Categoria: French

  • Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Aproximadamente 2.108 palavras.

    Huguette Bertrand

    DANS LE FONDU DES MOTS

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Zone de tendresse
    libertés permises
    si tant loin du corps
    une douceur fluide
    de l'aimante obscure
    ses paroles translucides
    répandues sur les noeuds
    troublants d'une blessure
    sur velours parfumé
    en ses songes repose
    inaltérée
    désir secoué
    par tant de baisers
    allés se rejoindre
    dans le tourbillon
    des mots rouges
    _______________________

    Ce carnage dans les mots
    suspendus sur le temps
    carnet rieur
    de tous nos maux
    accomplissent l'automne
    d'un présent à l'autre
    repasse dans la mémoire
    un vieux cri d'amour
    brisé s'enchaîne
    autour des formes
    courroux d'une chair
    pulse le sang
    les sens tendus

    10.10.00
    _________________________

    Sous un ciel écorché
    la mort ose
    devenir saison
    dépouillée se repose
    de ses soeurs frivoles
    surannées
    bouillonne sous l'écorce
    en ses sens
    épuisés

    cette morose
    ose la mort
    peu de chose
    à l'aurore

    19.10.00
    _____________________

    En un clin d'oeil
    les encres anéantissent la nuit
    d'un trait
    tracent des silences rouge sanguin
    au coeur des pierres
    au rythme des sens
    s'animent les formes
    dans un regard
    oppressé

    24.10.00
    _________________________

    Vie
    secrets
    ascension
    jusqu'au sommet des sens
    en plein désir
    en plein délire
    se consument
    dans le feu du poème
    ses frémissements

    25.10.00
    _________________________

    Assis sur le temps
    le coeur trempe dans l'attente
    étale sur le blanc
    des pensées brumeuses
    spontanées
    en mouvement

    25.10.00
    _________________________

    Étoilé
    l'automne fou
    en ces douces colères
    annonce un hiver sombre
    rage sage
    son innocence

    27.10.00
    _________________________

    Bel espoir
    dont les lèvres
    sont la pulpe de mes désirs

    29.10.00
    _________________________

    Faut-il s'en vouloir
    d'être là
    à crier des mots
    qu'on ne veut plus entendre
    passant par le noir des incertitudes
    collées sur le pavé d'un monde
    à fric à freak
    dans l'entre-deux langues
    la nôtre extensible
    à n'en plus finir de vivre
    mais toujours en cette langue
    du poème que nous sommes
    surprend nos moments fous
    exaltés
    en nos âmes harnachées
    par des silences mous
    persistants
    _________________________

    Rire rouge
    devant la lune folle
    poussière d'espace
    rôdeuse vieille rôdeuse
    allègrement se promène
    sur la voie des songes
    sous facettes multiples
    s'éprend des va-nu-coeurs
    épave flottante frivole
    sur la noirceur d'une page
    glisse entre les mots
    pose son regard unique
    sur le multiple
    reconnaît et recrée le monde
    à chaque instant

    31.10.00
    _________________________

    L'INNÉ DIT

    Cette ébauche m'a éveillée
    m'a emmenée par la main
    jusqu'aux murmures
    ses vibrations
    à travers le miroir d'une harmonie
    lourd trésor
    à peine délivré
    se déplie sur le tracé du feu
    suit le contour du corps
    au risque de brûlures
    effleure le gémissement de la vague
    contorsion du ciel en son ventre
    glisse sur les eaux trouble du désir
    emporté en son remous
    vers aussi loin
    que les distances qui les séparent

    14.11.00
    _________________________

    Des brins de nostalgies
    par vagues poudreuses
    emportent les espoirs
    vers de lointains lendemains
    sans lendemain
    vers des horizons spontanés
    aussitôt vus puis disparus
    vers d'interminables saisons
    que la vie égrène
    sur un fauteuil sur mesure
    à la mesure des recommencements
    sans demi-mesure
    ni le quart d'heure appréhendé
    ni l'instant d'après
    échoué sur le corps des mots
    en leur plus doux paysage
    entrevu au large
    par ce va-et-vient
    des gestes luxuriants

    18.11.00
    _________________________

    Enfants du Sud
    Enfants du Nord
    qui du dehors avez froid
    quand le dedans s'éprend d'un geste
    d'une parole unique
    venue dire
    je t'aime

    03.12.00
    _________________________

    DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES

    Séducteur le temps
    se joue des époques
    reprend sa marche
    secoue la soif
    en un respir redit le tendre
    refait les gestes
    posés sur l'affranchie

    vent doux
    vent d'âmes
    souffle sur l'immense
    grise le temps
    ses évidences

    04.12.00
    _________________________

    Un soupir moribond
    trainait sur la place
    de l'espoir
    respirait les échos
    d'un lointain plaisir
    incrusté dans l'âme
    de son présent
    toujours soupirait
    entre les attentes
    désordonnées

    04.12.00
    _________________________

    OSER BAS

    Je pense
    J'ose
    Je fais
    Je dis
    J'écris
    emportés par les tempêtes du Nord
    mes mots se dispersent
    entre silence et ombre
    en petits tas de cendres
    s'affaissent sur l'éphémère
    quelques braises encore
    veillent sur la folie des gestes
    improvisés

    05.12.00
    _________________________

    Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
    par mon unique fenêtre
    m'a montré des femmes de silence
    femmes de pluie
    marchent dans leur nuit
    voilées
    murmurent sans écho
    abandonnées dans leur regard
    clos

    07.12.00
    _________________________

    Il pleut des jours glacés
    sur un amas de mots effarouchés
    déployés sur l'aujourd'hui
    que demain rassemblera en un texte
    long comme l'hier

    16.12.00
    _________________________

    La dureté des pierres
    me prononce à chaque instant
    me porte vers les mots
    danse des mots sur les lignes
    danse sur ma toile
    débordent le cadre des tristesses
    toujours combattues
    dans l'amplitude du mouvement

    17.12.00
    _________________________

    À l'eau toit, là-haut
    sous une pluie d'étoiles
    quand la peur rebelle hurle ses maux
    défie les couleurs confuses
    délirante projette sur la toile
    l'infini d'un mouvement en pointillés
    que la main trace d'un instant à l'autre
    en ses durs silences
    parmi ses jeux de lumières incandescentes
    éclate
    marque le temps
    ce temps d'être là
    dans l'instant
    instant des recommencements

    17.12.00
    _________________________

    Les mots immobiles
    tracent mes silences
    sur le mouvement des choses tues
    mots tuant les maux
    couleur des mots
    au fil d'instants morts
    morts des maux
    mots des morts
    mortellement mots
    incarnés dans le mouvement
    des maux
    tus

    17.12.00
    _________________________

    Rage de vie
    rage de mots
    rage de couleurs
    répandue douce
    au coeur de l'événement
    reprend le geste
    refait les mots
    recrée la forme
    retour au cercle
    renaît la vie
    son mouvement
    ondulé

    18.12.00
    _________________________

    À coeur à corps perdu
    de l'oeil aux pieds
    par les deux bouts
    entre midi et quatorze heures
    courir pattes blanches
    derrière un lièvre
    trébucher sur le rêve des autres
    noyer ses peines dans l'eau remuante
    des désirs
    changer de cap
    s'asseoir sur une branche
    surveiller le temps
    se moucher de temps en temps
    semer des feux
    ça et là
    embrasser quatre chemins
    puis ensuite s'endormir
    entre les bras d'une étoile
    à mourir de rire
    dans un plume
    éphémère

    23.12.00
    _________________________

    Au rythme de la mémoire
    un long poème s'écrit
    sans fin épelle l'amour
    en d'intimes enlacements
    déposés dans l'écrin des jours
    d'images en musiques
    de musiques en paroles
    paroles assidues
    de connivence avec la terre brute
    ses arrogances
    ses manigances
    à la croisée des regards
    nus

    23.12.00
    _________________________

    Oui la vie
    ce long poème agité
    par le rouge et le noir des saisons
    reprend la clé s'ouvre la porte
    cherche la trace
    du temps recueilli
    se chuchote
    en mille mots
    transperce la peau
    jusqu'au coeur se faufile
    à travers pulsations
    inédites

    25.12.00
    _________________________

    Dans l'obscurité
    j'avance dans mes pas bleus
    sans trahir la lumière autour
    traces d'argile
    sur les silences
    en nos chairs s'abreuvent
    à la source des désirs
    éclatés en sanglots
    coulent sur la dure
    emplissent les murs de mille voix
    par vagues et chuchotements
    d'une caresse se conjuguent
    aux embrassements des lendemains
    effrayés

    25.12.00
    _________________________

    En ses doux murmures
    me convie à la table des silences
    durs silences
    en son poème
    dévoilés

    à la frontière
    une caresse enserre l'obscur
    dépose en son centre
    un regard neuf

    25.12.00
    _________________________

    Avait-il mal à son monde
    poète qu'il était
    s'abreuvait à sa source
    en ses fibres
    par son sang l'écrivait
    l'oeil coquin
    souvent le buvait
    d'un verre à l'autre
    à travers ses larmes rieuses
    écrivit son long poème
    jusqu'à sa fin

    26.12.00
    _________________________

    Si loin
    le soleil s'abandonne
    dans le chaud regard de l'oeil
    que transpercent les mots
    les uns derrière les autres
    sans fin redisent
    l'amour en pointillés
    d'ébats en combats
    par le sang
    la vie l'écrit
    le boit le lie
    au dernier regard
    ennivré

    04.01.01
    _________________________

    Dans les veines
    d'un horizon glacé
    la substance des jours
    traîne sa longue plainte
    sur la langueur des solitudes
    verse le sang
    rougi au feu des amours
    sur la page
    incendiée

    04.01.01
    _________________________

    Ne tirez pas sur le poète
    il marche dans sa chair glaise
    entre les regards apaisés
    et les bouffées de silence
    que l'amour ému
    toujours remue
    jusqu'à l'ivre-mort
    mort ivre du vivant nonchalant
    toujours il marche
    dans sa glaise
    glaise de vie
    amour à vie
    amour à mort

    13.01.01
    _________________________

    Étendu blanc
    sur un long souffle
    l'hiver murmure des flocons
    à n'en plus finir
    s'attaque à nos endurances
    apprises par coeur
    quand déjà s'entend
    le ruissellement des sèves
    dans les veines d'avril
    sous la glace
    rompue

    17.01.01
    _________________________

    À bout de souffle
    le dernier mot
    s'écrase sur les phrases
    glisse dans les abysses du coeur
    sans retour givré dans la splendeur
    d'un instant mort d'amour

    c'était l'autre histoire
    une histoire imaginée
    dans le nu d'un instant
    une fièvre passagère
    un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
    un ciel incarné dans un corps bien né
    gémissante tendresse en corps accord
    perle douce perle rare
    d'une autre histoire
    ses mouvements
    passagers

    20.01.01
    _________________________

    En l'absence du désert
    j'ai longé l'avenue des échanges
    dans une ville étrangère
    j'accentuai mon pas
    sur une toile vierge offerte
    aux reflets du soleil
    emprisonnés dans la passion
    de mes gestes spontanés
    mouvements crépusculaires
    allés se noyer rebelles
    dans les fragrances de l'aube
    emportée dans le remous d'un horizon
    estompé

    29.01.01
    _________________________

    Désir au pair
    perdre l'idée
    l'idée des mots
    mots m'ont tuée
    tué le nous
    encore debout
    le bout de tout
    tout à l'envers
    retour autour
    d'un tour de taille
    entaille le verbe
    verborescence
    à sens unique
    nids d'hirondelles
    ne riront d'elle
    d'une aile à l'autre
    sauter des mots
    sauter des monts
    montée de vie
    via l'amour

    29.01.01
    _________________________

    Histoire de parole
    parole du sens
    sens en mouvement
    musique des mots
    mouvement rythmé
    cadence du corps
    d'accords brisés
    reprend son souffle
    retour aux sens
    remet les mots
    rejoint le sens
    son mouvement

    05.02.01
    _________________________

    Le temps ne m'aime plus
    le temps ne m'aime plus
    que dans l'éphémère des instants
    dérive d'instants sur l'âme fragmentée
    dérive les fragments sur les mots
    beauté mouvante d'une parole
    au-dessus de l'abyme
    prison de soie
    prison de chair
    assiégée par la vague
    d'une mer amoureuse
    son repli

    10.02.01
    _________________________

    Lui parler près du coeur
    murmurer en son centre
    ce doux temps
    cet espace
    à travers le silence
    à jamais
    poétique

    16.02.01

    _________________________

    Affaissée dans ses mots
    une femme sur un lit
    de désirs se replie
    quand l'esprit d'un oiseau
    de l'épaule s'évade
    d'une douce emprise
    des distances
    d'une parole
    à demeure en son être
    exposée
    au soleil des durées

    17.02.01
    _________________________

    L'AMER ARRIMÉ

    Charmes de chair de serpent
    rampant sur ses misères
    déployées sur le temps
    d'une nuit mensongère

    s'est dressée une barrière
    en mon coeur de métal
    faisant trève de tout mal
    que mon âme ne tolère

    excusez-la
    excusez-moi
    ça va oui merci
    et vous moi non plus
    s'arrime de vous à moi
    sans moi la détente
    s'abandonne la jouissance
    jouirez-vous non pas du tout
    tout à vous en mille bisous
    dans le délire du tout à nous

    18.02.01
    _________________________

    EN TOUT SENS

    Magnétique
    elle est sans cesse en mouvement
    elle bouge beau dans ses heures
    chaque instant la ramène
    sur le douillet du tendre
    son corps roule exalté
    dans les flammes du coeur
    trempé dans la gourmandise
    d'un regard neuf
    plonge dans le plaisir nu
    jusqu'au seuil de l'abandon
    s'accorde aux ondes de qui l'a vue
    à travers l'absolu de son infinitude

    20.02.01

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mars 2001
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-22-1
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/dans_fondu_mots/01-06/fondumots1.html ]

    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
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    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

    ************

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    Espace poétique de Huguette Bertrand : [ http://www.espacepoetique.com ]

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  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    Produced by John Walker

    De la Terre à la Lune

    Trajet Direct

    en 97 Heures 20 Minutes

    par Jules Verne

    I
    ——————–
    LE GUN-CLUB

    Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
    influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
    sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
    peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
    négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
    colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
    West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
    dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
    eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
    les millions et les hommes.

    Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
    ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
    atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
    des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
    inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
    plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
    les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
    canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
    poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

    Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
    du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
    Allemands métaphysiciens,–de naissance. Rien de plus naturel, dès
    lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
    audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
    utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
    admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
    Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
    Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
    d'outre-mer.

    Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
    artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
    célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
    marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
    tête à calculer des trajectoires insensées.

    Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
    la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
    secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
    fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
    est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
    un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
    qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
    «Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
    trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
    soixante-quinze membres correspondants.

    Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
    voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
    tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
    feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
    quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
    jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
    primaient en toute circonstance.

    «L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
    du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
    raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
    projectiles!

    Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
    transportée dans l'ordre moral.

    Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
    le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
    proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
    limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
    ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
    de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

    Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
    trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
    soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
    projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
    milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
    de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
    kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
    trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
    épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
    l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

    Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
    chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
    Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
    Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
    qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
    canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
    ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
    d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
    bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
    projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
    soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
    Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
    meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
    inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
    Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
    son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,–en
    éclatant, il est vrai!

    Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
    admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
    statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
    les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
    ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
    cent soixante-quinze hommes et une fraction.

    A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
    préoccupation de cette société savante fut la destruction de
    l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
    armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

    C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
    fils du monde.

    Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
    tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
    personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
    lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
    débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
    leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
    figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
    plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
    Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
    en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
    collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
    Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
    et seulement deux jambes pour six.

    Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
    se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
    relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
    dépensés.

    Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
    les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
    mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
    la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
    les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
    poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
    vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
    Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

    Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
    encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
    gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
    pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
    les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
    moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
    ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
    maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
    dans les rêveries de l'artillerie platonique!

    «C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
    jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
    faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
    temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
    détonations?

    –Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
    se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
    On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
    devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
    Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
    généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
    ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
    l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

    –Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
    déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
    au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
    bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
    il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
    déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

    Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
    donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
    n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

    «Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
    en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
    nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
    de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
    épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
    les lois de la guerre!

    –Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
    dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

    –Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
    menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
    travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
    s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
    [Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
    pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
    scandaleux des populations!

    –Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
    en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

    –Eh bien?

    –Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
    l'on acceptait nos services…

    –Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
    des étrangers!

    –Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
    colonel.

    –Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
    même pas songer à cet expédient.

    –Et pourquoi cela? demanda le colonel.

    –Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
    contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
    s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
    servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
    saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
    Or, c'est tout simplement…

    –Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
    fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
    les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
    à distiller de l'huile de baleine!

    –Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
    dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
    perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
    rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
    ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
    une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
    à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
    seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
    droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

    –Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
    bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
    produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
    américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

    –Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

    –Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

    –Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
    nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
    l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
    profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
    loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
    autrefois aux Anglais?

    –Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
    béquille.

    –Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
    n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

    –Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

    –Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
    Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

    –Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
    avait sauvées de la bataille.

    –Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
    que faire de compter sur ma voix!

    –Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
    invalides.

    –En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
    fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
    de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
    m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

    –Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
    l'audacieux J.-T. Maston.

    Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
    plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
    événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

    Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
    recevait une circulaire libellée en ces termes:

    _Baltimore, 3 octobre._

    _Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
    la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
    intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
    cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
    présente._

    _Très cordialement leur_
    IMPEY BARBICANE, P. G.-C.

    II
    ——————–
    COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

    Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
    dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
    cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
    président. Quant aux membres correspondants, les express les
    débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
    fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
    place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
    couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
    le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
    gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
    communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
    s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
    dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

    Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
    obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
    était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
    nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
    magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
    par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
    administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

    Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
    Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
    hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
    servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
    véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
    panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
    toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
    murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
    d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
    girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
    faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
    canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
    plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
    refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
    projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
    l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
    laissaient à penser que leur véritable destination était plus
    décorative que meurtrière.

    A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
    morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
    précieux débris du canon de J.-T. Maston.

    A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
    secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
    affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
    mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
    quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
    que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
    [Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
    agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
    tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
    exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
    détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
    discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
    peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

    Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
    circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
    bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
    Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
    remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
    pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

    Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
    d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
    chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
    inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
    des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
    l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
    colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
    Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
    Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
    bloc.

    Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
    nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
    fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
    puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
    expérimentales un incomparable élan.

    C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
    dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
    semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
    pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
    Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
    l'énergie, de l'audace et du sang-froid.

    En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
    absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
    cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

    Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
    ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
    ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
    l'X de son imperturbable physionomie.

    Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
    salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
    subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
    peu emphatique, prit la parole en ces termes:

    «Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
    venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
    désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
    d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
    la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
    toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
    venue…

    –Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

    –Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

    –Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
    circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
    interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
    canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
    parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
    qui nous dévore!

    L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
    Elle redoubla d'attention.

    «Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
    suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
    pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
    siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
    de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
    mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
    une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
    projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
    est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
    de faire du bruit dans le monde!

    –Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

    –Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

    –N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

    –Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
    m'accorder toute votre attention.

    Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
    rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
    voix calme:

    «Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
    tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
    viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
    réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
    secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
    son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
    pays de l'Union!

    –Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

    –On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
    son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
    rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
    des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
    elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
    donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
    les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
    un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
    l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
    jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

    [* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]

    Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

    «Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
    certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
    prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
    siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
    habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
    _Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
    espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
    expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
    autre Français–ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune–, le nommé
    Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
    temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
    Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
    John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
    études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
    un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
    yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
    il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
    des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
    moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
    des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
    brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
    publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
    Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
    que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
    premiers à en rire.

    –Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
    belli_!…

    –Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
    avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
    rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
    s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
    trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
    dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
    précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
    écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
    J'ai nommé Poe!

    –Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
    paroles de son président.

    –J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
    purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
    relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
    ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
    communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
    géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
    steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
    d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
    lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
    le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
    le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
    figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
    répondront par une figure semblable, et la communication une fois
    établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
    s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
    allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
    aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
    est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
    avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
    certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

    Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
    n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
    par les paroles de l'orateur.

    «Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

    Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
    son discours interrompu:

    «Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
    quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
    parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
    que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
    puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
    de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
    suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
    serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

    A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
    haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
    profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
    éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
    fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
    le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
    se faire entendre.

    «Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
    sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
    indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
    initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
    dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
    l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
    petite expérience!

    III
    ——————–
    EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

    Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
    de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
    succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
    toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
    C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
    criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
    salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
    n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
    surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
    canons.

    Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
    peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
    car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
    s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
    Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
    de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
    surexcitée.

    Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
    «impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
    dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
    aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
    Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
    ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
    dite, chose faite.

    La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
    véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
    Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
    du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
    hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

    Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
    Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
    intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
    dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
    saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
    ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
    huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
    à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
    de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
    propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
    audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
    pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
    assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
    en usage parmi les nations civilisées.

    Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
    maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
    magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
    hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
    fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
    dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
    nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
    les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
    regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
    conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
    depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
    devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
    de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
    jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
    Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
    grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
    Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
    sombres tavernes du Fells-Point.

    Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
    Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
    hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
    abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
    l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
    convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
    des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

    Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
    mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
    grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
    Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
    la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
    prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
    correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
    et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
    du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
    s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
    télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
    deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
    mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
    peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
    États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
    seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
    battirent de la même pulsation.

    Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
    bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
    l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
    économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
    ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
    achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
    Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
    encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
    terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
    l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
    d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
    derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
    semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
    l'équilibre européen.

    Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
    recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
    les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
    les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
    Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
    géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
    américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
    Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
    Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

    Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
    d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
    pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
    qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
    d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
    auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
    flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
    le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
    ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
    partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
    chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
    montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
    homme.

    Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
    troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
    _Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
    comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
    ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
    envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
    directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
    s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
    comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
    Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
    phénoménales.

    IV
    ——————–
    RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

    Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
    dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
    dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
    consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
    leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
    mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
    grande expérience.

    Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
    rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
    Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
    États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
    trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
    puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
    d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
    établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
    du Gun-Club.

    Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
    arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
    ces termes:

    _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
    à Baltimore._

    «Cambridge, 7 octobre.

    «Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
    Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
    s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
    le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
    répondre comme suit:

    «Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

    «1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

    «2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
    satellite?

    «3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
    imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
    moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
    déterminé?

    «4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
    position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

    «5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
    lancer le projectile?

    «6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
    partira le projectile?

    «Sur la première question:–Est-il possible d'envoyer un projectile
    dans la Lune?

    «Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
    parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
    yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
    suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
    pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
    c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
    action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
    boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
    moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
    c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
    moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
    tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
    possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
    quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
    employé.

    «Sur la deuxième question:–Quelle est la distance exacte qui sépare
    la Terre de son satellite?

    «La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
    une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
    conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
    et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
    apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
    grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
    l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
    apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
    cinquante-deux milles (–99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
    périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
    seulement (– 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
    mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (– 11,630 lieues), ou plus
    du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
    qui doit servir de base aux calculs.

    «Sur la troisième question:–Quelle sera la durée du trajet du
    projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
    et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
    rencontre la Lune en un point déterminé?

    «Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
    mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
    comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
    trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
    secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
    atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
    équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
    secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
    Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
    minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

    «Sur la quatrième question:–A quel moment précis la Lune se
    présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
    atteinte par le projectile?

    «D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
    l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
    où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
    distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
    milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
    quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (–86,410 lieues).
    Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
    pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
    conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
    coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
    circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
    deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
    zénith.

    «Sur la cinquième question:–Quel point du ciel devra-t-on viser avec
    le canon destiné à lancer le projectile?

    «Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
    braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
    verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
    sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
    projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
    terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
    que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
    cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
    comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
    lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
    degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
    vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
    nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

    «Sur la sixième question:–Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
    le ciel au moment où partira le projectile?

    «Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
    avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
    secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
    ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
    secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
    durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
    compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
    rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
    avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
    comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
    ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
    mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
    au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
    verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

    «Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
    Cambridge par les membres du Gun-Club.

    «En résumé:

    «1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud.

    «2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

    «3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde.

    «4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
    heures moins treize minutes et vingt secondes.

    «5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
    décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

    «Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
    travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
    au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
    décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
    périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

    «Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
    disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
    la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

    «Pour le bureau:

    «J.-M. BELFAST,
    «_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._

    V
    ——————–
    LE ROMAN DE LA LUNE

    Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
    centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
    d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
    à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
    d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
    jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
    affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
    sont parsemées les profondeurs du ciel.

    Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
    leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
    tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
    suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
    diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
    et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
    centre de l'amas nébuleux.

    En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
    molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
    à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
    graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
    nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
    actuellement, était formée.

    Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
    nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
    dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

    [* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]

    Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
    millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
    diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
    Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
    qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
    est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
    à ses yeux.

    En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
    mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
    de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
    fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
    où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
    tend à repousser les molécules vers le centre.

    Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
    l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
    s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
    briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
    anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
    anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
    la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
    secondaires, c'est-à-dire en planètes.

    Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
    planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
    et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
    ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

    Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
    l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
    l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
    planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
    transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
    jours du monde.

    Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
    cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
    la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
    paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
    sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
    lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
    premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
    ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
    Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
    régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
    errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
    télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
    [Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
    faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
    gymnastique.]

    De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
    par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
    tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
    Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
    importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
    génie audacieux des Américains prétendait conquérir.

    L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
    rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
    avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
    est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
    contemplateurs à baisser les yeux.

    La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
    voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
    et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
    Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
    compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
    Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
    et demi environ.].

    Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
    déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
    Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
    et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
    mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
    mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
    avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
    Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
    cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
    Séléné.

    Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
    un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
    les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
    sélénographie.

    Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
    certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
    les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
    Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
    détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
    un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
    d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
    Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
    lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
    d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
    régissent l'astre des nuits.

    Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
    était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
    explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
    lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
    mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
    révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
    toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
    chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
    du satellite de la Terre.

    Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
    aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
    au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
    subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
    du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
    moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
    XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
    système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
    célestes.

    A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
    sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
    Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
    phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
    moyenne de quatre mille cinq cents toises.

    Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
    altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
    les reporta à sept mille.

    Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
    réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
    cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
    différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
    se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
    Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
    et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
    résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
    des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
    Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
    au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
    deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
    est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
    huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

    En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
    apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
    volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
    dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
    l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
    d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
    Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
    organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
    Terre.

    Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
    perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
    point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
    mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
    c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
    la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
    kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
    du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
    à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
    encore leurs prodigieuses observations.

    Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
    apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
    pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
    grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
    nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
    entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
    cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
    et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
    des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
    ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
    desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
    manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
    jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
    reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
    de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
    considéra comme un système de fortifications élevées par les
    ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
    d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
    une communication directe avec la Lune.

    Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
    à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
    que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
    sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
    cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
    renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
    lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
    dans ses première et dernière phases.

    Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
    Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
    vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

    VI
    ——————–
    CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
    PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

    La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
    l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
    nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
    apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
    encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
    lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
    «étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
    vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
    rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
    premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
    eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
    sélénomanie.

    De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
    les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
    l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
    approuvée sans réserve.

    Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
    d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
    bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
    erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
    formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
    d'être un âne…en astronomie.

    Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
    distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
    circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
    mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
    étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
    droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
    Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
    immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
    deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
    (– 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
    pas de soixante-dix milles (– 30 lieues).

    A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
    les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
    mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
    dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
    dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
    de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
    revenir à une même étoile.].

    Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
    surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
    nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
    cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
    face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
    intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
    toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
    heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
    qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
    particularité que les mouvements de rotation et de révolution
    s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
    suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
    probablement à tous les autres satellites.

    Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
    pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
    à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
    temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
    «Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
    manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
    circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
    puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
    salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
    et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
    comparaison.

    Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
    cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
    certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
    «libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
    disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

    Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
    l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
    ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
    la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
    instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
    d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
    Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
    Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
    différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
    opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
    sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
    quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
    se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
    premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
    et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

    Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
    que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
    conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
    conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
    c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
    n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
    lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
    sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

    Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
    l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
    cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
    du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
    lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
    directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
    nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
    l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
    l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
    que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
    plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
    essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
    préoccuper vivement l'opinion publique.

    Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
    Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
    ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
    non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
    foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
    aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
    prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
    bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
    la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

    Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
    personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
    vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
    illusoires, furent moins faciles à déraciner.

    Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
    était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
    autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
    dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
    expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
    ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
    observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
    peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

    D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
    certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
    que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
    mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
    en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
    accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
    distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
    l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
    Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
    générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
    Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
    mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
    diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
    l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
    à venir.

    Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
    ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
    et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
    disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
    divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
    prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
    cinquante avaient amené des changements notables, tels que
    cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
    croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
    destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
    poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
    rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
    le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
    entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
    naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
    dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
    vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
    dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
    courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
    l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
    n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
    continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
    étoilé des États-Unis d'Amérique.

    VII
    ——————–
    L'HYMNE DU BOULET

    L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
    octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
    s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
    les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
    pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.

    Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
    du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
    élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
    poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
    matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
    général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
    Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

    Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
    Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
    troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
    membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
    et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
    son crochet de fer, et la séance commença.

    Barbicane prit la parole:

    «Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
    importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
    qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
    dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
    eux-mêmes.

    –Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
    voix émue.

    –Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
    cette première séance à la discussion de l'engin…

    –En effet, répondit le général Morgan.

    –Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
    que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
    dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

    –Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

    La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
    magnifique.

    «Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
    de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
    Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
    notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
    un point de vue purement moral.

    Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
    curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
    attention aux paroles de J.-T. Maston.

    «Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
    de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
    boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
    éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
    se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
    rapproché du Créateur!

    –Très bien! dit le major Elphiston.

    –En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
    planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
    terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
    sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
    l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
    vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
    satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
    vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
    chevaux les plus rapides!

    J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
    en chantant cet hymne sacré du boulet.

    «Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
    simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
    vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
    l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
    soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
    translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
    dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
    la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
    deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
    quatorze milles à la minute (– 6 lieues), huit cent quarante milles à
    l'heure (– 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (– 8,640
    lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
    mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
    mille cinq cents milles par an (– 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
    onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
    trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
    solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
    mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
    lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
    superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
    là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

    Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
    Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
    collègues.

    «Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
    poésie, attaquons directement la question.

    –Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
    chacun une demi-douzaine de sandwiches.

    –Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
    s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
    seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
    moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
    pourra nous édifier à cet égard.

    –D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
    guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
    donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
    cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
    de cinq cents yards à la seconde.

    –Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
    à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.

    –La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
    lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
    avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
    jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

    –Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
    l'est son redoutable crochet.

    –Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
    vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

    –Oui, répondit Morgan.

    –Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
    n'eût pas éclaté…

    –Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
    bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
    cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
    autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
    vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
    dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
    ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

    –Pourquoi pas? demanda le major.

    –Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
    assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
    existe toutefois.

    –Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
    encore.

    –Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

    –Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
    plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
    jusqu'au moment où il atteindra le but.

    –Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
    proposition.

    –Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
    notre expérience ne produira aucun résultat.

    –Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
    dimensions énormes?

    –Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
    d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
    on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
    à ramener la Lune à quarante milles environ (– 16 lieues). Or, à
    cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
    parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
    de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
    qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
    réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
    puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

    –Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
    à votre projectile un diamètre de soixante pieds?

    –Non pas!

    –Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

    –Parfaitement.

    –Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

    –Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
    diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
    Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

    –Évidemment.

    –Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
    télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

    –Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
    simplifier les choses!… Et quel grossissement espérez-vous obtenir
    ainsi?

    –Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
    cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
    plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

    –Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
    pieds de diamètre?

    –Précisément.

    –Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
    qu'il sera encore d'un poids tel, que…

    –Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
    laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
    genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
    progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
    obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
    que les nôtres.

    –Par exemple! répliqua Morgan.

    –Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

    –Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
    l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
    Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
    dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

    –Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
    chiffre!

    –A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
    Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
    livres.

    –Pas possible!

    –Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
    lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
    partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
    allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

    –Très bien! dit J.-T. Maston.

    –Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
    boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
    d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
    portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
    de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
    décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
    Malte.

    –C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
    employer pour le projectile?

    –De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

    –Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
    c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

    –N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
    suffira.

    –Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
    proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
    de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

    –Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

    –Creux! ce sera donc un obus?

    –Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
    échantillons de nos productions terrestres!

    –Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
    plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
    poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
    une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
    poids de cinq mille livres.

    –Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

    –Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
    diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
    moins.

    –Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
    ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
    donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
    des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
    avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
    Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
    tenante.

    –Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

    Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
    vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
    deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
    certaine racine cubique, et dit:

    «Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

    –Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

    –Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

    –Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
    embarrassé.

    –Employer un autre métal que la fonte.

    –Du cuivre? dit Morgan.

    –Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
    proposer.

    –Quoi donc? dit le major.

    –De l'aluminium, répondit Barbicane.

    –De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

    –Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
    Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
    l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
    de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
    fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
    facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
    l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
    plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
    nous fournir la matière de notre projectile!

    –Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
    très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

    –Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
    revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

    –Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
    la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
    quatre-vingts dollars (– environ 1,500 francs); puis elle est tombée
    à vingt-sept dollars (– 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
    dollars (– 48.75 F).

    –Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
    facilement, c'est encore un prix énorme!

    –Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

    –Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

    –Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
    de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
    centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
    pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
    quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

    –Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

    –Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
    dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera…

    –Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (–
    928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
    amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
    réponds.

    –Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

    –Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.

    –Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

    –Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
    puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
    dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
    lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

    Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
    était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
    pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
    donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!

    VIII
    ——————–
    L'HISTOIRE DU CANON

    Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
    au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
    boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
    demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
    suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
    séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

    Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
    de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
    de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
    préambule.

    «Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
    l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
    et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
    dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
    notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
    m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
    les crains pas!

    Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

    «N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
    a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
    imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
    obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
    livres.

    –Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

    –Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
    l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
    indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
    force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
    résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
    importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
    (– 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
    le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
    court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
    insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
    à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
    en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
    physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
    surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
    centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
    Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
    ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
    à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
    dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
    demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
    l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
    de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
    d'impulsion.

    –Voilà la difficulté, répondit le major.

    –La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
    car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
    longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
    n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
    aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
    nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
    dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

    –Tout ceci est évident, répondit le général.

    –Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
    Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
    allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
    forcés d'adopter.

    –Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
    un canon d'un demi-mille au moins!

    –Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

    –Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

    –Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

    –Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
    pourquoi vous me taxez d'exagération.

    –Parce que vous allez trop loin!

    –Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
    sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
    trop loin!

    La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

    «Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
    grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
    gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
    certaines limites.

    –Parfaitement, dit le major.

    –Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
    longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
    et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

    –Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

    –J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
    proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
    livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
    et un poids de sept millions deux cent mille livres.

    –C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

    –Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
    de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
    pieds.

    Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
    cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
    fut définitivement adoptée.

    «Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

    –Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

    –Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
    affût? demanda le major.

    –Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

    –Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
    engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
    enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
    chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
    terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
    soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
    l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
    pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
    toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

    –Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

    –Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
    ami.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
    obusier ou un mortier?

    –Un canon, répliqua Morgan.

    –Un obusier, repartit le major.

    –Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

    Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
    préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

    «Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
    tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
    puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
    sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
    mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
    degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
    communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
    dans ses flancs.

    –Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

    –Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
    rayé?

    –Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
    énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
    canons rayés que des canons à âme lisse.

    –C'est juste.

    –Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

    –Pas tout à fait encore, répliqua le président.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

    –Décidons-le sans retard.

    –J'allais vous le proposer.

    Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
    sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

    «Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
    grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
    indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

    –Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
    faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
    l'embarras du choix.

    –Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
    Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
    parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

    –Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
    donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
    trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
    faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
    fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?

    –Parfaitement, répondit Elphiston.

    –En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
    le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
    moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
    fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
    excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
    d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
    minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

    –Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

    –Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
    je vous en réponds.

    –On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
    Maston.

    –Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
    secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
    pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
    d'épaisseur.

    –A l'instant», répondit J.-T. Maston.

    Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
    merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

    «Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (–68,040,000
    kg).

    –Et à deux _cents_ la livre (– 10 centimes), il coûtera?…

    –Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (–
    13,608,000 francs).

    J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
    inquiet.

    «Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
    vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
    pas!

    Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
    remis au lendemain soir sa troisième séance.

    IX
    ——————–
    LA QUESTION DES POUDRES

    Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
    anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
    longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
    nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
    l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
    son rôle dans des proportions inaccoutumées.

    On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
    inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
    grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
    histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
    n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
    grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
    depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
    fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

    Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
    poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
    c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
    question soumise au Comité.

    Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (– 900 grammes [La
    livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
    cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
    température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
    de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
    des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
    l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
    comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

    Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
    lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
    Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

    «Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
    des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
    vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
    termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
    livres de poudre seulement.

    –Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

    –Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
    que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
    livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
    poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
    faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
    dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

    –Parfaitement, répondit le général.

    –Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
    chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
    du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
    boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
    ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
    poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
    Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
    de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
    réduite à cent soixante livres seulement.

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    MARCEL PROUST

    À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU

    TOME I

    Du Côté de Chez Swann

    À Monsieur Gaston Calmette

    _Comme un témoignage de profonde
    et affectueuse reconnaissance_,

    Marcel Proust.

    PREMIÈRE PARTIE
    COMBRAY

    I.

    Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
    bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
    temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
    qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
    le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
    lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
    ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
    peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
    l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
    Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
    mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
    écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
    bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
    inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
    existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
    libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
    j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
    reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
    qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
    comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
    pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
    éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
    distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
    voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
    suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
    lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
    adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
    de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

    J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
    qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
    frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
    l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
    coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
    apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
    matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
    on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
    courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
    rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
    porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
    domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
    remède.

    Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
    d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
    boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
    l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
    sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
    n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
    vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
    jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
    enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
    qu’avait dissipée le jour,–date pour moi d’une ère nouvelle,–où on les
    avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
    retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
    échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
    j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
    dans le monde des rêves.

    Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
    pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
    plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
    elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
    chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
    m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
    quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
    encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
    Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
    que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
    but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
    yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
    réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
    j’avais oublié la fille de mon rêve.

    Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
    l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
    s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
    le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
    se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
    sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
    de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
    arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
    réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
    se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
    et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
    le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
    magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
    l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
    quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
    dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
    esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
    et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
    me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
    j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
    l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
    dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir–non encore du
    lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
    où j’aurais pu être–venait à moi comme un secours d’en haut pour me
    tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
    seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
    entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
    recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

    Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
    par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
    l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
    quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
    y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
    l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
    engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
    repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
    mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
    où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
    de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
    où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
    changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
    tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
    hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
    rapprochant les circonstances, lui,–mon corps,–se rappelait pour
    chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
    fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
    endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
    à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
    mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
    j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
    bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
    des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
    fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
    rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
    d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
    de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
    grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
    actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
    tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.

    Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
    dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
    Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
    doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
    tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
    avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
    Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
    rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
    un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
    Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
    la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
    soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
    pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
    par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

    Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
    quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
    trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
    suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
    cheval courir, les positions successives que nous montre le
    kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
    chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
    rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
    chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
    nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
    l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
    et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
    la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
    temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
    (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
    la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
    dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
    traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
    alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
    ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
    nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
    voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
    refroidies;–chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
    le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
    du lit son échelle enchantée, où on
    dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
    pointe d’un rayon–; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
    premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
    colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
    tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
    contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
    pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
    d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
    par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
    violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
    tout haut comme si je n’eusse pas été là;–où une étrange et
    impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
    angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
    champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;–où ma
    pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
    hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
    remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
    de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
    levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
    ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
    pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
    sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
    la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
    bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
    des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
    est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
    moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

    Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
    dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
    de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
    mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
    bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
    j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
    l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
    distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
    donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
    tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
    rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
    Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
    les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
    d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.

    A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
    le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
    de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
    point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
    pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
    de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
    dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
    et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
    des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
    multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
    vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
    que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
    j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
    elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
    plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
    «chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
    chemin de fer.

    Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
    sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
    la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
    de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
    ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
    ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
    lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
    lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
    et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
    connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
    mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
    s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
    haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
    parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
    pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
    s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
    chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
    Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
    bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
    lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
    s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
    rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
    intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
    et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
    aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
    trouble de cette transvertébration.

    Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
    semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
    des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
    me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
    une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
    faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
    de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
    tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
    de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
    ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
    maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
    maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
    j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
    suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
    mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
    soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
    Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
    Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
    scrupules.

    Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
    restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
    petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
    monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
    enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
    père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
    ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
    le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
    petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
    père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
    la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
    ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
    trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
    supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
    la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
    précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
    voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
    mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
    salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
    parcourait les allées détrempées,–trop symétriquement alignées à son
    gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
    auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
    s’arrangerait,–de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
    mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
    puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
    des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
    prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
    une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
    et un problème.

    Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
    une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
    moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
    comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
    étaient servies sur la table à jeu,–si ma grand’tante lui criait:
    «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
    taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
    esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
    tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
    ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
    grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
    cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
    repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
    humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
    de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
    conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
    qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
    d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
    yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
    passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
    grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
    faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
    grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
    desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
    prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
    persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
    causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
    grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
    ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
    que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
    devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
    voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
    salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
    et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
    pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
    fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
    vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
    donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
    sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
    à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
    inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
    Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
    écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
    délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
    préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
    incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
    repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
    brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
    les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
    demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
    triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
    involontaire.

    Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
    viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
    durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
    l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
    bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
    pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
    moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
    m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
    que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
    possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
    pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
    ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
    «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
    son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
    à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
    paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
    voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
    me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
    pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
    le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
    penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
    hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
    présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
    maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
    encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
    cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
    bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
    étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
    nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
    qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
    voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
    l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
    marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
    jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
    étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
    glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
    sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
    clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
    «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
    pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
    prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
    disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
    pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
    train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
    en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
    faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
    subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
    aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
    bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
    trop aplatis.

    Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
    nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
    nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
    «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
    la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
    sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
    la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
    jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
    l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
    beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
    n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
    visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
    était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
    de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
    rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
    cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
    raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
    qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
    veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
    longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
    possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
    n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
    en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
    où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
    grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
    bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
    ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
    m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
    Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
    même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
    revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
    avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
    il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
    question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
    front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
    pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
    années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
    je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
    beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
    père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
    qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
    m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
    que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
    jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
    fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
    comment? c’était un cœur d’or!»

    Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
    Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
    grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
    la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
    d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
    hébergeaient,–avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
    chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,–un des membres les plus
    élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
    Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
    Saint-Germain.

    L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
    Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
    son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
    de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
    composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
    placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
    des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
    pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
    M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
    faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
    une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
    savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
    donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
    situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
    relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
    famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
    bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
    orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
    parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
    qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
    rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
    coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
    d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
    été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
    toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
    demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
    collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
    situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
    d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
    votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
    par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
    en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
    vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
    sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
    quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
    recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
    parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
    à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
    presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
    sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
    renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
    nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
    de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
    avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
    cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
    qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
    donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
    peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
    était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
    soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
    qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
    avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
    laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
    Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
    les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
    apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
    du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
    de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
    vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
    par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

    Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
    fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
    «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
    de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
    quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
    sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
    coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
    dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
    contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
    l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
    liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
    causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
    empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
    reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
    chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
    assiettes à petits fours de Combray–d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
    lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
    de trésors insoupçonnés.

    Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
    d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
    cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,–«Oui, chez une princesse
    du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
    lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.

    Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
    croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
    tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
    panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
    ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
    chefs-d’œuvre.

    On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
    d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
    grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
    suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
    la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
    Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
    moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
    Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
    lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
    de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
    recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
    collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
    doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
    bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
    le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
    hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
    qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
    qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
    qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
    insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
    matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
    n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
    d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
    pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
    personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
    Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
    toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
    nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
    part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
    suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
    bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
    qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
    visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
    retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
    s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
    entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
    cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
    voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
    busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
    entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
    spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
    résidu,–mi-mémoire, mi-oubli,–des heures oisives passées ensemble
    après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
    jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
    corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
    quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
    devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
    une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
    dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
    passe à ce premier Swann,–à ce premier Swann dans lequel je retrouve
    les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
    moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
    comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
    portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité–à
    ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
    marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.

    Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
    une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
    de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
    relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
    Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
    dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
    ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
    visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
    Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
    et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
    était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
    déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
    parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
    giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
    vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
    indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
    giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
    dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
    rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»

    Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
    celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
    Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
    grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
    de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
    manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
    à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
    personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
    opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
    confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
    une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
    continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
    d’après laquelle ils crurent pouvoir juger–supposant que c’était là
    qu’il l’avait prise–le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
    habituellement.

    Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
    un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
    X…, dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
    en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
    tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
    dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
    le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
    des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
    interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
    qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
    né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
    déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
    toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
    honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
    familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
    d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
    par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
    d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
    d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
    bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
    Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
    nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
    vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
    déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
    trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
    d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
    de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
    historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
    directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
    leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
    semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,–ayant
    fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
    conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
    que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
    leur étaient chers,–mettait alors au repos ses organes récepteurs et
    leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
    grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
    fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
    les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
    distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
    lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
    voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
    souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
    par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
    fou.

    Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
    venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
    d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
    tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
    la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
    a «les honneurs» du Figaro?»–«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
    beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
    qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
    qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
    n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
    raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
    ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
    force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
    grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
    Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
    aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
    persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
    plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
    feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
    désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
    journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
    ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
    celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
    dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
    qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
    s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
    mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
    fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
    faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
    comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
    fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»

    Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
    d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
    des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
    dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
    jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
    dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
    jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
    baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
    lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
    manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
    déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
    s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
    besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
    prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
    le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
    faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
    à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
    l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
    souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
    quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
    que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
    interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
    le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
    délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
    deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
    Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
    parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
    qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
    d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
    faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
    peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
    quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
    laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
    avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
    «Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
    fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
    papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
    dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
    s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
    délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
    force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
    quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
    qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
    sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
    de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
    passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
    tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
    je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
    d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
    l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
    préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
    mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
    pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
    élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
    distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
    pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
    sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
    efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
    d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
    émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
    peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
    orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
    question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
    était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
    j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
    donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
    ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
    un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
    perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
    savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
    le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
    tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
    je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
    Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
    voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
    en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
    même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
    remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
    avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
    souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
    l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
    parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
    réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
    sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
    «Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
    la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
    possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
    ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
    fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
    faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
    vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
    grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
    a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
    choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
    Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
    sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
    guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
    ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
    que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
    de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
    fort agréable…», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
    avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
    parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
    Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
    aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
    choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
    notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
    nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
    on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
    sais pas, les… Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
    d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
    volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
    ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
    qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
    de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
    costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
    regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
    sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
    ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
    se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
    Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
    c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
    bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
    «Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
    chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
    aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
    mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
    ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
    Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
    s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
    qui le nom de Saint-Simon,–un littérateur,–avait empêché l’anesthésie
    complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
    admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
    vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
    Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
    l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
    enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
    à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
    vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
    l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
    raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
    basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
    soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
    vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»

    Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
    table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
    dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
    pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
    été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
    pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
    l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
    tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
    place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
    pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
    minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
    comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
    prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
    tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
    modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
    la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
    devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
    père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
    que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
    voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
    «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
    comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
    me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
    l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
    contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
    lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
    escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
    une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
    sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
    rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
    sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
    sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
    perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
    cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
    que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
    nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
    rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
    l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
    monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
    rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
    l’inhalation,–beaucoup plus toxique que la pénétration morale,–de
    l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
    chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
    creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
    suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
    fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
    l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
    révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
    en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
    dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
    ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
    Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
    une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
    aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
    lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
    l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
    impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
    insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
    antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
    enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
    bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
    animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
    l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
    commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
    complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
    l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
    n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
    avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
    comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
    qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
    produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
    représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
    Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
    probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
    présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
    simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
    parents,–comme pour les morts, les prêtres et les rois,–mais encore
    pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
    peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
    bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
    parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
    au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
    cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
    mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
    écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
    recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
    un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
    très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
    ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
    plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
    signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
    cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
    l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
    sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
    elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
    signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
    pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
    encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
    remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
    on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
    à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
    tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
    mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
    ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
    entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
    de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
    où, il y avait un instant encore, la glace elle-même–le «granité»–et
    les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
    mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
    s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
    enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
    l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
    n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
    délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
    sans doute venir!

    L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
    bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
    contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
    le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
    lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
    a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
    pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
    connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
    lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
    elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
    dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
    affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
    lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
    pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
    apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
    remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
    donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
    arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
    redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
    errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
    avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
    ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
    chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
    n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
    de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons–comme en ce
    moment j’aimais Françoise–, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
    mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
    fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
    des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
    nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
    jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
    des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
    doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
    suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
    par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
    dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
    autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
    maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
    possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
    on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
    moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
    de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
    nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
    sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
    causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
    l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
    une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
    par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

    Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
    à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
    de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
    ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
    des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
    rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
    dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
    C’est bien, je vais attendre encore.» Et–de même qu’elle assure
    invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
    concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
    les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
    et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
    faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,–ayant décliné
    l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
    moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
    les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
    prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
    sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
    fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
    je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
    les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
    douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
    calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
    anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
    puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
    prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
    maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
    certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
    remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
    me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
    la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
    m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
    qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
    aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
    lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
    elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
    fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
    qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
    marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
    jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
    bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
    circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
    bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
    l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
    qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
    pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
    l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
    croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
    les vieux abonnés,–les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
    avait donné ses places,–tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
    les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
    tourné la rue de Trévise.

    Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
    pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
    les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
    le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
    des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
    l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
    enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
    que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
    d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
    que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
    nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
    cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
    succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
    reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
    du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
    commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
    j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
    j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
    se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
    bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
    on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
    dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
    mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
    dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
    réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.

    J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
    le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
    la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
    bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
    pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
    la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
    pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
    d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
    toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
    tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
    mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
    anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
    ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
    soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
    que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
    ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
    sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
    monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
    remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
    temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
    son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
    Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
    naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
    lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
    empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
    sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
    ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
    tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
    remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
    délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
    cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
    bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
    aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
    mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
    c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
    «Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
    Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
    prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
    instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
    nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
    sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
    me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
    puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
    dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
    ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
    Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
    bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
    peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
    d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
    projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
    m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
    comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
    de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
    moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
    jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
    pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
    terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
    allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
    parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
    on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
    qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
    se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
    père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
    déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
    voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
    père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
    «Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
    de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
    approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
    éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
    allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
    tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
    mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»

    Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
    permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
    octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
    des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
    Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
    supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
    consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
    il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
    disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
    parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
    il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
    instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
    en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
    donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
    dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
    «Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
    dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
    enfant…» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
    les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
    désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
    l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
    dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
    couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
    pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»

    On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
    appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
    était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
    cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
    depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
    gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
    Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
    de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
    bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
    ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
    se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
    nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
    me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
    que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
    possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
    peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
    l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
    et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
    réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
    tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
    comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
    ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
    remettent à sonner dans le silence du soir.

    Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
    commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
    la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
    d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
    manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
    gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
    caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
    plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
    même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
    coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
    car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
    n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
    j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
    savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
    m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
    afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
    mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
    sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
    comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
    consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
    gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
    le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
    quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
    me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
    «Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
    «Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
    vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
    fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
    mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
    officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
    j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
    l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
    pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
    choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
    dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
    devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
    fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
    d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
    pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
    concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
    abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
    que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
    me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
    elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
    chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
    et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
    date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
    pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
    réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
    ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
    le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
    plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
    ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
    doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
    il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
    triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
    enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
    tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
    premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
    vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
    avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
    une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
    me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
    rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
    Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
    pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
    Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
    je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
    fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
    J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
    livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
    enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
    aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
    couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
    la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
    Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
    les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
    jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
    pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
    eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
    moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
    Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
    qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
    Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
    pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
    souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
    fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
    champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
    pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»

    En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
    tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
    belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
    dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
    avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
    donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
    «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
    d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
    des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
    eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
    ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
    et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
    trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
    dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
    essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
    commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
    grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
    «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
    Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
    renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
    représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
    de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
    Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
    Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
    chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
    reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
    Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
    reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
    gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
    ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
    représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
    voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
    dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
    manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
    très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
    Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
    beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
    photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
    ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
    des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
    époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
    servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
    destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
    de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
    fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
    Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
    d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
    les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
    dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
    les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
    étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
    désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
    campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
    comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
    pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
    sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
    d’impossibles voyages dans le temps.

    Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
    qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
    pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
    n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
    George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
    imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
    délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
    ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
    l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
    reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples–à
    moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
    beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
    raison d’exister qu’en soi,–une émanation troublante de l’essence
    particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
    ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
    intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
    parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
    rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
    aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
    quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
    les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
    produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
    qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
    naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
    figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
    si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
    je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
    mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
    elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
    le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
    douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
    œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
    admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
    écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
    qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
    tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
    vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
    fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
    George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
    morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
    supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
    bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
    les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
    affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
    fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
    qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
    et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
    sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
    l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
    n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
    dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
    douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
    tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
    commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
    pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
    dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
    sorte de vie sentimentale et continue.

    Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
    nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
    pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
    garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
    était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
    tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
    être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
    reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
    étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
    encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
    ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
    de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
    paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.

    …

    C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
    ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
    lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
    l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
    éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
    restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
    la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
    Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
    m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
    qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
    irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
    à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
    même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
    détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
    celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
    représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
    Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
    escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
    A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
    comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
    comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
    mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
    renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
    je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
    était en réalité mort pour moi.

    Mort à jamais? C’était possible.

    Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
    notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
    faveurs du premier.

    Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
    que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
    une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
    jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
    trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
    est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
    que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
    nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

    Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
    à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
    est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
    matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
    nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
    rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

    Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
    pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
    quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
    que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
    habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
    me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
    appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
    valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
    machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
    triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
    j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
    même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
    tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
    plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
    Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
    ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
    qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
    cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
    sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
    puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
    gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
    même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
    Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
    première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
    est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
    est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
    Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
    indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
    je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
    redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
    un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
    esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
    incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
    lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
    il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
    pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
    encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
    lumière.

    Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
    n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
    sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
    essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
    moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
    état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
    plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
    que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
    tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
    attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
    esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
    cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
    refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
    le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
    de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
    qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
    désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
    monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
    distances traversées.

    Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
    souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
    moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
    perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
    couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
    comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
    contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
    m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
    passé il s’agit.

    Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
    l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
    si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
    sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
    peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
    faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
    nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
    conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
    mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
    remâcher sans peine.

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
    morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
    jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
    lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
    l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
    petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
    peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
    sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
    Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
    ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
    survivait, tout s’était désagrégé; les formes,–et celle aussi du petit
    coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
    sévère et dévot–s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
    force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
    Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
    êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
    vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
    et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
    à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
    fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
    souvenir.

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

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    ———————————————————————-

    AUTOUR DE LA LUNE
    Etext Production Notes

    Mathematical symbols are enclosed in the brackets "(" and ")" and are
    expressed as their character or symbol names in the LaTeX typesetting
    language. One formula has also been typeset in "visual mode", in lines
    presceded by %

    D'ici à la fin du document le texte sera redigé en français.

    Typographie utilisée dans le texte.
    ———————————–

    _xxx_ Texte imprimé en italiques.
    (xxx) Symboles mathématiques ou mots grecs rendus
    selon le langage de composition TeX.
    –Tiret.

    Dictionnaire des mots peu communs utilisés dans le texte.
    ———————————————————

    lieue Ancienne mesure de distance (environ 4 km).

    ligne Ancienne mesure de longeur valant, douzième partie
    du pouce, 2.1167 mm.

    londrès Cigare de la Havane, fabriqué à l'origine pour les
    Anglais.

    milles Mesure de longeur américaine, 5280 pieds, 1609 mètres,

    pied Mesure de longeur américaine, 0.3248 mètre,

    pouce Mesure de longeur américaine, 2.54 cm, douzième partie
    du pied.

    toise Ancienne mesure de longeur valant 6 pieds
    (environ 2 mètres).

    <><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><><>

    AUTOUR DE LA LUNE

    par Jules Verne

    CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

    Qui résume la première partie de cet ouvrage, pour servir de préface a
    la seconde

    Pendant le cours de l'année 186., le monde entier fut singulièrement
    ému par une tentative scientifique sans précédents dans les annales de
    la science. Les membres du Gun-Club, cercle d'artilleurs fondé à
    Baltimore après la guerre d'Amérique, avaient eu l'idée de se mettre
    en communication avec la Lune–oui, avec la Lune–, en lui envoyant
    un boulet. Leur président Barbicane, le promoteur de l'entreprise,
    ayant consulté à ce sujet les astronomes de l'Observatoire de
    Cambridge, prit toutes les mesures nécessaires au succès de cette
    extraordinaire entreprise, déclarée réalisable par la majorité des
    gens compétents. Après avoir provoqué une souscription publique qui
    produisit près de trente millions de francs, il commença ses
    gigantesques travaux.

    Suivant la note rédigée par les membres de l'Observatoire, le canon
    destiné à lancer le projectile devait être établi dans un pays situé
    entre 0 et 28 degrés de latitude nord ou sud, afin de viser la Lune au
    zénith. Le boulet devait être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards à la seconde. Lancé le 1er décembre, à onze heures moins
    treize minutes et vingt secondes du soir, il devait rencontrer la Lune
    quatre jours après son départ, le 5 décembre, à minuit précis, à
    l'instant même où elle se trouverait dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa distance la plus rapprochée de la Terre, soit exactement
    quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues.

    Les principaux membres du Gun-Club, le président Barbicane, le major
    Elphiston, le secrétaire J.-T. Maston et autres savants tinrent
    plusieurs séances dans lesquelles furent discutées la forme et la
    composition du boulet, la disposition et la nature du canon, la
    qualité et la quantité de la poudre à employer. Il fut décidé: 1° que
    le projectile serait un obus en aluminium d'un diamètre de cent huit
    pouces et d'une épaisseur de douze pouces à ses parois, qui pèserait
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres; 2° que le canon serait une
    Columbiad en fonte de fer longue de neuf cents pieds, qui serait
    coulée directement dans le sol; 3° que la charge emploierait quatre
    cent mille livres de fulmi-coton qui, développant six milliards de
    litres de gaz sous le projectile, l'emporteraient facilement vers
    l'astre des nuits.

    Ces questions résolues, le président Barbicane, aidé de l'ingénieur
    Murchison, fit choix d'un emplacement situé dans la Floride par 27°
    7' de latitude nord et 5° 7' de longitude ouest. Ce fut en cet
    endroit, qu'après des travaux merveilleux, la Columbiad fut coulée
    avec un plein succès.

    Les choses en étaient là, quand survint un incident qui centupla
    l'intérêt attaché à cette grande entreprise.

    Un Français, un Parisien fantaisiste, un artiste aussi spirituel
    qu'audacieux, demanda à s'enfermer dans un boulet afin d'atteindre la
    Lune et d'opérer une reconnaissance du satellite terrestre. Cet
    intrépide aventurier se nommait Michel Ardan. Il arriva en Amérique,
    fut reçu avec enthousiasme, tint des meetings, se vit porter en
    triomphe, réconcilia le président Barbicane avec son mortel ennemi le
    capitaine Nicholl et, comme gage de réconciliation, il les décida à
    s'embarquer avec lui dans le projectile.

    La proposition fut acceptée. On modifia la forme du boulet. Il
    devint cylindro-conique. On garnit cette espèce de wagon aérien de
    ressorts puissants et de cloisons brisantes qui devaient amortir le
    contrecoup du départ. On le pourvut de vivres pour un an, d'eau pour
    quelques mois, de gaz pour quelques jours. Un appareil automatique
    fabriquait et fournissait l'air nécessaire à la respiration des trois
    voyageurs. En même temps, le Gun-Club faisait construire sur l'un des
    plus hauts sommets des montagnes Rocheuses un gigantesque télescope
    qui permettrait de suivre le projectile pendant son trajet à travers
    l'espace. Tout était prêt.

    Le 30 novembre, à l'heure fixée, au milieu d'un concours
    extraordinaire de spectateurs, le départ eut lieu et pour la première
    fois, trois êtres humains, quittant le globe terrestre, s'élancèrent
    vers les espaces interplanétaires avec la presque certitude d'arriver
    à leur but. Ces audacieux voyageurs, Michel Ardan, le président
    Barbicane et le capitaine Nicholl, devaient effectuer leur trajet en
    _quatre-vingt dix-sept heures treize minutes et vingt secondes_.
    Conséquemment, leur arrivée à la surface du disque lunaire ne pouvait
    avoir lieu que le 5 décembre, à minuit, au moment précis où la Lune
    serait pleine, et non le 4, ainsi que l'avaient annoncé quelques
    journaux mal informés.

    Mais, circonstance inattendue, la détonation produite par la Columbiad
    eut pour effet immédiat de troubler l'atmosphère terrestre en y
    accumulant une énorme quantité de vapeurs. Phénomène qui excita
    l'indignation générale, car la Lune fut voilée pendant plusieurs nuits
    aux yeux de ses contemplateurs.

    Le digne J.-T. Maston, le plus vaillant ami des trois voyageurs,
    partit pour les montagnes Rocheuses, en compagnie de l'honorable J.
    Belfast, directeur de l'Observatoire de Cambridge, et il gagna la
    station de Long's-Peak, où se dressait le télescope qui rapprochait la
    Lune à deux lieues. L'honorable secrétaire du Gun-Club voulait
    observer lui-même le véhicule de ses audacieux amis.

    L'accumulation des nuages dans l'atmosphère empêcha toute observation
    pendant les 5, 6, 7, 8, 9 et 10 décembre. On crut même que
    l'observation devrait être remise au 3 janvier de l'année suivante,
    car la Lune, entrant dans son dernier quartier le 11, ne présenterait
    plus alors qu'une portion décroissante de son disque, insuffisante
    pour permettre d'y suivre la trace du projectile.

    Mais enfin, à la satisfaction générale, une forte tempête nettoya
    l'atmosphère dans la nuit du 11 au 12 décembre, et la Lune, à demi
    éclairée, se découpa nettement sur le fond noir du ciel.

    Cette nuit même, un télégramme était envoyé de la station de
    Long's-Peak par J.-T. Maston et Belfast à MM. les membres du bureau de
    l'Observatoire de Cambridge.

    Or, qu'annonçait ce télégramme?

    Il annonçait: que le 11 décembre, à huit heures quarante-sept du
    soir, le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-Hill avait été
    aperçu par MM. Belfast et J.-T. Maston,–que le boulet, dévié pour
    une cause ignorée, n'avait point atteint son but, mais qu'il en était
    passé assez près pour être retenu par l'attraction lunaire,–que
    son mouvement rectiligne s'était changé en un mouvement circulaire,
    et qu'alors, entraîné suivant un orbe elliptique autour de l'astre
    des nuits, il en était devenu le satellite.

    Le télégramme ajoutait que les éléments de ce nouvel astre n'avaient
    pu être encore calculés;–et en effet, trois observations prenant
    l'astre dans trois positions différentes, sont nécessaires pour
    déterminer ces éléments. Puis, il indiquait que la distance séparant
    le projectile de la surface lunaire «pouvait» être évaluée à deux
    mille huit cent trente-trois milles environ, soit quatre mille cinq
    cents lieues.

    Il terminait enfin en émettant cette double hypothèse: Ou l'attraction
    de la Lune finirait par l'emporter, et les voyageurs atteindraient
    leur but; ou le projectile, maintenu dans un orbe immutable,
    graviterait autour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles.

    Dans ces diverses alternatives, quel serait le sort des voyageurs?
    Ils avaient des vivres pour quelque temps, c'est vrai. Mais en
    supposant même le succès de leur téméraire entreprise, comment
    reviendraient-ils? Pourraient-ils jamais revenir? Aurait-on de leurs
    nouvelles? Ces questions, débattues par les plumes les plus savantes
    du temps, passionnèrent le public.

    Il convient de faire ici une remarque qui doit être méditée par les
    observateurs trop pressés. Lorsqu'un savant annonce au public une
    découverte purement spéculative, il ne saurait agir avec assez de
    prudence. Personne n'est forcé de découvrir ni une planète, ni une
    comète, ni un satellite, et qui se trompe en pareil cas, s'expose
    justement aux quolibets de la foule. Donc, mieux vaut attendre, et
    c'est ce qu'aurait dû faire l'impatient J.-T. Maston, avant de lancer
    à travers le monde ce télégramme qui, suivant lui, disait le dernier
    mot de cette entreprise.

    En effet, ce télégramme contenait des erreurs de deux sortes, ainsi
    que cela fut vérifié plus tard: 1° Erreurs d'observation, en ce qui
    concernait la distance du projectile à la surface de la Lune, car, à
    la date du 11 décembre, il était impossible de l'apercevoir, et ce que
    J.-T. Maston avait vu ou cru voir, ne pouvait être le boulet de la
    Columbiad. 2° Erreurs de théorie sur le sort réservé audit
    projectile, car en faire un satellite de la Lune, c'était se mettre en
    contradiction absolue avec les lois de la mécanique rationnelle.

    Une seule hypothèse des observateurs de Long's-Peak pouvait se
    réaliser, celle qui prévoyait le cas où les voyageurs–s'ils
    existaient encore–, combineraient leurs efforts avec l'attraction
    lunaire de manière à atteindre la surface du disque.

    Or, ces hommes, aussi intelligents que hardis, avaient survécu au
    terrible contrecoup du départ, et c'est leur voyage dans le
    boulet-wagon qui va être raconté jusque dans ses plus dramatiques
    comme dans ses plus singuliers détails. Ce récit détruira beaucoup
    d'illusions et de prévisions; mais il donnera une juste idée des
    péripéties réservées à une pareille entreprise, et il mettra en relief
    les instincts scientifiques de Barbicane, les ressources de
    l'industrieux Nicholl et l'humoristique audace de Michel Ardan.

    En outre, il prouvera que leur digne ami, J.-T. Maston, perdait son
    temps, lorsque, penché sur le gigantesque télescope, il observait la
    marche de la Lune à travers les espaces stellaires.

    I

    De dix heures vingt a dix heures quarante-sept minutes du soir

    Quand dix heures sonnèrent, Michel Ardan, Barbicane et Nicholl firent
    leurs adieux aux nombreux amis qu'ils laissaient sur terre. Les deux
    chiens, destinés à acclimater la race canine sur les continents
    lunaires, étaient déjà emprisonnés dans le projectile. Les trois
    voyageurs s'approchèrent de l'orifice de l'énorme tube de fonte, et
    une grue volante les descendit jusqu'au chapeau conique du boulet.

    Là, une ouverture, ménagée à cet effet, leur donna accès dans le wagon
    d'aluminium. Les palans de la grue étant halés à l'extérieur, la
    gueule de la Columbiad fut instantanément dégagée de ses derniers
    échafaudages.

    Nicholl, une fois introduit avec ses compagnons dans le projectile,
    s'occupa d'en fermer l'ouverture au moyen d'une forte plaque maintenue
    intérieurement par de puissantes vis de pression. D'autres plaques,
    solidement adaptées, recouvraient les verres lenticulaires des
    hublots. Les voyageurs, hermétiquement clos dans leur prison de
    métal, étaient plongés au milieu d'une obscurité profonde.

    «Et maintenant, mes chers compagnons, dit Michel Ardan, faisons comme
    chez nous. Je suis homme d'intérieur, moi, et très fort sur l'article
    ménage. Il s'agit de tirer le meilleur parti possible de notre
    nouveau logement et d'y trouver nos aises. Et d'abord, tâchons d'y
    voir un peu plus clair. Que diable! le gaz n'a pas été inventé pour
    les taupes!»

    Ce disant, l'insouciant garçon fit jaillir la flamme d'une allumette
    qu'il frotta à la semelle de sa botte; puis, il l'approcha du bec fixé
    au récipient, dans lequel l'hydrogène carboné, emmagasiné à une haute
    pression, pouvait suffire à l'éclairage et au chauffage du boulet
    pendant cent quarante-quatre heures, soit six jours et six nuits.

    Le gaz s'alluma. Le projectile, ainsi éclairé, apparut comme une
    chambre confortable, capitonnée à ses parois, meublée de divans
    circulaires, et dont la voûte s'arrondissait en forme de dôme.

    Les objets qu'elle renfermait, armes, instruments, ustensiles,
    solidement saisis et maintenus contre les rondeurs du capiton,
    devaient supporter impunément le choc du départ. Toutes les
    précautions humainement possibles avaient été prises pour mener à
    bonne fin une si téméraire tentative.

    Michel Ardan examina tout et se déclara fort satisfait de son
    installation.

    «C'est une prison, dit-il, mais une prison qui voyage, et avec le
    droit de mettre le nez à la fenêtre, je ferais bien un bail de cent
    ans! Tu souris Barbicane? As-tu donc une arrière-pensée? Te dis-tu
    que cette prison pourrait être notre tombeau? Tombeau, soit, mais je
    ne le changerais pas pour celui de Mahomet qui flotte dans l'espace
    et ne marche pas!»

    Pendant que Michel Ardan parlait ainsi, Barbicane et Nicholl faisaient
    leurs derniers préparatifs.

    Le chronomètre de Nicholl marquait dix heures vingt minutes du soir
    lorsque les trois voyageurs se furent définitivement murés dans leur
    boulet. Ce chronomètre était réglé à un dixième de seconde près sur
    celui de l'ingénieur Murchison. Barbicane le consulta.

    «Mes amis, dit-il, il est dix heures vingt. A dix heures
    quarante-sept, Murchison lancera l'étincelle électrique sur le fil
    qui communique avec la charge de la Columbiad. A ce moment précis,
    nous quitterons notre sphéroïde. Nous avons donc encore vingt-sept
    minutes à rester sur la terre.

    –Vingt-six minutes et treize secondes, répondit le méthodique
    Nicholl.

    –Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton de belle humeur, en
    vingt-six minutes, on fait bien des choses! On peut discuter les
    plus graves questions de morale ou de politique, et même les
    résoudre! Vingt-six minutes bien employées valent mieux que
    vingt-six années où on ne fait rien! Quelques secondes d'un Pascal
    ou d'un Newton sont plus précieuses que toute l'existence de
    l'indigeste foule des imbéciles…

    –Et tu en conclus, éternel parleur? demanda le président Barbicane.

    –J'en conclus que nous avons vingt-six minutes, répondit Ardan.

    –Vingt-quatre seulement, dit Nicholl.

    –Vingt-quatre, si tu y tiens, mon brave capitaine, répondit Ardan,
    vingt-quatre minutes pendant lesquelles on pourrait approfondir…

    –Michel, dit Barbicane, pendant notre traversée, nous aurons tout le
    temps nécessaire pour approfondir les questions les plus ardues.
    Maintenant occupons-nous du départ.

    –Ne sommes-nous pas prêts?

    –Sans doute. Mais il est encore quelques précautions à prendre pour
    atténuer autant que possible le premier choc!

    –N'avons-nous pas ces couches d'eau disposées entre les cloisons
    brisantes, et dont l'élasticité nous protégera suffisamment?

    –Je l'espère, Michel, répondit doucement Barbicane, mais je n'en
    suis pas bien sûr!

    –Ah! le farceur! s'écria Michel Ardan. Il espère!… Il n'est
    pas sûr!… Et il attend le moment où nous sommes encaqués pour
    faire ce déplorable aveu! Mais je demande à m'en aller!

    –Et le moyen? répliqua Barbicane.

    –En effet! dit Michel Ardan, c'est difficile. Nous sommes dans le
    train et le sifflet du conducteur retentira avant vingt-quatre
    minutes…

    –Vingt», fit Nicholl.

    Pendant quelques instants, les trois voyageurs se regardèrent. Puis
    ils examinèrent les objets emprisonnés avec eux.

    «Tout est à sa place, dit Barbicane. Il s'agit de décider maintenant
    comment nous nous placerons le plus utilement pour supporter le choc
    du départ. La position à prendre ne saurait être indifférente, et
    autant que possible, il faut empêcher que le sang ne nous afflue trop
    violemment à la tête.

    –Juste, fit Nicholl.

    –Alors, répondit Michel Ardan, prêt à joindre l'exemple à la parole,
    mettons-nous la tête en bas et les pieds en haut, comme les clowns du
    Great-Circus!

    –Non, dit Barbicane, mais étendons-nous sur le côté. Nous
    résisterons mieux ainsi au choc. Remarquez bien qu'au moment où le
    boulet partira que nous soyons dedans ou que nous soyons devant, c'est
    à peu près la même chose.

    –Si ce n'est qu' «à peu près» la même chose, je me rassure, répliqua
    Michel Ardan.

    –Approuvez-vous mon idée, Nicholl? demanda Barbicane.

    –Entièrement, répondit le capitaine. Encore treize minutes et demie.

    –Ce n'est pas un homme que ce Nicholl s'écria Michel, c'est un
    chronomètre à secondes, a échappement, avec huit trous…»

    Mais ses compagnons ne l'écoutaient plus, et ils prenaient leurs
    dernières dispositions avec un sang-froid inimaginable. Ils avaient
    l'air de deux voyageurs méthodiques, montés dans un wagon, et
    cherchant à se caser aussi confortablement que possible. On se
    demande vraiment de quelle matière sont faits ces coeurs d'Américains
    auxquels l'approche du plus effroyable danger n'ajoute pas une
    pulsation!

    Trois couchettes, épaisses et solidement conditionnées, avaient été
    placées dans le projectile. Nicholl et Barbicane les disposèrent au
    centre du disque qui formait le plancher mobile. Là devaient
    s'étendre les trois voyageurs, quelques moments avant le départ.

    Pendant ce temps, Ardan, ne pouvant rester immobile, tournait dans son
    étroite prison comme une bête fauve en cage, causant avec ses amis,
    parlant à ses chiens, Diane et Satellite, auxquels, on le voit, il
    avait donné depuis quelque temps ces noms significatifs.

    «Hé! Diane! Hé! Satellite! s'écriait-il en les excitant. Vous
    allez donc montrer aux chiens sélénites les bonnes façons des chiens
    de la terre! Voilà qui fera honneur à la race canine! Pardieu! Si
    nous revenons jamais ici-bas, je veux rapporter un type croisé de
    «moon-dogs» qui fera fureur!

    –S'il y a des chiens dans la Lune, dit Barbicane.

    –Il y en a, affirma Michel Ardan, comme il y a des chevaux, des
    vaches, des ânes, des poules. Je parie que nous y trouvons des
    poules!

    –Cent dollars que nous n'en trouverons pas, dit Nicholl.

    –Tenu, mon capitaine, répondit Ardan en serrant la main de Nicholl.
    Mais à propos, tu as déjà perdu trois paris avec notre président,
    puisque les fonds nécessaires à l'entreprise ont été faits, puisque
    l'opération de la fonte a réussi, et enfin puisque la Columbiad a été
    chargée sans accident, soit six mille dollars.

    –Oui, répondit Nicholl. Dix heures trente-sept minutes et six
    secondes.

    –C'est entendu, capitaine. Eh bien, avant un quart d'heure, tu auras
    encore à compter neuf mille dollars au président, quatre mille parce
    que la Columbiad n'éclatera pas, et cinq mille parce que le boulet
    s'enlèvera à plus de six milles dans l'air.

    –J'ai les dollars, répondit Nicholl en frappant sur la poche de son
    habit, je ne demande qu'à payer.

    –Allons, Nicholl, je vois que tu es un homme d'ordre, ce que je n'ai
    jamais pu être, mais en somme, tu as fait là une série de paris peu
    avantageux pour toi, permets-moi de te le dire.

    –Et pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que si tu gagnes le premier, c'est que la Columbiad aura
    éclaté, et le boulet avec, et Barbicane ne sera plus là pour te
    rembourser tes dollars.

    –Mon enjeu est déposé à la banque de Baltimore, répondit simplement
    Barbicane, et à défaut de Nicholl, il retournera à ses héritiers!

    –Ah! hommes pratiques! s'écria Michel Ardan, esprits positifs! Je
    vous admire d'autant plus que je ne vous comprends pas.

    –Dix heures quarante deux! dit Nicholl.

    –Plus que cinq minutes! répondit Barbicane.

    –Oui! cinq petites minutes! répliqua Michel Ardan. Et nous sommes
    enfermés dans un boulet au fond d'un canon de neuf cents pieds! Et
    sous ce boulet sont entassés quatre cent mille livres de fulmi-coton
    qui valent seize cent mille livres de poudre ordinaire! Et l'ami
    Murchison, son chronomètre à la main, l'oeil fixé sur l'aiguille, le
    doigt posé sur l'appareil électrique, compte les secondes et va nous
    lancer dans les espaces interplanétaires!…

    –Assez, Michel, assez! dit Barbicane d'une voix grave.
    Préparons-nous. Quelques instants seulement nous séparent d'un moment
    suprême. Une poignée de main, mes amis.

    –Oui», s'écria Michel Ardan, plus ému qu'il ne voulait le paraître.

    Ces trois hardis compagnons s'unirent dans une dernière étreinte.

    «Dieu nous garde!» dit le religieux Barbicane.

    Michel Ardan et Nicholl s'étendirent sur les couchettes disposées au
    centre du disque.

    «Dix heures quarante sept!» murmura le capitaine.

    Vingt secondes encore! Barbicane éteignit rapidement le gaz et se
    coucha près de ses compagnons.

    Le profond silence e n'était interrompu que par les battements du
    chronomètre frappant la seconde.

    Soudain, un choc épouvantable se produisit, et le projectile, sous la
    poussée de six milliards de litres de gaz développés par la
    déflagration du pyroxile, s'enleva dans l'espace.

    II

    La première demi-heure

    Que s'était-il passé? Quel effet avait produit cette effroyable
    secousse? L'ingéniosité des constructeurs du projectile avait-elle
    obtenu un résultat heureux? Le choc s'était-il amorti, grâce aux
    ressorts, aux quatre tampons, aux coussins d'eau, aux cloisons
    brisantes? Avait-on dompté l'effrayante poussée de cette vitesse
    initiale de onze mille mètres qui eût suffi à traverser Paris ou New
    York en une seconde? C'est évidemment la question que se posaient les
    mille témoins de cette scène émouvante. Ils oubliaient le but du
    voyage pour ne songer qu'aux voyageurs! Et si quelqu'un d'entre eux
    –J.-T. Maston, par exemple–, eût pu jeter un regard à l'intérieur
    du projectile, qu'aurait-il vu?

    Rien alors. L'obscurité était profonde dans le boulet. Mais ses
    parois cylindro-coniques avaient supérieurement résisté. Pas une
    déchirure, pas une flexion, pas une déformation. L'admirable
    projectile ne s'était même pas altéré sous l'intense déflagration des
    poudres, ni liquéfié, comme on paraissait le craindre, en une pluie
    d'aluminium.

    A l'intérieur, peu de désordre, en somme. Quelques objets avaient été
    lancés violemment vers la voûte; mais les plus importants ne
    semblaient pas avoir souffert du choc. Leurs saisines étaient
    intactes.

    Sur le disque mobile, rabaissé jusqu'au culot, après le bris des
    cloisons et l'échappement de l'eau, trois corps gisaient sans
    mouvement. Barbicane, Nicholl, Michel Ardan respiraient-ils encore?
    Ce projectile n'était-il plus qu'un cercueil de métal, emportant trois
    cadavres dans l'espace?…

    Quelques minutes après le départ du boulet, un de ces corps fit un
    mouvement; ses bras s'agitèrent, sa tête se redressa, et il parvint à
    se mettre sur les genoux. C'était Michel Ardan. Il se palpa, poussa
    un a «hem» sonore, puis il dit;

    «Michel Ardan, complet. Voyons les autres!»

    Le courageux Français voulut se lever; mais il ne put se tenir debout.
    Sa tête vacillait, son sang violemment injecté, l'aveuglait, il était
    comme un homme ivre.

    «Brr! fit-il. Cela me produit le même effet que deux bouteilles de
    Corton. Seulement, c'est peut-être moins agréable à avaler!»

    Puis, passant plusieurs fois sa main sur son front et se frottant les
    tempes, il cria d'une voix ferme:

    «Nicholl! Barbicane!»

    Il attendit anxieusement. Nulle réponse. Pas même un soupir qui
    indiquât que le coeur de ses compagnons battait encore. Il réitéra
    son appel. Même silence.

    «Diable! dit-il. Ils ont l'air d'être tombés d'un cinquième étage
    sur la tête! Bah! ajouta-t-il avec cette imperturbable confiance que
    rien ne pouvait enrayer, si un Français a pu se mettre sur les genoux,
    deux Américains ne seront pas gênés de se remettre sur les pieds.
    Mais, avant tout éclairons la situation».

    Ardan sentait la vie lui revenir à flots. Son sang se calmait et
    reprenait sa circulation accoutumée. De nouveaux efforts le remirent
    en équilibre. Il parvint à se lever, tira de sa poche une allumette
    et l'enflamma sous le frottement du phosphore. Puis, l'approchant du
    bec, il l'alluma. Le récipient n'avait aucunement souffert. Le gaz
    ne s'était pas échappé. D'ailleurs, son odeur l'eût trahi, et en ce
    cas, Michel Ardan n'aurait pas impunément promené une allumette
    enflammée dans ce milieu rempli d'hydrogène. Le gaz, combiné avec
    l'air, eût produit un mélange détonant et l'explosion aurait achevé ce
    que la secousse avait commencé peut-être.

    Dès que le bec fut allumé, Ardan se pencha sur les corps de ses
    compagnons. Ces corps étaient renversés l'un sur l'autre, comme des
    masses inertes. Nicholl dessus, Barbicane dessous.

    Ardan redressa le capitaine, l'accota contre un divan, et le
    frictionna vigoureusement. Ce massage, intelligemment pratiqué,
    ranima Nicholl, qui ouvrit les yeux, recouvra instantanément son
    sang-froid, saisit la main d'Ardan. Puis, regardant autour de lui:

    «Et Barbicane? demanda-t-il.

    –Chacun son tour, répondit tranquillement Michel Ardan. J'ai
    commencé par toi, Nicholl, parce que tu étais dessus. Passons
    maintenant à Barbicane.»

    Cela dit, Ardan et Nicholl soulevèrent le président du Gun-Club et le
    déposèrent sur le divan. Barbicane semblait avoir plus souffert que
    ses compagnons. Son sang avait coulé, mais Nicholl se rassura en
    constatant que cette hémorragie ne provenait que d'une légère blessure
    à l'épaule. Une simple écorchure qu'il comprima soigneusement.

    Néanmoins, Barbicane fut quelque temps à revenir à lui, ce dont
    s'effrayèrent ses deux amis qui ne lui épargnaient pas les frictions.

    «Il respire cependant, disait Nicholl, approchant son oreille de la
    poitrine du blessé.

    –Oui, répondait Ardan, il respire comme un homme qui a quelque
    habitude de cette opération quotidienne. Massons, Nicholl, massons
    avec vigueur.»

    Et les deux praticiens improvisés firent tant et si bien, que
    Barbicane recouvra l'usage de ses sens. Il ouvrit les yeux, se
    redressa, prit la main de ses deux amis, et, pour sa première parole:

    «Nicholl, demanda-t-il, marchons-nous?»

    Nicholl et Barbicane se regardèrent. Ils ne s'étaient pas encore
    inquiétés du projectile. Leur première préoccupation avait été pour
    les voyageurs, non pour le wagon.

    «Au fait marchons-nous? répéta Michel Ardan.

    –Ou bien reposons-nous tranquillement sur le sol de la Floride?
    demanda Nicholl.

    –Ou au fond du golfe du Mexique? ajouta Michel Ardan.

    –Par exemple!» s'écria le président Barbicane.

    Et cette double hypothèse suggérée par ses compagnons eut pour effet
    immédiat de le rappeler immédiatement au sentiment.

    Quoi qu'il en soit, on ne pouvait encore se prononcer sur la situation
    du boulet. Son immobilité apparente; le défaut de communication avec
    l'extérieur, ne permettaient pas de résoudre la question. Peut-être
    le projectile déroulait-il sa trajectoire à travers l'espace;
    peut-être, après un court enlèvement, était-il retombé sur terre, ou
    même dans le golfe du Mexique, chute que le peu de largeur de la
    presqu'île floridienne rendait possible.

    Le cas était grave, le problème intéressant. Il fallait le résoudre
    au plus tôt. Barbicane, surexcité et triomphant par son énergie
    morale de sa faiblesse physique, se releva. Il écouta. A
    l'extérieur, silence profond. Mais l'épais capitonnage était
    suffisant pour intercepter tous les bruits de la Terre. Cependant,
    une circonstance frappa Barbicane. La température à l'intérieur du
    projectile était singulièrement élevée. Le président retira un
    thermomètre de l'enveloppe qui le protégeait, et il le consulta.
    L'instrument marquait quarante-cinq degrés centigrades.

    «Oui! s'écria-t-il alors, oui! nous marchons! Cette étouffante
    chaleur transsude à travers les parois du projectile! Elle est
    produite par son frottement sur les couches atmosphériques. Elle va
    bientôt diminuer, parce que déjà nous flottons dans le vide, et après
    avoir failli étouffer, nous subirons des froids intenses.

    –Quoi, demanda Michel Ardan, suivant toi, Barbicane, nous serions dès
    à présent hors des limites de l'atmosphère terrestre?

    –Sans aucun doute, Michel. Ecoute-moi. Il est dix heures
    cinquante-cinq minutes. Nous sommes partis depuis huit minutes
    environ. Or, si notre vitesse initiale n'eût pas été diminuée par le
    frottement, six secondes nous auraient suffi pour franchir les seize
    lieues d'atmosphère qui entourent le sphéroïde.

    –Parfaitement, répondit Nicholl, mais dans quelle proportion
    estimez-vous la diminution de cette vitesse par le frottement?

    –Dans la proportion d'un tiers, Nicholl, répondit Barbicane cette
    diminution est considérable, mais, d'après mes calculs, elle est
    telle. Si donc nous avons eu une vitesse initiale de onze mille
    mètres, au sortir de l'atmosphère cette vitesse sera réduite à sept
    mille trois cent trente-deux mètres, quoi qu'il en soit, nous avons
    déjà franchi cet intervalle, et…

    –Et alors, dit Michel Ardan, l'ami Nicholl a perdu ses deux paris:
    quatre mille dollars, puisque la Columbiad n'a pas éclaté; cinq mille
    dollars, puisque le projectile s'est élevé à une hauteur supérieure à
    six milles. Donc, Nicholl, exécute-toi.

    –Constatons d'abord, répondit le capitaine, et nous paierons ensuite.
    Il est très possible que les raisonnements de Barbicane soient exacts
    et que j'aie perdu mes neuf mille dollars. Mais une nouvelle
    hypothèse se présente à mon esprit, et elle annulerait la gageure.

    –Laquelle? demanda vivement Barbicane.

    –L'hypothèse que, pour une raison ou une autre, le feu n'ayant pas
    été mis aux poudres, nous ne soyons pas partis.

    –Pardieu, capitaine, s'écria Michel Ardan, voilà une hypothèse digne
    de mon cerveau! Elle n'est pas sérieuse! Est-ce que nous n'avons pas
    été à demi assommés par la secousse? Est-ce que je ne t'ai pas
    rappelé à la vie? Est-ce que l'épaule du président ne saigne pas
    encore du contrecoup qui l'a frappée?

    –D'accord, Michel, répéta Nicholl, mais une seule question.

    –Fais, mon capitaine.

    –As-tu entendu la détonation qui certainement a dû être formidable?

    –Non, répondit Ardan, très surpris, en effet, je n'ai pas entendu la
    détonation.

    –Et vous, Barbicane?

    –Ni moi non plus.

    –Eh bien? fit Nicholl.

    –Au fait! murmura le président, pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation?»

    Les trois amis se regardèrent d'un air assez décontenancé. Il se
    présentait là un phénomène inexplicable. Le projectile était parti
    cependant, et, conséquemment, la détonation avait dû se produire.

    «Sachons d'abord où nous en sommes, dit Barbicane, et rabattons les
    panneaux.»

    Cette opération extrêmement simple, fut aussitôt pratiquée. Les
    écrous qui maintenaient les boulons sur les plaques extérieures du
    hublot de droite, cédèrent sous la pression d'une clef anglaise. Ces
    boulons furent chassés au-dehors, et des obturateurs garnis de
    caoutchouc bouchèrent le trou qui leur donnait passage. Aussitôt la
    plaque extérieure se rabattit sur sa charnière comme un sabord, et le
    verre lenticulaire qui fermait le hublot apparut. Un hublot identique
    s'évidait dans l'épaisseur des parois sur l'autre face, du projectile,
    un autre dans le dôme qui le terminait, un quatrième enfin au milieu
    du culot inférieur. On pouvait donc observer, dans quatre directions
    opposées, le firmament par les vitres latérales et plus directement,
    la Terre ou la Lune par les ouvertures supérieures et inférieures du
    boulet.

    Barbicane et ses deux compagnons s'étaient aussitôt précipités à la
    vitre découverte. Nul rayon lumineux ne l'animait. Une profonde
    obscurité enveloppait le projectile. Ce qui n'empêcha pas le
    président Barbicane de s'écrier:

    «Non, mes amis, nous ne sommes pas retombés sur terre! Non, nous ne
    sommes pas immergés au fond du golfe du Mexique! Oui! nous montons
    dans l'espace! Voyez ces étoiles qui brillent dans la nuit, et cette
    impénétrable obscurité qui s'amasse entre la Terre et nous!

    «Hurrah! Hurrah!» s'écrièrent d'une commune voix Michel Ardan et
    Nicholl.

    En effet, ces ténèbres compactes prouvaient que le projectile avait
    quitté la Terre, car le sol, vivement éclairé alors par la clarté
    lunaire, eût apparu aux yeux des voyageurs, s'ils eussent reposé à sa
    surface. Cette obscurité démontrait aussi que le projectile avait
    dépassé la couche atmosphérique, car la lumière diffuse, répandue dans
    l'air eût reporté sur les parois métalliques un reflet qui manquait
    aussi. Cette lumière aurait éclairé la vitre du hublot, et cette
    vitre était obscure. Le doute n'était plus permis. Les voyageurs
    avaient quitté la Terre.

    «J'ai perdu, dit Nicholl.

    –Et je t'en félicite! répondit Ardan.

    –Voici neuf mille dollars, dit le capitaine en tirant de sa poche une
    liasse de dollars papier.

    –Voulez-vous un reçu? demanda Barbicane en prenant la somme.

    –Si cela ne vous désoblige pas, répondit Nicholl. C'est plus
    régulier.»

    Et, sérieusement, flegmatiquement, comme s'il eût été à sa caisse, le
    président Barbicane tira son carnet, en détacha une page blanche,
    libella au crayon un reçu en règle, le data, le signa, le parapha, et
    le remit au capitaine qui l'enferma soigneusement dans son
    portefeuille.

    Michel Ardan, ôtant sa casquette, s'inclina sans rien dire devant ses
    deux compagnons. Tant de formalisme en de pareilles circonstances lui
    coupait la parole. Il n'avait jamais rien vu de si «américain».

    Barbicane et Nicholl, leur opération terminée, s'étaient replacés à la
    vitre et regardaient les constellations. Les étoiles se détachaient
    en points vifs sur le fond noir du ciel. Mais, de ce côté, on ne
    pouvait apercevoir l'astre des nuits, qui, marchant de l'est à
    l'ouest, s'élevait peu à peu vers le zénith. Aussi son absence
    provoqua-t-elle une réflexion d'Ardan.

    «Et la Lune? disait-il. Est-ce que, par hasard, elle manquerait à
    notre rendez-vous?

    –Rassure-toi, répondit Barbicane. Notre future sphéroïde est à son
    poste, mais nous ne pouvons l'apercevoir de ce côté. Ouvrons l'autre
    hublot latéral.»

    Au moment où Barbicane allait abandonner la vitre pour procéder au
    dégagement du hublot opposé, son attention fut attirée par l'approche
    d'un objet brillant. C'était un disque énorme, dont les colossales
    dimensions ne pouvaient être appréciées. Sa face tournée vers la
    Terre s'éclairait vivement. On eût dit une petite Lune qui
    réfléchissait la lumière de la grande. Elle s'avançait avec une
    prodigieuse vitesse et paraissait décrire autour de la Terre une
    orbite qui coupait la trajectoire du projectile. Le mouvement de
    translation de ce mobile se complétait d'un mouvement de rotation sur
    lui-même. Il se comportait donc comme tous les corps célestes
    abandonnés dans l'espace.

    «Eh! s'écria Michel Ardan, qu'est cela? Un autre projectile?»

    Barbicane ne répondit pas. L'apparition de ce corps énorme le
    surprenait et l'inquiétait. Une rencontre était possible, qui aurait
    eu des résultats déplorables, soit que le projectile fût dévié de sa
    route, soit qu'un choc, brisant son élan, le précipitât vers la Terre,
    soit enfin qu'il se vît irrésistiblement entraîné par la puissance
    attractive de cet astéroïde.

    Le président Barbicane avait rapidement saisi les conséquences de ces
    trois hypothèses qui, d'une façon ou d'une autre, amenaient fatalement
    l'insuccès de sa tentative. Ses compagnons, muets, regardaient à
    travers l'espace. L'objet grossissait prodigieusement en
    s'approchant, et par une certaine illusion d'optique, il semblait que
    le projectile se précipitât au-devant de lui.

    «Mille dieux! s'écria Michel Ardan, les deux trains vont se
    rencontrer!»

    Instinctivement, les voyageurs s'étaient rejetés en arrière. Leur
    épouvante fut extrême, mais elle ne dura pas longtemps, quelques
    secondes à peine. L'astéroïde passa à plusieurs centaines de mètres
    du projectile et disparut, non pas tant par la rapidité de sa course,
    que parce que sa face opposée à la Lune se confondit subitement avec
    l'obscurité absolue de l'espace.

    «Bon voyage! s'écria Michel Ardan en poussant un soupir de
    satisfaction. Comment! l'infini n'est pas assez grand pour qu'un
    pauvre petit boulet puisse s'y promener sans crainte! Ah çà!
    qu'est-ce que ce globe prétentieux qui a failli nous heurter?

    –Je le sais, répondit Barbicane.

    –Parbleu! tu sais tout.

    –C'est, dit Barbicane, un simple bolide, mais un bolide énorme que
    l'attraction a retenu à l'état de satellite.

    –Est-il possible! s'écria Michel Ardan. La terre a donc deux Lunes
    comme Neptune?

    –Oui, mon ami, deux Lunes, bien qu'elle passe généralement pour n'en
    posséder qu'une. Mais cette seconde Lune est si petite et sa vitesse
    est si grande, que les habitants de la Terre ne peuvent l'apercevoir.
    C'est en tenant compte de certaines perturbations qu'un astronome
    français, M. Petit, a su déterminer l'existence de ce second satellite
    et en calculer les éléments. D'après ses observations, ce bolide
    accomplirait sa révolution autour de la Terre en trois heures vingt
    minutes seulement, ce qui implique une vitesse prodigieuse.

    –Tous les astronomes, demanda Nicholl, admettent-ils l'existence de
    ce satellite?

    –Non, répondit Barbicane; mais si, comme nous, ils s'étaient
    rencontrés avec lui, ils ne pourraient plus douter. Au fait, j'y
    pense, ce bolide qui nous eût fort embarrassés en heurtant le
    projectile permet de préciser notre situation dans l'espace.

    –Comment? dit Ardan.

    –Parce que sa distance est connue et, au point où nous l'avons
    rencontré, nous étions exactement a huit mille cent quarante
    kilomètres de la surface du globe terrestre.

    –Plus de deux mille lieues! s'écria Michel Ardan. Voilà qui enfonce
    les trains express de ce globe piteux qu'on appelle la Terre!

    –Je le crois bien, répondit Nicholl en consultant son chronomètre, il
    est onze heures, et nous n'avons quitté le continent américain que
    depuis treize minutes.

    –Treize minutes seulement? dit Barbicane

    –Oui, répondit Nicholl, et si notre vitesse initiale de onze
    kilomètres était constante, nous ferions près de dix mille lieues à
    l'heure!

    –Tout cela est fort bien, mes amis, dit le
    président, mais reste toujours cette insoluble
    question. Pourquoi n'avons-nous pas entendu la
    détonation de la Columbiad?»

    Faute de réponse, la conversation s'arrêta, et Barbicane, tout en
    réfléchissant, s'occupa de rabaisser le mantelet du second hublot
    latéral. Son opération réussit, et, par la vitre dégagée, la Lune
    emplit l'intérieur du projectile d'une brillante lumière. Nicholl, en
    homme économe, éteignit le gaz qui devenait inutile, et dont l'éclat,
    d'ailleurs, nuisait à l'observation des espaces interplanétaires.

    Le disque lunaire brillait alors avec une incomparable pureté. Ses
    rayons, que ne tamisait plus la vaporeuse atmosphère du globe
    terrestre, filtraient à travers la vitre et saturaient l'air intérieur
    du projectile de reflets argentins. Le noir rideau du firmament
    doublait véritablement l'éclat de la Lune, qui, dans ce vide de
    l'éther impropre à la diffusion, n'éclipsait pas les étoiles voisines.
    Le ciel, ainsi vu, présentait un aspect tout nouveau que l'oeil humain
    ne pouvait soupçonner.

    On conçoit l'intérêt avec lequel ces audacieux contemplaient l'astre
    des nuits, but suprême de leur voyage. Le satellite de la Terre dans
    son mouvement de translation se rapprochait insensiblement du zénith,
    point mathématique qu'il devait atteindre environ quatre-vingt-seize
    heures plus tard. Ses montagnes, ses plaines, tout son relief ne
    s'accusaient pas plus nettement à leurs yeux que s'ils les eussent
    considérés d'un point quelconque de la Terre; mais sa lumière, à
    travers le vide, se développait avec une incomparable intensité. Le
    disque resplendissait comme un miroir de platine. De la terre qui
    fuyait sous leurs pieds, les voyageurs avaient déjà oublié tout
    souvenir.

    Ce fut le capitaine Nicholl qui, le premier, rappela l'attention sur
    le globe disparu.

    «Oui! répondit Michel Ardan, ne soyons pas ingrats envers lui.
    Puisque nous quittons notre pays, que nos derniers regards lui
    appartiennent. Je veux revoir la Terre avant qu'elle s'éclipse
    complètement à mes yeux!»

    Barbicane, pour satisfaire aux désirs de son compagnon, s'occupa de
    déblayer la fenêtre du fond du projectile, celle qui devait permettre
    d'observer directement la Terre. Le disque que la force de projection
    avait ramené jusqu'au culot fut démonté non sans peine. Ses morceaux
    placés avec soin contre les parois, pouvaient encore servir, le cas
    échéant. Alors apparut une baie circulaire, large de cinquante
    centimètres, évidée dans la partie inférieure du boulet. Un verre,
    épais de quinze centimètres et renforcé d'une armature de cuivre, la
    fermait. Au-dessous s'appliquait une plaque d'aluminium retenue par
    des boulons. Les écrous dévissés, les boulons largués, la plaque se
    rabattit, et la communication visuelle fut établie entre l'intérieur
    et l'extérieur.

    Michel Ardan s'était agenouillé sur la vitre. Elle était sombre,
    comme opaque.

    «Eh bien, s'écria-t-il, et la Terre?

    –La Terre, dit Barbicane, la voilà.

    –Quoi! fit Ardan, ce mince filet, ce croissant argenté?

    –Sans doute, Michel. Dans quatre jours, lorsque la Lune sera pleine,
    au moment même où nous l'atteindrons, la Terre sera nouvelle. Elle ne
    nous apparaîtra plus que sous la forme d'un croissant délié qui ne
    tardera pas à disparaître, et alors elle sera noyée pour quelques
    jours dans une ombre impénétrable.

    –Ça! la Terre!» répétait Michel Ardan, regardant de tous ses yeux
    cette mince tranche de sa planète natale.

    L'explication donnée par le président Barbicane était juste. La
    Terre, par rapport au projectile, entrait dans sa dernière phase.
    Elle était dans son octant et montrait un croissant finement tracé sur
    le fond noir du ciel. Sa lumière, rendue bleuâtre par l'épaisseur de
    la couche atmosphérique, offrait moins d'intensité que celle du
    croissant lunaire. Ce croissant se présentait sous des dimensions
    considérables. On eût dit un arc énorme tendu sur le firmament.
    Quelques points, vivement éclairés, surtout dans sa partie concave,
    annonçaient la présence de hautes montagnes; mais ils disparaissaient
    parfois sous d'épaisses taches qui ne se voient jamais à la surface du
    disque lunaire. C'étaient des anneaux de nuage disposés
    concentriquement autour du sphéroïde terrestre.

    Cependant, par suite d'un phénomène naturel, identique à celui qui se
    produit sur la Lune lorsqu'elle est dans ses octants, on pouvait
    saisir le contour entier du globe terrestre. Son disque entier
    apparaissait assez visiblement par un effet de lumière cendrée, moins
    appréciable que la lumière cendrée de la Lune. Et la raison de cette
    intensité moindre est facile à comprendre. Lorsque ce reflet se
    produit sur la Lune, il est dû aux rayons solaires que la Terre
    réfléchit vers son satellite. Ici, par un effet inverse, il était dû
    aux rayons solaires réfléchis de la Lune vers la Terre. Or, la
    lumière terrestre est environ treize fois plus intense que la lumière
    lunaire, ce qui tient à la différence de volume des deux corps. De
    là, cette conséquence que, dans le phénomène de la lumière cendrée, la
    partie obscure du disque de la Terre se dessine moins nettement que
    celle du disque de la Lune, puisque l'intensité du phénomène est
    proportionnelle au pouvoir éclairant des deux astres. Il faut ajouter
    aussi que le croissant terrestre semblait former une courbe plus
    allongée que celle du disque. Pur effet d'irradiation.

    Tandis que les voyageurs cherchaient à percer les profondes ténèbres
    de l'espace, un bouquet étincelant d'étoiles filantes s'épanouit à
    leurs yeux. Des centaines de bolides, enflammés au contact de
    l'atmosphère, rayaient l'ombre de traînées lumineuses et zébraient de
    leurs feux la partie cendrée du disque. A cette époque, la Terre
    était dans son périhélie, et le mois de décembre est si propice à
    l'apparition de ces étoiles filantes, que des astronomes en ont compté
    jusqu'à vingt-quatre mille par heure. Mais Michel Ardan, dédaignant
    les raisonnements scientifiques, aima mieux croire que la Terre
    saluait de ses plus brillants feux d'artifice le départ de trois de
    ses enfants.

    En somme, c'était tout ce qu'ils voyaient de ce sphéroïde perdu dans
    l'ombre, astre inférieur du monde solaire, qui, pour les grandes
    planètes, se couche ou se lève comme une simple étoile du matin ou du
    soir! Imperceptible point de l'espace, ce n'était plus qu'un
    croissant fugitif, ce globe où ils avaient laissé toutes leurs
    affections!

    Longtemps, les trois amis, sans parler, mais unis de coeur,
    regardèrent, tandis que le projectile s'éloignait avec une vitesse
    uniformément décroissante. Puis, une somnolence irrésistible envahit
    leur cerveau. Était-ce fatigue de corps et fatigue d'esprit? Sans
    doute, car après la surexcitation de ces dernières heures passées sur
    la Terre, la réaction devait inévitablement se produire.

    «Eh bien, dit Michel, puisqu'il faut dormir, dormons.»

    Et, s'étendant sur leurs couchettes, tous trois furent bientôt
    ensevelis dans un profond sommeil.

    Mais ils ne s'étaient pas assoupis depuis un quart d'heure, que
    Barbicane se relevait subitement et réveillant ses compagnons d'une
    voix formidable:

    «J'ai trouvé! s'écria-t-il!

    –Qu'as-tu trouvé? demanda Michel Ardan sautant hors de sa couchette.

    –La raison pour laquelle nous n'avons pas entendu la détonation de la
    Columbiad!

    –Et c'est?… fit Nicholl.

    –Parce que notre projectile allait plus vite que le son!»

    III

    Où l'on s'installe

    Cette explication curieuse, mais certainement exacte, une fois donnée,
    les trois amis s'étaient replongés dans un profond sommeil. Où
    auraient-ils, pour dormir, trouvé un lieu plus calme, un milieu plus
    paisible? Sur terre, les maisons des villes, les chaumières des
    campagnes, ressentent toutes les secousses imprimées à l'écorce du
    globe. Sur mer, le navire, ballotté par les lames, n'est que choc et
    mouvement. Dans l'air, le ballon oscille incessamment sur des couches
    fluides de densités diverses. Seul, ce projectile, flottant dans le
    vide absolu, au milieu du silence absolu, offrait à ses hôtes le repos
    absolu.

    Aussi, le sommeil des trois aventureux voyageurs se fût-il peut-être
    indéfiniment prolongé, si un bruit inattendu ne les eût éveillés vers
    sept heures du matin, le 2 décembre, huit heures après leur départ.

    Ce bruit, c'était un aboiement très caractérisé.

    «Les chiens! Ce sont les chiens!» s'écria Michel Ardan, se relevant
    aussitôt.

    –Ils ont faim, dit Nicholl.

    –Pardieu! répondit Michel, nous les avons oubliés!

    –Où sont-ils?» demanda Barbicane.

    On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
    Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
    jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.

    C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors de
    sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
    l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.

    «Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
    marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
    donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à
    saint Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers,
    comme ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un
    baiser! toi, dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis
    et du mont Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces
    interplanétaires, seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui
    justifieras là-haut cette parole de Toussenel: «Au commencement.
    «Dieu créa l'homme, et le voyant si faible, il lui «donna le chien!»
    Viens, Diane! viens ici!»

    Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
    gémissements plaintifs.

    «Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?

    –Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
    part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»

    Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
    constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
    appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.

    Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
    longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
    du projectile, où un contrecoup, assez inexplicable, l'avait
    violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un
    piteux état.

    «Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»

    On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
    fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
    tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin et
    là, il laissa échapper un soupir.

    «Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
    existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
    Satellite!»

    Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
    avidement.

    Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
    la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
    terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
    restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
    rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.

    «Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
    soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
    notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.

    –Pourquoi? demanda Nicholl.

    –Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents et
    nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
    solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
    certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
    lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
    la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
    l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but
    d'arrivée que le point de départ.

    –Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
    d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
    pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
    fourmillent nos semblables!

    –Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
    pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
    nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable de
    Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au-delà de nous,
    en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
    populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
    simples Sélénites!

    –Dans quatre-vingt-huit heures environ,
    répliqua le capitaine.

    –Ce qui veut dire?… demanda Michel Ardan.

    –Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.

    –Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
    l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas
    illico.»

    En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
    manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
    faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier
    en chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents.
    Le gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les
    apprêts culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments
    de ce premier festin.

    Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
    liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
    préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas. Au
    bouillon de boeuf succédèrent quelques tranches de beefsteak
    comprimés à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents que
    s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
    d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants».

    Des légumes conservés «et plus frais que nature», dit aussi l'aimable
    Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
    tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
    déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix
    dont l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition
    des voyageurs.

    Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille de
    Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
    provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
    satellite.

    Et comme si ce n'était pas assez de ce vin généreux qu'il avait
    distillé sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de
    la partie. Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté
    par le globe terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent
    directement le disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que
    fait l'orbite de la Lune avec celle de la Terre.

    «Le Soleil! s'écria Michel Ardan.

    –Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.

    –Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
    l'espace s'étend au-delà de la Lune?

    –Beaucoup au-delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
    atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
    cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
    Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les noeuds coïncident
    avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
    partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
    accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.

    –Pourquoi?

    –Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
    baigné au milieu des rayons solaires recueillera leur lumière et leur
    chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»

    En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
    température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
    comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
    le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.

    «Il fait bon ici, dit Nicholl.

    –Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre
    végétale répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser
    les petits pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est
    que les parois du boulet n'entrent en fusion!

    –Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
    supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
    sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
    fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
    feu.

    –Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.

    –Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
    été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.

    –Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.

    –Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
    Ardan en serrant la main de son compagnon.

    Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
    comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
    aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
    carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
    aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
    de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à ses
    trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
    engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un
    poids considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils
    à sa surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la
    frappait directement de ses rayons, éclairant par en dessous
    l'intérieur du projectile, y produisait de singuliers effets de
    lumière.

    On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse aux
    vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
    dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient
    abondants et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année
    entière. Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le
    projectile arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune.
    Quant à l'eau et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante
    gallons, il y en avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en
    rapporter aux dernières observations des astronomes, la Lune
    conservait une atmosphère basse, dense, épaisse, au moins dans ses
    vallées profondes, et là les ruisseaux, les sources ne pouvaient
    manquer. Donc, pendant la durée du trajet et pendant la première
    année de leur installation sur le continent lunaire, les aventureux
    explorateurs ne devaient être éprouvés ni par la faim ni par la soif.

    Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
    toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnaut, destiné à la production
    de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse.
    Il consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il
    devait maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière
    productrice. Mais là encore, on était en fonds. L'appareil ne
    demandait, d'ailleurs, qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait
    automatiquement. A cette température élevée, le chlorate de potasse,
    se changeant en chlorure de potassium, abandonnait tout l'oxygène
    qu'il contenait. Or, que donnaient dix-huit livres de chlorate de
    potasse? Les sept livres d'oxygène nécessaire à la consommation
    quotidienne des hôtes du projectile.

    Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
    encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or,
    depuis une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée
    de ce gaz absolument délétère, produit définitif de la combustion des
    éléments du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de
    l'air en voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide
    carbonique–par un phénomène identique à celui qui se produit dans la
    fameuse Grotte du Chien–se massait vers le fond du projectile, en
    raison de sa pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc
    souffrir avant ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le
    capitaine Nicholl se hâta de remédier à cet état de choses. Il
    disposa sur le fond du projectile plusieurs récipients contenant de la
    potasse caustique qu'il agita pendant un certain temps, et cette
    matière, très avide d'acide carbonique, l'absorba complètement et
    purifia ainsi l'air intérieur.

    L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
    les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
    verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
    qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
    ne subissait et ne marquait que la pression de l'air à l'intérieur du
    projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
    renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
    millimètres. C'était «du beau temps».

    Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
    intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
    affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la
    distance où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne
    pouvait exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces
    boussoles, transportées sur le disque lunaire, y constateraient
    peut-être des phénomènes particuliers. En tout cas, il était
    intéressant de vérifier si le satellite de la Terre se soumettait
    comme elle à l'influence magnétique.

    Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
    sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
    instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
    angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très
    apprécié aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités
    avec soin et reconnus bons, malgré la violence de la secousse
    initiale.

    Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
    Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
    variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
    terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
    du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
    que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
    savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
    temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
    ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait, il
    arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
    mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
    refrain de France qui égayait la situation.

    Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
    n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
    chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
    celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
    point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune.
    Chute, d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne
    l'eût été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des
    deux astres.

    L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
    revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
    vitre inférieure.

    Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
    d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
    un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four
    embrasé, disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond
    noir du ciel. De l'autre, la Lune lui ejetant ses feux par réflexion,
    et comme immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez
    forte, qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un
    demi-liséré argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses
    massées comme de gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au
    nadir, un immense anneau formé d'une impalpable poussière d'astres,
    cette voie lactée, au milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour
    une étoile de quatrième grandeur!

    Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
    si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
    réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
    dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
    l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
    qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait
    tranquillement de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu
    commercial.

    Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
    trajectoires et manoeuvrait les chiffres avec une dextérité sans
    pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
    répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
    Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
    faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
    détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
    hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme
    il représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est
    prié de croire qu'elle était dignement représentée.

    La journée, ou plutôt–car l'expression n'est pas juste–le laps de
    douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un souper
    copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer la
    confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
    d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
    que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
    franchissait les routes du ciel.

    IV

    Un peu d'algèbre

    La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est
    impropre.

    La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
    Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
    nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
    mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
    le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.

    Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
    excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
    Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
    déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
    sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque la
    masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la Terre
    s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
    quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
    conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps y
    est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
    qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
    s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
    indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.

    Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
    immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile.
    L'effet eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à
    l'extérieur. Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils
    auraient juré qu'ils flottaient dans une stagnation complète.

    Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
    bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
    l'intérieur du wagon.

    Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
    projectile, et fermant une caisse entrouverte:

    «Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire
    manquer ma combinaison!»

    Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.

    «Un coq? avait dit Nicholl.

    –Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
    vous réveiller par cette vocalise champêtre!»

    Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
    plus orgueilleux des gallinacés.

    Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.

    «Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
    soupçonneux.

    –Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est très
    gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»

    Puis, détournant la conversation:

    «Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?

    –Non, répondit le président.

    –A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un
    admirable ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible
    de deviner comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer
    quelle vitesse initiale devrait avoir le projectile en quittant la
    Columbiad pour atteindre la Lune.

    –Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
    les attractions terrestre et lunaire se font équilibre, car, à partir
    de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
    tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.

    –Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
    calculer la vitesse initiale?

    –Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.

    –Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.

    –Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
    l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.

    –Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
    la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
    problème-là!

    –Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement
    Barbicane.

    –Ah! vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'_x_! Vous croyez
    avoir tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.

    –Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans
    marteau ou labourer sans charrue?

    –Difficilement.

    –Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
    un bon outil pour qui sait l'employer.

    –Sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?

    –Si cela t'intéresse.

    –Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre
    wagon?

    –Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
    problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
    du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
    je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
    projectile, et cela par une simple formule.

    –Voyons la formule.

    –Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
    réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte
    de leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je
    considérerai ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.

    –Et pourquoi?

    –Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on
    appelle «le problème des trois corps», et que le calcul intégral n'est
    pas encore assez avancé pour le résoudre.

    –Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
    donc pas dit leur dernier mot?

    –Certainement non, répondit Barbicane.

    –Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
    calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?

    –C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
    sérieusement Barbicane.

    –Bien obligé.

    –Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
    finies dont on connaît la différentielle.

    –Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
    plus satisfait.

    –Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
    crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
    demandée.»

    Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
    observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.

    Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
    montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
    milieu desquels se détachait cette formule générale:

    % 1 2 2 r m' r r
    % – (v – v ) = gr { — – 1 + — ( — – —) }
    % 2 0 x m d-x d-r

    ( frac{1}{2}left(v^2-v_0^2right)=
    grleft{frac{r}{x}-1+frac{m'}{m}left(frac{r}{d-x}-
    frac{r}{d-r}right)right} )

    «Et cela signifie?…, demanda Michel

    –Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de _v_ deux moins _v_
    zéro carré, égale _gr_ multiplié par _r_ sur _x_ moins un, plus _m_
    prime sur _m_ multiplié par _r_ sur _d_ moins _x_, moins _r_ sur _d_
    moins _r_…

    –_X_ sur _y_ monté sur _z_ et chevauchant sur _p_, s'écria Michel
    Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?

    –Rien n'est plus clair.

    –Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
    demande pas davantage.

    –Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre,
    et tu en auras jusqu'au menton!

    –J'aime mieux qu'on me pende!

    –En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
    ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de
    l'équation des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne
    le résultat cherché.

    –Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans
    de la vie de Nicholl pour comprendre!

    –Ecoute alors, reprit Barbicane. Un demi de _v_ deux moins _v_ zéro
    carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
    vive.

    –Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?

    –Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
    paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
    le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.

    –Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
    hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu
    pourras trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au
    projectile?

    –Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
    pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque
    de son parcours.

    –Ta parole?

    –Ma parole.

    –Alors, tu es aussi malin que notre président?

    –Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
    d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions du
    problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
    n'exige que la connaissance des quatre règles.

    –C'est déjà beau!» répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
    faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
    casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment
    variés.»

    Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
    certainement trouvé cette formule.

    «Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
    trouve merveilleusement établie.

    –Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
    voir que toutes ces lettres ont une signification.

    –J'écoute, dit Michel d'un air résigné.

    –_d_, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au
    centre de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour
    calculer les attractions.

    –Cela je le comprends.

    –_r_ est le rayon de la Terre.

    –_r_, rayon. Admis.

    –_m_ est la masse de la Terre; _m_ prime la masse de la Lune. En
    effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
    puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.

    –C'est entendu.

    –_g_ représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
    par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?

    –De l'eau de roche! répondit Michel.

    –Maintenant, je représente par _x_ la distance variable qui sépare le
    projectile du centre de la Terre, et par _v_ la vitesse qu'a ce
    projectile à cette distance.

    –Bon.

    –Enfin, l'expression _v_ zéro qui figure dans l'équation est la
    vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.

    –En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
    vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
    exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.

    –Comprends plus! fit Michel.

    –C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.

    –Pas si simple que moi, répliqua Michel.

    –Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
    de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
    initiale.

    –Tant que cela?

    –Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
    atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement,
    plus il trouvait de résistance de la part de l'air.

    –Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
    _v_ zéro deux et tes _v_ zéro carrés se secouent dans ma tête comme
    des clous dans un sac!

    –Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
    t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
    expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.

    –Achevez-moi! répondit Michel.

    –De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
    sont à calculer.

    –Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.

    –Voyons _r_, reprit Barbicane. _r_, c'est le rayon de la Terre qui,
    sous la latitude de la Floride notre point de départ, égale six
    millions trois cent soixante-dix mille mètres. _d_, c'est-à-dire la
    distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut
    cinquante-six rayons terrestres, soit…»

    Nicholl chiffra rapidement.

    «Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
    mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
    distance la plus rapprochée de la Terre.

    –Bien, fit Barbicane. Maintenant _m_ prime sur _m_, c'est-à-dire le
    rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
    quatre-vingt-unième.

    –Parfait, dit Michel.

    –_g_, la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
    D'où résulte que _gr_ égale…

    –Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
    répondit Nicholl.

    –Et maintenant? demanda Michel Ardan.

    –Maintenant que les expressions sont chiffrées, répondit Barbicane,
    je vais chercher la vitesse _v_ zéro, c'est-à-dire la vitesse que doit
    avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le point
    d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment, la
    vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que _x_, la
    distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
    dixièmes de _d_, c'est-à-dire de la distance qu sépare les deux
    centres.

    –J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.

    –J'aurai donc alors: _x_ égale neuf dixièmes de
    _d_, et _v_ égale zéro, et ma formule deviendra…»

    Barbicane écrivit rapidement sur le papier:

    ( v_0^2=2grleft{1-frac{10r}{9d}-frac{1}{81}
    left(frac{10r}{d}-frac{r}{d-r}right)right} )

    Nicholl lut d'un oeil avide.

    «C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.

    –Est-ce clair? demanda Barbicane.

    –C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.

    –Les braves gens! murmurait Michel.

    –As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.

    –Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma
    tête en éclate!

    –Ainsi, reprit Barbicane, _v_ zéro deux égale deux _gr_ multiplié par
    un, moins dix _r_ sur 9 _d_, moins un quatre-vingt-unième multiplié
    par dix _r_ sur _d_ moins _r_ sur _d_ moins _r_.

    –Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
    sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»

    Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
    chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
    s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page
    blanche. Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan
    comprimait à deux mains une migraine naissante.

    «Eh bien? demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.

    –Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, _v_ zéro, c'est-à-dire
    la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
    point d'égale attraction, a dû être de…

    –De?… fit Barbicane.

    –De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.

    –Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!

    –Onze mille cinquante et un mètres.

    –Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.

    –Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très surpris.

    –Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée
    d'un tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être…

    –De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.

    –Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
    suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
    vitesse!

    –Eh bien? demanda Nicholl.

    –Eh bien, elle sera insuffisante!

    –Bon.

    –Nous n'atteindrons pas le point neutre!

    –Sacrebleu!

    –Nous n'irons même pas à moitié chemin!

    –Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le
    projectile fût sur le point de heurter le sphéroïde terrestre.

    –Et nous retomberons sur la Terre!»

    V

    Les froids de l'espace

    Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
    pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire.
    Nicholl revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule
    qui les avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et
    vérification faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize
    mille cinq cent soixante-seize mètres dans la première seconde était
    nécessaire pour atteindre le point neutre.

    Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
    question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
    poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
    s'était croisé les bras, examinant ses calculs. Michel Ardan
    murmurait:

    «Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
    vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et
    l'écraser avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»

    Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
    Barbicane.

    «Ah çà! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
    depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
    parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»

    Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'oeil rapide jeté au
    capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
    angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure, il
    fit une observation très exacte, vu l'immobilité apparente du
    projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient des
    gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier. Nicholl
    comprenait que le président voulait déduire de la mesure du diamètre
    terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
    anxieusement.

    «Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
    pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
    Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
    sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
    toujours!

    –C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
    vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
    fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
    alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
    deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la
    Terre.

    –Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
    qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
    projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.

    –Juste! fit Nicholl.

    –Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!

    –Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
    sauvés, déjeunons.»

    En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
    très heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
    de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
    trompé.

    Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
    déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus
    encore. La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de
    l'algèbre».

    «Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
    n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
    nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus
    libre que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que
    celle du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où
    il veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre
    projectile n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé.

    –Il l'atteindra, dit Barbicane.

    –Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
    le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise,
    le seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense,
    maintenant que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir?
    Nous allons nous ennuyer royalement!»

    Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.

    «Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
    qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes,
    dominos! Il ne me manque qu'un billard!

    –Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?

    –Sans doute, répondit Michel, et non seulement pour nous distraire,
    mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets
    sélénites.

    –Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
    apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
    peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc
    les Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur
    cerveau est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce
    que nous avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la
    suite des siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous
    aurons tout à apprendre d'eux.

    –Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
    Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?

    –Oui.

    –Des poètes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?

    –J'en suis sûr.

    –Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?

    –Je n'en doute pas.

    –Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?

    –Je le jurerais.

    –Des comiques comme Arnal et des photographes comme… comme Nadar?

    –J'en suis sûr.

    –Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
    forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
    la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire
    jusqu'aux régions terrestres?

    –Qui te dit qu'ils ne l'ont pas fait? répondit sérieusement
    Barbicane.

    –En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
    pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
    moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
    permet à un projectile de s'enlever plus aisément: la seconde, parce
    qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
    au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
    projection dix fois moins forte.

    –Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?

    –Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
    fait?

    –Quand?

    –Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
    Terre.

    –Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!

    –Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes de
    notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
    projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
    de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne soit enfoui dans
    quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
    suffisamment formée.

    –Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
    m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
    sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
    vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»

    En ce moment, Diane se mêla à la conversation par
    un aboiement sonore. Elle réclamait son déjeuner.

    «Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
    Satellite!»

    Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
    de grand appétit.

    «Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
    projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
    de tous les animaux domestiques.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.

    –Bon! dit Michel, en se serrant un peu!

    –Le fait est, répondit Nicholl, que boeuf, vache, taureau, cheval,
    tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
    Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.

    –Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
    rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
    monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien
    les animaux les moins favorisés de la création. Non seulement on les
    frappe pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!

    –Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.

    –Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»

    Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
    saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
    s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:

    «Bon! Satellite n'est plus malade.

    –Ah! fit Nicholl.

    –Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton
    piteux, voilà qui sera embarrassant. Je crains, ma pauvre Diane, que
    tu ne fasses pas souche dans les régions lunaires!»

    En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
    était mort et bien mort. Michel Ardan très décontenancé, regardait
    ses amis.

    «Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
    avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.

    –Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
    des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des
    deux et nous jetterons ce corps dans l'espace.»

    Le président réfléchit pendant quelques instants.
    et dit:

    «Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
    précautions.

    –Pourquoi? demanda Michel.

    –Pour deux raisons que tu vas comprendre répondit Barbicane. La
    première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
    ne faut perdre que le moins possible.

    –Mais puisque nous le refaisons, cet air!

    –En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
    Michel,–et à ce propos veillons bien à ce que l'appareil ne
    fournisse pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès
    amènerait en nous des troubles physiologiques très graves. Mais si
    nous refaisons l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule
    que les poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet
    azote s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.

    –Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.

    –D'accord, mais agissons rapidement.

    –Et la seconde raison? demanda Michel.

    –La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
    extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
    d'être gelés vivants.

    –Cependant, le Soleil…

    –Le Soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
    n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
    d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
    qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
    pas directement. Cette température n'est donc autre que la
    température produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle
    que subirait le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.

    –Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.

    –Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil
    ne s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?

    –Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!

    –Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
    d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
    supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
    l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
    une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune
    action à sa surface.

    –Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
    conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
    redoutables que tu le supposes.

    –Et pourquoi?

    –Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
    globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète
    de 1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du
    Soleil, une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la
    Lune, chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne
    produit aucun effet appréciable.

    –Eh bien? fit Michel.

    –Attends un peu, répondit Barbicane. On calculé aussi, qu'à son
    périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
    supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
    Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et de
    vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuages qui aurait
    amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
    froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
    probablement supportable.

    –Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
    planétaires? demanda Nicholl.

    –Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température
    était excessivement basse. En calculant son décroissement
    thermométrique, on arrivait à la chiffrer par millions de degrés
    au-dessous de zéro. C'est Fourier, un compatriote de Michel, un
    savant illustre de l'Académie des Sciences, qui a ramené ces nombres à
    de plus justes estimations. Suivant lui, la température de l'espace
    ne s'abaisse pas au-dessous de soixante degrés.

    –Peuh! fit Michel.

    –C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut
    observée dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort
    Reliance, soit environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de
    zéro.

    –Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne
    s'est pas abusé dans ses évaluations. Si je ne me
    trompe, un autre savant français, M. Pouillet,
    estime la température de l'espace à cent soixante
    degrés au-dessous de zéro. C'est ce que nous
    vérifierons.

    –Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
    frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
    température très élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la
    Lune, pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces
    éprouve alternativement, nous aurons le loisir de faire cette
    expérience, car notre satellite se meut dans le vide.

    –Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide
    absolu?

    –C'est le vide absolument privé d'air.

    –Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?

    –Si. Par l'éther, répondit Barbicane.

    –Ah! Et qu'est-ce que l'éther?

    –L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
    qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de physique
    moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que les corps
    célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant, est
    inférieure à un trois-millionièmes de millimètre. Ce sont ces atomes
    qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière et la
    chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
    d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
    d'amplitude.

    –Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc
    mesurées et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce
    sont des chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent
    rien à l'esprit.

    –Il faut pourtant bien chiffrer…

    –Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un
    objet de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que
    le volume d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la
    Terre, le volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de
    Jupiter treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent
    mille fois plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi,
    je préfère, et de beaucoup, ces vieilles comparaisons du _Double
    Liégeois_ qui vous dit tous bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille
    de deux pieds de diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme
    d'api, Neptune, une guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un
    pois, Vénus, un petit pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure
    un grain de moutarde, et Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples
    grains de sable! On sait au moins à quoi s'en tenir!»

    Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
    qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
    Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
    même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.

    Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
    opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
    son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
    du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
    centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
    contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
    manoeuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la
    pression de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna
    rapidement sur ses charnières, et Satellite fut projeté au-dehors.
    C'est à peine si quelques molécules d'air s'échappèrent, et
    l'opération réussit si bien que, plus tard, Barbicane ne craignit pas
    de se débarrasser ainsi des débris inutiles qui encombraient le
    wagon.

    VI

    Demandes et réponses

    Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
    terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
    heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq
    heures quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour
    dans le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près
    des sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
    décroissance régulière de leur vitesse.

    Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne leur
    apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
    solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
    à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la Lune
    serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de plus en
    plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se rencontrer
    avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire était
    constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
    lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
    grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
    étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
    Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
    des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore de
    faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
    dispositions topographiques ou géologiques.

    Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
    causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
    connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
    Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
    direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
    nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
    conjectures.

    Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
    projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
    d'être rapportée.

    Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
    animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
    auraient été les conséquences de cet arrêt.

    «Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
    pu être arrêté.

    –Supposons-le, répondit Michel.

    –Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins
    que la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa
    vitesse aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement
    arrêté.

    –Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.

    –Lequel?

    –Ce bolide énorme que nous avons rencontré.

    –Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
    nous avec.

    –Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.

    –Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se
    soit pas présenté «pour voir».

    –Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
    chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait
    chauffer de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur,
    cela veut dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.

    –Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!

    –Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
    calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
    oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
    train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
    animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
    graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
    attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
    transformation. Comprends-tu?

    –Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par
    exemple, quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à
    grosses gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter? Tout
    simplement, parce que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»

    Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
    Puis, reprenant sa théorie:

    «Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
    projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
    plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
    conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
    vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
    volatiliser instantanément.

    –Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
    subitement dans son mouvement de translation?

    –Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
    qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.

    –Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
    bien les choses.

    –Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.

    –D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
    une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
    charbon égaux en volume au globe terrestre.

    –Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan,
    et dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans
    doute pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.

    –Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
    arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre
    que la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de
    bolides qui tombe incessamment à sa surface. On a même calculé…

    –Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.

    –On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc
    de chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle
    de quatre mille masses de houille d'un volume égal.

    –Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.

    –Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche de
    charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
    kilomètres.

  • Ascension Du Désir Poésie

    Ascension Du Désir Poésie

    Aproximadamente 2.261 palavras.

    Huguette Bertrand

    ASCENSION DU DÉSIR

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Transe dans l'échappée des fièvres
    ivres des danses transportées par l'errance
    transe des gestes affamés
    au soir des partances
    dansent les fièvres
    autour du verbe
    dénudé

    25.02.00

    ___________________________

    Incandescence
    au milieu des fièvres
    à même le ventre chaud des hivers
    en proie au délire
    ce temps délié
    au coeur des voix uniques

    fièvres sauvages
    danse des sens
    au centre vibrent violents
    parmi les cris

    25.02.00

    ___________________________

    En ses aubes fugitives
    un désir longe la main caressante
    sur le corps offert
    jusqu'à l'étirement du geste
    frémissant en son souffle
    féroce en ses rêves
    vibrant en ses nuits
    jusqu'à l'apogée

    29.02.00

    ___________________________

    Sur le visage
    un baiser vierge
    s'offre au désir
    déployé sur le corps d'un sourire
    naissance du geste
    entre la caresse
    et le nu des mots
    apaisé

    débusquée
    l'âme grésille
    emportée dans un regard
    neuf

    20.03.00

    ___________________________

    Entre le sombre des crépuscules
    et le clair matin
    se dénudent les désirs subtils
    quand les mots ne suffisent plus
    à dessiner des sourires
    sur les lèvres lancinantes sauvages
    au gré d'une parole vivante
    plus belle qu'une image
    plus belle dans le tendre
    trempée dans l'amour
    en son plus bel enlacement

    20.03.00

    ___________________________

    Pourquoi ô toi mon âme lancinante venue dire
    que la rosée n'a plus de plage où se poser
    pourquoi venue me dire
    que ses yeux emplis de sel et d'heures
    dérivent sur le temps
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    que le rêve était halluciné
    dans ces méandres de la douleur trop vive
    en ces moments où se chantent tous les désirs
    Pourquoi ô mon âme venue me dire
    ces moments trop vifs déployés sur mes rêves
    en ce corps vaincu

    22.03.00

    ___________________________

    La main gauche
    le sixième sens
    sans heurt
    le texte
    le geste
    d'Est en Ouest
    la nuit insensée
    le corps s'apaise

    27.03.00

    ___________________________

    Enchevêtré aux impossibles
    le coeur à lire
    le coeur à rire
    prophétise des soupirs
    instants pourpres
    étalés sur le corps à dire
    cri grand cri
    d'un silence enclos
    dans le vent fugitif

    demeure un regard
    immobile

    27.03.00

    ___________________________

    Douceur des brises amoureuses
    à l'ombre des tumultes
    encercle le désir
    à travers bruits et ronces
    appel au corps en son gémissement
    jusqu'au bout du coeur
    jusqu'au bout du monde

    29.03.00

    ___________________________

    Entre nous
    cet espace immaculé
    par la main tendue
    accueille l'instant
    posé sur les lèvres du désir
    déployé sur les courbes amoureuses
    ascension des fièvres
    jusqu'à l'intime
    ultime départ
    dans l'instant

    06.04.00

    ___________________________

    Duel des songes
    au coeur des nuits amantes
    quand le regard expire
    sur l'urgence des lèvres
    urgences des gestes accordés au désir
    urgence des mots assoupis dans un souffle
    urgence d'un souffle
    accordé à la vie

    19.04.00

    ___________________________

    Blondes nuits ensoleillées
    quand les corps se déploient
    dans la rondeur d'un silence
    nu

    nus les mots
    nus les gestes
    nuits des langues
    parures des chambres
    dans le magma des désirs
    quand sombrent les nuits blondes
    dans une caresse
    momentanée

    19.04.00

    ___________________________

    Mais qui pleure dans la prison de la douleur
    qui ose assombrir le blanc pur d'une voix liquide
    chant saoul dans la lumière crue
    en cet instant immobile
    qui mais qui ose encore verser des silences
    sur la liberté d'une femme féline
    féline dans une cage d'oiseau
    immobile en ses silences
    nue dans la lumière
    lovée dans l'oeil du jour

    21.04.00

    ___________________________

    Dans la fièvre du mouvement
    des averses inondent
    le bitume de ma mémoire

    fièvre des envolées
    envolées des vagues
    vagues de musique
    musique au sommet
    sommet du soir
    à l'horizon
    s'endort

    01.05.00

    ___________________________

    Sur le sable
    il germe des pas silencieux
    Sur le blanc immense
    il pleut des solitudes

    Grains de sable
    Trace de neige
    Rage de pas
    Rage de vie
    Ténèbre

    01.05.00

    ___________________________

    Sur les courbes du silence
    des éclats de rire surgissent
    primitifs
    sillonnent le désir
    dissout dans la nuit
    apprise par coeur

    Nuit du silence
    silence du coeur
    au coeur du désir
    primitif

    01.05.00

    ___________________________

    Sous les draps du désir
    l'amoure se penche
    au-dessus des nuances
    sur le boulevard des urgences
    reprise les pas troués
    entre mer et monde
    d'un souffle vogue
    sur les vagues cambrées au large
    viennent s'échouer
    au quai du lit

    01.05.00

    ___________________________

    Dans la souricière d'un vieux corps
    l'écrit se crie
    saoulade de peines
    éclats de rire
    des voix à peines
    des peines si pleines
    sur le réchaud
    grillade de mots
    la peau répond
    embrase la voix
    la peine le rire
    plus rien à dire

    02.05.00

    ___________________________

    Ivre de toutes les sagesses
    elle boit l'amer
    dans le piège douloureux de l'inaccessible
    puise dans sa nuit
    des mains assoiffées de vertiges
    déployée sur le soupir d'une aube frénétique
    s'abandonne dans un regard
    ailleurs
    autrement

    02.05.00

    ___________________________

    Poussières d'absence
    dans le chaos d'un regard
    si dense
    silence des solitudes
    dans l'oeil éclos des nuits
    nuits errantes
    au banquet des affamés

    03.05.00

    ___________________________

    Dans le chaud dessin
    y voir l'urgence du rythme
    ce doux désir prononcé à l'oreille du soir
    en vain glisse au pied des murmures
    envolés dans le spontané du mouvement
    vestige d'une transe
    anéantie jusqu'à l'extrême des aubes
    imaginées

    S'épuise le rythme
    dans le tard des nuits
    roses

    03.05.00

    ___________________________

    L'ÉCRIT L'ÉCHO

    Loin très loin
    se respirent des silences
    bien avant les mots
    implosion du désir
    des murmures partagés

    Loin très loin
    une femme allongée sur les phrases
    entre les silences vibre
    en accord aux cris

    Loin très loin
    des enfances circulent dans la chair du rire
    refont surface
    en sourires spontanés

    Loin très loin
    un désir
    un sourire
    un mot
    un écho
    un silence

    Ne reste que la lune
    son accompagnement

    05.05.00

    ___________________________

    SOUS LE SIGNE DES SENS

    Je lis le poème. Je le regarde. Il me fixe.
    Me transporte sur ses grandes ailes déployées
    vers ce lieu étrange qui me construit à même les autres.
    À même leurs vertiges, j'apprends.
    J'apprends à naître dans le poème.
    J'ose quelques mots embués sur la ligne blessée du temps.
    Blessure à même la blessure, j'écris des signes,miroir des sens.
    Je rôde autour de la volupté. Je m'en grise même !
    Puis je dégrise, éclatée en vers.
    Vers qui ? Vers quoi ?
    Vers ce poème qui m'apprenait le sens des signes.
    Signe des différences à reconnaître dans une parole unique.
    Signes dans l'ascension d'un désir. Désir des sens.
    Sans dessus dessous à même les sens,
    le désir à naître.

    06.05.00

    ___________________________

    J'ai cette gourmandise
    de rayons printaniers
    ramassés ça et là
    à travers pluies
    et sol aride
    par le tendre m'encerclent chaud
    dans la crème des désirs

    06.05.00

    ___________________________

    Entre les vagues puissantes du désir
    s'évanouissent pleurs et rires
    devant le blanc gémissement de l'âme
    enfermée en son plaisir
    aiguisé par les doux mots doux
    mots tendres fous
    répandus par le geste des mains
    sur la peau lisse des rendez-vous
    émulsion des bleus
    dans le vert des étonnements

    12.05.00

    ___________________________

    L'autre
    miroir des solitudes
    retourné à son désir
    le désirable en l'autre
    le plein désir en ce trop plein de vie

    vie pleine vie
    à même les déchirures
    désir plein désir
    à même chaque instant
    instants inextinguibles
    vertiges

    une voix murmure l'amour
    n'apaise pas
    reprend son souffle
    sur le chemin des impromptus
    nous rappelle qu'il était une fois
    ce fou désir en soi
    sagement enrobe l'Être
    l'autre
    en son désir
    au seuil de l'éclatement

    12.05.00

    ___________________________

    Habillée de langages
    une femme nue fragile
    forte en ses mots
    s'abreuve aux fontaines du désir
    parole en son murmure
    son chant blessé
    dénoué par la nuit

    16.05.00

    ___________________________

    S'effritent les regards
    au coeur du mouvement
    se reforment se transforment
    par la passion du vent
    se chagrinent puis s'enchaînent
    dans le gouffre amoureux
    viennent sourire à la rose
    dans le rouge du matin

    Point… à la ligne

    03.06.00

    ___________________________

    CHAUDE CHOSE

    On s'enchaîne
    on s'déchaîne
    pour l'amour d'une rose
    maintenue à distance
    par de trop grandes marées
    repoussée jusqu'au pied d'un murmure

    pourrissement de la rose
    dans le jardin chaud des fauves
    d'un regard d'une pensée
    nommez-la…
    Chose

    07.06.00

    ___________________________

    RE-NOIR

    S'effiloche la peine
    au bout d'un vain désir
    derniers râles
    sang des mots
    répandu rose
    sur la toile d'un bleu pastel
    y mélanger du vert espoir
    dans ce mauve
    un peu de gris quand même
    sur le rouge passionné
    puis le retour au noir

    rien que soi
    dans ce désert de mots
    rien que soi devant soi
    miroir des passions des chutes des ascensions
    et rechute
    et remonte la pente
    seule
    avec d'autres
    sur la toile
    de trop de fois
    que le temps ne mesure plus

    11.06.00

    ___________________________

    PASSAGE

    Une image surgit
    de la toile des passions
    fibres de chair de sang
    embrasées dans le piège des fragilités
    abreuvées à même le désir
    d'une nuit fauve
    dans la lumière interrompue
    tissent au passage
    des contours incendiés
    sur le corps rompu

    12.06.00

    ___________________________

    Justesse du mot rebelle
    que le vent hurle
    à travers la houle des désespoirs
    malgré la plaie vive du dur désir
    emprisonné dans la nuit glauque
    au seuil de l'effacement

    supplique du chant
    phrases hurlantes
    dans le ferment du désir
    toujours murmuré
    par le regard en équilibre
    sur un mot juste
    rebelle
    inoublié

    13.06.00

    ___________________________

    CHAIR FLUIDE

    Ni aube ni aurore
    répandue chair et sang sur les lignes
    j'efface les hiers
    au fil des lendemains
    les nuits me prononcent
    les matins en maraude
    j'avance
    j'avance et longe des vertiges
    quand tout près
    un visage fluide déjoue l'abîme
    son mot me déplie
    sa phrase me secoue
    interruption d'un mal brisé
    par le feu des passions
    embranchement d'un tout écartelé
    abandonné au seuil de l'épuisement
    son ressac creuse des rigoles
    enchevêtrées parmi les sourires bleus de l'été
    présence rouge cueillie sur les lèvres du désir
    à même les renoncements

    20.06.00

    ___________________________

    ALPAMAYO

    Sur tes flancs
    l'amour en zig-zag
    sillonne tous les espoirs
    jusqu'au sommet tente l'ultime
    en altitude s'essouffle
    dans sa marche supplie chaque geste
    ne renonce jamais
    non jamais ne s'arrête
    gestes du corps
    dans l'avancée de chaque pas assoiffé
    seule au coeur de l'immensité
    blanche immensité
    tendre vertige
    que la main vient déposer
    sur ton corps
    apprivoisé

    16.07.00

    ___________________________

    ARTESONRAJU

    Émue
    la montagne désirée
    par son amant agile
    quand lui frôle ses mystères
    elle lui offre ses flancs
    il explore toutes ses formes
    et ses pensées fragiles
    que ses pentes font valser pas à pas
    s'apprivoise la beauté d'une descente
    qu'un soleil fait bouger
    sur son corps
    convoité

    01.08.00

    ___________________________

    S'écrivent parfois des mots
    en faux-dièse en vrai-bémol
    en calvacade
    voyagent agiles
    paissent naturels
    au point du jour
    remisent les nuits
    allègent les heures
    suspendues lourdes usées
    sous les arbres
    sur les pierres
    se baignent dans la soupe
    font claquer toutes les portes
    d'un été coutumier

    01.08.00

    ___________________________

    Au jardin
    un regard s'emplit de froidure
    que dissipent les souvenances
    de l'amour déployé
    sur la trace d'une flamme hésitante
    il veille
    appuyé sur l'instant des avenirs
    floconneux

    20.08.00

    ___________________________

    Interminable
    ce souffle ponctué
    d'extraits en vagues
    prolonge les jours
    à l'ombre s'ajoutent
    aux heures
    nécessaires

    08.09.00

    ___________________________

    Doux murmure de la chair
    reflet d'un souffle passager
    glisse dans le blues du silence
    empreinte d'un visage
    la nuit sur fond gris
    semence de paroles
    l'espoir sur fond noir
    gestes à fleur de peau
    grandes aurores
    mémoire bleu de cyan
    son sourire masqué

    09.09.00

    ___________________________

    Ciel des Amériques
    Ciel de nuit
    Ciel de lit
    du Nord au Sud
    défigure la mémoire
    d'un bronze tenace
    porte au visage
    un sourire de plomb
    passe les ponts
    jusqu'au quai
    parole de chair
    peau de papier
    peau sur mesure
    peauaime

    09.09.00

    ___________________________

    Il fait ici tempête de pluie de vent
    à l'image d'une turbulence fait chair
    chair d'abîme
    entre tous les abîmes
    chair des renoncements
    à l'effigie du silence accordé
    à tous les silences
    à croire que les dieux imaginés
    invitent à la redondance d'histoires anciennes
    perdues dans les rêves
    rejetés dans le néant
    dont seule demeure
    une parole imprononcée
    imprononçable

    21.09.00

    ___________________________

    Quel interdit a ce goût du silence ?
    n'a le goût que des sens
    gravitation sur le corps déployé
    d'un regard poursuit la ligne pure
    abandonnée dans la soie des gestes
    sur le parcours d'une fièvre
    murmure des instants doux
    ce goût de sel que les vagues transportent
    jusqu'aux lèvres multipliées
    viennent colorer la nuit
    ses ombres emportées
    dans un délire
    spontané

    23.09.00

    ___________________________

    Terre de ta vie
    via la terre de sable fin
    ses vagues de sel
    de mer en vague
    quand tu divagues
    sur l'horizon chargé de cris
    quand vient l'écrit
    l'appel du lit
    surbondance
    de l'infini

    29.09.00

    ___________________________

    Dans la salle des occupations
    le jour se fait tard
    en toute patience
    voit la nuit l'achever
    quand la peau glisse limpide
    sur les pierres
    amassées par le roulement
    des vagues fluides
    de l'amour

    m'a lâchée dans la blancheur de la nuit
    m'a laissé dormir hors des questions
    m'a exilée tournoyante
    vers le milieu du lit
    sans déranger les rêves voisins
    quand tout à coup
    sonna l'heure de l'abordage
    sur le pont d'un autre jour
    c'était lundi
    le retour

    02.10.00

    ___________________________

    Dénuement
    dans ce champ immense
    de la fragilité
    course folle d'un espoir replié
    dans les coins d'ombre
    s'enfonce dans l'étrange mouvement
    des sensualités incandescentes
    quand se murmurent des paroles
    prolongées sur le corps
    accentué
    par son ascension du désir

    05.10.00

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / octobre 2000
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-21-3
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Premiere partie

    Aproximadamente 74.129 palavras.

    Bergotte n'écartant pas mes objections, je lui avouai qu'elles avaient
    été méprisées par M. de Norpois. «Mais c'est un vieux serin,
    répondit-il; il vous a donné des coups de bec parce qu'il croit
    toujours avoir devant lui un échaudé ou une seiche.–Comment! vous
    connaissez Norpois», me dit Swann.–Oh! il est ennuyeux comme la
    pluie, interrompit sa femme qui avait grande confiance dans le
    jugement de Bergotte et craignait sans doute que M. de Norpois ne nous
    eût dit du mal d'elle. J'ai voulu causer avec lui après le dîner, je
    ne sais pas si c'est l'âge ou la digestion, mais je l'ai trouvé d'un
    vaseux. Il semble qu'on aurait eu besoin de le doper!–Oui, n'est-ce
    pas, dit Bergotte, il est bien obligé de se taire assez souvent pour
    ne pas épuiser avant la fin de la soirée la provision de sottises qui
    empèsent le jabot de la chemise et maintiennent le gilet blanc.–Je
    trouve Bergotte et ma femme bien sévères, dit Swann qui avait pris
    chez lui «l'emploi» d'homme de bon sens. Je reconnais que Norpois ne
    peut pas vous intéresser beaucoup, mais à un autre point de vue (car
    Swann aimait à recueillir les beautés de la «vie»), il est quelqu'un
    d'assez curieux, d'assez curieux comme «amant». Quand il était
    secrétaire à Rome, ajouta-t-il, après s'être assuré que Gilberte ne
    pouvait pas entendre, il avait à Paris une maîtresse dont il était
    éperdu et il trouvait le moyen de faire le voyage deux fois par
    semaine pour la voir deux heures. C'était du reste une femme très
    intelligente et ravissante à ce moment-là, c'est une douairière
    maintenant. Et il en a eu beaucoup d'autres dans l'intervalle. Moi je
    serais devenu fou s'il avait fallu que la femme que j'aimais habitât
    Paris pendant que j'étais retenu à Rome. Pour les gens nerveux il
    faudrait toujours qu'ils aimassent comme disent les gens du peuple,
    «au-dessous d'eux» afin qu'une question d'intérêt mît la femme qu'ils
    aiment à leur discrétion.» A ce moment Swann s'aperçut de
    l'application que je pouvais faire de cette maxime à lui et à Odette.
    Et comme même chez les êtres supérieurs, au moment où ils semblent
    planer avec vous au-dessus de la vie, l'amour-propre reste mesquin, il
    fut pris d'une grande mauvaise humeur contre moi. Mais cela ne se
    manifesta que par l'inquiétude de son regard. Il ne me dit rien au
    moment même. Il ne faut pas trop s'en étonner. Quand Racine, selon un
    récit d'ailleurs controuvé, mais dont la matière se répète tous les
    jours dans la vie de Paris, fit allusion à Scarron devant Louis XIV,
    le plus puissant roi du monde ne dit rien le soir même au poète. Et
    c'est le lendemain que celui-ci tomba en disgrâce.

    Mais comme une théorie désire d'être exprimée entièrement, Swann,
    après cette minute d'irritation et ayant essuyé le verre de son
    monocle, compléta sa pensée en ces mots qui devaient plus tard prendre
    dans mon souvenir la valeur d'un avertissement prophétique et duquel
    je ne sus pas tenir compte. «Cependant le danger de ce genre d'amours
    est que la sujétion de la femme calme un moment la jalousie de l'homme
    mais la rend aussi plus exigeante. Il arrive à faire vivre sa
    maîtresse comme ces prisonniers qui sont jour et nuit éclairés pour
    être mieux gardés. Et cela finit généralement par des drames.»

    Je revins à M. de Norpois. «Ne vous y fiez pas, il est au contraire
    très mauvaise langue», dit Mme Swann avec un accent qui me parut
    d'autant plus signifier que M. de Norpois avait mal parlé d'elle, que
    Swann regarda sa femme d'un air de réprimande et comme pour l'empêcher
    d'en dire davantage.

    Cependant Gilberte qu'on avait déjà prié deux fois d'aller se préparer
    pour sortir, restait à nous écouter, entre sa mère et son père, à
    l'épaule duquel elle était câlinement appuyée. Rien, au premier
    aspect, ne faisait plus contraste avec Mme Swann qui était brune que
    cette jeune fille à la chevelure rousse, à la peau dorée. Mais au bout
    d'un instant on reconnaissait en Gilberte bien des traits–par
    exemple le nez arrêté avec une brusque et infaillible décision par le
    sculpteur invisible qui travaille de son ciseau pour plusieurs
    générations–l'expression, les mouvements de sa mère; pour prendre
    une comparaison dans un autre art, elle avait l'air d'un portrait peu
    ressemblant encore de Mme Swann que le peintre par un caprice de
    coloriste, eût fait poser à demi-déguisée, prête à se rendre à un
    dîner de «têtes», en vénitienne. Et comme elle n'avait pas qu'une
    perruque blonde, mais que tout atome sombre avait été expulsé de sa
    chair laquelle dévêtue de ses voiles bruns semblait plus nue,
    recouverte seulement des rayons dégagés par un soleil intérieur, le
    grimage n'était pas que superficiel, mais incarné; Gilberte avait
    l'air de figurer quelque animal fabuleux, ou de porter un travesti
    mythologique. Cette peau rousse c'était celle de son père au point que
    la nature semblait avoir eu, quand Gilberte avait été créée, à résoudre
    le problème de refaire peu à peu Mme Swann, en n'ayant à sa
    disposition comme matière que la peau de M. Swann. Et la nature
    l'avait utilisée parfaitement, comme un maître huchier qui tient à
    laisser apparents le grain, les nœuds du bois. Dans la figure de
    Gilberte, au coin du nez d'Odette parfaitement reproduit, la peau se
    soulevait pour garder intacts les deux grains de beauté de M. Swann.
    C'était une nouvelle variété de Mme Swann qui était obtenue là, à côté
    d'elle, comme un lilas blanc près d'un lilas violet. Il ne faudrait
    pourtant pas se représenter la ligne de démarcation entre les deux
    ressemblances comme absolument nette. Par moments, quand Gilberte
    riait, on distinguait l'ovale de la joue de son père dans la figure de
    sa mère comme si on les avait mis ensemble pour voir ce que donnerait
    le mélange; cet ovale se précisait comme un embryon se forme, il
    s'allongeait obliquement, se gonflait, au bout d'un instant il avait
    disparu. Dans les yeux de Gilberte il y avait le bon regard franc de
    son père; c'est celui qu'elle avait eu quand elle m'avait donné la
    bille d'agate et m'avait dit: «Gardez-la en souvenir de notre amitié.»
    Mais, posait-on à Gilberte une question sur ce qu'elle avait fait,
    alors on voyait dans ces mêmes yeux l'embarras, l'incertitude, la
    dissimulation, la tristesse qu'avait autrefois Odette quand Swann lui
    demandait où elle était allée, et qu'elle lui faisait une de ces
    réponses mensongères qui désespéraient l'amant et maintenant lui
    faisaient brusquement changer la conversation en mari incurieux et
    prudent. Souvent aux Champs-Élysées, j'étais inquiet en voyant ce
    regard chez Gilberte. Mais la plupart du temps, c'était à tort. Car
    chez elle, survivance toute physique de sa mère, ce regard–celui-là
    du moins–ne correspondait plus à rien. C'est quand elle était allée
    à son cours, quand elle devait rentrer pour une leçon que les pupilles
    de Gilberte exécutaient ce mouvement qui jadis en les yeux d'Odette
    était causé par la peur de révéler qu'elle avait reçu dans la journée
    un de ses amants ou qu'elle était pressée de se rendre à un
    rendez-vous. Telles on voyait ces deux natures de M. et de Mme Swann
    onduler, refluer, empiéter tour à tour l'une sur l'autre, dans le
    corps de cette Mélusine.

    Sans doute on sait bien qu'un enfant tient de son père et de sa mère.
    Encore la distribution des qualités et des défauts dont il hérite se
    fait-elle si étrangement que, de deux qualités qui semblaient
    inséparables chez un des parents, on ne trouve plus que l'une chez
    l'enfant, et alliée à celui des défauts de l'autre parent qui semblait
    inconciliable avec elle. Même l'incarnation d'une qualité morale dans
    un défaut physique incompatible est souvent une des lois de la
    ressemblance filiale. De deux sœurs, l'une aura, avec la fière stature
    de son père, l'esprit mesquin de sa mère; l'autre, toute remplie de
    l'intelligence paternelle, la présentera au monde sous l'aspect qu'a
    sa mère; le gros nez, le ventre noueux, et jusqu'à la voix sont
    devenus les vêtements de dons qu'on connaissait sous une apparence
    superbe. De sorte que de chacune des deux sœurs on peut dire avec
    autant de raison que c'est elle qui tient le plus de tel de ses
    parents. Il est vrai que Gilberte était fille unique, mais il y avait,
    au moins, deux Gilbertes. Les deux natures, de son père et de sa mère,
    ne faisaient pas que se mêler en elle; elles se la disputaient, et
    encore ce serait parler inexactement et donnerait à supposer qu'une
    troisième Gilberte souffrait pendant ce temps là d'être la proie des
    deux autres. Or, Gilberte était tour à tour l'une et puis l'autre, et
    à chaque moment rien de plus que l'une, c'est-à-dire incapable, quand
    elle était moins bonne, d'en souffrir, la meilleure Gilberte ne
    pouvant alors du fait de son absence momentanée, constater cette
    déchéance. Aussi la moins bonne des deux était-elle libre de se
    réjouir de plaisirs peu nobles. Quand l'autre parlait avec le cœur de
    son père, elle avait des vues larges, on aurait voulu conduire avec
    elle une belle et bienfaisante entreprise, on le lui disait, mais au
    moment où l'on allait conclure, le cœur de sa mère avait déjà repris
    son tour; et c'est lui qui vous répondait; et on était déçu et
    irrité–presque intrigué comme devant une substitution de personne–par
    une réflexion mesquine, un ricanement fourbe, où Gilberte se
    complaisait, car ils sortaient de ce qu'elle-même était à ce
    moment-là. L'écart était même parfois tellement grand entre les deux
    Gilberte qu'on se demandait, vainement du reste, ce qu'on avait pu lui
    faire, pour la retrouver si différente. Le rendez-vous qu'elle vous
    avait proposé, non seulement elle n'y était pas venue et ne s'excusait
    pas ensuite, mais, quelle que fût l'influence qui eût pu faire changer
    sa détermination, elle se montrait si différente ensuite, qu'on aurait
    cru que, victime d'une ressemblance comme celle qui fait le fond des
    Ménechmes, on n'était pas devant la personne qui vous avait si
    gentiment demandé à vous voir, si elle ne nous eût témoigné une
    mauvaise humeur qui décelait qu'elle se sentait en faute et désirait
    éviter les explications.

    –Allons, va, tu vas nous faire attendre, lui dit sa mère.

    –Je suis si bien près de mon petit papa, je veux rester encore un
    moment, répondit Gilberte en cachant sa tête sous le bras de son père
    qui passa tendrement les doigts dans la chevelure blonde.

    Swann était un de ces hommes qui ayant vécu longtemps dans les
    illusions de l'amour, ont vu le bien-être qu'ils ont donné à nombre de
    femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part
    aucune reconnaissance, aucune tendresse envers eux; mais dans leur
    enfant ils croient sentir une affection qui, incarnée dans leur nom
    même, les fera durer après leur mort. Quand il n'y aurait plus de
    Charles Swann, il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., née
    Swann, qui continuerait à aimer le père disparu. Même à l'aimer trop
    peut-être, pensait sans doute Swann, car il répondit à Gilberte: «Tu
    es une bonne fille» de ce ton attendri par l'inquiétude que nous
    inspire pour l'avenir, la tendresse trop passionnée d'un être destiné
    à nous survivre. Pour dissimuler son émotion, il se mêla à notre
    conversation sur la Berma. Il me fit remarquer, mais d'un ton détaché,
    ennuyé, comme s'il voulait rester en quelque sorte en dehors de ce
    qu'il disait, avec quelle intelligence, quelle justesse imprévue
    l'actrice disait à Œnone: «Tu le savais!» Il avait raison: cette
    intonation-là, du moins, avait une valeur vraiment intelligible et
    aurait pu par là satisfaire à mon désir de trouver des raisons
    irréfutables d'admirer la Berma. Mais c'est à cause de sa clarté même
    qu'elle ne le contentait point. L'intonation était si ingénieuse,
    d'une intention, d'un sens si définis, qu'elle semblait exister en
    elle-même et que toute artiste intelligente eût pu l'acquérir. C'était
    une belle idée; mais quiconque la concevrait aussi pleinement la
    posséderait de même. Il restait à la Berma qu'elle l'avait trouvée,
    mais peut-on employer ce mot de «trouver», quand il s'agit de quelque
    chose qui ne serait pas différent si on l'avait reçu, quelque chose
    qui ne tient pas essentiellement à votre être puisqu'un autre peut
    ensuite le reproduire?

    «Mon Dieu, mais comme votre présence élève le _niveau de la
    conversation!_» me dit, comme pour s'excuser auprès de Bergotte, Swann
    qui avait pris dans le milieu Guermantes l'habitude de recevoir les
    grands artistes comme de bons amis à qui on cherche seulement à faire
    manger les plats qu'ils aiment, jouer aux jeux ou, à la campagne, se
    livrer aux sports qui leur plaisent. «Il me semble que nous parlons
    bien d'_art_», ajouta-t-il.–C'est très bien, j'aime beaucoup ça»,
    dit Mme Swann en me jetant un regard reconnaissant, par bonté et aussi
    parce qu'elle avait gardé ses anciennes aspirations vers une
    conversation plus intellectuelle. Ce fut ensuite à d'autres personnes,
    à Gilberte en particulier que parla Bergotte. J'avais dit à celui-ci
    tout ce que je ressentais avec une liberté qui m'avait étonné et qui
    tenait à ce qu'ayant pris avec lui, depuis des années (au cours de
    tant d'heures de solitude et de lecture, où il n'était pour moi que la
    meilleure partie de moi-même), l'habitude de la sincérité, de la
    franchise, de la confiance, il m'intimidait moins qu'une personne avec
    qui j'aurais causé pour la première fois. Et cependant pour la même
    raison j'étais fort inquiet de l'impression que j'avais dû produire
    sur lui, le mépris que j'avais supposé qu'il aurait pour mes idées ne
    datant pas d'aujourd'hui, mais des temps déjà anciens où j'avais
    commencé à lire ses livres, dans notre jardin de Combray. J'aurais
    peut-être dû pourtant me dire que puisque c'était sincèrement, en
    m'abandonnant à ma pensée, que d'une part j'avais tant sympathisé avec
    l'œuvre de Bergotte et que, d'autre part, j'avais éprouvé au théâtre un
    désappointement dont je ne connaissais pas les raisons, ces deux
    mouvements instinctifs qui m'avaient entraîné ne devaient pas être si
    différents l'un de l'autre, mais obéir aux mêmes lois; et que cet
    esprit de Bergotte, que j'avais aimé dans ses livres, ne devait pas
    être quelque chose d'entièrement étranger et hostile à ma déception et
    à mon incapacité de l'exprimer. Car mon intelligence devait être une,
    et peut-être même n'en existe-t-il qu'une seule dont tout le monde est
    co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son
    corps particulier porte ses regards, comme au théâtre, où si chacun a
    sa place, en revanche, il n'y a qu'une seule scène. Sans doute, les
    idées que j'avais le goût de chercher à démêler, n'étaient pas celles
    qu'approfondissait d'ordinaire Bergotte dans ses livres. Mais si
    c'était la même intelligence que nous avions lui et moi à notre
    disposition, il devait, en me les entendant exprimer, se les rappeler,
    les aimer, leur sourire, gardant probablement, malgré ce que je
    supposais, devant son œil intérieur, tout une autre partie de
    l'intelligence que celle dont une découpure avait passé dans ses
    livres et d'après laquelle j'avais imaginé tout son univers mental. De
    même que les prêtres, ayant la plus grande expérience du cœur, peuvent
    le mieux pardonner aux péchés qu'ils ne commettent pas, de même le
    génie ayant la plus grande expérience de l'intelligence peut le mieux
    comprendre les idées qui sont le plus opposées à celles qui forment le
    fond de ses propres œuvres. J'aurais dû me dire tout cela (qui
    d'ailleurs n'a rien de très agréable, car la bienveillance des hauts
    esprits a pour corollaire l'incompréhension et l'hostilité des
    médiocres; or, on est beaucoup moins heureux de l'amabilité d'un grand
    écrivain qu'on trouve à la rigueur dans ses livres, qu'on ne souffre de
    l'hostilité d'une femme qu'on n'a pas choisie pour son intelligence,
    mais qu'on ne peut s'empêcher d'aimer). J'aurais dû me dire tout cela,
    mais ne me le disais pas, j'étais persuadé que j'avais paru stupide à
    Bergotte, quand Gilberte me chuchota à l'oreille:

    –Je nage dans la joie, parce que vous avez fait la conquête de mon
    grand ami Bergotte. Il a dit à maman qu'il vous avait trouvé
    extrêmement intelligent.

    –Où allons-nous? demandai-je à Gilberte.

    –Oh! où on voudra, moi, vous savez, aller ici ou là…

    Mais depuis l'incident qui avait
    eu lieu le jour de l'anniversaire de la mort de son grand-père, je me
    demandais si le caractère de Gilberte n'était pas autre que ce que
    j'avais cru, si cette indifférence à ce qu'on ferait, cette sagesse,
    ce calme, cette douce soumission constante, ne cachaient pas au
    contraire des désirs très passionnés que par amour-propre elle ne
    voulait pas laisser voir et qu'elle ne révélait que par sa soudaine
    résistance quand ils étaient par hasard contrariés.

    Comme Bergotte habitait dans le même quartier que mes parents, nous
    partîmes ensemble; en voiture il me parla de ma santé: «Nos amis m'ont
    dit que vous étiez souffrant. Je vous plains beaucoup. Et puis malgré
    cela je ne vous plains pas trop, parce que je vois bien que vous devez
    avoir les plaisirs de l'intelligence et c'est probablement ce qui
    compte surtout pour vous, comme pour tous ceux qui les connaissent.»

    Hélas! ce qu'il disait là, combien je sentais que c'était peu vrai
    pour moi que tout raisonnement, si élevé qu'il fût, laissait froid,
    qui n'étais heureux que dans des moments de simple flânerie, quand
    j'éprouvais du bien-être; je sentais combien ce que je désirais dans
    la vie était purement matériel, et avec quelle facilité je me serais
    passé de l'intelligence. Comme je ne distinguais pas entre les
    plaisirs ceux qui me venaient de sources différentes, plus ou moins
    profondes et durables, je pensai, au moment de lui répondre, que
    j'aurais aimé une existence où j'aurais été lié avec la duchesse de
    Guermantes, et où j'aurais souvent senti comme dans l'ancien bureau
    d'octroi des Champs-Élysées une fraîcheur qui m'eût rappelé Combray.
    Or, dans cet idéal de vie que je n'osais lui confier, les plaisirs de
    l'intelligence ne tenaient aucune place.

    –Non, monsieur, les plaisirs de l'intelligence sont bien peu de
    chose pour moi, ce n'est pas eux que je recherche, je ne sais même pas
    si je les ai jamais goûtés.

    –Vous croyez vraiment, me répondit-il. Eh bien, écoutez, si, tout
    de même, cela doit être cela que vous aimez le mieux, moi, je me le
    figure, voilà ce que je crois.

    Il ne me persuadait certes pas; pourtant je me sentais plus heureux,
    moins à l'étroit. A cause de ce que m'avait dit M. de Norpois, j'avais
    considéré mes moments de rêverie, d'enthousiasme, de confiance en moi,
    comme purement subjectifs et sans vérité. Or, selon Bergotte qui avait
    l'air de connaître mon cas, il semblait que le symptôme à négliger
    c'était au contraire mes doutes, mon dégoût de moi-même. Surtout ce
    qu'il avait dit de M. de Norpois ôtait beaucoup de sa force à une
    condamnation que j'avais crue sans appel.

    «Etes-vous bien soigné? me demanda Bergotte. Qui est-ce qui s'occupe
    de votre santé?» Je lui dis que j'avais vu et reverrais sans doute
    Cottard. «Mais ce n'est pas ce qu'il vous faut! me répondit-il. Je ne
    le connais pas comme médecin, mais je l'ai vu chez Mme Swann. C'est un
    imbécile. A supposer que cela n'empêche pas d'être un bon médecin, ce
    que j'ai peine à croire, cela empêche d'être un bon médecin pour
    artistes, pour gens intelligents. Les gens comme vous ont besoin de
    médecins appropriés, je dirais presque de régimes, de médicaments
    particuliers. Cottard vous ennuiera et rien que l'ennui empêchera son
    traitement d'être efficace. Et puis ce traitement ne peut pas être le
    même pour vous que pour un individu quelconque. Les trois quarts du
    mal des gens intelligents viennent de leur intelligence. Il leur faut
    au moins un médecin qui connaisse ce mal-là. Comment voulez-vous que
    Cottard puisse vous soigner, il a prévu la difficulté de digérer les
    sauces, l'embarras gastrique, mais il n'a pas prévu la lecture de
    Shakespeare… Aussi ses calculs ne sont plus justes avec vous,
    l'équilibre est rompu, c'est toujours le petit ludion qui remonte. Il
    vous trouvera une dilatation de l'estomac, il n'a pas besoin de vous
    examiner, puisqu'il l'a d'avance dans son œil. Vous pouvez le voir,
    elle se reflète dans son lorgnon.» Cette manière de parler me
    fatiguait beaucoup, je me disais avec la stupidité du bon sens: «Il
    n'y a pas plus de dilatation de l'estomac reflétée dans le lorgnon du
    professeur Cottard, que de sottises cachées dans le gilet blanc de M.
    de Norpois.» «Je vous conseillerais plutôt, poursuivit Bergotte, le
    docteur du Boulbon, qui est tout à fait intelligent.–C'est un grand
    admirateur de vos œuvres», lui répondis-je. Je vis que Bergotte le
    savait et j'en conclus que les esprits fraternels se rejoignent vite,
    qu'on a peu de vrais «amis inconnus». Ce que Bergotte me dit au sujet
    de Cottard me frappa tout en étant contraire à tout ce que je croyais.
    Je ne m'inquiétais nullement de trouver mon médecin ennuyeux;
    j'attendais de lui que, grâce à un art dont les lois m'échappaient, il
    rendît au sujet de ma santé un indiscutable oracle en consultant mes
    entrailles. Et je ne tenais pas à ce que, à l'aide d'une intelligence
    où j'aurais pu le suppléer, il cherchât à comprendre la mienne, que je
    ne me représentais que comme un moyen indifférent en soi-même de
    tâcher d'atteindre des vérités extérieures. Je doutais beaucoup que le
    gens intelligents eussent besoin d'une autre hygiène que les imbéciles
    et j'étais tout prêt à me soumettre à celle de ces derniers.
    «Quelqu'un qui aurait besoin d'un bon médecin, c'est notre ami Swann»,
    dit Bergotte. Et comme je demandais s'il était malade. «Hé! bien c'est
    l'homme qui a épousé une fille, qui avale par jour cinquante
    couleuvres de femmes qui ne veulent pas recevoir la sienne, ou
    d'hommes qui ont couché avec elle. On les voit, elles lui tordent la
    bouche. Regardez un jour le sourcil circonflexe qu'il a quand il
    rentre, pour voir qui il y a chez lui.» La malveillance avec laquelle
    Bergotte parlait ainsi à un étranger d'amis chez qui il était reçu
    depuis si longtemps était aussi nouvelle pour moi que le ton presque
    tendre que chez les Swann il prenait à tous moments avec eux. Certes,
    une personne comme ma grand'tante, par exemple, eût été incapable avec
    aucun de nous, de ces gentillesses que j'avais entendu Bergotte
    prodiguer à Swann. Même aux gens qu'elle aimait, elle se plaisait à
    dire des choses désagréables. Mais hors de leur présence elle n'aurait
    pas prononcé une parole qu'ils n'eussent pu entendre. Rien, moins que
    notre société de Combray ne ressemblait au monde. Celle des Swann
    était déjà un acheminement vers lui, vers ses flots versatiles. Ce
    n'était pas encore la grande mer, c'était déjà la lagune. «Tout ceci
    de vous à moi», me dit Bergotte en me quittant devant ma porte.
    Quelques années plus tard, je lui aurais répondu: «Je ne répète jamais
    rien.» C'est la phrase rituelle des gens du monde, par laquelle chaque
    fois le médisant est faussement rassuré. C'est celle que j'aurais déjà
    ce jour-là adressée à Bergotte car on n'invente pas tout ce qu'on dit,
    surtout dans les moments où on agit comme personnage social. Mais je
    ne la connaissais pas encore. D'autre part, celle de ma grand'tante
    dans une occasion semblable eût été: «Si vous ne voulez pas que ce
    soit répété, pourquoi le dites-vous?» C'est la réponse des gens
    insociables, des «mauvaises têtes». Je ne l'étais pas: je m'inclinai
    en silence.

    Des gens de lettres qui étaient pour moi des personnages considérables
    intriguaient pendant des années avant d'arriver à nouer avec Bergotte
    des relations qui restaient toujours obscurément littéraires et ne
    sortaient pas de son cabinet de travail, alors que moi, je venais de
    m'installer parmi les amis du grand écrivain, d'emblée et
    tranquillement, comme quelqu'un qui au lieu de faire la queue avec
    tout le monde pour avoir une mauvaise place, gagne les meilleures,
    ayant passé par un couloir fermé aux autres. Si Swann me l'avait ainsi
    ouvert, c'est sans doute parce que comme un roi se trouve
    naturellement inviter les amis de ses enfants dans la loge royale, sur
    le yacht royal, de même les parents de Gilberte recevaient les amis de
    leur fille au milieu des choses précieuses qu'ils possédaient et des
    intimités plus précieuses encore qui y étaient encadrées. Mais à cette
    époque je pensai, et peut-être avec raison, que cette amabilité de
    Swann était indirectement à l'adresse de mes parents. J'avais cru
    entendre autrefois à Combray qu'il leur avait offert, voyant mon
    admiration pour Bergotte, de m'emmener dîner chez lui, et que mes
    parents avaient refusé, disant que j'étais trop jeune et trop nerveux
    pour «sortir». Sans doute, mes parents représentaient-ils pour
    certaines personnes, justement celles qui me semblaient le plus
    merveilleuses, quelque chose de tout autre qu'à moi, de sorte que
    comme au temps où la dame en rose avait adressé à mon père des éloges
    dont il s'était montré si peu digne, j'aurais souhaité que mes parents
    comprissent quel inestimable présent je venais de recevoir et
    témoignassent leur reconnaissance à ce Swann généreux et courtois qui
    me l'avait, ou le leur avait, offert, sans avoir plus l'air de
    s'apercevoir de sa valeur que ne fait dans la fresque de Luini, le
    charmant roi mage, au nez busqué, aux cheveux blonds, et avec lequel
    on lui avait trouvé autrefois–paraît-il–une grande ressemblance.

    Malheureusement, cette faveur que m'avait faite Swann et que, en
    rentrant, avant même d'ôter mon pardessus, j'annonçai à mes parents,
    avec l'espoir qu'elle éveillerait dans leur cœur un sentiment aussi ému
    que le mien et les déterminerait envers les Swann à quelque
    «politesse» énorme et décisive, cette faveur ne parut pas très
    appréciée par eux. «Swann t'a présenté à Bergotte? Excellente
    connaissance, charmante relation! s'écria ironiquement mon père. Il ne
    manquait plus que cela!» Hélas, quand j'eus ajouté qu'il ne goûtait
    pas du tout M. de Norpois:

    –Naturellement! reprit-il. Cela prouve bien que c'est un esprit
    faux et malveillant. Mon pauvre fils tu n'avais pas déjà beaucoup de
    sens commun, je suis désolé de te voir tombé dans un milieu qui va
    achever de te détraquer.

    Déjà ma simple fréquentation chez les Swann avait été loin d'enchanter
    mes parents. La présentation à Bergotte leur apparut comme une
    conséquence néfaste, mais naturelle, d'une première faute, de la
    faiblesse qu'ils avaient eue et que mon grand-père eût appelée un
    «manque de circonspection». Je sentis que je n'avais plus pour
    compléter leur mauvaise humeur qu'à dire que cet homme pervers et qui
    n'appréciait pas M. de Norpois, m'avait trouvé extrêmement
    intelligent. Quand mon père, en effet, trouvait qu'une personne, un de
    mes camarades par exemple, était dans une mauvaise voie–comme moi
    en ce moment–si celui-là avait alors l'approbation de quelqu'un que
    mon père n'estimait pas, il voyait dans ce suffrage la confirmation de
    son fâcheux diagnostic. Le mal ne lui en apparaissait que plus grand.
    Je l'entendais déjà qui allait s'écrier: «Nécessairement, c'est tout
    un ensemble!», mot qui m'épouvantait par l'imprécision et l'immensité
    des réformes dont il semblait annoncer l'imminente introduction dans
    ma si douce vie. Mais comme, n'eussé-je pas raconté ce que Bergotte
    avait dit de moi, rien ne pouvait plus quand même effacer l'impression
    qu'avaient éprouvée mes parents, qu'elle fût encore un peu plus
    mauvaise n'avait pas grande importance. D'ailleurs ils me semblaient
    si injustes, tellement dans l'erreur, que non seulement je n'avais pas
    l'espoir, mais presque pas le désir de les ramener à une vue plus
    équitable. Pourtant sentant au moment où les mots sortaient de ma
    bouche, comme ils allaient être effrayés de penser que j'avais plu à
    quelqu'un qui trouvait les hommes intelligents bêtes, était l'objet du
    mépris des honnêtes gens, et duquel la louange en me paraissant
    enviable m'encourageait au mal, ce fut à voix basse et d'un air un peu
    honteux que, achevant mon récit, je jetai le bouquet: «Il a dit aux
    Swann qu'il m'avait trouvé extrêmement intelligent.» Comme un chien
    empoisonné qui dans un champ se jette sans le savoir sur l'herbe qui
    est précisément l'antidote de la toxine qu'il a absorbée, je venais
    sans m'en douter de dire la seule parole qui fût au monde capable de
    vaincre chez mes parents ce préjugé à l'égard de Bergotte, préjugé
    contre lequel tous les plus beaux raisonnements que j'aurais pu faire,
    tous les éloges que je lui aurais décernés, seraient demeurés vains.
    Au même instant la situation changea de face:

    –Ah!… Il a dit qu'il te trouvait intelligent, dit ma mère. Cela
    me fait plaisir parce que c'est un homme de talent?

    –Comment! il a dit cela? reprit mon père… Je ne nie en rien sa
    valeur littéraire devant laquelle tout le monde s'incline, seulement
    c'est ennuyeux qu'il ait cette existence peu honorable dont a parlé à
    mots couverts le père Norpois, ajouta-t-il sans s'apercevoir que
    devant la vertu souveraine des mots magiques que je venais de
    prononcer la dépravation des mœurs de Bergotte ne pouvait guère
    lutter plus longtemps que la fausseté de son jugement.

    –Oh! mon ami, interrompit maman, rien ne prouve que ce soit vrai.
    On dit tant de choses. D'ailleurs, M. de Norpois est tout ce qu'il y a
    de plus gentil, mais il n'est pas toujours très bienveillant, surtout
    pour les gens qui ne sont pas de son bord.

    –C'est vrai, je l'avais aussi remarqué, répondit mon père.

    –Et puis enfin il sera beaucoup pardonné à Bergotte puisqu'il a
    trouvé mon petit enfant gentil, reprit maman tout en caressant avec
    ses doigts mes cheveux et en attachant sur moi un long regard rêveur.

    Ma mère d'ailleurs n'avait pas attendu ce verdict de Bergotte pour me
    dire que je pouvais inviter Gilberte à goûter quand j'aurais des amis.
    Mais je n'osais pas le faire pour deux raisons. La première est que
    chez Gilberte, on ne servait jamais que du thé. A la maison au
    contraire, maman tenait à ce qu'à côté du thé il y eût du chocolat.
    J'avais peur que Gilberte ne trouvât cela commun et n'en conçût un
    grand mépris pour nous. L'autre raison fut une difficulté de protocole
    que je ne pus jamais réussir à lever. Quand j'arrivais chez Mme Swann
    elle me demandait:

    –Comment va madame votre mère?

    J'avais fait quelques ouvertures à maman pour savoir si elle ferait de
    même quand viendrait Gilberte, point qui me semblait plus grave qu'à
    la cour de Louis XIV le «Monseigneur». Mais maman ne voulut rien
    entendre.

    –Mais non, puisque je ne connais pas Mme Swann.

    –Mais elle ne te connaît pas davantage.

    –Je ne te dis pas, mais nous ne sommes pas obligés de faire
    exactement de même en tout. Moi je ferai d'autres amabilités à
    Gilberte que Madame Swann n'aura pas pour toi.

    Mais je ne fus pas convaincu et préférai ne pas inviter Gilberte.

    Ayant quitté mes parents, j'allai changer de vêtements et en vidant
    mes poches je trouvai tout à coup l'enveloppe que m'avait remise le
    maître d'hôtel des Swann avant de m'introduire au salon. J'étais seul
    maintenant. Je l'ouvris, à l'intérieur était une carte sur laquelle on
    m'indiquait la dame à qui je devais offrir le bras pour aller à table.

    Ce fut vers cette époque que Bloch bouleversa ma conception du monde,
    ouvrit pour moi des possibilités nouvelles de bonheur (qui devaient du
    reste se changer plus tard en possibilités de souffrance), en
    m'assurant que contrairement à ce que je croyais au temps de mes
    promenades du côté de Méséglise, les femmes ne demandaient jamais
    mieux que de faire l'amour. Il compléta ce service en m'en rendant un
    second que je ne devais apprécier que beaucoup plus tard: ce fut lui
    qui me conduisit pour la première fois dans une maison de passe. Il
    m'avait bien dit qu'il y avait beaucoup de jolies femmes qu'on peut
    posséder. Mais je leur attribuais une figure vague, que les maisons de
    passe devaient me permettre de remplacer par des visages particuliers.
    De sorte que si j'avais à Bloch–pour sa «bonne nouvelle» que le
    bonheur, la possession de la beauté, ne sont pas choses inaccessibles
    et que nous avons fait œuvre utile en y renonçant à jamais–une
    obligation de même genre qu'à tel médecin ou tel philosophe optimiste
    qui nous fait espérer la longévité dans ce monde, et de ne pas être
    entièrement séparé de lui quand on aura passé dans un autre, les
    maisons de rendez-vous que je fréquentai quelques années plus tard–en
    me fournissant des échantillons du bonheur, en me permettant
    d'ajouter à la beauté des femmes cet élément que nous ne pouvons
    inventer, qui n'est pas que le résumé des beautés anciennes, le
    présent vraiment divin, le seul que nous ne puissions recevoir de
    nous-même, devant lequel expirent toutes les créations logiques de
    notre intelligence et que nous ne pouvons demander qu'à la réalité: un
    charme individuel–méritèrent d'être classées par moi à côté de ces
    autres bienfaiteurs d'origine plus récente mais d'utilité analogue
    (avant lesquels nous imaginions sans ardeur la séduction de Mantegna,
    de Wagner, de Sienne, d'après d'autres peintres, d'autres musiciens,
    d'autres villes): les éditions d'histoire de la peinture illustrées,
    les concerts symphoniques et les études sur les «Villes d'art». Mais
    la maison où Bloch me conduisit et où il n'allait plus d'ailleurs
    lui-même depuis longtemps était d'un rang trop inférieur, le personnel
    était trop médiocre et trop peu renouvelé pour que j'y puisse
    satisfaire d'anciennes curiosités ou contracter de nouvelles. La
    patronne de cette maison ne connaissait aucune des femmes qu'on lui
    demandait et en proposait toujours dont on n'aurait pas voulu. Elle
    m'en vantait surtout une, une dont, avec un sourire plein de promesses
    (comme si ç'avait été une rareté et un régal), elle disait: «C'est une
    Juive! Ça ne vous dit rien?» (C'est sans doute à cause de cela qu'elle
    l'appelait Rachel.) Et avec une exaltation niaise et factice qu'elle
    espérait être communicative, et qui finissait sur un râle presque de
    jouissance: «Pensez donc mon petit, une juive, il me semble que ça
    doit être affolant! Rah!» Cette Rachel, que j'aperçus sans qu'elle me
    vît, était brune, pas jolie, mais avait l'air intelligent, et non sans
    passer un bout de langue sur ses lèvres, souriait d'un air plein
    d'impertinence aux michés qu'on lui présentait et que j'entendais
    entamer la conversation avec elle. Son mince et étroit visage était
    entouré de cheveux noirs et frisés, irréguliers comme s'ils avaient
    été indiqués par des hachures dans un lavis, à l'encre de Chine.
    Chaque fois je promettais à la patronne qui me la proposait avec une
    insistance particulière en vantant sa grande intelligence et son
    instruction que je ne manquerais pas un jour de venir tout exprès pour
    faire la connaissance de Rachel surnommée par moi «Rachel quand du
    Seigneur». Mais le premier soir j'avais entendu celle-ci au moment où
    elle s'en allait, dire à la patronne:

    –Alors c'est entendu, demain je suis libre, si vous avez quelqu'un,
    vous n'oublierez pas de me faire chercher.

    Et ces mots m'avaient empêché de voir en elle une personne parce
    qu'ils me l'avaient fait classer immédiatement dans une catégorie
    générale de femmes dont l'habitude commune à toutes était de venir là
    le soir voir s'il n'y avait pas un louis ou deux à gagner. Elle
    variait seulement la forme de sa phrase en disant: «Si vous avez besoin
    de moi», ou «si vous avez besoin de quelqu'un.»

    La patronne qui ne connaissait pas l'opéra d'Halévy ignorait pourquoi
    j'avais pris l'habitude de dire: «Rachel quand du Seigneur». Mais ne
    pas la comprendre n'a jamais fait trouver une plaisanterie moins drôle
    et c'est chaque fois en riant de tout son cœur qu'elle me disait:

    –Alors, ce n'est pas encore pour ce soir que je vous unis à «Rachel
    quand du Seigneur»? Comment dites-vous cela: «Rachel quand du
    Seigneur!» Ah! ça c'est très bien trouvé. Je vais vous fiancer. Vous
    verrez que vous ne le regretterez pas.

    Une fois je faillis me décider, mais elle était «sous presse», une
    autre fois entre les mains du «coiffeur», un vieux monsieur qui ne
    faisait rien d'autre aux femmes que verser de l'huile sur leurs
    cheveux déroulés et les peigner ensuite. Et je me lassai d'attendre
    bien que quelques habituées fort humbles, soi-disant ouvrières, mais
    toujours sans travail, fussent venues me faire de la tisane et tenir
    avec moi une longue conversation à laquelle–malgré le sérieux des
    sujets traités–la nudité partielle ou complète de mes
    interlocutrices donnait une savoureuse simplicité. Je cessai du reste
    d'aller dans cette maison parce que désireux de témoigner mes bons
    sentiments à la femme qui la tenait et avait besoin de meubles, je lui
    en donnai quelques-uns–notamment un grand canapé–que j'avais
    hérités de ma tante Léonie. Je ne les voyais jamais car le manque de
    place avait empêché mes parents de les laisser entrer chez nous et ils
    étaient entassés dans un hangar. Mais dès que je les retrouvai dans la
    maison où ces femmes se servaient d'eux, toutes les vertus qu'on
    respirait dans la chambre de ma tante à Combray, m'apparurent,
    suppliciées par le contact cruel auquel je les avais livrés sans
    défense! J'aurais fait violer une morte que je n'aurais pas souffert
    davantage. Je ne retournai plus chez l'entremetteuse, car ils me
    semblaient vivre et me supplier, comme ces objets en apparence
    inanimés d'un conte persan, dans lesquels sont enfermées des âmes qui
    subissent un martyre et implorent leur délivrance. D'ailleurs, comme
    notre mémoire ne nous présente pas d'habitude nos souvenirs dans leur
    suite chronologique, mais comme un reflet où l'ordre des parties est
    renversé, je me rappelai seulement beaucoup plus tard que c'était sur
    ce même canapé que bien des années auparavant j'avais connu pour la
    première fois les plaisirs de l'amour avec une de mes petites cousines
    avec qui je ne savais où me mettre et qui m'avait donné le conseil
    assez dangereux de profiter d'une heure où ma tante Léonie était
    levée.

    Toute une autre partie des meubles et surtout une magnifique
    argenterie ancienne de ma tante Léonie, je les vendis, malgré l'avis
    contraire de mes parents, pour pouvoir disposer de plus d'argent et
    envoyer plus de fleurs à Mme Swann qui me disait en recevant
    d'immenses corbeilles d'orchidées: «Si j'étais monsieur votre père, je
    vous ferais donner un conseil judiciaire.» Comment pouvais-je supposer
    qu'un jour je pourrais regretter tout particulièrement cette
    argenterie et placer certains plaisirs plus haut que celui, qui
    deviendrait peut-être absolument nul, de faire des politesses aux
    parents de Gilberte. C'est de même en vue de Gilberte et pour ne pas
    la quitter que j'avais décidé de ne pas entrer dans les ambassades. Ce
    n'est jamais qu'à cause d'un état d'esprit qui n'est pas destiné à
    durer qu'on prend des résolutions définitives. J'imaginais à peine que
    cette substance étrange qui résidait en Gilberte et rayonnait en ses
    parents, en sa maison, me rendant indifférent à tout le reste, cette
    substance pourrait être libérée, émigrer dans un autre être. Vraiment
    la même substance et pourtant devant avoir sur moi de tout autres
    effets. Car la même maladie évolue; et un délicieux poison n'est plus
    toléré de même quand, avec les années, a diminué la résistance du cœur.

    Mes parents cependant auraient souhaité que l'intelligence que
    Bergotte m'avait reconnue se manifestât par quelque travail
    remarquable. Quand je ne connaissais pas les Swann je croyais que
    j'étais empêché de travailler par l'état d'agitation où me mettait
    l'impossibilité de voir librement Gilberte. Mais quand leur demeure me
    fut ouverte, à peine je m'étais assis à mon bureau de travail que je
    me levais et courais chez eux. Et une fois que je les avais quittés et
    que j'étais rentré à la maison, mon isolement n'était qu'apparent, ma
    pensée ne pouvait plus remonter le courant du flux de paroles par
    lequel je m'étais laissé machinalement entraîner pendant des heures.
    Seul, je continuais à fabriquer les propos qui eussent été capables de
    plaire aux Swann, et pour donner plus d'intérêt au jeu, je tenais la
    place de ces partenaires absents, je me posais à moi-même des
    questions fictives choisies de telle façon que mes traits brillants ne
    leur servissent que d'heureuse répartie. Silencieux, cet exercice
    était pourtant une conversation et non une méditation, ma solitude une
    vie de salon mentale où c'était non ma propre personne mais des
    interlocuteurs imaginaires qui gouvernaient mes paroles et où
    j'éprouvais à former, au lieu des pensées que je croyais vraies, celles
    qui me venaient sans peine, sans régression du dehors vers le dedans,
    ce genre de plaisir tout passif que trouve à rester tranquille
    quelqu'un qui est alourdi par une mauvaise digestion.

    Si j'avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail,
    j'aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais
    puisque ma résolution était formelle, et qu'avant vingt-quatre heures,
    dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si
    bien parce que je n'y étais pas encore, mes bonnes dispositions se
    réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où
    j'étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas! ne
    devaient pas se montrer plus propices. Mais j'étais raisonnable. De la
    part de qui avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas
    supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain
    j'aurais déjà écrit quelques pages, je ne disais plus un seul mot à
    mes parents de ma décision; j'aimais mieux patienter quelques heures,
    et apporter à ma grand'mère consolée et convaincue, de l'ouvrage en
    train. Malheureusement le lendemain n'était pas cette journée
    extérieure et vaste que j'avais attendue dans la fièvre. Quand il
    était fini, ma paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles
    internes avait simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et au bout
    de quelques jours, mes plans n'ayant pas été réalisés, je n'avais plus
    le même espoir qu'ils le seraient immédiatement, partant, plus autant
    de courage pour subordonner tout à cette réalisation: je recommençais
    à veiller, n'ayant plus pour m'obliger à me coucher de bonne heure un
    soir, la vision certaine de voir l'œuvre commencée le lendemain matin.
    Il me fallait avant de reprendre mon élan quelques jours de détente,
    et la seule fois où ma grand'mère osa d'un ton doux et désenchanté
    formuler ce reproche: «Hé bien, ce travail, on n'en parle même plus?»
    je lui en voulus, persuadé que n'ayant pas su voir que mon parti était
    irrévocablement pris, elle venait d'en ajourner encore et pour
    longtemps peut-être, l'exécution, par l'énervement que son déni de
    justice me causait et sous l'empire duquel je ne voudrais pas
    commencer mon œuvre. Elle sentit que son scepticisme venait de heurter
    à l'aveugle une volonté. Elle s'en excusa, me dit en m'embrassant:
    «Pardon, je ne dirai plus rien.» Et pour que je ne me décourageasse
    pas, m'assura que du jour où je serais bien portant, le travail
    viendrait tout seul par surcroît.

    D'ailleurs, me disais-je, en passant ma vie chez les Swann ne fais-je
    pas comme Bergotte? A mes parents il semblait presque que tout en
    étant paresseux, je menais, puisque c'était dans le même salon qu'un
    grand écrivain, la vie la plus favorable au talent. Et pourtant que
    quelqu'un puisse être dispensé de faire ce talent soi-même, par le
    dedans, et le reçoive d'autrui, est aussi impossible que se faire une
    bonne santé (malgré qu'on manque à toutes les règles de l'hygiène et
    qu'on commette les pires excès) rien qu'en dînant souvent en ville
    avec un médecin. La personne du reste qui était le plus complètement
    dupe de l'illusion qui m'abusait ainsi que mes parents, c'était Mme
    Swann. Quand je lui disais que je ne pouvais pas venir, qu'il fallait
    que je restasse à travailler, elle avait l'air de trouver que je
    faisais bien des embarras, qu'il y avait un peu de sottise et de
    prétention dans mes paroles:

    –Mais Bergotte vient bien, lui? Est-ce que vous trouvez que ce
    qu'il écrit n'est pas bien. Cela sera même mieux bientôt,
    ajoutait-elle, car il est plus aigu, plus concentré dans le journal
    que dans le livre où il délaie un peu. J'ai obtenu qu'il fasse
    désormais le «leader article» dans le Figaro. Ce sera tout à fait «the
    right man in the right place.»

    Et elle ajoutait:

    –Venez, il vous dira mieux que personne ce qu'il faut faire.

    Et c'était comme on invite un engagé volontaire avec son colonel,
    c'était dans l'intérêt de ma carrière, et comme si les chefs-d'œuvre se
    faisaient par «relations», qu'elle me disait de ne pas manquer de venir
    le lendemain dîner chez elle avec Bergotte.

    Ainsi pas plus du côté des Swann que du côté de mes parents,
    c'est-à-dire de ceux qui, à des moments différents, avaient semblé
    devoir y mettre obstacle, aucune opposition n'était plus faite à cette
    douce vie où je pouvais voir Gilberte comme je voulais, avec
    ravissement, sinon avec calme. Il ne peut pas y en avoir dans l'amour,
    puisque ce qu'on a obtenu n'est jamais qu'un nouveau point de départ
    pour désirer davantage. Tant que je n'avais pu aller chez elle, les
    yeux fixés vers cet inaccessible bonheur, je ne pouvais même pas
    imaginer les causes nouvelles de trouble qui m'y attendaient. Une fois
    la résistance de ses parents brisée, et le problème enfin résolu, il
    recommença à se poser, chaque fois dans d'autres termes. En ce sens
    c'était bien en effet chaque jour une nouvelle amitié qui commençait.
    Chaque soir en rentrant je me rendais compte que j'avais à dire à
    Gilberte des choses capitales, desquelles notre amitié dépendait, et
    ces choses n'étaient jamais les mêmes. Mais enfin j'étais heureux et
    aucune menace ne s'élevait plus contre mon bonheur. Il allait en venir
    hélas, d'un côté où je n'avais jamais aperçu aucun péril, du côté de
    Gilberte et de moi-même. J'aurais pourtant dû être tourmenté par ce
    qui, au contraire, me rassurait, par ce que je croyais du bonheur.
    C'est, dans l'amour, un état anormal, capable de donner tout de suite,
    à l'accident le plus simple en apparence et qui peut toujours
    survenir, une gravité que par lui-même cet accident ne comporterait
    pas. Ce qui rend si heureux, c'est la présence dans le cœur de quelque
    chose d'instable, qu'on s'arrange perpétuellement à maintenir et dont
    on ne s'aperçoit presque plus tant qu'il n'est pas déplacé. En
    réalité, dans l'amour il y a une souffrance permanente, que la joie
    neutralise, rend virtuelle, ajourne, mais qui peut à tout moment
    devenir ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu
    ce qu'on souhaitait, atroce.

    Plusieurs fois je sentis que Gilberte désirait éloigner mes visites.
    Il est vrai que quand je tenais trop à la voir je n'avais qu'à me
    faire inviter par ses parents qui étaient de plus en plus persuadés de
    mon excellente influence sur elle. Grâce à eux, pensais-je, mon amour
    ne court aucun risque; du moment que je les ai pour moi, je peux être
    tranquille puisqu'ils ont toute autorité sur Gilberte. Malheureusement
    à certains signes d'impatience que celle-ci laissait échapper quand
    son père me faisait venir en quelque sorte malgré elle, je me demandai
    si ce que j'avais considéré comme une protection pour mon bonheur
    n'était pas au contraire la raison secrète pour laquelle il ne
    pourrait durer.

    La dernière fois que je vins voir Gilberte, il pleuvait; elle était
    invitée à une leçon de danse chez des gens qu'elle connaissait trop
    peu pour pouvoir m'emmener avec elle. J'avais pris à cause de
    l'humidité plus de caféine que d'habitude. Peut-être à cause du
    mauvais temps, peut-être ayant quelque prévention contre la maison où
    cette matinée devait avoir lieu, Mme Swann, au moment où sa fille
    allait partir, la rappela avec une extrême vivacité: «Gilberte!» et me
    désigna pour signifier que j'étais venu pour la voir et qu'elle devait
    rester avec moi. Ce «Gilberte» avait été prononcé, crié plutôt, dans
    une bonne intention pour moi, mais au haussement d'épaules que fit
    Gilberte en ôtant ses affaires, je compris que sa mère avait
    involontairement accéléré l'évolution, peut-être jusque-là possible
    encore à arrêter, qui détachait peu à peu de moi mon amie. «On n'est
    pas obligé d'aller danser tous les jours», dit Odette à sa fille, avec
    une sagesse sans doute apprise autrefois de Swann. Puis, redevenant
    Odette, elle se mit à parler anglais à sa fille. Aussitôt ce fut comme
    si un mur m'avait caché une partie de la vie de Gilberte, comme si un
    génie malfaisant avait emmené loin de moi mon amie. Dans une langue
    que nous savons, nous avons substitué à l'opacité des sons la
    transparence des idées. Mais une langue que nous ne savons pas est un
    palais clos dans lequel celle que nous aimons peut nous tromper, sans
    que, restés au dehors et désespérément crispés dans notre impuissance,
    nous parvenions à rien voir, à rien empêcher. Telle cette conversation
    en anglais dont je n'eusse que souri un mois auparavant et au milieu
    de laquelle quelques noms propres français ne laissaient pas
    d'accroître et d'orienter mes inquiétudes, avait, tenue à deux pas de
    moi par deux personnes immobiles, la même cruauté, me faisait aussi
    délaissé et seul, qu'un enlèvement. Enfin Mme Swann nous quitta. Ce
    jour-là peut-être par rancune contre moi, cause involontaire qu'elle
    n'allât pas s'amuser, peut-être aussi parce que la devinant fâchée
    j'étais préventivement plus froid que d'habitude, le visage de
    Gilberte, dépouillé de toute joie, nu, saccagé, sembla tout
    l'après-midi vouer un regret mélancolique au pas-de-quatre que ma
    présence l'empêchait d'aller danser, et défier toutes les créatures, à
    commencer par moi, de comprendre les raisons subtiles qui avaient
    déterminé chez elle une inclination sentimentale pour le boston. Elle
    se borna à échanger, par moments, avec moi, sur le temps qu'il
    faisait, la recrudescence de la pluie, l'avance de la pendule, une
    conversation ponctuée de silences et de monosyllabes où je m'entêtais
    moi-même, avec une sorte de rage désespérée, à détruire les instants
    que nous aurions pu donner à l'amitié et au bonheur. Et à tous nos
    propos une sorte de dureté suprême était conférée par le paroxisme de
    leur insignifiance paradoxale, lequel me consolait pourtant, car il
    empêchait Gilberte d'être dupe de la banalité de mes réflexions et de
    l'indifférence de mon accent. C'est en vain que je disais: «Il me
    semble que l'autre jour la pendule retardait plutôt», elle traduisait
    évidemment: «Comme vous êtes méchante!» J'avais beau m'obstiner à
    prolonger, tout le long de ce jour pluvieux, ces paroles sans
    éclaircies, je savais que ma froideur n'était pas quelque chose
    d'aussi définitivement figé que je le feignais, et que Gilberte devait
    bien sentir que si, après le lui avoir déjà dit trois fois, je m'étais
    hasardé une quatrième à lui répéter que les jours diminuaient,
    j'aurais eu de la peine à me retenir à fondre en larmes. Quand elle
    était ainsi, quand un sourire ne remplissait pas ses yeux et ne
    découvrait pas son visage, on ne peut dire de quelle désolante
    monotonie étaient empreints ses yeux tristes et ses traits maussades.
    Sa figure, devenue presque livide, ressemblait alors à ces plages
    ennuyeuses où la mer retirée très loin vous fatigue d'un reflet
    toujours pareil que cerne un horizon immuable et borné. A la fin, ne
    voyant pas se produire de la part de Gilberte le changement heureux
    que j'attendais depuis plusieurs heures, je lui dis qu'elle n'était
    pas gentille: «C'est vous qui n'êtes pas gentil», me répondit-elle.
    «Mais si!» Je me demandai ce que j'avais fait, et ne le trouvant pas,
    le lui demandai à elle-même: «Naturellement, vous vous trouvez
    gentil!» me dit-elle en riant longuement. Alors je sentis ce qu'il y
    avait de douloureux pour moi à ne pouvoir atteindre cet autre plan,
    plus insaisissable, de sa pensée, que décrivait son rire. Ce rire
    avait l'air de signifier: «Non, non, je ne me laisse pas prendre à
    tout ce que vous me dites, je sais que vous êtes fou de moi, mais cela
    ne me fait ni chaud ni froid, car je me fiche de vous.» Mais je me
    disais qu'après tout le rire n'est pas un langage assez déterminé pour
    que je pusse être assuré de bien comprendre celui-là. Et les paroles
    de Gilberte étaient affectueuses. «Mais en quoi ne suis-je pas gentil,
    lui demandai-je, dites-le moi, je ferai tout ce que vous voudrez.»
    «Non cela ne servirait à rien, je ne peux pas vous expliquer.» Un
    instant j'eus peur qu'elle crût que je ne l'aimasse pas, et ce fut
    pour moi une autre souffrance, non moins vive, mais qui réclamait une
    dialectique différente. «Si vous saviez le chagrin que vous me faites,
    vous me le diriez.» Mais ce chagrin qui, si elle avait douté de mon
    amour eût dû la réjouir, l'irrita au contraire. Alors, comprenant mon
    erreur, décidé à ne plus tenir compte de ses paroles, la laissant, sans
    la croire, me dire: «Je vous aimais vraiment, vous verrez cela un
    jour» (ce jour, où les coupables assurent que leur innocence sera
    reconnue et qui, pour des raisons mystérieuses, n'est jamais celui où
    on les interroge), j'eus le courage de prendre subitement la
    résolution de ne plus la voir, et sans le lui annoncer encore, parce
    qu'elle ne m'aurait pas cru.

    Un chagrin causé par une personne qu'on aime peut être amer, même
    quand il est inséré au milieu de préoccupations, d'occupations, de
    joies, qui n'ont pas cet être pour objet et desquelles notre attention
    ne se détourne que de temps en temps pour revenir à lui. Mais quand un
    tel chagrin naît–comme c'était le cas pour celui-ci–à un moment
    où le bonheur de voir cette personne nous remplit tout entiers, la
    brusque dépression qui se produit alors dans notre âme jusque-là
    ensoleillée, soutenue et calme, détermine en nous une tempête furieuse
    contre laquelle nous ne savons pas si nous serons capables de lutter
    jusqu'au bout. Celle qui soufflait sur mon cœur était si violente que
    je revins vers la maison, bousculé, meurtri, sentant que je ne
    pourrais retrouver la respiration qu'en rebroussant chemin, qu'en
    retournant sous un prétexte quelconque auprès de Gilberte. Mais elle
    se serait dit: «Encore lui! Décidément je peux tout me permettre, il
    reviendra chaque fois d'autant plus docile qu'il m'aura quittée plus
    malheureux.» Puis j'étais irrésistiblement ramené vers elle par ma
    pensée, et ces orientations alternatives, cet affolement de la
    boussole intérieure persistèrent quand je fus rentré, et se
    traduisirent par les brouillons de lettres contradictoires que
    j'écrivis à Gilberte.

    J'allais passer par une de ces conjonctures difficiles en face
    desquelles il arrive généralement qu'on se trouve à plusieurs reprises
    dans la vie et auxquelles, bien qu'on n'ait pas changé de caractère, de
    nature–notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque les
    femmes que nous aimons, et jusqu'à leurs fautes–on ne fait pas face
    de la même manière à chaque fois, c'est-à-dire à tout âge. A ces
    moments-là notre vie est divisée, et comme distribuée dans une
    balance, en deux plateaux opposés où elle tient tout entière. Dans
    l'un, il y a notre désir de ne pas déplaire, de ne pas paraître trop
    humble à l'être que nous aimons sans parvenir à le comprendre, mais
    que nous trouvons plus habile de laisser un peu de côté pour qu'il
    n'ait pas ce sentiment de se croire indispensable qui le détournerait
    de nous; de l'autre côté, il y a une souffrance–non pas une
    souffrance localisée et partielle–qui ne pourrait au contraire être
    apaisée que si, renonçant à plaire à cette femme et à lui faire croire
    que nous pouvons nous passer d'elle, nous allions la retrouver. Qu'on
    retire du plateau où est la fierté une petite quantité de volonté
    qu'on a eu la faiblesse de laisser s'user avec l'âge, qu'on ajoute
    dans le plateau où est le chagrin une souffrance physique acquise et à
    qui on a permis de s'aggraver, et au lieu de la solution courageuse
    qui l'aurait emporté à vingt ans, c'est l'autre, devenue trop lourde
    et sans assez de contre-poids, qui nous abaisse à cinquante. D'autant
    plus que les situations tout en se répétant changent, et qu'il y a
    chance pour qu'au milieu ou à la fin de la vie on ait eu pour soi-même
    la funeste complaisance de compliquer l'amour d'une part d'habitude
    que l'adolescence, retenue par d'autres devoirs, moins libre de
    soi-même, ne connaît pas.

    Je venais d'écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma
    fureur, non sans pourtant jeter la bouée de quelques mots placés
    comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation;
    un instant après, le vent ayant tourné, c'était des phrases tendres que
    je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de
    tels «jamais plus», si attendrissants pour ceux qui les emploient, si
    fastidieux pour celle qui les lira, soit qu'elle les croit mensongers
    et traduise «jamais plus» par «ce soir même, si vous voulez bien de
    moi» ou qu'elle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces
    séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la
    vie quand il s'agit d'êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais
    puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d'agir en dignes
    prédécesseurs de l'être prochain que nous serons et qui n'aimera plus,
    comment pourrions-nous tout à fait imaginer l'état d'esprit d'une
    femme à qui, même si nous savions que nous lui sommes indifférents,
    nous avons perpétuellement fait tenir dans nos rêveries, pour nous
    bercer d'un beau songe ou nous consoler d'un gros chagrin, les mêmes
    propos que si elle nous aimait. Devant les pensées, les actions d'une
    femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient
    être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens
    (avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans
    l'inconnu). Ou pis encore, comme un être pour l'esprit de qui le
    principe de causalité existerait à peine, un être qui ne serait pas
    capable d'établir un lien entre un phénomène et un autre et devant qui
    le spectacle du monde serait incertain comme un rêve. Certes je
    m'efforçais de sortir de cette incohérence, de trouver des causes. Je
    tâchais même d'être «objectif» et pour cela de bien tenir compte de la
    disproportion qui existait entre l'importance qu'avait pour moi
    Gilberte et celle non seulement que j'avais pour elle, mais
    qu'elle-même avait pour les autres êtres que moi, disproportion qui,
    si je l'eusse omise, eût risqué de me faire prendre une simple
    amabilité de mon amie pour un aveu passionné, une démarche grotesque
    et avilissante de ma part pour le simple et gracieux mouvement qui
    vous dirige vers de beaux yeux. Mais je craignais aussi de tomber dans
    l'excès contraire, où j'aurais vu dans l'arrivée inexacte de Gilberte
    à un rendez-vous un mouvement de mauvaise humeur, une hostilité
    irrémédiable. Je tâchais de trouver entre ces deux optiques également
    déformantes celle qui me donnerait la vision juste des choses; les
    calculs qu'il me fallait faire pour cela me distrayaient un peu de ma
    souffrance; et soit par obéissance à la réponse des nombres, soit que
    je leur eusse fait dire ce que je désirais, je me décidai le lendemain
    à aller chez les Swann, heureux, mais de la même façon que ceux qui
    s'étant tourmentés longtemps à cause d'un voyage qu'ils ne voulaient
    pas faire, ne vont pas plus loin que la gare, et rentrent chez eux
    défaire leur malle. Et comme, pendant qu'on hésite, la seule idée
    d'une résolution possible (à moins d'avoir rendu cette idée inerte en
    décidant qu'on ne prendra pas la résolution) développe, comme une
    graine vivace, les linéaments, tout le détail des émotions qui
    naîtraient de l'acte exécuté, je me dis que j'avais été bien absurde
    de me faire, en projetant de ne plus voir Gilberte, autant de mal que
    si j'eusse dû réaliser ce projet et que, puisque au contraire c'était
    pour finir par retourner chez elle, j'aurais pu faire l'économie de
    tant de velléités et d'acceptations douloureuses. Mais cette reprise
    des relations d'amitié ne dura que le temps d'aller jusqu'à chez les
    Swann: non pas parce que leur maître d'hôtel, lequel m'aimait
    beaucoup, me dit que Gilberte était sortie (je sus en effet dès le
    soir même, que c'était vrai, par des gens qui l'avaient rencontrée),
    mais à cause de la façon dont il me le dit: «Monsieur, mademoiselle
    est sortie, je peux affirmer à monsieur que je ne mens pas. Si
    monsieur veut se renseigner, je peux faire venir la femme de chambre.
    Monsieur pense bien que je ferais tout ce que je pourrais pour lui
    faire plaisir et que si mademoiselle était là je mènerais tout de
    suite monsieur auprès d'elle.» Ces paroles, de la sorte qui est la
    seule importante, involontaires, nous donnant la radiographie au moins
    sommaire de la réalité insoupçonnable que cacherait un discours
    étudié, prouvaient que dans l'entourage de Gilberte on avait
    l'impression que je lui étais importun; aussi, à peine le maître
    d'hôtel les eut-il prononcées, qu'elles engendrèrent chez moi de la
    haine à laquelle je préférai donner comme objet au lieu de Gilberte le
    maître d'hôtel; il concentra sur lui tous les sentiments de colère que
    j'avais pu avoir pour mon amie; débarrassé d'eux grâce à ces paroles,
    mon amour subsista seul; mais elles m'avaient montré en même temps que
    je devais pendant quelque temps ne pas chercher à voir Gilberte. Elle
    allait certainement m'écrire pour s'excuser. Malgré cela, je ne
    retournerais pas tout de suite la voir, afin de lui prouver que je
    pouvais vivre sans elle. D'ailleurs, une fois que j'aurais reçu sa
    lettre, fréquenter Gilberte serait une chose dont je pourrais plus
    aisément me priver pendant quelque temps, parce que je serais sûr de
    la retrouver dès que je le voudrais. Ce qu'il me fallait pour
    supporter moins tristement l'absence volontaire, c'était sentir mon
    cœur débarrassé de la terrible incertitude de savoir si nous n'étions pas
    brouillés pour toujours, si elle n'était pas fiancée, partie, enlevée.
    Les jours qui suivirent ressemblèrent à ceux de cette ancienne semaine
    du jour de l'an que j'avais dû passer sans Gilberte. Mais cette
    semaine-là finie, jadis, d'une part mon amie reviendrait aux
    Champs-Élysées, je la reverrais comme auparavant; j'en étais sûr, et,
    d'autre part, je savais avec non moins de certitude que tant que
    dureraient les vacances du jour de l'an, ce n'était pas la peine
    d'aller aux Champs-Élysées. De sorte que durant cette triste semaine
    déjà lointaine, j'avais supporté ma tristesse avec calme parce qu'elle
    n'était mêlée ni de crainte ni d'espérance. Maintenant, au contraire,
    c'était ce dernier sentiment qui presque autant que la crainte rendait
    ma souffrance intolérable. N'ayant pas eu de lettre de Gilberte le
    soir même, j'avais fait la part de sa négligence, de ses occupations,
    je ne doutais pas d'en trouver une d'elle dans le courrier du matin.
    Il fut attendu par moi, chaque jour, avec des palpitations de cœur
    auxquelles succédait un état d'abattement quand je n'y avais trouvé
    que des lettres de personnes qui n'étaient pas Gilberte ou bien rien,
    ce qui n'était pas pire, les preuves d'amitié d'une autre me rendant
    plus cruelles celles de son indifférence. Je me remettais à espérer
    pour le courrier de l'après-midi. Même entre les heures des levées des
    lettres je n'osais pas sortir, car elle eût pu faire porter la sienne.
    Puis le moment finissait par arriver où, ni facteur, ni valet de pied
    des Swann ne pouvant plus venir, il fallait remettre au lendemain
    matin l'espoir d'être rassuré, et ainsi, parce que je croyais que ma
    souffrance ne durerait pas, j'étais obligé pour ainsi dire de la
    renouveler sans cesse. Le chagrin était peut-être le même, mais au
    lieu de ne faire, comme autrefois, que prolonger uniformément une
    émotion initiale, recommençait plusieurs fois par jour en débutant par
    une émotion si fréquemment renouvelée qu'elle finissait–elle, état
    tout physique, si momentané–par se stabiliser, si bien que les
    troubles causés par l'attente ayant à peine le temps de se calmer
    avant qu'une nouvelle raison d'attendre survint, il n'y avait plus une
    seule minute par jour où je ne fusse dans cette anxiété qu'il est
    pourtant si difficile de supporter pendant une heure. Ainsi ma
    souffrance était infiniment plus cruelle qu'au temps de cet ancien 1er
    janvier, parce que cette fois il y avait en moi, au lieu de
    l'acceptation pure et simple de cette souffrance, l'espoir, à chaque
    instant, de la voir cesser. A cette acceptation, je finis pourtant par
    arriver, alors je compris qu'elle devait être définitive et je
    renonçai pour toujours à Gilberte, dans l'intérêt même de mon amour,
    et parce que je souhaitais avant tout qu'elle ne conservât pas de moi
    un souvenir dédaigneux. Même, à partir de ce moment-là, et pour
    qu'elle ne pût former la supposition d'une sorte de dépit amoureux de
    ma part, quand dans la suite, elle me fixa des rendez-vous, je les
    acceptais souvent et, au dernier moment, je lui écrivais que je ne
    pouvais pas venir, mais en protestant que j'en étais désolé comme
    j'aurais fait avec quelqu'un que je n'aurais pas désiré voir. Ces
    expressions de regret qu'on réserve d'ordinaire aux indifférents
    persuaderaient mieux Gilberte de mon indifférence, me semblait-il, que
    ne ferait le ton d'indifférence qu'on affecte seulement envers celle
    qu'on aime. Quand mieux qu'avec des paroles, par des actions
    indéfiniment répétées, je lui aurais prouvé que je n'avais pas de goût
    à la voir, peut-être en retrouverait-elle pour moi. Hélas! ce serait
    en vain: chercher en ne la voyant plus à ranimer en elle ce goût de me
    voir, c'était la perdre pour toujours; d'abord, parce que quand il
    commencerait à renaître, si je voulais qu'il durât, il ne faudrait pas
    y céder tout de suite; d'ailleurs, les heures les plus cruelles
    seraient passées; c'était en ce moment qu'elle m'était indispensable
    et j'aurais voulu pouvoir l'avertir que bientôt elle ne calmerait, en
    me revoyant, qu'une douleur tellement diminuée qu'elle ne serait plus,
    comme elle l'eût été encore en ce moment même, et pour y mettre fin,
    un motif de capitulation, de se réconcilier et de se revoir. Et enfin
    plus tard quand je pourrais enfin avouer sans péril à Gilberte, tant
    son goût pour moi aurait repris de force, le mien pour elle, celui-ci
    n'aurait pu résister à une si longue absence et n'existerait plus;
    Gilberte me serait devenue indifférente. Je le savais, mais je ne
    pouvais pas le lui dire; elle aurait cru que si je prétendais que je
    cesserais de l'aimer en restant trop longtemps sans la voir, c'était à
    seule fin qu'elle me dît de revenir vite auprès d'elle.

    En attendant, ce qui me rendait plus aisé de me condamner à cette
    séparation, c'est que (afin qu'elle se rendît bien compte que malgré
    mes affirmations contraires, c'était ma volonté, et non un
    empêchement, non mon état de santé, qui me privaient de la voir)
    toutes les fois où je savais d'avance que Gilberte ne serait pas chez
    ses parents, devait sortir avec une amie, et ne rentrerait pas dîner,
    j'allais voir Mme Swann (laquelle était redevenue pour moi ce qu'elle
    était au temps où je voyais si difficilement sa fille et où, les jours
    où celle-ci ne venait pas aux Champs-Élysées, j'allais me promener
    avenue des Acacias). De cette façon j'entendrais parler de Gilberte et
    j'étais sûr qu'elle entendrait ensuite parler de moi et d'une façon
    qui lui montrerait que je ne tenais pas à elle. Et je trouvais, comme
    tous ceux qui souffrent, que ma triste situation aurait pu être pire.
    Car, ayant libre entrée dans la demeure où habitait Gilberte, je me
    disais toujours, bien que décidé à ne pas user de cette faculté, que
    si jamais ma douleur était trop vive, je pourrais la faire cesser. Je
    n'étais malheureux qu'au jour le jour. Et c'est trop dire encore.
    Combien de fois par heure (mais maintenant sans l'anxieuse attente qui
    m'avait étreint les premières semaines après notre brouille, avant
    d'être retourné chez les Swann), ne me récitais-je pas la lettre que
    Gilberte m'enverrait bien un jour, m'apporterait peut-être elle-même.
    La constante vision de ce bonheur imaginaire m'aidait à supporter la
    destruction du bonheur réel. Pour les femmes qui ne nous aiment pas,
    comme pour les «disparus», savoir qu'on n'a plus rien à espérer
    n'empêche pas de continuer à attendre. On vit aux aguets, aux écoutes;
    des mères dont le fils est parti en mer pour une exploration
    dangereuse se figurent à toute minute, et alors que la certitude qu'il
    a péri est acquise depuis longtemps, qu'il va entrer miraculeusement
    sauvé et bien portant. Et cette attente, selon la force du souvenir
    et la résistance des organes, ou bien les aide à traverser les années
    au bout desquelles elles supporteront que leur fils ne soit plus,
    d'oublier peu à peu et de survivre–ou bien les fait mourir.

    D'autre part, mon chagrin était un peu consolé par l'idée qu'il
    profitait à mon amour. Chaque visite que je faisais à Mme Swann, sans
    voir Gilberte, m'était cruelle, mais je sentais qu'elle améliorait
    d'autant l'idée que Gilberte avait de moi.

    D'ailleurs si je m'arrangeais toujours, avant d'aller chez Mme Swann,
    à être certain de l'absence de sa fille, cela tenait peut-être autant
    qu'à ma résolution d'être brouillé avec elle, à cet espoir de
    réconciliation qui se superposait à ma volonté de renoncement (bien
    peu sont absolus, au moins d'une façon continue, dans cette âme
    humaine dont une des lois, fortifiée par les afflux inopinés de
    souvenirs différents, est l'intermittence) et me masquait ce qu'elle
    avait de trop cruel. Cet espoir je savais bien ce qu'il avait de
    chimérique. J'étais comme un pauvre qui mêle moins de larmes à son
    pain sec s'il se dit que tout à l'heure peut-être un étranger va lui
    laisser toute sa fortune. Nous sommes tous obligés pour rendre la
    réalité supportable, d'entretenir en nous quelques petites folies. Or
    mon espérance restait plus intacte–tout en même temps que la
    séparation s'effectuait mieux–si je ne rencontrais pas Gilberte. Si
    je m'étais trouvé face à face avec elle chez sa mère nous aurions
    peut-être échangé des paroles irréparables qui eussent rendu
    définitive notre brouille, tué mon espérance et d'autre part, en créant
    une anxiété nouvelle, réveillé mon amour et rendu plus difficile ma
    résignation.

    Depuis bien longtemps et fort avant ma brouille avec sa fille, Mme
    Swann m'avait dit: «C'est très bien de venir voir Gilberte, mais
    j'aimerais aussi que vous veniez quelquefois pour _moi_, pas à mon
    Choufleury, où vous vous ennuieriez parce que j'ai trop de monde, mais
    les autres jours où vous me trouverez toujours un peu tard.» J'avais
    donc l'air, en allant la voir, de n'obéir que longtemps après à un
    désir anciennement exprimé par elle. Et très tard, déjà dans la nuit,
    presque au moment où mes parents se mettaient à table, je partais
    faire à Mme Swann une visite pendant laquelle je savais que je ne
    verrais pas Gilberte et où pourtant je ne penserais qu'à elle. Dans ce
    quartier, considéré alors comme éloigné, d'un Paris plus sombre
    qu'aujourd'hui, et qui, même dans le centre, n'avait pas d'électricité
    sur la voie publique et bien peu dans les maisons, les lampes d'un
    salon situé au rez-de-chaussée ou à un entresol très bas (tel qu'était
    celui de ses appartements où recevait habituellement Mme Swann),
    suffisaient à illuminer la rue et à faire lever les yeux au passant
    qui rattachait à leur clarté comme à sa cause apparente et voilée la
    présence devant la porte de quelques coupés bien attelés. Le passant
    croyait, et non sans un certain émoi, à une modification survenue dans
    cette cause mystérieuse, quand il voyait l'un de ces coupés, se mettre
    en mouvement; mais c'était seulement un cocher qui, craignant que ses
    bêtes prissent froid leur faisait faire de temps à autre des allées et
    venues d'autant plus impressionnantes que les roues caoutchoutées
    donnaient au pas des chevaux un fond de silence sur lequel il se
    détachait plus distinct et plus explicite.

    Le «jardin d'hiver» que dans ces années-là le passant apercevait
    d'ordinaire, quelle que fût la rue, si l'appartement n'était pas à un
    niveau trop élevé au-dessus du trottoir, ne se voit plus que dans les
    héliogravures des livres d'étrennes de P.-J. Stahl où, en contraste
    avec les rares ornements floraux des salons Louis XVI d'aujourd'hui–une
    rose ou un iris du Japon dans un vase de cristal à long col qui
    ne pourrait pas contenir une fleur de plus–il semble, à cause de
    la profusion des plantes d'appartement qu'on avait alors, et du manque
    absolu de stylisation dans leur arrangement, avoir dû, chez les
    maîtresses de maison, répondre plutôt à quelque vivante et délicieuse
    passion pour la botanique qu'à un froid souci de morte décoration. Il
    faisait penser en plus grand, dans les hôtels d'alors, à ces serres
    minuscules et portatives posées au matin du 1er janvier sous la lampe
    allumée–les enfants n'ayant pas eu la patience d'attendre qu'il fît
    jour–parmi les autres cadeaux du jour de l'an, mais le plus beau
    d'entre eux, consolant, avec les plantes qu'on va pouvoir cultiver, de
    la nudité de l'hiver; plus encore qu'à ces serres-là elles-mêmes, ces
    jardins d'hiver ressemblaient à celle qu'on voyait tout auprès
    d'elles, figurée dans un beau livre, autre cadeau du jour de l'an, et
    qui bien qu'elle fût donnée non aux enfants, mais à Mlle Lili,
    l'héroïne de l'ouvrage, les enchantait à tel point que, devenus
    maintenant presque vieillards, ils se demandaient si dans ces années
    fortunées l'hiver n'était pas la plus belle des saisons. Enfin, au
    fond de ce jardin d'hiver, à travers les arborescences d'espèces
    variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au
    vitrage de ces serres d'enfants, dessinées ou réelles, le passant, se
    hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en
    redingote, un gardenia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une
    femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze,
    au fond de l'atmosphère du salon, ambrée par le samovar–importation
    récente alors–de vapeurs qui s'en échappent peut-être
    encore aujourd'hui, mais qu'à cause de l'habitude personne ne voit
    plus. Mme Swann tenait beaucoup à ce «thé»; elle croyait montrer de
    l'originalité et dégager du charme en disant à un homme: «Vous me
    trouverez tous les jours un peu tard, venez prendre le thé», de sorte
    qu'elle accompagnait d'un sourire fin et doux ces mots prononcés par
    elle avec un accent anglais momentané et desquels son interlocuteur
    prenait bonne note en saluant d'un air grave, comme s'ils avaient été
    quelque chose d'important et de singulier qui commandât la déférence
    et exigeât de l'attention. Il y avait une autre raison que celles
    données plus haut et pour laquelle les fleurs n'avaient pas qu'un
    caractère d'ornement dans le salon de Mme Swann, et cette raison-là ne
    tenait pas à l'époque, mais en partie à l'existence qu'avait menée
    jadis Odette. Une grande cocotte, comme elle avait été, vit beaucoup
    pour ses amants, c'est-à-dire chez elle, ce qui peut la conduire à
    vivre pour elle. Les choses que chez une honnête femme on voit et qui
    certes peuvent lui paraître, à elle aussi, avoir de l'importance, sont
    celles, en tous cas, qui pour la cocotte en ont le plus. Le point
    culminant de sa journée est celui non pas où elle s'habille pour le
    monde, mais où elle se déshabille pour un homme. Il lui faut être
    aussi élégante en robe de chambre, en chemise de nuit, qu'en toilette
    de ville. D'autres femmes montrent leurs bijoux, elle, elle vit dans
    l'intimité de ses perles. Ce genre d'existence impose l'obligation, et
    finit par donner le goût d'un luxe secret, c'est-à-dire bien près
    d'être désintéressé. Mme Swann l'étendait aux fleurs. Il y avait
    toujours près de son fauteuil une immense coupe de cristal remplie
    entièrement de violettes de Parme ou de marguerites effeuillées dans
    l'eau, et qui semblait témoigner aux yeux de l'arrivant, de quelque
    occupation préférée et interrompue, comme eût été la tasse de thé que
    Mme Swann eût bu seule, pour son plaisir; d'une occupation plus intime
    même et plus mystérieuse, si bien qu'on avait envie de s'excuser en
    voyant les fleurs étalées là, comme on l'eût fait de regarder le titre
    du volume encore ouvert qui eût révélé la lecture récente, donc
    peut-être la pensée actuelle d'Odette. Et plus que le livre, les
    fleurs vivaient; on était gêné si on entrait faire une visite à Mme
    Swann de s'apercevoir qu'elle n'était pas seule, ou si on rentrait
    avec elle de ne pas trouver le salon vide, tant y tenaient une place
    énigmatique et se rapportant à des heures de la vie de la maîtresse de
    maison, qu'on ne connaissait pas, ces fleurs qui n'avaient pas été
    préparées pour les visiteurs d'Odette, mais comme oubliées là par
    elle, avaient eu et auraient encore avec elle des entretiens
    particuliers qu'on avait peur de déranger, et dont on essayait en vain
    de lire le secret, en fixant des yeux la couleur délavée, liquide,
    mauve et dissolue des violettes de Parme. Dès la fin d'octobre Odette
    rentrait le plus régulièrement qu'elle pouvait pour le thé, qu'on
    appelait encore dans ce temps-là le «five o'clock tea», ayant entendu
    dire (et aimant à répéter) que si Mme Verdurin s'était fait un salon
    c'était parce qu'on était toujours sûr de pouvoir la rencontrer chez
    elle à la même heure. Elle s'imaginait elle-même en avoir un, du même
    genre, mais plus libre, «senza rigore», aimait-elle à dire. Elle se
    voyait ainsi comme une espèce de Lespinasse et croyait avoir fondé un
    salon rival en enlevant à la du Deffant du petit groupe ses hommes
    les plus agréables, en particulier Swann qui l'avait suivie dans sa
    sécession et sa retraite, selon une version qu'on comprend qu'elle eût
    réussi à accréditer auprès de nouveaux venus, ignorants du passé, mais
    non auprès d'elle-même. Mais certains rôles favoris sont par nous
    joués tant de fois devant le monde, et ressassés en nous-mêmes, que
    nous nous référons plus aisément à leur témoignage fictif qu'à celui
    d'une réalité presque complètement oubliée. Les jours où Mme Swann
    n'était pas sortie du tout, on la trouvait dans une robe de chambre de
    crêpe de Chine, blanche comme une première neige, parfois aussi dans
    un de ces longs tuyautages de mousseline de soie, qui ne semblent
    qu'une jonchée de pétales roses ou blancs et qu'on trouverait
    aujourd'hui peu appropriés à l'hiver, et bien à tort. Car ces étoffes
    légères et ces couleurs tendres donnaient à la femme–dans la grande
    chaleur des salons d'alors fermés de portières et desquels ce que les
    romanciers mondains de l'époque trouvaient à dire de plus élégant,
    c'est qu'ils étaient «douillettement capitonnés»–le même air
    frileux qu'aux roses, qui pouvaient y rester à côté d'elle, malgré
    l'hiver, dans l'incarnat de leur nudité, comme au printemps. A cause
    de cet étouffement des sons par les tapis et de sa retraite dans des
    enfoncements, la maîtresse de la maison n'étant pas avertie de votre
    entrée comme aujourd'hui, continuait à lire pendant que vous étiez
    déjà presque devant elle, ce qui ajoutait encore à cette impression de
    romanesque, à ce charme d'une sorte de secret surpris, que nous
    retrouvons aujourd'hui dans le souvenir de ces robes déjà démodées
    alors, que Mme Swann était peut-être la seule à ne pas avoir encore
    abandonnées et qui nous donnent l'idée que la femme qui les portait
    devait être une héroïne de roman parce que nous, pour la plupart, ne
    les avons guère vues que dans certains romans d'Henry Gréville. Odette
    avait maintenant, dans son salon, au commencement de l'hiver, des
    chrysanthèmes énormes et d'une variété de couleurs comme Swann jadis
    n'eût pu en voir chez elle. Mon admiration pour eux–quand j'allais
    faire à Mme Swann une de ces tristes visites où, lui ayant, de par mon
    chagrin, retrouvé toute sa mystérieuse poésie de mère de cette
    Gilberte à qui elle dirait le lendemain: «Ton ami m'a fait une
    visite»–venait sans doute de ce que, rose pâle comme la soie
    Louis XIV de ses fauteuils, blancs de neige comme sa robe de chambre
    en crêpe de Chine, ou d'un rouge métallique comme son samovar, ils
    superposaient à celle du salon une décoration supplémentaire, d'un
    coloris aussi riche, aussi raffiné, mais vivante et qui ne durerait
    que quelques jours. Mais j'étais touché, moins par ce que ces chrysanthèmes
    avaient d'éphémère, que de relativement durable par rapport à
    ces tons aussi roses ou aussi cuivrés, que le soleil couché exalte si
    somptueusement dans la brume des fins d'après-midi de novembre, et
    qu'après les avoir aperçus avant que j'entrasse chez Mme Swann,
    s'éteignant dans le ciel, je retrouvais prolongés, transposés dans la
    palette enflammée des fleurs. Comme des feux arrachés par un grand
    coloriste à l'instabilité de l'atmosphère et du soleil, afin qu'ils
    vinssent orner une demeure humaine, ils m'invitaient, ces
    chrysanthèmes, et malgré toute ma tristesse, à goûter avidement pendant
    cette heure du thé les plaisirs si courts de novembre dont ils
    faisaient flamber près de moi la splendeur intime et mystérieuse.
    Hélas, ce n'était pas dans les conversations que j'entendais que je
    pouvais l'atteindre; elles lui ressemblaient bien peu. Même avec Mme
    Cottard et quoique l'heure fût avancée, Mme Swann se faisait
    caressante pour dire: «Mais non, il n'est pas tard, ne regardez pas la
    pendule, ce n'est pas l'heure, elle ne va pas; qu'est-ce que vous
    pouvez avoir de si pressé à faire»; et elle offrait une tartelette de
    plus à la femme du professeur qui gardait son porte-cartes à la main.

    –On ne peut pas s'en aller de cette maison, disait Mme Bontemps à
    Mme Swann tandis que Mme Cottard, dans sa surprise d'entendre exprimer
    sa propre impression s'écriait: «C'est ce que je me dis toujours, avec
    ma petite jugeotte, dans mon for intérieur!», approuvée par des
    messieurs du Jockey qui s'étaient confondus en saluts, et comme
    comblés par tant d'honneur, quand Mme Swann les avait présentés à
    cette petite bourgeoise peu aimable, qui restait devant les brillants
    amis d'Odette sur la réserve sinon sur ce qu'elle appelait la
    «défensive», car elle employait toujours un langage noble pour les
    choses les plus simples. «On ne le dirait pas, voilà trois mercredis
    que vous me faites faux-bond», disait Mme Swann à Mme Cottard. «C'est
    vrai, Odette, il y a _des siècles, des éternités_ que je ne vous ai vue.
    Vous voyez que je plaide coupable, mais il faut vous dire,
    ajoutait-elle d'un air pudibond et vague, car quoique femme de médecin
    elle n'aurait pas oser parler sans périphrases de rhumatismes ou de
    coliques néphrétiques, que j'ai eu bien des petites _misères_. Chacun a
    les siennes. Et puis j'ai eu une crise dans ma domesticité mâle. Sans
    être plus qu'une autre très imbue de mon autorité, j'ai dû, pour
    faire un exemple, renvoyer mon Vatel qui, je crois, cherchait
    d'ailleurs une place plus lucrative. Mais son départ a failli
    entraîner la démission de tout le ministère. Ma femme de chambre ne
    voulait pas rester non plus, il y a eu des scènes homériques. Malgré
    tout, j'ai tenu ferme le gouvernail, et c'est une véritable leçon de
    choses qui n'aura pas été perdue pour moi. Je vous ennuie avec ces
    histoires de serviteurs, mais vous savez comme moi quel tracas c'est
    d'être obligée de procéder à des remaniements dans son personnel.»

    –Et nous ne verrons pas votre délicieuse fille? demandait-elle.–Non,
    ma délicieuse fille, dîne chez une amie», répondait Mme Swann,
    et elle ajoutait en se tournant vers moi: «Je crois qu'elle vous a
    écrit pour que vous veniez la voir demain… Et nos babys?»
    demandait-elle à la femme du Professeur. Je respirais largement. Ces
    mots de Mme Swann qui me prouvaient que je pourrais voir Gilberte
    quand je voudrais, me faisaient justement le bien que j'étais venu
    chercher et qui me rendait à cette époque-là les visites à Mme Swann
    si nécessaires. «Non, je lui écrirai un mot ce soir. Du reste,
    Gilberte et moi nous ne pouvons plus nous voir», ajoutais-je, ayant
    l'air d'attribuer notre séparation à une cause mystérieuse, ce qui me
    donnait encore une illusion d'amour, entretenue aussi par la manière
    tendre dont je parlais de Gilberte et dont elle parlait de moi. «Vous
    savez qu'elle vous aime infiniment, me disait Mme Swann. Vraiment vous
    ne voulez pas demain?» Tout d'un coup une allégresse me soulevait, je
    venais de me dire: «Mais après tout pourquoi pas, puisque c'est sa
    mère elle-même qui me le propose.» Mais aussitôt je retombais dans ma
    tristesse. Je craignais qu'en me revoyant, Gilberte pensât que mon
    indifférence de ces derniers temps avait été simulée et j'aimais mieux
    prolonger la séparation. Pendant ces apartés Mme Bontemps se plaignait
    de l'ennui que lui causaient les femmes des hommes politiques, car
    elle affectait de trouver tout le monde assommant et ridicule, et
    d'être désolée de la position de son mari. «Alors vous pouvez comme ça
    recevoir cinquante femmes de médecins de suite, disait-elle à Mme
    Cottard qui elle, au contraire, était pleine de bienveillance pour
    chacun et de respect pour toutes les obligations. Ah, vous avez de la
    vertu! Moi, au ministère, n'est-ce pas, je suis obligée,
    naturellement. Eh! bien, c'est plus fort que moi, vous savez, ces
    femmes de fonctionnaires, je ne peux pas m'empêcher de leur tirer la
    langue. Et ma nièce Albertine est comme moi. Vous ne savez pas ce
    qu'elle est effrontée cette petite. La semaine dernière il y avait à
    mon jour la femme du sous-secrétaire d'État aux Finances qui disait
    qu'elle ne s'y connaissait pas en cuisine. «Mais, madame, lui a
    répondu ma nièce avec son plus gracieux sourire, vous devriez pourtant
    savoir ce que c'est puisque votre père était marmiton.» «Oh! j'aime
    beaucoup cette histoire, je trouve cela exquis», disait Mme Swann.
    «Mais au moins pour les jours de consultation du docteur vous devriez
    avoir un petit home, avec vos fleurs, vos livres, les choses que vous
    aimez», conseillait-elle à Mme Cottard. «Comme ça, v'lan dans la
    figure, v'lan, elle ne lui a pas envoyé dire. Et elle ne m'avait
    prévenue de rien cette petite masque, elle est rusée comme un singe.
    Vous avez de la chance de pouvoir vous retenir; j'envie les gens qui
    savent déguiser leur pensée.» «Mais je n'en ai pas besoin, madame: je
    ne suis pas si difficile, répondait avec douceur Mme Cottard. D'abord,
    je n'y ai pas les mêmes droits que vous, ajoutait-elle d'une voix un
    peu plus forte qu'elle prenait, afin de les souligner, chaque fois
    qu'elle glissait dans la conversation quelqu'une de ces amabilités
    délicates, de ces ingénieuses flatteries qui faisaient l'admiration et
    aidaient à la carrière de son mari. Et puis je fais avec plaisir tout
    ce qui peut être utile au professeur.

    –Mais, madame, il faut pouvoir. Probablement vous n'êtes pas
    nerveuse. Moi quand je vois la femme du ministre de la Guerre faire
    des grimaces, immédiatement je me mets à l'imiter. C'est terrible
    d'avoir un tempérament comme ça.

    –Ah! oui, dit Mme Cottard, j'ai entendu dire qu'elle avait des
    tics; mon mari connaît aussi quelqu'un de très haut placé et
    naturellement, quand ces messieurs causent entre eux…

    –Mais tenez, madame, c'est encore comme le chef du protocole qui
    est bossu, c'est réglé, il n'est pas depuis cinq minutes chez moi que
    je vais toucher sa bosse. Mon mari dit que je le ferai révoquer. Eh
    bien! zut pour le ministère! Oui, zut pour le ministère! je voulais
    fait mettre ça comme devise sur mon papier à lettres. Je suis sûre que
    je vous scandalise parce que vous êtes bonne, moi j'avoue que rien ne
    m'amuse comme les petites méchancetés. Sans cela la vie serait bien
    monotone.

    Et elle continuait à parler tout le temps du ministère comme si
    ç'avait été l'Olympe. Pour changer la conversation Mme Swann se
    tournait vers Mme Cottard:

    –Mais vous me semblez bien belle? _Redfern fecit?_

    –Non, vous savez que je suis une fervente de Raudnitz. Du reste
    c'est un retapage.

    –Eh! bien, cela a un chic!

    –Combien croyez-vous?… Non, changez le premier chiffre.

    –Comment, mais c'est pour rien, c'est donné. On m'avait dit trois
    fois autant.

    –Voilà comme on écrit l'Histoire, concluait la femme du
    docteur. Et montrant à Mme Swann un tour de cou dont celle-ci lui
    avait fait présent:

    –Regardez, Odette. Vous reconnaissez?

    Dans l'entrebâillement d'une tenture une tête se montrait
    cérémonieusement déférente, feignant par plaisanterie la peur de
    déranger: c'était Swann. «Odette, le Prince d'Agrigente qui est avec
    moi dans mon cabinet demande s'il pourrait venir vous présenter ses
    hommages. Que dois-je aller lui répondre?–Mais que je serai
    enchantée», disait Odette avec satisfaction sans se départir d'un
    calme qui lui était d'autant plus facile qu'elle avait toujours, même
    comme cocotte, reçu des hommes élégants. Swann partait transmettre
    l'autorisation et, accompagné du Prince, il revenait auprès de sa
    femme à moins que dans l'intervalle ne fût entrée Mme Verdurin. Quand
    il avait épousé Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le
    petit clan (il avait pour cela bien des raisons et s'il n'en avait pas
    eu, l'eût fait tout de même par obéissance à une loi d'ingratitude qui
    ne souffre pas d'exception et qui fait ressortir l'imprévoyance de
    tous les entremetteurs ou leur désintéressement). Il avait seulement
    permis qu'Odette échangeât avec Mme Verdurin deux visites par an, ce
    qui semblait encore excessif à certains fidèles indignés de l'injure
    faite à la Patronne qui avait pendant tant d'années traité Odette et
    même Swann comme les enfants chéris de la maison. Car s'il contenait
    des faux-frères qui lâchaient certains soirs pour se rendre sans le
    dire à une invitation d'Odette, prêts, dans le cas où ils seraient
    découverts, à s'excuser sur la curiosité de rencontrer Bergotte
    (quoique la Patronne prétendît qu'il ne fréquentait pas chez les
    Swann, était dépourvu de talent, et malgré cela elle cherchait suivant
    une expression qui lui était chère, à l'attirer), le petit groupe
    avait aussi ses «ultras». Et ceux-ci, ignorants des convenances
    particulières qui détournent souvent les gens de l'attitude extrême
    qu'on aimerait à leur voir prendre pour ennuyer quelqu'un, auraient
    souhaité et n'avaient pas obtenu que Mme Verdurin cessât toutes
    relations avec Odette, et lui otât ainsi la satisfaction de dire en
    riant: «Nous allons très rarement chez la patronne depuis le Schisme.
    C'était encore possible quand mon mari était garçon, mais pour un
    ménage ce n'est pas toujours très facile… M. Swann, pour vous dire
    la vérité n'avale pas la mère Verdurin et il n'apprécierait pas
    beaucoup que j'en fasse ma fréquentation habituelle. Et moi, fidèle
    épouse…» Swann y accompagnait sa femme en soirée, mais évitait
    d'être là quand Mme Verdurin venait chez Odette en visite. Ainsi si la
    Patronne était dans le salon, le Prince d'Agrigente entrait seul. Seul
    aussi d'ailleurs il était présenté par Odette qui préférait que Mme
    Verdurin n'entendît pas de noms obscurs et voyant plus d'un visage
    inconnu d'elle, pût se croire au milieu de notabilités
    aristocratiques, calcul qui réussissait si bien que le soir Mme
    Verdurin disait avec dégoût à son mari: «Charmant milieu! Il y avait
    toute la fleur de la Réaction!» Odette vivait à l'égard de Mme
    Verdurin dans une illusion inverse. Non que ce salon eût même
    seulement commencé alors de devenir ce que nous le verrons être un
    jour. Mme Verdurin n'en était même pas encore à la période
    d'incubation où on suspend les grandes fêtes dans lesquelles les rares
    éléments brillants récemment acquis seraient noyés dans trop de tourbe
    et où on préfère attendre que le pouvoir générateur des dix justes
    qu'on a réussi à attirer en ait produit septante fois dix. Comme
    Odette n'allait pas tarder à le faire, Mme Verdurin se proposait bien
    le «monde» comme objectif, mais ses zones d'attaque étaient encore si
    limitées et d'ailleurs si éloignées de celles par où Odette avait
    quelque chance d'arriver à un résultat identique, à percer, que
    celle-ci vivait dans la plus complète ignorance des plans stratégiques
    qu'élaborait la Patronne. Et c'était de la meilleure foi du monde que,
    quand on parlait à Odette de Mme Verdurin comme d'une snob, Odette se
    mettait à rire, et disait: «C'est tout le contraire. D'abord elle n'en
    a pas les éléments, elle ne connaît personne. Ensuite il faut lui
    rendre cette justice que cela lui plaît ainsi. Non, ce qu'elle aime ce
    sont ses mercredis, les causeurs agréables.» Et secrètement elle
    enviait à Mme Verdurin (bien qu'elle ne désespérât pas d'avoir
    elle-même à une si grande école fini par les apprendre) ces arts
    auxquels la Patronne attachait une si belle importance bien qu'ils ne
    fassent que nuancer l'inexistant, sculpter le vide, et soient à
    proprement parler les Arts du Néant: l'art (pour une maîtresse de
    maison) de savoir «réunir», de s'entendre à «grouper», de «mettre en
    valeur», de «s'effacer», de servir de «trait d'union».

    En tous cas les amies de Mme Swann étaient impressionnées de voir chez
    elle une femme qu'on ne se représentait habituellement que dans son
    propre salon, entourée d'un cadre inséparable d'invités, de tout un
    petit groupe qu'on s'émerveillait de voir ainsi, évoqué, résumé,
    resserré, dans un seul fauteuil, sous les espèces de la Patronne
    devenue visiteuse dans l'emmitouflement de son manteau fourré de
    grèbe, aussi duveteux que les blanches fourrures qui tapissaient ce
    salon au sein duquel Mme Verdurin était elle-même un salon. Les femmes
    les plus timides voulaient se retirer par discrétion et employant le
    pluriel, comme quand on veut faire comprendre aux autres qu'il est plus
    sage de ne pas trop fatiguer une convalescente qui se lève pour la
    première fois, disaient: «Odette nous allons vous laisser.» On enviait
    Mme Cottard que la patronne appelait par son prénom. «Est-ce que je
    vous enlève?» lui disait Mme Verdurin qui ne pouvait supporter la
    pensée qu'une fidèle allait rester là au lieu de la suivre. «Mais
    Madame est assez aimable pour me ramener, répondait Mme Cottard, ne
    voulant pas avoir l'air d'oublier, en faveur d'une personne plus
    célèbre, qu'elle avait accepté l'offre que Mme Bontemps lui avait
    faite de la ramener dans sa voiture à cocarde. J'avoue que je suis
    particulièrement reconnaissante aux amies qui veulent bien me prendre
    avec elles dans leur véhicule. C'est une véritable aubaine pour moi
    qui n'ai pas d'automédon.» «D'autant plus, répondait la patronne
    (n'osant trop rien dire car elle connaissait un peu Mme Bontemps et
    venait de l'inviter à ses mercredis), que chez Mme de Crécy vous
    n'êtes pas près de chez vous. Oh! mon Dieu, je n'arriverai jamais à
    dire madame Swann.» C'était une plaisanterie dans le petit clan, pour
    des gens qui n'avaient pas beaucoup d'esprit, de faire semblant de ne
    pas pouvoir s'habituer à dire Mme Swann. «J'avais tellement l'habitude
    de dire Mme de Crécy, j'ai encore failli de me tromper.» Seule Mme
    Verdurin, quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se
    trompait exprès. «Cela ne vous fait pas peur, Odette, d'habiter ce
    quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu'à moitié tranquille
    le soir pour rentrer. Et puis c'est si humide. Ça ne doit rien valoir
    pour l'eczéma de votre mari. Vous n'avez pas de rats au moins?–Mais
    non! Quelle horreur!–Tant mieux, on m'avait dit cela. Je suis bien
    aise de savoir que ce n'est pas vrai, parce que j'en ai une peur
    épouvantable et que je ne serais pas revenue chez vous. Au revoir ma
    bonne chérie, à bientôt, vous savez comme je suis heureuse de vous
    voir. Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes, disait-elle en
    s'en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont
    des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais.–Je
    ne suis pas de l'avis de Mme Verdurin, bien qu'en toutes choses
    elle soit pour moi la Loi et les Prophètes. Il n'y a que vous, Odette,
    pour trouver des chrysanthèmes si belles ou plutôt si beaux puisque il
    paraît que c'est ainsi qu'on dit maintenant, déclarait Mme Cottard,
    quand la Patronne avait refermé la porte.–Chère Mme Verdurin n'est
    pas toujours très bienveillante pour les fleurs des autres, répondait
    doucement Mme Swann.–Qui cultivez-vous, Odette? demandait Mme Cottard
    pour ne pas laisser se prolonger les critiques à l'adresse de la
    Patronne… Lemaître? J'avoue que devant chez Lemaître il y avait
    l'autre jour un grand arbuste rose qui m'a fait faire une folie.» Mais
    par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus précis sur
    le prix de l'arbuste et dit seulement que le professeur «qui n'avait
    pourtant pas la tête près du bonnet» avait tiré flamberge au vent et
    lui avait dit qu'elle ne savait pas la valeur de l'argent. «Non, non,
    je n'ai de fleuriste attitré que Debac.–Moi aussi, disait Mme
    Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec
    Lachaume.–Ah! vous le trompez avec Lachaume, je lui dirai, répondait
    Odette qui s'efforçait d'avoir de l'esprit et de conduire la
    conversation chez elle, où elle se sentait plus à l'aise que dans le
    petit clan. Du reste Lachaume devient vraiment trop cher; ses prix
    sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants!»
    ajoutait-elle en riant.

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie

    Aproximadamente 78.934 palavras.

    Produced by Sue Asscher, Walter Debeuf, Patrick Narzul, and Marie Lebert

    MARCEL PROUST

    A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

    TROISIÈME PARTIE

    Une fois M. de Charlus parti, nous pûmes enfin, Robert et moi, aller
    dîner chez Bloch. Or je compris pendant cette petite fête que les
    histoires trop facilement trouvées drôles par notre camarade étaient
    des histoires de M. Bloch, père, et que l'homme «tout à fait curieux»
    était toujours un de ses amis qu'il jugeait de cette façon. Il y a un
    certain nombre de gens qu'on admire dans son enfance, un père plus
    spirituel que le reste de la famille, un professeur qui bénéficie à
    nos yeux de la métaphysique qu'il nous révèle, un camarade plus avancé
    que nous (ce que Bloch avait été pour moi) qui méprise le Musset de
    l'Espoir en Dieu quand nous l'aimons encore, et quand nous en serons
    venus au père Leconte ou à Claudel ne s'extasiera plus que sur:

    «A Saint-Blaise, à la Zuecca

    Vous étiez, vous étiez bien aise».

    en y ajoutant:

    «Padoue est un fort bel endroit

    Ou de très grands docteurs en droit

    …Mais j'aime mieux la polenta

    …Passe dans son domino noir

    La Toppatelle.»

    et de toutes les «Nuits» ne retient que:

    «Au Havre, devant l'Atlantique,

    A Venise, à l'affreux Lido,

    Où vient sur l'herbe d'un tombeau

    Mourir la pâle Adriatique.»

    Or, de quelqu'un qu'on admire de confiance, on recueille, on cite avec
    admiration, des choses très inférieures à celles que livré à son
    propre génie on refuserait avec sévérité, de même qu'un écrivain
    utilise dans un roman, sous prétexte qu'ils sont vrais, des «mots», des
    personnages, qui dans l'ensemble vivant font au contraire poids mort,
    partie médiocre. Les portraits de Saint Simon écrits par lui sans
    qu'il s'admire sans doute, sont admirables, les traits qu'il cite
    comme charmants de gens d'esprit qu'il a connus, sont restés médiocres
    ou devenus incompréhensibles. Il eût dédaigné d'inventer ce qu'il
    rapporte comme si fin ou si coloré de Mme Cornuel ou de Louis XIV,
    fait qui du reste est à noter chez bien d'autres et comporte diverses
    interprétations dont il suffit en ce moment de retenir celle-ci: c'est
    que dans l'état d'esprit où l'on «observe», on est très au-dessous du
    niveau où l'on se trouve quand on crée.

    Il y avait donc, enclavé en mon camarade Bloch, un père Bloch, qui
    retardait de quarante ans sur son fils, débitait des anecdotes
    saugrenues, et en riait autant au fond de mon ami que ne faisait le
    père Bloch extérieur et véritable, puisque au rire que ce dernier
    lâchait non sans répéter deux ou trois fois le dernier mot, pour que
    son public goûtât bien l'histoire, s'ajoutait le rire bruyant par
    lequel le fils ne manquait pas à table de saluer les histoires de son
    père. C'est ainsi qu'après avoir dit les choses les plus
    intelligentes, Bloch jeune, manifestant l'apport qu'il avait reçu de
    sa famille, nous racontait pour la trentième fois quelques-uns des
    mots que le père Bloch sortait seulement (en même temps que sa
    redingote) les jours solennels où Bloch jeune amenait quelqu'un qu'il
    valait la peine d'éblouir: un de ses professeurs, un «copain» qui
    avait tous les prix, ou, ce soir-là, Saint-Loup et moi. Par exemple:
    «Un critique militaire très fort, qui avait savamment déduit avec
    preuves à l'appui pour quelles raisons infaillibles dans la guerre
    russo-japonaise, les Japonais seraient battus et les Russes
    vainqueurs», ou bien: «C'est un homme éminent qui passe pour un grand
    financier dans les milieux politiques et pour un grand politique dans
    les milieux financiers.» Ces histoires étaient interchangeables avec
    une du baron de Rothschild et une de sir Rufus Israël, personnages mis
    en scène d'une manière équivoque qui pouvait donner à entendre que M.
    Bloch les avait personnellement connus.

    J'y fus moi-même pris et à la manière dont M. Bloch père parla de
    Bergotte, je crus aussi que c'était un de ses vieux amis. Or, tous les
    gens célèbres, M. Bloch ne les connaissait que «sans les connaître»,
    pour les avoir vus de loin au théâtre, sur les boulevards. Il
    s'imaginait du reste que sa propre figure, son nom, sa personnalité ne
    leur étaient pas inconnus et qu'en l'apercevant, ils étaient souvent
    obligés de retenir une furtive envie de le saluer. Les gens du monde,
    parce qu'ils connaissent les gens de talent original, qu'ils les
    reçoivent à dîner, ne les comprennent pas mieux pour cela. Mais quand
    on a un peu vécu dans le monde, la sottise de ses habitants vous fait
    trop souhaiter de vivre, trop supposer d'intelligence, dans les
    milieux obscurs où l'on ne connaît que «sans connaître». J'allais m'en
    rendre compte en parlant de Bergotte. M. Bloch n'était pas le seul qui
    eût des succès chez lui. Mon camarade en avait davantage encore auprès
    de ses sœurs qu'il ne cessait d'interpeller sur un ton bougon, en
    enfonçant sa tête dans son assiette; il les faisait ainsi rire aux
    larmes. Elles avaient d'ailleurs adopté la langue de leur frère
    qu'elles parlaient couramment, comme si elle eût été obligatoire et la
    seule dont pussent user des personnes intelligentes. Quand nous
    arrivâmes, l'aînée dit à une de ses cadettes: «Va prévenir notre père
    prudent et notre mère vénérable.–Chiennes, leur dit Bloch, je vous
    présente le cavalier Saint-Loup, aux javelots rapides qui est venu
    pour quelques jours de Doncières aux demeures de pierre polie, féconde
    en chevaux.» Comme il était aussi vulgaire que lettré, le discours se
    terminait d'habitude par quelque plaisanterie moins homérique:
    «Voyons, fermez un peu vos peplos aux belles agrafes, qu'est-ce que
    c'est que ce chichi-là? Après tout c'est pas mon père!» Et les
    demoiselles Bloch s'écroulaient dans une tempête de rires. Je dis à
    leur frère combien de joies il m'avait données en me recommandant la
    lecture de Bergotte dont j'avais adoré les livres.

    M. Bloch père qui ne connaissait Bergotte que de loin, et la vie de
    Bergotte que par les racontars du parterre, avait une manière tout
    aussi indirecte de prendre connaissance de ses œuvres, à l'aide de
    jugements d'apparence littéraire. Il vivait dans le monde des à peu
    près, où l'on salue dans le vide, où l'on juge dans le faux.
    L'inexactitude, l'incompétence, n'y diminuent pas l'assurance, au
    contraire. C'est le miracle bienfaisant de l'amour-propre que peu de
    gens pouvant avoir les relations brillantes et les connaissances
    profondes, ceux auxquels elles font défaut se croient encore les mieux
    partagés parce que l'optique des gradins sociaux fait que tout rang
    semble le meilleur à celui qui l'occupe et qui voit moins favorisés
    que lui, mal lotis, à plaindre, les plus grands qu'il nomme et
    calomnie sans les connaître, juge et dédaigne sans les comprendre.
    Même dans les cas où la multiplication des faibles avantages
    personnels par l'amour-propre ne suffirait pas à assurer à chacun la
    dose de bonheur, supérieure à celle accordée aux autres, qui lui est
    nécessaire, l'envie est là pour combler la différence. Il est vrai que
    si l'envie s'exprime en phrases dédaigneuses, il faut traduire: «Je ne
    veux pas le connaître» par «je ne peux pas le connaître». C'est le
    sens intellectuel. Mais le sens passionné est bien: «je ne veux pas le
    connaître.» On sait que cela n'est pas vrai mais on ne le dit pas
    cependant par simple artifice, on le dit parce qu'on éprouve ainsi, et
    cela suffit pour supprimer la distance, c'est-à-dire pour le bonheur.

    L'égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir
    l'univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le
    luxe d'en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat,
    voyant la signature de Bergotte au bas d'un article dans le journal à
    peine entr'ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience
    écourtée, prononçait sa sentence, et s'octroyait le confortable
    plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant: «Ce
    Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être
    embêtant. C'est à se désabonner. Comme c'est emberlificoté, quelle
    tartine!» Et il reprenait une beurrée.

    Cette importance illusoire de M. Bloch père était d'ailleurs étendue
    un peu au delà du cercle de sa propre perception. D'abord ses enfants
    le considéraient comme un homme supérieur. Les enfants ont toujours
    une tendance soit à déprécier, soit à exalter leurs parents, et pour
    un bon fils, son père est toujours le meilleur des pères, en dehors
    même de toutes raisons objectives de l'admirer. Or celles-ci ne
    manquaient pas absolument pour M. Bloch, lequel était instruit, fin,
    affectueux pour les siens. Dans la famille la plus proche, on se
    plaisait d'autant plus avec lui que si dans la «société», on juge les
    gens d'après un étalon, d'ailleurs absurde, et selon des règles
    fausses mais fixes, par comparaison avec la totalité des autres gens
    élégants, en revanche dans le morcellement de la vie bourgeoise, les
    dîners, les soirées de famille tournent autour de personnes qu'on
    déclare agréables, amusantes, et qui dans le monde ne tiendraient pas
    l'affiche deux soirs. Enfin, dans ce milieu où les grandeurs factices
    de l'aristocratie n'existent pas, on les remplace par des distinctions
    plus folles encore. C'est ainsi que pour sa famille et jusqu'à un
    degré de parenté fort éloigné, une prétendue ressemblance dans la
    façon de porter la moustache et dans le haut du nez faisait qu'on
    appelait M. Bloch un «faux duc d'Aumale». (Dans le monde des
    «chasseurs» de cercle, l'un qui porte sa casquette de travers et sa
    vareuse très serrée de manière à se donner l'air, croit-il, d'un
    officier étranger, n'est-il pas une manière de personnage pour ses
    camarades?)

    La ressemblance était des plus vagues, mais on eût dit que ce fût un
    titre. On répétait: «Bloch? lequel? le duc d'Aumale?» Comme on dit:
    «La princesse Murat? laquelle? la Reine (de Naples)?» Un certain
    nombre d'autres infimes indices achevaient de lui donner aux yeux du
    cousinage une prétendue distinction. N'allant pas jusqu'à avoir une
    voiture, M. Bloch louait à certains jours une victoria découverte à
    deux chevaux de la Compagnie et traversait le Bois de Boulogne,
    mollement étendu de travers, deux doigts sur la tempe, deux autres
    sous le menton et si les gens qui ne le connaissaient pas le
    trouvaient à cause de cela «faiseur d'embarras», on était persuadé
    dans la famille que pour le chic, l'oncle Salomon aurait pu en
    remontrer à Gramont-Caderousse. Il était de ces personnes qui quand
    elles meurent et à cause d'une table commune avec le rédacteur en chef
    de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de
    physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du
    _Radical_. M. Bloch nous dit à Saint-Loup et à moi que Bergotte savait
    si bien pourquoi lui M. Bloch ne le saluait pas que dès qu'il
    l'apercevait au théâtre ou au cercle, il fuyait son regard. Saint-Loup
    rougit, car il réfléchit que ce cercle ne pouvait pas être le Jockey
    dont son père avait été président. D'autre part ce devait être un
    cercle relativement fermé, car M. Bloch avait dit que Bergotte n'y
    serait plus reçu aujourd'hui. Aussi est-ce en tremblant de
    «sous-estimer l'adversaire» que Saint-Loup demanda si ce cercle était
    le cercle de la rue Royale, lequel était jugé «déclassant» par la
    famille de Saint-Loup et où il savait qu'étaient reçus certains
    israélites. «Non, répondit M. Bloch d'un air négligent, fier et
    honteux, c'est un petit cercle, mais beaucoup plus agréable, le cercle
    des Ganaches. On y juge sévèrement la galerie.–Est-ce que sir Rufus
    Israël n'en est pas président», demanda Bloch fils à son père, pour
    lui fournir l'occasion d'un mensonge honorable et sans se douter que
    ce financier n'avait pas le même prestige aux yeux de Saint-Loup
    qu'aux siens. En réalité, il y avait au Cercle des Ganaches non point
    sir Rufus Israël, mais un de ses employés. Mais comme il était fort
    bien avec son patron, il avait à sa disposition des cartes du grand
    financier, et en donnait une à M. Bloch, quand celui-ci partait en
    voyage sur une ligne dont sir Rufus était administrateur, ce qui
    faisait dire au père Bloch: «Je vais passer au cercle demander une
    recommandation de sir Rufus.» Et la carte lui permettait d'éblouir les
    chefs de train. Les demoiselles Bloch furent plus intéressées par
    Bergotte et revenant à lui au lieu de poursuivre sur les «Ganaches»,
    la cadette demanda à son frère du ton le plus sérieux du monde car
    elle croyait qu'il n'existait pas au monde pour désigner les gens de
    talent d'autres expressions que celles qu'il employait: «Est-ce un
    coco vraiment étonnant, ce Bergotte? Est-il de la catégorie des grands
    bonshommes, des cocos comme Villiers ou Catulle?–Je l'ai rencontré à
    plusieurs générales, dit M. Nissim Bernard. Il est gauche, c'est une
    espèce de Schlemihl.» Cette allusion au conte de Chamisso n'avait rien
    de bien grave, mais l'épithète de Schlemihl faisait partie de ce
    dialecte mi-allemand, mi-juif, dont l'emploi ravissait M. Bloch dans
    l'intimité, mais qu'il trouvait vulgaire et déplacé devant des
    étrangers. Aussi jeta-t-il un regard sévère sur son oncle. «Il a du
    talent, dit Bloch.–Ah! fit gravement sa sœur comme pour dire que
    dans ces conditions j'étais excusable.–Tous les écrivains ont du
    talent, dit avec mépris M. Bloch père.–Il paraît même, dit son fils
    en levant sa fourchette et en plissant ses yeux d'un air
    diaboliquement ironique qu'il va se présenter à l'Académie.–Allons
    donc! il n'a pas un bagage suffisant, répondit M. Bloch le père qui ne
    semblait pas avoir pour l'Académie le mépris de son fils et de ses
    filles. Il n'a pas le calibre nécessaire.–D'ailleurs l'Académie est
    un salon et Bergotte ne jouit d'aucune surface», déclara l'oncle à
    héritage de Mme Bloch, personnage inoffensif et doux dont le nom de
    Bernard eût peut-être à lui seul éveillé les dons de diagnostic de mon
    grand'père, mais eût paru insuffisamment en harmonie avec un visage
    qui semblait rapporté du palais de Darius et reconstitué par Mme
    Dieulafoy, si, choisi par quelque amateur désireux de donner un
    couronnement oriental à cette figure de Suse, ce prénom de Nissim
    n'avait fait planer au-dessus d'elle les ailes de quelque taureau
    androcéphale de Khorsabad. Mais M. Bloch ne cessait d'insulter son
    oncle, soit qu'il fût excité par la bonhomie sans défense de son
    souffre-douleur, soit que, la villa étant payée par M. Nissim Bernard,
    le bénéficiaire voulût montrer qu'il gardait son indépendance et
    surtout qu'il ne cherchait pas par des cajoleries à s'assurer
    l'héritage à venir du richard. Celui-ci était surtout froissé qu'on le
    traitât si grossièrement devant le maître d'hôtel. Il murmura une
    phrase inintelligible où on distinguait seulement: «Quand les
    Meschorès sont là.» Meschorès désigne dans la Bible le serviteur de
    Dieu. Entre eux les Bloch s'en servaient pour désigner les domestiques
    et en étaient toujours égayés parce que leur certitude de n'être pas
    compris ni des chrétiens ni des domestiques eux-mêmes exaltait chez
    M. Nissim Bernard et M. Bloch leur double particularisme de «maîtres»
    et de «juifs». Mais cette dernière cause de satisfaction en devenait
    une de mécontentement quand il y avait du monde. Alors M. Bloch
    entendant son oncle dire «Meschorès» trouvait qu'il laissait trop
    paraître son côté oriental, de même qu'une cocotte qui invite ses
    amies avec des gens comme il faut, est irritée si elles font allusion
    à leur métier de cocotte, ou emploient des mots malsonnants. Aussi,
    bien loin que la prière de son oncle produisît quelque effet sur M.
    Bloch, celui-ci, hors de lui, ne put plus se contenir. Il ne perdit
    plus une occasion d'invectiver le malheureux oncle. «Naturellement,
    quand il y a quelque bêtise prudhommesque à dire, on peut être sûr que
    vous ne la ratez pas. Vous seriez le premier à lui lécher les pieds
    s'il était là», cria M. Bloch tandis que M. Nissim Bernard attristé
    inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon
    camarade depuis qu'il portait la sienne qu'il avait aussi crépue et
    bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle.

    –Comment, vous êtes le fils du marquis de Marsantes? mais je l'ai
    très bien connu, dit à Saint-Loup M. Nissim Bernard. Je crus qu'il
    voulait dire «connu» au sens où le père de Bloch disait qu'il
    connaissait Bergotte, c'est-à-dire de vue. Mais il ajouta: «Votre père
    était un de mes bons amis.» Cependant Bloch était devenu excessivement
    rouge, son père avait l'air profondément contrarié, les demoiselles
    Bloch riaient en s'étouffant. C'est que chez M. Nissim Bernard le goût
    de l'ostentation, contenu chez M. Bloch le père et chez ses enfants,
    avait engendré l'habitude du mensonge perpétuel. Par exemple, en
    voyage à l'hôtel, M. Nissim Bernard comme aurait pu faire M. Bloch le
    père, se faisait apporter tous ses journaux par son valet de chambre
    dans la salle à manger, au milieu du déjeuner, quand tout le monde
    était réuni pour qu'on vît bien qu'il voyageait avec un valet de
    chambre. Mais aux gens avec qui il se liait dans l'hôtel, l'oncle
    disait ce que le neveu n'eût jamais fait, qu'il était sénateur. Il
    avait beau être certain qu'on apprendrait un jour que le titre était
    usurpé, il ne pouvait au moment même résister au besoin de se le
    donner. M. Bloch souffrait beaucoup des mensonges de son oncle et de
    tous les ennuis qu'ils lui causaient. «Ne faites pas attention, il est
    extrêmement blagueur», dit-il à mi-voix à Saint-Loup qui n'en fut que
    plus intéressé, étant très curieux de la psychologie des menteurs.
    «Plus menteur encore que l'Ithaquesien Odysseus qu'Athènes appelait
    pourtant le plus menteur des hommes, compléta notre camarade Bloch.–Ah!
    par exemple! s'écria M. Nissim Bernard, si je m'attendais à dîner
    avec le fils de mon ami! Mais j'ai à Paris chez moi, une photographie
    de votre père et combien de lettres de lui. Il m'appelait toujours «mon
    oncle», on n'a jamais su pourquoi. C'était un homme charmant,
    étincelant. Je me rappelle un dîner chez moi, à Nice où il y avait
    Sardou, Labiche, Augier…–Molière, Racine, Corneille, continua
    ironiquement M. Bloch le père, dont le fils acheva l'énumération en
    ajoutant: Plaute, Ménandre, Kalidasa.» M. Nissim Bernard blessé
    arrêta brusquement son récit et, se privant ascétiquement d'un grand
    plaisir, resta muet jusqu'à la fin du dîner.

    «Saint-Loup au casque d'airain, dit Bloch, reprenez un peu de ce
    canard aux cuisses lourdes de graisse sur lesquelles l'illustre
    sacrificateur des volailles a répandu de nombreuses libations de vin
    rouge.»

    D'habitude après avoir sorti de derrière les fagots pour un camarade
    de marque les histoires sur sir Rufus Israël et autres, M. Bloch
    sentant qu'il avait touché son fils jusqu'à l'attendrissement, se
    retirait pour ne pas se «galvauder» aux yeux du «potache». Cependant
    s'il y avait une raison tout à fait capitale, comme quand son fils par
    exemple fut reçu à l'agrégation, M. Bloch ajouta à la série habituelle
    des anecdotes cette réflexion ironique qu'il réservait plutôt pour ses
    amis personnels et que Bloch jeune fut extrêmement fier de voir
    débiter pour ses amis à lui: «Le gouvernement a été impardonnable. Il
    n'a pas consulté M. Coquelin! M. Coquelin a fait savoir qu'il était
    mécontent» (M. Bloch se piquait d'être réactionnaire et méprisant pour
    les gens de théâtre).

    Mais les demoiselles Bloch et leur frère rougirent jusqu'aux oreilles
    tant ils furent impressionnés quand Bloch père, pour se montrer royal
    jusqu'au bout envers les deux «labadens» de son fils, donna l'ordre
    d'apporter du champagne et annonça négligemment que pour nous
    «régaler», il avait fait prendre trois fauteuils pour la
    représentation qu'une troupe d'Opéra-Comique donnait le soir même au
    Casino. Il regrettait de n'avoir pu avoir de loge. Elles étaient
    toutes prises. D'ailleurs il les avait souvent expérimentées, on était
    mieux à l'orchestre. Seulement, si le défaut de son fils, c'est-à-dire
    ce que son fils croyait invisible aux autres, était la grossièreté,
    celui du père était l'avarice. Aussi, c'est dans une carafe qu'il fit
    servir sous le nom de champagne un petit vin mousseux et sous celui de
    fauteuils d'orchestre il avait fait prendre des parterres qui
    coûtaient moitié moins, miraculeusement persuadé par l'intervention
    divine de son défaut que ni à table, ni au théâtre (où toutes les
    loges étaient vides) on ne s'apercevrait de la différence. Quand M.
    Bloch nous eut laissé tremper nos lèvres dans les coupes plates que
    son fils décorait du nom de «cratères aux flancs profondément
    creusés», il nous fit admirer un tableau qu'il aimait tant qu'il
    l'apportait avec lui à Balbec. Il nous dit que c'était un Rubens.
    Saint-Loup lui demanda naïvement s'il était signé. M. Bloch répondit
    en rougissant qu'il avait fait couper la signature à cause du cadre,
    ce qui n'avait pas d'importance, puisqu'il ne voulait pas le vendre.
    Puis il nous congédia rapidement pour se plonger dans le _Journal
    Officiel_ dont les numéros encombraient la maison et dont la lecture
    lui était rendue nécessaire, nous dit-il, «par sa situation
    parlementaire» sur la nature exacte de laquelle il ne nous fournit pas
    de lumières. «Je prends un foulard, nous dit Bloch, car Zephyros et
    Boréas se disputent à qui mieux mieux la mer poissonneuse, et pour peu
    que nous nous attardions après le spectacle, nous ne rentrerons qu'aux
    premières lueurs d'Eôs aux doigts de pourpre. A propos, demanda-t-il à
    Saint-Loup quand nous fûmes dehors et je tremblai car je compris bien
    vite que c'était de M. de Charlus que Bloch parlait sur ce ton
    ironique), quel était cet excellent fantoche en costume sombre que je
    vous ai vu promener avant-hier matin sur la plage?–C'est mon
    oncle», répondit Saint-Loup piqué. Malheureusement, une «gaffe» était
    bien loin de paraître à Bloch chose à éviter. Il se tordit de rire:
    «Tous mes compliments, j'aurais dû le deviner, il a un excellent chic,
    et une impayable bobine de gaga de la plus haute lignée.–Vous vous
    trompez du tout au tout, il est très intelligent, riposta Saint-Loup
    furieux.–Je le regrette car alors il est moins complet. J'aimerais du
    reste beaucoup le connaître car je suis sûr que j'écrirais des
    machines adéquates sur des bonshommes comme ça. Celui-là, à voir
    passer, est crevant. Mais je négligerais le côté caricatural, au fond
    assez méprisable pour un artiste épris de la beauté plastique des
    phrases, de la binette qui, excusez-moi, m'a fait gondoler un bon
    moment, et je mettrais en relief le côté aristocratique de votre
    oncle, qui en somme fait un effet bœuf, et la première rigolade passée,
    frappe par un très grand style. Mais, dit-il, en s'adressant cette
    fois à moi, il y a une chose dans un tout autre ordre d'idées, sur
    laquelle je veux t'interroger et chaque fois que nous sommes ensemble,
    quelque dieu, bienheureux habitant de l'Olympe, me fait oublier
    totalement de te demander ce renseignement qui eût pu m'être déjà et
    me sera sûrement fort utile. Quelle est donc cette belle personne avec
    laquelle je t'ai rencontré au Jardin d'Acclimatation et qui était
    accompagnée d'un monsieur que je crois connaître de vue et d'une jeune
    fille à la longue chevelure?» J'avais bien vu que Mme Swann ne se
    rappelait pas le nom de Bloch, puisqu'elle m'en avait dit un autre et
    avait qualifié mon camarade d'attaché à un ministère où je n'avais
    jamais pensé depuis à m'informer s'il était entré. Mais comment Bloch
    qui, à ce qu'elle m'avait dit alors, s'était fait présenter à elle
    pouvait-il ignorer son nom? J'étais si étonné que je restai un moment
    sans répondre. «En tous cas, tous mes compliments, me dit-il, tu n'as
    pas dû t'embêter avec elle. Je l'avais rencontrée quelques jours
    auparavant dans le train de Ceinture. Elle voulut bien dénouer la
    sienne en faveur de ton serviteur, je n'ai jamais passé de si bons
    moments et nous allions prendre toutes dispositions pour nous revoir
    quand une personne qu'elle connaissait eut le mauvais goût de monter à
    l'avant-dernière station.» Le silence que je gardais ne parut pas
    plaire à Bloch. «J'espérais, me dit-il, connaître grâce à toi son
    adresse et aller goûter chez elle plusieurs fois par semaine, les
    plaisirs d'Eros, chers aux Dieux, mais je n'insiste pas puisque tu
    poses pour la discrétion à l'égard d'une professionnelle qui s'est
    donnée à moi trois fois de suite et de la manière la plus raffinée
    entre Paris et le Point-du-Jour. Je la retrouverai bien un soir ou
    l'autre.»

    J'allai voir Bloch à la suite de ce dîner, il me rendit ma visite,
    mais j'étais sorti et il fut aperçu, me demandant, par Françoise,
    laquelle par hasard bien qu'il fût venu à Combray ne l'avait jamais vu
    jusque-là. De sorte qu'elle savait seulement qu'un «des Monsieurs» que
    je connaissais était passé pour me voir, elle ignorait «à quel effet»,
    vêtu d'une manière quelconque et qui ne lui avait pas fait grande
    impression. Or j'avais beau savoir que certaines idées sociales de
    Françoise me resteraient toujours impénétrables, qui reposaient
    peut-être en partie sur des confusions entre des mots, des noms
    qu'elle avait pris une fois, et à jamais, les uns pour les autres, je
    ne pus m'empêcher, moi qui avais depuis longtemps renoncé à me poser
    des questions dans ces cas-là, de chercher vainement, d'ailleurs, ce
    que le nom de Bloch pouvait représenter d'immense pour Françoise. Car
    à peine lui eus-je dit que ce jeune homme qu'elle avait aperçu était
    M. Bloch, elle recula de quelques pas tant furent grandes sa stupeur
    et sa déception. «Comment, c'est cela, M. Bloch!» s'écria-t-elle d'un
    air atterré comme si un personnage aussi prestigieux eût dû posséder
    une apparence qui «fît connaître» immédiatement qu'on se trouvait en
    présence d'un grand de la terre, et à la façon de quelqu'un qui trouve
    qu'un personnage historique n'est pas à la hauteur de sa réputation,
    elle répétait d'un ton impressionné, et où on sentait pour l'avenir
    les germes d'un scepticisme universel: «Comment c'est ça M. Bloch! Ah!
    vraiment on ne dirait pas à le voir.» Elle avait l'air de m'en garder
    rancune comme si je lui eusse jamais «surfait» Bloch. Et pourtant elle
    eut la bonté d'ajouter: «Hé bien, tout M. Bloch qu'il est, Monsieur
    peut dire qu'il est aussi bien que lui.»

    Elle eut bientôt à l'égard de Saint-Loup qu'elle adorait une
    désillusion d'un autre genre, et d'une moindre dureté: elle apprit
    qu'il était républicain. Or bien qu'en parlant par exemple de la Reine
    de Portugal, elle dît avec cet irrespect qui dans le peuple est le
    respect suprême «Amélie, la sœur à Philippe», Françoise était
    royaliste. Mais surtout un marquis, un marquis qui l'avait éblouie, et
    qui était pour la République, ne lui paraissait plus vrai. Elle en
    marquait la même mauvaise humeur que si je lui eusse donné une boîte
    qu'elle eût cru d'or, de laquelle elle m'eût remercié avec effusion et
    qu'ensuite un bijoutier lui eût révélé être en plaqué. Elle retira
    aussitôt son estime à Saint-Loup, mais bientôt après la lui rendit,
    ayant réfléchi qu'il ne pouvait pas, étant le marquis de Saint-Loup
    être républicain, qu'il faisait seulement semblant, par intérêt, car
    avec le gouvernement qu'on avait, cela pouvait lui rapporter gros. De
    ce jour sa froideur envers lui, son dépit contre moi cessèrent. Et
    quand elle parlait de Saint-Loup, elle disait: «C'est un hypocrite»,
    avec un large et bon sourire qui faisait bien comprendre qu'elle le
    «considérait» de nouveau autant qu'au premier jour et qu'elle lui
    avait pardonné.

    Or la sincérité et le désintéressement de Saint-Loup étaient au
    contraire absolus et c'était cette grande pureté morale qui, ne
    pouvant se satisfaire entièrement dans un sentiment égoïste comme
    l'amour, ne rencontrant pas d'autre part en lui l'impossibilité qui
    existait par exemple en moi de trouver sa nourriture spirituelle autre
    part qu'en soi-même, le rendait vraiment capable, autant que moi
    incapable, d'amitié.

    Françoise ne se trompait pas moins sur Saint-Loup quand elle disait
    qu'il avait l'air comme ça de ne pas dédaigner le peuple, mais que ce
    n'est pas vrai et qu'il n'y avait qu'à le voir quand il était en
    colère après son cocher. Il était arrivé en effet quelquefois à Robert
    de le gronder avec une certaine rudesse, qui prouvait chez lui moins
    le sentiment de la différence que de l'égalité entre les classes.
    «Mais, me dit-il en réponse aux reproches que je lui faisais d'avoir
    traité un peu durement ce cocher, pourquoi affecterais-je de lui
    parler poliment? N'est-il pas mon égal? N'est-il pas aussi près de moi
    que mes oncles ou mes cousins? Vous avez l'air de trouver que je
    devrais le traiter avec égards, comme un inférieur! Vous parlez comme
    un aristocrate», ajouta-t-il avec dédain.

    En effet, s'il y avait une classe contre laquelle il eût de la
    prévention et de la partialité, c'était l'aristocratie, et jusqu'à
    croire aussi difficilement à la supériorité d'un homme du monde, qu'il
    croyait facilement à celle d'un homme du peuple. Comme je lui parlais
    de la princesse de Luxembourg que j'avais rencontrée avec sa tante:

    –Une carpe, me dit-il, comme toutes ses pareilles. C'est d'ailleurs
    un peu ma cousine.

    Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, il allait
    rarement dans le monde et l'attitude méprisante ou hostile qu'il y
    prenait, augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de
    sa liaison avec une femme «de théâtre», liaison qu'ils accusaient de
    lui être fatale et notamment d'avoir développé chez lui cet esprit de
    dénigrement, ce mauvais esprit, de l'avoir «dévoyé», en attendant
    qu'il se «déclassât» complètement. Aussi, bien des hommes légers du
    faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de
    la maîtresse de Robert. «Les grues font leur métier, disait-on, elles
    valent autant que d'autres; mais celle-là, non! Nous ne lui
    pardonnerons pas! Elle a fait trop de mal à quelqu'un que nous
    aimons.» Certes, il n'était pas le premier qui eût un fil à la patte.
    Mais les autres s'amusaient en hommes du monde, continuaient à penser
    en hommes du monde sur la politique, sur tout. Lui, sa famille le
    trouvait «aigri». Elle ne se rendait pas compte que pour bien des
    jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes
    d'esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût,
    c'est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître et les
    liaisons de ce genre la seule école morale où ils soient initiés à une
    culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances
    désintéressées. Même dans le bas peuple (qui au point de vue de la
    grossièreté ressemble si souvent au grand monde), la femme, plus
    sensible, plus fine, plus oisive, a la curiosité de certaines
    délicatesses, respecte certaines beautés de sentiment et d'art que, ne
    les comprît-elle pas, elle place pourtant au-dessus de ce qui semblait
    le plus désirable à l'homme, l'argent, la situation. Or, qu'il
    s'agisse de la maîtresse d'un jeune clubman comme Saint-Loup ou d'un
    jeune ouvrier (les électriciens par exemple comptent aujourd'hui dans
    les rangs de la Chevalerie véritable), son amant a pour elle trop
    d'admiration et de respect pour ne pas les étendre à ce qu'elle-même
    respecte et admire; et pour lui l'échelle des valeurs s'en trouve
    renversée. A cause de son sexe même elle est faible, elle a des
    troubles nerveux, inexplicables, qui chez un homme, et même chez une
    autre femme, chez une femme dont il est neveu ou cousin auraient fait
    sourire ce jeune homme robuste. Mais il ne peut voir souffrir celle
    qu'il aime. Le jeune noble qui comme Saint-Loup a une maîtresse, prend
    l'habitude quand il va dîner avec elle au cabaret d'avoir dans sa
    poche le valérianate dont elle peut avoir besoin, d'enjoindre au
    garçon, avec force et sans ironie, de faire attention à fermer les
    portes sans bruit, à ne pas mettre de mousse humide sur la table, afin
    d'éviter à son amie ces malaises que pour sa part il n'a jamais
    ressentis, qui composent pour lui un monde occulte à la réalité duquel
    elle lui a appris à croire, malaises qu'il plaint maintenant sans
    avoir besoin pour cela de les connaître, qu'il plaindra même quand ce
    sera d'autres qu'elle qui les ressentiront. La maîtresse de
    Saint-Loup–comme les premiers moines du moyen âge, à la chrétienté–lui
    avait enseigné la pitié envers les animaux car elle en avait la
    passion, ne se déplaçant jamais sans son chien, ses serins, ses
    perroquets; Saint-Loup veillait sur eux avec des soins maternels et
    traitait de brutes les gens qui ne sont pas bons avec les bêtes.
    D'autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait
    avec lui–qu'elle fût intelligente ou non, ce que j'ignorais–en
    lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et
    considérer comme une corvée l'obligation d'aller dans une soirée,
    l'avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. Si grâce à elle
    les relations mondaines tenaient moins de place dans la vie de son
    jeune amant, en revanche tandis que s'il avait été un simple homme de
    salon, la vanité ou l'intérêt auraient dirigé ses amitiés comme la
    rudesse les aurait empreintes, sa maîtresse lui avait appris à y
    mettre de la noblesse et du raffinement. Avec son instinct de femme et
    appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que
    son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait
    toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de
    Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer.
    Elle savait le forcer à éprouver pour celui-là de la reconnaissance, à
    la lui témoigner, à remarquer les choses qui lui faisaient plaisir,
    celles qui lui faisaient de la peine. Et bientôt Saint-Loup, sans plus
    avoir besoin qu'elle l'avertît, commença à se soucier de tout cela et
    à Balbec où elle n'était pas, pour moi qu'elle n'avait jamais vu et
    dont il ne lui avait même peut-être pas encore parlé dans ses lettres,
    de lui-même il fermait la fenêtre d'une voiture où j'étais, emportait
    les fleurs qui me faisaient mal, et quand il eut à dire au revoir à la
    fois à plusieurs personnes, à son départ, s'arrangea à les quitter un
    peu plus tôt afin de rester seul et en dernier avec moi, de mettre
    cette différence entre elles et moi, de me traiter autrement que les
    autres. Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l'invisible, elle avait
    mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout
    cela échappait à la famille en larmes qui répétait: «Cette gueuse le
    tuera, et en attendant elle le déshonore.» Il est vrai qu'il avait
    fini de tirer d'elle tout le bien qu'elle pouvait lui faire; et
    maintenant elle était cause seulement qu'il souffrait sans cesse, car
    elle l'avait pris en horreur et le torturait. Elle avait commencé un
    beau jour à le trouver bête et ridicule parce que les amis qu'elle
    avait parmi les jeunes auteurs et acteurs, lui avaient assuré qu'il
    l'était, et elle répétait à son tour ce qu'ils avaient dit avec cette
    passion, cette absence de réserves qu'on montre chaque fois qu'on
    reçoit du dehors et qu'on adopte des opinions ou des usages qu'on
    ignorait entièrement. Elle professait volontiers, comme ces comédiens,
    qu'entre elle et Saint-Loup le fossé était infranchissable, parce
    qu'ils étaient d'une autre race, qu'elle était une intellectuelle et
    que lui, quoi qu'il prétendît, était, de naissance, un ennemi de
    l'intelligence. Cette vue lui semblait profonde et elle en cherchait
    la vérification dans les paroles les plus insignifiantes, les moindres
    gestes de son amant. Mais quand les mêmes amis l'eurent en outre
    convaincue qu'elle détruisait dans une compagnie aussi peu faite pour
    elle les grandes espérances qu'elle avait, disaient-ils, données, que
    son amant finirait par déteindre sur elle, qu'à vivre avec lui, elle
    gâchait son avenir d'artiste, à son mépris pour Saint-Loup s'ajouta la
    même haine que s'il s'était obstiné à vouloir lui inoculer une maladie
    mortelle. Elle le voyait le moins possible tout en reculant encore le
    moment d'une rupture définitive, laquelle me paraissait à moi bien
    peu vraisemblable. Saint-Loup faisait pour elle de tels sacrifices
    que, à moins qu'elle fût ravissante (mais il n'avait jamais voulu me
    montrer sa photographie, me disant: «D'abord ce n'est pas une beauté
    et puis elle vient mal en photographie, ce sont des instantanés que
    j'ai faits moi-même avec mon Kodak et ils vous donneraient une fausse
    idée d'elle»), il semblait difficile qu'elle trouvât un second homme
    qui en consentît de semblables. Je ne songeais pas qu'une certaine
    toquade de se faire un nom, même quand on n'a pas de talent, que
    l'estime, rien que l'estime privée, de personnes qui vous imposent,
    peuvent (ce n'était peut-être du reste pas le cas pour la maîtresse de
    Saint-Loup) être même pour une petite cocotte des motifs plus
    déterminants que le plaisir de gagner de l'argent. Saint-Loup qui sans
    bien comprendre ce qui se passait dans la pensée de sa maîtresse, ne
    la croyait complètement sincère ni dans les reproches injustes ni
    dans les promesses d'amour éternel, avait pourtant à certains moments
    le sentiment qu'elle romprait quand elle le pourrait, et à cause de
    cela, mû sans doute par l'instinct de conservation de son amour, plus
    clairvoyant peut-être que Saint-Loup n'était lui-même, usant
    d'ailleurs d'une habileté pratique qui se conciliait chez lui avec les
    plus grands et les plus aveugles élans du cœur, il s'était refusé à lui
    constituer un capital, avait emprunté un argent énorme pour qu'elle ne
    manquât de rien, mais ne le lui remettait qu'au jour le jour. Et sans
    doute, au cas où elle eût vraiment songé à le quitter, attendait-elle
    froidement d'avoir «fait sa pelote», ce qui avec les sommes données
    par Saint-Loup demanderait sans doute un temps fort court, mais tout
    de même concédé en supplément pour prolonger le bonheur de mon nouvel
    ami — ou son malheur.

    Cette période dramatique de leur liaison–et qui était arrivée
    maintenant à son point le plus aigu, le plus cruel pour Saint-Loup,
    car elle lui avait défendu de rester à Paris où sa présence
    l'exaspérait et l'avait forcé de prendre son congé à Balbec, à côté de
    sa garnison–avait commencé un soir chez une tante de Saint-Loup,
    lequel avait obtenu d'elle que son amie viendrait pour de nombreux
    invités dire des fragments d'une pièce symboliste qu'elle avait jouée
    une fois sur une scène d'avant-garde et pour laquelle elle lui avait
    fait partager l'admiration qu'elle éprouvait elle-même.

    Mais quand elle était apparue, un grand lys à la main, dans un costume
    copié de l'«Ancilla Domini» et qu'elle avait persuadé à Robert être
    une véritable «vision d'art», son entrée avait été accueillie dans
    cette assemblée d'hommes de cercles et de duchesses par des sourires
    que le ton monotone de la psalmodie, la bizarrerie de certains mots,
    leur fréquente répétition avaient changés en fous-rires d'abord
    étouffés, puis si irrésistibles que la pauvre récitante n'avait pu
    continuer. Le lendemain la tante de Saint-Loup avait été unanimement
    blâmée d'avoir laissé paraître chez elle une artiste aussi grotesque.
    Un duc bien connu ne lui cacha pas qu'elle n'avait à s'en prendre qu'à
    elle-même si elle se faisait critiquer.

    –Que diable aussi, on ne nous sort pas des numéros de cette
    force-là! Si encore cette femme avait du talent, mais elle n'en a et
    n'en aura jamais aucun. Sapristi! Paris n'est pas si bête qu'on veut
    bien le dire. La société n'est pas composée que d'imbéciles. Cette
    petite demoiselle a évidemment cru étonner Paris. Mais Paris est plus
    difficile à étonner que cela et il y a tout de même des affaires qu'on
    ne nous fera pas avaler.

    Quant à l'artiste, elle sortit en disant à Saint-Loup:

    –Chez quelles dindes, chez quelles garces sans éducation, chez quels
    goujats m'as-tu fourvoyée? J'aime mieux te le dire, il n'y en avait
    pas un des hommes présents qui ne m'eût fait de l'œil, du pied, et
    c'est parce que j'ai repoussé leurs avances qu'ils ont cherché à se
    venger.

    Paroles qui avaient changé l'antipathie de Robert pour les gens du
    monde en une horreur autrement profonde et douloureuse et que lui
    inspiraient particulièrement ceux qui la méritaient le moins, des
    parents dévoués qui, délégués par la famille, avaient cherché à
    persuader à l'amie de Saint-Loup de rompre avec lui, démarche qu'elle
    lui présentait comme inspirée par leur amour pour elle. Robert
    quoiqu'il eût aussitôt cessé de les fréquenter pensait, quand il était
    loin de son amie comme maintenant, qu'eux ou d'autres en profitaient
    pour revenir à la charge et avaient peut-être reçu ses faveurs. Et
    quand il parlait des viveurs qui trompent leurs amis, cherchent à
    corrompre les femmes, tâchent de les faire venir dans des maisons de
    passe, son visage respirait la souffrance et la haine.

    –Je les tuerais avec moins de remords qu'un chien qui est du moins
    une bête gentille, loyale et fidèle. En voilà qui méritent la
    guillotine, plus que des malheureux qui ont été conduits au crime par
    la misère et par la cruauté des riches.

    Il passait la plus grande partie de son temps à envoyer à sa maîtresse
    des lettres et des dépêches. Chaque fois que, tout en l'empêchant de
    venir à Paris, elle trouvait, à distance, le moyen d'avoir une
    brouille avec lui, je l'apprenais à sa figure décomposée. Comme sa
    maîtresse ne lui disait jamais ce qu'elle avait à lui reprocher,
    soupçonnant que, peut-être, si elle ne le lui disait pas, c'est
    qu'elle ne le savait pas et qu'elle avait simplement assez de lui, il
    aurait pourtant voulu avoir des explications, il lui écrivait:
    «Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Je suis prêt à reconnaître mes
    torts», le chagrin qu'il éprouvait ayant pour effet de le persuader
    qu'il avait mal agi.

    Mais elle lui faisait attendre indéfiniment des réponses d'ailleurs
    dénuées de sens. Aussi c'est presque toujours le front soucieux et
    bien souvent les mains vides que je voyais Saint-Loup revenir de la
    poste où, seul de tout l'hôtel avec Françoise, il allait chercher ou
    porter lui-même ses lettres, lui par impatience d'amant, elle par
    méfiance de domestique. (Les dépêches le forçaient à faire beaucoup
    plus de chemin.)

    Quand quelques jours après le dîner chez les Bloch ma grand'mère me
    dit d'un air joyeux que Saint-Loup venait de lui demander si avant
    qu'il quittât Balbec elle ne voulait pas qu'il la photographiât, et
    quand je vis qu'elle avait mis pour cela sa plus belle toilette et
    hésitait entre diverses coiffures, je me sentis un peu irrité de cet
    enfantillage qui m'étonnait tellement de sa part. J'en arrivais même à
    me demander si je ne m'étais pas trompé sur ma grand'mère, si je ne la
    plaçais pas trop haut, si elle était aussi détachée que j'avais
    toujours cru de ce qui concernait sa personne, si elle n'avait pas ce
    que je croyais lui être le plus étranger, de la coquetterie.

    Malheureusement, ce mécontentement que me causaient le projet de
    séance photographique et surtout la satisfaction que ma grand'mère
    paraissait en ressentir, je le laissai suffisamment apercevoir pour
    que Françoise le remarquât et s'empressât involontairement de
    l'accroître en me tenant un discours sentimental et attendri auquel je
    ne voulus pas avoir l'air d'adhérer.

    –Oh! monsieur, cette pauvre madame qui sera si heureuse qu'on tire
    son portrait, et qu'elle va même mettre le chapeau que sa vieille
    Françoise, elle lui a arrangé, il faut la laisser faire, monsieur.

    Je me convainquis que je n'étais pas cruel de me moquer de la
    sensibilité de Françoise, en me rappelant que ma mère et ma grand'mère
    mes modèles en tout, le faisaient souvent aussi. Mais ma grand'mère
    s'apercevant que j'avais l'air ennuyé, me dit que si cette séance de
    pose pouvait me contrarier elle y renoncerait. Je ne le voulus pas, je
    l'assurai que je n'y voyais aucun inconvénient et la laissai se faire
    belle, mais crus faire preuve de pénétration et de force en lui disant
    quelques paroles ironiques et blessantes destinées à neutraliser le
    plaisir qu'elle semblait trouver à être photographiée, de sorte que si
    je fus contraint de voir le magnifique chapeau de ma grand'mère, je
    réussis du moins à faire disparaître de son visage cette expression
    joyeuse qui aurait dû me rendre heureux et qui, comme il arrive trop
    souvent tant que sont encore en vie les êtres que nous aimons le
    mieux, nous apparaît comme la manifestation exaspérante d'un travers
    mesquin plutôt que comme la forme précieuse du bonheur que nous
    voudrions tant leur procurer. Ma mauvaise humeur venait surtout de ce
    que cette semaine là ma grand'mère avait paru me fuir et que je
    n'avais pu l'avoir un instant à moi, pas plus le jour que le soir.
    Quand je rentrais dans l'après-midi pour être un peu seul avec elle,
    on me disait qu'elle n'était pas là; ou bien elle s'enfermait avec
    Françoise pour de longs conciliabules qu'il ne m'était pas permis de
    troubler. Et quand ayant passé la soirée dehors avec Saint-Loup je
    songeais pendant le trajet du retour au moment où j'allais pouvoir
    retrouver et embrasser ma grand'mère, j'avais beau attendre qu'elle
    frappât contre la cloison ces petits coups qui me diraient d'entrer
    lui dire bonsoir, je n'entendais rien; je finissais par me coucher,
    lui en voulant un peu de ce qu'elle me privât, avec une indifférence
    si nouvelle de sa part, d'une joie sur laquelle j'avais tant compté,
    je restais encore, le cœur palpitant comme dans mon enfance, à écouter
    le mur qui restait muet et je m'endormais dans les larmes.

    * * * * *

    Ce jour-là, comme les précédents, Saint-Loup avait été obligé d'aller
    à Doncières où en attendant qu'il y rentrât d'une manière définitive,
    on aurait toujours besoin de lui maintenant jusqu'à la fin de
    l'après-midi. Je regrettais qu'il ne fût pas à Balbec. J'avais vu
    descendre de voiture et entrer, les unes dans la salle de danse du
    Casino, les autres chez le glacier, des jeunes femmes qui, de loin,
    m'avaient paru ravissantes. J'étais dans une de ces périodes de la
    jeunesse, dépourvues d'un amour particulier, vacantes, où partout–comme
    un amoureux, la femme dont il est épris–on désire, on
    cherche, on voit la beauté. Qu'un seul trait réel–le peu qu'on
    distingue d'une femme vue de loin, ou de dos–nous permette de
    projeter la Beauté devant nous, nous nous figurons l'avoir reconnue,
    notre cœur bat, nous pressons le pas, et nous resterons toujours à demi
    persuadés que c'était elle, pourvu que la femme ait disparu: ce n'est
    que si nous pouvons la rattraper que nous comprenons notre erreur.

    D'ailleurs, de plus en plus souffrant, j'étais tenté de surfaire les
    plaisirs les plus simples à cause des difficultés mêmes qu'il y avait
    pour moi à les atteindre. Des femmes élégantes, je croyais en
    apercevoir partout, parce que j'étais trop fatigué si c'était sur la
    plage, trop timide si c'était au Casino ou dans une pâtisserie, pour
    les approcher nulle part. Pourtant, si je devais bientôt mourir,
    j'aurais aimé savoir comment étaient faites de près, en réalité, les
    plus jolies jeunes filles que la vie pût offrir, quand même c'eût été
    un autre que moi, ou même personne, qui dût profiter de cette offre
    (je ne me rendais pas compte, en effet, qu'il y avait un désir de
    possession à l'origine de ma curiosité). J'aurais osé entrer dans la
    salle de bal, si Saint-Loup avait été avec moi. Seul, je restai
    simplement devant le Grand-Hôtel à attendre le moment d'aller
    retrouver ma grand'mère, quand, presque encore à l'extrémité de la
    digue où elles faisaient mouvoir une tache singulière, je vis
    s'avancer cinq ou six fillettes, aussi différentes, par l'aspect et
    par les façons, de toutes les personnes auxquelles on était accoutumé
    à Balbec, qu'aurait pu l'être, débarquée on ne sait d'où, une bande de
    mouettes qui exécute à pas comptés sur la plage–les retardataires
    rattrapant les autres en voletant–une promenade dont le but semble
    aussi obscur aux baigneurs qu'elles ne paraissent pas voir, que
    clairement déterminé pour leur esprit d'oiseaux.

    Une de ces inconnues poussait devant elle, de la main, sa bicyclette;
    deux autres tenaient des «clubs» de golf; et leur accoutrement
    tranchait sur celui des autres jeunes filles de Balbec, parmi
    lesquelles quelques-unes il est vrai, se livraient aux sports, mais
    sans adopter pour cela une tenue spéciale.

    C'était l'heure où dames et messieurs venaient tous les jours faire
    leur tour de digue, exposés aux feux impitoyables du face-à-main que
    fixait sur eux, comme s'ils eussent été porteurs de quelque tare
    qu'elle tenait à inspecter dans ses moindres détails, la femme du
    premier président, fièrement assise devant le kiosque de musique, au
    milieu de cette rangée de chaises redoutée où eux-mêmes tout à
    l'heure, d'acteurs devenus critiques, viendraient s'installer pour
    juger à leur tour ceux qui défileraient devant eux. Tous ces gens qui
    longeaient la digue en tanguant aussi fort que si elle avait été le
    pont d'un bateau (car ils ne savaient pas lever une jambe sans du même
    coup remuer le bras, tourner les yeux, remettre d'aplomb leurs
    épaules, compenser par un mouvement balancé du côté opposé le
    mouvement qu'ils venaient de faire de l'autre côté, et congestionner
    leur face), et qui, faisant semblant de ne pas voir pour faire croire
    qu'ils ne se souciaient pas d'elles, mais regardant à la dérobée pour
    ne pas risquer de les heurter, les personnes qui marchaient à leurs
    côtés ou venaient en sens inverse, butaient au contraire contre elles,
    s'accrochaient à elles, parce qu'ils avaient été réciproquement de
    leur part l'objet de la même attention secrète, cachée sous le même
    dédain apparent; l'amour–par conséquent la crainte–de la foule
    étant un des plus puissants mobiles chez tous les hommes, soit qu'ils
    cherchent à plaire aux autres ou à les étonner, soit à leur montrer
    qu'ils les méprisent. Chez le solitaire, la claustration même absolue
    et durant jusqu'à la fin de la vie, a souvent pour principe un amour
    déréglé de la foule qui l'emporte tellement sur tout autre sentiment,
    que, ne pouvant obtenir quand il sort l'admiration de la concierge,
    des passants, du cocher arrêté, il préfère n'être jamais vu d'eux, et
    pour cela renoncer à toute activité qui rendrait nécessaire de sortir.

    Au milieu de tous ces gens dont quelques-uns poursuivaient une pensée,
    mais en trahissaient alors la mobilité par une saccade de gestes, une
    divagation de regards, aussi peu harmonieuses que la circonspecte
    titubation de leurs voisins, les fillettes que j'avais aperçues, avec
    la maîtrise de gestes que donne un parfait assouplissement de son
    propre corps et un mépris sincère du reste de l'humanité, venaient
    droit devant elles, sans hésitation ni raideur, exécutant exactement
    les mouvements qu'elles voulaient, dans une pleine indépendance de
    chacun de leurs membres par rapport aux autres, la plus grande partie
    de leur corps gardant cette immobilité si remarquable chez les bonnes
    valseuses. Elles n'étaient plus loin de moi. Quoique chacune fût d'un
    type absolument différent des autres, elles avaient toutes de la
    beauté; mais, à vrai dire, je les voyais depuis si peu d'instants et
    sans oser les regarder fixement que je n'avais encore individualisé
    aucune d'elles. Sauf une, que son nez droit, sa peau brune mettait en
    contraste au milieu des autres comme dans quelque tableau de la
    Renaissance, un roi Mage de type arabe, elles ne m'étaient connues,
    l'une que par une paire d'yeux durs, butés et rieurs; une autre que
    par des joues où le rose avait cette teinte cuivrée qui évoque l'idée
    de géranium; et même ces traits je n'avais encore indissolublement
    attaché aucun d'entre eux à l'une des jeunes filles plutôt qu'à
    l'autre; et quand (selon l'ordre dans lequel se déroulait cet ensemble
    merveilleux parce qu'y voisinaient les aspects les plus différents,
    que toutes les gammes de couleurs y étaient rapprochées, mais qui
    était confus comme une musique où je n'aurais pas su isoler et
    reconnaître au moment de leur passage les phrases, distinguées mais
    oubliées aussitôt après), je voyais émerger un ovale blanc, des yeux
    noirs, des yeux verts, je ne savais pas si c'était les mêmes qui
    m'avaient déjà apporté du charme tout à l'heure, je ne pouvais pas les
    rapporter à telle jeune fille que j'eusse séparée des autres et
    reconnue. Et cette absence, dans ma vision, des démarcations que
    j'établirais bientôt entre elles, propageait à travers leur groupe un
    flottement harmonieux, la translation continue d'une beauté fluide,
    collective et mobile.

    Ce n'était peut-être pas, dans la vie, le hasard seul qui, pour réunir
    ces amies les avait toutes choisies si belles; peut-être ces filles
    (dont l'attitude suffisait à révéler la nature hardie, frivole et
    dure), extrêmement sensibles à tout ridicule et à toute laideur,
    incapables de subir un attrait d'ordre intellectuel ou moral,
    s'étaient-elles naturellement trouvées, parmi les camarades de leur
    âge, éprouver de la répulsion pour toutes celles chez qui des
    dispositions pensives ou sensibles se trahissaient par de la timidité,
    de la gêne, de la gaucherie, par ce qu'elles devaient appeler «un
    genre antipathique», et les avaient-elles tenues à l'écart; tandis
    qu'elles s'étaient liées au contraire avec d'autres vers qui les
    attiraient un certain mélange de grâce, de souplesse et d'élégance
    physique, seule forme sous laquelle elles pussent se représenter la
    franchise d'un caractère séduisant et la promesse de bonnes heures à
    passer ensemble. Peut-être aussi la classe à laquelle elles
    appartenaient et que je n'aurais pu préciser, était-elle à ce point de
    son évolution où, soit grâce à l'enrichissement et au loisir, soit
    grâce aux habitudes nouvelles de sport, répandues même dans certains
    milieux populaires, et d'une culture physique à laquelle ne s'est pas
    encore ajoutée celle de l'intelligence, un milieu social pareil aux
    écoles de sculpture harmonieuses et fécondes qui ne recherchent pas
    encore l'expression tourmentée, produit naturellement, et en
    abondance, de beaux corps aux belles jambes, aux belles hanches, aux
    visages sains et reposés, avec un air d'agilité et de ruse. Et
    n'étaient-ce pas de nobles et calmes modèles de beauté humaine que je
    voyais là, devant la mer, comme des statues exposées au soleil sur un
    rivage de la Grèce?

    Telles que si, du sein de leur bande qui progressait le long de la
    digue comme une lumineuse comète, elles eussent jugé que la foule
    environnante était composée d'êtres d'une autre race et dont la
    souffrance même n'eût pu éveiller en elles un sentiment de solidarité,
    elles ne paraissaient pas la voir, forçaient les personnes arrêtées à
    s'écarter ainsi que sur le passage d'une machine qui eût été lâchée et
    dont il ne fallait pas attendre qu'elle évitât les piétons, et se
    contentaient tout au plus, si quelque vieux monsieur dont elles
    n'admettaient pas l'existence et dont elles repoussaient le contact
    s'était enfui avec des mouvements craintifs ou furieux, précipités ou
    risibles, de se regarder entre elles en riant. Elles n'avaient à
    l'égard de ce qui n'était pas de leur groupe aucune affectation de
    mépris, leur mépris sincère suffisait. Mais elles ne pouvaient voir un
    obstacle sans s'amuser à le franchir en prenant leur élan ou à pieds
    joints, parce qu'elles étaient toutes remplies, exubérantes, de cette
    jeunesse qu'on a si grand besoin de dépenser même quand on est triste
    ou souffrant, obéissant plus aux nécessités de l'âge qu'à l'humeur de
    la journée, on ne laisse jamais passer une occasion de saut ou de
    glissade sans s'y livrer consciencieusement, interrompant, semant sa
    marche lente — comme Chopin la phrase la plus mélancolique — de
    gracieux détours où le caprice se mêle à la virtuosité. La femme d'un
    vieux banquier, après avoir hésité pour son mari entre diverses
    expositions, l'avait assis, sur un pliant, face à la digue, abrité du
    vent et du soleil par le kiosque des musiciens. Le voyant bien
    installé, elle venait de le quitter pour aller lui acheter un journal
    qu'elle lui lirait et qui le distrairait, petites absences pendant
    lesquelles elle le laissait seul et qu'elle ne prolongeait jamais au
    delà de cinq minutes, ce qui lui semblait bien long, mais qu'elle
    renouvelait assez fréquemment pour que le vieil époux à qui elle
    prodiguait à la fois et dissimulait ses soins eût l'impression qu'il
    était encore en état de vivre comme tout le monde et n'avait nul
    besoin de protection. La tribune des musiciens formait au-dessus de
    lui un tremplin naturel et tentant sur lequel sans une hésitation
    l'aînée de la petite bande se mit à courir: elle sauta par-dessus le
    vieillard épouvanté, dont la casquette marine fut effleurée par les
    pieds agiles, au grand amusement des autres jeunes filles, surtout de
    deux yeux verts dans une figure poupine qui exprimèrent pour cet acte
    une admiration et une gaieté où je crus discerner un peu de timidité,
    d'une timidité honteuse et fanfaronne, qui n'existait pas chez les
    autres. «C'pauvre vieux, y m'fait d'la peine, il a l'air à moitié
    crevé», dit l'une de ces filles d'une voix rogommeuse et avec un
    accent à demi-ironique. Elles firent quelques pas encore, puis
    s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin sans s'occuper d'arrêter la
    circulation des passants, en un conciliabule, un agrégat de forme
    irrégulière, compact, insolite et piaillant, comme des oiseaux qui
    s'assemblent au moment de s'envoler; puis elles reprirent leur lente
    promenade le long de la digue, au-dessus de la mer.

    Maintenant, leurs traits charmants n'étaient plus indistincts et
    mêlés. Je les avais répartis et agglomérés (à défaut du nom de
    chacune, que j'ignorais) autour de la grande qui avait sauté par
    dessus le vieux banquier; de la petite qui détachait sur l'horizon de
    la mer ses joues bouffies et roses, ses yeux verts; de celle au teint
    bruni, au nez droit, qui tranchait au milieu des autres; d'une autre,
    au visage blanc comme un œuf dans lequel un petit nez faisait un arc de
    cercle comme un bec de poussin, visage comme en ont certains très
    jeunes gens; d'une autre encore, grande, couverte d'une pèlerine (qui
    lui donnait un aspect si pauvre et démentait tellement sa tournure
    élégante que l'explication qui se présentait à l'esprit était que
    cette jeune fille devait avoir des parents assez brillants et plaçant
    leur amour-propre assez au-dessus des baigneurs de Balbec et de
    l'élégance vestimentaire de leurs propres enfants pour qu'il leur fût
    absolument égal de la laisser se promener sur la digue dans une tenue
    que de petites gens eussent jugée trop modeste); d'une fille aux yeux
    brillants, rieurs, aux grosses joues mates, sous un «polo» noir,
    enfoncé sur sa tête, qui poussait une bicyclette avec un dandinement
    de hanches si dégingandé, en employant des termes d'argot si
    voyous et criés si fort, quand je passai auprès d'elle (parmi lesquels
    je distinguai cependant la phrase fâcheuse de «vivre sa vie»)
    qu'abandonnant l'hypothèse que la pèlerine de sa camarade m'avait fait
    échafauder, je conclus plutôt que toutes ces filles appartenaient à la
    population qui fréquente les vélodromes, et devaient être les très
    jeunes maîtresses de coureurs cyclistes. En tous cas, dans aucune de
    mes suppositions, ne figurait celle qu'elles eussent pu être
    vertueuses. A première vue–dans la manière dont elles se
    regardaient en riant, dans le regard insistant de celle aux joues
    mates–j'avais compris qu'elles ne l'étaient pas. D'ailleurs, ma
    grand-mère avait toujours veillé sur moi avec une délicatesse trop
    timorée pour que je ne crusse pas que l'ensemble des choses qu'on ne
    doit pas faire est indivisible et que des jeunes filles qui manquent
    de respect à la vieillesse, fussent tout d'un coup arrêtées par des
    scrupules quand il s'agit de plaisirs plus tentateurs que de sauter
    par dessus un octogénaire.

    Individualisées maintenant, pourtant la réplique que se donnaient les
    uns aux autres leurs regards animés de suffisance et d'esprit de
    camaraderie, et dans lesquels se rallumaient d'instant en instant
    tantôt l'intérêt, tantôt l'insolente indifférence dont brillait
    chacune, selon qu'il s'agissait de l'une de ses amies ou des passants,
    cette conscience aussi de se connaître entre elles assez intimement
    pour se promener toujours ensemble, en faisant «bande à part»,
    mettaient entre leurs corps indépendants et séparés, tandis qu'ils
    s'avançaient lentement, une liaison invisible, mais harmonieuse comme
    une même ombre chaude, une même atmosphère, faisant d'eux un tout
    aussi homogène en ses parties qu'il était différent de la foule au
    milieu de laquelle se déroulait lentement leur cortège.

    Un instant, tandis que je passais à côté de la brune aux grosses joues
    qui poussait une bicyclette, je croisai ses regards obliques et
    rieurs, dirigés du fond de ce monde inhumain qui enfermait la vie de
    cette petite tribu, inaccessible inconnu où l'idée de ce que j'étais
    ne pouvait certainement ni parvenir ni trouver place. Toute occupée à
    ce que disaient ses camarades, cette jeune fille coiffée d'un polo qui
    descendait très bas sur son front m'avait-elle vu au moment où le
    rayon noir émané de ses yeux m'avait rencontré. Si elle m'avait vu,
    qu'avais-je pu lui représenter? Du sein de quel univers me
    distinguait-elle? Il m'eût été aussi difficile de le dire que, lorsque
    certaines particularités nous apparaissent grâce au télescope, dans un
    astre voisin, il est malaisé de conclure d'elles que des humains y
    habitent, qu'ils nous voient, et quelles idées cette vue a pu éveiller
    en eux.

    Si nous pensions que les yeux d'une telle fille ne sont qu'une
    brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et
    d'unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque
    réfléchissant n'est pas dû uniquement à sa composition matérielle; que
    ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être
    se fait, relativement aux gens et aux lieux qu'il connaît–pelouses
    des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et
    bois, m'eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que
    celle du paradis persan,–les ombres aussi de la maison où elle va
    rentrer, des projets qu'elle forme ou qu'on a formés pour elle; et
    surtout que c'est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses
    répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne
    posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu'il
    y avait dans ses yeux. Et c'était par conséquent toute sa vie qui
    m'inspirait du désir; désir douloureux, parce que je le sentais
    irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma
    vie ayant brusquement cessé d'être ma vie totale, n'étant plus qu'une
    petite partie de l'espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir,
    et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m'offrait ce
    prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le
    bonheur. Et, sans doute, qu'il n'y eût entre nous aucune habitude–comme
    aucune idée–communes, devait me rendre plus difficile de me
    lier avec elles et de leur plaire. Mais peut-être aussi c'était grâce
    à ces différences, à la conscience qu'il n'entrait pas dans la
    composition de la nature et des actions de ces filles, un seul élément
    que je connusse ou possédasse, que venait en moi de succéder à la
    satiété, la soif–pareille à celle dont brûle une terre altérée–d'une
    vie que mon âme, parce qu'elle n'en avait jamais reçu jusqu'ici
    une seule goutte, absorberait d'autant plus avidement, à longs traits,
    dans une plus parfaite imbibition.

    J'avais tant regardé cette cycliste aux yeux brillants qu'elle parut
    s'en apercevoir et dit à la plus grande un mot que je n'entendis pas
    mais qui fit rire celle-ci. A vrai dire, cette brune n'était pas celle
    qui me plaisait le plus, justement parce qu'elle était brune, et que
    (depuis le jour où dans le petit raidillon de Tansonville, j'avais vu
    Gilberte), une jeune fille rousse à la peau dorée était restée pour
    moi l'idéal inaccessible. Mais Gilberte elle-même ne l'avais-je pas
    aimée surtout parce qu'elle m'était apparue nimbée par cette auréole
    d'être l'amie de Bergotte, d'aller visiter avec lui les cathédrales.
    Et de la même façon ne pouvais-je me réjouir d'avoir vu cette brune me
    regarder (ce qui me faisait espérer qu'il me serait plus facile
    d'entrer en relations avec elle d'abord), car elle me présenterait aux
    autres, à l'impitoyable qui avait sauté par-dessus le vieillard, à la
    cruelle qui avait dit: «Il me fait de la peine, ce pauvre vieux»; à
    toutes successivement, desquelles elle avait d'ailleurs le prestige
    d'être l'inséparable compagne. Et cependant, la supposition que je
    pourrais un jour être l'ami de telle ou telle de ces jeunes filles,
    que ces yeux dont les regards inconnus me frappaient parfois en jouant
    sur moi sans le savoir comme un effet de soleil sur un mur, pourraient
    jamais par une alchimie miraculeuse laisser transpénétrer entre leurs
    parcelles ineffables l'idée de mon existence, quelque amitié pour ma
    personne, que moi-même je pourrais un jour prendre place entre elles, dans
    la théorie qu'elles déroulaient le long de la mer–cette supposition
    me paraissait enfermer en elle une contradiction aussi insoluble que
    si, devant quelque frise attique ou quelque fresque figurant un
    cortège, j'avais cru possible, moi spectateur, de prendre place, aimé
    d'elles, entre les divines processionnaires.

    Le bonheur de connaître ces jeunes filles était-il donc irréalisable?
    Certes ce n'eût pas été le premier de ce genre auquel j'eusse renoncé.
    Je n'avais qu'à me rappeler tant d'inconnues que, même à Balbec, la
    voiture s'éloignant à toute vitesse m'avait fait à jamais abandonner.
    Et même le plaisir que me donnait la petite bande, noble comme si elle
    était composée de vierges helléniques, venait de ce qu'elle avait
    quelque chose de la fuite des passantes sur la route. Cette fugacité
    des êtres qui ne sont pas connus de nous, qui nous forcent à démarrer
    de la vie habituelle où les femmes que nous fréquentons finissent par
    dévoiler leurs tares, nous met dans cet état de poursuite où rien
    n'arrête plus l'imagination. Or dépouiller d'elle nos plaisirs, c'est
    les réduire à eux-mêmes, à rien. Offertes chez une de ces
    entremetteuses que, par ailleurs, on a vu que je ne méprisais pas,
    retirées de l'élément qui leur donnait tant de nuances et de vague,
    ces jeunes filles m'eussent moins enchanté. Il faut que l'imagination,
    éveillée par l'incertitude de pouvoir atteindre son objet, crée un but
    qui nous cache l'autre, et en substituant au plaisir sensuel l'idée de
    pénétrer dans une vie, nous empêche de reconnaître ce plaisir,
    d'éprouver son goût véritable, de le restreindre à sa portée.

    Il faut qu'entre nous et le poisson qui si nous le voyions pour la
    première fois servi sur une table ne paraîtrait pas valoir les mille
    ruses et détours nécessaires pour nous emparer de lui, s'interpose,
    pendant les après-midi de pêche, le remous à la surface duquel
    viennent affleurer, sans que nous sachions bien ce que nous voulons en
    faire, le poli d'une chair, l'indécision d'une forme, dans la fluidité
    d'un transparent et mobile azur.

    Ces jeunes filles bénéficiaient aussi de ce changement des proportions
    sociales caractéristiques de la vie des bains de mer. Tous les
    avantages qui dans notre milieu habituel nous prolongent, nous
    agrandissent, se trouvent là devenus invisibles, en fait supprimés; en
    revanche les êtres à qui on suppose indûment de tels avantages, ne
    s'avancent qu'amplifiés d'une étendue postiche. Elle rendait plus aisé
    que des inconnues, et ce jour-là ces jeunes filles, prissent à mes yeux
    une importance énorme, et impossible de leur faire connaître celle que
    je pouvais avoir.

    Mais si la promenade de la petite bande avait pour elle de n'être
    qu'un extrait de la fuite innombrable de passantes, laquelle m'avait
    toujours troublé, cette fuite était ici ramenée à un mouvement
    tellement lent qu'il se rapprochait de l'immobilité. Or, précisément,
    que dans une phase aussi peu rapide, les visages non plus emportés
    dans un tourbillon, mais calmes et distincts, me parussent encore
    beaux, cela m'empêchait de croire, comme je l'avais fait si souvent
    quand m'emportait la voiture de Mme de Villeparisis, que, de plus
    près, si je me fusse arrêté un instant, tels détails, une peau grêlée,
    un défaut dans les ailes du nez, un regard benêt, la grimace du
    sourire, une vilaine taille, eussent remplacé dans le visage et dans
    le corps de la femme ceux que j'avais sans doute imaginés; car il
    avait suffi d'une jolie ligne de corps, d'un teint frais entrevu, pour
    que de très bonne foi j'y eusse ajouté quelque ravissante épaule,
    quelque regard délicieux dont je portais toujours en moi le souvenir
    ou l'idée préconçue, ces déchiffrages rapides d'un être qu'on voit à
    la volée nous exposant ainsi aux mêmes erreurs que ces lectures trop
    rapides où, sur une seule syllabe et sans prendre le temps
    d'identifier les autres, on met à la place du mot qui est écrit, un
    tout différent que nous fournit notre mémoire. Il ne pouvait en être
    ainsi maintenant. J'avais bien regardé leurs visages; chacun d'eux je
    l'avais vu, non pas dans tous ses profils, et rarement de face, mais
    tout de même selon deux ou trois aspects assez différents pour que je
    pusse faire soit la rectification, soit la vérification et la «preuve»
    des différentes suppositions de lignes et de couleurs que hasarde la
    première vue, et pour voir subsister en eux, à travers les expressions
    successives, quelque chose d'inaltérablement matériel. Aussi, je
    pouvais me dire avec certitude que, ni à Paris, ni à Balbec, dans les
    hypothèses les plus favorables de ce qu'auraient pu être, même si
    j'avais pu rester à causer avec elles, les passantes qui avaient
    arrêté mes yeux, il n'y en avait jamais eu dont l'apparition, puis la
    disparition sans que je les eusse connues, m'eussent laissé plus de
    regrets que ne feraient celles-ci, m'eussent donné l'idée que leur
    amitié pût être une telle ivresse. Ni parmi les actrices, ou les
    paysannes, ou les demoiselles du pensionnat religieux, je n'avais rien
    vu d'aussi beau, imprégné d'autant d'inconnu, aussi inestimablement
    précieux, aussi vraisemblablement inaccessible. Elles étaient, du
    bonheur inconnu et possible de la vie, un exemplaire si délicieux et
    en si parfait état, que c'était presque pour des raisons
    intellectuelles que j'étais désespéré de ne pas pouvoir faire dans des
    conditions uniques, ne laissant aucune place à l'erreur possible,
    l'expérience de ce que nous offre de plus mystérieux la beauté qu'on
    désire et qu'on se console de ne posséder jamais, en demandant du
    plaisir–comme Swann avait toujours refusé de faire, avant Odette–à
    des femmes qu'on n'a pas désirées, si bien qu'on meurt sans avoir
    jamais su ce qu'était cet autre plaisir. Sans doute, il se pouvait
    qu'il ne fût pas en réalité un plaisir inconnu, que de près son
    mystère se dissipât, qu'il ne fût qu'une projection, qu'un mirage du
    désir. Mais, dans ce cas, je ne pourrais m'en prendre qu'à la
    nécessité d'une loi de la nature–qui si elle s'appliquait à ces
    jeunes filles, s'appliquerait à toutes–et non à la défectuosité de
    l'objet. Car il était celui que j'eusse choisi entre tous, me rendant
    bien compte, avec une satisfaction de botaniste, qu'il n'était pas
    possible de trouver réunies des espèces plus rares que celles de ces
    jeunes fleurs qui interrompaient en ce moment devant moi la ligne du
    flot de leur haie légère, pareille à un bosquet de roses de
    Pennsylvanie, ornement d'un jardin sur la falaise, entre lesquelles
    tient tout le trajet de l'océan parcouru par quelque steamer, si lent
    à glisser sur le trait horizontal et bleu qui va d'une tige à l'autre,
    qu'un papillon paresseux, attardé au fond de la corolle que la coque
    du navire a depuis longtemps dépassée, peut pour s'envoler en étant
    sûr d'arriver avant le vaisseau, attendre que rien qu'une seule
    parcelle azurée sépare encore la proue de celui-ci du premier
    pétale de la fleur vers laquelle il navigue.

    Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et
    que ma grand'mère exigeait qu'avant de partir, je m'étendisse ces
    soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de
    Balbec m'ordonna bientôt d'étendre à tous les autres soirs.

    D'ailleurs, il n'y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la
    digue et de pénétrer dans l'hôtel par le hall, c'est-à-dire par
    derrière. En vertu d'une avance comparable à celle du samedi où à
    Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de
    l'été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore
    haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le
    couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes
    fenêtres vitrées et à coulisses restaient-elles ouvertes de
    plain-pied avec la digue. Je n'avais qu'à enjamber un mince cadre de
    bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt
    pour prendre l'ascenseur.

    En passant devant le bureau j'adressai un sourire au directeur, et sans
    l'ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que
    j'étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et
    transformait peu à peu comme une préparation d'histoire naturelle. Ses
    traits m'étaient devenus courants, chargés d'un sens médiocre, mais
    intelligible comme une écriture qu'on lit et ne ressemblaient plus en
    rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m'avait
    présentés ce premier jour où j'avais vu devant moi un personnage
    maintenant oublié, ou, si je parvenais à l'évoquer, méconnaissable,
    difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie
    dont il n'était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la
    timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui
    ne restait plus silencieux pendant que je m'élevais à côté de lui dans
    l'ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée
    le long de la colonne montante, mais me répétait:

    «Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à
    s'en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai,
    mais parce qu'ayant un engagement pour une partie plus chaude de la
    côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin
    que l'hôtel fermât et qu'il eût quelques jours à lui, avant de
    «rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n'étaient du
    reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer»
    était la forme usuelle du verbe «entrer». La seule chose qui m'étonnât
    était qu'il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce
    prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du
    régime de la domesticité. Du reste, au bout d'un instant, il m'apprit
    que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus
    jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et
    «gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme, par une
    contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les
    «patrons», survécu à la conception de l'inégalité, je comprenais
    toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui
    m'intéressât était de savoir si ma grand'mère était à l'hôtel. Or,
    prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de
    sortir de chez vous.» J'y étais toujours pris, je croyais que c'était
    ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.»
    Comme dans l'ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli,
    une cuisinière ne s'appelle pas une employée, je pensais un instant:
    «Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d'un
    coup, je me rappelais que le nom d'employé est comme le port de la
    moustache pour les garçons de café, une satisfaction d'amour-propre
    donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était
    Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de
    regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction
    qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en
    s'apitoyant sur sa propre classe «chez l'ouvrier» ou «chez le petit» se
    servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre…».
    Mais d'habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient
    loin, je ne parlais plus au lift. C'était lui maintenant qui restait
    sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les
    nœuds à travers l'hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour
    de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les
    profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait,
    amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers
    intérieurs qu'elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante
    et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt
    l'appui d'une fenêtre ou la manivelle d'un puits. Et à chaque étage
    une lueur d'or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et
    la fenêtre des cabinets.

    Je me demandais si les jeunes filles que je venais de voir habitaient
    Balbec et qui elles pouvaient être. Quand le désir est ainsi orienté
    vers une petite tribu humaine qu'il sélectionne, tout ce qui peut se
    rattacher à elle devient motif d'émotion, puis de rêverie. J'avais
    entendu une dame dire sur la digue: «C'est une amie de la petite
    Simonet» avec l'air de précision avantageuse de quelqu'un qui
    explique: «C'est le camarade inséparable du petit La Rochefoucauld.»
    Et aussitôt on avait senti sur la figure de la personne à qui on
    apprenait cela une curiosité de mieux regarder la personne favorisée
    qui était «amie de la petite Simonet». Un privilège assurément qui ne
    paraissait pas donné à tout le monde. Car l'aristocratie est une chose
    relative. Et il y a des petits trous pas cher où le fils d'un marchand
    de meubles est prince des élégances et règne sur une cour comme un
    jeune prince de Galles. J'ai souvent cherché depuis à me rappeler
    comment avait résonné pour moi sur la plage, ce nom de Simonet, encore
    incertain alors dans sa forme que j'avais mal distinguée, et aussi
    quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne,
    ou peut-être de telle autre; en somme empreint de ce vague et de cette
    nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom dont les
    lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par
    notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour
    moi, à l'égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le
    premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit
    après un évanouissement, même avant la notion de l'heure qu'il est, du
    lieu où nous sommes, presque avant le mot «je», comme si l'être qu'il
    nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments
    d'inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle
    pendant laquelle on ne pensait pas à lui. Je ne sais pourquoi je me
    dis dès le premier jour que le nom de Simonet devait être celui d'une
    des jeunes filles, je ne cessai plus de me demander comment je
    pourrais connaître la famille Simonet; et cela par des gens qu'elle
    jugeât supérieurs à elle-même ce qui ne devait pas être difficile si
    ce n'étaient que de petites grues du peuple, pour qu'elle ne pût avoir
    une idée dédaigneuse de moi. Car on ne peut avoir de connaissance
    parfaite, on ne peut pratiquer l'absorption complète de qui vous
    dédaigne, tant qu'on n'a pas vaincu ce dédain. Or, chaque fois que
    l'image de femmes si différentes pénètre en nous, à moins que l'oubli
    ou la concurrence d'autres images ne l'élimine, nous n'avons de repos
    que nous n'ayons converti ces étrangères en quelque chose qui soit
    pareil à nous, notre âme étant à cet égard douée du même genre de
    réaction et d'activité que notre organisme physique, lequel ne peut
    tolérer l'immixtion dans son sein d'un corps étranger sans qu'il
    s'exerce aussitôt à digérer et assimiler l'intrus; la petite Simonet
    devait être la plus jolie de toutes–celle, d'ailleurs, qui, me
    semblait-il, aurait pu devenir ma maîtresse, car elle était la seule
    qui à deux ou trois reprises, détournant à demi la tête, avait paru
    prendre conscience de mon fixe regard. Je demandai au lift s'il ne
    connaissait pas à Balbec, des Simonet. N'aimant pas à dire qu'il
    ignorait quelque chose, il répondit qu'il lui semblait avoir entendu
    causer de ce nom-là. Arrivé au dernier étage, je le priai de me faire
    apporter les dernières listes d'étrangers.

    Je sortis de l'ascenseur, mais au lieu d'aller vers ma chambre je
    m'engageai plus avant dans le couloir, car à cette heure-là le valet
    de chambre de l'étage, quoiqu'il craignît les courants d'air, avait
    ouvert la fenêtre du bout, laquelle regardait, au lieu de la mer, le
    côté de la colline et de la vallée, mais ne les laissait jamais voir,
    car ses vitres, d'un verre opaque, étaient le plus souvent fermées. Je
    m'arrêtai devant elle en une courte station et le temps de faire mes
    dévotions à la «vue» que pour une fois elle découvrait au delà de la
    colline à laquelle était adossé l'hôtel et qui ne contenait qu'une
    maison posée à quelque distance mais à laquelle la perspective et la
    lumière du soir en lui conservant son volume donnait une ciselure
    précieuse et un écrin de velours, comme à une de ces architectures en
    miniature, petit temple ou petite chapelle d'orfèvrerie et d'émaux qui
    servent de reliquaires et qu'on n'expose qu'à de rares jours à la
    vénération des fidèles. Mais cet instant d'adoration avait déjà trop
    duré, car le valet de chambre qui tenait d'une main un trousseau de
    clefs et de l'autre me saluait en touchant sa calotte de sacristain,
    mais sans la soulever à cause de l'air pur et frais du soir, venait
    refermer comme ceux d'une châsse les deux battants de la croisée et
    dérobait à mon adoration le monument réduit et la relique d'or.
    J'entrai dans ma chambre.

    Au fur et à mesure que la saison s'avança,
    changea le tableau que j'y trouvais dans la fenêtre. D'abord il
    faisait grand jour, et sombre seulement s'il faisait mauvais temps;
    alors, dans le verre glauque et qu'elle boursoufflait de ses vagues
    rondes, la mer, sertie entre les montants de fer de ma croisée comme
    dans les plombs d'un vitrail, effilochait sur toute la profonde
    bordure rocheuse de la baie des triangles empennés d'une immobile
    écume linéamentée avec la délicatesse d'une plume ou d'un duvet
    dessinés par Pisanello, et fixés par cet émail blanc, inaltérable et
    crémeux qui figure une couche de neige dans les verreries de Gallé.

    Bientôt les jours diminuèrent et au moment où j'entrais dans la
    chambre, le ciel violet semblait stigmatisé par la figure raide,
    géométrique, passagère et fulgurante du soleil (pareille à la
    représentation de quelque signe miraculeux, de quelque apparition
    mystique), s'inclinait vers la mer sur la charnière de l'horizon comme
    un tableau religieux au-dessus du maître-autel, tandis que les parties
    différentes du couchant exposées dans les glaces des bibliothèques
    basses en acajou qui couraient le long des murs et que je rapportais
    par la pensée à la merveilleuse peinture dont elles étaient détachées,
    semblaient comme ces scènes différentes que quelque maître ancien
    exécuta jadis pour une confrérie sur une châsse et dont on exhibe à
    côté les uns des autres dans une salle de musée les volets séparés que
    l'imagination seule du visiteur remet à leur place sur les prédelles
    du retable. Quelques semaines plus tard, quand je remontais, le soleil
    était déjà couché. Pareille à celle que je voyais à Combray au-dessus
    du Calvaire à mes retours de promenade et quand je m'apprêtais à
    descendre avant le dîner à la cuisine, une bande de ciel rouge
    au-dessus de la mer compacte et coupante comme de la gelée de viande,
    puis bientôt, sur la mer déjà froide et bleue comme le poisson appelé
    mulet, le ciel du même rose qu'un de ces saumons que nous nous ferions
    servir tout à l'heure à Rivebelle, ravivaient le plaisir que j'allais
    avoir à me mettre en habit pour partir dîner. Sur la mer, tout près du
    rivage, essayaient de s'élever, les unes par-dessus les autres, à
    étages de plus en plus larges, des vapeurs d'un noir de suie mais
    aussi d'un poli, d'une consistance d'agate, d'une pesanteur visible,
    si bien que les plus élevées penchant au-dessus de la tige déformée et
    jusqu'en dehors du centre de gravité de celles qui les avaient
    soutenues jusqu'ici, semblaient sur le point d'entraîner cet
    échafaudage déjà à demi-hauteur du ciel et de le précipiter dans la
    mer. La vue d'un vaisseau qui s'éloignait comme un voyageur de nuit me
    donnait cette même impression que j'avais eue en wagon, d'être
    affranchi des nécessités du sommeil et de la claustration dans une
    chambre. D'ailleurs je ne me sentais pas emprisonné dans celle où
    j'étais puisque dans une heure j'allais la quitter pour monter en
    voiture. Je me jetais sur mon lit; et, comme si j'avais été sur la
    couchette d'un des bateaux que je voyais assez près de moi et que la
    nuit on s'étonnerait de voir se déplacer lentement dans l'obscurité,
    comme des cygnes assombris et silencieux mais qui ne dorment pas,
    j'étais de tous côtés entouré des images de la mer.

    Mais bien souvent ce n'était, en effet, que des images; j'oubliais que
    sous leur couleur se creusait le triste vide de la plage, parcouru par
    le vent inquiet du soir, que j'avais si anxieusement ressenti à mon
    arrivée à Balbec; d'ailleurs, même dans ma chambre, tout occupé des
    jeunes filles que j'avais vu passer, je n'étais plus dans des
    dispositions assez calmes ni assez désintéressées pour que pussent se
    produire en moi des impressions vraiment profondes de beauté.
    L'attente du dîner à Rivebelle rendait mon humeur plus frivole encore
    et ma pensée, habitant à ces moments-là la surface de mon corps que
    j'allais habiller pour tâcher de paraître le plus plaisant possible
    aux regards féminins qui me dévisageraient dans le restaurant
    illuminé, était incapable de mettre de la profondeur derrière la
    couleur des choses. Et si, sous ma fenêtre, le vol inlassable et doux
    des martinets et des hirondelles n'avait pas monté comme un jet d'eau,
    comme un feu d'artifice de vie, unissant l'intervalle de ses hautes
    fusées par la filée immobile et blanche de longs sillages horizontaux,
    sans le miracle charmant de ce phénomène naturel et local qui
    rattachait à la réalité les paysages que j'avais devant les yeux,
    j'aurais pu croire qu'ils n'étaient qu'un choix, chaque jour
    renouvelé, de peintures qu'on montrait arbitrairement dans l'endroit
    où je me trouvais et sans qu'elles eussent de rapport nécessaire avec
    lui. Une fois c'était une exposition d'estampes japonaises: à côté de
    la mince découpure de soleil rouge et rond comme la lune, un nuage
    jaune paraissait un lac contre lequel des glaives noirs se profilaient
    ainsi que les arbres de sa rive, une barre d'un rose tendre que je
    n'avais jamais revu depuis ma première boîte de couleurs s'enflait
    comme un fleuve sur les deux rives duquel des bateaux semblaient
    attendre à sec qu'on vînt les tirer pour les mettre à flot. Et avec le
    regard dédaigneux, ennuyé et frivole d'un amateur ou d'une femme
    parcourant, entre deux visites mondaines, une galerie, je me disais:
    «C'est curieux ce coucher de soleil, c'est différent, mais enfin j'en
    ai déjà vu d'aussi délicats, d'aussi étonnants que celui-ci.» J'avais
    plus de plaisir les soirs où un navire absorbé et fluidifié par
    l'horizon apparaissait tellement de la même couleur que lui, ainsi que
    dans une toile impressionniste, qu'il semblait aussi de la même
    matière, comme si on n'eût fait que découper son avant, et les
    cordages en lesquels elle s'était amincie et filigranée dans le bleu
    vaporeux du ciel. Parfois l'océan emplissait presque toute ma fenêtre,
    surélevée qu'elle était par une bande de ciel bordée en haut seulement
    d'une ligne qui était du même bleu que celui de la mer, mais qu'à
    cause de cela je croyais être la mer encore et ne devant sa couleur
    différente qu'à un effet d'éclairage. Un autre jour la mer n'était
    peinte que dans la partie basse de la fenêtre dont tout le reste était
    rempli de tant de nuages poussés les uns contre les autres par bandes
    horizontales, que les carreaux avaient l'air par une préméditation ou
    une spécialité de l'artiste, de présenter une «étude de nuages»,
    cependant que les différentes vitrines de la bibliothèque montrant des
    nuages semblables mais dans une autre partie de l'horizon et
    diversement colorés par la lumière, paraissaient offrir comme la
    répétition, chère à certains maîtres contemporains, d'un seul et même
    effet, pris toujours à des heures différentes mais qui maintenant avec
    l'immobilité de l'art pouvaient être tous vus ensemble dans une même
    pièce, exécutés au pastel et mis sous verre. Et parfois sur le ciel et
    la mer uniformément gris, un peu de rose s'ajoutait avec un
    raffinement exquis, cependant qu'un petit papillon qui s'était endormi
    au bas de la fenêtre semblait apposer avec ses ailes au bas de cette
    «harmonie gris et rose» dans le goût de celles de Whistler, la
    signature favorite du maître de Chelsea. Le rose même disparaissait, il
    n'y avait plus rien à regarder. Je me mettais debout un instant et
    avant de m'étendre de nouveau je fermais les grands rideaux. Au-dessus
    d'eux, je voyais de mon lit la raie de clarté qui y restait encore,
    s'assombrissant, s'amincissant progressivement, mais c'est sans
    m'attrister et sans lui donner de regret que je laissais ainsi mourir
    au haut des rideaux l'heure où d'habitude j'étais à table, car je
    savais que ce jour-ci était d'une autre sorte que les autres, plus
    long comme ceux du pôle que la nuit interrompt seulement quelques
    minutes; je savais que de la chrysalide de ce crépuscule se préparait
    à sortir, par une radieuse métamorphose, la lumière éclatante du
    restaurant de Rivebelle. Je me disais: «Il est temps»; je m'étirais,
    sur le lit, je me levais, j'achevais ma toilette; et je trouvais du
    charme à ces instants inutiles, allégés de tout fardeau matériel, où
    tandis qu'en bas les autres dînaient, je n'employais les forces
    accumulées pendant l'inactivité de cette fin de journée qu'à sécher
    mon corps, à passer un smoking, à attacher ma cravate, à faire tous
    ces gestes que guidait déjà le plaisir attendu de revoir cette femme
    que j'avais remarquée la dernière fois à Rivebelle, qui avait paru me
    regarder, n'était peut-être sortie un instant de table que dans
    l'espoir que je la suivrais; c'est avec joie que j'ajoutais à moi tous
    ces appâts pour me donner entier et dispos à une vie nouvelle, libre,
    sans souci, où j'appuierais mes hésitations au calme de Saint-Loup et
    choisirais entre les espèces de l'histoire naturelle et les
    provenances de tous les pays, celles qui, composant les plats
    inusités, aussitôt commandés par mon ami, auraient tenté ma
    gourmandise ou mon imagination.

    Et tout à la fin, les jours vinrent où je ne pouvais plus rentrer de
    la digue par la salle à manger, ses vitres n'étaient plus ouvertes,
    car il faisait nuit dehors, et l'essaim des pauvres et des curieux
    attirés par le flamboiement qu'ils ne pouvaient atteindre pendait, en
    noires grappes morfondues par la bise, aux parois lumineuses et
    glissantes de la ruche de verre.

    On frappa; c'était Aimé qui avait tenu à m'apporter lui-même les
    dernières listes d'étrangers.

    Aimé, avant de se retirer, tint à me dire que Dreyfus était mille fois
    coupable. «On saura tout, me dit-il, pas cette année, mais l'année
    prochaine: c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a
    dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout
    de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette, continua
    Aimé en mimant la scène et en secouant la tête et l'index comme avait
    fait son client voulant dire: il ne faut pas être trop exigeant. «Pas
    cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est
    pas possible. Mais à Pâques, oui!» Et Aimé me frappa légèrement sur
    l'épaule en me disant: «Vous voyez je vous montre exactement comme il
    a fait», soit qu'il fût flatté de cette familiarité d'un grand
    personnage, soit pour que je pusse mieux apprécier en pleine
    connaissance de cause la valeur de l'argument et nos raisons
    d'espérer.

    Ce ne fut pas sans un léger choc au cœur qu'à la première page de la
    liste des étrangers, j'aperçus les mots: «Simonet et sa famille».
    J'avais en moi de vieilles rêveries qui dataient de mon enfance et où
    toute la tendresse qui était dans mon cœur, mais qui éprouvée par lui
    ne s'en distinguait pas, m'était apportée par un être aussi différent
    que possible de moi. Cet être, une fois de plus je le fabriquais en
    utilisant pour cela le nom de Simonet et le souvenir de l'harmonie qui
    régnait entre les jeunes corps que j'avais vus se déployer sur la
    plage, en une procession sportive, digne de l'antique et de Giotto. Je
    ne savais pas laquelle de ces jeunes filles était Mlle Simonet, si
    aucune d'elles s'appelait ainsi, mais je savais que j'étais aimé de
    Mlle Simonet et que j'allais grâce à Saint-Loup essayer de la
    connaître. Malheureusement n'ayant obtenu qu'à cette condition une
    prolongation de congé, il était obligé de retourner tous les jours à
    Doncières; mais, pour le faire manquer à ses obligations militaires,
    j'avais cru pouvoir compter, plus encore que sur son amitié pour moi,
    sur cette même curiosité de naturaliste humain que si souvent–même
    sans avoir vu la personne dont on parlait et rien qu'à entendre dire
    qu'il y avait une jolie caissière chez un fruitier–j'avais eue de
    faire connaissance avec une nouvelle variété de la beauté féminine.
    Or, cette curiosité, c'est à tort que j'avais espéré l'exciter chez
    Saint-Loup en lui parlant de mes jeunes filles. Car elle était pour
    longtemps paralysée en lui par l'amour qu'il avait pour cette actrice
    dont il était l'amant. Et même l'eût-il légèrement ressentie qu'il
    l'eût réprimée, à cause d'une sorte de croyance superstitieuse que de
    sa propre fidélité pouvait dépendre celle de sa maîtresse. Aussi
    fût-ce sans qu'il m'eût promis de s'occuper activement de mes jeunes
    filles que nous partîmes dîner à Rivebelle.

    Les premiers temps, quand nous arrivions, le soleil venait de se
    coucher, mais il faisait encore clair; dans le jardin du restaurant
    dont les lumières n'étaient pas encore allumées, la chaleur du jour
    tombait, se déposait, comme au fond d'un vase le long des parois
    duquel la gelée transparente et sombre de l'air semblait si
    consistante qu'un grand rosier appliqué au mur obscurci qu'il veinait
    de rose, avait l'air de l'arborisation qu'on voit au fond d'une pierre
    d'onyx. Bientôt ce ne fut qu'à la nuit que nous descendions de
    voiture, souvent même que nous partions de Balbec si le temps était
    mauvais et que nous eussions retardé le moment de faire atteler, dans
    l'espoir d'une accalmie. Mais ces jours-là, c'est sans tristesse que
    j'entendais le vent souffler, je savais qu'il ne signifiait pas
    l'abandon de mes projets, la réclusion dans une chambre, je savais
    que, dans la grande salle à manger du restaurant où nous entrerions au
    son de la musique des tziganes, les innombrables lampes triompheraient
    aisément de l'obscurité et du froid en leur appliquant leurs larges
    cautères d'or, et je montais gaiement à côté de Saint-Loup dans le
    coupé qui nous attendait sous l'averse. Depuis quelque temps, les
    paroles de Bergotte, se disant convaincu que malgré ce que je
    prétendais, j'étais fait pour goûter surtout les plaisirs de
    l'intelligence, m'avaient rendu au sujet de ce que je pourrais faire
    plus tard une espérance que décevait chaque jour l'ennui que
    j'éprouvais à me mettre devant une table, à commencer une étude
    critique ou un roman. «Après tout, me disais-je, peut-être le plaisir
    qu'on a eu à l'écrire n'est-il pas le critérium infaillible de la
    valeur d'une belle page; peut-être n'est-il qu'un état accessoire qui
    s'y surajoute souvent, mais dont le défaut ne peut préjuger contre
    elle. Peut-être certains chefs-d'œuvre ont-ils été composés en
    bâillant.» Ma grand'mère apaisait mes doutes en me disant que je
    travaillerais bien et avec joie si je me portais bien. Et, notre
    médecin ayant trouvé plus prudent de m'avertir des graves risques
    auxquels pouvait m'exposer mon état de santé, et m'ayant tracé toutes
    les précautions d'hygiène à suivre pour éviter un accident, je
    subordonnais tous les plaisirs au but que je jugeais infiniment plus
    important qu'eux, de devenir assez fort pour pouvoir réaliser l'œuvre
    que je portais peut-être en moi, j'exerçais sur moi-même depuis que
    j'étais à Balbec un contrôle minutieux et constant. On n'aurait pu me
    faire toucher à la tasse de café qui m'eût privé du sommeil de la
    nuit, nécessaire pour ne pas être fatigué le lendemain. Mais quand
    nous arrivions à Rivebelle, aussitôt, à cause de l'excitation d'un
    plaisir nouveau et me trouvant dans cette zone différente où
    l'exceptionnel nous fait entrer après avoir coupé le fil, patiemment
    tissé depuis tant de jours, qui nous conduisait vers la sagesse–comme
    s'il ne devait plus jamais y avoir de lendemain, ni de fins
    élevées à réaliser–disparaissait ce mécanisme précis de prudente
    hygiène qui fonctionnait pour les sauvegarder. Tandis qu'un valet de
    pied me demandait mon paletot, Saint-Loup me disait:

    –Vous n'aurez pas froid? Vous feriez peut-être mieux de le garder, il
    ne fait pas très chaud.

    Je répondais: «Non, non,» et peut-être je ne sentais pas le froid,
    mais en tous cas je ne savais plus la peur de tomber malade, la
    nécessité de ne pas mourir, l'importance de travailler. Je donnais mon
    paletot; nous entrions dans la salle du restaurant aux sons de quelque
    marche guerrière jouée par les tziganes, nous nous avancions entre les
    rangées des tables servies comme dans un facile chemin de gloire, et,
    sentant l'ardeur joyeuse imprimée à notre corps par les rythmes de
    l'orchestre qui nous décernait ses honneurs militaires et ce triomphe
    immérité, nous la dissimulions sous une mine grave et glacée, sous une
    démarche pleine de lassitude, pour ne pas imiter ces gommeuses de
    café-concert qui, venant de chanter sur un air belliqueux un couplet
    grivois, entrent en courant sur la scène avec la contenance martiale
    d'un général vainqueur.

    A partir de ce moment-là j'étais un homme nouveau, qui n'était plus le
    petit-fils de ma grand'mère et ne se souviendrait d'elle qu'en
    sortant, mais le frère momentané des garçons qui allaient nous servir.

    La dose de bière, à plus forte raison de champagne, qu'à Balbec je
    n'aurais pas voulu atteindre en une semaine, alors pourtant qu'à ma
    conscience calme et lucide la saveur de ces breuvages représentassent
    un plaisir clairement appréciable mais aisément sacrifié, je
    l'absorbais en une heure en y ajoutant quelques gouttes de porto, trop
    distrait pour pouvoir le goûter, et je donnais au violoniste qui
    venait de jouer les deux «louis» que j'avais économisés depuis un mois
    en vue d'un achat que je ne me rappelais pas. Quelques-uns des garçons
    qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse,
    ayant sur leur paumes tendues un plat que cela semblait être le but de
    ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés
    au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les
    pommes à l'anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées
    comme au départ autour de l'agneau de Pauilhac. Je remarquai un de ces
    servants, très grand, emplumé de superbes cheveux noirs, la figure
    fardée d'un teint qui rappelait davantage certaines espèces d'oiseaux
    rares que l'espèce humaine et qui, courant sans trêve et, eût-on dit,
    sans but, d'un bout à l'autre de la salle, faisait penser à quelqu'un
    de ces «aras» qui remplissent les grandes volières des jardins
    zoologiques de leur ardent coloris et de leur incompréhensible
    agitation. Bientôt le spectacle s'ordonna, à mes yeux du moins, d'une
    façon plus noble et plus calme. Toute cette activité vertigineuse se
    fixait en une calme harmonie. Je regardais les tables rondes, dont
    l'assemblée innombrable emplissait le restaurant, comme autant de
    planètes, telles que celles-ci sont figurées dans les tableaux
    allégoriques d'autrefois. D'ailleurs, une force d'attraction
    irrésistible s'exerçait entre ces astres divers et à chaque table les
    dîneurs n'avaient d'yeux que pour les tables où ils n'étaient pas,
    exception faite pour quelque riche amphitryon, lequel ayant réussi à
    amener un écrivain célèbre, s'évertuait à tirer de lui, grâce aux
    vertus de la table tournante, des propos insignifiants dont les dames
    s'émerveillaient. L'harmonie de ces tables astrales n'empêchait pas
    l'incessante révolution des servants innombrables, lesquels parce
    qu'au lieu d'être assis, comme les dîneurs, étaient debout, évoluaient
    dans une zone supérieure. Sans doute l'un courait porter des
    hors-d'œuvre, changer le vin, ajouter des verres. Mais malgré ces
    raisons particulières, leur course perpétuelle entre les tables rondes
    finissait par dégager la loi de sa circulation vertigineuse et réglée.
    Assises derrière un massif de fleurs, deux horribles caissières,
    occupées à des calculs sans fin, semblaient deux magiciennes occupées à
    prévoir par des calculs astrologiques les bouleversements qui
    pouvaient parfois se produire dans cette voûte céleste conçue selon la
    science du moyen âge.

    Et je plaignais un peu tous les dîneurs parce que je sentais que pour
    eux les tables rondes n'étaient pas des planètes et qu'ils n'avaient
    pas pratiqué dans les choses un sectionnement qui nous débarrasse de
    leur apparence coutumière et nous permet d'apercevoir des analogies.
    Ils pensaient qu'ils dînaient avec telle ou telle personne, que le
    repas coûterait à peu près tant et qu'ils recommenceraient le
    lendemain. Et ils paraissaient absolument insensibles au déroulement
    d'un cortège de jeunes commis qui, probablement n'ayant pas à ce
    moment de besogne urgente, portaient processionnellement des pains
    dans des paniers. Quelques-uns, trop jeunes, abrutis par les taloches
    que leur donnaient en passant les maîtres d'hôtel, fixaient
    mélancoliquement leurs yeux sur un rêve lointain et n'étaient consolés
    que si quelque client de l'hôtel de Balbec où ils avaient jadis été
    employés, les reconnaissant, leur adressait la parole et leur disait
    personnellement d'emporter le champagne qui n'était pas buvable, ce
    qui les remplissait d'orgueil.

  • Anatomie Du Mouvement Poésie

    Anatomie Du Mouvement Poésie

    Aproximadamente 2.232 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ANATOMIE DU MOUVEMENT

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    tous ceux que l'on arrache au doute,
    je les salue, bouches à nouveau ouvertes,
    qui savaient déjà ce que signifie le silence

    Rainer-Maria Rilke

    * * * * * *

    ESQUISSE

    C'est bien avec le poing qu'on récite le jour
    quand les désirs sont à plaindre
    En montant le volume du corps
    les prix grimpent
    et la folie est à son plus bas
    Des formes terroristes devancent la mémoire
    Est-ce bien utile d'inventer de nouveaux visages
    alors que les fenêtres ne sont plus étanches
    Au verso de la brutalité
    il n'y a que de la poussière
    et de l'intimité
    inventée pour l'anatomie branlante
    C'est défoncé et plein d'impasses
    et ça chemine vers l'obsession la nuit

    Les muscles se profilent au tangage des mots
    que la main refuse
    Ces moments de flottement entre les paumes
    soulèvent des enjeux
    que les lèvres ne savent pas dissimuler
    La journée en toute maladresse brûle
    d'une stimulation affectueuse de l'oeil
    dessine des zones de haute précision
    Alerte
    l'heure sonne la stratégie
    quand toutes les paniques ont été regroupées
    La ferveur est inévitable
    La langue et ses maléfices organisent
    des aller-retour d'exil
    et même des rapprochements à ciel ouvert

    La violence se fait discrète
    douce comme un bruissement d'horloge
    et la réponse est là
    rouge
    le soleil se lève encore
    l'oeil cousu à la mémoire
    du voyageur
    qui apprend à mourir
    en cours de route
    digne de la peur
    avant le lait
    après les sueurs
    et sa descente au fond des sens
    comme une digestion
    lorsque la bouche à plein régime s'écrie
    Attendez-moi

    ce grand stress fut oublié
    sur la batture
    quand un bateau lent passa
    aux pieds des enfants
    trop grands
    trop chers
    leurs samedis trop fréquentés
    en attendant le dimanche
    dans la ville
    avec ses secrets qui penchent
    tantôt à droite
    tantôt à gauche
    et le temps qui occupe le temps
    quand on n'y est pas

    à grands coups de flots
    la sève des marées
    embrassa le silence
    de ces hommes impunis
    et leurs femmes ont craché leurs visages
    dans les sables que dévorent
    les vaisseaux endormis

    elles ouvrent au large
    leurs hanches
    où le coulis fécond
    engrosse leurs rêves
    infiniment
    dans le goudron

    devant ce miroir gris
    c'était écrit
    que l'oeil magique
    fixé sur le ventre de l'idolâtre
    labourerait ses nuits
    sans mémoire

    le jour venu
    il n'y aurait plus que des noeuds
    sur les murs
    et une parade de sentiments
    d'origine inconnue
    sur l'indifférence du tapis

    c'était écrit aussi
    que la Marie vengeur
    du haut de son rêve
    briguerait le suffrage théâtral
    et qu'elle contesterait les bonheurs
    qui font mal

    mais ne réveillez plus la femme
    qui n'a pas tort
    de se lever en retard
    surtout quand elle a passé minuit
    sans broncher
    devant une fenêtre historique
    alors que le monde
    sous de lourdes paupières
    défilait sans payer
    devant un vieux fusil

    à l'heure dite
    on éteignit les lumières
    de la rue
    jonchée de foules
    sous le manteau d'un ange gris
    radoteux

    pendant ce temps
    la superfemelle
    qui avalait goulûment son déjeuner
    s'étouffa

    et vous êtes parti
    sans un mot dans les poches
    un vieux bout de papier
    dans vos souliers
    en cas d'urgence

    après avoir grugé les villes
    à petits pas fauves
    vous êtes rentré
    par la porte arrière
    l'âme chiffonnée

    mais le temps n'y était plus
    seul un grincement de coeur
    enfouissait ses vides
    dans les noirs secrets
    d'un réfrigérateur

    voir ce spasme énorme
    au bar des mégots
    et les couples à talons hauts
    une grosse bière passionnée
    dans la foulée de l'oeil
    bue comme un rôle sur mesure

    un spot majuscule et rose
    sillonne la salle
    en quête du lieu précis
    où se déroulera l'éclat des sens

    il pleut à verse sur l'écriture
    effaçant les sexes joyeux
    ces jeux de théâtre
    et le retour

    mais ce n'est l'affaire de personne
    si la terre vieillit
    d'un rêve à la fois
    avec son passé antérieur
    évaché sur l'horizon
    devant les hommes et les femmes
    des morts à plaindre
    d'avoir vécu
    en l'espace d'une poussière
    sans rincer l'histoire
    à l'eau de Javel
    pluvieuse comme un souvenir
    d'écriture

    quand ce blues est incertain
    j'implore les vierges de la modernité
    les icônes de la rue
    les fonctionnaires et les fous
    et je consacre mes jours
    à dormir dans la poubelle du coeur
    à l'envers

    parfois dans la chair
    il y a des coups de semonce
    du nucléaire qui pouffe de rire
    et cette bagatelle qu'on appelle
    tendresse
    extra-légère "king size".

    _______________________

    CYCLES AMOUREUX

    Sous les crocs du soir
    les ventres amoureux
    profanent
    le corps dépecé du silence
    ils palpent l'attente
    jusqu'aux heures affolantes
    du respir

    derrière le tableau
    les battements de la forme
    taire l'inconnu
    cet échappé de la main

    ça meurt toujours
    à l'opposé d'un écho
    quand le coeur s'enfonce dans l'absence
    sous les orages de silences
    et le tue-mouches

    le temps se rupture
    et le corps vole en éclats
    sa respiration sous les arbres
    comme un objet sans repos
    devenu végétal

    assises sur le monde
    les amours lentes
    greffées à nos tempes
    s'éloignent comme des vierges ensemencées
    vers le chaud mélange du ciel
    entre l'extase
    et son reflet

    condamnées
    elles s'offrent jusqu'aux larmes
    des cinémas

    puis vint le délire
    puis la mort
    restituée
    une dernière fois dans l'haleine
    comme un tout rassemblé

    promise au désert
    la vie génitale
    commande des toasts
    et du café
    se noie dans toutes les directions
    en laissant tomber ses fruits

    mais au pied du lit
    il y a des novembres
    abandonnés à la pluie
    l'alchimie d'une chanson
    bleu-or
    et la porte de la mémoire
    toujours fermée
    quand c'est nécessaire

    cet effeuillage discret de l'automne
    s'achèvera
    dès que la paume
    aura tué le frisson
    sur la peau ornementale des filles
    qui grignotent la passion
    dans l'instantané des amants
    soûls
    leurs hanches
    gravées dans le calcaire
    aux mille glissements de coeur
    éclatés dans l'oeuf

    le corps baisé
    en saumure poétique
    se fane vite et ras
    dans le remous des défroques
    et du lancer léger

    sans sourciller
    le midi mange-tout annonce des mots
    des nymphes
    et des moustiques
    pour les cas d'après-midi
    comme si les oreillers étaient en manque
    sur les draps propres
    des amours empesées

    enroulée dans le miel triste
    et la plume d'oie
    la peau chic
    hume les bières d'espèces
    en poursuivant les fossoyeurs
    jusqu'au dix-huitième trou

    ce dernier cratère amoureux
    de la chair embrasse
    à coups d'épée dans la poussière
    le cri neuf
    définitif

    malgré ce discours
    cet espace blanc
    et tout ce remplissage du silence
    qu'on verse sur le père
    la mère les enfants
    il y a mémère dans la dramaturgie
    ordonnée
    multipliée par l'espace-temps

    on la retrouve en double
    en triple
    en quadrimoteur
    sur les ailes du langage
    elle flotte
    sur la masse totale du poème
    étriquée

    devant cette affiche en folie
    il a failli faire noir
    mais de parole en parole
    on s'est trompé de rue
    puis on a marché sur des trous
    mous
    en faisant claquer nos doigts
    dans l'oreille des sourds

    le bec en cul d'poule
    on retourne au salon
    l'instant d'une révolte
    conservée dans la bienséance

    à télé-Douceur
    passe-moi le beurre
    du bonheur des morts apaisés
    et le popcorn

    viens
    on va faire la moue ensemble
    dans un coin d'ombre
    et puis on se promènera
    dans la moiteur des yeux
    sans personne pour nous moucher

    on investira le pont d'argile
    et on tassera nos vieilles peurs
    dans le courant de l'année
    sans interrompre
    les pigeons dans les beaux draps
    de soie
    pour le plaisir des mains
    et le désir encore

    il n'y a rien d'inquiétant
    quand la chambre est assoupie
    et que ses effluves aspergent
    les corps endormis

    le chatoiement de la brise sur la peau
    grise les spasmes
    et la dentelle des rideaux

    comme un vieux fantôme rabougri
    le songe
    songe
    il rafle le sommeil
    et tout recommence

    de mémoire distraite
    on redessine le corps
    qu'on range dans l'armoire
    sous une pile de secrets
    rapiécés
    que le temps renifle
    en l'absence du poids des lettres
    et des mots cachés

    il ne reste plus qu'à disparaître
    dans les noirceurs
    et les idées
    puis à éteindre ce poème
    dans le cendrier

    _______________________

    EFFLEUREMENT

    Affolement à la rencontre de la main
    mémoire à cinq doigts sur la bougeotte du monde
    cette vagabonde empoigne la chair des images
    effleure la voix
    de l'autre

    elle écrit entre les gestes
    jusqu'à la racine des pierres
    pour l'intense de nos sangs froids
    durs

    inclinée devant ce mystère
    la main caresse ouvertement la vie
    d'un élan vertigineux
    transporte le sol

    au fond
    elle a froid
    et ses bidules ne laissent aucune trace
    jusqu'au moment
    où une petite chose tranquille
    revint de vacances
    avec le ciel dans sa valise
    et des gants pour ramasser
    les sortilèges
    répandus dans les nervures de l'automne
    juste avant l'hiver

    au théâtre de l'espèce
    l'obstinée explore les désirs
    jusqu'au ras des brûlures

    ces espaces nus
    abandonnés à l'écriture
    recomposent la préhistoire
    à la recherche du mouvement
    cette force chaude
    d'un sourire inachevé

    pendant ce temps
    baiser à blanc au bord du lit
    au bord de la route
    au bord du bord
    tandis qu'un vieux monde ergote
    à l'angle Gorki et Lafontaine
    le blues loin des oreilles indiscrètes

    emmitouflé dans les mythes artificiels
    l'oeil gitan
    à travers les barbelés
    veille
    au milieu

    reprenons à partir de la blessure
    qu'un matin embué invite
    entre deux draps ivres
    le corps en friche
    embaumé de soleil
    de chocolat fondant
    accompagné de frites-sauce-fromage
    octroyées par le ministère
    de la tourmente fédérative

    forcément
    les roses ont le mal du tendre
    quand le bonbon ne fond pas

    mais tout ceci n'est qu'un oeil
    dans l'oeil de l'autre
    quand parler de l'amour
    et d'une tête croche
    c'est comme frôler un voyage
    lorsque la bouche largue ses amarres
    sur une vieille peau

    en regard de nos mains recueillies
    tous les yeux
    ont suivi
    la silhouette du silence
    vers des ombres à rayures d'enfants sales
    pillés par les jeux des absents
    images brûlées
    devenues pays
    et vastes saisons

    cette vision engendre un printemps féroce
    dans le ventre des coutumes
    ses formes bohémiennes
    promises à la torture
    à travers les lieux tièdes
    de la chair

    il se peut qu'une voix
    à tête chercheuse prononce
    une tonne de briques
    sur les braguettes magiques
    qui en ont assez de languir
    au pied de l'escalier

    tout ça se ramasse à la cuillère
    au cours d'un brunch menstruel
    arôme de noix
    de camomille et de thé glacé
    bouillie avortée dans des assiettes
    plaquées or
    flanquées de fourchettes en plastique

    oedème aux yeux
    qu'allons-nous faire dans ces salles d'eau
    sinon excrémenter des figures de style
    et "sniffer" des bulles
    comme des éponges naissantes

    ce bluff quotidien s'assoupit
    dans le journal intime du matin
    et les nouvelles croupissent
    sous le choc des odeurs événementielles

    alors
    sonne l'heure de la débâcle

    _______________________

    INCIDENCES

    Couchée dans le duvet de l'automne
    je crie en silence
    sous la pluie verte et sourde
    mon corps détrempé ramollit
    et que viennent les mouches
    braconner sur les restes
    de ma folie

    entourez-moi de vos bruits d'ailes
    enterrez-moi comme un hasard
    jusqu'à la prochaine repousse

    dans ce "nowhere" solitaire
    des séances imaginaires
    sous les caresses géniales
    déclenchent
    l'ondulation sauvage
    électrique

    pour l'amour de l'amour
    cette vague s'abandonne
    aux gémissements des sources
    mystère de la pluie
    et des vents millénaires

    enchaîné
    au chant usé
    des cris mâles
    le temps s'agenouille
    criblé de souvenirs
    qu'un printemps fébrile
    étale
    sur les draps livrés au désir

    saisir l'idole au bout de l'onde
    en faire jaillir l'écume
    de mes promenades solitaires
    suppliant la rigidité des rocs
    jusqu'au calme définitif

    je ne crois pas à la fin du monde
    mais je suis polie
    quand vient le temps de crever l'absence
    dans la rondeur du paysage

    sur le coeur sanglé de métal
    et de cuir
    mes mains excessives peignent
    des mémoires
    pour l'émouvance
    fabriquée vraie
    tout près du loin
    territoires exagérés
    lorsque la silhouette se penche
    doucement
    sur l'infime

    en apparat de mots-vampires
    les dieux écoeurés fanatisent l'ardente
    épuisée
    sur les dalles fleuries
    feux et vertiges aux fibres

    le corps errant
    dans les secrets de l'autre nuit
    je m'abîme sous-cutanée
    sous la pulsion d'ancêtres
    symboliques

    une à l'infini
    dans le clapotis des lumières
    la couleur de l'hiver
    expire
    esquisse transparente
    et blessure d'or

    programmés au cul du jour
    les doigts immobiles
    essoufflés

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    St-Jérôme (Québec) Canada
    Dépôt légal / premier trimestre 1991
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-9802204-O-X
    Tous droits réservés – All rights reserved

  • A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie

    Aproximadamente 70.272 palavras.

    Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure
    vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans
    l'indicateur des chemins de fer, où il me donnait chaque fois
    l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me
    figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre
    imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des
    désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que
    nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et
    je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial
    quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel
    effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train
    réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que
    j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il
    traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais
    fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont
    on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une
    physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond
    qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied
    de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le
    couchant.

    Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à aller «tout bêtement» à
    Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,
    de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et
    aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,
    qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où
    je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement
    de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir
    l'objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit
    où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
    Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait arrangé
    de s'installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou
    feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement
    après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la
    maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour
    Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d'avoir beaucoup à
    faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être à court de
    temps, en réalité pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
    avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,
    dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui
    n'engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement
    impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible à
    éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité
    impuissante et suprême.

    Pour la première fois je sentais qu'il était possible que ma mère
    vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
    habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma
    mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée
    et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me
    disais qu'elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions
    successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après
    lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes; et
    peut-être aussi le premier essai d'une existence à laquelle elle
    commençait à se résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les
    années viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence où je
    la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m'était jamais
    apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu'on
    verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant
    au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.

    Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me prendre ma valise.
    Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les
    plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
    chagrin, elle le plaisantait doucement:

    –Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec si elle savait
    que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la voir?
    Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai
    si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore
    avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.

    –Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une
    carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.

    Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je
    commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait
    compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
    bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus
    neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le
    surmontait, l'autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le
    manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait retourner et
    exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau, il y
    avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même
    qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
    lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
    chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait
    épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la
    place qu'il fallait–de même le nœud de velours, la coque de ruban
    qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
    les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau
    devenu charmant.

    Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui
    donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille
    servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans
    bassesse, qui sait «tenir son rang et garder sa place», elle avait
    revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue avec nous sans
    avoir l'air de chercher à se faire voir,–Françoise dans le drap
    cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son
    collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne
    de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux maître, et
    dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble
    s'est si également répandu dans toutes les parties que la riche et
    désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les
    yeux, les lèvres et les mains.

    On n'aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait
    rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien
    comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d'atteindre
    directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Mais
    devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez,
    de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d'êtres
    cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le
    noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé comme devant
    le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant que
    sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se
    demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans,
    des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples
    d'esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre
    parmi les simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus
    naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que
    ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres
    dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des
    parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels–comme
    il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs
    yeux où pourtant elle ne s'applique à rien–il n'a manqué, pour
    avoir du talent, que du savoir.

    Ma mère voyant que j'avais peine à contenir mes larmes, me disait:
    «Régulus avait coutume dans les grandes circonstances… Et puis ce
    n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta
    grand'mère: «Je vais être obligée de me servir de tout le courage que
    tu n'as pas.» Et se rappelant que l'affection pour autrui détourne des
    douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant
    qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,
    qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher
    était poli, et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire à ces
    détails et j'inclinais la tête d'un air d'acquiescement et de
    satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter avec plus de
    vérité le départ de Maman et c'est le cœur serré que je la regardais
    comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille
    rond qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère
    qu'elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine
    chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de
    «Montretout» où je ne la verrais pas.

    Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le
    médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop
    de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait
    «euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.
    J'étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que
    ma grand'mère reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour
    moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hésitation
    ne portait que sur l'endroit où je boirais de l'alcool, buffet ou
    wagon-bar. Mais aussitôt à l'air de blâme que prit le visage de ma
    grand'mère et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette idée: «Comment,
    m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller boire, dont
    l'exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son
    annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais
    combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et voilà le
    conseil que tu me donnes!»

    Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère, elle eut un air si
    désolé, si bon, en répondant: «Mais alors, va vite chercher de la
    bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien» que je me jetai
    sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
    beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que
    sans cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore ce qui la
    peinerait le plus. Quand, à la première station, je remontai dans notre
    wagon, je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller à
    Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je
    m'habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable,
    l'homme du bar et les employés si charmants que j'aurais voulu refaire
    souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma
    grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi
    de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me répondit en évitant de me
    regarder:

    –Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux
    vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait
    pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser
    sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une
    réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que
    celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la
    Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire
    les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans
    les clairières.

    Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les yeux fermés, je la
    voyais par moments sous son voile à gros pois jeter un regard sur moi
    puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à
    s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.

    Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui être agréable. Et
    à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de même les
    mouvements les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
    Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune de mes
    inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes
    regards se trouver bien là où il s'était posé et y rester au delà du
    temps habituel. «Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne
    peux pas dormir lis quelque chose.» Et elle me passa un volume de Mme
    de Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même s'absorbait dans les
    Mémoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un
    tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs de prédilection.
    Ne bougeant pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant un grand
    plaisir à garder une position une fois que je l'avais prise, je restai
    à tenir le volume de Mme de Sévigné sans l'ouvrir, et je n'abaissai
    pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la
    fenêtre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je
    n'eusse pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me détourner de
    ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-être
    par sa beauté mais par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes
    les couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le jour de ma
    naissance jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et où
    elle avait commencé de faire son effet, qu'à côté de ce bleu du store,
    elles étaient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être
    rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés
    qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil
    employé vint nous demander nos billets. Les reflets argentés
    qu'avaient les boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de me
    charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à côté de nous. Mais il
    passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la vie des
    cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne
    devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil employé. Le
    plaisir que j'éprouvais à regarder le store bleu et à sentir que ma
    bouche était à demi ouverte commença enfin à diminuer. Je devins plus
    mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère m'avait
    tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis çà et
    là. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de
    Sévigné.

    Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement
    formelles qui tiennent à l'époque, à la vie de salon et qui font que
    certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles
    ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de
    l'esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de
    Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit: «M.
    de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état
    d'entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que
    votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il
    me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des
    tabatières de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra
    d'autres…; jamais la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment
    pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la
    saignée, sur les citrons, etc., qu'elle se figure être des lettres de
    Mme de Sévigné. Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le
    dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris à
    en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient
    bientôt me frapper d'autant plus que Mme de Sévigné est une grande
    artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à
    Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,
    Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que
    lui, qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos
    perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
    déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où
    apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets
    toutes mes coiffes et casques qui n'étaient pas nécessaires, je vais
    dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve
    mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses
    grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis
    tout droits contre des arbres_, etc.», je fus ravi par ce que j'eusse
    appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même
    façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des _Lettres de
    Madame de Sévigné_.

    Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère et être resté
    quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je
    ne trouvai pas pénible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la
    passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me
    tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante activité de tous
    ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient à
    causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de
    leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray
    tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma
    fantaisie d'abord quatre doubles croches égales, puis une double
    croche furieusement précipitée contre une noire); ils neutralisaient
    la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions
    contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon
    immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même
    impression rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la
    vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si
    j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans
    la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague,
    ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.

    Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en
    chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de
    cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. A un
    moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit
    pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou
    non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la
    question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans
    le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des
    nuages échancrés dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne
    changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a
    assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre.
    Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni
    caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle
    des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat
    que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je
    le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la
    ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la
    scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un
    village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir
    encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de
    toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel
    rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la
    fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie
    ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à
    l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et
    opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue
    totale et un tableau continu.

    Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s'arrêta à une petite
    gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord
    du torrent, qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au
    ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un sol dont on
    goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que
    j'avais tant désiré voir apparaître quand j'errais seul du côté de
    Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande
    fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier
    qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en
    portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient
    le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces
    trains qui ne s'arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons,
    offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des
    reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis
    devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous
    prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous
    oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur substituant dans
    notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une
    sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre
    les plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images
    abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque
    précisément ce caractère d'une chose nouvelle, différente de ce que
    nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au
    bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous
    supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte
    le bonheur et la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des
    synthèses où d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que bâille
    d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau «beau livre»,
    parce qu'il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres
    qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible, et
    n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'œuvre précédents mais de
    quelque chose que s'être parfaitement assimilé cette somme ne suffit
    nullement à faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Dès
    qu'il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le lettré, tout à
    l'heure blasé, se sent de l'intérêt pour la réalité qu'elle dépeint.
    Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand
    je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un
    certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle
    nous puissions connaître le goût du bonheur), d'un bonheur qui se
    réaliserait en vivant auprès d'elle. Mais ici encore la cessation
    momentanée de l'Habitude agissait pour une grande part. Je faisais
    bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet,
    apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. C'est
    d'ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la
    plupart de nos facultés restent endormies parce qu'elles se reposent
    sur l'habitude qui sait ce qu'il y a à faire et n'a pas besoin
    d'elles. Mais par ce matin de voyage l'interruption de la routine de
    mon existence, le changement de lieu et d'heure avaient rendu leur
    présence indispensable. Mon habitude qui étaient sédentaire et n'était
    pas matinale, faisait défaut, et toutes mes facultés étaient accourues
    pour la remplacer, rivalisant entre elles de zèle–s'élevant
    toutes, comme des vagues à un même niveau inaccoutumé–de la plus
    basse, à la plus noble, de la respiration, de l'appétit, et de la
    circulation sanguine à la sensibilité et à l'imagination. Je ne sais
    si, en me faisant croire que cette fille n'était pas pareille aux
    autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais
    elle le leur rendait. La vie m'aurait paru délicieuse si seulement
    j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner
    jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à
    ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle
    m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures
    du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner du café au lait.
    J'avais besoin d'être remarqué d'elle. Elle ne me vit pas, je
    l'appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure
    était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un
    vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes
    yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu'on
    pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à venir tout près de vous,
    se laissant regarder de près, vous éblouissant d'or et de rouge. Elle
    posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les
    portières, le train se mit en marche; je la vis quitter la gare et
    reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant: je m'éloignais
    de l'aurore. Que mon exaltation eût été produite par cette fille, ou
    au contraire eût causé la plus grande partie du plaisir que j'avais eu
    à me trouver près d'elle, en tous cas elle était si mêlée à lui, que
    mon désir de la revoir était avant tout le désir moral de ne pas
    laisser cet état d'excitation périr entièrement, de ne pas être séparé
    à jamais de l'être qui y avait, même à son insu, participé. Ce n'est
    pas seulement que cet état fût agréable. C'est surtout que (comme la
    tension plus grande d'une corde ou la vibration plus rapide d'un nerf
    produit une sonorité ou une couleur différente) il donnait une autre
    tonalité à ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans un
    univers inconnu et infiniment plus intéressant; cette belle fille que
    j'apercevais encore, tandis que le train accélérait sa marche, c'était
    comme une partie d'une vie autre que celle que je connaissais, séparée
    d'elle par un liseré, et où les sensations qu'éveillaient les objets
    n'étaient plus les mêmes; et d'où sortir maintenant eût été comme
    mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché
    à cette vie il eût suffi que j'habitasse assez près de la petite
    station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à
    cette paysanne. Mais, hélas! elle serait toujours absente de l'autre
    vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me
    résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un
    jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare,
    projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la
    disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse,
    centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers
    de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon
    générale et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue.
    Et comme d'autre part nous voulons continuer à penser à elle, il
    préfère l'imaginer dans l'avenir, préparer habilement les
    circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend
    rien sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en
    nous-même et nous permet d'espérer la recevoir de nouveau du dehors.

    Certains noms de villes, Vezelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais
    servent à désigner, par abréviation, leur église principale. Cette
    acception partielle où nous le prenons si souvent, finit–s'il
    s'agit de lieux que nous ne connaissons pas encore–par sculpter le
    nom tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire entrer l'idée
    de la ville–de la ville que nous n'avons jamais vue–lui
    imposera–comme un moule–les mêmes ciselures, et du même style,
    en fera une sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une station
    de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un
    avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de
    Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y
    aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l'église et la mer;
    on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais dire.
    Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n'était ni une
    plage ni un port. Certes, c'était bien dans la mer que les pêcheurs
    avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail
    de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la
    découverte; c'était bien de falaises battues par les flots qu'avait
    été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu'à cause
    de cela j'avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à
    plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa
    coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu qu'il était lui-même une
    âpre falaise normande où s'amassaient les grains, où tournoyaient les
    oiseaux, je m'étais toujours représenté comme recevant à sa base la
    dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
    était l'embranchement de deux lignes de tramways, en face d'un Café
    qui portait, écrit en lettres d'or, le mot «Billard»; il se détachait
    sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et
    l'église–entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant
    à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j'allais
    retourner–faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un
    produit de cette fin d'après-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et
    gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui
    baignait les cheminées des maisons mûrissait la peau rose, dorée et
    fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à la signification
    éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j'avais
    vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de
    la Vierge, devant la baie profonde du porche m'attendaient comme pour
    me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos
    voûté, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
    l'_Alleluia_ d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression
    était immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on
    tournait autour d'eux. Je me disais: c'est ici, c'est l'église de
    Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu
    du monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
    c'était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de
    cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant
    c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même, ce sont elles;
    elles, les uniques, c'est bien plus.

    C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme un jour d'examen
    ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il
    a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et
    de courage qu'il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même
    mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions
    que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
    pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale,
    ayant une valeur universelle, s'étonnait de voir la statue qu'il avait
    mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
    pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle
    avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne,
    enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand'rue, ne
    pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus, recevant sur
    son visage la moitié du rayon de soleil couchant–et bientôt, dans
    quelques heures de la clarté du réverbère–dont le bureau du
    Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en même temps que
    cette succursale d'un établissement de crédit, par le relent des
    cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point
    que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
    elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existence
    générale et d'une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
    qui, hélas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la
    même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire,
    montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler la trace de
    mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
    l'œuvre d'art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais,
    métamorphosée ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de
    pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
    L'heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre
    ma grand'mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me
    rappelais ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann: «C'est
    délicieux, c'est aussi beau que Sienne.» Et n'accusant de ma déception
    que des contingences, la mauvaise disposition où j'étais, ma fatigue,
    mon incapacité de savoir regarder, j'essayais de me consoler en
    pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je
    pourrais prochainement peut-être pénétrer, comme au milieu d'une pluie
    de perles, dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé,
    traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais
    pour Balbec dès que j'y étais entré ç'avait été comme si j'avais
    entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement clos et où,
    profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
    chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un
    café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir
    d'Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une
    force pneumatique, s'étaient engouffrés à l'intérieur des syllabes
    qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche
    de l'église persane et ne cesseraient plus de les contenir.

    Dans le petit chemin de fer d'intérêt local qui devait nous conduire à
    Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'mère mais l'y retrouvai seule–car
    elle avait imaginé de faire partir avant elle pour que tout fût
    préparé d'avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n'avait
    réussi qu'à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui
    en ce moment sans s'en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se
    réveillerait peut-être à Bordeaux. A peine fus-je assis dans le
    wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et par la chaleur
    persistante de l'après-midi (la première, hélas! me permettant de voir
    en plein sur le visage de ma grand'mère combien la seconde l'avait
    fatiguée), elle me demanda: «Hé bien, Balbec?» avec un sourire si
    ardemment éclairé par l'espérance du grand plaisir qu'elle pensait que
    j'avais éprouvé, que je n'osai pas lui avouer tout d'un coup ma
    déception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit avait recherchée
    m'occupait moins au fur et à mesure que se rapprochait le lieu auquel
    mon corps aurait à s'accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus
    d'une heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur de
    l'hôtel de Balbec pour qui j'étais, en ce moment, inexistant, et
    j'aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse
    que celle de ma grand'mère qui allait certainement lui demander des
    rabais. Il m'apparaissait empreint d'une morgue certaine, mais très
    vague de contours.

    A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l'une des
    stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes
    (Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville,
    Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges,
    alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les
    noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à
    l'oreille d'un musicien deux motifs, matériellement composés de
    plusieurs des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance,
    s'ils diffèrent par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
    même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
    aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s'échappait
    comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de
    Roussainville ou de Martinville, qui parce que je les avais entendu
    prononcer si souvent par ma grand'tante à table, dans la «salle»,
    avaient acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-être
    mélangés des extraits du goût des confitures, de l'odeur du feu de
    bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
    maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent
    comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire, conservent leur vertu
    spécifique à travers les couches superposées de milieux différents
    qu'ils ont à franchir avant d'atteindre jusqu'à la surface.

    C'étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou
    s'accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d'un vert cru et
    d'une forme désobligeante, comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel
    où l'on vient d'arriver, composées de quelques villas que prolongeait
    un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait
    au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me
    montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les
    montraient par leur dehors–des joueurs de tennis en casquettes
    blanches, le chef de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses
    roses, une dame, coiffée d'un «canotier», qui, décrivant le tracé
    quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais, rappelait son
    lévrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet où la lampe était
    déjà allumée–et qui blessaient cruellement de ces images
    étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards
    inconnus et mon cœur dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava
    quand nous eûmes débarqué dans le hall du grand hôtel de Balbec, en
    face de l'escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma
    grand'mère, sans souci d'accroître l'hostilité et le mépris des
    étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les
    «conditions» avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la
    voix pleines de cicatrices (qu'avait laissées l'extirpation sur l'une,
    de nombreux boutons, sur l'autre des divers accents dus à des origines
    lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
    regard de psychologue, prenant généralement à l'arrivée de
    l'«omnibus», les grands seigneurs pour des râleux et les rats d'hôtel
    pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne
    touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il méprisait
    profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme
    il disait «vingt-cinq louis» est «une somme» et les considérait comme
    faisant partie d'une race de parias à qui n'était pas destiné le Grand
    Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne
    payaient pas très cher tout en étant estimés du directeur, à condition
    que celui-ci fût certain qu'ils regardaient à dépenser non pas par
    pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au
    prestige, puisqu'elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer
    dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la
    seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation
    sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle
    était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de
    porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare
    ceint de pourpre et d'or d'un étui en maroquin écrasé (tous avantages,
    hélas! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux
    d'expressions choisies, mais à contre-sens.

    Tandis que j'entendais ma grand'mère, sans se froisser qu'il l'écoutât
    son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une
    intonation artificielle: «Et quels sont… vos prix?… Oh! beaucoup
    trop élevés pour mon petit budget», attendant sur une banquette, je me
    réfugiais au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer dans
    des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à
    la surface de mon corps–insensibilisée comme l'est celle des
    animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse–afin
    de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
    m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en
    avoir au même moment une dame élégante à qui le directeur témoignait
    son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle
    était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en
    demandant «s'il avait des lettres», tous ces gens pour qui c'était
    regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en même
    temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard dans lequel je
    plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la
    protégeait), me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés
    peut-être dans l'art de «recevoir», portaient le titre de «chefs de
    réception»; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient
    assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
    fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu'il prête au
    Paradis et à l'Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui
    avaient le droit d'y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que
    m'eût causée ma grand'mère si, dans son insouci de ce genre
    d'impressions, elle m'eût ordonné d'y pénétrer.

    Mon impression de solitude s'accrut encore un moment après. Comme
    j'avais avoué à ma grand'mère que je n'étais pas bien, que je croyais
    que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle
    avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien
    si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'être
    toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent
    manqué); en l'attendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues
    encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
    où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un
    pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la
    statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir
    que son image au milieu d'un «illustré» peut en procurer au malade
    qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je
    m'étonnais qu'il y eût des gens assez différents de moi pour que,
    cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller
    comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est
    une demeure nouvelle pût paraître à certains «un séjour de délices»
    comme disait le prospectus de l'hôtel qui pouvait exagérer, mais
    pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts.
    Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de
    Balbec, non seulement «la chère exquise» et le «coup d'œil féerique des
    jardins du Casino», mais encore les «arrêts de Sa Majesté la Mode,
    qu'on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi
    aucun homme bien élevé ne voudrait s'exposer». Le besoin que j'avais
    de ma grand'mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une
    désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne
    supportais pas cette fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût
    me faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le directeur
    vint lui-même pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de
    moi, qu'on appelait «lift» (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel
    où serait le lanternon d'une église normande, était installé comme un
    photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa
    chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil
    domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long
    d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme de la nef
    commerciale. A chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de
    communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans
    lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre.
    J'appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule le masque
    de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné
    vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de
    l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais à
    traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie,
    éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique
    water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste,
    artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait
    à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je
    m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,
    et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à
    l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester
    de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit
    pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de
    l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger,
    paresse d'intelligence ou consigne du directeur.

    Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de
    ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par
    rapport à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous
    l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avait pris à la
    fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en
    moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il
    y avait avec l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son
    personnel, une attente vague et craintive du moment où j'arriverais,
    se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du
    directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il
    fût–comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions
    qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles étaient
    vicieuses–«d'originalité roumaine»)–son geste pour sonner le
    lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol
    sortis de cette boîte de Pandore qu'était le Grand-Hôtel,
    indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé,
    stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas
    intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque chose d'extérieur à
    moi–si dénuée d'intérêt que cette chose fût en soi–et j'étais
    comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une
    course, constate que les heures sont passées, quand il le voit
    derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais la fièvre, je me
    serais bien couché, mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour
    cela. J'aurais voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à
    quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet
    ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
    conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus
    qui l'encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied
    permanent d'une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
    mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode
    (même si j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue
    dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
    notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui
    les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en
    avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom
    seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissant pas,
    me rendirent le coup d'œil méfiant que je leur jetai et sans tenir
    aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le
    train-train de la leur. La pendule–alors qu'à la maison je
    n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement
    quand je sortais d'une profonde méditation–continua sans
    s'interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos
    qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux
    violets l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à
    celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
    tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère
    quasi-historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat du duc
    de Guise, et plus tard à une visite de touristes, conduits par un
    guide de l'agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J'étais
    tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui
    couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds,
    arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je
    sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à
    tout moment mes regards–que les objets de ma chambre de Paris ne
    gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils
    n'étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de
    moi-même–vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet
    de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque dans
    cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous
    entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs,
    c'était presque à l'intérieur de mon moi que celle du vétiver venait
    pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle
    j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un
    reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
    corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
    dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.
    Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon cœur refoulé
    s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.

    Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la
    maison chaque fois que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y
    sentait plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu'elle
    faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour
    nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de
    religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu'elles
    ont, le mérite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit
    augmentent encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,
    de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son
    propre désir de vivre, je savais, quand j'étais avec ma grand'mère, si
    grand chagrin qu'il y eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié
    plus vaste encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon
    vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir de conservation
    et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
    j'avais de moi-même; et mes pensées se prolongeaient en elle sans
    subir de déviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien
    sans changer de milieu, de personne. Et–comme quelqu'un qui veut
    nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il
    voit n'est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,
    ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dansante d'un insecte–trompé
    par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde où
    nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras
    de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si
    j'accédais ainsi à ce cœur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais
    ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque
    chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
    l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tette.

    Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un
    beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la
    tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,
    un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à
    elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes
    paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de
    respect, de précaution et de douceur que si j'y avais caressé sa
    bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
    épargnait une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes
    membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu
    qu'elle voulait m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste
    de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle
    arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers
    boutons de ma veste et de mes bottines.

    –Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta
    grand'mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin
    de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison
    est très mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour
    voir si nous nous comprenons bien.

    Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups–que une semaine
    plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
    tous les matins parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de
    bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée–pour
    qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite après, se
    rendormir–je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
    distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre son
    sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je
    n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
    n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et
    à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais trois autres,
    d'une intonation différente de ceux-là, empreints d'une calme
    autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient:
    «Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai là»; et
    bientôt après ma grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu
    peur qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin qui avait
    frappé; elle riait:

    –Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre
    mille sa grand'mère les reconnaîtrait! Crois-tu donc qu'il y en ait
    d'autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi
    partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris.
    Mais quand même elle se contenterait d'un grattement, on reconnaîtrait
    tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et
    à plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment qui
    hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.

    Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie de l'hôtel, le
    soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui
    commence tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas
    réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait
    paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,
    que ce n'était pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
    avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,
    quelle était cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
    lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne
    n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à nous deux, que
    j'évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des
    étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu'il y avait
    eu le matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
    mais d'une marque d'affection reçue par moi, seul; doux instant
    matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de
    mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie,
    devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait
    par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où
    elle savait transporter l'âme de ma grand'mère tout entière et la
    promesse de sa venue, avec une allégresse d'annonciation et une
    fidélité musicale. Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma
    grand'mère m'eut quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais déjà
    souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi
    que j'avais–qu'ont tant d'autres–de coucher dans une chambre
    inconnue, peut-être cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,
    obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré
    qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
    présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la
    formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond
    de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes
    parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient
    m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer
    définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis;
    refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à
    ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux
    hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes
    souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à
    l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une
    éternité où ils ne seraient plus.

    Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais particulièrement
    souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de
    l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus», j'aurais voulu
    lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
    milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.» Et pourtant ma
    raison me disait: «Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en
    seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il
    entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le
    voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison
    savait que l'habitude–l'habitude qui allait assumer maintenant
    l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place
    la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule–se charge
    aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu
    d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique
    le son d'une voix, de modifier l'inclination des cœurs. Certes ces
    amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli
    des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
    envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais
    séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une
    consolation qu'elle offrait à mon cœur une promesse d'oubli qui ne
    faisait au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est pas que notre
    cœur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée,
    les effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il continuera de
    souffrir. Et la crainte d'un avenir où nous serons enlevés la vue et
    l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui
    notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît,
    si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce
    qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la
    ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi
    serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,
    de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,
    mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement
    arrachée de notre cœur dont elle est aujourd'hui une notable part, que
    nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée
    nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de
    nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi
    différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de
    l'ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles–même les plus
    chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à
    l'atmosphère d'une chambre–qui s'effarent et refusent, en des
    rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai
    de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et
    quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle
    s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque
    moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des
    cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
    était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs,
    remplissent mal leurs fonctions, n'arrêtent pas dans sa route vers
    la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
    épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles
    éléments du moi qui vont disparaître, l'anxieuse alarme que
    j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'était que la
    protestation d'une amitié qui survivait en moi, pour un plafond
    familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre
    ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
    sous le nom d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais jusqu'à son
    anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là
    surtout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il n'y avait
    plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri
    de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
    détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
    inaccessible.

    Mais le lendemain matin!–après qu'un domestique fut venu m'éveiller
    et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
    et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
    ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me
    servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de
    la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des
    bibliothèques, comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer
    nue, sans ombrages et pourtant à l'ombre sur une moitié de son étendue
    que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
    flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des sauteurs sur un
    tremplin. A tous moments, tenant à la main la serviette raide et
    empesée où était écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais
    d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre
    jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux
    et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'émeraude çà et là
    polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un
    froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler l'écoulement de
    leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.
    Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au
    carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant
    la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée–ici ces
    collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent
    reculer si loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine
    sablonneuse que j'apercevais à une grande distance leurs premières
    ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme
    ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
    D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil riait sur ces
    flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies
    alpestres (dans les montagnes où le soleil s'étale çà et là comme un
    géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes)
    moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au
    reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au
    milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
    lumière, c'est elle surtout, selon la direction d'où elle vient et que
    suit notre œil, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements de la
    mer. La diversité de l'éclairage ne modifie pas moins l'orientation
    d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous
    donne le désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et
    effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de
    derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées
    jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un
    autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route tournante de ses
    rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du
    paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me
    désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui
    n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de
    sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs
    crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans
    ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses
    sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même
    et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.
    Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à
    manger–tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir
    d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
    bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
    frisé comme une plume et sonore comme une cithare–il parut cruel à
    ma grand'mère de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du
    châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de
    la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le
    ciel entrait si complètement que son azur avait l'air d'être la
    couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
    persuadant que j'étais «assis sur le môle» ou au fond du «boudoir»
    dont parle Baudelaire, je me demandais si son «soleil rayonnant sur
    la mer» ce n'était pas–bien différent du rayon du soir, simple et
    superficiel comme un trait doré et tremblant–celui qui en ce moment
    brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde
    et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par
    moments s'y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque
    Dieu semblait s'amuser à déplacer en bougeant un miroir dans le ciel.
    Malheureusement ce n'était pas seulement par son aspect que différait
    de la «salle» de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette
    salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
    piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée pleine et le grand
    jour élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart indestructible
    et mobile d'émeraude et d'or. A Combray, comme nous étions connus de
    tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
    mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas encore assez âgé et
    j'étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux
    êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble
    qu'aurait éprouvée un homme du monde à l'égard des personnes qui
    déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes
    filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
    je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
    grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de
    ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de
    m'agréer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
    quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre
    raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des
    chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec
    une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où
    les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs
    mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui
    laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et
    c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant supporter
    l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit
    subrepticement un carreau et fit envoler du même coup avec les menus,
    les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient
    en train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle céleste,
    restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des
    invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,
    réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et
    furieux.

    Pour une certaine partie–ce qui, à Balbec, donnait à la population,
    d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de
    grand luxe, un caractère régional assez accentué–ils se composaient
    de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie
    de la France, d'un premier président de Caen, d'un bâtonnier de
    Cherbourg, d'un grand notaire du Mans qui, à l'époque des vacances,
    partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient disséminés
    en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
    concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes
    chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à
    l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient adjoints
    un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
    leur disaient:

    –Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous
    êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.

    –Comment, privilégiés? Vous qui habitez la capitale, Paris, la
    grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille
    âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais
    qu'est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?
    et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat du monde parisien?

    Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,
    car c'étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme
    d'autres venir à Paris–on avait plusieurs fois offert au premier
    président de Caen un siège à la Cour de cassation–mais avaient
    préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurité,
    ou de la gloire, ou parce qu'ils étaient réactionnaires, et pour
    l'agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
    d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.

    Car–comme la baie de Balbec était un petit univers à part au
    milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en
    cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non
    seulement les jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe
    d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il
    faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné
    Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois
    mois supplémentaires de chaleur–ceux de ces habitués du Grand-Hôtel
    dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps, faisaient,
    quand arrivaient les pluies et les brumes, à l'approche de l'automne,
    charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été à
    Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec
    regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne
    pas s'intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
    maître d'hôtel. Car c'était le même–Aimé–qui revenait tous les
    ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
    épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après
    les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec
    leur face à main, ma grand'mère et moi, parce que nous mangions des
    œufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait
    pas dans la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une attitude de
    méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on appelait Majesté et
    qui s'était, en effet, proclamé lui-même roi d'un petit îlot de
    l'Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa
    jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner,
    les gamins criaient: «Vive la reine!» parce qu'elle faisait pleuvoir
    sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le
    bâtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si
    quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir
    que c'était une petite ouvrière.

    –Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient de la cabine
    royale.

    –Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la
    prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui,
    avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il
    n'avait pas à connaître ce souverain de Guignol.

    –Ah, vraiment, c'est intéressant! il y a tout de même des gens!…

    Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était aussi par ennui de
    sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que
    de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine
    prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,
    au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de
    mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant
    de laquelle était leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon
    visage aux souverains plus généreux qu'authentiques, cependant tout en
    prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un
    clignement d'œil significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce
    même ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne pouvoir
    expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du «Joli Monsieur!» dont
    ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un
    grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une
    orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle,
    impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur
    la table de baccarat des sommes énormes «qu'il n'a pas les moyens de
    perdre» disait d'un air renseigné le notaire au premier président
    duquel la femme «tenait de bonne source» que ce jeune homme «fin de
    siècle» faisait mourir de chagrin ses parents.

    D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de
    sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titrée, parce qu'elle
    ne se déplaçait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la
    femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la
    salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment
    avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle
    avait été quelque plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte
    qu'après le résultat défavorable d'une observation méthodique on fait
    éloigner, avec un geste distant, et une grimace de dégoût.

    Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer que, s'il y avait
    certaines choses dont elles manquaient–dans l'espèce certaines
    prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle–c'était
    non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
    posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes; et
    c'est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de
    la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux
    êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une
    allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre du
    déplaisir sous l'étiquette de contentement et se mentir
    perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu'elles fussent
    malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de
    la même manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait
    sinon à l'amour-propre, du moins à certains principes d'éducations ou
    à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à
    une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la
    vieille dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le
    groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier
    président. Il était au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot
    mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la vieille dame eût
    probablement trouvé à séduire, à s'attacher, en se renouvelant pour
    cela elle-même, la sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme
    dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens de
    son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit,
    le dédain mal informé d'autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle
    que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle eût
    avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque
    noceur qui de son «rocking» eût murmuré «quelle purée!» ou surtout
    quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président, entre
    ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
    comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille
    rapprochante du face à main conjugal l'apparition de ce phénomène
    insolite; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette
    première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoutée–comme
    la première tête qu'on pique dans l'eau–que cette dame
    envoyait d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de sa
    personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du
    directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que
    d'orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui
    pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si
    bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s'adapter
    la cloison de ses habitudes, que c'était son chez elle, au sein duquel
    elle était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même…

    Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel
    et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa
    place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de
    leur maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre
    elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses
    amies n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait à
    vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
    conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualité de ses
    manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand
    elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa
    femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de
    pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes
    d'une ambassade, pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend,
    garantissent pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de
    son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de
    l'après-midi, le jour de notre arrivée, et nous ne l'aperçûmes pas dans
    la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus,
    nous conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner, comme un
    gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
    habiller; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un instant un
    hobereau et sa fille, d'une obscure mais très ancienne famille de
    Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la
    table, croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à
    Balbec pour retrouver des châtelains qu'ils connaissaient dans le
    voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
    les invitations acceptées au dehors et les visites rendues que le
    temps strictement nécessaire. C'était leur morgue qui les préservait
    de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis
    autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
    glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu'on a
    dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a
    jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres
    rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans
    le wagon. A peine commencions-nous à déjeuner qu'on vint nous faire
    lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans
    le moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître
    d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne se renouvelât pas,
    car il lui était désagréable que «des gens qu'il ne connaissait pas»
    eussent pris sa table.

    Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus
    connue d'ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses
    belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles
    joués à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle
    s'était cultivée, et deux hommes très en vue de l'aristocratie, à faire
    dans la vie bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec
    leur déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini; à passer la
    journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune
    malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils avaient pour
    certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
    raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne
    vivre, à ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur eût rendu
    insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas été
    initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu,
    chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le
    partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et
    inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote
    dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un «moyen âge» ou
    d'une «Renaissance» authentiques et, en toutes choses, des critériums
    communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce
    n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle
    interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou
    par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue
    pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence
    spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais
    en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à fond, elle
    suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant
    de longs après-midi, la mer n'était suspendue en face d'eux que comme
    une toile d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un riche
    célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des coups qu'un des
    joueurs, n'ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour
    en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler
    aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à
    l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière
    dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et
    merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population
    ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits
    bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour
    apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de
    ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons
    et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si
    la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses
    et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne
    viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En
    attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit
    y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,
    qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer
    sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer
    ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères
    acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est
    d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans
    les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une
    La Rochefoucauld.

    A cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant
    la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois
    nouvelle et des écharpes choisies selon un goût particulier à son
    amant, après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l'ascenseur
    comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le
    phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait
    fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une
    voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit
    restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables
    conférences sur la composition du menu et la confection des plats.
    Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec
    n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir–peu
    distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles
    parisiens du Café Anglais ou de la Tour d'Argent–avant d'arriver au
    petit restaurant élégant où, tandis que les amis du jeune homme riche
    l'enviaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de
    celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et
    souple, mais qui la séparait du monde.

    Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien loin d'être comme
    tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu
    ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
    les œillères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de
    la contrée, lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin, qui
    venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la
    garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait
    l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
    étaient invités à ces fêtes, et parce que les autres pour ne pas avoir
    l'air de ne pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une
    excursion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal
    reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d'Azur,
    ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n'était pas
    habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française et
    ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait
    des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait
    que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre,
    estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce
    qu'il appelait un homme «sortant de l'ordinaire». Seule la femme du
    notaire s'était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute
    la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré,
    avec le fond de discernement infaillible et d'autorité sans réplique
    d'une personne pour qui la première société du Mans n'a pas de
    secrets, qu'on se sentait devant lui en présence d'un homme d'une
    haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout
    ce qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infréquentable tant
    qu'elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait
    porté sur le beau-frère de Legrandin tenait peut-être au terne aspect
    de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle
    avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les
    signes maçonniques de son propre cléricalisme.

    J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les
    jours à cheval devant l'hôtel étaient les fils du propriétaire véreux
    d'un magasin de nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti à
    connaître, la «vie de bains de mer» les dressait, à mes yeux, en
    statues équestres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais espérer
    était qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre
    garçon que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que
    pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
    sympathie à l'aventurier même qui avait été roi d'une île déserte
    en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais à supposer qu'il
    cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût
    peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs
    (au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)
    comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une
    plage où l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent dans
    la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi à
    distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,
    que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
    pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales
    que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur
    état d'esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu'ils
    auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à
    celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai dire à
    Balbec où l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
    supériorité relative et d'intérêt singulier. Hélas d'aucune de ces
    personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de
    Stermaria.

    Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son joli visage pâle et
    presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
    haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son
    hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que
    je savais son nom–comme ces thèmes expressifs inventés par des
    musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de
    la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour
    les auditeurs qui, en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé
    leur imagination dans la bonne voie. La «race» en ajoutant aux charmes
    de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus
    intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,
    annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à
    la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à
    ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un
    cru célèbre.

    Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous
    donner à ma grand'mère et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel,
    un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la
    vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied
    qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un
    livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant
    chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible
    qu'échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se
    pencha vers ma grand'mère, et par amabilité (comme on montre le Shah
    de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut
    évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut
    trouver intéressant de l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans
    l'oreille: «La Marquise de Villeparisis», cependant qu'au même moment
    cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir un regard de
    joyeuse surprise.

    On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite
    vieille, de la plus puissante des fées, ne m'aurait pas causé plus de
    plaisir, dénué comme j'étais de tout recours pour m'approcher de Mlle
    de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne. J'entends
    personne au point de vue pratique. Esthétiquement, le nombre des types
    humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans
    quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de
    connaissance, même sans les chercher dans les tableaux des vieux
    maîtres, comme faisait Swann. C'est ainsi que dès les premiers jours
    de notre séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,
    le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même, devenus le premier
    garçon de café, le second un étranger de passage que je ne revis pas,
    et la dernière, un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
    et retient si inséparablement les uns après les autres certains
    caractères de physionomie et de mentalité que quand la nature
    introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile
    pas trop. Legrandin changé en garçon de café gardait intacts sa
    stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans
    le sexe masculin et la condition de maître baigneur avait été suivie
    non seulement par sa physionomie habituelle, mais même par une
    certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'être de
    plus d'utilité entourée de sa ceinture rouge, et hissant, à la moindre
    houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres-baigneurs
    sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu dans la
    fresque de la _Vie de Moïse_ où Swann l'avait reconnue jadis sous les
    traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis
    était bien la véritable, elle n'avait pas été victime d'un
    enchantement qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable
    au contraire d'en mettre un à la disposition de la mienne qu'il
    centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été porté par les
    ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les
    distances sociales infinies, au moins à Balbec, qui me séparaient
    de Mlle de Stermaria.

    Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vécût
    enfermé dans son univers particulier, c'était ma grand'mère. Elle ne
    m'aurait même pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
    su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que j'éprouvais de
    l'intérêt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement
    pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
    le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient vu
    causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,
    parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'hôtel et
    que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non
    d'ailleurs que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins du
    monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop habitué à son nom
    devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui,
    quand tout enfant je l'entendais prononcer à la maison; et son titre
    n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom
    peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit
    rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et
    vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue
    Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me
    faisait pas plus penser à une personne d'un monde spécial, que son
    cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président
    de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté
    la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mère avait pour
    principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va
    pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
    cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités,
    le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant
    les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion
    était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux
    amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction
    d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se
    contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de
    Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire
    de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,
    et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru
    s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté.

    Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l'autre
    bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'hôtel
    ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis
    qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une
    invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir
    le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se
    contentait de leur adresser de loin un clignement d'œil pour faire à
    cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour
    qu'elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s'approcher.

    –Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme
    chic, lui dit le soir la femme du premier président.

    –Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un
    étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu'il
    était incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a de
    chic d'avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu'ils déjeunent quelque
    part!

    –Mais si, c'est chic! C'était bien les _de_ Cambremer, n'est-ce pas?
    Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par
    les femmes.

    –Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait
    pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais
    des signes… je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une
    légère ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus quand il
    dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!»

    –Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble violette.

    –Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier
    enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas
    mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue?

    –Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que
    vous traitez des marquises!

    –Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dîne
    demain soir. Voulez-vous y aller à ma place? C'est de grand cœur.
    Franchement, j'aime autant rester ici.

    –Non, non!… on ne me révoquerait comme réactionnaire, s'écria le
    président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous
    êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

    –Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par
    l'autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.

    M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du
    bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel:

    –Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul
    noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce
    monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,
    air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.

    –Ah, vraiment? cela ne m'étonne pas!

    –Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titré. Et attrape
    donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous
    savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,
    ce n'est pas pour moi; du reste, il le connaît bien.

    Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le bâtonnier avait
    plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.

    –Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous
    réunir, nos jours n'ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus, dit le
    bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne
    cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant
    (si le hasard vous met en possession de l'humble réalité qui est en
    contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à
    jamais la méfiance.

    Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s'était
    éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria.
    Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes,
    comme quand les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre
    au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d'un regard vite
    épuisé, la dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte
    sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait
    choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique auquel elle
    revenait dès que dans un coup d'œil ou une intonation elle avait achevé
    de donner sa pensée propre; tout cela ramenait la pensée de celui qui
    la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de
    sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d'ampleur
    dans l'étoffe qui à tout moment faisait faute. Mais à certains regards
    qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et
    dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût
    prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle
    bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout
    être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un
    saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari; à
    certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses
    joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des
    nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût
    facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie
    si poétique qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop
    d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté
    ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix,
    mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chétive
    réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son
    expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé les
    ressources d'une résistance. Et surmonté d'une plume un peu démodée et
    prétentieuse, le feutre gris qu'elle portait invariablement à chaque
    repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son
    teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer
    pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à une attitude de convention
    par la présence de son père, mais apportant déjà à la perception et au
    classement des êtres qui étaient devant elle des principes autres que
    lui, peut-être voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le
    sexe et l'âge. Si un jour M. de Stermaria était sorti sans elle,
    surtout si Mme de Villeparisis en venant s'asseoir à notre table lui
    avait donné de nous une opinion qui m'eût enhardi à m'approcher
    d'elle, peut-être aurions-nous pu échanger quelques paroles, prendre
    un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée
    seule sans ses parents dans son château romanesque, peut-être
    aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le
    crépuscule où luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie
    les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le
    clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île
    empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait enfermé la
    vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle reposait dans la
    mémoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l'aurais vraiment
    possédée que là, quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enveloppaient
    de tant de souvenirs–voile que mon désir voulait arracher et de
    ceux que la nature interpose entre la femme et quelques êtres (dans la
    même intention qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la
    reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes,
    placer devant le nectar le pollen qu'ils doivent emporter) afin que
    trompés par l'illusion de la posséder ainsi plus entière ils soient
    forcés de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit
    et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,
    n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.