. Par association,
    ce souvenir en ramena un autre dans ma mémoire. Longtemps auparavant,
    ç'avait été Swann qui n'avait pas voulu croire à ma sincérité, ni que
    je fusse un bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais écrit,
    Gilberte m'avait rapporté ma lettre et me l'avait rendue avec le même
    rire incompréhensible. Elle ne me l'avait pas rendue tout de suite, je
    me rappelai toute la scène derrière le massif de lauriers. On devient
    moral dès qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de Gilberte pour
    moi me sembla comme un châtiment infligé par la vie à cause de la
    conduite que j'avais eue ce jour-là. Les châtiments on croit les
    éviter, parce qu'on fait attention aux voitures en traversant, qu'on
    évite les dangers. Mais il en est d'internes. L'accident vient du côté
    auquel on ne songeait pas, du dedans, du cœur. Les mots de Gilberte:
    «Si vous voulez, continuons à lutter» me firent horreur. Je l'imaginai
    telle, chez elle peut-être, dans la lingerie, avec le jeune homme que
    j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue des Champs-Élysées. Ainsi,
    autant que (il y avait quelque temps) de croire que j'étais
    tranquillement installé dans le bonheur, j'avais été insensé,
    maintenant que j'avais renoncé à être heureux, de tenir pour assuré
    que du moins j'étais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
    notre cœur enferme d'une façon permanente l'image d'un autre être, ce
    n'est pas seulement notre bonheur qui peut à tout moment être
    détruit; quand ce bonheur est évanoui, quand nous avons souffert,
    puis, que nous avons réussi à endormir notre souffrance, ce qui est
    aussi trompeur et précaire qu'avait été le bonheur même, c'est le
    calme. Le mien finit par revenir, car ce qui, modifiant notre état
    moral, nos désirs, est entré, à la faveur d'un rêve, dans notre
    esprit, cela aussi peu à peu se dissipe, la permanence et la durée ne
    sont promises à rien, pas même à la douleur. D'ailleurs, ceux qui
    souffrent par l'amour sont comme on dit de certains malades, leur
    propre médecin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
    l'être qui cause leur douleur et que cette douleur est une émanation
    de lui, c'est en elle qu'ils finissent par trouver un remède. Elle le
    leur découvre elle-même à un moment donné, car au fur et à mesure
    qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur montre un autre aspect
    de la personne regrettée, tantôt si haïssable qu'on n'a même plus le
    désir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle il faudrait
    la faire souffrir, tantôt si douce que la douceur qu'on lui prête on
    lui en fait un mérite et on en tire une raison d'espérer. Mais la
    souffrance qui s'était renouvelée en moi eut beau finir par s'apaiser,
    je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme Swann. C'est d'abord
    que chez ceux qui aiment et sont abandonnés, le sentiment d'attente–même
    d'attente inavouée–dans lequel ils vivent se transforme de
    lui-même, et bien qu'en apparence identique, fait succéder à un
    premier état, un second exactement contraire. Le premier était la
    suite, le reflet des incidents douloureux qui nous avaient
    bouleversés. L'attente de ce qui pourrait se produire est mêlée
    d'effroi, d'autant plus que nous désirons à ce moment-là, si rien de
    nouveau ne nous vient du côté de celle que nous aimons, agir
    nous-même, et nous ne savons trop quel sera le succès d'une démarche
    après laquelle il ne sera peut-être plus possible d'en entamer
    d'autre. Mais bientôt, sans que nous nous en rendions compte, notre
    attente qui continue est déterminée, nous l'avons vu, non plus par le
    souvenir du passé que nous avons subi, mais par l'espérance d'un
    avenir imaginaire. Dès lors, elle est presque agréable. Puis la
    première en durant un peu, nous a habitués à vivre dans l'expectative.
    La souffrance que nous avons éprouvée durant nos derniers rendez-vous
    survit encore en nous, mais déjà ensommeillée. Nous ne sommes pas trop
    pressés de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons pas bien ce
    que nous demanderions maintenant. La possession d'un peu plus de la
    femme que nous aimons ne ferait que nous rendre plus nécessaire ce que
    nous ne possédons pas, et qui resterait malgré tout, nos besoins
    naissant de nos satisfactions, quelque chose d'irréductible.

    Enfin une dernière raison s'ajouta plus tard à celle-ci pour me faire
    cesser complètement mes visites à Mme Swann. Cette raison, plus
    tardive, n'était pas que j'eusse encore oublié Gilberte, mais de
    tâcher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma grande
    souffrance était finie, mes visites chez Mme Swann étaient redevenues,
    pour ce qui me restait de tristesse, le calmant et la distraction qui
    m'avaient été si précieux au début. Mais la raison de l'efficacité du
    premier faisait aussi l'inconvénient de la seconde, à savoir qu'à ces
    visites le souvenir de Gilberte était intimement mêlé. La distraction
    ne m'eût été utile que si elle eût mis en lutte avec un sentiment que
    la présence de Gilberte n'alimentait plus, des pensées, des intérêts,
    des passions où Gilberte ne fût entrée pour rien. Ces états de
    conscience auxquels l'être qu'on aime reste étranger occupent alors
    une place qui, si petite qu'elle soit d'abord, est autant de retranché
    à l'amour qui occupait l'âme tout entière. Il faut chercher à nourrir,
    à faire croître ces pensées, cependant que décline le sentiment qui
    n'est plus qu'un souvenir, de façon que les éléments nouveaux
    introduits dans l'esprit, lui disputent, lui arrachent une part de
    plus en plus grande de l'âme, et finalement la lui dérobent toute. Je
    me rendais compte que c'était la seule manière de tuer un amour et
    j'étais encore assez jeune, assez courageux pour entreprendre de le
    faire, pour assumer la plus cruelle des douleurs qui naît de la
    certitude, que, quelque temps qu'on doive y mettre, on réussira. La
    raison que je donnais maintenant dans mes lettres à Gilberte, de mon
    refus de la voir, c'était une allusion à quelque mystérieux
    malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait eu entre elle et moi
    et sur lequel j'avais espéré d'abord que Gilberte me demanderait des
    explications. Mais, en fait, jamais, même dans les relations les plus
    insignifiantes de la vie, un éclaircissement n'est sollicité par un
    correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensongère,
    incriminatrice, est mise à dessein pour qu'il proteste, et qui est
    trop heureux de sentir par là qu'il possède– et de garder–la
    maîtrise et l'initiative des opérations. A plus forte raison en est-il
    de même dans des relations plus tendres, où l'amour a tant
    d'éloquence, l'indifférence si peu de curiosité. Gilberte n'ayant pas
    mis en doute ni cherché à connaître ce malentendu, il devint pour moi
    quelque chose de réel auquel je me référais dans chaque lettre. Et il
    y a dans ces situations prises à faux, dans l'affectation de la
    froideur, un sortilège qui vous y fait persévérer. A force d'écrire:
    «Depuis que nos cœurs sont désunis» pour que Gilberte me répondit:
    «Mais ils ne le sont pas, expliquons-nous», j'avais fini par me
    persuader qu'ils l'étaient. En répétant toujours: «La vie a pu changer
    pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que nous eûmes», par désir
    de m'entendre dire enfin: «Mais il n'y a rien de changé, ce sentiment
    est plus fort que jamais», je vivais avec l'idée que la vie avait
    changé en effet, que nous garderions le souvenir du sentiment qui
    n'était plus, comme certains nerveux pour avoir simulé une maladie
    finissent par rester toujours malades. Maintenant chaque fois que
    j'avais à écrire à Gilberte, je me reportais à ce changement imaginé
    et dont l'existence désormais tacitement reconnue par le silence
    qu'elle gardait à ce sujet dans ses réponses, subsisterait entre nous.
    Puis Gilberte cessa de s'en tenir à la prétérition. Elle-même adopta
    mon point de vue; et, comme dans les toasts officiels, où le chef
    d'État qui est reçu reprend peu à peu les mêmes expressions dont vient
    d'user le chef d'État qui le reçoit, chaque fois que j'écrivais à
    Gilberte: «La vie a pu nous séparer, le souvenir du temps où nous nous
    connûmes durera», elle ne manqua pas de répondre: «La vie a pu nous
    séparer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes heures qui nous
    seront toujours chères» (nous aurions été bien embarrassé de dire
    pourquoi «la vie» nous avait séparés, quel changement s'était
    produit). Je ne souffrais plus trop. Pourtant un jour où je lui disais
    dans une lettre que j'avais appris la mort de notre vieille marchande
    de sucre d'orge des Champs-Élysées, comme je venais d'écrire ces mots:
    «J'ai pensé que cela vous a fait de la peine, en moi cela a remué bien
    des souvenirs», je ne pus m'empêcher de fondre en larmes en voyant que
    je parlais au passé, et comme s'il s'agissait d'un mort déjà presque
    oublié, de cet amour auquel malgré moi je n'avais jamais cessé de
    penser comme étant vivant, pouvant du moins renaître. Rien de plus
    tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient plus se
    voir. Les lettres de Gilberte avaient la délicatesse de celles que
    j'écrivais aux indifférents et me donnaient les mêmes marques
    apparentes d'affection si douces pour moi à recevoir d'elle.

    D'ailleurs peu à peu chaque refus de la voir me fit moins de peine. Et
    comme elle me devenait moins chère, mes souvenirs douloureux n'avaient
    plus assez de force pour détruire dans leur retour incessant la
    formation du plaisir que j'avais à penser à Florence, à Venise. Je
    regrettais à ces moments-là d'avoir renoncé à entrer dans la
    diplomatie et de m'être fait une existence sédentaire, pour ne pas
    m'éloigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que j'avais
    déjà presque oubliée. On construit sa vie pour une personne et quand
    enfin on peut l'y recevoir, cette personne ne vient pas, puis meurt
    pour vous et on vit prisonnier dans ce qui n'était destiné qu'à elle.
    Si Venise semblait à mes parents bien lointain et bien fiévreux pour
    moi, il était du moins facile d'aller sans fatigue s'installer à
    Balbec. Mais pour cela il eût fallu quitter Paris, renoncer à ces
    visites, grâce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
    quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commençais du reste à
    y trouver tel ou tel plaisir où Gilberte n'était pour rien.

    Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des Saints de
    glace et des giboulées de la Semaine Sainte, comme Mme Swann trouvait
    qu'on gelait chez elle, il m'arrivait souvent de la voir recevant dans
    des fourrures, ses mains et ses épaules frileuses disparaissant sous
    le blanc et brillant tapis d'un immense manchon plat et d'un collet,
    tous deux d'hermine, qu'elle n'avait pas quittés en rentrant et qui
    avaient l'air des derniers carrés des neiges de l'hiver plus
    persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le progrès de
    la saison n'avaient réussi à fondre. Et la vérité totale de ces
    semaines glaciales mais déjà fleurissantes était suggérée pour moi
    dans ce salon, où bientôt je n'irais plus, par d'autres blancheurs
    plus enivrantes, celles par exemple, des «boules de neige» assemblant
    au sommet de leurs hautes tiges nues comme les arbustes linéaires des
    préraphaélites, leurs globes parcellés mais unis, blancs comme des
    anges annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
    châtelaine de Tansonville savait qu'avril, même glacé, n'est pas
    dépourvu de fleurs, que l'hiver, le printemps, l'été, ne sont pas
    séparés par des cloisons aussi hermétiques que tend à le croire le
    boulevardier qui jusqu'aux premières chaleurs s'imagine le monde comme
    renfermant seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
    contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que
    par l'intermédiaire de sa fleuriste «attitrée» elle ne comblât pas les
    lacunes d'une insuffisante évocation à l'aide d'emprunts faits à la
    précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m'en
    souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne,
    qu'à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de
    neige (qui n'avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la
    maison d'autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte,
    «symphonie en blanc majeur» avec son ameublement et sa toilette) me
    rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle
    naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on était plus
    sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d'autres
    espèces dont j'ignorais les noms et qui m'avait fait rester tant de
    fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de
    Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune
    feuille, aussi surchargé d'odeurs authentiques, que le petit raidillon
    de Tansonville.

    Mais c'était encore trop que celui-ci me fût rappelé. Son souvenir
    risquait d'entretenir le peu qui subsistait de mon amour pour
    Gilberte. Aussi, bien que je ne souffrisse plus du tout durant ces
    visites à Mme Swann, je les espaçai encore et cherchai à la voir le
    moins possible. Tout au plus, comme je continuais à ne pas quitter
    Paris, me concédai-je certaines promenades avec elle. Les beaux jours
    étaient enfin revenus, et la chaleur. Comme je savais qu'avant le
    déjeuner Mme Swann sortait pendant une heure et allait faire quelques
    pas avenue du Bois, près de l'Étoile, et de l'endroit qu'on appelait
    alors, à cause des gens qui venaient regarder les riches qu'ils ne
    connaissaient que de nom, le «Club des Pannés», j'obtins de mes
    parents que le dimanche–car je n'étais pas libre en semaine à
    cette heure-là–je pourrais ne déjeuner que bien après eux, à une
    heure un quart, et aller faire un tour auparavant. Je n'y manquai
    jamais pendant ce mois de mai, Gilberte étant allée à la campagne chez
    des amies. J'arrivais à l'Arc de Triomphe vers midi. Je faisais le
    guet à l'entrée de l'avenue, ne perdant pas des yeux le coin de la
    petite rue par où Mme Swann, qui n'avait que quelques mètres à
    franchir, venait de chez elle. Comme c'était déjà l'heure où beaucoup
    de promeneurs rentraient déjeuner, ceux qui restaient étaient peu
    nombreux et, pour la plus grande part, des gens élégants. Tout d'un
    coup, sur le sable de l'allée, tardive, alentie et luxuriante comme la
    plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'à midi, Mme Swann
    apparaissait, épanouissant autour d'elle une toilette toujours
    différente mais que je me rappelle surtout mauve; puis elle hissait et
    déployait sur un long pédoncule, au moment de sa plus complète
    irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la même
    nuance que l'effeuillaison des pétales de sa robe. Toute une suite
    l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes de club qui étaient venus
    la voir le matin chez elle ou qu'elle avait rencontrés: et leur noire
    ou grise agglomération obéissante, exécutant les mouvements presque
    mécaniques d'un cadre inerte autour d'Odette, donnait l'air à cette
    femme qui seule avait de l'intensité dans les yeux, de regarder devant
    elle, d'entre tous ces hommes, comme d'une fenêtre dont elle se fût
    approchée, et la faisait surgir, frêle, sans crainte, dans la nudité
    de ses tendres couleurs, comme l'apparition d'un être d'une espèce
    différente, d'une race inconnue, et d'une puissance presque guerrière,
    grâce à quoi elle compensait à elle seule sa multiple escorte.
    Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait pas
    encore, ayant l'air d'assurance et de calme du créateur qui a accompli
    son œuvre et ne se soucie plus du reste, certaine que sa toilette–dussent
    des passants vulgaires ne pas l'apprécier–était la plus
    élégante de toutes, elle la portait pour soi-même et pour ses amis,
    naturellement, sans attention exagérée, mais aussi sans détachement
    complet; n'empêchant pas les petits nœuds de son corsage et de sa jupe
    de flotter légèrement devant elle comme des créatures dont elle
    n'ignorait pas la présence et à qui elle permettait avec indulgence de
    se livrer à leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
    suivissent sa marche, et même sur son ombrelle mauve que souvent elle
    tenait encore fermée quand elle arrivait, elle laissait tomber par
    moment, comme sur un bouquet de violettes de Parme, son regard heureux
    et si doux que quand il ne s'attachait plus à ses amis mais à un objet
    inanimé, il avait l'air de sourire encore. Elle réservait ainsi, elle
    faisait occuper à sa toilette cet intervalle d'élégance dont les
    hommes à qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient
    l'espace et la nécessité, non sans une certaine déférence de profanes,
    un aveu de leur propre ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient à
    leur amie comme à un malade sur les soins spéciaux qu'il doit prendre,
    ou comme à une mère sur l'éducation de ses enfants, compétence et
    juridiction. Non moins que par la cour qui l'entourait et ne semblait
    pas voir les passants, Mme Swann, à cause de l'heure tardive de son
    apparition, évoquait cet appartement où elle avait passé une matinée
    si longue et où il faudrait qu'elle rentrât bientôt déjeuner; elle
    semblait en indiquer la proximité par la tranquillité flâneuse de sa
    promenade, pareille à celle qu'on fait à petits pas dans son jardin;
    de cet appartement on aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle
    l'ombre intérieure et fraîche. Mais, par tout cela même, sa vue ne me
    donnait que davantage la sensation du plein air et de la chaleur.
    D'autant plus que déjà persuadé qu'en vertu de la liturgie et des
    rites dans lesquels Mme Swann était profondément versée, sa toilette
    était unie à la saison et à l'heure par un lien nécessaire, unique,
    les fleurs de son inflexible chapeau de paille, les petits rubans de
    sa robe me semblaient naître du mois de mai plus naturellement encore
    que les fleurs des jardins et des bois; et pour connaître le trouble
    nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut que son
    ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus proche, rond,
    clément, mobile et bleu. Car ces rites, s'ils étaient souverains,
    mettaient leur gloire, et par conséquent Mme Swann mettait la sienne à
    obéir avec condescendance, au matin, au printemps, au soleil, lesquels
    ne me semblaient pas assez flattés qu'une femme si élégante voulût
    bien ne pas les ignorer, et eût choisi à cause d'eux une robe d'une
    étoffe plus claire, plus légère, faisant penser, par son évasement au
    col et aux manches, à la moiteur du cou et des poignets, fît enfin
    pour eux tous les frais d'une grande dame qui s'étant gaiement abaissée
    à aller voir à la campagne des gens communs et que tout le monde, même
    le vulgaire, connaît, n'en a pas moins tenu à revêtir spécialement
    pour ce jour-là une toilette champêtre. Dès son arrivée, je saluais
    Mme Swann, elle m'arrêtait et me disait: «Good morning» en souriant.
    Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons selon
    lesquels elle s'habillait, c'était pour elle-même qu'elle y obéissait,
    comme à une sagesse supérieure dont elle eût été la grande prêtresse:
    car s'il lui arrivait qu'ayant trop chaud, elle entr'ouvrît, ou même
    ôtât tout à fait et me donnât à porter sa jaquette qu'elle avait cru
    garder fermée, je découvrais dans la chemisette mille détails
    d'exécution qui avaient eu grande chance de rester inaperçus comme ces
    parties d'orchestre auxquelles le compositeur a donné tous ses soins,
    bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du public; ou
    dans les manches de la jaquette pliée sur mon bras je voyais, je
    regardais longuement par plaisir ou par amabilité, quelque détail
    exquis, une bande d'une teinte délicieuse, une satinette mauve
    habituellement cachée aux yeux de tous, mais aussi délicatement
    travaillée que les parties extérieures, comme ces sculptures gothiques
    d'une cathédrale dissimulées au revers d'une balustrade à
    quatre-vingts pieds de hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du
    grand porche, mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard
    d'un voyage, un artiste n'eût obtenu de monter se promener en plein
    ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux tours.

    Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait dans
    l'avenue du Bois comme dans l'allée d'un jardin à elle, c'était–pour
    ces gens qui ignoraient ses habitudes de «footing»–qu'elle fût
    venue à pieds, sans voiture qui suivît, elle que, dès le mois de mai,
    on avait l'habitude de voir passer avec l'attelage le plus soigné, la
    livrée la mieux tenue de Paris, mollement et majestueusement assise
    comme une déesse, dans le tiède plein air d'une immense victoria à
    huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air, surtout avec sa
    démarche que ralentissait la chaleur, d'avoir cédé à une curiosité, de
    commettre une élégante infraction aux règles du protocole, comme ces
    souverains qui sans consulter personne, accompagnés par l'admiration
    un peu scandalisée d'une suite qui n'ose formuler une critique,
    sortent de leur loge pendant un gala et visitent le foyer en se mêlant
    pendant quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme
    Swann et la foule, celle-ci sentait ces barrières d'une certaine sorte
    de richesse, lesquelles lui semblent les plus infranchissables de
    toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien aussi les siennes, mais moins
    parlantes aux yeux et à l'imagination des «pannés». Ceux-ci auprès
    d'une grande dame plus simple, plus facile à confondre avec une
    petite bourgeoise, moins éloignée du peuple, n'éprouveront pas ce
    sentiment de leur inégalité, presque de leur indignité, qu'ils ont
    devant une Mme Swann. Sans doute, ces sortes de femmes ne sont pas
    elles-mêmes frappées comme eux du brillant appareil dont elles sont
    entourées, elles n'y font plus attention, mais c'est à force d'y être
    habituées, c'est-à-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
    naturel, d'autant plus nécessaire, par juger les autres êtres selon
    qu'ils sont plus ou moins initiés à ces habitudes du luxe: de sorte
    que (la grandeur qu'elles laissent éclater en elles, qu'elles
    découvrent chez les autres, étant toute matérielle, facile à
    constater, longue à acquérir, difficile à compenser), si ces femmes
    mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la même manière
    qu'elles lui sont apparues au plus haut, à savoir immédiatement, à
    première vue, sans appel. Peut-être cette classe sociale particulière
    qui comptait alors des femmes comme lady Israels mêlée à celles de
    l'aristocratie et Mme Swann qui devait les fréquenter un jour, cette
    classe intermédiaire, inférieure au faubourg Saint-Germain,
    puisqu'elle le courtisait, mais supérieure à ce qui n'est pas du
    faubourg Saint-Germain, et qui avait ceci de particulier que déjà
    dégagée du monde des riches, elle était la richesse encore, mais la
    richesse devenue ductile, obéissant à une destination, à une pensée
    artistiques, l'argent malléable, poétiquement ciselé et qui sait
    sourire, peut-être cette classe, du moins avec le même caractère et le
    même charme, n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en
    faisaient partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui était la première
    condition de leur règne, puisque avec l'âge elles ont, presque toutes,
    perdu leur beauté. Or, autant que du faîte de sa noble richesse,
    c'était du comble glorieux de son été mûr et si savoureux encore, que
    Mme Swann, majestueuse, souriante et bonne, s'avançant dans l'avenue
    du Bois, voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds,
    rouler les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
    anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle (d'autant
    plus qu'ayant à peine été présentés une fois à Swann ils craignaient
    qu'il ne les reconnût pas), étaient suffisantes pour qu'ils se
    permissent de la saluer. Et ce n'était qu'en tremblant devant les
    conséquences, qu'ils s'y décidaient, se demandant si leur geste
    audacieusement provocateur et sacrilège, attentant à l'inviolable
    suprématie d'une caste, n'allait pas déchaîner des catastrophes ou
    faire descendre le châtiment d'un dieu. Il déclenchait seulement,
    comme un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits
    personnages salueurs qui n'étaient autres que l'entourage d'Odette, à
    commencer par Swann, lequel soulevait son tube doublé de cuir vert,
    avec une grâce souriante, apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais
    à laquelle ne s'alliait plus l'indifférence qu'il aurait eue
    autrefois. Elle était remplacée (comme s'il était dans une certaine
    mesure pénétré des préjugés d'Odette), à la fois par l'ennui d'avoir à
    répondre à quelqu'un d'assez mal habillé, et par la satisfaction que
    sa femme connût tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en
    disant aux amis élégants qui l'accompagnaient: «Encore un! Ma parole,
    je me demande où Odette va chercher tous ces gens-là!» Cependant,
    ayant répondu par un signe de tête au passant alarmé déjà hors de vue,
    mais dont le cœur battait encore, Mme Swann se tournait vers moi:
    «Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous ne viendrez plus jamais voir
    Gilberte? Je suis contente d'être exceptée et que vous ne me «dropiez»
    pas tout à fait. J'aime vous voir, mais j'aimais aussi l'influence que
    vous aviez sur ma fille. Je crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.
    Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez qu'à ne
    plus vouloir me voir non plus!» «Odette, Sagan qui vous dit bonjour»,
    faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince faisant
    comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau
    ancien, faire front à son cheval dans une magnifique apothéose,
    adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique où
    s'amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur
    inclinant son respect devant la Femme, fût-elle incarnée en une femme
    que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter. D'ailleurs à tout
    moment, reconnue au fond de la transparence liquide et du vernis
    lumineux de l'ombre que versait sur elle son ombrelle, Mme Swann était
    saluée par les derniers cavaliers attardés, comme cinématographiés au
    galop sur l'ensoleillement blanc de l'avenue, hommes de cercle dont
    les noms, célèbres pour le public–Antoine de Castellane, Adalbert
    de Montmorency et tant d'autres–étaient pour Mme Swann des noms
    familiers d'amis. Et, comme la durée moyenne de la vie–la
    longévité relative–est beaucoup plus grande pour les souvenirs des
    sensations poétiques que pour ceux des souffrances du cœur, depuis si
    longtemps que se sont évanouis les chagrins que j'avais alors à cause
    de Gilberte, il leur a survécu le plaisir que j'éprouve, chaque fois
    que je veux lire, en une sorte de cadran solaire, les minutes qu'il y a
    entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me revoir causant
    ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet d'un
    berceau de glycines.

    …

    J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de
    Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma grand'mère pour
    Balbec. Quand je subissais le charme d'un visage nouveau, quand
    c'était à l'aide d'une autre jeune fille que j'espérais connaître les
    cathédrales gothiques, les palais et les jardins de l'Italie, je me
    disais tristement que notre amour, en tant qu'il est l'amour d'une
    certaine créature, n'est peut-être pas quelque chose de bien réel,
    puisque, si des associations de rêveries agréables ou douloureuses
    peuvent le lier pendant quelque temps à une femme jusqu'à nous faire
    penser qu'il a été inspiré par elle d'une façon nécessaire, en
    revanche si nous nous dégageons volontairement ou à notre insu de ces
    associations, cet amour comme s'il était au contraire spontané et
    venait de nous seuls, renaît pour se donner à une autre femme.
    Pourtant au moment de ce départ pour Balbec, et pendant les premiers
    temps de mon séjour, mon indifférence n'était encore qu'intermittente.
    Souvent (notre vie étant si peu chronologique, interférant tant
    d'anachronismes dans la suite des jours), je vivais dans ceux, plus
    anciens que la veille ou l'avant-veille, où j'aimais Gilberte. Alors
    ne plus la voir m'était soudain douloureux, comme c'eût été dans ce
    temps-là. Le moi qui l'avait aimée, remplacé déjà presque entièrement
    par un autre, resurgissait, et il m'était rendu beaucoup plus
    fréquemment par une chose futile que par une chose importante. Par
    exemple, pour anticiper sur mon séjour en Normandie, j'entendis à
    Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: «La famille du
    directeur du ministère des Postes.» Or (comme je ne savais pas alors
    l'influence que cette famille devait avoir sur ma vie), ce propos
    aurait dû me paraître oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
    celle qu'éprouvait un moi, aboli pour une grande part depuis
    longtemps, à être séparé de Gilberte. C'est que jamais je n'avais
    repensé à une conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
    père, relativement à la famille du «directeur du ministère des
    Postes». Or, les souvenirs d'amour ne font pas exception aux lois
    générales de la mémoire, elles-mêmes régies par les lois plus générales
    de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit tout, ce qui nous rappelle le
    mieux un être, c'est justement ce que nous avions oublié (parce que
    c'était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa
    force). C'est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de
    nous, dans un souffle pluvieux, dans l'odeur de renfermé d'une chambre
    ou dans l'odeur d'une première flambée, partout où nous retrouvons de
    nous-même ce que notre intelligence, n'en ayant pas l'emploi, avait
    dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui quand
    toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore.
    Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais dérobée à nos propres
    regards, dans un oubli plus ou moins prolongé. C'est grâce à cet oubli
    seul que nous pouvons de temps à autre retrouver l'être que nous
    fûmes, nous placer vis-à-vis des choses comme cet être l'était,
    souffrir à nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et
    qu'il aimait ce qui nous est maintenant indifférent. Au grand jour de
    la mémoire habituelle, les images du passé pâlissent peu à peu,
    s'effacent, il ne reste plus rien d'elles, nous ne le retrouverions
    plus. Ou plutôt nous ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
    «directeur au ministère des Postes») n'avaient été soigneusement
    enfermés dans l'oubli, de même qu'on dépose à la Bibliothèque
    Nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de devenir
    introuvable.

    Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne furent pas
    plus longs que ceux qu'on a en rêve, et cette fois, au contraire, parce
    qu'à Balbec l'Habitude ancienne n'était plus là pour les faire durer.
    Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est qu'elle
    obéit à des lois multiples. A Paris j'étais devenu de plus en plus
    indifférent à Gilberte, grâce à l'Habitude. Le changement d'habitude,
    c'est-à-dire la cessation momentanée de l'Habitude paracheva l'œuvre de
    l'Habitude quand je partis pour Balbec. Elle affaiblit mais stabilise,
    elle amène la désagrégation mais la fait durer indéfiniment. Chaque
    jour depuis des années je calquais tant bien que mal mon état d'âme
    sur celui de la veille. A Balbec un lit nouveau à côté duquel on
    m'apportait le matin un petit déjeuner différent de celui de Paris ne
    devait plus soutenir les pensées dont s'était nourri mon amour pour
    Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) où la sédentarité
    immobilisant les jours, le meilleur moyen de gagner du temps, c'est de
    changer de place. Mon voyage à Balbec fut comme la première sortie
    d'un convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
    est guéri.

    Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile, croyant
    le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu'accompli de cette façon,
    il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus
    près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations selon
    lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir
    spécifique du voyage n'est pas de pouvoir descendre en route et
    s'arrêter quand on est fatigué, c'est de rendre la différence entre le
    départ et l'arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde
    qu'on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle quelle
    était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu
    où nous vivions jusqu'au cœur d'un lieu désiré, en un bond qui nous
    semblait moins miraculeux parce qu'il franchissait une distance que
    parce qu'il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu'il
    nous menait d'un nom à un autre nom, et que schématise (mieux qu'une
    promenade où, comme on débarque où l'on veut, il n'y a guère plus
    d'arrivée) l'opération mystérieuse qui s'accomplissait dans ces lieux
    spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi
    dire de la ville mais contiennent l'essence de sa personnalité de même
    que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

    Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne montrer les
    choses qu'avec ce qui les entoure dans la réalité, et par là de
    supprimer l'essentiel, l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
    «présente» un tableau au milieu de meubles, de bibelots, de tentures
    de la même époque, fade décor qu'excelle à composer dans les hôtels
    d'aujourd'hui la maîtresse de maison la plus ignorante la veille,
    passant maintenant ses journées dans les archives et les bibliothèques
    et au milieu duquel le chef-d'œuvre qu'on regarde tout en dînant ne
    nous donne pas la même enivrante joie qu'on ne doit lui demander que
    dans une salle de musée, laquelle symbolise bien mieux par sa nudité
    et son dépouillement de toutes particularités, les espaces intérieurs
    où l'artiste s'est abstrait pour créer.

    Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares, d'où l'on
    part pour une destination éloignée, sont aussi des lieux tragiques,
    car si le miracle s'y accomplit grâce auquel les pays qui n'avaient
    encore d'existence que dans notre pensée vont être ceux au milieu
    desquels nous vivrons, pour cette raison même il faut renoncer au
    sortir de la salle d'attente à retrouver tout à l'heure la chambre
    familière où l'on était il y a un instant encore. Il faut laisser
    toute espérance de rentrer coucher chez soi, une fois qu'on s'est
    décidé à pénétrer dans l'antre empesté par où l'on accède au mystère,
    dans un de ces grands ateliers vitrés, comme celui de Saint-Lazare où
    j'allai chercher le train de Balbec, et qui déployait au-dessus de la
    ville éventrée un de ces immenses ciels crus et gros de menaces
    amoncelées de drame, pareils à certains ciels, d'une modernité presque
    parisienne, de Mantegna ou de Véronèse, et sous lequel ne pouvait
    s'accomplir que quelque acte terrible et solennel comme un départ en
    chemin de fer ou l'érection de la Croix.

    Tant que je m'étais contenté d'apercevoir du fond de mon lit de Paris
    l'église persane de Balbec au milieu des flocons de la tempête, aucune
    objection à ce voyage n'avait été faite par mon corps. Elles avaient
    commencé seulement quand il avait compris qu'il serait de la partie et
    que le soir de l'arrivée on me conduirait à «ma» chambre qui lui
    serait inconnue. Sa révolte était d'autant plus profonde que la veille
    même du départ j'avais appris que ma mère ne nous accompagnerait pas,
    mon père, retenu au ministère jusqu'au moment où il partirait pour
    l'Espagne avec M. de Norpois, ayant préféré louer une maison dans les
    environs de Paris. D'ailleurs la contemplation de Balbec ne me
    semblait pas moins désirable parce qu'il fallait l'acheter au prix
    d'un mal qui au contraire me semblait figurer et garantir la réalité
    de l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
    remplacée aucun spectacle prétendu équivalent, aucun «panorama» que
    j'eusse pu aller voir sans être empêché par cela même de rentrer
    dormir dans mon lit. Ce n'était pas la première fois que je sentais
    que ceux qui aiment et ceux qui ont du plaisir ne sont pas les mêmes.
    Je croyais désirer aussi profondément Balbec que le docteur qui me
    soignait et qui me dit s'étonnant, le matin du départ, de mon air
    malheureux: «Je vous réponds que si je pouvais seulement trouver huit
    jours pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
    pas prier. Vous allez avoir les courses, les régates, ce sera exquis.»
    Pour moi j'avais déjà appris, et même bien avant d'aller entendre la
    Berma, que quelle que fût la chose que j'aimerais, elle ne serait
    jamais placée qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
    laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir à ce bien
    suprême, au lieu de l'y chercher.

    Ma grand'mère concevait naturellement notre départ d'une façon un peu
    différente et toujours aussi désireuse qu'autrefois de donner aux
    présents qu'on me faisait un caractère artistique, avait voulu pour
    m'offrir de ce voyage une «épreuve» en partie ancienne, que nous
    refissions moitié en chemin de fer, moitié en voiture le trajet
    qu'avait suivi Mme de Sévigné quand elle était allée de Paris à
    «L'Orient» en passant par Chaulnes et par «le Pont-Audemer». Mais ma
    grand'mère avait été obligée de renoncer à ce projet, sur la défense
    de mon père, qui savait, quand elle organisait un déplacement en vue
    de lui faire rendre tout le profit intellectuel qu'il pouvait
    comporter, combien on pouvait pronostiquer de trains manqués, de
    bagages perdus, de maux de gorge et de contraventions. Elle se
    réjouissait du moins à la pensée que jamais au moment d'aller sur la
    plage, nous ne serions exposés à en être empêchés par la survenue de
    ce que sa chère Sévigné appelle une chienne de carrossée, puisque nous
    ne connaîtrions personne à Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert
    de lettre d'introduction pour sa sœur. (Abstention qui n'avait pas été
    appréciée de même par mes tantes Céline et Victoire lesquelles ayant
    connu jeune fille celle qu'elles n'avaient appelée jusqu'ici, pour
    marquer cette intimité d'autrefois que «Renée de Cambremer», et
    possédant encore d'elle de ces cadeaux qui meublent une chambre et la
    conversation mais auxquels la réalité actuelle ne correspond pas,
    croyaient venger notre affront en ne prononçant plus jamais chez Mme
    Legrandin mère, le nom de sa fille, et se bornant à se congratuler une
    fois sorties par des phrases comme: «Je n'ai pas fait allusion à qui
    tu sais», «je crois qu'_on_ aura compris».)