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  • La dame aux camélias

    La dame aux camélias

    Aproximadamente 69.129 palavras.

    LA DAME AUX CAMÉLIAS

    par Alexandre Dumas, fils

    Chapitre I

    Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
    beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
    condition de l'avoir sérieusement apprise.

    N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.

    J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
    histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
    encore.

    D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
    recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
    suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
    écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
    lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.

    Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.–Le 12 du
    mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
    jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
    Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
    morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
    cinq heures.

    L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
    l'appartement et les meubles.

    J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
    cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.

    Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.

    Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
    des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
    couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
    coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
    s'étalait sous leurs yeux.

    Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
    mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
    l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
    femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
    c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
    jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
    l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
    de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.

    Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
    vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
    purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
    excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
    chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
    visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
    rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
    de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
    leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.

    Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
    toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
    vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
    locataire.

    Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
    superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
    Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
    manquait.

    Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
    m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
    perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
    aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
    nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
    cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
    minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
    haut point la prodigalité de la morte.

    Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
    six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
    une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
    à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
    autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
    faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
    complétée.

    Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
    femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
    fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
    portaient des initiales variées et des couronnes différentes.

    Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
    prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
    clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
    châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
    beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.

    En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
    chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
    intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
    des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
    attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
    femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
    aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
    pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
    lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
    enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
    mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
    elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.

    La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
    l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
    l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
    mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.

    Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
    boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
    l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
    accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
    pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
    vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
    dégoût.

    Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
    d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.

    On eût dit une figure de la Résignation.

    Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
    dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
    permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
    sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
    douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
    enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
    joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
    nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
    ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
    vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
    qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
    condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
    honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
    n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
    trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
    temps perdu.

    Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
    de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
    releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.

    Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
    guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
    violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
    faite.

    La mère vit encore: comment? Dieu le sait.

    Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
    nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
    paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
    que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
    ne dérobais rien.

    Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
    inquiétudes.

    –Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
    demeurait ici?

    –Mademoiselle Marguerite Gautier.

    Je connaissais cette fille de nom et de vue.

    –Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?

    –Oui, monsieur.

    –Et quand cela?

    –Il y a trois semaines, je crois.

    –Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?

    –Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
    vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
    et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.

    –Elle avait donc des dettes?

    –Oh! Monsieur, en quantité.

    –Mais la vente les couvrira sans doute?

    –Et au-delà.

    –À qui reviendra le surplus, alors?

    –À sa famille.

    –Elle a donc une famille?

    –À ce qu'il paraît.

    –Merci, monsieur.

    Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.

    –Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
    tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
    se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
    Gautier.

    Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
    indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
    la peine de discuter cette indulgence.

    Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
    des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
    qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
    pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
    son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
    une femme à première vue.

    Chapitre II

    La vente était pour le 16.

    Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
    donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.

    À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
    ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
    nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
    capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
    recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
    sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
    Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
    en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
    vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
    vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
    d'une larme.

    Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
    si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
    si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
    qu'ils y mettent.

    Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
    nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
    naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
    mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.

    Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
    Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
    coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
    remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
    distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.

    Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
    accompagnées on ne sait de qui.

    Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
    qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
    emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
    quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
    et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
    détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

    Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
    Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
    plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
    robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
    des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
    était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.

    Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
    comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
    l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
    marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
    elle au grand trot de son attelage.

    Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
    repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
    regrette la destruction totale d'une belle œuvre.

    Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
    Marguerite.

    Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
    l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
    arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
    touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
    d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
    appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
    ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
    contour des lignes.

    La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
    Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
    l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.

    Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
    surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
    yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
    sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
    narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
    sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
    gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
    ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
    aurez l'ensemble de cette charmante tête.

    Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
    s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
    derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
    brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
    chacun.

    Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
    l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
    que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.

    Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
    homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
    portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
    étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
    lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.

    Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
    plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
    lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.

    Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
    toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
    une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
    la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
    rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
    camélias.

    Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
    pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
    variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
    habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
    avaient remarquée comme moi.

    On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
    Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
    la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.

    Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
    Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
    élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
    ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.

    Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
    ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
    riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
    passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
    grâce.

    Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.

    Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
    médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.

    Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
    non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
    Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
    Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
    peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.

    Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
    ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.

    Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
    il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
    elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
    vivante de sa fille morte.

    Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
    n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
    demandait.

    Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
    officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
    Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
    ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
    était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
    excuse de vivre encore.

    Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
    mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
    offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
    pourrait désirer. Elle promit.

    Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
    malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
    maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
    laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
    conversion.

    En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
    l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.

    Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
    comme à Bagnères.

    Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
    véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
    sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.

    On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
    rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
    excepté ce qui était.

    Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
    chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
    eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
    n'eût pu entendre.

    Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
    qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
    Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
    qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
    semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
    même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
    duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
    d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.

    Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
    n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
    mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
    presque toujours le résultat des affections de poitrine.

    Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
    aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
    laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
    prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
    recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
    jusqu'au lendemain.

    Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
    arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
    pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
    plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

    Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
    et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
    lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
    et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.

    Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
    c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.

    Chapitre III

    Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.

    De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.

    L'appartement était plein de curieux.

    Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
    examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
    prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
    avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
    elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

    Madame la duchesse de F… coudoyait Mademoiselle A…, une des plus
    tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T…
    hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D…, la
    femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
    duc d'Y… qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
    ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
    tout en causant avec madame M…, une de nos plus spirituelles conteuses
    qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
    qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N…,
    cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
    rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
    noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et… qu'elle lui a payés;
    enfin mademoiselle R… qui se fait avec son seul talent le double de ce
    que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
    les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
    faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
    moins.

    Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
    ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
    de lasser le lecteur.

    Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
    parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
    morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

    On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
    avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
    en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
    Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.

    Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
    songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
    créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
    examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
    fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
    chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.

    Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
    qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
    papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
    mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
    les intérêts de leur honteux crédit.

    Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
    les marchands et pour les voleurs!

    Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
    Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

    Tout à coup j'entendis crier:

    –Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
    Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.

    –Douze, dit une voix après un silence assez long.

    –Quinze, dis-je.

    Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.

    –Quinze, répéta le commissaire-priseur.

    –Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
    mît davantage.

    Cela devenait une lutte.

    –Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.

    –Quarante.

    –Cinquante.

    –Soixante.

    –Cent.

    J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
    réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
    pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
    ce volume.

    Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
    antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
    me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
    fort gracieusement, quoique un peu tard:

    –Je cède, monsieur.

    Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.

    Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
    peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
    mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
    Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
    demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
    livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.

    Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.

    Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
    élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
    ces seuls mots:

    /*
    MANON À MARGUERITE,

    HUMILITÉ.
    */

    Elle était signée: Armand Duval.

    Que voulait dire ce mot: humilité?

    Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
    Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?

    La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
    n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
    Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.

    Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
    lorsque je me couchai.

    Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
    m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
    sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
    fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
    tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
    nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
    donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
    s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
    de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
    est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
    énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
    larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
    Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
    somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
    passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
    plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
    enterrée Manon.

    Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
    des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
    réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
    lente et douloureuse agonie.

    Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
    connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
    presque toujours invariable.

    Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
    qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
    du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
    muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
    prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
    cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
    malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
    bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
    de la foi.

    Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
    fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
    à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
    homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
    ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
    peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
    de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
    l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
    qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
    crainte seule les retenait.

    Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
    femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
    toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
    l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
    les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
    aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
    nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

    Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
    à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
    voie.

    Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
    poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
    avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
    Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
    de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
    les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
    soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

    Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
    prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
    plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
    dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
    guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
    beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
    éveiller une foi sublime.

    Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
    tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
    le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
    blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
    leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
    la convalescence du cœur?

    C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
    M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
    comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
    audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
    foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
    le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
    Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
    toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
    soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
    du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
    n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
    la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
    pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
    péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
    Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
    terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
    comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
    remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
    faire de mal.

    Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
    grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
    croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
    l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
    qu'un point, et il embrasse des lieues.

    Chapitre IV

    Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
    produit cent cinquante mille francs.

    Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
    composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.

    Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
    avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.

    Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
    laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
    d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
    disparition.

    Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
    qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
    son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
    jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.

    Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
    quelle source lui venait cette fortune inespérée.

    Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
    de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
    quatre et demi qu'elle venait de faire.

    Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
    commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
    j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
    connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
    touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
    l'écris.

    Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
    vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.

    Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
    ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
    avait remise désirait me parler.

    Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
    Duval.

    Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
    feuille du volume de Manon Lescaut.

    Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
    Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.

    Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
    voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
    s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
    était couvert de poussière.

    M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
    ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
    dit:

    –Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
    mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
    tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
    descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
    vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
    rencontrer.

    Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
    tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

    –Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
    que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
    tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
    vous demander un grand service.

    –Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?

    –Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?

    A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
    plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.

    –Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
    pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
    vous voulez bien m'écouter.

    –Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
    rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
    quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
    vous obliger.

    La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
    lui être agréable.

    Il me dit alors:

    –Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?

    –Oui, monsieur, un livre.

    –Manon Lescaut?

    –Justement.

    –Avez-vous encore ce livre?

    –Il est dans ma chambre à coucher.

    Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
    remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
    gardant ce volume.

    Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
    remis.

    –C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
    et en feuilletant, c'est bien cela.

    Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.

    –Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
    même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
    encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?

    –Pourquoi, monsieur?

    –Parce que je viens vous demander de me le céder.

    –Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
    l'avez donné à Marguerite Gautier?

    –C'est moi-même.

    –Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
    vous le rendre.

    –Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
    en donne le prix que vous l'avez payé.

    –Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
    vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
    payé celui-ci.

    –Vous l'avez payé cent francs.

    –C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?

    –C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
    Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
    avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
    lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
    noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
    me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
    mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
    quelconque à la possession de ce volume.

    En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
    connu Marguerite comme lui l'avait connue.

    Je m'empressai de le rassurer.

    –Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
    fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
    jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
    quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
    je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
    s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
    donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
    nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
    tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
    l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
    intimes.

    –C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
    serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
    vie.

    J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
    du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
    piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
    de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
    mêler de ses affaires.

    On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:

    –Vous avez lu ce volume?

    –En entier.

    –Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?

    –J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
    aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
    voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.

    –Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
    dit-il, lisez cette lettre.

    Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.

    Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:

    «Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
    remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
    qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
    encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
    pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
    la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
    guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
    car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
    séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
    changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
    la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
    grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
    preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
    lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
    de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
    où je n'aurai plus la force d'écrire.

    «Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
    allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
    la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
    bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
    quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.

    «Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
    chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
    soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
    heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
    cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
    soulagement.

    «Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
    esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.

    «Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
    j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
    pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
    mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.

    «Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
    qui est juste et inflexible.

    «Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
    chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
    l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
    saisis.

    «Triste vie que celle que je quitte!

    «Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
    mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
    ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
    m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.

    «MARGUERITE GAUTIER.»

    En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.

    Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
    sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
    reprenant:

    –Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
    Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
    cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.

    –Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
    la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
    pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
    laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
    disant mon nom, pauvre chère Marguerite!

    Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
    tendait la main et continuait:

    –On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
    une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
    souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
    et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
    aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
    donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.

    Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
    pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
    homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
    que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:

    –N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
    consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.

    –C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
    ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
    douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
    ne peut et ne doit vous intéresser en rien.

    –Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
    service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
    Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
    avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
    tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.

    –Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
    Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
    yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
    curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
    heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
    ce que je vous dois.

    –En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
    disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
    souffre.

    –Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
    ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
    de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
    fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
    yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
    pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.

    Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
    l'embrasser.

    Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
    vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.

    –Voyons, lui dis-je, du courage.

    –Adieu, me dit-il alors.

    Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
    plutôt qu'il n'en sortit.

    Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
    cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
    fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.

    Chapitre V

    Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
    mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.

    Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
    personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
    indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
    viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
    entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
    avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
    personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
    des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
    événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
    avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
    positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
    que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
    vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
    circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
    mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
    augmentant ma curiosité.

    Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
    jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:

    –Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?

    –La Dame aux Camélias?

    –Justement.

    –Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
    incapables de laisser aucun doute sur leur signification.

    –Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.

    –Une bonne fille.

    –Voilà tout?

    –Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les
    autres.

    –Et vous ne savez rien de particulier sur elle?

    –Elle a ruiné le baron de G…

    –Seulement?

    –Elle a été la maîtresse du vieux duc de…

    –Etait-elle bien sa maîtresse?

    –On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

    Toujours les mêmes détails généraux.

    Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
    de Marguerite et d'Armand.

    Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
    l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.

    –Avez-vous connu Marguerite Gautier?

    Le même beaucoup me fut répondu.

    –Quelle fille était-ce?

    –Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.

    –N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?

    –Un grand blond?

    –Oui.

    –C'est vrai.

    –Qu'est-ce que c'était que cet Armand?

    –Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
    été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.

    –Et elle?

    –Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
    filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
    donner.

    –Qu'est devenu Armand?

    –Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
    mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
    parti.

    –Et vous ne l'avez pas revu depuis?

    –Jamais.

    Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
    si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
    de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
    conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
    oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.

    Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
    il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
    passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
    changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
    qu'il était malade et peut-être bien mort.

    Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
    y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
    une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la
    connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
    d'Armand.

    Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
    Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
    savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
    personne n'avait pu me la dire.

    Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
    demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
    Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
    Gautier. C'était le cimetière Montmartre.

    Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
    avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
    faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
    et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
    inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
    d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.

    J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
    de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
    au cimetière Montmartre.

    Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
    ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
    février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.

    Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
    se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
    comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
    donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:

    –Je sais, je sais… Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
    continua-t-il en se tournant vers moi.

    –Pourquoi? lui dis-je.

    –Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.

    –C'est vous qui en prenez soin?

    –Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
    décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.

    Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:

    –Nous y voici.

    En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
    pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
    constaté.

    Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
    acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.

    –Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.

    –C'est très beau.

    –Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.

    –Et qui vous a donné cet ordre?

    –Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
    ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
    celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?

    –Oui.

    –Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.

    –Non, je ne lui ai jamais parlé.

    –Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
    qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

    –Personne ne vient donc?

    –Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.

    –Une seule fois?

    –Oui, monsieur.

    –Et il n'est pas revenu depuis?

    –Non, mais il reviendra à son retour.

    –Il est donc en voyage?

    –Oui.

    –Et vous savez où il est?

    –Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.

    –Et que fait-il là?

    –Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
    faire mettre autre part.

    –Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

    –Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
    cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
    ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
    plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

    –Qu'appelez-vous le quartier neuf?

    –Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
    cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
    un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
    tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

    –Que voulez-vous dire?

    –Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
    demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
    l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
    reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
    tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
    enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
    imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
    devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
    les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
    gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
    défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
    Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
    écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
    viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
    voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
    ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
    d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
    de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
    les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
    temps d'aimer autre chose.

    Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
    sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
    l'entendre.

    Il s'en aperçut sans doute, car il continua:

    –On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
    qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
    n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
    qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
    car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
    fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
    du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
    me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
    terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
    mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
    tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort
    que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
    ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
    dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.

    «Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
    les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
    mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
    quelque chose?

    –Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.

    –Oui, il demeure rue de… c'est là du moins que je suis allé toucher
    le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

    –Merci, mon ami.

    Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
    j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
    fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
    triste.

    –Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
    marchait à côté de moi.

    –Oui.

    –C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
    je l'aurais déjà vu ici.

    –Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?

    –Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
    la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.

    –Comment cela?

    –Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
    faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
    changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
    remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
    les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
    famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
    un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
    Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première
    visite sera évidemment pour nous.

    Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
    jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
    me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

    Armand n'était pas de retour.

    Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
    ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

    Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
    son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
    fatigue, il lui était impossible de sortir.

    Chapitre VI

    Je trouvai Armand dans son lit.

    En me voyant, il me tendit sa main brûlante.

    –Vous avez la fièvre, lui dis-je.

    –Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

    –Vous venez de chez la sœur de Marguerite?

    –Oui, qui vous l'a dit?

    –Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

    –Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
    le faisant?

    –Le jardinier du cimetière.

    –Vous avez vu la tombe?

    C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
    prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
    l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
    ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
    longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.

    Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.

    –Il en a eu bien soin? continua Armand.

    Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
    tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
    changer la conversation.

    –Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.

    Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:

    –Trois semaines juste.

    –Votre voyage a été long.

    –Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
    quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
    fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.

    –Et vous êtes reparti sans être bien guéri?

    –Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.

    –Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
    amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.

    –Dans deux heures je me lèverai.

    –Quelle imprudence!

    –Il le faut.

    –Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?

    –Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

    –Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
    rendre plus malade encore?

    –C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
    Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
    je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
    quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
    moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
    tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
    désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas… si cela ne
    vous ennuie pas trop?

    –Que vous a dit sa sœur?

    –Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
    terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
    suite l'autorisation que je lui demandais.

    –Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.

    –Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
    je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
    l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
    je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
    une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
    résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
    Rancé, après avoir vu, je verrai.

    –Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
    vu Julie Duprat?

    –Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.

    –Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
    vous?

    –Les voici.

    Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
    immédiatement.

    –Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
    trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
    mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
    comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour
    le moment, j'ai un service à réclamer de vous.

    –Lequel?

    –Vous avez une voiture en bas?

    –Oui.

    –Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
    poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû
    m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
    n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
    reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
    cérémonie de demain.

    Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
    Rousseau.

    Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.

    Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.

    –Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
    regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû
    ne rien comprendre à mon silence.

    Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
    étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
    repliées.

    –Partons, me dit-il, je répondrai demain.

    Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
    procuration de la sœur de Marguerite.

    Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
    cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
    dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
    et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

    Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
    nuit je ne dormis pas.

    À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
    nuit pour Armand.

    Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
    horriblement pâle, mais il paraissait calme.

    Il me sourit et me tendit la main.

    Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
    prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
    doute de ses impressions de la nuit.

    Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.

    Le commissaire nous attendait déjà.

    On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
    commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
    quelques pas.

    De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
    compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
    je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
    que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
    parole.

    Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
    qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.

    Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur
    comprimé comme dans un étau.

    D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
    Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
    de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
    piochaient la terre.

    Armand s'appuya contre un arbre et regarda.

    Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.

    Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.

    À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
    la main avec une telle force qu'il me fit mal.

    Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
    quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
    jeta dehors une à une.

    J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
    qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
    toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
    tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
    une violente crise nerveuse.

    Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
    d'être venu.

    Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
    fossoyeurs:

    –Ouvrez.

    Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
    simple.

    La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
    qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
    ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
    exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.

    –Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.

    Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.

    Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
    sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
    bouts, et laissait passer un pied de la morte.

    J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
    lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
    réalité.

    –Hâtons-nous, dit le commissaire.

    Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
    et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
    Marguerite.

    C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.

    Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
    et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
    longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
    un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
    ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

    Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
    son mouchoir à sa bouche et le mordait.

    Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
    voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
    tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
    tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

    Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
    Duval:

    –Reconnaissez-vous?

    –Oui, répondit sourdement le jeune homme.

    –Alors fermez et emportez, dit le commissaire.

    Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
    fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
    l'endroit qui leur avait été désigné.

    Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
    était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l'eût dit
    pétrifié.

    Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
    l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.

    Je m'approchai du commissaire.

    –La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
    nécessaire encore?

    –Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
    malade.

    –Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.

    –Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.

    –C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
    pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.

    –Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
    faire un pas.

    Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.

    Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
    autre:

    –Avez-vous vu les yeux?

    Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.

    Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
    secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
    agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

    Je lui parlai, il ne me répondit pas.

    Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.

    À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.

    À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
    véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
    m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:

    –Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.

    Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
    mais les larmes n'y venaient pas.

    Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
    arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.

    Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
    dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
    qui venait de se passer.

    Il accourut.

    Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
    suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
    distinctement.

    –Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.

    –Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
    heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
    Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
    mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.

    Chapitre VII

    Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
    d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.

    Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
    en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
    peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
    maladie.

    Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
    oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
    son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.

    Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
    causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
    plus chaud, de midi à deux heures.

    Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
    ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
    malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
    d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
    avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.

    J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
    spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
    la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
    mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
    sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
    chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
    dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
    plus vouloir accepter que ceux-là.

    Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
    fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
    printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
    lui sa pensée aux images riantes.

    Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
    qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
    sa maladie.

    Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
    temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
    éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
    qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
    temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

    –C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
    celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
    pensées et non ce que je lui disais.

    Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:

    –Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
    livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
    faire.

    –Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
    encore assez bien rétabli.

    –La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
    souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
    vous dire.

    –Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.

    –C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
    raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
    chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.

    Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
    à ce touchant récit.

    –Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
    fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
    journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R… Le soir, nous
    étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
    théâtre des Variétés.

    Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
    passer une grande femme que mon ami salua.

    –Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.

    –Marguerite Gautier, me dit-il.

    –Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
    dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.

    –Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.

    Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.

    Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
    fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.

    Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait
    violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
    qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
    tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
    que je le pressentais.

    Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
    de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
    reconnaissant de qui cette impression me venait.

    La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
    porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
    de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
    entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
    le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
    vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
    acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
    cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
    dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
    appelé à la revoir.

    Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
    entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
    de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
    grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.

    Elle remonta dans sa calèche et partit.

    Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
    voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
    dire le nom de cette femme.

    –C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.

    Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.

    Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
    pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
    cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

    À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
    l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
    loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.

    Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
    la nommant:

    –Voyez donc cette jolie fille.

    En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
    lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

    –Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.

    Je ne pus m'empêcher de lui dire:

    –Vous êtes bien heureux!

    –De quoi?

    –D'aller voir cette femme.

    –Est-ce que vous en êtes amoureux?

    –Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
    tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.

    –Venez avec moi, je vous présenterai.

    –Demandez-lui-en d'abord la permission.

    –Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.

    Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
    certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.

    Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
    suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
    est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
    femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
    conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
    jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
    la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
    femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
    chez elle.

    Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.

    Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
    femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
    promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
    d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
    bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
    désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.

    Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
    demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
    son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
    au réveil le château entrevu la nuit.

    Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
    de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.

    Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
    permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
    qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
    quelle contenance prendre sous son regard.

    Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.

    Quel sublime enfantillage que l'amour!

    Un instant après mon ami redescendit.

    –Elle nous attend, me dit-il.

    –Est-elle seule? Demandai-je.

    –Avec une autre femme.

    –Il n'y a pas d'hommes?

    –Non.

    –Allons.

    Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.

    –Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.

    –Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.

    Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.

    J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
    l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:

    –Une livre de raisins glacés.

    –Savez-vous si elle les aime?

    –Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.

    «Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
    vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
    simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
    mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
    la tête.

    –Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
    me guérir de ma passion.

    Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.

    J'aurais voulu qu'elle fût triste.

    Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
    et dit:

    –Et mes bonbons?

    –Les voici.

    En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

    Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
    bas, et toutes deux éclatèrent de rire.

    Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
    redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
    fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
    mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
    faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
    comme jamais on n'aima une femme.

    Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

    Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

    –Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
    dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

    –Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
    ennuyait d'y venir seul.

    –Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
    vous demander la permission de me présenter.

    –Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.

    Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
    sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
    taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
    doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
    subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

    Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
    habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
    Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
    part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
    altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:

    –Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
    qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
    vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

    Là-dessus, je saluai et je sortis.

    À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
    rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.

    Je retournai à ma stalle.

    On frappa le lever de la toile.

    Ernest revint auprès de moi.

    –Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.

    –Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?

    –Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
    que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
    pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
    pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
    auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
    se rouler dans le ruisseau.

    –Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
    dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
    que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.

    –Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
    et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
    raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.

    Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
    jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
    temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
    quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
    chaque instant.

    Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
    sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
    mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
    que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
    que j'avais abandonnée si vite.

    Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
    leur loge.

    Malgré moi, je quittai ma stalle.

    –Vous vous en allez? me dit Ernest.

    –Oui.

    –Pourquoi?

    En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.

    –Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.

    Je sortis.

    J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
    voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
    femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.

    Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.

    –Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
    Marguerite; nous irons à pied jusque-là.

    Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
    fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
    le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.

    Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.

    J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
    et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.

    À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
    trois amis.

    Je pris un cabriolet et je la suivis.

    La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.

    Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

    C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.

    À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
    Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
    chez moi.

    Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
    Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.

    –La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.

    –Qu'a-t-elle donc?

    –Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
    n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
    meurt.

    Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.

    J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
    m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
    départ pour Bagnères.

    Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
    s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
    habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
    songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
    passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
    de temps après.

    Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
    j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
    l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
    je ne la reconnus pas.

    Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
    plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
    l'aurais devinée.

    Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle;
    et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
    séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
    toucher de sa robe.

    Chapitre VIII

    Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
    j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
    mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
    de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.

    Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à
    ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
    je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil
    rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.

    Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
    était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
    bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
    encore.

    Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
    toute couverte de velours.

    Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.

    Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
    voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
    qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
    charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
    qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
    pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
    souvenait.

    Elle crut s'être trompée et détourna la tête.

    On leva le rideau.

    J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
    prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.

    Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
    m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
    s'en aperçût pas.

    Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
    en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
    dedans une femme avec qui j'étais assez familier.

    Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
    d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
    relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
    avait pris un magasin de modes.

    Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
    d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
    main et des yeux.

    Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.

    Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
    grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
    grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
    quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
    demander.

    Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
    Marguerite pour lui dire:

    –Qui regardez-vous ainsi?

    –Marguerite Gautier.

    –Vous la connaissez?

    –Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.

    –Vous demeurez donc rue d'Antin?

    –Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
    mien.

    –On dit que c'est une charmante fille.

    –Vous ne la connaissez pas?

    –Non, mais je voudrais bien la connaître.

    –Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

    –Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.

    –Chez elle?

    –Oui.

    –C'est plus difficile.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.

    –Protégée est charmant.

    –Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
    embarrassé d'être son amant.

    Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
    duc à Bagnères.

    –C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?

    –Justement.

    –Mais, qui la reconduira?

    –Lui.

    –Il va donc venir la prendre?

    –Dans un instant.

    –Et vous, qui vous reconduit?

    –Personne.

    –Je m'offre.

    –Mais vous êtes avec un ami, je crois.

    –Nous nous offrons alors.

    –Qu'est-ce que c'est que votre ami?

    –C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
    faire votre connaissance.

    –Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
    pièce, car je connais la dernière.

    –Volontiers, je vais prévenir mon ami.

    –Allez.

    –Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
    entre dans la loge de Marguerite.

    Je regardai.

    Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
    jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
    aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
    faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

    –En voulez-vous?

    –Non, fit Prudence.

    Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.

    Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
    qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
    puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.

    Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
    pour moi.

    Il accepta.

    Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.

    À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
    de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
    allaient.

    J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
    bonhomme.

    Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
    conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
    superbes chevaux.

    Nous entrâmes dans la loge de Prudence.

    Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
    nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
    offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
    connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
    avec quel empressement j'acceptai.

    Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
    bientôt fait retomber la conversation sur elle.

    –Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.

    –Non pas; elle doit être seule.

    –Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.

    –Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
    rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
    matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
    la fièvre.

    –Elle n'a pas d'amants? demandai-je.

    –Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
    réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
    rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N… qui croit avancer
    ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
    bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
    Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
    temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
    assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
    bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
    position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
    vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
    affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
    rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
    toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.

    «Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
    vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
    vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
    fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
    Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
    pour voir qui sort, et surtout qui entre.

    –Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
    jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
    l'air moins gai depuis quelque temps.

    –Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.

    Gaston s'arrêta.

    –Elle m'appelle, je crois.

    Nous écoutâmes.

    En effet, une voix appelait Prudence.

    –Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.

    –Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
    riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.

    –Pourquoi nous en irions-nous?

    –Je vais chez Marguerite.

    –Nous attendrons ici.

    –Cela ne se peut pas.

    –Alors, nous irons avec vous.

    –Encore moins.

    –Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
    une visite.

    –Mais Armand ne la connaît pas.

    –Je le présenterai.

    –C'est impossible.

    Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
    Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
    Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.

    Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.

    –Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
    et d'un ton presque impérieux.

    –Que me voulez-vous?

    –Je veux que vous veniez tout de suite.

    –Pourquoi?

    –Parce que le comte de N… est encore là et qu'il m'ennuie à périr.

    –Je ne peux pas maintenant.

    –Qui vous en empêche?

    –J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.

    –Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.

    –Je le leur ai dit.

    –Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
    s'en iront.

    –Après avoir mis tout sens dessus dessous!

    –Mais qu'est-ce qu'ils veulent?

    –Ils veulent vous voir.

    –Comment se nomment-ils?

    –Vous en connaissez un, M. Gaston R…

    –Ah! oui, je le connais; et l'autre?

    –M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?

    –Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
    attends, venez vite.

    Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.

    Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
    pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
    oubli.

    –Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.

    –Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
    son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
    plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
    avec moi.

    Nous suivîmes Prudence qui descendait.

    Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
    influence sur ma vie.

    J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
    l'Opéra-Comique.

    En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me
    battait si fort que la pensée m'échappait.

    Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.

    Prudence sonna.

    Le piano se tut.

    Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
    de chambre vint nous ouvrir.

    Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
    époque ce que vous l'avez vu depuis.

    Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.

    Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
    touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

    L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
    l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
    personnage.

  • Histoire des voyages de Scarmentado

    Histoire des voyages de Scarmentado

    Aproximadamente 3.527 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO

    Préface de l'Éditeur

    Le prospectus des frères Cramer, pour leur édition de 1756,
    comprend les trois romans _Les deux consolés_, _Histoire des
    voyages de Scarmentado_, _Le songe de Platon_, au nombre des
    _morceaux neufs_ qu'ils allaient publier.

    Cependant la table chronologique qui est dans le tome LXX de
    l'édition in-8°de Kehl range les _Voyages de Scarmentado_ à
    l'année 1747. Longchamp[i] dit qu'ils furent composés en octobre
    1746, avec plusieurs autres romans, pendant la retraite de
    Voltaire à Sceaux. S'il fallait en croire Colini[ii], Voltaire
    aurait écrit les Voyages de Scarmentado après l'aventure de
    Francfort, en 1753. «Encore froissé des injustices qu'il venait
    d'éprouver, il composa les Voyages de Scarmentado, conte
    ingénieux, qui renferme des allusions visiblement applicables aux
    événements dans lesquels il avait figuré.» C'est au lecteur à
    prononcer si ce roman contient les allusions dont parle Colini.
    Pour moi, je ne les y ai point aperçues.

    [i] _Mémoires_, etc., page 140.

    [ii] _Mon séjour_, etc., page 61.

    Une édition de la Princesse de Babylone, qui parut en 1768 , est
    présentée comme une Suite des Voyages de Scarmentado.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    HISTOIRE
    DES VOYAGES
    DE SCARMENTADO,

    ÉCRITE PAR LUI-MÊME.

    1756.

    Je naquis dans la ville de Candie, en 1600. Mon père en était
    gouverneur; et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était
    pas médiocrement dur, nommé _Iro_[1], fit de mauvais vers à ma
    louange, dans lesquels il me fesait descendre de Minos en droite
    ligne; mais mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où
    je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était
    un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui
    fût dans l'île.

    [1] Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son
    penchant pour la satire, les aventures qui en furent la suite,
    sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient
    supérieurs, avilirent et rendirent malheureux. Le ballet des
    _Éléments_ et l'opéra de _Callirhoé_ sont les seuls de ses
    ouvrages qui lui aient survécu: il mourut vieux, et avait fini
    par se faire dévot. K.

    Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome.
    J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités; car
    jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de
    ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor
    Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et
    un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut
    m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me
    mettre dans la catégorie de ses mignons: je l'échappai belle. Je
    vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On
    disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne
    d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit
    point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait
    fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces, nommée _la
    signora Fatelo_, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le
    révérend P. _Poignardini_, et par le révérend P. _Aconiti_,
    jeunes profès d'un ordre qui ne subsiste plus: elle les mit
    d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais en même temps je
    courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très
    content de l'architecture de Saint-Pierre.

    Je voyageai en France; c'était le temps du règne de
    Louis-le-Juste[2]. La première chose qu'on me demanda, ce fut,
    Si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal
    d'Ancre, dont le peuple avait fait rôtir la chair[3], et qu'on
    distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.

    [2] Louis XIII eut dès son enfance , dit Voltaire, le surnom de
    Juste, pai'cequ'il était né sous le signe de la Balance. Voyez
    tome XIX, _Le Siècle de Louis XIV_, chapitre 2. B.

    [3] Voyez: tome XVIII, page 177. B.

    Cet état était continuellement en proie aux guerres civiles,
    quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux
    pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce
    feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces
    beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane.
    Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux: qui peut l'avoir
    tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il fait des
    Saint-Barthélemi. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter!

    Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les
    mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le
    bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le
    roi, la famille royale, et tout le parlement, et de délivrer
    l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la
    bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler
    plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura
    que c'était une très bonne action: premièrement parceque ceux
    qu'on avait brûlés étaient Anglais; en second lieu parcequ'ils ne
    prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou
    de saint Patrice[4].Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne
    fût pas encore canonisée; mais il espérait qu'elle le serait
    bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

    [4] Sur le trou de Saint-Patrice , voyez tome XXXII, page 177;
    et dans les _Mélanges_, année 1763, la septième des _Lettres
    sur les miracles_. B.

    J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité
    chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un
    vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête
    chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux
    mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était
    son crime, et s'il avait trahi l'état. Il a fait bien pis, me
    répondit un prédicant à manteau noir; c'est un homme qui croit
    que l'on peut se, sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que
    par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions
    s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il
    faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs.
    Un profond politique du pays me dit en soupirant: Hélas!
    monsieur, le bon temps ne durera pas toujours; ce n'est que par
    hasard que ce peuple est si zélé; le fond de son caractère est
    porté au dogme abominable de la tolérance, un jour il y viendra:
    cela fait frémir. Pour moi, en attendant que ce temps funeste de
    la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite
    un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je
    m'embarquai pour l'Espagne.

    La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout
    respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de
    l'année. Je vis au bout d'une allée d'orangers et de citronniers
    une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes
    précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient
    sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était
    un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons
    de voyage: A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne
    vois pas à quoi il peut servir. Ces indiscrètes paroles furent
    entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant
    je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque
    fête de taureaux, lorsque le grand-inquisiteur parut sur ce
    trône, d'où il bénit le roi et le peuple.

    Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs,
    noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec
    capuchon pointu, et sans capuchon; puis marchait le bourreau;
    puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ
    quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint
    des diables et des flammes. C'étaient des juifs qui n'avaient
    pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens
    qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré
    Notre-Dame d'Atocha[5], ou qui n'avaient pas voulu se défaire de
    leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On
    chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à
    petit feu tous les coupables; de quoi toute la famille royale
    parut extrêmement édifiée.

    [5] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
    1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
    (ou Mémoires du Dangeau). B.

    Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent
    chez moi deux familiers de l'inquisition avec la sainte
    Hermandad: ils m'embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans me
    dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de
    natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout
    desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir
    lui parler: il me serra quelque temps entre ses bras, avec une
    affection toute paternelle; il me dit qu'il était sincèrement
    affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé; mais que tous
    les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre
    fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me
    demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je
    dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. Eh
    bien! mon cher enfant, pour quel péché? parlez-moi avec
    confiance. J'eus beau imaginer, je ne devinai point; il me mit
    charitablement sur les voies.

    Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte
    pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me
    mena faire la révérence au grand-inquisiteur: c'était un homme
    poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je
    lui dis que cela était délicieux, et j'allai presser mes
    compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est.
    Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes
    choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils
    avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa[6], par
    lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix
    millions d'infidèles en Amérique pour les convertir. Je crus que
    cet évêque exagérait; mais quand on réduirait ces sacrifices à
    cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.

    [6] Las Cases: voyez tome XVII, pages 399, 426; et tome XXXII,
    pages 490-91. B.

    Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir
    mon tour de l'Europe par la Turquie; nous en prîmes la route. Je
    me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je
    verrais. Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants
    qui n'ont point été baptisés, et qui par conséquent seront bien
    plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le
    silence quand nous serons chez les mahométans.

    J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir en
    Turquie beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait
    dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines
    qu'on laissait prier la vierge Marie librement, et maudire
    Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en
    arménien[7]. Les bonnes gens que les Turcs! m'écriai-je. Les
    chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels
    dans Constantinople; ces esclaves se persécutaient les uns les
    autres, comme des chiens qui se mordent dans la rue, et à qui
    leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le
    grand-vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec
    m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus
    condamné en plein divan à cent coups de latte sur la plante des
    pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain le
    grand-vizir fut étranglé; le surlendemain son successeur, qui
    était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois
    après, me condamna à la même amende, pour avoir soupé chez le
    patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus
    fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler,
    je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la
    personne la plus tendre dans le tête-à-tête, et la plus dévote à
    la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour,
    elle s'écria en m'embrassant, _Alla, Illa, Alla!_ ce sont les
    paroles sacramentales des Turcs; je crus que c'étaient celles de
    l'amour: je m'écriai aussi fort tendrement, _Alla, Illa, Alla!_
    Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué! vous êtes
    Turc. Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la
    force, et je me crus trop heureux. Le matin l'iman vint pour me
    circoncire; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du
    quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler: je sauvai mon
    prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite
    en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine
    en Turquie, et de ne plus crier, _Alla, Illa, Alla_, dans un
    rendez-vous.

    [7] Voyez tome XVI, page 493. B.

    En arrivant à Ispahan on me demanda si j'étais pour le mouton
    noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort
    indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les
    factions du _mouton blanc_ et du _mouton noir_[8] partageaient
    encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis;
    de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras
    aux portes de la ville: il m'en coûta encore grand nombre de
    sequins pour me débarrasser des moutons.

    [8] Voyez tome XVI, page 478. B.

    Je poussai jusqu'à la Chine avec un interprète, qui m'assura que
    c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les
    Tartares s'en étaient rendus maîtres[9], après avoir tout mis à
    feu et à sang; et les révérends Pères jésuites d'un côté, comme
    les révérends Pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y
    gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a
    jamais vu de convertisseurs si zélés; car ils se persécutaient
    les uns les autres tour-à-tour: ils écrivaient à Rome des volumes
    de calomnies; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs
    pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux
    sur la manière de faire la révérence. Les jésuites voulaient que
    les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la
    Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de
    Rome[10]. Il m'arriva d'être pris par les jésuites pour un
    dominicain. On me fit passer chez sa majesté tartare pour un
    espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin ,
    qui ordonna à un sergent qui commanda à quatre sbires du pays de
    m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit après cent
    quarante génuflexions devant sa majesté. Elle me fit demander si
    j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût
    venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était
    un prêtre de soixante-dix ans[11]; qu'il demeurait à quatre mille
    lieues de sa sacrée majesté tartaro-chinoise; qu'il avait environ
    deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol; qu'il
    ne détrônait personne, et que sa majesté pouvait dormir en
    sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On
    m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe.

    [9] Voyez tome XVIIl, page 457. B.

    [10] Sur les querelles des cérémonies chinoises, voyez, tome XX.
    le chapitre XXXIX du _Siècle de Louis XIV_. B.

    [11] Innocent X, qui a régné de 1644 à 1655. B.

    Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de
    Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand
    Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde: il était
    alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de
    la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste
    que lui envoyait le shérif de la Mecque. C'était le balai avec
    lequel on avait balayé la maison sainte, le _caaba_, le _beth
    Alla_. Ce balai est le symbole du balai divin qui balaie toutes
    les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir
    besoin; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il
    est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son
    père; vingt raïas et autant d'omras étaient morts dans les
    supplices; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa
    dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du
    sérénissime empereur de Maroc, Muley Ismael[10], qui coupait des
    têtes tous les vendredis après la prière.

    [12] Voltaire a parlé d'Aureng-Zeb et de Muley Ismael, tome
    XVIII, page 420; voyez aussi la table de ce tome XVIII. B.

    Je ne disais mot; les voyages m'avaient formé, et je sentais
    qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes
    souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je
    l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc.
    Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de
    très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs états et qui
    fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et
    leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre
    interprète transmit en indou le discours impie de mon jeune
    homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux:
    nous partîmes le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit
    même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous
    prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en
    place publique, et tous les courtisans avouèrent sans flatterie
    que sa mort était très juste.

    Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les
    douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau
    fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes
    plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois
    des nations. Le capitaine nègre lui répondit: Vous avez le nez
    long, et nous l'avons plat; vos cheveux sont tout droits, et
    notre laine est frisée; vous avez la peau de couleur de cendre,
    et nous de couleur d'ébène; par conséquent nous devons, par les
    lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous
    achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de
    somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi
    pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs
    de boeuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre
    jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à
    beaucoup près, un bon ognon d'Egypte; aussi quand nous vous
    rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous fesons
    labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.

    On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai
    labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes
    oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu
    tout ce qu'il y a de beau, de bon, et d'admirable sur la terre:
    je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez
    moi: je fus cocu , et je vis que c'était l'état le plus doux de
    la vie.

    FIN DE L'HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO.

    —– Transcriber's Note: —–

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  • Jeannot et Colin

    Jeannot et Colin

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    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    JEANNOT ET COLIN.

    Préface de l'Éditeur

    Les deux contes, _Le blanc et le noir_, _Jeannot et Colin_, font
    partie du volume qui parut, en 1764, sous le titre de Contes de
    Guillaume Fade.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    JEANNOT ET COLIN.

    Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à
    l'école dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans
    tout l'univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot
    était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le
    jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre
    avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le
    taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation,
    et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout
    de l'année.

    Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats; ils
    s'aimaient beaucoup; et ils avaient ensemble de petites
    privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient
    toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le
    monde.

    Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un
    tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs,
    avec une veste de Lyon de fort bon goût; le tout était accompagné
    d'une lettre à M. de La Jeannotière. Colin admira l'habit, et ne
    fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui
    affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda
    au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un
    valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à
    monsieur le marquis de La Jeannotière; c'était un ordre de
    monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris.
    Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un
    sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et
    pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

    Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que
    M. Jeannot, le père, avait acquis assez rapidement des biens
    immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces
    grandes fortunes? C'est parcequ'on est heureux. M. Jeannot
    était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la
    fraîcheur. Ils allèrent à Paris pour un procès qui les ruinait,
    lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son
    gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des
    armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir
    tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix.
    Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur.
    Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise; il entra dans
    d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a
    qu'à se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense.
    Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines
    voiles, ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez
    pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des
    brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot
    le père, qui fut bientôt M. de La Jeannotière, et qui, ayant
    acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école
    monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau
    monde.

    Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son
    ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le
    petit marquis ne lui fit point de réponse: Colin en fut malade de
    douleur.

    Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune
    marquis: ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne
    savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur
    voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas.
    Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par
    des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la
    maison commença par lui dire: Monsieur, comme vous savez le
    latin, et que vous êtes un homme de la cour…. Moi, monsieur,
    du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et
    bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa
    langue quand on ne partage pas son application entre elle et les
    langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit
    plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec
    cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité
    que parcequ'elles ne savent pas le latin.

    Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon
    fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et
    vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu.
    Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin?
    plaide-t-on en latin quand on a un procès? fait-on l'amour en
    latin? Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et
    il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à
    connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il
    donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne
    pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi, cela
    lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le
    marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas
    les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas
    besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très
    commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de
    savoir sous quelle latitude on se trouve.

    Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler
    d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie.
    Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les
    astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se
    tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans
    l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de
    la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?

    Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis
    était au comble de la joie; le père était très indécis. Que
    faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. A être
    aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les
    moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra
    chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la
    moindre peine.

    Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit:
    On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus
    savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine
    pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire.
    Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a
    certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour.
    Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux
    esprits[1], ne sont que des fables convenues; et pour les
    modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à
    monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs
    de France, et que son successeur ait été bègue?

    [1] Fontenelle. B.

    Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur: on étouffe l'esprit
    des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de
    toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est
    la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la
    géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces ,
    des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On
    fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle
    et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y
    puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une
    mauvaise plaisanterie.

    Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur
    voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.

    Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il , ne doit
    pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour
    il a besoin d'un géomètre sublime, pour lever le plan de ses
    terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut
    débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les
    plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de
    même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est
    ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il
    fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa
    magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les
    exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c'est aux
    artistes à travailler pour lui; et c'est en quoi on a très grande
    raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont
    très riches) savent tout sans avoir rien appris, parcequ'en effet
    ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils
    commandent et qu'ils paient.

    L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit: Vous avez très
    bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de
    réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences
    qu'on obtient ce succès? s'est-on jamais avisé dans la bonne
    compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à un
    honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil?
    s'informe-t-on à souper si Clodion-le-Chevelu passa le Rhin?
    Non, sans doute, s'écria la marquise de La Jeannotière, que ses
    charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et
    monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de
    tous ces fatras; mais enfin que lui apprendra-t-on? car il est
    bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme
    dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé
    que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai
    oublié le nom, mais qui commence par un _B_.–Par un _B_, madame?
    ne serait-ce point la botanique?–Non, ce n'était point de
    botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un
    _B_, et finissait par un _on_.–Ah! j'entends, madame; c'est le
    blason: c'est, à la vérité, une science fort profonde; mais elle
    n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire
    peindre ses armes aux portières de son carrosse; c'était la chose
    du monde la plus utile dans un état bien policé. D'ailleurs
    cette étude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier
    qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient
    commun est peu fêté. Enfin, après avoir examiné le fort et le
    faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis
    apprendrait à danser.

    La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se
    développa bientôt avec un succès prodigieux; c'était de chanter
    agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes
    à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la
    plus grande espérance. Il fut aimé des femmes; et ayant la tête
    toute pleine de chansons, il en fit pour ses maîtresses. Il
    pillait _Bacchus_ et _l'Amour_ dans un vaudeville, la nuit et le
    jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisième;
    mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de
    plus ou de moins qu'il ne fallait, il les fesait corriger
    moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans
    l'_Année_ littéraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des
    Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.

    Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit, et
    donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune
    homme fut bientôt renversée; il acquit l'art de parler sans
    s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à
    rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de
    ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait
    acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des
    sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour
    son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est
    quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup,
    pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en
    grands seigneurs.

    Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une
    fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les
    grands biens de monsieur et de madame de La Jeannotière, en se
    les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira
    chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était
    pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua
    sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des
    conseils; elle devint la meilleure amie du père et de la mère.
    Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, éblouis de
    la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la
    proposition: ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime.
    Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont
    il était aimé; les amis de la maison le félicitaient; on allait
    rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à
    l'épithalame.

    Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour,
    l'estime, et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient, dans
    une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur;
    ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet
    de chambre de madame la mère arrive tout effaré. Voici bien
    d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers déménagent la maison de
    monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on
    parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour
    être payé de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que
    c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. Oui, dit la
    veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. Il y court, il
    arrive à la maison; son père était déjà emprisonné: tous les
    domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce
    qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans
    consolation , noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que
    le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes, et de ses
    folles dépenses.

    Après que le fils eut long-temps pleuré avec la mère, il lui dit
    enfin: Ne nous désespérons pas; cette jeune veuve m'aime
    éperdument; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds
    d'elle; je vole à elle, et je vais vous l'amener. Il retourne
    donc chez sa maîtresse, il la trouve tête à tête avec un jeune
    officier fort aimable. Quoi! c'est vous, M. de La Jeannotière;
    que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mère? Allez
    chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du
    bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la
    préférence. Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit
    l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai
    un bon engagement.

    Le marquis stupéfait, la rage dans le coeur, alla chercher son
    ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui
    demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme
    lui, gouverneur d'enfants. Hélas! je ne sais rien, vous ne
    m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon
    malheur; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des
    romans, lui dit un bel esprit qui était là; c'est une excellente
    ressource à Paris.

    Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le
    confesseur de sa mère; c'était un théatin très accrédité, qui ne
    dirigeait que les femmes de la première considération; dès qu'il
    le vit, il se précipita vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le
    marquis, où est votre carrosse? comment se porte la respectable
    madame la marquise votre mère? Le pauvre malheureux lui conta le
    désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin
    prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante:
    Mon fils, voilà où Dieu vous voulait; les richesses ne servent
    qu'à corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grâce à votre mère
    de la réduire à la mendicité?

    Oui, monsieur.–Tant mieux, elle est sûre de son salut.–Mais,
    mon père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir
    quelques secours dans ce monde?–Adieu, mon fils; il y a une dame
    de la cour qui m'attend. Le marquis fut prêt à s'évanouir; il
    fut traité à peu près de même par tous ses amis, et apprit mieux
    à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste
    de sa vie.

    Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit
    avancer une chaise roulante, à l'antique, espèce de tombereau
    couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre
    charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un
    jeune homme grossièrement vêtu; c'était un visage rond et frais
    qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune, et
    assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La
    voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître: le voyageur
    eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans
    sa douleur. Eh! mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là
    Jeannot. A ce nom le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête:
    C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne
    fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot
    reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu
    m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur,
    je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta,
    en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans
    l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin;
    embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.

    Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. Qu'est-ce donc que
    tout cet attirail? vous appartient-il?–Oui, tout est à moi et à
    ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d'une bonne
    manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un
    riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux
    petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons
    point changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami
    Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde
    ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je
    t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te
    mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre
    où nous sommes nés.

    Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la
    tendresse et la honte; et il se disait tout bas: Tous mes amis du
    bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon
    secours. Quelle instruction! La bonté d'âme de Colin développe
    dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde
    n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait
    abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit
    Colin; et quant à ton bon-homme de père, qui est en prison,
    j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a
    plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de
    tout. Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot
    retourna dans sa patrie avec ses parents , qui reprirent leur
    première profession. Il épousa une soeur de Colin, laquelle
    étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Et
    Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils, virent
    que le bonheur n'est pas dans la vanité.

    FIN DE JEANNOT ET COLIN.

  • Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Aproximadamente 3.997 palavras.

    Huguette Bertrand

    JUSQU'À L'EXTRÊME REGARD

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Suis en amour avec le jour qui passe
    près de ma fenêtre
    par-dessus ma chair ruisselante d'avenir
    sous un amoncellement de gestes fous
    que l'histoire raconte pour bercer la petite fille
    Suis en amour avec la nuit qui passe
    près de mon lit
    dans les hauts-fonds de mon âme
    parmi les spasmes et tous ces bruits
    arrachés au plaisir d'être là
    comme un fruit dans son nectar

    Suis en amour avec les mots d'amour
    près de la vie
    comme des semences d'éternité

    ___________________________

    Devant toi comme quelqu'un qui attend
    qui attend que la nuit soit consommée
    en attendant que tu sois là
    l'âme à nue
    en plein coeur du rire
    envoyée dans tous les sens
    débridée par les mots écrits comme ça
    en plein jour
    en pleine nuit
    alors que les coeurs s'entrechoquent à travers les ondes
    provoquent des signes amourachés tendres

    Comment résister aux mots désordonnés
    sans faux pli
    des mots qui provoquent la rencontre l'amitié
    la vie jusqu'au bord du risque
    le risque de perdre son âme dans l'âme de l'autre
    cet autre soi-même accordé à la vie
    ses rythmes
    ses accords à travers les saisons provocantes
    une provocation d'images chauffées à blanc
    pour le bonheur de l'instant

    Comment résister aux heures arrogantes
    ce trajet de l'esprit en voyage sur les sens
    quand le regard touche les courbes brûlantes du délire
    quand la main vient se poser sur le cri

    Un silence dérobé à l'envie d'être là
    jusqu'au bout

    ___________________________

    Parmi les feux de la nuit
    ce parcours du silence de ton âme secrète
    s'abreuve à la source de nos avenues intimes
    jusqu'au tréfonds de nos corps lancinants
    comme un puits si profond
    d'où surgissent les vertiges du matin
    ses accords sur la portée du coeur
    à n'en plus finir

    L'amour se consume
    à travers une nuée de caresses étonnées

    ___________________________

    Les doigts du ciel effleurent le sanctuaire de la folle amante
    gonflée dans la poitrine du vent
    et d'inutiles colères se heurtent aux douleurs des griffes
    emprisonnées dans les veines du temps

    Les lèvres s'habituent aux désirs
    quand la crue des souffles inonde l'espace
    jusqu'à l'épuisement des gestes

    Cernées les images passent
    l'amour délire

    ___________________________

    Le temps
    mon frère
    vient d'arriver avec en poche
    le poids de ma fragilité
    déposée aux pieds de la tendresse
    parfois emportée par le vent du large
    ses milliers de p'tits papiers accrochés au fil des jours
    et du printemps venu râteler ses émotions
    éparpillées sur le gazon

    ___________________________

    Dans la prison du désir
    je tue les heures une à une
    sans blesser les instants de l'espace amoureux
    sans piétiner les sourires
    sans mélanger la couleur des gris trop gris
    sans mourir sous le toit indigné par la caresse des jours
    sans suivre le cours du rêve inachevé
    des lendemains avides de temps

    À même cette prison
    j'habitue mes mots au délire
    pour contrôler les enchantements
    pour nager dans les attentes trop vives

    ___________________________

    Oui je rêve que je ne rêve pas
    dans le délire de tes nuits
    dans la conscience du jour
    cette envie de colorer tes arcs-en-ciel aux prises avec les nuages
    assise sous le chêne
    à brouter des impatiences dans la gueule du temps
    ce temps empanaché d'étoiles
    de fils d'araignée
    quand la voix cherche les contours d'une présence
    pour la suite du jour

    ___________________________

    Ma vie se berce au creux de la mémoire
    d'un amour retrouvé comme un mystère
    entre les seins affolés
    par une nuée d'interdits

    En proie aux fièvres
    mes rêves glissent sous le poids de la démesure
    sur les rives chaudes et parfumées du sommeil
    quand mes pores se tordent
    dans la nuit peuplée de sueurs
    de doux désirs entr'ouverts
    entre le souffle et les ongles

    Les bouches lasses se cueillent
    devant la lune éclose

    ___________________________

    Demain est toujours un autre jour
    qui nous suit pas à pas
    dans les décombres de la nuit
    ses rêves immobiles sous l'oreiller
    poursuivis dans le plein des silences
    qui charrient à distance les feux de l'âme
    cette distance que l'oeil inonde
    pour nettoyer les passions refoulées
    dans les abîmes d'un poème qui ne veut pas se taire
    un poème à la mesure du coeur
    aiguisé par la lenteur des heures à bout de cris

    ___________________________

    À l'approche de ton corps nu
    ma chair goûte tes fièvres
    de la courbe de tes rêves à la pointe du vertige
    et l'ivresse de mes lèvres déclenche le délire
    cette sauvage volupté
    quand mon souffle te parcourt satiné

    Se cambre ta raison
    sous mes doigts agités
    sans rancune
    de laisser échapper ce mouvement ondulé
    cette vague
    comme un spasme
    au bout du cri

    ___________________________

    L'amour veille dans le silence advenu
    ce silence ému par le vertige des jours
    jours de peurs
    jours des alentours défaits
    jours qui parlent tout bas
    jours évidés des sens
    jour dans la descente du jour
    long cortège des jours abandonnés à leurs songes

    ___________________________

    Ce jour n'en peut plus de dormir si tard dans son lit
    cette âme qui dort tout bonnement dans sa nuit
    un pan de nuit accrochée à la vie
    quand la vie se mesure à nos pas piétinés
    quand la vie nous rassure dans le délire des ombres

    De toutes ses coutures elle craque
    dans la charpie des heures
    s'effiloche en petites rivières nocturnes
    se rabat dans la dorure d'un soleil emprisonné
    dans un espace trop étroit
    un espace de temps trop vieux
    que la main pose sur la détresse du jour

    ___________________________

    Le soleil me joue des tours
    projette dans mon regard
    les jours étourdis par de trop grandes extases
    accrochées au clou de mon âme
    en attente du prochain soir violacé

    Par une fenêtre du coeur
    gémissent des musiques
    des gestes interrompus
    dans ce piège adossé au réveil

    ___________________________

    Tu peux toujours croquer quelques mots pour déjeuner
    pour accrocher les soucis
    dans l'oeil figé du temps qu'il fait dehors
    les branches tendues aux quatre vents

    ___________________________

    Quand un grand vent souffla sur la peau de l'automne
    elle prit la fuite
    et une chemise au hasard
    en parlant de rentrer dans un portrait de famille
    sans parlure
    sans ambiance
    puis revint ranger cette randonnée
    là où elle l'avait laissée
    juste sous le ciel étoilé de son lit

    Elle rêvait tout simplement

    ___________________________

    Suite de nuits
    que l'amour embrase de toute éternité
    pourchassée par le crime de n'être pas assouvie
    quand le souffle brusquement s'arrête
    dans le regard plongé au coeur d'un arbre d'automne
    comme une bête blessée
    fouettée par le vent
    et toutes ses feuilles qui gisent sur le sol défait

    Vive mémoire emportée par les rafales du temps

    ___________________________

    Il pleut des joies dans mes yeux
    des arcs-en-ciel sur mes épaules
    des délires crachés par la mer
    ramassés par une vague silencieuse
    à la lumière d'un vieux rêve taillé sur mesure

    Il pleut des odeurs de cheminées
    à l'image des hautes forêts
    des murmures échappés du rire
    qui bousculent mon espace intime
    pour tuer la peur
    ses durs reflets

    ___________________________

    Connectés à l'amour
    aux cordes des guitares
    celles trempées dans l'acier de l'aujourd'hui
    les lendemains paralysent le retour de quelques larmes
    appuyées sur les murs
    des maisons de novembre

    Que viennent les musiques à pleines mains
    sur la portée du coeur
    dans les sillons du jour accordés au plaisir d'être
    enfin

    ___________________________

    Dans la blancheur de l'être
    le coeur cultive un rêve abandonné dans les couloirs de la nuit
    parmi les angles
    et les assauts du regard
    venus explorer les fractures de l'âme
    ces traces fragiles qu'un silence inonde

    ___________________________

    Froid comme un hiver
    le bonheur se cherche un abri dans le bleuté des nuits
    porte le vague souvenir d'une main affolée
    comme une caresse sur l'éveil du jour
    en attendant une brassée de coeurs flottants

    L'amour et ses trouvailles
    ont rendu la brise à l'hiver

    ___________________________

    Côté coeur
    y a rien d'neuf
    à part le feu qui ronge ma langue
    quand les jours se cachent dans l'ombre

    Y a rien d'neuf au bout du jour
    quand les images s'ensablent dans ma mémoire
    que les nuits brûlent sous ma peau

    Y a rien d'neuf au bout d'la semaine
    à part les bruits
    les graffiti
    mes pieds en tête au bout d'la rue

    Y a rien d'neuf au bout du coeur
    à part tes yeux
    à part tes rêves
    pour caresser le bout d'ma vie

    ___________________________

    Quand tes musiques folles m'écoutent trop longtemps
    j'ai envie de faire trembler le jour
    qui se promène dans ma nuit
    d'envoyer mon âme en voyage
    pour la faire durer
    de chatouiller le soleil
    en faisant ma valise
    d'écrire des mots d'avance
    en cas de panne
    te parler au creux de mes phrases
    te chuchoter mes souvenirs ramassés en petits paquets d'émotions

    À travers la buée de mes espérances
    et la poussière des routes
    je m'abandonne dans un respir

    ___________________________

    Derrière les montagnes
    on aperçoit des regards vagabonder çà et là
    entre les arbres
    comme des sourires prolongés
    jusqu'au faîte de l'âme

    On aperçoit dans le tard des nuits
    quelques espaces de tendresse
    pour étouffer l'ennui
    quand le coeur fauve vient s'échouer
    aux abords des yeux ensablés
    par de trop longues heures d'attente

    Les jours nous regardent dormir entre les branches

    ___________________________

    Dans la cambrure du geste apparenté à l'infinie démesure
    ce temps passé tout contre vous
    enjolive les anciens printemps
    demeurés soudainement muets par temps de grands vents
    quand le destin fait rage

    Le corps comme un oiseau partage les tempêtes
    sur le chemin pavé de mots
    d'ardeurs arrachées à l'histoire

    ___________________________

    Comme une brise roucoulante
    venue s'échouer dans le cou de l'aube
    le corps transperce les nuages de mon âme
    et la chair de l'image
    qu'au loin je contemple tout près
    pour étancher la soif
    pour apprivoiser les battements du coeur dans l'instant

    ___________________________

    Déchirée par les départs toujours présents
    la douleur s'apaise
    quand le souffle rejoint le geste
    ce battement de vie
    à même ton âme greffée à la mienne

    Coincée entre l'espace et le temps
    mes mots en se taisant crient à tue-tête
    dans ce rêve sorti tout droit des nues
    habitat du coeur devenu oxygène

    À travers une verrière
    l'univers s'incline à genoux sur la nuit

    ___________________________

    Allongée sur les paumes du quotidien
    une femme de connivence avec le bonheur
    s'abandonne dans un fou rire
    pose délicate comme un fruit incandescent
    qu'enrobent les désirs
    venus valser sur ses nuits apprivoisées
    une femme moulée dans ses parures
    pour une fête empirique
    transparente parfumée
    visitée par les saisons
    inscrite au calendrier
    revue et corrigée par le mouvement perpétuel de la tendresse

    On imagine aussi les mains déployées d'un homme à plaisir
    venu raser ce rêve dans le jus des sens
    devant une bière enivrée d'illusions
    quand le temps forge des douleurs sous nos pieds désarmés
    échange l'amour contre la mort
    ses pitiés naissantes au bord des lèvres
    pour inquiéter nos nuits

    ___________________________

    Quand la vie m'étire à n'en plus finir
    j'étire l'avenir jusqu'à demain
    j'étire demain pour en finir avec l'avenir
    j'étire mes mots pour allonger le verbe
    je m'étire dans mon verbe pour conjuguer le désir à l'être
    et n'être plus que l'étirement d'un désir
    sur une distance allongée posée sur le temps
    un temps étiré par le hasard d'une rencontre
    une rencontre qui s'étire sur le devenir
    comme si demain n'existait pas

    Pour en finir
    le verbe me plonge dans ce désir de l'être
    en son devenir

    ___________________________

    Juste un peu plus de vie pour prendre l'amour par le goût
    quand le goût a le goût d'aller dormir près de la nuit
    cette nuit qui veille sur l'amour
    comme une vieille amante échevelée au goût du jour
    pas trop tannée
    juste encore en vie
    pour goûter aux nuits échevelées par l'amour

    ___________________________

    Elle est venue
    elle était peut-être déjà là
    debout en pyjama sur son destin
    dans sa chambre virginale
    appuyée sur un dégoût
    en attendant la conquête des seins des reins
    et autres viscères
    dépliant sa nuit sur le coeur englué
    dans son imagerie

    Finalement
    elle est peut-être venue
    mais je n'y étais pas

    ___________________________

    Devant les jours de banlieues
    le temps s'attriste
    ces îles roses à l'intimité fragile
    îles boiteuses à des années-lumière
    îles poisseuses dans le varech des regards
    îles érigées à la gloire de l'éphémère
    îles savantes pour dérouter le mouvement des foules
    îles languissant comme des pluies
    îles mortes déclarées sans avenue
    îles ennuyeuses remplies de crépuscules
    îles éclatées en plein visage de la vie

    ___________________________

    Vous avez dit amour
    quand on vous aperçoit aujourd'hui plongé dans un bain de tendresse
    pour savonner les mercredis oubliés
    vous écrivez amour sur le bout d'une table
    entre deux feuilles grises
    deux colères
    et vos gestes dévastés par de trop longues heures

    Se grave enfin sur la chair de l'autre
    votre coeur démesuré
    et vous buvez l'amour
    quand le corps presse la détente
    comme au premier jour
    en cette mi-temps de février

    ___________________________

    Je bois à la source de vos mots délivrés
    temporaires
    quand la vague soupire
    quand le corps n'en peut plus de vous regarder dans l'embrasure des montagnes
    à travers le songe de vos regards venus si près de toucher l'indécence
    ce velouté du coeur jusqu'au vacillement des sens
    déboutonnés jusqu'à l'os

    C'est de l'amour
    dans le concentré des jours
    quand l'impuissance du geste s'étire à n'en plus finir
    pour espacer les désirs qui se heurtent aux vives absences

    C'est de l'amour
    comme un fruit arraché haut et court à l'automne
    un fruit d'hiver mûri à même les délicaresses
    quand le printemps s'allume allègrement
    aux abords de l'été

    ___________________________

    Qu'avons-nous à dérober ces gestes
    qui ne craignent plus la pudeur d'embrasser le poète
    dans les eaux grouillantes du délire
    ni même de tremper nos doigts dans le suc de l'amour
    comme une rosée sur le bonheur d'être assouvie par de tendres ébats
    ce repas que le coeur attend avidement
    à travers la bruine des jours
    ce doux mensonge pour un monde inventé par la blessure
    de ne pouvoir aimer à n'en plus finir

    ___________________________

    Quand il fait trop nuit
    un nouveau regard vient border mes rêves abandonnés sur le rivage
    qu'une simple lueur vient consteller

    Mémoire de la main qui effleure la mémoire
    mémoire des yeux qui arpente la nuit
    mémoire de la nuit qui parfume l'ennui

    Une flamme ardente vient chanter sous ma lampe
    des airs sauvages
    accompagnés de petites ronflettes
    hallucinées

    ___________________________

    Ne pillez plus ces nouveaux jours
    quand le soleil verse son or sur nos chairs attendries par l'âge des pierres
    quand nos yeux pavoisent devant ce rêve emmitouflé dans un rayon de lune
    quand le galbe soyeusement apprivoisé cherche les contours de la main qui effleure

    Sous l'écorce de nos vies
    le temps est à l'oeuvre
    sculpte dans cette argile
    des lumières frêles
    que les mots épuisent aux confins de la mémoire

    Surgissent alors des amours effrontées

    ___________________________

    Dans la savane de nos âmes
    des loups s'y promènent
    avec un goût de représailles à portée de hurlement
    étrangeté qui ressemble à une vocation
    jusque-là étendue sur une plage
    devant une mer de naufrages
    de cris douteux

    ___________________________

    En vérité
    c'est de toi cette senteur du jardin
    jusqu'à l'extrême regard incendiaire
    à la poursuite des patiences
    et des pluies venues

    Encore toi
    ce pays sans avenue
    que l'on transporte en soi dans la terre fertile du désir

    Toujours toi
    à la cadence des jours
    blottis entre chaque phrase
    sans mesure
    comme une certitude du présent

    ___________________________

    L'hiver ne pensait pas qu'il était rendu là où il était
    sous une pluie de glaçons barbares
    venue blesser la conscience des arbres nus
    leurs bras ballants comme chômeur sans cause
    et pour cause

    L'hiver venu a dérapé sur sa neige fondante
    à la dérive
    sur la noire habitude de nos gestes gelés

    ___________________________

    Encore tout chaud
    mon jour incendié par l'abondance du rêve
    sème dans les sillons de l'amour
    un visage habité de réels immenses
    une gueule à désir
    flanqué d'un sourire limité par la séduction d'un regard efficace
    une peau de sable fin arrachée aux plages

    Entre des pieds acrobates
    un vertige se répand sur le droit fil funambule

    ___________________________

    Les yeux assoupis dans une vague d'espoir
    retournent au rivage
    cette écume de l'émoi

    Dérive des jours insensés vers l'abîme des tendresses
    où le galbe rocheux s'étale sur la surface des eaux
    dans l'ébène du soir
    d'un enfant infini projeté dans le regard de l'aube

    ___________________________

    Ce corps inouï emprisonne le soleil dans un doute
    que supporte mal le ciel blafard

    Ciel de tous les regards portés sur la chose
    ciel enculé par des évidences
    semences du ciel dans le ventre du passé
    enfants éventrés dans les décharges du ciel
    ciel baisé en silence par des nuits épousées
    ciel de vie détrempée dans la sueur des jours

    De feu de sang
    le ciel me désire

    ___________________________

    Après maints combats
    le coeur essoufflé s'endort ensoleillé
    porte en moi ce plaisir de brûler dans l'ombre

    Ces seules lignes décochées sur la cible
    ressemblent à une coïncidence
    quand la raison perd la tête

    Posez un timbre de voix sur le mot
    envoyez cette bizarrerie au hasard
    comme un mot d'amour à la mer

    ___________________________

    Assoupis
    des fragments d'été brûlent sous la peau
    comme une promesse aux herbes folles
    dans un corps à corps avec les étoiles

    Lents mouvements inclinés sur l'âme affamée
    suspendue sur un mur de glace
    dans lequel résonne un cri d'enfant
    assassiné par de trop longues années

    ___________________________

    Où veux-tu que je dépose mes caresses
    lorsque la lune est rouge
    lorsque mon cri échevelé vient te dire que l'amour fermente sous le lichen
    lorsque tu danses près d'un gouffre de lumière
    lorsque tu marches sur des plages garnies d'apothéoses et de galets hors saison
    lorsque la mer me confie son silence me propose ses regrets comme la terre ses alarmes
    lorsque tu ruisselles sous l'écorce de tes nuits inventées
    lorsque je traverse le pont de tes rires téméraires
    lorsque enfin nos mains fleurissent sous un grand pin argenté

    ___________________________

    Dans les chairs roses du ciel
    une lune magique pose sous le regard des jours irrités par la rage des heures folles

    Heures de plomb à l'épaule
    heures des portes battantes
    heures tranchées dans le sens du cadavre
    heures lacérées par les visages fuyants
    heures déshabillées dans un respir
    heures qui se bousculent à la porte des foules
    heures bleues heures grises comme des pierres étranglées
    vive douleur des heures incendiées
    heures fragiles et nues dans les chairs roses du ciel

    ___________________________

    Votre folie m'habille comme un gant
    si près de la lumière
    si près des heures libérées par la foudre de vos rires en relief
    sur mes mots éventrés par les silences
    les oubliances que je suis
    à même ce jour
    imprégnée d'alliances
    d'enfances étalées sur mes crépuscules
    ce foutu mensonge

    ___________________________

    J'ai les écluses fragiles dans le regard de l'aube
    quand mes mains s'abandonnent au vertige des mots
    devant ce phare absent
    devant l'image rebelle d'une nuit furieuse
    pluvieuse

    ___________________________

    Au passage
    les baisers creusent des habitudes au hasard des fatigues
    lèchent le destin étroit d'un visage oublié dans le givre des heures
    visage abandonné sous le doux regard d'une étoile lointaine
    quand la fête déjoue les ruses d'un soir exténué

    ___________________________

    Une promesse de chairs odorantes provoque des printemps délurés
    des échanges de rêves effrontés
    derrière une foule triste
    essuie gestes et marées sur les visages à portée de l'esclave

    ___________________________

    Sur ma page
    des mots ondulés me respirent jusqu'au sein du rêve
    me ramènent au coeur des choses
    à travers le cristallin de l'âme
    ses ébats
    dans la chaleur des sexes poétiques
    évanouis comme des mystères déraisonnables

    ___________________________

    Un cheptel de mots avance lentement
    vers l'écrin fertile de mes pensées
    en meuglant des souvenirs désespérés
    sous le dernier quartier d'une lune d'hiver

    ___________________________

    Ce brasier du coeur brûle les ailes d'un horizon étonné
    invente des poursuites
    dans la brousse des prunelles
    des déesses éplorées

    Femmes de bois
    fibres de terre
    de sang trop mûr
    assises sur l'humus des âges sacrés
    fiançailles englouties dans un bleu éternel

    ___________________________

    Frémissante
    elle reconnaît les cris
    comme une exaltation secrète de la source
    ses passions qu'elle boit à même la bouche des échos rythmés
    des instants convertis à l'être
    autrefois bafoués
    sans mémoire
    rejette par ses paumes entrouvertes
    la raison trébuchante
    qu'aucune foi ne peut atteindre
    dans l'aube assassinée

    ___________________________

    Il fait jaune feu dehors
    à travers les arbres déchus et mauves
    devant ce jour poudré d'indifférence
    égaré dans le vin de l'aube
    ennivrée

    Comme un rendez-vous avec la mémoire
    ce feu à côté de moi
    me projette dans le plein des choses à écrire

    Tranquillement demain me lira
    apaisera le fer à 23 heures pile
    mais comment en être sûre ?

    ___________________________

    Une mémoire constellée glane les langues assoiffées
    mystère des mots sanctifiés par le poète
    sous l'emprise d'un verre offert
    pour évaporer les désirs inconscients de l'Être
    dévorantes failles engorgées de désirs
    décapsulés
    bus jusqu'à la lie

    ___________________________

    Au coeur de l'essentiel
    le silence mijote des réponses
    condamnées à éblouir les peurs
    à hauteur du vrai
    en ce jour dessiné
    inévitable

    Le coeur aux aguets

    ___________________________

    Rage folle des amours punitives
    doux labeur de questions pour nos âmes affamées

    Rage folle des amours démembrées
    par les jours indomptés d'un coeur fauve insondable

    Rage folle des amours déchiquetées
    ensevelies sous les bruits de nos pas inévitables

    Rage folle des amours libertaires
    abandonnées dans un cri

    ___________________________

    Cette femme désertique apprend en silence
    mais le silence ne lui répond pas

    Elle se chuchote les mots amoureux du temps
    répand ses cris en rafales
    sur des tissus brodés d'étoiles
    retenant la pluie d'un visage abruti

    Elle rêve
    elle rêve aux doux gémissements amarrés au quai d'un grand lit
    sème sur des pierres
    les fines herbes de son coeur éclaté

    Abandonnée devant un soleil trop pur
    la joie s'écrira peu à peu
    sur le blanc de l'âme imaginée trop grise
    que les couleurs transporteront sur les ailes du vent

    Le meilleur s'en vient !

    =====================================
    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mai 1997
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-14-0
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/jusqua/regard.html ]

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    in it's electronic collection at the following URL :
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    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

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    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

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  • La Chartreuse De Parme

    La Chartreuse De Parme

    Aproximadamente 194.827 palavras.

    Fabrice se hâta d’obéir, et fit les signaux convenus qui furent suivis
    des réponses annoncées, puis il continua la lecture de la lettre.

    On peut s’attendre à ce qu’il y a de pis; c’est ce que m’ont déclaré
    les trois hommes dans lesquels j’ai le plus de confiance, après que je
    leur ai fait jurer sur l’Evangile de me dire la vérité, quelque cruelle
    qu’elle pût être pour moi. Le premier de ces hommes menaça le chirurgien
    dénonciateur à Ferrare de tomber sur lui avec un couteau ouvert à la
    main; le second te dit à ton retour de Belgirate, qu’il aurait été plus
    strictement prudent de donner un coup de pistolet au valet de chambre
    qui arrivait en chantant dans le bois et conduisant en laisse un beau
    cheval un peu maigre; tu ne connais pas le troisième, c’est un voleur de
    grand chemin de mes amis, homme d’exécution s’il en fut, et qui a autant
    de courage que toi; c’est pourquoi surtout je lui ai demandé de me
    déclarer ce que tu devais faire. Tous les trois m’ont dit, sans savoir
    chacun que j’eusse consulté les deux autres, qu’il vaut mieux s’exposer
    à se casser le cou que de passer encore onze années et quatre mois dans
    la crainte continuelle d’un poison fort probable.

    Il faut pendant un mois t’exercer dans ta chambre à monter et descendre
    au moyen d’une corde nouée. Ensuite, un jour de fête où la garnison de
    la citadelle aura reçu une gratification de vin, tu tenteras la grande
    entreprise. Tu auras trois cordes en soie et chanvre, de la grosseur
    d’une plume de cygne, la première de quatre-vingts pieds pour descendre
    les trente-cinq pieds qu’il y a de ta fenêtre au bois d’orangers, la
    seconde de trois cents pieds, et c’est là la difficulté à cause du
    poids, pour descendre les cent quatre-vingts pieds qu’a de hauteur
    le mur de la grosse tour; une troisième de trente pieds te servira à
    descendre le rempart. Je passe ma vie à étudier le grand mur à l’orient,
    c’est-à-dire du côté de Ferrare: une fente causée par un tremblement de
    terre a été remplie au moyen d’un contrefort qui forme plan incliné. Mon
    voleur de grand chemin m’assure qu’il se ferait fort de descendre de
    ce côté-là sans trop de difficulté et sous peine seulement de quelques
    écorchures, en se laissant glisser sur le plan incliné formé par ce
    contrefort. L’espace vertical n’est que de vingt-huit pieds tout à fait
    au bas; ce côté est le moins bien gardé.

    Cependant, à tout prendre, mon voleur, qui trois fois s’est sauvé de
    prison, et que tu aimerais si tu le connaissais, quoiqu’il exècre
    les gens de ta caste; mon voleur de grand chemin, dis-je, agile et
    leste comme toi, pense qu’il aimerait mieux descendre par le côté du
    couchant, exactement vis-à-vis le petit palais occupé jadis par la
    Fausta, de vous bien connu. Ce qui le déciderait pour ce côté, c’est
    que la muraille, quoique très peu inclinée, est presque constamment
    garnie de broussailles; il y a des brins de bois, gros comme le petit
    doigt, qui peuvent fort bien écorcher si l’on n’y prend garde, mais qui,
    aussi, sont excellents pour se retenir. Encore ce matin, je regardais
    ce côté du couchant avec une excellente lunette; la place à choisir,
    c’est précisément au-dessous d’une pierre neuve que l’on a placée à la
    balustrade d’en haut, il y a deux ou trois ans. Verticalement au-dessous
    de cette pierre, tu trouveras d’abord un espace nu d’une vingtaine de
    pieds; il faut aller là très lentement (tu sens si mon cœur frémit en te
    donnant ces instructions terribles, mais le courage consiste à savoir
    choisir le moindre mal, si affreux qu’il soit encore); après l’espace
    nu, tu trouveras quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pieds de broussailles
    fort grandes, où l’on voit voler des oiseaux, puis un espace de trente
    pieds qui n’a que des herbes, des violiers et des pariétaires. Ensuite,
    en approchant de terre, vingt pieds de broussailles, et enfin vingt-cinq
    ou trente pieds récemment éparvérés.

    Ce qui me déciderait pour ce côté, c’est que là se trouve verticalement,
    au-dessous de la pierre neuve de la balustrade d’en haut, une cabane
    en bois bâtie par un soldat dans son jardin, et que le capitaine du
    génie employé à la forteresse veut le forcer à démolir; elle a dix-sept
    pieds de haut, elle est couverte en chaume, et le toit touche au grand
    mur de la citadelle. C’est ce toit qui me tente; dans le cas affreux
    d’un accident, il amortirait la chute. Une fois arrivé là, tu es dans
    l’enceinte des remparts assez négligemment gardés; si l’on t’arrêtait
    là, tire des coups de pistolet et défends-toi quelques minutes. Ton ami
    de Ferrare et un autre homme de cœur, celui que j’appelle le voleur de
    grand chemin, auront des échelles, et n’hésiteront pas à escalader ce
    rempart assez bas, et à voler à ton secours.

    Le rempart n’a que vingt-trois pieds de haut, et un fort grand talus. Je
    serai au pied de ce dernier mur avec bon nombre de gens armés.

    J’ai l’espoir de te faire parvenir cinq ou six lettres par la même voie
    que celle-ci. Je répéterai sans cesse les mêmes choses en d’autres
    termes, afin que nous soyons bien d’accord. Tu devines de quel cœur je
    te dis que l’homme du coup de pistolet au valet de chambre, qui, après
    tout, est le meilleur des êtres et se meurt de repentir, pense que tu
    en seras quitte pour un bras cassé. Le voleur de grand chemin, qui a
    plus d’expérience de ces sortes d’expéditions, pense que, si tu veux
    descendre fort lentement, et surtout sans te presser, ta liberté ne te
    coûtera que des écorchures. La grande difficulté, c’est d’avoir des
    cordes; c’est à quoi aussi je pense uniquement depuis quinze jours que
    cette grande idée occupe tous mes instants.

    Je ne réponds pas à cette folie, la seule chose sans esprit que tu aies
    dite de ta vie: «Je ne veux pas me sauver!» L’homme du coup de pistolet
    au valet de chambre s’écria que l’ennui t’avait rendu fou. Je ne te
    cacherai point que nous redoutons un fort imminent danger qui peut-être
    fera hâter le jour de ta fuite. Pour t’annoncer ce danger, la lampe
    dira plusieurs fois de suite: Le feu a pris au château! Tu répondras: Mes
    livres sont-ils brûlés?

    Cette lettre contenait encore cinq ou six pages de détails; elle était
    écrite en caractères microscopiques sur du papier très fin.

    «Tout cela est fort beau et fort bien inventé, se dit Fabrice; je dois
    une reconnaissance éternelle au comte et à la duchesse; ils croiront
    peut-être que j’ai eu peur, mais je ne me sauverai point. Est-ce que
    jamais l’on se sauva d’un lieu où l’on est au comble du bonheur, pour
    aller se jeter dans un exil affreux où tout manquera, jusqu’à l’air pour
    respirer? Que ferais-je au bout d’un mois que je serais à Florence? je
    prendrais un déguisement pour venir rôder auprès de la porte de cette
    forteresse, et tâcher d’épier un regard!»

    Le lendemain, Fabrice eut peur; il était à sa fenêtre vers les onze
    heures, regardant le magnifique paysage et attendant l’instant heureux
    où il pourrait voir Clélia, lorsque Grillo entra hors d’haleine dans sa
    chambre:

    –Et vite! vite! monseigneur, jetez-vous sur votre lit, faites semblant
    d’être malade; voici trois juges qui montent! Ils vont vous interroger:
    réfléchissez bien avant de parler; ils viennent pour vous entortiller.

    En disant ces paroles Grillo se hâtait de fermer la petite trappe de
    l’abat-jour, poussait Fabrice sur son lit, et jetait sur lui deux ou
    trois manteaux.

    –Dites que vous souffrez beaucoup et parlez peu, surtout faites répéter
    les questions pour réfléchir.

    Les trois juges entrèrent. «Trois échappés des galères, se dit Fabrice
    en voyant ces physionomies basses, et non pas trois juges»; ils avaient
    de longues robes noires. Ils saluèrent gravement, et occupèrent, sans
    mot dire, les trois chaises qui étaient dans la chambre.

    –Monsieur Fabrice del Dongo, dit le plus âgé, nous sommes peinés de la
    triste mission que nous venons remplir auprès de vous. Nous sommes ici
    pour vous annoncer le décès de Son Excellence M. le marquis del Dongo,
    votre père, second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien,
    chevalier grand-croix des ordres de, etc.

    Fabrice fondit en larmes; le juge continua.

    –Madame la marquise del Dongo, votre mère, vous fait part de cette
    nouvelle par une lettre missive; mais comme elle a joint au fait des
    réflexions inconvenantes, par un arrêt d’hier, la cour de justice a
    décidé que sa lettre vous serait communiquée seulement par extrait, et
    c’est cet extrait que M. le greffier Bona va vous lire.

    Cette lecture terminée, le juge s’approcha de Fabrice toujours couché,
    et lui fit suivre sur la lettre de sa mère les passages dont on venait
    de lire les copies. Fabrice vit dans la lettre les mots emprisonnement
    injuste, punition cruelle pour un crime qui n’en est pas un, et comprit
    ce qui avait motivé la visite des juges. Du reste dans son mépris pour
    des magistrats sans probité, il ne leur dit exactement que ces paroles:

    –Je suis malade, messieurs, je me meurs de langueur, et vous
    m’excuserez si je ne puis me lever.

    Les juges sortis, Fabrice pleura encore beaucoup, puis il se dit:
    «Suis-je hypocrite? il me semblait que je ne l’aimais point.»

    Ce jour-là et les suivants, Clélia fut fort triste; elle l’appela
    plusieurs fois, mais eut à peine le courage de lui dire quelques
    paroles. Le matin du cinquième jour qui suivit la première entrevue,
    elle lui dit que dans la soirée elle viendrait à la chapelle de marbre.

    –Je ne puis vous adresser que peu de mots, lui dit-elle en entrant.

    Elle était tellement tremblante qu’elle avait besoin de s’appuyer sur sa
    femme de chambre. Après l’avoir renvoyée à l’entrée de la chapelle:

    –Vous allez me donner votre parole d’honneur, ajouta-t-elle d’une
    voix à peine intelligible, vous allez me donner votre parole d’honneur
    d’obéir à la duchesse, et de tenter de fuir le jour qu’elle vous
    l’ordonnera et de la façon qu’elle vous l’indiquera, ou demain matin je
    me réfugie dans un couvent, et je vous jure ici que de la vie je ne vous
    adresserai la parole.

    Fabrice resta muet.

    –Promettez, dit Clélia les larmes aux yeux et comme hors d’elle-même,
    ou bien nous nous parlons ici pour la dernière fois. La vie que vous
    m’avez faite est affreuse: vous êtes ici à cause de moi et chaque jour
    peut être le dernier de votre existence.

    En ce moment Clélia était si faible qu’elle fut obligée de chercher un
    appui sur un énorme fauteuil placé jadis au milieu de la chapelle, pour
    l’usage du prince prisonnier; elle était sur le point de se trouver mal.

    –Que faut-il promettre? dit Fabrice d’un air accablé.

    –Vous le savez.

    –Je jure donc de me précipiter sciemment dans un malheur affreux, et de
    me condamner à vivre loin de tout ce que j’aime au monde.

    –Promettez des choses précises.

    –Je jure d’obéir à la duchesse, et de prendre la fuite le jour qu’elle
    le voudra et comme elle le voudra. Et que deviendrai-je une fois loin de
    vous?

    –Jurez de vous sauver, quoi qu’il puisse arriver.

    –Comment! êtes-vous décidée à épouser le marquis Crescenzi dès que je
    n’y serai plus?

    –O Dieu! quelle âme me croyez-vous?… Mais jurez, ou je n’aurai plus
    un seul instant la paix de l’âme.

    –Eh bien! je jure de me sauver d’ici le jour que Mme Sanseverina
    l’ordonnera, et quoi qu’il puisse arriver d’ici là.

    Ce serment obtenu, Clélia était si faible qu’elle fut obligée de se
    retirer après avoir remercié Fabrice.

    –Tout était prêt pour ma fuite demain matin, lui dit-elle, si vous
    vous étiez obstiné à rester. Je vous aurais vu en cet instant pour la
    dernière fois de ma vie, j’en avais fait le vœu à la Madone. Maintenant,
    dès que je pourrai sortir de ma chambre, j’irai examiner le mur terrible
    au-dessous de la pierre neuve de la balustrade.

    Le lendemain, il la trouva pâle au point de lui faire une vive peine.
    Elle lui dit de la fenêtre de la volière:

    –Ne nous faisons point illusion, cher ami; comme il y a du péché dans
    notre amitié, je ne doute pas qu’il ne nous arrive malheur. Vous serez
    découvert en cherchant à prendre la fuite, et perdu à jamais, si ce
    n’est pis; toutefois il faut satisfaire à la prudence humaine, elle nous
    ordonne de tout tenter. Il vous faut pour descendre en dehors de la
    grosse tour une corde solide de plus de deux cents pieds de longueur.
    Quelques soins que je me donne depuis que je sais le projet de la
    duchesse, je n’ai pu me procurer que des cordes formant à peine ensemble
    une cinquantaine de pieds. Par un ordre du jour du gouverneur, toutes
    les cordes que l’on voit dans la forteresse sont brûlées, et tous les
    soirs on enlève les cordes des puits, si faibles d’ailleurs que souvent
    elles cassent en remontant leur léger fardeau. Mais priez Dieu qu’il
    me pardonne, je trahis mon père, et je travaille, fille dénaturée, à
    lui donner un chagrin mortel. Priez Dieu pour moi, et si votre vie est
    sauvée, faites le vœu d’en consacrer tous les instants à sa gloire.

    «Voici une idée qui m’est venue: dans huit jours je sortirai de la
    citadelle pour assister aux noces d’une des sœurs du marquis Crescenzi.
    Je rentrerai le soir comme il est convenable, mais je ferai tout au
    monde pour ne rentrer que fort tard, et peut-être Barbone n’osera-t-il
    pas m’examiner de trop près. A cette noce de la sœur du marquis se
    trouveront les plus grandes dames de la cour, et sans doute Mme
    Sanseverina. Au nom de Dieu! faites qu’une de ces dames me remette
    un paquet de cordes bien serrées, pas trop grosses, et réduites au
    plus petit volume. Dussé-je m’exposer à mille morts, j’emploierai les
    moyens même les plus dangereux pour introduire ce paquet de cordes
    dans la citadelle, au mépris, hélas! de tous mes devoirs. Si mon père
    en a connaissance je ne vous reverrai jamais; mais quelle que soit la
    destinée qui m’attend, je serai heureuse dans les bornes d’une amitié de
    sœur si je puis contribuer à vous sauver.

    Le soir même, par la correspondance de nuit au moyen de la lampe,
    Fabrice donna avis à la duchesse de l’occasion unique qu’il y aurait de
    faire entrer dans la citadelle une quantité de cordes suffisante. Mais
    il la suppliait de garder le secret même envers le comte, ce qui parut
    bizarre. «Il est fou, pensa la duchesse, la prison l’a changé, il prend
    les choses au tragique.» Le lendemain, une balle de plomb, lancée par le
    frondeur, apporta au prisonnier l’annonce du plus grand péril possible:
    la personne qui se chargeait de faire entrer les cordes, lui disait-on,
    lui sauvait positivement et exactement la vie. Fabrice se hâta de donner
    cette nouvelle à Clélia. Cette balle de plomb apportait aussi à Fabrice
    une vue fort exacte du mur du couchant par lequel il devait descendre du
    haut de la grosse tour dans l’espace compris entre les bastions; de ce
    lieu, il était assez facile ensuite de se sauver, les remparts n’ayant
    que vingt-trois pieds de haut et étant assez négligemment gardés. Sur
    le revers du plan était écrit d’une petite écriture fine un sonnet
    magnifique: une âme généreuse exhortait Fabrice à prendre la fuite, et à
    ne pas laisser avilir son âme et dépérir son corps par les onze années
    de captivité qu’il avait encore à subir.

    Ici un détail nécessaire et qui explique en partie le courage qu’eut la
    duchesse de conseiller à Fabrice une fuite si dangereuse, nous oblige
    d’interrompre pour un instant l’histoire de cette entreprise hardie.

    Comme tous les partis qui ne sont point au pouvoir, le parti Raversi
    n’était pas fort uni. Le chevalier Riscara détestait le fiscal Rassi
    qu’il accusait de lui avoir fait perdre un procès important dans lequel,
    à la vérité, lui Riscara avait tort. Par Riscara, le prince reçut un
    avis anonyme qui l’avertissait qu’une expédition de la sentence de
    Fabrice avait été adressée officiellement au gouverneur de la citadelle.
    La marquise Raversi, cet habile chef de parti, fut excessivement
    contrariée de cette fausse démarche, et en fit aussitôt donner avis
    à son ami, le fiscal général; elle trouvait fort simple qu’il voulût
    tirer quelque chose du ministre Mosca, tant que Mosca était au pouvoir.
    Rassi se présenta intrépidement au palais, pensant bien qu’il en serait
    quitte pour quelques coups de pied; le prince ne pouvait se passer d’un
    jurisconsulte habile, et Rassi avait fait exiler comme libéraux un juge
    et un avocat, les seuls hommes du pays qui eussent pu prendre sa place.

    Le prince hors de lui le chargea d’injures et avançait sur lui pour le
    battre.

    –Eh bien, c’est une distraction de commis, répondit Rassi du plus grand
    sang-froid; la chose est prescrite par la loi, elle aurait dû être faite
    le lendemain de l’écrou du sieur del Dongo à la citadelle. Le commis
    plein de zèle a cru avoir fait un oubli, et m’aura fait signer la lettre
    d’envoi comme une chose de forme.

    –Et tu prétends me faire croire des mensonges aussi mal bâtis? s’écria
    le prince furieux; dis plutôt que tu t’es vendu à ce fripon de Mosca,
    et c’est pour cela qu’il t’a donné la croix. Mais parbleu, tu n’en
    seras pas quitte pour des coups: je te ferai mettre en jugement, je te
    révoquerai honteusement.

    –Je vous défie de me faire mettre en jugement! répondit Rassi avec
    assurance, il savait que c’était un sûr moyen de calmer le prince:
    la loi est pour moi, et vous n’avez pas un second Rassi pour savoir
    l’éluder. Vous ne me révoquerez pas, parce qu’il est des moments où
    votre caractère est sévère, vous avez soif de sang alors, mais en
    même temps vous tenez à conserver l’estime des Italiens raisonnables;
    cette estime est un sine qua non pour votre ambition. Enfin, vous me
    rappellerez au premier acte de sévérité dont votre caractère vous fera
    un besoin, et, comme à l’ordinaire, je vous procurerai une sentence
    bien régulière rendue par des juges timides et assez honnêtes gens, et
    qui satisfera vos passions. Trouvez un autre homme dans vos Etats aussi
    utile que moi!

    Cela dit, Rassi s’enfuit; il en avait été quitte pour un coup de règle
    bien appliqué et cinq ou six coups de pied. En sortant du palais, il
    partit pour sa terre de Riva; il avait quelque crainte d’un coup de
    poignard dans le premier mouvement de colère, mais il ne doutait pas non
    plus qu’avant quinze jours un courrier ne le rappelât dans la capitale.
    Il employa le temps qu’il passa à la campagne à organiser un moyen de
    correspondance sûr avec le comte Mosca; il était amoureux fou du titre
    de baron, et pensait que le prince faisait trop de cas de cette chose
    jadis sublime, la noblesse, pour la lui conférer jamais; tandis que le
    comte, très fier de sa naissance, n’estimait que la noblesse prouvée par
    des titres avant l’an 1400.

    Le fiscal général ne s’était point trompé dans ses prévisions: il y
    avait à peine huit jours qu’il était à sa terre, lorsqu’un ami du
    prince, qui y vint par hasard, lui conseilla de retourner à Parme sans
    délai; le prince le reçut en riant, prit ensuite un air fort sérieux,
    et lui fit jurer sur l’Evangile qu’il garderait le secret sur ce qu’il
    allait lui confier; Rassi jura d’un grand sérieux, et le prince, l’œil
    enflammé de haine, s’écria qu’il ne serait pas le maître chez lui tant
    que Fabrice del Dongo serait en vie.

    –Je ne puis, ajouta-t-il, ni chasser la duchesse ni souffrir sa
    présence; ses regards me bravent et m’empêchent de vivre.

    Après avoir laissé le prince s’expliquer bien au long, lui, Rassi,
    jouant l’extrême embarras, s’écria enfin:

    –Votre Altesse sera obéie, sans doute, mais la chose est d’une horrible
    difficulté: il n’y a pas d’apparence de condamner un del Dongo à mort
    pour le meurtre d’un Giletti; c’est déjà un tour de force étonnant que
    d’avoir tiré de cela douze années de citadelle. De plus, je soupçonne
    la duchesse d’avoir découvert trois des paysans qui travaillaient à la
    fouille de Sanguigna et qui se trouvaient hors du fossé au moment où ce
    brigand de Giletti attaqua del Dongo.

    –Et où sont ces témoins? dit le prince irrité.

    –Cachés en Piémont, je suppose. Il faudrait une conspiration contre la
    vie de Votre Altesse…

    –Ce moyen a ses dangers, dit le prince, cela fait songer à la chose.

    –Mais pourtant, dit Rassi avec une feinte innocence, voilà tout mon
    arsenal officiel.

    –Reste le poison…

    –Mais qui le donnera? Sera-ce cet imbécile de Conti?

    –Mais, à ce qu’on dit, ce ne serait pas son coup d’essai…

    –Il faudrait le mettre en colère, reprit Rassi; et d’ailleurs,
    lorsqu’il expédia le capitaine, il n’avait pas trente ans, et il était
    amoureux et infiniment moins pusillanime que de nos jours. Sans doute,
    tout doit céder à la raison d’Etat; mais, ainsi pris au dépourvu et à la
    première vue, je ne vois, pour exécuter les ordres du souverain, qu’un
    nommé Barbone, commis-greffier de la prison, et que le sieur del Dongo
    renversa d’un soufflet le jour qu’il y entra.

    Une fois le prince mis à son aise, la conversation fut infinie; il la
    termina en accordant à son fiscal général un délai d’un mois; le Rassi
    en voulait deux. Le lendemain, il reçut une gratification secrète de
    mille sequins. Pendant trois jours il réfléchit; le quatrième il revint
    à son raisonnement, qui lui semblait évident: «Le seul comte Mosca
    aura le cœur de me tenir parole parce que, en me faisant baron, il ne
    me donne pas ce qu’il estime; secundo, en l’avertissant, je me sauve
    probablement un crime pour lequel je suis à peu près payé d’avance;
    tertio, je venge les premiers coups humiliants qu’ait reçus le chevalier
    Rassi.» La nuit suivante, il communiqua au comte Mosca toute sa
    conversation avec le prince.

    Le comte faisait en secret la cour à la duchesse; il est bien vrai
    qu’il ne la voyait toujours chez elle qu’une ou deux fois par mois,
    mais presque toutes les semaines et quand il savait faire naître les
    occasions de parler de Fabrice, la duchesse, accompagnée de Chékina,
    venait, dans la soirée avancée, passer quelques instants dans le jardin
    du comte. Elle savait tromper même son cocher, qui lui était dévoué et
    qui la croyait en visite dans une maison voisine.

    On peut penser si le comte, ayant reçu la terrible confidence du fiscal,
    fit aussitôt à la duchesse le signal convenu. Quoique l’on fût au milieu
    de la nuit, elle le fit prier par la Chékina de passer à l’instant chez
    elle. Le comte, ravi comme un amoureux de cette apparence d’intimité,
    hésitait cependant à tout dire à la duchesse; il craignait de la voir
    devenir folle de douleur.

    Après avoir cherché des demi-mots pour mitiger l’annonce fatale, il
    finit cependant par lui tout dire; il n’était pas en son pouvoir de
    garder un secret qu’elle lui demandait. Depuis neuf mois le malheur
    extrême avait eu une grande influence sur cette âme ardente, elle
    l’avait fortifiée, et la duchesse ne s’emporta point en sanglots ou en
    plaintes.

    Le lendemain soir elle fit faire à Fabrice le signal du grand péril.

    –Le feu a pris au château.

    Il répondit fort bien.

    –Mes livres sont-ils brûlés?

    La même nuit elle eut le bonheur de lui faire parvenir une lettre dans
    une balle de plomb. Ce fut huit jours après qu’eut lieu le mariage de la
    sœur du marquis Crescenzi, où la duchesse commit une énorme imprudence
    dont nous rendrons compte en son lieu.

    CHAPITRE XXI

    A l’époque de ses malheurs il y avait déjà près d’une année que la
    duchesse avait fait une rencontre singulière: un jour qu’elle avait
    la luna, comme on dit dans le pays, elle était allée à l’improviste,
    sur le soir, à son château de Sacca, situé au-delà de Colorno, sur la
    colline qui domine le Pô. Elle se plaisait à embellir cette terre; elle
    aimait la vaste forêt qui couronne la colline et touche au château;
    elle s’occupait à y faire tracer des sentiers dans des directions
    pittoresques.

    –Vous vous ferez enlever par les brigands, belle duchesse, lui disait
    un jour le prince; il est impossible qu’une forêt où l’on sait que vous
    vous promenez, reste déserte.

    Le prince jetait un regard sur le comte dont il prétendait émoustiller
    la jalousie.

    –Je n’ai pas de craintes, Altesse Sérénissime, répondit la duchesse
    d’un air ingénu, quand je me promène dans mes bois; je me rassure par
    cette pensée: je n’ai fait de mal à personne, qui pourrait me haïr?

    Ce propos fut trouvé hardi, il rappelait les injures proférées par les
    libéraux du pays, gens fort insolents.

    Le jour de la promenade dont nous parlons, le propos du prince revint
    à l’esprit de la duchesse, en remarquant un homme fort mal vêtu qui
    la suivait de loin à travers le bois. A un détour imprévu que fit la
    duchesse en continuant sa promenade, cet inconnu se trouva tellement
    près d’elle qu’elle eut peur. Dans le premier mouvement elle appela son
    garde-chasse qu’elle avait laissé à mille pas de là, dans le parterre
    de fleurs tout près du château. L’inconnu eut le temps de s’approcher
    d’elle et se jeta à ses pieds. Il était jeune, fort bel homme, mais
    horriblement mal mis; ses habits avaient des déchirures d’un pied de
    long, mais ses yeux respiraient le feu d’une âme ardente.

    –Je suis condamné à mort, je suis le médecin Ferrante Palla, je meurs
    de faim ainsi que mes cinq enfants.

    La duchesse avait remarqué qu’il était horriblement maigre; mais ses
    yeux étaient tellement beaux et remplis d’une exaltation si tendre,
    qu’ils lui ôtèrent l’idée du crime. «Pallagi, pensa-t-elle, aurait bien
    dû donner de tels yeux au saint Jean dans le désert qu’il vient de
    placer à la cathédrale.» L’idée de saint Jean lui était suggérée par
    l’incroyable maigreur de Ferrante. La duchesse lui donna trois sequins
    qu’elle avait dans sa bourse, s’excusant de lui offrir si peu sur ce
    qu’elle venait de payer un compte à son jardinier. Ferrante la remercia
    avec effusion.

    –Hélas, lui dit-il, autrefois j’habitais les villes, je voyais des
    femmes élégantes; depuis qu’en remplissant mes devoirs de citoyen je me
    suis fait condamner à mort, je vis dans les bois, et je vous suivais,
    non pour vous demander l’aumône ou vous voler, mais comme un sauvage
    fasciné par une angélique beauté. Il y a si longtemps que je n’ai vu
    deux belles mains blanches!

    –Levez-vous donc, lui dit la duchesse, car il était resté à genoux.

    –Permettez que je reste ainsi, lui dit Ferrante; cette position me
    prouve que je ne suis pas occupé actuellement à voler, et elle me
    tranquillise; car vous saurez que je vole pour vivre depuis que l’on
    m’empêche d’exercer ma profession. Mais dans ce moment-ci je ne suis
    qu’un simple mortel qui adore la sublime beauté.

    La duchesse comprit qu’il était un peu fou, mais elle n’eut point
    peur; elle voyait dans les yeux de cet homme qu’il avait une âme
    ardente et bonne, et d’ailleurs elle ne haïssait pas les physionomies
    extraordinaires.

    –Je suis donc médecin, et je faisais la cour à la femme de
    l’apothicaire Sarasine de Parme: il nous a surpris et l’a chassée, ainsi
    que trois enfants qu’il soupçonnait avec raison être de moi et non de
    lui. J’en ai eu deux depuis. La mère et les cinq enfants vivent dans la
    dernière misère, au fond d’une sorte de cabane construite de mes mains à
    une lieue d’ici, dans le bois. Car je dois me préserver des gendarmes,
    et la pauvre femme ne veut pas se séparer de moi. Je fus condamné à
    mort, et fort justement: je conspirais. J’exècre le prince, qui est
    un tyran. Je ne pris pas la fuite faute d’argent. Mes malheurs sont
    bien plus grands, et j’aurais dû mille fois me tuer; je n’aime plus la
    malheureuse femme qui m’a donné ces cinq enfants et s’est perdue pour
    moi; j’en aime une autre. Mais si je me tue, les cinq enfants et la mère
    mourront littéralement de faim.

    Cet homme avait l’accent de la sincérité.

    –Mais comment vivez-vous? lui dit la duchesse attendrie.

    –La mère des enfants file; la fille aînée est nourrie dans une ferme
    de libéraux, où elle garde les moutons; moi, je vole sur la route de
    Plaisance à Gênes.

    –Comment accordez-vous le vol avec vos principes libéraux?

    –Je tiens note des gens que je vole, et si jamais j’ai quelque chose,
    je leur rendrai les sommes volées. J’estime qu’un tribun du peuple tel
    que moi exécute un travail qui, à raison de son danger, vaut bien cent
    francs par mois; ainsi je me garde bien de prendre plus de douze cents
    francs par an.

    «Je me trompe, je vole quelque petite somme au-delà, car je fais face
    par ce moyen aux frais d’impression de mes ouvrages.

    –Quels ouvrages?

    –La… aura-t-elle jamais une chambre et un budget?

    –Quoi! dit la duchesse étonnée, c’est vous, monsieur, qui êtes l’un des
    plus grands poètes du siècle, le fameux Ferrante Palla!

    –Fameux peut-être, mais fort malheureux, c’est sûr.

    –Et un homme de votre talent, monsieur, est obligé de voler pour vivre!

    –C’est peut-être pour cela que j’ai quelque talent. Jusqu’ici tous
    nos auteurs qui se sont fait connaître étaient des gens payés par
    le gouvernement ou par le culte qu’ils voulaient saper. Moi, primo,
    j’expose ma vie; secundo, songez, Madame, aux réflexions qui m’agitent
    lorsque je vais voler! Suis-je dans le vrai, me dis-je? La place
    de tribun rend-elle des services valant réellement cent francs par
    mois? J’ai deux chemises, l’habit que vous voyez, quelques mauvaises
    armes, et je suis sûr de finir par la corde: j’ose croire que je suis
    désintéressé. Je serais heureux sans ce fatal amour qui ne me laisse
    plus trouver que malheur auprès de la mère de mes enfants. La pauvreté
    me pèse comme laide: j’aime les beaux habits, les mains blanches…

    Il regardait celles de la duchesse de telle sorte que la peur la saisit.

    –Adieu, monsieur, lui dit-elle: puis-je vous être bonne à quelque chose
    à Parme?

    –Pensez quelquefois à cette question: son emploi est de réveiller
    les cœurs et de les empêcher de s’endormir dans ce faux bonheur tout
    matériel que donnent les monarchies. Le service qu’il rend à ses
    concitoyens vaut-il cent francs par mois?… Mon malheur est d’aimer,
    dit-il d’un air fort doux, et depuis près de deux ans mon âme n’est
    occupée que de vous, mais jusqu’ici je vous avais vue sans vous faire
    peur.

    Et il prit la fuite avec une rapidité prodigieuse qui étonna la duchesse
    et la rassura. «Les gendarmes auraient de la peine à l’atteindre,
    pensa-t-elle; en effet, il est fou.»

    –Il est fou, lui dirent ses gens; nous savons tous depuis longtemps
    que le pauvre homme est amoureux de Madame; quand Madame est ici nous
    le voyons errer dans les parties les plus élevées du bois, et dès
    que Madame est partie, il ne manque pas de venir s’asseoir aux mêmes
    endroits où elle s’est arrêtée; il ramasse curieusement les fleurs qui
    ont pu tomber de son bouquet et les conserve longtemps attachées à son
    mauvais chapeau.

    –Et vous ne m’avez jamais parlé de ces folies, dit la duchesse presque
    du ton du reproche.

    –Nous craignions que Madame ne le dît au ministre Mosca. Le pauvre
    Ferrante est si bon enfant! ça n’a jamais fait de mal à personne, et
    parce qu’il aime notre Napoléon, on l’a condamné à mort.

    Elle ne dit mot au ministre de cette rencontre, et comme depuis quatre
    ans c’était le premier secret qu’elle lui faisait, dix fois elle fut
    obligée de s’arrêter court au milieu d’une phrase. Elle revint à Sacca
    avec de l’or. Ferrante ne se montra point. Elle revint quinze jours plus
    tard: Ferrante, après l’avoir suivie quelque temps en gambadant dans
    le bois à cent pas de distance, fondit sur elle avec la rapidité de
    l’épervier, et se précipita à ses genoux comme la première fois.

    –Où étiez-vous il y a quinze jours?

    –Dans la montagne au-delà de Novi, pour voler des muletiers qui
    revenaient de Milan où ils avaient vendu de l’huile.

    –Acceptez cette bourse.

    Ferrante ouvrit la bourse, y prit un sequin qu’il baisa et qu’il mit
    dans son sein, puis la rendit.

    –Vous me rendez cette bourse et vous volez!

    –Sans doute; mon institution est telle, jamais je ne dois avoir plus
    de cent francs; or, maintenant, la mère de mes enfants a quatre-vingts
    francs et moi j’en ai vingt-cinq, je suis en faute de cinq francs, et si
    l’on me pendait en ce moment j’aurais des remords. J’ai pris ce sequin
    parce qu’il vient de vous et que je vous aime.

    L’intonation de ce mot fort simple fut parfaite. «Il aime réellement»,
    se dit la duchesse.

    Ce jour-là, il avait l’air tout à fait égaré. Il dit qu’il y avait à
    Parme des gens qui lui devaient six cents francs, et qu’avec cette
    somme il réparerait sa cabane où maintenant ses pauvres petits enfants
    s’enrhumaient.

    –Mais je vous ferai l’avance de ces six cents francs, dit la duchesse
    tout émue.

    –Mais alors, moi, homme public, le parti contraire ne pourra-t-il pas
    me calomnier, et dire que je me vends?

    La duchesse attendrie lui offrit une cachette à Parme s’il voulait lui
    jurer que pour le moment il n’exercerait point sa magistrature dans
    cette ville, que surtout il n’exécuterait aucun des arrêts de mort que,
    disait-il, il avait in petto.

    –Et si l’on me pend par suite de mon imprudence, dit gravement
    Ferrante, tous ces coquins, si nuisibles au peuple, vivront de longues
    années, et à qui la faute? Que me dira mon père en me recevant là-haut?

    La duchesse lui parla beaucoup de ses petits enfants à qui l’humidité
    pouvait causer des maladies mortelles; il finit par accepter l’offre de
    la cachette à Parme.

    Le duc Sanseverina, dans la seule demi-journée qu’il eût passée à
    Parme depuis son mariage, avait montré à la duchesse une cachette fort
    singulière qui existe à l’angle méridional du palais de ce nom. Le mur
    de façade, qui date du Moyen Age, a huit pieds d’épaisseur; on l’a
    creusé en dedans, et là se trouve une cachette de vingt pieds de haut,
    mais de deux seulement de largeur. C’est tout à côté que l’on admire ce
    réservoir d’eau cité dans tous les voyages, fameux ouvrage du douzième
    siècle, pratiqué lors du siège de Parme par l’empereur Sigismond, et qui
    plus tard fut compris dans l’enceinte du palais Sanseverina.

    On entre dans la cachette en faisant mouvoir une énorme pierre sur
    un axe de fer placé vers le centre du bloc. La duchesse était si
    profondément touchée de la folie du Ferrante et du sort de ses enfants,
    pour lesquels il refusait obstinément tout cadeau ayant une valeur,
    qu’elle lui permit de faire usage de cette cachette pendant assez
    longtemps. Elle le revit un mois après, toujours dans les bois de Sacca,
    et comme ce jour-là il était un peu plus calme, il lui récita un de
    ses sonnets qui lui sembla égal ou supérieur à tout ce qu’on a fait
    de plus beau en Italie depuis deux siècles. Ferrante obtint plusieurs
    entrevues; mais son amour s’exalta, devint importun, et la duchesse
    s’aperçut que cette passion suivait les lois de tous les amours que
    l’on met dans la possibilité de concevoir une lueur d’espérance. Elle
    le renvoya dans ses bois, lui défendit de lui adresser la parole: il
    obéit à l’instant et avec une douceur parfaite. Les choses en étaient à
    ce point quand Fabrice fut arrêté. Trois jours après, à la tombée de la
    nuit, un capucin se présenta à la porte du palais Sanseverina; il avait,
    disait-il, un secret important à communiquer à la maîtresse du logis.
    Elle était si malheureuse qu’elle fit entrer: c’était Ferrante.

    –Il se passe ici une nouvelle iniquité dont le tribun du peuple doit
    prendre connaissance, lui dit cet homme fou d’amour. D’autre part,
    agissant comme simple particulier, ajouta-t-il, je ne puis donner à
    Madame la duchesse Sanseverina que ma vie, et je la lui apporte.

    Ce dévouement si sincère de la part d’un voleur et d’un fou toucha
    vivement la duchesse. Elle parla longtemps à cet homme qui passait pour
    le plus grand poète du nord de l’Italie, et pleura beaucoup. «Voilà un
    homme qui comprend mon cœur», se disait-elle. Le lendemain il reparut
    toujours à l’Ave Maria, déguisé en domestique et portant livrée.

    –Je n’ai point quitté Parme; j’ai entendu dire une horreur que ma
    bouche ne répétera point; mais me voici. Songez, Madame, à ce que vous
    refusez! L’être que vous voyez n’est pas une poupée de cour, c’est un
    homme!

    Il était à genoux en prononçant ces paroles d’un air à leur donner de la
    valeur.

    –Hier, je me suis dit, ajouta-t-il: «Elle a pleuré en ma présence; donc
    elle est un peu moins malheureuse!»

    –Mais, monsieur, songez donc quels dangers vous environnent, on vous
    arrêtera dans cette ville!

    –Le tribun vous dira: Madame, qu’est-ce que la vie quand le devoir
    parle? L’homme malheureux, et qui a la douleur de ne plus sentir de
    passion pour la vertu depuis qu’il est brûlé par l’amour, ajoutera:
    Madame la duchesse, Fabrice, un homme de cœur, va périr peut-être; ne
    repoussez pas un autre homme de cœur qui s’offre à vous! Voici un corps
    de fer et une âme qui ne craint au monde que de vous déplaire.

    –Si vous me parlez encore de vos sentiments, je vous ferme ma porte à
    jamais.

    La duchesse eut bien l’idée, ce soir-là, d’annoncer à Ferrante qu’elle
    ferait une petite pension à ses enfants, mais elle eut peur qu’il ne
    partît de là pour se tuer.

    A peine fut-il sorti que, remplie de pressentiments funestes, elle se
    dit: «Moi aussi je puis mourir, et plût à Dieu qu’il en fût ainsi, et
    bientôt! si je trouvais un homme digne de ce nom à qui recommander mon
    pauvre Fabrice.»

    Une idée saisit la duchesse: elle prit un morceau de papier et reconnut,
    par un écrit auquel elle mêla le peu de mots de droit qu’elle savait,
    qu’elle avait reçu du sieur Ferrante Palla la somme de 25 000 francs,
    sous l’expresse condition de payer chaque année une rente viagère de 1
    500 francs à la dame Sarasine et à ses cinq enfants. La duchesse ajouta:
    «De plus je lègue une rente viagère de 300 francs à chacun de ses cinq
    enfants, sous la condition que Ferrante Palla donnera des soins comme
    médecin à mon neveu Fabrice del Dongo, et sera pour lui un frère. Je
    l’en prie.» Elle signa, antidata d’un an et serra ce papier.

    Deux jours après Ferrante reparut. C’était au moment où toute la ville
    était agitée par le bruit de la prochaine exécution de Fabrice. Cette
    triste cérémonie aurait-elle lieu dans la citadelle ou sous les arbres
    de la promenade publique? Plusieurs hommes du peuple allèrent se
    promener ce soir-là devant la porte de la citadelle, pour tâcher de voir
    si l’on dressait l’échafaud: ce spectacle avait ému Ferrante. Il trouva
    la duchesse noyée dans les larmes, et hors d’état de parler; elle le
    salua de la main et lui montra un siège.

    Ferrante, déguisé ce jour-là en capucin, était superbe; au lieu de
    s’asseoir il se mit à genoux et pria Dieu dévotement à demi-voix. Dans
    un moment où la duchesse semblait un peu plus calme, sans se déranger de
    sa position, il interrompit un instant sa prière pour dire ces mots:

    –De nouveau il offre sa vie.

    –Songez à ce que vous dites, s’écria la duchesse, avec cet œil hagard
    qui, après les sanglots, annonce que la colère prend le dessus sur
    l’attendrissement.

    –Il offre sa vie pour mettre obstacle au sort de Fabrice, ou pour le
    venger.

    –Il y a telle occurrence, répliqua la duchesse, où je pourrais accepter
    le sacrifice de votre vie.

    Elle le regardait avec une attention sévère. Un éclair de joie brilla
    dans son regard; il se leva rapidement et tendit les bras vers le ciel.
    La duchesse alla se munir d’un papier caché dans le secret d’une grande
    armoire de noyer.

    –Lisez, dit-elle à Ferrante.

    C’était la donation en faveur de ses enfants, dont nous avons parlé.

    Les larmes et les sanglots empêchaient Ferrante de lire la fin; il tomba
    à genoux.

    –Rendez-moi ce papier, dit la duchesse, et, devant lui, elle le brûla à
    la bougie.

    «Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que mon nom paraisse si vous êtes pris
    et exécuté, car il y va de votre tête.

    –Ma joie est de mourir en nuisant au tyran, une bien plus grande joie
    de mourir pour vous. Cela posé et bien compris, daignez ne plus faire
    mention de ce détail d’argent, j’y verrais un doute injurieux.

    –Si vous êtes compromis, je puis l’être aussi, repartit la duchesse,
    et Fabrice après moi: c’est pour cela, et non pas parce que je doute
    de votre bravoure, que j’exige que l’homme qui me perce le cœur soit
    empoisonné et non tué. Par la même raison importante pour moi, je vous
    ordonne de faire tout au monde pour vous sauver.

    –J’exécuterai fidèlement, ponctuellement et prudemment. Je prévois,
    Madame la duchesse, que ma vengeance sera mêlée à la vôtre: il en
    serait autrement, que j’obéirais encore fidèlement, ponctuellement et
    prudemment. Je puis ne pas réussir, mais j’emploierai toute ma force
    d’homme.

    –Il s’agit d’empoisonner le meurtrier de Fabrice.

    –Je l’avais deviné, et depuis vingt-sept mois que je mène cette vie
    errante et abominable, j’ai souvent songé à une pareille action pour mon
    compte.

    –Si je suis découverte et condamnée comme complice, poursuivit la
    duchesse d’un ton de fierté, je ne veux point que l’on puisse m’imputer
    de vous avoir séduit. Je vous ordonne de ne plus chercher à me voir
    avant l’époque de notre vengeance: il ne s’agit point de le mettre à
    mort avant que je vous en aie donné le signal. Sa mort en cet instant,
    par exemple, me serait funeste, loin de m’être utile. Probablement sa
    mort ne devra avoir lieu que dans plusieurs mois, mais elle aura lieu.
    J’exige qu’il meure par le poison, et j’aimerais mieux le laisser vivre
    que de le voir atteint d’un coup de feu. Pour des intérêts que je ne
    veux pas vous expliquer, j’exige que votre vie soit sauvée.

    Ferrante était ravi de ce ton d’autorité que la duchesse prenait avec
    lui: ses yeux brillaient d’une profonde joie. Ainsi que nous l’avons
    dit, il était horriblement maigre; mais on voyait qu’il avait été fort
    beau dans sa première jeunesse, et il croyait être encore ce qu’il avait
    été jadis. «Suis-je fou, se dit-il, ou bien la duchesse veut-elle un
    jour, quand je lui aurai donné cette preuve de dévouement, faire de moi
    l’homme le plus heureux? Et dans le fait, pourquoi pas? Est-ce que je ne
    vaux point cette poupée de comte Mosca qui, dans l’occasion, n’a rien pu
    pour elle, pas même faire évader monsignore Fabrice?»

    –Je puis vouloir sa mort dès demain, continua la duchesse, toujours du
    même air d’autorité. Vous connaissez cet immense réservoir d’eau qui
    est au coin du palais, tout près de la cachette que vous avez occupée
    quelquefois; il est un moyen secret de faire couler toute cette eau dans
    la rue: hé bien! ce sera là le signal de ma vengeance. Vous verrez, si
    vous êtes à Parme, ou vous entendrez dire, si vous habitez les bois, que
    le grand réservoir du palais Sanseverina a crevé. Agissez aussitôt, mais
    par le poison, et surtout n’exposez votre vie que le moins possible. Que
    jamais personne ne sache que j’ai trempé dans cette affaire.

    –Les paroles sont inutiles, répondit Ferrante avec un enthousiasme mal
    contenu: je suis déjà fixé sur les moyens que j’emploierai. La vie de
    cet homme me devient plus odieuse qu’elle n’était, puisque je n’oserai
    vous revoir tant qu’il vivra. J’attendrai le signal du réservoir crevé
    dans la rue.

    Il salua brusquement et partit. La duchesse le regardait marcher.

    Quand il fut dans l’autre chambre, elle le rappela.

    –Ferrante! s’écria-t-elle, homme sublime!

    Il rentra, comme impatient d’être retenu; sa figure était superbe en cet
    instant.

    –Et vos enfants?

    –Madame, ils seront plus riches que moi; vous leur accordez peut-être
    quelque petite pension.

    –Tenez, lui dit la duchesse en lui remettant une sorte de gros étui
    en bois d’olivier, voici tous les diamants qui me restent; ils valent
    cinquante mille francs.

    –Ah, Madame! vous m’humiliez!… dit Ferrante avec un mouvement
    d’horreur, et sa figure changea du tout au tout.

    –Je ne vous reverrai jamais avant l’action: prenez, je le veux, ajouta
    la duchesse avec un air de hauteur qui atterra Ferrante; il mit l’étui
    dans sa poche et sortit.

    La porte avait été refermée par lui. La duchesse le rappela de nouveau;
    il rentra d’un air inquiet: la duchesse était debout au milieu du salon;
    elle se jeta dans ses bras. Au bout d’un instant, Ferrante s’évanouit
    presque de bonheur; la duchesse se dégagea de ses embrassements, et des
    yeux lui montra la porte.

    «Voilà le seul homme qui m’ait comprise, se dit-elle, c’est ainsi qu’en
    eût agi Fabrice, s’il eût pu m’entendre.»

    Il y avait deux choses dans le caractère de la duchesse, elle voulait
    toujours ce qu’elle avait voulu une fois; elle ne remettait jamais en
    délibération ce qui avait été une fois décidé. Elle citait à ce propos
    un mot de son premier mari, l’aimable général Pietranera: «Quelle
    insolence envers moi-même! disait-il; pourquoi croirai-je avoir plus
    d’esprit aujourd’hui que lorsque je pris ce parti?»

    De ce moment, une sorte de gaieté reparut dans le caractère de la
    duchesse. Avant la fatale résolution, à chaque pas que faisait son
    esprit, à chaque chose nouvelle qu’elle voyait, elle avait le sentiment
    de son infériorité envers le prince, de sa faiblesse et de sa duperie;
    le prince, suivant elle, l’avait lâchement trompée, et le comte Mosca,
    par suite de son génie courtisanesque, quoique innocemment, avait
    secondé le prince. Dès que la vengeance fut résolue, elle sentit sa
    force, chaque pas de son esprit lui donnait du bonheur. Je croirais
    assez que le bonheur immoral qu’on trouve à se venger en Italie tient
    à la force d’imagination de ce peuple; les gens des autres pays ne
    pardonnent pas à proprement parler, ils oublient.

    La duchesse ne revit Palla que vers les derniers temps de la prison de
    Fabrice. Comme on l’a deviné peut-être, ce fut lui qui donna l’idée de
    l’évasion: il existait dans les bois, à deux lieues de Sacca, une tour
    du Moyen Age, à demi ruinée, et haute de plus de cent pieds; avant de
    parler une seconde fois de fuite à la duchesse, Ferrante la supplia
    d’envoyer Ludovic, avec des hommes sûrs, disposer une suite d’échelles
    auprès de cette tour. En présence de la duchesse il y monta avec les
    échelles, et en descendit avec une simple corde nouée; il renouvela
    trois fois l’expérience, puis il expliqua de nouveau son idée. Huit
    jours après, Ludovic voulut aussi descendre de cette vieille tour avec
    une corde nouée: ce fut alors que la duchesse communiqua cette idée à
    Fabrice.

    Dans les derniers jours qui précédèrent cette tentative, qui pouvait
    amener la mort du prisonnier, et de plus d’une façon, la duchesse ne
    pouvait trouver un instant de repos qu’autant qu’elle avait Ferrante
    à ses côtés; le courage de cet homme électrisait le sien; mais l’on
    sent bien qu’elle devait cacher au comte ce voisinage singulier. Elle
    craignait, non pas qu’il se révoltât, mais elle eût été affligée de
    ses objections, qui eussent redoublé ses inquiétudes. «Quoi! prendre
    pour conseiller intime un fou reconnu comme tel, et condamné à mort!
    Et, ajoutait la duchesse, se parlant à elle-même, un homme qui, par
    la suite, pouvait faire de si étranges choses!» Ferrante se trouvait
    dans le salon de la duchesse au moment où le comte vint lui donner
    connaissance de la conversation que le prince avait eue avec Rassi; et,
    lorsque le comte fut sorti, elle eut beaucoup à faire pour empêcher
    Ferrante de marcher sur-le-champ à l’exécution d’un affreux dessein!

    –Je suis fort maintenant! s’écriait ce fou; je n’ai plus de doute sur
    la légitimité de l’action!

    –Mais, dans le moment de colère qui suivra inévitablement, Fabrice
    serait mis à mort!

    –Mais ainsi on lui épargnerait le péril de cette descente: elle est
    possible, facile même, ajoutait-il; mais l’expérience manque à ce jeune
    homme.

    On célébra le mariage de la sœur du marquis Crescenzi, et ce fut à la
    fête donnée dans cette occasion que la duchesse rencontra Clélia, et put
    lui parler sans donner de soupçons aux observateurs de bonne compagnie.
    La duchesse elle-même remit à Clélia le paquet de cordes dans le jardin,
    où ces dames étaient allées respirer un instant. Ces cordes, fabriquées
    avec le plus grand soin, mi-parties de chanvre et de soie, avec des
    nœuds, étaient fort menues et assez flexibles; Ludovic avait éprouvé
    leur solidité, et, dans toutes leurs parties, elles pouvaient porter
    sans se rompre un poids de huit quintaux. On les avait comprimées de
    façon à en former plusieurs paquets de la forme d’un volume in-quarto;
    Clélia s’en empara, et promit à la duchesse que tout ce qui était
    humainement possible serait accompli pour faire arriver ces paquets
    jusqu’à la tour Farnèse.

    –Mais je crains la timidité de votre caractère; et d’ailleurs, ajouta
    poliment la duchesse, quel intérêt peut vous inspirer un inconnu?

    –M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera
    sauvé!

    Mais la duchesse, ne comptant que fort médiocrement sur la présence
    d’esprit d’une jeune personne de vingt ans, avait pris d’autres
    précautions dont elle se garda bien de faire part à la fille du
    gouverneur. Comme il était naturel de le supposer, ce gouverneur
    se trouvait à la fête donnée pour le mariage de la sœur du marquis
    Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un
    fort narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu’il
    s’agissait d’une attaque d’apoplexie, et alors, au lieu de le placer
    dans sa voiture pour le ramener à la citadelle, on pourrait, avec un
    peu d’adresse, faire prévaloir l’avis de se servir d’une litière, qui
    se trouverait par hasard dans la maison où se donnait la fête. Là
    se rencontreraient aussi des hommes intelligents, vêtus en ouvriers
    employés pour la fête, et qui, dans le trouble général, s’offriraient
    obligeamment pour transporter le malade jusqu’à son palais si élevé.
    Ces hommes, dirigés par Ludovic, portaient une assez grande quantité de
    cordes, adroitement cachées sous leurs habits. On voit que la duchesse
    avait réellement l’esprit égaré depuis qu’elle songeait sérieusement à
    la fuite de Fabrice. Le péril de cet être chéri était trop fort pour
    son âme, et surtout durait trop longtemps. Par excès de précautions,
    elle faillit faire manquer cette fuite, ainsi qu’on va le voir. Tout
    s’exécuta comme elle l’avait projeté avec cette seule différence que le
    narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et même
    les gens de l’art, que le général avait une attaque d’apoplexie.

    Par bonheur, Clélia, au désespoir, ne se douta en aucune façon de la
    tentative si criminelle de la duchesse. Le désordre fut tel au moment de
    l’entrée à la citadelle de la litière où le général, à demi-mort, était
    enfermé, que Ludovic et ses gens passèrent sans objection; ils ne furent
    fouillés que pour la bonne forme au pont de l’esclave. Quand ils eurent
    transporté le général jusqu’à son lit, on les conduisit à l’office, où
    les domestiques les traitèrent fort bien; mais après ce repas, qui ne
    finit que fort près du matin, on leur expliqua que l’usage de la prison
    exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent enfermés à clef dans
    les salles basses du palais; le lendemain au jour ils seraient mis en
    liberté par le lieutenant du gouverneur.

    Ces hommes avaient trouvé le moyen de remettre à Ludovic les cordes dont
    ils s’étaient chargés, mais Ludovic eut beaucoup de peine à obtenir un
    instant d’attention de Clélia. A la fin, dans un moment où elle passait
    d’une chambre à une autre, il lui fit voir qu’il déposait des paquets de
    corde dans l’angle obscur d’un des salons du premier étage. Clélia fut
    profondément frappée de cette circonstance étrange: aussitôt elle conçut
    d’atroces soupçons.

    –Qui êtes-vous? dit-elle à Ludovic.

    Et, sur la réponse fort ambiguë de celui-ci, elle ajouta:

    –Je devrais vous faire arrêter; vous ou les vôtres vous avez empoisonné
    mon père!… Avouez à l’instant quelle est la nature du poison dont vous
    avez fait usage, afin que le médecin de la citadelle puisse administrer
    les remèdes convenables; avouez à l’instant, ou bien, vous et vos
    complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!

    –Mademoiselle a tort de s’alarmer, répondit Ludovic, avec une grâce
    et une politesse parfaites; il ne s’agit nullement de poison; on a
    eu l’imprudence d’administrer au général une dose de laudanum, et
    il paraît que le domestique chargé de ce crime a mis dans le verre
    quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords éternel; mais
    Mademoiselle peut croire que, grâce au ciel, il n’existe aucune sorte
    de danger: M. le gouverneur doit être traité pour avoir pris, par
    erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j’ai l’honneur de le
    répéter à Mademoiselle, le laquais chargé du crime ne faisait point
    usage de poisons véritables, comme Barbone, lorsqu’il voulut empoisonner
    Mgr Fabrice. On n’a point prétendu se venger du péril qu’a couru Mgr
    Fabrice; on n’a confié à ce laquais maladroit qu’une fiole où il y avait
    du laudanum, j’en fais serment à Mademoiselle! Mais il est bien entendu
    que, si j’étais interrogé officiellement, je nierais tout.

    «D’ailleurs, si Mademoiselle parle à qui que ce soit de laudanum et de
    poison, fût-ce à l’excellent don Cesare, Fabrice est tué de la main de
    Mademoiselle. Elle rend à jamais impossibles tous les projets de fuite;
    et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n’est pas avec du simple
    laudanum que l’on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que
    quelqu’un n’a accordé qu’un mois de délai pour ce crime, et qu’il y a
    déjà plus d’une semaine que l’ordre fatal a été reçu. Ainsi, si elle me
    fait arrêter, ou si seulement elle dit un mot à don Cesare ou à tout
    autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d’un mois, et
    j’ai raison de dire qu’elle tue de sa main Mgr Fabrice.

    Clélia était épouvantée de l’étrange tranquillité de Ludovic.

    «Ainsi, me voilà en dialogue réglé, se disait-elle, avec l’empoisonneur
    de mon père, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et
    c’est l’amour qui m’a conduite à tous ces crimes!…»

    Le remords lui laissait à peine la force de parler; elle dit à Ludovic:

    –Je vais vous enfermer à clef dans ce salon. Je cours apprendre au
    médecin qu’il ne s’agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui
    dirai-je que je l’ai appris moi-même? Je reviens ensuite vous délivrer.

    «Mais, dit Clélia revenant en courant d’auprès de la porte, Fabrice
    savait-il quelque chose du laudanum?

    –Mon Dieu non, Mademoiselle, il n’y eût jamais consenti. Et puis, à
    quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence
    la plus stricte. Il s’agit de sauver la vie à Monseigneur, qui sera
    empoisonné d’ici à trois semaines; l’ordre en a été donné par quelqu’un
    qui d’ordinaire ne trouve point d’obstacle à ses volontés; et, pour tout
    dire à Mademoiselle, on prétend que c’est le terrible fiscal général
    Rassi qui a reçu cette commission.

    Clélia s’enfuit épouvantée: elle comptait tellement sur la parfaite
    probité de don Cesare, qu’en employant certaine précaution, elle osa lui
    dire qu’on avait administré au général du laudanum, et pas autre chose.
    Sans répondre, sans questionner, don Cesare courut au médecin.

    Clélia revint au salon, où elle avait enfermé Ludovic dans l’intention
    de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l’y trouva plus: il
    avait réussi à s’échapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de
    sequins, et une petite boîte renfermant diverses sortes de poisons. La
    vue de ces poisons la fit frémir. «Qui me dit, pensa-t-elle, que l’on
    n’a donné que du laudanum à mon père, et que la duchesse n’a pas voulu
    se venger de la tentative de Barbone?

    «Grand Dieu! s’écria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs
    de mon père! Et je les laisse s’échapper! Et peut-être cet homme, mis à
    la question, eût avoué autre chose que du laudanum!»

    Aussitôt Clélia tomba à genoux, fondant en larmes, et pria la Madone
    avec ferveur.

    Pendant ce temps, le médecin de la citadelle, fort étonné de l’avis
    qu’il recevait de don Cesare, et d’après lequel il n’avait affaire
    qu’à du laudanum, donna les remèdes convenables qui bientôt firent
    disparaître les symptômes les plus alarmants. Le général revint un peu à
    lui comme le jour commençait à paraître. Sa première action marquant de
    la connaissance fut de charger d’injures le colonel commandant en second
    la citadelle, et qui s’était avisé de donner quelques ordres les plus
    simples du monde pendant que le général n’avait pas sa connaissance.

    Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colère contre une
    fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s’avisa de prononcer
    le mot d’<i>apoplexie</i>.

    –Est-ce que je suis d’âge, s’écria-t-il, à avoir des apoplexies? Il n’y
    a que mes ennemis acharnés qui puissent se plaire à répandre de tels
    bruits. Et d’ailleurs, est-ce que j’ai été saigné, pour que la calomnie
    elle-même ose parler d’apoplexie?

    Fabrice, tout occupé des préparatifs de sa fuite, ne put concevoir les
    bruits étranges qui remplissaient la citadelle au moment où l’on y
    rapportait le gouverneur à demi mort. D’abord il eut quelque idée que sa
    sentence était changée, et qu’on venait le mettre à mort. Voyant ensuite
    que personne ne se présentait dans sa chambre, il pensa que Clélia avait
    été trahie, qu’à sa rentrée dans la forteresse on lui avait enlevé les
    cordes que probablement elle rapportait, et qu’enfin ses projets de
    fuite étaient désormais impossibles. Le lendemain, à l’aube du jour, il
    vit entrer dans sa chambre un homme à lui inconnu, qui, sans dire mot,
    y déposa un panier de fruits: sous les fruits était cachée la lettre
    suivante:

    Pénétrée des remords les plus vifs par ce qui a été fait, non pas, grâce
    au ciel, de mon consentement, mais à l’occasion d’une idée que j’avais
    eue, j’ai fait vœu à la très sainte Vierge que si, par l’effet de sa
    sainte intercession, mon père est sauvé, jamais je n’opposerai un refus
    à ses ordres; j’épouserai le marquis aussitôt que j’en serai requise par
    lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois qu’il est de mon
    devoir d’achever ce qui a été commencé. Dimanche prochain, au retour de
    la messe où l’on vous conduira à ma demande (songez à préparer votre
    âme, vous pouvez vous tuer dans la difficile entreprise); au retour de
    la messe, dis-je, retardez le plus possible votre rentrée dans votre
    chambre; vous y trouverez ce qui vous est nécessaire pour l’entreprise
    méditée. Si vous périssez, j’aurai l’âme navrée! Pourrez-vous m’accuser
    d’avoir contribué à votre mort? La duchesse elle-même ne m’a-t-elle pas
    répété à diverses reprises que la faction Raversi l’emporte? on veut
    lier le prince par une cruauté qui le sépare à jamais du comte Mosca.
    La duchesse, fondant en larmes, m’a juré qu’il ne reste que cette
    ressource: vous périssez si vous ne tentez rien. Je ne puis plus vous
    regarder, j’en ai fait le vœu; mais si dimanche, vers le soir, vous me
    voyez entièrement vêtue de noir, à la fenêtre accoutumée, ce sera le
    signal que la nuit suivante tout sera disposé autant qu’il est possible
    à mes faibles moyens. Après onze heures, peut-être seulement à minuit
    ou une heure, une petite lampe paraîtra à ma fenêtre, ce sera l’instant
    décisif; recommandez-vous à votre saint patron, prenez en hâte les
    habits de prêtre dont vous êtes pourvu, et marchez.

    Adieu, Fabrice, je serai en prière, et répandant les larmes les plus
    amères, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands
    dangers. Si vous périssez, je ne vous survivrai point; grand Dieu!
    qu’est-ce que je dis? mais si vous réussissez, je ne vous reverrai
    jamais. Dimanche, après la messe, vous trouverez dans votre prison
    l’argent, les poisons, les cordes, envoyés par cette femme terrible
    qui vous aime avec passion, et qui m’a répété jusqu’à trois fois qu’il
    fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone!

    Fabio Conti était un geôlier toujours inquiet, toujours malheureux,
    voyant toujours en songe quelqu’un de ses prisonniers lui échapper:
    il était abhorré de tout ce qui était dans la citadelle; mais le
    malheur inspirant les mêmes résolutions à tous les hommes, les pauvres
    prisonniers, ceux-là mêmes qui étaient enchaînés dans des cachots hauts
    de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et où
    ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers, même
    ceux-là, dis-je, eurent l’idée de faire chanter à leur frais un Te Deum
    lorsqu’ils surent que leur gouverneur était hors de danger. Deux ou
    trois de ces malheureux firent des sonnets en l’honneur de Fabio Conti.
    O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blâme soit conduit
    par sa destinée à passer un an dans un cachot haut de trois pieds, avec
    huit onces de pain par jour et jeûnant les vendredis.

    Clélia, qui ne quittait la chambre de son père que pour aller prier dans
    la chapelle, dit que le gouverneur avait décidé que les réjouissances
    n’auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche, Fabrice
    assista à la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu d’artifice,
    et dans les salles basses du château l’on distribua aux soldats une
    quantité de vin quadruple de celle que le gouverneur avait accordée;
    une main inconnue avait même envoyé plusieurs tonneaux d’eau-de-vie que
    les soldats défoncèrent. La générosité des soldats qui s’enivraient ne
    voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction comme sentinelles
    autour du palais souffrissent de leur position; à mesure qu’ils
    arrivaient à leurs guérites, un domestique affidé leur donnait du vin,
    et l’on ne sait par quelle main ceux qui furent placés en sentinelle
    à minuit et pendant le reste de la nuit reçurent aussi un verre
    d’eau-de-vie, et l’on oubliait à chaque fois la bouteille auprès de la
    guérite (comme il a été prouvé au procès qui suivit).

    Le désordre dura plus longtemps que Clélia ne l’avait pensé, et ce ne
    fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours,
    avait scié deux barreaux de sa fenêtre, celle qui ne donnait pas vers
    la volière, commença à démonter l’abat-jour; il travaillait presque
    sur la tête des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils
    n’entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux nœuds seulement à
    l’immense corde nécessaire pour descendre de cette terrible hauteur
    de cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandoulière
    autour de son corps: elle le gênait beaucoup, son volume étant énorme;
    les nœuds l’empêchaient de former masse, et elle s’écartait à plus de
    dix-huit pouces du corps. «Voilà le grand obstacle», se dit Fabrice.

    Cette corde arrangée tant bien que mal, Fabrice prit celle avec laquelle
    il comptait descendre les trente-cinq pieds qui séparaient sa fenêtre
    de l’esplanade où était le palais du gouverneur. Mais comme pourtant,
    quelque enivrées que fussent les sentinelles, il ne pouvait pas
    descendre exactement sur leurs têtes, il sortit, comme nous l’avons dit,
    par la seconde fenêtre de sa chambre, celle qui avait jour sur le toit
    d’une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade, dès
    que le général Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter deux
    cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonné depuis un siècle.
    Il disait qu’après l’avoir empoisonné on voulait l’assassiner dans son
    lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut juger de
    l’effet que cette mesure imprévue produisit sur le cœur de Clélia: cette
    fille pieuse sentait fort bien jusqu’à quel point elle trahissait son
    père, et un père qui venait d’être presque empoisonné dans l’intérêt
    du prisonnier qu’elle aimait. Elle vit presque dans l’arrivée imprévue
    de ces deux cents hommes un arrêt de la Providence qui lui défendait
    d’aller plus avant et de rendre la liberté à Fabrice.

    Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du
    prisonnier. On avait encore traité ce triste sujet à la fête même donnée
    à l’occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque pour une
    pareille vétille, un coup d’épée maladroit donné à un comédien, un homme
    de la naissance de Fabrice n’était pas mis en liberté au bout de neuf
    mois de prison et avec la protection du premier ministre, c’est qu’il
    y avait de la politique dans son affaire. Alors, inutile de s’occuper
    davantage de lui, avait-on dit; s’il ne convenait pas au pouvoir de
    le faire mourir en place publique, il mourrait bientôt de maladie. Un
    ouvrier serrurier qui avait été appelé au palais du général Fabio Conti
    parla de Fabrice comme d’un prisonnier expédié depuis longtemps et dont
    on taisait la mort par politique. Le mot de cet homme décida Clélia.

    CHAPITRE XXII

    Dans la journée Fabrice fut attaqué par quelques réflexions sérieuses
    et désagréables, mais à mesure qu’il entendait sonner les heures qui le
    rapprochaient du moment de l’action, il se sentait allègre et dispos.
    La duchesse lui avait écrit qu’il serait surpris par le grand air, et
    qu’à peine hors de sa prison il se trouverait dans l’impossibilité de
    marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s’exposer à être repris
    que se précipiter du haut d’un mur de cent quatre-vingts pieds. «Si ce
    malheur m’arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet,
    je dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l’ai juré à
    Clélia, j’aime mieux tomber du haut d’un rempart, si élevé qu’il soit,
    que d’être toujours à faire des réflexions sur le goût du pain que je
    mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas éprouver avant la fin,
    quand on meurt empoisonné! Fabio Conti n’y cherchera pas de façons, il
    me fera donner de l’arsenic avec lequel il tue les rats de sa citadelle.»

    Vers le minuit un de ces brouillards épais et blancs que le Pô jette
    quelquefois sur ses rives s’étendit d’abord sur la ville, et ensuite
    gagna l’esplanade et les bastions au milieu desquels s’élève la
    grosse tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la
    plate-forme, on n’apercevait plus les petits acacias qui environnaient
    les jardins établis par les soldats au pied du mur de cent quatre-vingts
    pieds. «Voilà qui est excellent», pensa-t-il.

    Un peu après que minuit et demi eut sonné, le signal de la petite lampe
    parut à la fenêtre de la volière. Fabrice était prêt à agir; il fit
    un signe de croix, puis attacha à son lit la petite corde destinée
    à lui faire descendre les trente-cinq pieds qui le séparaient de la
    plate-forme où était le palais. Il arriva sans encombre sur le toit
    du corps de garde occupé depuis la veille par les deux cents hommes
    de renfort dont nous avons parlé. Par malheur les soldats, à minuit
    trois quarts qu’il était alors, n’étaient pas encore endormis; pendant
    qu’il marchait à pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses,
    Fabrice les entendait qui disaient que le diable était sur le toit,
    et qu’il fallait essayer de le tuer d’un coup de fusil. Quelques voix
    prétendaient que ce souhait était d’une grande impiété, d’autres
    disaient que si l’on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose,
    le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarmé la garnison
    inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hâtait
    le plus possible en marchant sur le toit et qu’il faisait beaucoup plus
    de bruit. Le fait est qu’au moment où, pendu à sa corde, il passa devant
    les fenêtres, par bonheur à quatre ou cinq pieds de distance à cause de
    l’avance du toit, elles étaient hérissées de baïonnettes. Quelques-uns
    ont prétendu que Fabrice toujours fou eut l’idée de jouer le rôle du
    diable, et qu’il jeta à ces soldats une poignée de sequins. Ce qui est
    sûr, c’est qu’il avait semé des sequins sur le plancher de sa chambre,
    et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de la tour
    Farnèse au parapet, afin de se donner la chance de distraire les soldats
    qui auraient pu se mettre à le poursuivre.

    Arrivé sur la plate-forme et entouré de sentinelles qui ordinairement
    criaient tous les quarts d’heure une phrase entière: Tout est bien autour
    de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et chercha
    la pierre neuve.

    Ce qui paraît incroyable et pourrait faire douter du fait si le résultat
    n’avait eu pour témoin une ville entière, c’est que les sentinelles
    placées le long du parapet n’aient pas vu et arrêté Fabrice; à la
    vérité, le brouillard dont nous avons parlé commençait à monter, et
    Fabrice a dit que lorsqu’il était sur la plate-forme, le brouillard
    lui semblait arrivé déjà jusqu’à moitié de la tour Farnèse. Mais
    ce brouillard n’était point épais, et il apercevait fort bien les
    sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait que, poussé
    comme par une force surnaturelle, il alla se placer hardiment entre deux
    sentinelles assez voisines. Il défit tranquillement la grande corde
    qu’il avait autour du corps et qui s’embrouilla deux fois; il lui fallut
    beaucoup de temps pour la débrouiller et l’étendre sur le parapet. Il
    entendait les soldats parler de tous les côtés, bien résolu à poignarder
    le premier qui s’avancerait vers lui. «Je n’étais nullement troublé,
    ajoutait-il, il me semblait que j’accomplissais une cérémonie.»

    Il attacha sa corde enfin débrouillée à une ouverture pratiquée dans le
    parapet pour l’écoulement des eaux, il monta sur ce même parapet, et
    pria Dieu avec ferveur; puis, comme un héros des temps de chevalerie,
    il pensa un instant à Clélia. Combien je suis différent, se dit-il, du
    Fabrice léger et libertin qui entra ici il y a neuf mois! Enfin il se
    mit à descendre cette étonnante hauteur. Il agissait mécaniquement,
    dit-il, et comme il eût fait en plein jour, descendant devant des amis,
    pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout à
    coup ses bras perdre leur force; il croit même qu’il lâcha la corde un
    instant; mais bientôt il la reprit; peut-être, dit-il, il se retint
    aux broussailles sur lesquelles il glissait et qui l’écorchaient.
    Il éprouvait de temps à autre une douleur atroce entre les épaules,
    elle allait jusqu’à lui ôter la respiration. Il y avait un mouvement
    d’ondulation fort incommode; il était renvoyé sans cesse de la corde
    aux broussailles. Il fut touché par plusieurs oiseaux assez gros qu’il
    réveillait et qui se jetaient sur lui en s’envolant. Les premières fois
    il crut être atteint par des gens descendant de la citadelle par la même
    voie que lui pour le poursuivre, et il s’apprêtait à se défendre. Enfin
    il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconvénient que d’avoir
    les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour, le talus
    qu’elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en descendant, et
    les plantes qui croissaient entre les pierres le retenaient beaucoup.
    En arrivant en bas dans les jardins des soldats il tomba sur un acacia
    qui, vu d’en haut, lui semblait avoir quatre ou cinq pieds de hauteur,
    et qui en avait réellement quinze ou vingt. Un ivrogne qui se trouvait
    là endormi le prit pour un voleur. En tombant de cet arbre, Fabrice se
    démit presque le bras gauche. Il se mit à fuir vers le rempart, mais, à
    ce qu’il dit, ses jambes lui semblaient comme du coton; il n’avait plus
    aucune force. Malgré le péril, il s’assit et but un peu d’eau-de-vie qui
    lui restait. Il s’endormit quelques minutes au point de ne plus savoir
    où il était; en se réveillant il ne pouvait comprendre comment, se
    trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres. Enfin la terrible vérité
    revint à sa mémoire. Aussitôt il marcha vers le rempart; il y monta par
    un grand escalier. La sentinelle, qui était placée tout près, ronflait
    dans sa guérite. Il trouva une pièce de canon gisant dans l’herbe; il
    y attacha sa troisième corde; elle se trouva un peu trop courte, et
    il tomba dans un fossé bourbeux où il pouvait y avoir un pied d’eau.
    Pendant qu’il se relevait et cherchait à se reconnaître, il se sentit
    saisi par deux hommes: il eut peur un instant; mais bientôt il entendit
    prononcer près de son oreille et à voix basse:

    –Ah! monsignore! monsignore!

    Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient à la duchesse;
    aussitôt il s’évanouit profondément. Quelque temps après il sentit qu’il
    était porté par des hommes qui marchaient en silence et fort vite; puis
    on s’arrêta, ce qui lui donna beaucoup d’inquiétude. Mais il n’avait
    ni la force de parler ni celle d’ouvrir les yeux; il sentait qu’on le
    serrait; tout à coup il reconnut le parfum des vêtements de la duchesse.
    Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les mots:

    –Ah! chère amie!

    Puis il s’évanouit de nouveau profondément.

    Le fidèle Bruno, avec une escouade de gens de police dévoués au comte,
    était en réserve à deux cents pas; le comte lui-même était caché dans
    une petite maison tout près du lieu où la duchesse attendait. Il n’eût
    pas hésité, s’il l’eût fallu, à mettre l’épée à la main avec quelques
    officiers à demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme obligé
    de sauver la vie à Fabrice, qui lui semblait grandement exposé, et qui
    jadis eût eu sa grâce signée du prince, si lui Mosca n’eût eu la sottise
    de vouloir éviter une sottise écrite au souverain.

    Depuis minuit la duchesse, entourée d’hommes armés jusqu’aux dents,
    errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle; elle
    ne pouvait rester en place, elle pensait qu’elle aurait à combattre pour
    enlever Fabrice à des gens qui le poursuivraient. Cette imagination
    ardente avait pris cent précautions, trop longues à détailler ici, et
    d’une imprudence incroyable. On a calculé que plus de quatre-vingts
    agents étaient sur pied cette nuit-là, s’attendant à se battre pour
    quelque chose d’extraordinaire. Par bonheur, Ferrante et Ludovic étaient
    à la tête de tout cela, et le ministre de la police n’était pas hostile;
    mais le comte lui-même remarqua que la duchesse ne fut trahie par
    personne, et qu’il ne sut rien comme ministre.

    La duchesse perdit la tête absolument en revoyant Fabrice; elle le
    serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au désespoir en se voyant
    couverte de sang: c’était celui des mains de Fabrice; elle le crut
    dangereusement blessé. Aidée d’un de ses gens, elle lui ôtait son habit
    pour le panser, lorsque Ludovic, qui, par bonheur, se trouvait là, mit
    d’autorité la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui
    étaient cachées dans un jardin près de la porte de la ville, et l’on
    partit ventre à terre pour aller passer le Pô près de Sacca. Ferrante,
    avec vingt hommes bien armés, faisait l’arrière-garde, et avait promis
    sur sa tête d’arrêter la poursuite. Le comte, seul et à pied, ne quitta
    les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit que
    rien ne bougeait. «Me voici en haute trahison!» se disait-il ivre de
    joie.

    Ludovic eut l’idée excellente de placer dans une voiture un jeune
    chirurgien attaché à la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de
    la tournure de Fabrice.

    –Prenez la fuite, lui dit-il, du côté de Bologne; soyez fort maladroit,
    tâchez de vous faire arrêter; alors coupez-vous dans vos réponses, et
    enfin avouez que vous êtes Fabrice del Dongo; surtout gagnez du temps.
    Mettez de l’adresse à être maladroit, vous en serez quitte pour un mois
    de prison, et Madame vous donnera 50 sequins.

    –Est-ce qu’on songe à l’argent quand on sert Madame?

    Il partit, et fut arrêté quelques heures plus tard, ce qui causa une
    joie bien plaisante au général Fabio Conti et à Rassi, qui, avec le
    danger de Fabrice, voyait s’envoler sa baronnie.

    L’évasion ne fut connue à la citadelle que sur les six heures du matin,
    et ce ne fut qu’à dix qu’on osa en instruire le prince. La duchesse
    avait été si bien servie que, malgré le profond sommeil de Fabrice,
    qu’elle prenait pour un évanouissement mortel, ce qui fit que trois fois
    elle fit arrêter la voiture, elle passait le Pô dans une barque comme
    quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive gauche; on
    fit encore deux lieues avec une extrême rapidité, puis on fut arrêté
    plus d’une heure pour la vérification des passeports. La duchesse en
    avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais elle était
    folle ce jour-là, elle s’avisa de donner dix napoléons au commis de la
    police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant en larmes.
    Ce commis, fort effrayé, recommença l’examen. On prit la poste; la
    duchesse payait d’une façon si extravagante, que partout elle excitait
    les soupçons en ce pays où tout étranger est suspect. Ludovic lui vint
    encore en aide; il dit que Mme la duchesse était folle de douleur,
    à cause de la fièvre continue du jeune comte Mosca, fils du premier
    ministre de Parme, qu’elle emmenait avec elle consulter les médecins de
    Pavie.

    Ce ne fut qu’à dix lieues par-delà le Pô que le prisonnier se réveilla
    tout à fait, il avait une épaule luxée et force écorchures. La duchesse
    avait encore des façons si extraordinaires que le maître d’une auberge
    de village, où l’on dîna, crut avoir affaire à une princesse du sang
    impérial, et allait lui faire rendre les honneurs qu’il croyait lui
    être dus, lorsque Ludovic dit à cet homme que la princesse le ferait
    immanquablement mettre en prison s’il s’avisait de faire sonner les
    cloches.

    Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire piémontais.
    Là seulement Fabrice était en toute sûreté; on le conduisit dans un
    petit village écarté de la grande route; on pansa ses mains, et il
    dormit encore quelques heures.

    Ce fut dans ce village que la duchesse se livra à une action non
    seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien
    funeste à la tranquillité du reste de sa vie. Quelques semaines avant
    l’évasion de Fabrice, et un jour que tout Parme était allé à la porte de
    la citadelle pour tâcher de voir dans la cour l’échafaud qu’on dressait
    en son honneur, la duchesse avait montré à Ludovic, devenu le factotum
    de sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d’un petit
    cadre de fer, fort bien caché, une des pierres formant le fond du fameux
    réservoir d’eau du palais Sanseverina, ouvrage du treizième siècle, et
    dont nous avons parlé. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de
    ce petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue
    folle, tant les regards qu’elle lui lançait étaient singuliers.

    –Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner
    quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous êtes
    un poète, vous auriez bientôt mangé cet argent. Je vous donne la petite
    terre de la Ricciarda, à une lieue de Casal-Maggiore.

    Ludovic se jeta à ses pieds fou de joie, et protestant avec l’accent du
    cœur que ce n’était point pour gagner de l’argent qu’il avait contribué
    à sauver monsignore Fabrice; qu’il l’avait toujours aimé d’une façon
    particulière depuis qu’il avait eu l’honneur de le conduire une fois
    en sa qualité de troisième cocher de Madame. Quand cet homme, qui
    réellement avait du cœur, crut avoir assez occupé de lui une aussi
    grande dame, il prit congé; mais elle, avec des yeux étincelants, lui
    dit:

    –Restez.

    Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret, regardant
    de temps à autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet homme,
    voyant que cette étrange promenade ne prenait point de fin, crut devoir
    adresser la parole à sa maîtresse.

    –Madame m’a fait un don tellement exagéré, tellement au-dessus de
    tout ce qu’un pauvre homme tel que moi pouvait s’imaginer, tellement
    supérieur surtout aux faibles services que j’ai eu l’honneur de rendre,
    que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la
    Ricciarda. J’ai l’honneur de rendre cette terre à Madame, et de la prier
    de m’accorder une pension de quatre cents francs.

    –Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus
    sombre, combien de fois avez-vous ouï dire que j’avais déserté un projet
    une fois énoncé par moi?

    Après cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques
    minutes; puis, s’arrêtant tout à coup, elle s’écria:

    –C’est par hasard et parce qu’il a su plaire à cette petite fille, que
    la vie de Fabrice a été sauvée! S’il n’avait été aimable, il mourait.
    Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic
    avec des yeux où éclatait la plus sombre fureur.

    Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de
    vives inquiétudes pour la propriété de sa terre de la Ricciarda.

    –Eh bien! reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et
    changée du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient
    une journée folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous
    allez retourner à Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous courir
    quelque danger?

    –Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que
    j’étais de la suite de monsignore Fabrice. D’ailleurs, si j’ose le dire
    à Madame, je brûle de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si
    drôle d’être propriétaire!

    –Ta gaieté me plaît. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense,
    trois ou quatre ans de son fermage: je lui fais cadeau de la moitié
    de ce qu’il me doit, et l’autre moitié de tous ces arrérages, je te
    la donne, mais à cette condition: tu vas aller à Sacca, tu diras
    qu’après-demain est le jour de la fête d’une de mes patronnes, et,
    le soir qui suivra ton arrivée, tu feras illuminer mon château de la
    façon la plus splendide. N’épargne ni argent ni peine: songe qu’il
    s’agit du plus grand bonheur de ma vie. De longue main j’ai préparé
    cette illumination; depuis plus de trois ans j’ai réuni dans les caves
    du château tout ce qui peut servir à cette noble fête; j’ai donné
    en dépôt au jardinier toutes les pièces d’artifice nécessaires pour
    un feu magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le
    Pô. J’ai quatre-vingt-neuf grands tonneaux de vin dans mes caves, tu
    feras établir quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le
    lendemain il reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai
    que tu n’aimes pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l’illumination
    et le feu d’artifice seront bien en train, tu t’esquiveras prudemment,
    car il est possible, et c’est mon espoir, qu’à Parme toutes ces belles
    choses-là paraissent une insolence.

    –C’est ce qui n’est pas possible seulement, c’est sûr; comme il
    est certain aussi que le fiscal Rassi, qui a signé la sentence de
    monsignore, en crèvera de rage. Et même… ajouta Ludovic avec timidité,
    si Madame voulait faire plus de plaisir à son pauvre serviteur que de
    lui donner la moitié des arrérages de la Ricciarda, elle me permettrait
    de faire une petite plaisanterie à ce Rassi…

    –Tu es un brave homme! s’écria la duchesse avec transport, mais je te
    défends absolument de rien faire à Rassi; j’ai le projet de le faire
    pendre en public, plus tard. Quant à toi, tâche de ne pas te faire
    arrêter à Sacca, tout serait gâté si je te perdais.

    –Moi, Madame! Quand j’aurai dit que je fête une des patronnes de
    Madame, si la police envoyait trente gendarmes pour déranger quelque
    chose, soyez sûre qu’avant d’être arrivés à la croix rouge qui est au
    milieu du village, pas un d’eux ne serait à cheval. Ils ne se mouchent
    pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et
    qui adorent Madame.

    –Enfin, reprit la duchesse d’un air singulièrement dégagé, si je donne
    du vin à mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de
    Parme; le même soir où mon château sera illuminé, prends le meilleur
    cheval de mon écurie, cours à mon palais, à Parme, et ouvre le réservoir.

    –Ah! l’excellente idée qu’a Madame! s’écria Ludovic, riant comme un
    fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l’eau aux bourgeois de Parme
    qui étaient si sûrs, les misérables, que monsignore Fabrice allait être
    empoisonné comme le pauvre L…

    La joie de Ludovic n’en finissait point; la duchesse regardait avec
    complaisance ses rires fous; il répétait sans cesse:

    –Du vin aux gens de Sacca et de l’eau à ceux de Parme! Madame sait sans
    doute mieux que moi que lorsqu’on vida imprudemment le réservoir, il y
    a une vingtaine d’années, il y eut jusqu’à un pied d’eau dans plusieurs
    des rues de Parme.

    –Et de l’eau aux gens de Parme, répliqua la duchesse en riant. La
    promenade devant la citadelle eût été remplie de monde si l’on eût
    coupé le cou à Fabrice… Tout le monde l’appelle le grand coupable…
    Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne
    sache que cette inondation a été faite par toi, ni ordonnée par moi.
    Fabrice, le comte lui-même, doivent ignorer cette folle plaisanterie…
    Mais j’oubliais les pauvres de Sacca; va-t’en écrire une lettre à mon
    homme d’affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fête de ma
    sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu’il
    t’obéisse en tout pour l’illumination, le feu d’artifice et le vin; que
    le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes caves.

    –L’homme d’affaires de Madame ne se trouvera embarrassé qu’en un point:
    depuis cinq ans que Madame a le château, elle n’a pas laissé dix pauvres
    dans Sacca.

    –Et de l’eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant.
    Comment exécuteras-tu cette plaisanterie?

    –Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, à dix
    et demie mon cheval est à l’auberge des Trois Ganaches, sur la route
    de Casal-Maggiore et de ma terre de la Ricciarda; à onze heures je
    suis dans ma chambre au palais, et à onze heures et un quart de l’eau
    pour les gens de Parme, et plus qu’ils n’en voudront, pour boire à la
    santé du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville
    par la route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut à la
    citadelle, que le courage de monsignore et l’esprit de Madame viennent
    de déshonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu,
    et je fais mon entrée à la Ricciarda.

    Ludovic leva les yeux sur la duchesse et fut effrayé: elle regardait
    fixement la muraille nue à six pas d’elle et, il faut en convenir, son
    regard était atroce. «Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est
    qu’elle est folle!» La duchesse le regarda et devina sa pensée.

    –Ah! monsieur Ludovic le grand poète, vous voulez une donation par
    écrit: courez me chercher une feuille de papier.

    Ludovic ne se fit pas répéter cet ordre, et la duchesse écrivit de sa
    main une longue reconnaissance antidatée d’un an, et par laquelle elle
    déclarait avoir reçu, de Ludovic San Micheli la somme de 80 000 francs,
    et lui avoir donné en gage la terre de la Ricciarda. Si après douze mois
    révolus la duchesse n’avait pas rendu lesdits 80 000 francs à Ludovic,
    la terre de la Ricciarda resterait sa propriété.

    «Il est beau, se disait la duchesse, de donner à un serviteur fidèle le
    tiers à peu près de ce qui me reste pour moi-même.»

    –Ah çà! dit la duchesse à Ludovic, après la plaisanterie du réservoir,
    je ne te donne que deux jours pour te réjouir à Casal-Maggiore. Pour que
    la vente soit valable, dis que c’est une affaire qui remonte à plus d’un
    an. Reviens me rejoindre à Belgirate, et cela sans le moindre délai;
    Fabrice ira peut-être en Angleterre où tu le suivras.

    Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice étaient à Belgirate.

    On s’établit dans ce village enchanteur; mais un chagrin mortel
    attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice était entièrement changé;
    dès les premiers moments où il s’était réveillé de son sommeil, en
    quelque sorte léthargique, après sa fuite, la duchesse s’était aperçue
    qu’il se passait en lui quelque chose d’extraordinaire. Le sentiment
    profond par lui caché avec beaucoup de soin était assez bizarre, ce
    n’était rien moins que ceci: il était au désespoir d’être hors de
    prison. Il se gardait bien d’avouer cette cause de sa tristesse, elle
    eût amené des questions auxquelles il ne voulait pas répondre.

    –Mais quoi! lui disait la duchesse étonnée, cette horrible sensation
    lorsque la faim te forçait à te nourrir, pour ne pas tomber, d’un de ces
    mets détestables fournis par la cuisine de la prison, cette sensation,
    y a-t-il ici quelque goût singulier, est-ce que je m’empoisonne en cet
    instant, cette sensation ne te fait pas horreur?

    –Je pensais à la mort, répondait Fabrice, comme je suppose qu’y pensent
    les soldats: c’était une chose possible que je pensais bien éviter par
    mon adresse.

    Ainsi quelle inquiétude, quelle douleur pour la duchesse! Cet être
    adoré, singulier, vif, original, était désormais sous ses yeux en proie
    à une rêverie profonde; il préférait la solitude même au plaisir de
    parler de toutes choses, et à cœur ouvert, à la meilleure amie qu’il eût
    au monde. Toujours il était bon, empressé, reconnaissant auprès de la
    duchesse, il eût comme jadis donné cent fois sa vie pour elle; mais son
    âme était ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce lac
    sublime sans se dire une parole. La conversation, l’échange de pensées
    froides désormais possible entre eux, eût peut-être semblé agréable à
    d’autres: mais eux se souvenaient encore, la duchesse surtout, de ce
    qu’était leur conversation avant ce fatal combat avec Giletti qui les
    avait séparés. Fabrice devait à la duchesse l’histoire des neuf mois
    passés dans une horrible prison, et il se trouvait que sur ce séjour il
    n’avait à dire que des paroles brèves et incomplètes.

    «Voilà ce qui devait arriver tôt ou tard, se disait la duchesse avec une
    tristesse sombre. Le chagrin m’a vieillie, ou bien il aime réellement,
    et je n’ai plus que la seconde place dans son cœur.» Avilie, atterrée
    par ce plus grand des chagrins possibles, la duchesse se disait
    quelquefois: «Si le ciel voulait que Ferrante fût devenu tout à fait fou
    ou manquât de courage, il me semble que je serais moins malheureuse.»
    Dès ce moment ce demi-remords empoisonna l’estime que la duchesse avait
    pour son propre caractère. «Ainsi, se disait-elle avec amertume, je me
    repens d’une résolution prise: Je ne suis donc plus une del Dongo!

    «Le ciel l’a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel
    droit voudrais-je qu’il ne fût pas amoureux? Une seule parole d’amour
    véritable a-t-elle jamais été échangée entre nous?»

    Cette idée si raisonnable lui ôta le sommeil, et enfin ce qui montrait
    que la vieillesse et l’affaiblissement de l’âme étaient arrivées pour
    elle avec la perspective d’une illustre vengeance, elle était cent
    fois plus malheureuse à Belgirate qu’à Parme. Quant à la personne qui
    pouvait causer l’étrange rêverie de Fabrice, il n’était guère possible
    d’avoir des doutes raisonnables: Clélia Conti, cette fille si pieuse,
    avait trahi son père puisqu’elle avait consenti à enivrer la garnison,
    et jamais Fabrice ne parlait de Clélia! «Mais, ajoutait la duchesse
    se frappant la poitrine avec désespoir, si la garnison n’eût pas été
    enivrée, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles;
    ainsi c’est elle qui l’a sauvé!»

    C’était avec une extrême difficulté que la duchesse obtenait de Fabrice
    des détails sur les événements de cette nuit, «qui, se disait la
    duchesse, autrefois eût formé entre nous le sujet d’un entretien sans
    cesse renaissant! Dans ces temps fortunés, il eût parlé tout un jour
    et avec une verve et une gaieté sans cesse renaissantes sur la moindre
    bagatelle que je m’avisais de mettre en avant.»

    Comme il fallait tout prévoir, la duchesse avait établi Fabrice au port
    de Locarno, ville suisse à l’extrémité du lac Majeur. Tous les jours
    elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac.
    Eh bien! une fois qu’elle s’avisa de monter chez lui, elle trouva sa
    chambre tapissée d’une quantité de vues de la ville de Parme qu’il avait
    fait venir de Milan ou de Parme même, pays qu’il aurait dû tenir en
    abomination. Son petit salon, changé en atelier, était encombré de tout
    l’appareil d’un peintre à l’aquarelle, et elle le trouva finissant une
    troisième vue de la tour Farnèse et du palais du gouverneur.

    –Il ne te manque plus, lui dit-elle d’un air piqué, que de faire de
    souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement
    t’empoisonner. Mais j’y songe, continua la duchesse, tu devrais lui
    écrire une lettre d’excuses d’avoir pris la liberté de te sauver et de
    donner un ridicule à sa citadelle.

    La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: à peine arrivé en lieu
    de sûreté, le premier soin de Fabrice avait été d’écrire au général
    Fabio Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien
    ridicule; il lui demandait pardon de s’être sauvé, alléguant pour
    excuse qu’il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait
    été chargé de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu’il
    écrivait, Fabrice espérait que les yeux de Clélia verraient cette
    lettre, et sa figure était couverte de larmes en l’écrivant. Il la
    termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant en
    liberté, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de la
    tour Farnèse. C’était là la pensée capitale de sa lettre, il espérait
    que Clélia la comprendrait. Dans son humeur écrivante, et dans l’espoir
    d’être lu par quelqu’un, Fabrice adressa des remerciements à don Cesare,
    ce bon aumônier qui lui avait prêté des livres de théologie. Quelques
    jours plus tard, Fabrice engagea le petit libraire de Locarno à faire le
    voyage de Milan, où ce libraire, ami du célèbre bibliomane Reina, acheta
    les plus magnifiques éditions qu’il pût trouver des ouvrages prêtés par
    don Cesare. Le bon aumônier reçut ces livres et une belle lettre qui
    lui disait que, dans des moments d’impatience, peut-être pardonnables
    à un pauvre prisonnier, on avait chargé les marges de ces livres de
    notes ridicules. On le suppliait en conséquence de les remplacer dans
    sa bibliothèque par les volumes que la plus vive reconnaissance se
    permettait de lui présenter.

    Fabrice était bien bon de donner le simple nom de notes aux griffonnages
    infinis dont il avait chargé les marges d’un exemplaire in-folio des
    œuvres de saint Jérôme. Dans l’espoir qu’il pourrait renvoyer ce livre
    au bon aumônier, et l’échanger contre un autre, il avait écrit jour par
    jour sur les marges un journal fort exact de tout ce qui lui arrivait
    en prison; les grands événements n’étaient autre chose que des extases
    d’amour divin(ce mot divin en remplaçait un autre qu’on n’osait écrire).
    Tantôt cet amour divin conduisait le prisonnier à un profond désespoir,
    d’autres fois une voix entendue à travers les airs rendait quelque
    espérance et causait des transports de bonheur. Tout cela, heureusement,
    était écrit avec une encre de prison, formée de vin, de chocolat et de
    suie, et don Cesare n’avait fait qu’y jeter un coup d’œil en replaçant
    dans sa bibliothèque le volume de saint Jérôme. S’il en avait suivi les
    marges, il aurait vu qu’un jour le prisonnier, se croyant empoisonné,
    se félicitait de mourir à moins de quarante pas de distance de ce qu’il
    avait aimé le mieux dans ce monde. Mais un autre œil que celui du bon
    aumônier avait lu cette page depuis la fuite. Cette belle idée: Mourir
    près de ce qu’on aime! exprimée de cent façons différentes, était suivie
    d’un sonnet où l’on voyait que l’âme séparée, après des tourments
    atroces, de ce corps fragile qu’elle avait habité pendant vingt-trois
    ans, poussée par cet instinct de bonheur naturel à tout ce qui exista
    une fois, ne remonterait pas au ciel se mêler aux chœurs des anges
    aussitôt qu’elle serait libre et dans le cas où le jugement terrible
    lui accorderait le pardon de ses péchés mais que, plus heureuse après
    la mort qu’elle n’avait été durant la vie, elle irait à quelques pas de
    la prison, où si longtemps elle avait gémi, se réunir à tout ce qu’elle
    avait aimé au monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j’aurai
    trouvé mon paradis sur la terre.

    Quoiqu’on ne parlât de Fabrice à la citadelle de Parme que comme d’un
    traître infâme qui avait violé les devoirs les plus sacrés, toutefois le
    bon prêtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu’un inconnu
    lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l’attention de n’écrire que
    quelques jours après l’envoi, de peur que son nom ne fît renvoyer tout
    le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de cette attention
    à son frère, qui entrait en fureur au seul nom de Fabrice; mais depuis
    la fuite de ce dernier, il avait repris toute son ancienne intimité avec
    son aimable nièce; et comme il lui avait enseigné jadis quelques mots
    de latin, il lui fit voir les beaux ouvrages qu’il recevait. Tel avait
    été l’espoir du voyageur. Tout à coup Clélia rougit extrêmement, elle
    venait de reconnaître l’écriture de Fabrice. De grands morceaux fort
    étroits de papier jaune étaient placés en guise de signets en divers
    endroits du volume. Et comme il est vrai de dire qu’au milieu des plats
    intérêts d’argent, et de la froideur décolorée des pensées vulgaires qui
    remplissent notre vie, les démarches inspirées par une vraie passion
    manquent rarement de produire leur effet; comme si une divinité propice
    prenait le soin de les conduire par la main, Clélia, guidée par cet
    instinct et par la pensée d’une seule chose au monde, demanda à son
    oncle de comparer l’ancien exemplaire de saint Jérôme avec celui qu’il
    venait de recevoir. Comment dire son ravissement au milieu de la sombre
    tristesse où l’absence de Fabrice l’avait plongée, lorsqu’elle trouva
    sur les marges de l’ancien saint Jérôme le sonnet dont nous avons parlé,
    et les mémoires, jour par jour, de l’amour qu’on avait senti pour elle!

    Dès le premier jour elle sut le sonnet par cœur; elle le chantait,
    appuyée sur sa fenêtre, devant la fenêtre désormais solitaire, où elle
    avait vu si souvent une petite ouverture se démasquer dans l’abat-jour.
    Cet abat-jour avait été démonté pour être placé sur le bureau du
    tribunal et servir de pièce de conviction dans un procès ridicule que
    Rassi instruisait contre Fabrice, accusé du crime de s’être sauvé, ou,
    comme disait le fiscal en riant lui-même, de s’être dérobé à la clémence
    d’un prince magnanime!

    Chacune des démarches de Clélia était pour elle l’objet d’un vif
    remords, et depuis qu’elle était malheureuse les remords étaient plus
    vifs. Elle cherchait à apaiser un peu les reproches qu’elle s’adressait,
    en se rappelant le vœu de ne jamais revoir Fabrice, fait par elle à la
    Madone lors du demi-empoisonnement du général, et depuis chaque jour
    renouvelé.

    Son père avait été malade de l’évasion de Fabrice, et, de plus, il avait
    été sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa colère,
    destitua tous les geôliers de la tour Farnèse, et les fit passer comme
    prisonniers dans la prison de la ville. Le général avait été sauvé en
    partie par l’intercession du comte Mosca, qui aimait mieux le voir
    enfermé au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant dans les
    cercles de la cour.

    Ce fut pendant les quinze jours que dura l’incertitude relativement à la
    disgrâce du général Fabio Conti, réellement malade, que Clélia eut le
    courage d’exécuter le sacrifice qu’elle avait annoncé à Fabrice. Elle
    avait eu l’esprit d’être malade le jour des réjouissances générales,
    qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le lecteur s’en
    souvient peut-être; elle fut malade aussi le lendemain, et, en un mot,
    sut si bien se conduire, qu’à l’exception du geôlier Grillo, chargé
    spécialement de la garde de Fabrice, personne n’eut de soupçons sur sa
    complicité, et Grillo se tut.

    Mais aussitôt que Clélia n’eut plus d’inquiétudes de ce côté, elle fut
    plus cruellement agitée encore par ses justes remords. «Quelle raison au
    monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d’une fille qui trahit son
    père?»

    Un soir, après une journée passée presque tout entière à la chapelle et
    dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l’accompagner chez
    le général, dont les accès de fureur l’effrayaient d’autant plus, qu’à
    tout propos il y mêlait des imprécations contre Fabrice, cet abominable
    traître.

    Arrivée en présence de son père, elle eut le courage de lui dire que si
    toujours elle avait refusé de donner la main au marquis Crescenzi, c’est
    qu’elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu’elle était assurée
    de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le général
    entra en fureur; et Clélia eut assez de peine à reprendre la parole.
    Elle ajouta que si son père, séduit par la grande fortune du marquis,
    croyait devoir lui donner l’ordre précis de l’épouser, elle était prête
    à obéir. Le général fut tout étonné de cette conclusion, à laquelle il
    était loin de s’attendre; il finit pourtant par s’en réjouir. «Ainsi,
    dit-il à son frère, je ne serai pas réduit à loger dans un second étage,
    si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par son mauvais
    procédé.»

    Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profondément scandalisé de
    l’évasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et répétait dans l’occasion
    la phrase inventée par Rassi sur le plat procédé de ce jeune homme,
    fort vulgaire d’ailleurs, qui s’était soustrait à la clémence du
    prince. Cette phrase spirituelle, consacrée par la bonne compagnie, ne
    prit point dans le peuple. Laissé à son bon sens, et tout en croyant
    Fabrice fort coupable, il admirait la résolution qu’il avait fallu
    pour se lancer d’un mur si haut. Pas un être de la cour n’admira ce
    courage. Quant à la police, fort humiliée de cet échec, elle avait
    découvert officiellement qu’une troupe de vingt soldats gagnés par
    les distributions d’argent de la duchesse, cette femme si atrocement
    ingrate, et dont on ne prononçait plus le nom qu’avec un soupir, avaient
    tendu à Fabrice quatre échelles liées ensemble, et de quarante-cinq
    pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde qu’on avait
    liée aux échelles n’avait eu que le mérite fort vulgaire d’attirer
    ces échelles à lui. Quelques libéraux connus par leur imprudence, et
    entre autres le médecin C***, agent payé directement par le prince,
    ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police atroce avait eu
    la barbarie de faire fusiller huit des malheureux soldats qui avaient
    facilité la fuite de cet ingrat Fabrice. Alors il fut blâmé même des
    libéraux véritables, comme ayant causé par son imprudence la mort de
    huit pauvres soldats. C’est ainsi que les petits despotismes réduisent à
    rien la valeur de l’opinion 7.

    CHAPITRE XXIII

    Au milieu de ce déchaînement général, le seul archevêque Landriani se
    montra fidèle à la cause de son jeune ami; il osait répéter, même à la
    cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout
    procès, il faut réserver une oreille pure de tout préjugé pour entendre
    les justifications d’un absent.

    Dès le lendemain de l’évasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient
    reçu un sonnet assez médiocre qui célébrait cette fuite comme une des
    belles actions du siècle, et comparait Fabrice à un ange arrivant sur
    la terre les ailes étendues. Le surlendemain soir, tout Parme répétait
    un sonnet sublime. C’était le monologue de Fabrice se laissant glisser
    le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce
    sonnet lui donna rang dans l’opinion par deux vers magnifiques, tous les
    connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla.

    Mais ici il me faudrait chercher le style épique: où trouver des
    couleurs pour peindre les torrents d’indignation qui tout à coup
    submergèrent tous les cœurs bien pensants, lorsqu’on apprit l’effroyable
    insolence de cette illumination du château de Sacca? Il n’y eut qu’un
    cri contre la duchesse; même les libéraux véritables trouvèrent
    que c’était compromettre d’une façon barbare les pauvres suspects
    retenus dans les diverses prisons, et exaspérer inutilement le cœur
    du souverain. Le comte Mosca déclara qu’il ne restait plus qu’une
    ressource aux anciens amis de la duchesse, c’était de l’oublier. Le
    concert d’exécration fut donc unanime: un étranger passant par la ville
    eût été frappé de l’énergie de l’opinion publique. Mais en ce pays où
    l’on sait apprécier le plaisir de la vengeance, l’illumination de Sacca
    et la fête admirable donnée dans le parc à plus de six mille paysans
    eurent un immense succès. Tout le monde répétait à Parme que la duchesse
    avait fait distribuer mille sequins à ses paysans; on expliquait ainsi
    l’accueil un peu dur fait à une trentaine de gendarmes que la police
    avait eu la nigauderie d’envoyer dans ce petit village, trente-six
    heures après la soirée sublime et l’ivresse générale qui l’avait suivie.
    Les gendarmes, accueillis à coups de pierres, avaient pris la fuite, et
    deux d’entre eux, tombés de cheval, avaient été jetés dans le Pô.

    Quant à la rupture du grand réservoir d’eau du palais Sanseverina, elle
    avait passé à peu près inaperçue: c’était pendant la nuit que quelques
    rues avaient été plus ou moins inondées, le lendemain on eût dit qu’il
    avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d’une fenêtre du
    palais, de façon que l’entrée des voleurs était expliquée.

    On avait même trouvé une petite échelle. Le seul comte Mosca reconnut le
    génie de son amie.

    Fabrice était parfaitement décidé à revenir à Parme aussitôt qu’il le
    pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre à l’archevêque,
    et ce fidèle serviteur revint mettre à la poste au premier village du
    Piémont, à Sannazaro, au couchant de Pavie, une épître latine que le
    digne prélat adressait à son jeune protégé. Nous ajouterons un détail
    qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays
    où l’on n’a plus besoin de précautions. Le nom de Fabrice del Dongo
    n’était jamais écrit; toutes les lettres qui lui étaient destinées
    étaient adressées à Ludovic San Micheli, à Locarno en Suisse, ou à
    Belgirate en Piémont. L’enveloppe était faite d’un papier grossier, le
    cachet mal appliqué, l’adresse à peine lisible, et quelquefois ornée
    de recommandations dignes d’une cuisinière; toutes les lettres étaient
    datées de Naples six jours avant la date véritable.

    Du village piémontais de Sannazaro, près de Pavie, Ludovic retourna en
    toute hâte à Parme: il était chargé d’une mission à laquelle Fabrice
    mettait la plus grande importance; il ne s’agissait de rien moins que
    de faire parvenir à Clélia Conti un mouchoir de soie sur lequel était
    imprimé un sonnet de Pétrarque. Il est vrai qu’un mot était changé à ce
    sonnet; Clélia le trouva sur sa table deux jours après avoir reçu les
    remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des
    hommes, et il n’est pas besoin de dire quelle impression cette marque
    d’un souvenir toujours constant produisit sur son cœur.

    Ludovic devait chercher à se procurer tous les détails possibles sur ce
    qui se passait à la citadelle. Ce fut lui qui apprit à Fabrice la triste
    nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait désormais une
    chose décidée; il ne se passait presque pas de journée sans qu’il donnât
    une fête à Clélia, dans l’intérieur de la citadelle. Une preuve décisive
    du mariage c’est que ce marquis, immensément riche et par conséquent
    fort avare, comme c’est l’usage parmi les gens opulents du nord de
    l’Italie, faisait des préparatifs immenses, et pourtant il épousait une
    fille sans dot. Il est vrai que la vanité du général Fabio Conti, fort
    choquée de cette remarque, la première qui se fût présentée à l’esprit
    de tous ses compatriotes, venait d’acheter une terre de plus de 300 000
    francs, et cette terre, lui qui n’avait rien, il l’avait payée comptant,
    apparemment des deniers du marquis. Aussi le général avait-il déclaré
    qu’il donnait cette terre en mariage à sa fille. Mais les frais d’acte
    et autres, montant à plus de 12 000 francs, semblèrent une dépense fort
    ridicule au marquis Crescenzi, être éminemment logique. De son côté il
    faisait fabriquer à Lyon des tentures magnifiques de couleurs, fort bien
    agencées et calculées par l’agrément de l’œil, par le célèbre Pallagi,
    peintre de Bologne. Ces tentures, dont chacune contenait une partie
    prise dans les armes de la famille Crescenzi, qui, comme l’univers le
    sait, descend du fameux Crescentius, consul de Rome en 985, devaient
    meubler les dix-sept salons qui formaient le rez-de-chaussée du palais
    du marquis. Les tentures, les pendules et les lustres rendus à Parme
    coûtèrent plus de 350 000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajoutées
    à celles que la maison possédait déjà, s’éleva à 200 000 francs. A
    l’exception de deux salons, ouvrages célèbres du Parmesan, le grand
    peintre du pays après le divin Corrège, toutes les pièces du premier et
    du second étage étaient maintenant occupées par les peintres célèbres de
    Florence, de Rome et de Milan, qui les ornaient de peintures à fresque.
    Fokelberg, le grand sculpteur suédois, Tenerani de Rome, et Marchesi
    de Milan, travaillaient depuis un an à dix bas-reliefs représentant
    autant de belles actions de Crescentius, ce véritable grand homme.
    La plupart des plafonds, peints à fresque, offraient aussi quelque
    allusion à sa vie. On admirait généralement le plafond où Hayez, de
    Milan, avait représenté Crescentius reçu dans les Champs-Elysées par
    François Sforce; Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di
    Rienzi, Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du Moyen Age.
    L’admiration pour ces âmes d’élite est supposée faire épigramme contre
    les gens au pouvoir.

  • Henri III et sa Cour

    Henri III et sa Cour

    Aproximadamente 22.510 palavras.

    Text entered by Penelope Papangelis
    Proofread by Maurice M. Mizrahi
    Encoded to ISO-8859-1 by Laurent Vogel

    Note: The version below may be missing Acte I, Scène 6

    Henri III et sa cour
    par
    Alexandre Dumas (Père)

    PERSONNAGES

    HENRI III, roi de France
    CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
    HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
    CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
    PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
    NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
    VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
    SAINT-LUC
    BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
    BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
    COME RUGGIERI, astrologue
    SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
    ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
    BRIGARD, boutiquier
    BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
    des comptes; CRUCE (ligueurs)
    DU HALDE
    GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
    MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
    Un Page d'Antraguet

    ACTE PREMIER

    Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments
    de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de
    l'appartement, avec un téléscope.

    SCENE PREMIERE

    RUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS

    RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant
    lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une
    table, à droite, éclaire la scène.

    Oui!…cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre.
    (Regardant un sablier) Neuf heures bientôt…Qu'il me tarde d'être à
    minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à
    évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui
    obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?…Mais, si la chaîne
    des êtres créés se brisait à l'homme!…(Catherine de Médicis entre
    par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que
    Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le
    doute partout!…

    CATHERINE

    Mon père…(Le touchant) Mon père!…

    RUGGIERI

    Qui?…Ah! Votre Majesté!…Comment, si tard, à neuf heures du soir,
    vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si
    dangereuse!

    CATHERINE

    Je ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
    Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.

    RUGGIERI

    J'étais loin de m'attendre à l'honneur…

    CATHERINE

    Pardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre
    circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre
    part…Mais ce soir…

    RUGGIERI

    Quelque malheur?

    CATHERINE

    Non; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez
    tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs
    a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de
    notre auguste fils, pendant sa durée…Nous sommes aujourd'hui au 20,
    et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle
    s'accomplira tout entière.

    RUGGIERI

    C'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous
    voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie
    sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et
    les comprendre. Les constellations sont brillantes.

    CATHERINE

    Non, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant.
    Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants
    et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte
    parvenir à conjurer.

    RUGGIERI

    Commandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.

    CATHERINE

    Oui,…vous m'êtes tout dévoué…Mais aussi ma protection, quoique
    ignorée de tous, ne vous est pas inutile…Votre réputation vous a
    fait bien des ennemis, mon père…

    RUGGIERI

    Je le sais.

    CATHERINE

    La Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la
    ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un
    poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et
    peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous
    les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer
    celui de Côme Ruggieri.

    RUGGIERI, avec crainte

    Je le sais,…je le sais.

    CATHERINE

    Ne l'oubliez pas…Restez moi fidèle…et, tant que le ciel laissera
    à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien.
    Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.

    RUGGIERI

    Que puis-je faire pour Votre Majesté?

    CATHERINE

    D'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais
    écrit de le faire?

    RUGGIERI

    Oui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu
    ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont
    m'honore Votre Majesté…Vous voyez que je vous ai comprise et que
    j'ai été au delà de vos ordres.

    CATHERINE

    Et vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait
    retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?

    RUGGIERI

    Oui, oui…

    CATHERINE

    Et maintenant, mon père, écoutez…Votre profonde retraite, vos
    travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les
    intrigues de la cour…Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans
    un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui
    l'environne.

    RUGGIERI

    Pardon, ma fille!…les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici:
    je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se
    sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.

    CATHERINE

    Qu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris… Le
    caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne
    nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que
    sont nos ennemis…Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu
    lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six
    jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois
    étaient les favoris du roi.

    RUGGIERI

    J'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait
    élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une
    grande amitié…Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux
    chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence…Mais que
    pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il
    avait reçus?…Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par
    l'exil…

    CATHERINE

    Oui, mon père…Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite,
    qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été
    remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet
    reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a
    rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes
    ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit,
    moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur
    l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye…Mon père, il en ferait
    un roi.

    RUGGIERI

    Et le duc de Guise?

    CATHERINE

    En ferait un moine, lui…Je ne veux ni l'un ni l'autre…Il me faut
    un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme…Aurais-je donc
    abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des
    pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son
    esprit et le dirigeât à son gré?…Non; je lui ai donné un caractère
    factice, pour que ce caractère m'appartînt…Tous les calculs de ma
    politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là…Il
    fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il
    fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de
    Médicis…» J'y ai réussi jusqu'à présent…Mais ces deux hommes!…

    RUGGIERI

    Eh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux
    des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne
    d'Albret, deux heures avant sa mort?…

    CATHERINE

    Non…Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi
    cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter
    d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en
    distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au
    roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma
    puissance…J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux
    de la duchesse de Guise.

    RUGGIERI

    Et celle-ci?…

    CATHERINE

    L'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même,
    peut-être…Elle est esclave de sa réputation de vertu…Ils en sont
    à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un
    tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa
    faiblesse, car elle le fuit…Mon père, ils se verront aujourd'hui;
    ils se verront seuls.

    RUGGIERI

    Où se verront-ils?

    CATHERINE

    Ici…Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec
    Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par
    vous…Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur
    fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte
    en faire ses beaux-frères…Mais trouvez le moyen d'éloigner ces
    jeunes fous…Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de
    son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à
    votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête.
    (Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise
    est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous
    avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans
    être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes
    expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.

    RUGGIERI

    Et comment l'avez-vous déterminée à venir?…

    CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret

    Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?

    RUGGIERI

    Vous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage
    secret?

    CATHERINE

    Sans doute…

    RUGGIERI

    Et vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de
    Clèves, votre filleule!…L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc
    de Guise…

    CATHERINE

    Et c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai
    besoin…M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas.
    Donnons-lui de l'occupation…D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:

    Il faut tout tenter et faire,
    Pour son ennemi défaire.

    RUGGIERI

    Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de
    cette alcôve.

    CATHERINE

    Elle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette
    liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos
    voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous
    avais demandé pour cet usage.

    RUGGIERI

    Son sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est
    souveraine.

    CATHERINE

    Oui…Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?

    RUGGIERI

    A l'instant, si vous le voulez.

    CATHERINE

    Gardez-vous en bien!

    RUGGIERI

    Je crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées
    seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait
    qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.

    CATHERINE

    Oui…tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre
    magie…Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens,
    superstitieux et crédule: il aime, il croira…D'ailleurs, vous ne
    lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un
    moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?

    RUGGIERI

    Il ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce
    miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve
    se lève à moitié)

    CATHERINE

    Votre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à
    vous…Quelle heure comptez-vous?…

    RUGGIERI

    Je ne puis vous le dire…La présence de Votre Majesté m'a fait
    oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.

    CATHERINE

    C'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà
    l'important…Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une
    horloge;…je la ferai venir pour vous…Ou plutôt, écrivez vous-même
    à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.

    RUGGIERI

    Votre Majesté comble tous mes désirs…Depuis longtemps, j'en eusse
    acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre…

    CATHERINE

    Pourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?…Par Notre-Dame! il
    ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que
    vous…Non…Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de
    Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos
    finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate.
    Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la
    porte secrète)

    SCENE II

    RUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie

    RUGGIERI

    Oui, j'irai te rappeler ta promesse…Ce n'est qu'à prix d'or que je
    puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si
    nécessaires…(Ecoutant) On frappe…Ce sont eux. (Il va refermer la
    porte de l'alcôve)

    D'EPERNON, derrière le théâtre

    Holà! hé!

    RUGGIERI

    On y va, mes gentilshommes, on y va.

    SCENE III

    RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSE

    D'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le
    bras de Saint-Mégrin

    Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier…Vive
    Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de
    chat-huant pour arriver jusqu'à vous.

    RUGGIERI

    L'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.

    JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil

    Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.

    SAINT-MEGRIN

    Allons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne
    comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé
    l'antichambre mieux éclairée…

    RUGGIERI

    Vous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais…

    D'EPERNON

    Tu lui avais donc écrit?

    SAINT-MEGRIN

    Non, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne…

    D'EPERNON, à Joyeuse

    Et toi?

    JOYEUSE

    Moi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé…Cela me fatigue.

    RUGGIERI

    Je vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.

    SAINT-MEGRIN

    En ce cas, tu sais ce qui nous amène.

    RUGGIERI

    Oui.

    (D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se
    rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)

    D'EPERNON

    Alors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons
    t'interroger, tu vas nous répondre?

    RUGGIERI

    Oui…

    JOYEUSE

    Un instant, tête-Dieu!…(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon
    père…On dit que vous êtes en commerce avec Satan…Si cela était, si
    cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,…j'espère que
    vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des
    premières maisons de France?

    D'EPERNON

    Joyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!…

    RUGGIERI

    Rassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.

    D'EPERNON

    Puisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec
    l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?…

    RUGGIERI

    Ni l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire;
    mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que
    ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta
    destinée…Nogaret de la Valette, baron d'Epernon…

    D'EPERNON

    Comment! tu me connais aussi, moi?…Au fait, il n'y a rien là
    d'étonnant…Je suis devenu si populaire!

    RUGGIERI, reprenant

    Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien
    auprès de ce que sera ta faveur future.

    D'EPERNON

    Vive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?…Le roi m'appelle
    son fils.

    RUGGIERI

    Ce titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est
    inconstante…Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui
    commanderont.

    D'EPERNON

    Comment! tu connais le projet du mariage…?

    RUGGIERI

    Elle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la
    possédera!

    D'EPERNON

    Mais qui a pu t'apprendre?…

    RUGGIERI

    Ne t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre
    tous les astres?…Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de
    Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.

    JOYEUSE

    Eh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous
    devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent
    fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope…Non? Eh
    bien, allez, je vous écoute.

    RUGGIERI

    Jeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que
    la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;…que le titre de
    pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de
    France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons
    souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?…Oui…Eh bien, tu n'as
    fait que pressentir la moitié de ta fortune…Salut à l'époux de
    Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!…Salut au grand amiral
    du royaume de France!…

    JOYEUSE, se levant vivement

    Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons.
    (Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la
    prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur
    moi.

    D'EPERNON

    De par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais…(Il fouille à
    son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout…Je ne
    pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier
    philippus…Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il
    soit trépassé…Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard,
    tu devrais bien le charger de faire son épitaphe…

    SAINT-MEGRIN

    Il est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs…Je crois
    qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose
    et les doublons d'Espagne…Cependant il m'en reste encore
    quelques-uns, et si tu veux…

    D'EPERNON, riant

    Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous
    sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade
    Saint-Mégrin est fou…Seulement, sa folie n'est pas gaie…Cependant,
    il vient de me donner une bonne idée…Il faut que je vous fasse payer
    mon horoscope par un ligueur…Voyons, sur lequel vais-je vous donne un
    bon?…Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas?
    Voyons, cherche…

    JOYEUSE

    Que dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?…

    D'EPERNON

    Insolvable…En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.

    SAINT-MEGRIN

    Et le petit Brigard?…

    D'EPERNON

    Bah!…un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en
    cannelle et en herbe à la reine.

    RUGGIERI

    Thomas Crucé?…

    D'EPERNON

    Si je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder
    pendant quelque temps rancune à votre langue…Il n'est pas endurant.

    JOYEUSE

    Eh bien, Bussy Leclerc?

    D'EPERNON

    Vive Dieu….un procureur…Tu es de bon conseil, Joyeuse…(A
    Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien
    attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et
    le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin
    de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse,
    dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou
    douze pages…

    SAINT-MEGRIN

    Allons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on
    doit nous attendre au Louvre…Il faut rentrer, messieurs; partons!

    JOYEUSE

    Tu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.

    RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin

    Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!…

    SAINT-MEGRIN

    Je ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux!…Ce n'est pas en amour du moins.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père! Parlez bas!

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes
    pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de
    deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale…

    SAINT-MEGRIN

    Plus bas, mon père, plus bas!

    RUGGIERI

    Eh bien, doutes-tu encore de la science?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    RUGGIERI

    Veux-tu partir encore sans me consulter?

    SAINT-MEGRIN

    Je le devrais, peut-être…

    RUGGIERI

    J'ai cependant bien des révélations à te faire.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai…Joyeuse,
    d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans
    l'antichambre…

    JOYEUSE

    Un instant, un instant!…ma sarbacane…De par sainte Anne! si
    j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne
    veux pas lui laisser un seul carreau.

    D'EPERNON, à Saint-Mégrin

    Allons, dépêche-toi!…et nous te ferons bonne garde pendant ce
    temps. (Ils sortent.)

    SCENE IV

    RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN, poussant la porte

    Bien, bien…(Revenant) Mon père… un seul mot… M'aime-t-elle?…
    Vous vous taisez, mon père… Malédiction!… Oh! faites…faites
    qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et
    certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens,
    je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon
    salut dans l'autre…Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De
    l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du
    monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens
    quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang
    d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon
    père…Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle…

    RUGGIERI

    Mais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?

    SAINT-MEGRIN

    Que vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne
    reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?…Oui,
    quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se
    détournaient pas assez vite…Mais je puis me tromper…Elle me fuit,
    et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.

    RUGGIERI

    Et si tu y réussissais enfin?

    SAINT-MEGRIN

    Cela étant, mon père!…son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à
    craindre ou à espérer.

    RUGGIERI

    Et bien, viens et regarde dans cette glace…On l'appelle le miroir
    de réflexion…Quelle est la personne que tu désires y voir?

    SAINT-MEGRIN

    Elle, mon père!…

    (Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse
    apercevoir la duchesse de Guise endormie)

    RUGGIERI

    Regarde!

    SAINT-MEGRIN

    Dieu!…vrai Dieu!…c'est elle!…elle, endormie! Ah! Catherine!
    (L'alcôve se referme) Catherine! Rien…(regardant derrière) Rien
    non plus par ici…Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion…Mon
    père, que je la voie…que je la revoie encore!…

    RUGGIERI

    Elle dormait, dis-tu?

    SAINT-MEGRIN

    Oui…

    RUGGIERI

    Ecoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus
    grand…Je puis profiter du sien pour la transporter ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ici, près de moi?

    RUGGIERI

    Mais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance
    ne peut rien contre sa volonté…

    SAINT-MEGRIN

    Bien, mais hâtez-vous, mon père!…hâtez-vous!…

    RUGGIERI

    Prends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle
    revienne à elle…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui; mais hâtez-vous…

    RUGGIERI

    T'engages-tu par serment à ne jamais révéler?…

    SAINT-MEGRIN

    Sur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure…

    RUGGIERI

    Eh bien, lis…(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du
    livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort
    fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme)
    Regarde! (Il sort)

    SCENE V

    SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN

    Elle!…c'est elle!…la voilà…(Il s'élance vers elle, puis
    s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens
    enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs
    enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante.
    Si…Que Dieu me protège! Ah!…rien ne change…Ce n'est donc pas
    un prestige, un rêve du ciel…Oh! son coeur bat à peine!…sa
    main…elle est glacée!…Catherine! réveille-toi: ce sommeil
    m'épouvante! Catherine!…Elle dort…Que faire?…Ah! ce
    flacon,…..j'oubliais…Ma tête est perdue!…(Il lui fait respirer
    le flacon)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui,…respire!…lève-toi!…parle, parle!…j'aime mieux
    entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de
    te voir dormir de ce sommeil froid.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! que je suis faible!…(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de
    Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps…Mes
    femmes…comment s'appellent-elles?…(Apercevant Saint-Mégrin) Ah!
    c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)

    SAINT-MEGRIN

    Oui…oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous!…mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée
    à voir à mon réveil…Mon front est si lourd, que je ne puis y
    rassembler deux idées…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y
    reste!…celle de mon amour pour toi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…oui,…vous m'aimez…Oh! depuis longtemps, je m'en suis
    aperçue… Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais…
    Pourquoi donc?…Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le
    dire!…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! redis-le donc encore!…redis-le, car il y a bien du bonheur à
    l'entendre!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais j'avais un motif pour vous le cacher…Quel était-il donc?…
    Ah!… ce n'était pas vous que je devais aimer…(Se levant, et
    oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit
    que je vous aimais?…Malheureuse que je suis!…mon amour s'est
    réveillée avant ma raison.

    SAINT-MEGRIN

    Catherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
    croyez pas que cela soit…C'était un songe,…le sommeil,… le…
    Mais comment se fait-il que je sois ici?…Quelle est cette chambre?
    …Marie!…Madame de Cossé!… Laissez-moi, monsieur de
    Saint-Mégrin, éloignez-vous…

    SAINT-MEGRIN

    M'éloigner! et pourquoi?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?…

    SAINT-MEGRIN

    Madame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment…Il y a
    de l'enchantement, de la magie.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis perdue!…moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà
    les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître…

    SAINT-MEGRIN

    M. de Guise!…mille damnations!…M. de Guise, votre seigneur et
    maître!…Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort…et que tout
    son sang…tout le mien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, vous m'effrayez.

    SAINT-MEGRIN

    Pardon!…mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre,
    être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître…Il me
    fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour
    du jugement si je ne le lui rends pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte!…Mais enfin…où suis-je? dites-le moi…
    Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous
    pardonne…

    SAINT-MEGRIN

    Me pardonner! et quel est donc mon crime?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis ici…et vous me le demandez…Vous avez profité de son
    sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut
    vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte…

    SAINT-MEGRIN

    Qui ne m'aime pas!…Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne
    pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence!

    SAINT-MEGRIN

    Ne craignez rien.

    JOYEUSE, dans l'antichambre

    Vive Dieu!…nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas…

    LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre

    Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard,
    d'éveiller un lion…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Sainte Marie!…c'est la voix du duc de Guise!…où fuir? où me
    cacher?

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte

    C'est le duc de Guise?…Eh bien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.

    SAINT-MEGRIN

    C'est vrai…

    (Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre
    qui sert de verrou)

    RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main

    Silence, madame…Suivez-moi…

    (Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri
    la suit; la porte se referme derrière eux)

    LE DUC DE GUISE, avec impatience

    Messieurs!…

    D'EPERNON

    Ne trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait
    agréable?…

    SAINT-MEGRIN, se retournant

    Maintenant, madame,…nous pouvons…Eh bien, où est-elle?…Tout
    cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête!
    ma tête!…Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)

    LE DUC DE GUISE, entrant

    J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait
    les honneurs de l'appartement…

    SAINT-MEGRIN

    Ne vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne
    profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous
    crois digne…Cela viendra, je l'espère…

    JOYEUSE

    Comment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui, messieurs, c'est lui…Mais il se fait tard; partons!
    partons! (Ils sortent)

    SCENE VII

    LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD

    LE DUC DE GUISE

    C'est vous, Crucé? quelles nouvelles?

    CRUCE

    Mauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,…tout dégénère.
    Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.

    LE DUC DE GUISE

    Comment cela?

    CRUCE

    Eh! oui…Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons
    de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous
    n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent,
    les huguenots sont de la Ligue…

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce que votre liste?…

    CRUCE

    Trois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y
    ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant
    la grimace…Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche
    sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma
    pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans…Mais je n'aurai
    pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se
    perdent…Tête-Dieu! si j'étais à votre place…

    LE DUC DE GUISE

    Et la liste?…

    CRUCE

    La voici…Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que
    plus tard.

    LE DUC DE GUISE

    Cela viendra, mon brave, cela viendra.

    CRUCE

    Dieu le veuille!…Ah! ah! voilà les camarades.

    (Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)

    LE DUC DE GUISE

    Eh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?

    BUSSY-LECLERC

    Pas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des
    avocats, des procureurs.

    CRUCE

    Et toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?

    BRIGARD

    Ils ont tous signé.

    CRUCE, lui frappant sur l'épaule

    Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent
    se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y
    auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils
    achèteront.

    LE DUC DE GUISE

    Et vous, monsieur Marteau?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    J'ai été moins heureux, monseigneur…Les maîtres des comptes ont
    peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.

    LE DUC DE GUISE

    Il a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président
    de Thou?…Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi
    et à sa famille?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Oui; mais on se réunit sans sa permission.

    LE DUC DE GUISE

    Il a raison, M. de Thou…Je me rendrai demain au lever de Sa
    Majesté, messieurs…Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la
    sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser…Mais, Dieu
    merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les
    yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai
    l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement
    la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Prenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche
    d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot…

    LE DUC DE GUISE

    Il n'oserait!…D'ailleurs, j'irai armé.

    CRUCE

    Que Dieu soit pour vous et la bonne cause!…Cela fait, monseigneur,
    je crois qu'il sera temps de vous décider.

    LE DUC DE GUISE

    Oh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas
    en une heure, je ne le déciderai de ma vie.

    CRUCE

    Oui,…et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être
    pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure…

    LE DUC DE GUISE

    Monsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié
    le plus sûr.

    CRUCE

    Tête-Dieu!…vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis
    pressé; et puisque tout le monde signe…

    LE DUC DE GUISE

    Oui…Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa
    Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris…ont-ils
    signé?…Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne
    mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la
    Bastille…Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera
    venu…

    BUSSY-LECLERC

    Eh bien, que ferons-nous au Valois?

    LE DUC DE GUISE

    Ce que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une
    paire de ciseaux: une troisième couronne.

    BUSSY-LECLERC

    Ainsi soit-il!…n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que
    tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien…

    RUGGIERI

    J'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite
    requête.

    BUSSY-LECLERC

    Laquelle?

    RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon

    La voici…

    BUSSY-LECLERC

    Comment! un bon du d'Epernon…sur moi? C'est une plaisanterie.

    RUGGIERI

    Il a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver,
    et le ferait acquitter lui-même…

    BUSSY-LECLERC

    Qu'il vienne, morbleu!…a-t-il oublié qu'avant d'être procureur,
    j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?…Je crois que le
    cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus
    et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons
    tailler en marbre à son tour.

    LE DUC DE GUISE

    Gardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour
    vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi…Son insolence
    recrute pour nous…Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble
    rose, c'est cent vingt livres tournois…Les voici.

    BUSSY-LECLERC

    Que faites-vous donc, monseigneur?…

    LE DUC DE GUISE

    Soyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé,
    je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur…Mais il
    se fait tard…A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de
    Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera
    les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui
    viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs.
    Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.

    CRUCE

    Oui, monseigneur…(Ils sortent)

    SCENE VIII

    LE DUC DE GUISE, seul

    (Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)

    Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai
    entrepris…Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme
    à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un
    beau rêve…Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à
    combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;…c'est le moins à craindre; il
    est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait
    facilement hérétique et inhabile à succéder…Mais, à son défaut
    l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère,
    l'héritage du Valois?…Le duc de Savoie, son oncle par alliance,
    voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa
    soeur…Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la
    couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le
    forcer à me reconnaître comme héritier…J'y songerai…Que de
    peines! de tourments!…pour qu'à la fin peut-être la balle d'un
    pistolet ou la lame d'un poignard…Ah! (Il laisse tomber sa main
    avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la
    duchesse.) Qu'est cela?…Mille damnations! ce mouchoir appartient à
    la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de
    Lorraine…Elle serait venue ici!…Saint-Mégrin!…O Mayenne!
    Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui…lui…(Appelant)
    Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais…Saint-Paul! qu'on me
    cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.

    ACTE DEUXIEME

    Une salle du Louvre.–A gauche, deux fauteuils et quelques tabourets
    préparés pour le roi, la reine mère et les courtisans. Joyeuse est
    couché dans l'un de ces fauteuils, et Saint-Mégrin, debout, appuyé
    sur le dossier de l'autre. Du côté opposé, d'Epernon est assis à une
    table sur laquelle est posé un échiquier. Au fond, Saint-Luc fait
    des armes avec du Halde. Chacun d'eux a près de lui un page à ses
    couleurs.

    SCENE PREMIERE

    JOYEUSE, SAINT-MEGRIN, D'EPERNON, SAINT-LUC, DU HALDE, Pages

    D'EPERNON

    Messieurs, qui de vous fait ma partie d'échecs, en attendant le
    retour du roi? Saint-Mégrin, ta revanche?

    SAINT-MEGRIN

    Non, je suis distrait aujourd'hui.

    JOYEUSE

    Oh! décidément, c'est la prédiction de l'astrologue…Vrai Dieu!
    c'est un véritable sorcier. Sais-tu bien qu'il avait prédit à Dugast
    qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, quand la reine
    Marguerite l'a fait assassiner? Je parie que c'est un horoscope du
    même genre qui occupe Saint-Mégrin, et que quelque grande dame dont
    il est amoureux…

    SAINT-MEGRIN, l'interrompant vivement

    Mais toi-même, Joyeuse, que ne fais-tu la partie de d'Epernon?

    JOYEUSE

    Non, merci.

    D'EPERNON

    Est-ce que tu veux réfléchir aussi, toi?

    JOYEUSE

    C'est, au contraire, pour ne pas être obligé de réfléchir.

    SAINT-LUC

    Eh bien, veux-tu faire des armes avec moi, vicomte?

    JOYEUSE

    C'est trop fatigant, et puis tu n'es pas de ma force. Fais une
    oeuvre charitable, tire d'Epernon d'embarras…

    SAINT-LUC

    Soit.

    JOYEUSE, tirant un bilboquet de son escarcelle

    Vive Dieu! messieurs, voilà un jeu…Celui-là ne fatigue ni le corps
    ni l'esprit…Sais-tu bien que cette nouvelle invention a eu un
    succès prodigieux chez la présidente? A propos, tu n'y étais pas,
    Saint-Luc; qu'es-tu donc devenu?

    SAINT-LUC

    J'ai été voir les Gelosi; tu sais, ces comédiens italiens qui ont
    obtenu la permission de représenter des mystères à l'hôtel de
    Bourbon.

    JOYEUSE

    Ah! oui,…moyennant quatre sous par personne.

    SAINT-LUC

    Et puis, en passant…Un instant, d'Epernon, je n'ai pas joué.

    JOYEUSE

    Et puis, en passant?…

    SAINT-LUC

    Où?

    JOYEUSE

    En passant, disais-tu?

    SAINT-LUC

    Oui…Je me suis arrêté en face de Nesle, pour y voir poser la
    première pierre d'un pont qu'on appellera le pont Neuf.

    D'EPERNON

    C'est Ducerceau qui l'a entrepris…On dit que le roi va lui accorder
    des lettres de noblesse.

    JOYEUSE

    Et justice sera faite…Sais-tu bien qu'il m'épargnera au moins six
    cents pas, toutes les fois que je voudrais aller à l'Ecole
    Saint-Germain? (Il laisse tomber son bilboquet, et appelle son page,
    qui est à l'autre bout de la salle) Bertrand, mon bilboquet…

    SAINT-LUC

    Messieurs, grande réforme! Ce matin, madame de Sauve m'a dit en
    confidence que le roi avait abandonné les fraises gaudronnées pour
    prendre les collets renversés à l'italienne.

    D'EPERNON

    Eh! que ne nous disais-tu pas cela!…Nous serons en retard d'un
    jour…Tiens, Saint-Mégrin le savait, lui…(A son page) Que je
    trouve demain un collet renversé au lieu de cette fraise…

    SAINT-LUC, riant

    Ah! ah!…tu te souviens que le roi t'a exilé quinze jours, parce
    qu'il manquait un bouton à ton pourpoint…

    JOYEUSE

    Eh bien, moi, je vais te rendre nouvelle pour nouvelle. Antraguet
    rentre aujourd'hui en grâce.

    SAINT-LUC

    Vrai?…

    JOYEUSE

    Oui, il est décidément guisard…C'est le Balafré qui a exigé du roi
    qu'il lui rendît son commandement…Depuis quelque temps, le roi fait
    tout ce qu'il veut.

    D'EPERNON

    C'est qu'il a besoin de lui…Il paraît que le Béarnais est en
    campagne, le harnais sur le dos…

    JOYEUSE

    Vous verrez que ce damné d'hérétique nous fera battre pendant
    l'été…Mettez-vous donc en campagne de cette chaleur-là,…avec cent
    cinquante livres de fer sur le corps!…pour revenir hâlé comme un
    Andalou…

    SAINT-LUC

    Ce serait un mauvais tour à te faire, Joyeuse…

    JOYEUSE

    Je l'avoue; j'ai plus peur d'un coup de soleil que d'un coup
    d'épée…et, si je le pouvais, je me battrais toujours, comme Bussy
    d'Amboise l'a fait dans son dernier duel, au clair de la lune…

    SAINT-LUC

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles?

    D'EPERNON

    Il est toujours dans l'Anjou, près de Monsieur…C'est encore un
    ennemi de moins pour le guisard.

    JOYEUSE

    A propos de guisard, Saint-Mégrin, sais-tu ce qu'en dit la maréchale
    de Retz? Elle dit qu'auprès du duc de Guise, tous les princes
    paraissent peuple.

    SAINT-MEGRIN

    Guise!…toujours Guise!…Vive Dieu!…que l'occasion se présente
    (tirant son poignard et coupant son gant en morceaux), et, de par
    saint Paul de Bordeaux! je veux hacher tous ces petits princes
    lorrains comme ce gant.

    JOYEUSE

    Bravo, Saint-Mégrin!…Vrai-Dieu! je le hais autant que toi.

    SAINT-MEGRIN

    Autant que moi! Malédiction! si cela est possible; je donnerais mon
    titre de comte pour sentir, cinq minutes seulement, son épée contre
    la mienne…Cela viendra peut-être…

    DU HALDE

    Messieurs, messieurs, voilà Bussy…

    SAINT-MEGRIN

    Comment! Bussy d'Amboise?…

    SCENE II

    LES MEMES, BUSSY D'AMBOISE

    BUSSY D'AMBOISE

    Eh! oui, messieurs, lui-même, en personne…Aux amis,
    salut…Bonjour, Saint-Mégrin…

    SAINT-MEGRIN

    Et nous qui te croyions à cent lieues d'ici.

    BUSSY D'AMBOISE

    J'y étais, il y a trois jours…Aujourd'hui, me voilà.

    JOYEUSE

    Ah! ah!…vous êtes donc raccommodés?…Il voulait te tuer avec
    Quélus…Il n'y a pas de sa faute, si le coup n'a pas réussi…

    BUSSY D'AMBOISE

    Oui, pour la dame de Sauve…Mais, depuis, nous avons mesuré nos
    épées, et elles se sont trouvées de la même longueur…

    SAINT-LUC

    A propos de la dame de Sauve, on dit que, pour qu'elle soit plus sûre
    de ta fidélité, tu lui écris avec ton sang, comme Henri III écrivait
    de Pologne à la belle Renée de Chateauneuf…Sans doute elle était
    prévenue de ton arrivée, elle…

    BUSSY D'AMBOISE

    Non. Nous voyageons incognito…Mais je n'ai pas voulu passer si
    près de vous, sans venir vous demander s'il n'y avait pas quelqu'un
    de vous qui eût besoin d'un second…

    SAINT-MEGRIN

    Cela se pourra faire, si tu ne nous quittes pas trop tôt.

    BUSSY D'AMBOISE

    Tête-Dieu!…le cas échéant, je suis homme à retarder mon
    départ;…ainsi ne te gêne pas. Il y a si longtemps que cela ne
    m'est arrivé…c'est tout au plus si, en province, on trouve à se
    battre une fois par semaine…Heureusement que j'avais là, sous la
    main, mon ami Saint-Phal; nous nous sommes battus trois fois, parce
    qu'il soutenait avoir vu des X sur les boutons d'un habit, où je
    crois qu'il y avait des Y…

    SAINT-MEGRIN

    Bah! pas possible…

    BUSSY D'AMBOISE

    Parole d'honneur! Crillon était mon second…

    JOYEUSE

    Et qui avait raison?

    BUSSY D'AMBOISE

    Nous n'en savons rien encore: la quatrième rencontre en
    décidera…Mais que vois-je donc là-bas? Les pages d'Antraguet!…Je
    croyais que, depuis la mort de Quélus…

    SAINT-LUC

    Le duc de Guise a sollicité sa grâce.

    BUSSY D'AMBOISE

    Ah! oui, sollicité,…j'entends…Il est donc toujours insolent,
    notre beau cousin de Guise?…

    SAINT-MEGRIN

    Pas encore assez…

    D'EPERNON

    Vrai-Dieu! tu es difficile…Je suis sûr qu'au fond du coeur, le roi
    n'est pas de ton avis.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'il dise donc un mot…

    D'EPERNON

    Ah! vois-tu, c'est qu'il est trop occupé dans ce moment, il apprend
    le latin.

    SAINT-MEGRIN

    Tête-Dieu! qu'a-t-il besoin de latin pour parler à des Français?
    Qu'il dise seulement: «A moi, ma brave noblesse!» et un millier
    d'épées qui coupent bien, sortiront des fourreaux où elles se
    rouillent. N'a-t-il plus dans la poitrine le même coeur qui battait
    à Jarnac et à Moncontour, ou ses gants parfumés ont-ils amolli ses
    mains, au point qu'elles ne puissent plus serrer la garde d'une épée?

    D'EPERNON

    Silence, Saint-Mégrin!…le voilà…

    UN PAGE, entrant

    Le roi!…

    BUSSY D'AMBOISE

    Je vais me tenir un peu à l'écart…Je ne me montrerai que s'il est
    de bonne humeur…

    UN SECOND PAGE

    Le roi! (Tout le monde se lève et se groupe)

    UN TROISIEME PAGE

    Le roi!

    SCENE III

    LES MEMES, HENRI, puis CATHERINE

    HENRI

    Salut, messieurs, salut…Villequier, qu'on prévienne madame ma mère
    de mon retour, et qu'on s'informe si l'on a apporté mon nouvel habit
    d'amazone…Ah! dites à la reine que je passerai chez elle, afin de
    fixer le jour de notre départ pour Chartres; car vous savez,
    Messieurs, que la reine et moi faisons un pèlerinage à Notre-Dame de
    Chartres, afin d'obtenir du ciel ce qu'il nous a refusé jusqu'à
    présent, un héritier de notre couronne. Ceux qui voudront nous
    suivre seront les bienvenus.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, si, au lieu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres, vous
    ordonniez une campagne dans l'Anjou…si vos gentilshommes étaient
    revêtus de cuirasses au lieu de cilices, et portaient des épées en
    guise de cierges, Votre Majesté ne manquerait pas de pénitents, et
    vous me verriez au premier rang, sire, dussé-je faire la moitié de la
    route pieds nus sur des charbons ardents.

    HENRI

    Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en
    arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre
    beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas
    pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma
    cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez,
    ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils
    bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux,
    n'aurait jamais dû quitter notre cour…

    CATHERINE

    Il y revient, peut-être, mon fils…

    HENRI, s'asseyant

    C'est ce que nous allons savoir…Asseyez-vous, ma mère…Approchez,
    seigneur de Bussy…Où avez-vous quitté notre frère?

    BUSSY D'AMBOISE

    A Paris, sire.

    HENRI

    A Paris!…Serait-il dans notre bonne ville de Paris?

    BUSSY D'AMBOISE

    Non; mais il y est passé cette nuit.

    HENRI

    Et il se rend?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Dans la Flandre…

    HENRI

    Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre
    famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous,
    sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné
    et à son roi?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire,…il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et
    il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus
    sortir.

    HENRI

    Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon
    serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être
    bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre.
    Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus
    vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien,
    qu'y a-t-il?

    CATHERINE

    Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que
    vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale
    présence…

    HENRI

    Oui, oui, volontairement!…Le meurtrier!…Ma mère, mon cousin de
    Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut
    qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.

    LE PAGE

    Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville,
    ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer
    aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son
    respect.

    HENRI

    Oui, oui;…tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et
    respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui
    pourrait me rappeler cet affreux duel…Tiens, Joyeuse, tiens!…(Il
    tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants
    d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami
    commun…D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron…Saint-Mégrin,
    je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un
    bras de dix-huit ans!…qu'elle te défende mieux que lui, en pareille
    circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les
    oubliez pas dans vos prières.

    Que Dieu reçoive en son giron
    Quélus, Schomberg et Maugiron.

    Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous…Faites entrer…(A
    la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire)
    Approchez ici, baron, et fléchissez le genou…Charles Balzac
    d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence
    royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous
    les avions ôtés, vos dignités et vos titres…Relevez-vous, baron de
    Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province
    d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions
    que vous y remplissiez autrefois…Relevez-vous.

    D'ENTRAGUES

    Non, sire,…je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu
    publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un
    loyal et honorable cavalier.

    HENRI

    Oui,…nous le reconnaissons, car c'est la vérité…Mais vous avez
    porté des coups bien malheureux!…

    D'ENTRAGUES

    Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et
    d'oubli.

    HENRI

    Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.

    CATHERINE

    Mon fils, que faites-vous?

    HENRI

    Non, madame, non…J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal
    qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.

    D'ENTRAGUES

    Sire,…j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma
    soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.

    HENRI

    C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre
    présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le
    bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir…Qui fait ce
    bruit?

    D'EPERNON

    Ce sont ceux de Guise…

    HENRI

    Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les
    princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés…Ses
    pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée
    ne soit pas un mystère…

    SAINT-MEGRIN

    Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance…Il a ses
    sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de
    pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre
    Majesté.

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    (Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi
    par quatre, dont l'un porte son casque)

    HENRI

    Venez, monsieur le duc, venez…Quelqu'un qui s'est retourné au bruit
    que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de
    parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus,
    de supprimer quelque impôt…Mon peuple est un peuple bien heureux,
    mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et
    en moi un roi si patient!

    LE DUC DE GUISE

    Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,…et je
    suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses
    sujets.

    SAINT-MEGRIN, à part

    Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier…

    LE DUC DE GUISE

    Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant
    Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et
    des siens que j'ai à l'entretenir…

    HENRI

    Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas
    attendre nos prochains états de Blois?…Les trois ordres de la
    nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous
    mission de me parler au nom de leurs mandataires.

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois
    viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de
    novembre?…Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un
    conseil privé…

    HENRI

    Lorsque le danger est pressant!…Mais vous nous effrayez, monsieur
    de Guise…Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil
    privé sont ici…Parlez, monsieur le duc, parlez.

    CATHERINE

    Mon fils, permettez que je me retire.

    HENRI

    Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché
    pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante,
    ses conseils nous ont même été d'un utile secours.

    LE DUC DE GUISE

    Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop
    hardie…Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal
    sujet.

    HENRI

    Au fait, monsieur le duc, au fait…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté
    les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat…Jusqu'à présent, Votre
    Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le
    remplir…Mais cela ne peut durer…L'approbation du saint-père a
    permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens
    du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous
    prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers…Les diamants
    de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au
    duc Casimir…Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont
    été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu
    l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé
    d'aliéner les domaines.

    HENRI

    Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez
    mauvais état…Nous prendrons un autre surintendant.

    LE DUC DE GUISE

    Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire…mais
    Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que
    votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est
    emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le
    Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois
    et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos
    troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept
    mille habitants au fil de l'épée.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut
    châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne
    craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous
    irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir
    l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au
    cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.

    SAINT-MEGRIN

    Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour
    rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos
    terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et,
    vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les
    chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi,
    pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.

    HENRI

    Vous l'entendez, monsieur le duc?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de
    Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils
    s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des
    hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le
    remplira, lorsque le moment en sera venu…Mais je ne puis cacher à
    Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la
    voyant pas reconnaître hautement cette grande association.

    HENRI

    Et que faudrait-il pour cela?

    LE DUC DE GUISE

    Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa
    confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui
    surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour
    rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les
    circonstances difficiles…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre
    personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner
    l'embarras de chercher bien loin ce chef…Nous y penserons à loisir,
    mon beau cousin, nous y penserons à loisir.

    LE DUC DE GUISE

    Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant…

    HENRI

    Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai
    huguenot…Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de
    l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu
    nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de
    Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal
    masqué.

    SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc

    Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de
    chercheur d'aventures?

    LE DUC DE GUISE

    Et de redresseur de torts, monsieur le comte.

    HENRI

    En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le
    temps qui court.

    LE DUC DE GUISE

    C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse
    d'acier qu'un justaucorps de satin.

    SAINT-MEGRIN

    M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses
    oreilles.

    LE DUC DE GUISE

    Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa
    blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la
    tête pour les éviter.

    JOYEUSE, prenant sa sarbacane

    C'est ce que nous allons voir…

    SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane

    Attends!…il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait
    l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A
    vous, monsieur le duc.

    TOUS

    Bravo! bravo!

    LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard

    Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)

    SAINT-PAUL

    Qu'allez-vous faire!…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle
    et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle…

    LE DUC DE GUISE

    Et vous aussi, sire!…Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
    Majesté.

    HENRI

    Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne;
    agissez comme si nous n'y étions pas…

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?…

    HENRI

    Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous…Nous
    trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant,
    pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.

    LE DUC DE GUISE

    Vous en êtes le maître, sire…Mais d'ici là?…

    HENRI

    Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre…Comte Paul Estuert, nous
    te faisons marquis de Caussade.

    LE DUC DE GUISE

    Je suis duc, sire.

    HENRI

    Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de
    Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui…car il
    est votre égal.

    SAINT-MEGRIN

    Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et,
    puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière
    à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur…Or, écoutez, messieurs:
    moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi,
    Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici
    présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les
    princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au
    poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra
    à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à
    la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide!
    (Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!

    D'EPERNON

    Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.

    LE DUC DE GUISE, montrant le gant.

    Saint-Paul…

    BUSSY D'AMBOISE

    Un instant, messieurs!…un instant! Moi, Louis de Clermont,
    seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul
    Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se
    déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et,
    comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais…tu ne m'as
    pas donné le temps…Mais sois tranquille, si tu es tué…

    LE DUC DE GUISE

    Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé.
    (Haut) Antraguet, tu seras mon second…Vous le voyez, messieurs, je
    vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus…
    Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même
    longueur que l'épée de combat de ces messieurs.

    SAINT-MEGRIN

    Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible
    pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci…Mais
    nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le
    duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.

    HENRI

    Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre
    présence, et nous le fixons à demain…Maintenant, chacun de vous
    peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous
    l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant…Que veux-tu,
    Saint-Mégrin?

    SAINT-MEGRIN

    Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en
    rapporte à Dieu et à mon épée.

    HENRI

    Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?

    LE DUC DE GUISE

    La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
    Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.

    HENRI

    Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous
    l'octroyons, mon beau cousin…Messieurs, puisque M. de Guise nous y
    force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil
    d'Etat…Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux
    champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien
    songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.

    SCENE V

    HENRI, CATHERINE

    HENRI

    Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis
    vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai
    autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.

    CATHERINE

    Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des
    conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?

    HENRI

    Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.

    CATHERINE

    Et vous avez résolu?

    HENRI

    Rien encore, car les chances du combat sont incertaines…Si M. de
    Guise était tué,…eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef;
    s'il ne l'était pas,…alors je prierais Dieu de m'éclairer…Mais,
    en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien
    ne m'en fera changer…La vue de mon trône me donne de temps en temps
    des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.

    CATHERINE

    Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et
    puissante?…Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je
    désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.

    HENRI

    Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon
    trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une
    partie, si ce n'est du tout.

    CATHERINE

    Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que
    la Ligue exige par sa voix…

    HENRI

    Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma
    mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui…
    comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration
    d'Amboise… Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé
    comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des
    cuissards d'acier.

    CATHERINE

    Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il
    n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant…Ce
    que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré…et,
    cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un
    devoir que nous lui imposerons comme son maître.

    CATHERINE

    Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!…et malheur…
    malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première
    marche!

    HENRI

    Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques
    raisons?

    CATHERINE

    Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son
    but?…

    HENRI

    De soutenir l'autel et le trône.

    CATHERINE

    C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un
    sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon
    fils,…il n'est pas loin d'être un rebelle.

    HENRI

    M. le duc aurait-il de si coupables desseins?

    CATHERINE

    Les circonstances l'accusent, du moins…Hélas! mon fils, je ne puis
    veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant,
    peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.

    HENRI

    Un complot! on conspirerait contre moi?…Dites, dites, ma mère…
    Quel est ce papier?…

    CATHERINE

    Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon… Son
    valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés,
    celui-ci en faisait partie.

    HENRI

    Voyons, ma mère, voyons…(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le
    papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de
    Guise!…un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à
    monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de
    France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de
    moi, ma mère?…

    CATHERINE

    Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le
    voici tel…non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel
    qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de
    l'approuver.

    HENRI, lisant

    «Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera
    rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera
    sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur,
    comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le
    roi et l'avoir confiné dans un couvent…» Dans un couvent!…Ils
    veulent m'ensevelir dans un cloître!…

    CATHERINE

    Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne
    vous attend…

    HENRI

    Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?

    CATHERINE

    Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
    Childéric, en échange de son manteau royal?…

    HENRI

    Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont
    changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y
    donne des droits.

    CATHERINE

    Ne peut-on en supposer?…Voyez cette généalogie.

    HENRI

    La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas,
    vous savez bien que cela n'est pas.

    CATHERINE

    Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.

    HENRI

    Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle
    couronne de France…Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y
    prétendre sans notre permission?

    CATHERINE

    Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il
    faut recoudre.

    HENRI

    Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et
    adroit.

    CATHERINE

    Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit
    que lui?

    HENRI

    Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin…

    CATHERINE

    Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne…

    HENRI

    Vous avez raison…Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de
    la Ligue?

    CATHERINE

    Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?…Peut-être y
    aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la
    résolution.

    HENRI, hésitant

    De la résolution!

    CATHERINE

    Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon
    respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que
    parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un
    caractère irrésolu…C'est un roseau peint en fer…Appuyez, il
    pliera.

    HENRI

    Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!…faut-il les
    exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.

    CATHERINE

    Non; peut-être ai-je un autre moyen…Mais jurez-moi qu'à l'avenir
    vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.

    HENRI

    N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.

    CATHERINE

    Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables
    à Dieu.

    HENRI

    Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je
    m'abandonne entièrement à vous.

    CATHERINE

    Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.

    SCENE VI

    LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI

    LE DUC DE GUISE

    Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces
    insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin…Le roi
    l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune?
    Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier,
    dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en
    a fait prévenir par Bassompierre…Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de
    la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon!
    (Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur duc…

    LE DUC DE GUISE

    J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez
    toi…Dans quelques minutes, nos amis seront ici…Je suis venu le
    premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a
    dit que je pouvais compter sur toi.

    RUGGIERI

    Il a dit vrai…Et mon art…

    LE DUC DE GUISE

    Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis
    trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es
    savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des
    archives…C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi.
    L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la
    Ligue; il est rentré en France…

    RUGGIERI

    Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
    Lyon.

    LE DUC DE GUISE

    Il y est mort; il était porteur de papiers importants…Ces papiers
    ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc
    de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535,
    par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains
    étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il
    faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine
    dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves.
    C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé.
    Voici un à-compte.

    RUGGIERI

    Vous serez content de moi, monseigneur.

    LE DUC DE GUISE

    Bien…Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y
    ai trouvés?

    RUGGIERI

    Me consulter sur l'avenir.

    LE DUC DE GUISE

    Sont-ils donc mécontents du présent?…Ils seraient bien difficiles.
    Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.

    LE DUC DE GUISE

    Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne
    s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines…Mais il
    y a quelqu'un dans l'antichambre…Ah! ah! c'est le père Crucé.

    ACTE TROISIEME

    L'oratoire de la duchesse de Guise

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE

    MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir

    Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au
    bal de la cour en simple domino?

    MARIE, déposant des fleurs sur la même table

    C'est que madame la duchesse n'est pas coquette…

    MADAME DE COSSE

    Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages…A
    quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la
    figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce
    domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en
    Diane ou en Hébé?

    ARTHUR

    C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    Voyez donc ce petit muguet!…Allez ramasser l'éventail de votre
    maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette;
    vous n'y connaissez encore rien…Dans trois ou quatre ans, à la
    bonne heure!

    ARTHUR

    Tiens…Je vais avoir quinze ans.

    MADAME DE COSSE

    Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise…

    MARIE

    Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal.
    Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du
    premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.

    MADAME DE COSSE

    Et voilà le tort…Autrefois, on conservait son déguisement toute la
    nuit…Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de
    l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans…Je n'en
    avais que vingt.

    ARTHUR

    Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.

    MADAME DE COSSE

    Vingt-cinq ou trente, peu importe…Alors je n'en avais que quinze.
    Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où
    l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un
    combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.

    ARTHUR

    C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.

    MADAME DE COSSE

    C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux…Il ferait beau
    voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants
    damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.

    ARTHUR

    Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
    François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    J'étais un enfant…Je ne m'en souviens pas…Un enfant au berceau,
    entendez-vous?

    MARIE

    Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
    Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes…

    ARTHUR

    Et le comte de Saint-Mégrin, donc!…

    MADAME DE COSSE

    Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais…J'aurais bien
    voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que
    portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la
    beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de
    Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux
    mains…C'était au fameux tournoi de Soissons…

    MARIE

    Au fameux tournoi de Soissons?…

    ARTHUR

    Eh! oui…au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort
    du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau…

    MADAME DE COSSE

    Petit drôle!…vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de
    madame la duchesse de Guise.

    SCENE II

    LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE

    ARTHUR, courant à elle

    Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le
    courroux de votre première dame d'honneur…

    LA DUCHESSE DE GUISE, distraite

    Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?…

    ARTHUR

    Chevalier discourtois, je me souviens des dates.

    MADAME DE COSSE, interrompant

    Madame la duchesse paraît préoccupée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Non…N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?

    MARIE

    Non, madame.

    ARTHUR

    Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ta récompense, enfant?…Un mouchoir mérite-t-il donc une grande
    récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.

    MARIE

    Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait
    dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est
    venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus
    joli petit sapajou…

    MADAME DE COSSE

    Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est
    entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais
    tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds

    Eh bien?

    ARTHUR

    Je n'ai rien trouvé…

    MADAME DE COSSE

    M. de Joyeuse est en Alcibiade…Il a un casque d'or massif…Son
    costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon
    est…

    ARTHUR

    Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)

    MADAME DE COSSE

    Ah!…M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant;
    mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume
    d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ruggieri?…Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle,
    près de l'hôtel de Soissons?

    MARIE

    Oui.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à part

    Plus de doute!…c'était chez lui…J'avais cru le
    reconnaître…(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?

    MADAME DE COSSE

    Si…M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses _Dames
    galantes_… Je l'ai déposé sur cette table…La reine de Navarre y
    joue un grand rôle…Et puis M. Ronsard est aussi venu…il voulait
    absolument vous voir…Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez
    madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous
    apportait une petite pièce de vers.

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction

    Sur la rime?…

    MADAME DE COSSE

    Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame
    la duchesse veut-elle les entendre?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Donnez à Arthur, il les lira.

    ARTHUR, lisant

    Mignonne, allons voir si la rose
    Qui, ce matin, avoit desclose
    Sa robe de pourpre au soleil
    N'a point perdu, cette vesprée,
    Les plis de sa robe pourprée
    Et son teint au vostre pareil.

    Las! voyez comme en peu d'espace,
    Mignonne, elle a, dessus la place,
    Là, là, ses beautés laissé choir.
    O vrayment marastre nature!
    Puisqu'une telle fleur ne dure
    Que du matin jusques au soir!

    Or donc, écoutez-moi, mignonne,
    Tandis que votre âge fleuronne,
    Dans sa plus verte nouveauté,
    Cueillez, cueillez votre jeunesse;
    Comme à cette fleur, la vieillesse
    Fera ternir votre beauté.

    LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite

    Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.

    ARTHUR

    Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    M. de Saint-Mégrin?…

    MADAME DE COSSE

    Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours…

    ARTHUR

    Et pourquoi cela?

    MADAME DE COSSE

    Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son
    amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour,
    qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.

    ARTHUR

    Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?…Cela
    peut être.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…cela peut être.

    MADAME DE COSSE, à Arthur

    Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour
    être l'objet de votre enthousiasme?

    ARTHUR

    Si remarquable?…Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir
    son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu l'aimes donc bien?

    ARTHUR

    Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai
    besoin de vous…Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te
    donner.

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR

    ARTHUR

    J'attends vos ordres.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis
    distraite, préoccupée…Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce
    jeune vicomte de Joyeuse!

    ARTHUR

    Joyeuse?…Non…Saint-Mégrin.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! oui,…c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce
    jeune homme? Moi, je cherche en vain.

    ARTHUR

    Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Si.

    ARTHUR

    Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à
    cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien;
    s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa
    force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul,
    peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes
    seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur
    pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui, c'est vrai…Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé
    parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre
    pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.

    ARTHUR

    La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    La dame de Sauve!…On dit qu'il ne l'a jamais aimée.

    ARTHUR

    S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    T'aurait-il choisi pour son confident?…Il ne ferait pas preuve de
    prudence, en le prenant si jeune…

    ARTHUR

    Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que
    de m'arracher son secret…Mais il ne m'a rien confié…J'ai vu.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu as vu…quoi?…qu'as-tu vu?

    ARTHUR

    Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter
    les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au
    Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! oui…Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une
    galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.

    ARTHUR

    Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un
    cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans
    l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé
    tomber une dame…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le malheureux! ce bouquet était le mien.

    ARTHUR

    Le vôtre, ma belle cousine?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ai-je dit le mien?…Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve…Vous
    savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve…Le fou!…Et que
    faisait-il de ce bouquet?

    ARTHUR

    Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre
    son coeur…Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de
    force…Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il
    m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval
    qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Est-ce tout?…est-ce tout?…Oh! encore, encore!…parle-moi encore
    de lui!

    ARTHUR

    Et depuis, je l'ai vu, il…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence, enfant!…M. le duc…Reste près de moi, Arthur; ne me
    quitte pas que je ne te l'ordonne…

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vous étiez levée, madame…Alliez-vous rentrer dans votre
    appartement?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.

    LE DUC DE GUISE

    Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être
    contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne
    vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.

    LE DUC DE GUISE

    Que voulez-vous!…J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous
    vous condamniez était ridicule à votre âge…et qu'il fallait, de
    temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame,
    pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs…
    Mais il s'agit d'autre chose, madame… Arthur, laissez-moi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un
    entretien secret que vous voudriez?…

    LE DUC DE GUISE

    Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec
    moi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! et pourquoi?

    LE DUC DE GUISE

    En ce cas, sortez, Arthur…Eh bien?…

    ARTHUR

    J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.

    LE DUC DE GUISE

    Vous l'entendez, madame?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur, éloignez-vous.

    ARTHUR

    J'obéis. (Il sort)

    SCENE V

    LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche
    aient besoin d'être ratifiés par la vôtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de
    moi-même…

    LE DUC DE GUISE

    Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de
    Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de
    réitérer un ordre de sa bouche.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins
    d'obéissance de cet enfant?

    LE DUC DE GUISE

    Moi? Aucune…Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer
    plus librement le motif qui m'amène…Voulez-vous bien me servir de
    secrétaire?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume
    et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne
    pourriez-vous par une autre personne?…

    LE DUC DE GUISE

    Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, au moins, remettez à plus tard…

    LE DUC DE GUISE

    Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre
    écriture soit lisible…Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis prête…

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à
    l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure
    du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans
    être aperçu…L'appartement de madame la duchesse de Guise est au
    deuxième étage…»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce
    billet…

    LE DUC DE GUISE

    Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle
    compromet mon honneur…

    LE DUC DE GUISE

    Votre honneur…Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux
    que moi?…Laissez-m'en juge, et suivez mon désir…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Votre désir?…Je dois m'y refuser.

    LE DUC DE GUISE

    Obéissez à mes ordres, alors…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    A vos ordres?…Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause…

    LE DUC DE GUISE

    La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la
    connaissez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi! et comment?

    LE DUC DE GUISE

    Peu importe!…écrivez…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Permettez que je me retire…

    LE DUC DE GUISE

    Vous ne sortirez pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.

    LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir

    Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous,
    ne le sont point encore par tout le monde…et, d'un mot, je puis
    substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule
    d'un cloître.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les
    biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront
    la dot de la duchesse de Guise.

    LE DUC DE GUISE

    Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait
    qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà
    de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse
    franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant
    et dévoué…Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance.
    Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Jamais, monsieur, jamais!

    LE DUC DE GUISE

    Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie
    consenti à vous menacer deux fois.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.

    LE DUC DE GUISE

    Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et quel autre?…(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
    coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner…Que faites-vous,
    monsieur de Guise? que faites-vous?

    LE DUC DE GUISE

    Rien…J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu
    que n'ont point mes paroles.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh quoi!…vous pourriez?…Ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, madame, ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

    LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe

    Eh bien?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure…Que la
    mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait
    un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux;
    que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.

    LE DUC DE GUISE

    Il y a moyen de vous y soustraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il est plus affreux qu'elle encore…Mais non, tout cela n'est qu'un
    jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu
    cette exécrable idée.

    LE DUC DE GUISE, riant

    Un jeu, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non…Votre sourire m'a tout dit…Laissez-moi un instant pour me
    recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)

    LE DUC DE GUISE

    Un instant, madame, rien qu'un instant.

    LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie

    Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Etes-vous décidée?

    LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule

    Je le suis.

    LE DUC DE GUISE

    A l'obéissance?

    LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe

    A la mort!

    LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre

    Vous l'aimiez bien, madame!…Elle a préféré…Malédiction!
    malediction sur vous et sur lui!…sur lui surtout qui est tant aimé!
    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Malheur! malheur à moi!

    LE DUC DE GUISE

    Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
    souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! laissez-moi.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras

    Vous me faites mal, Henri.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, vous dis-je!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement
    mal…Grâce! grâce! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le puis-je? Ma vue se trouble…Une sueur froide…O mon Dieu! mon
    Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)

    LE DUC DE GUISE

    Eh! non, madame.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Qu'exigez-vous de moi?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous m'obéissiez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, accablée

    Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort…la
    douleur seule m'a vaincue…elle a été au delà de mes forces. Tu
    l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage,
    et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant
    qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit
    sur son bras des traces bleuâtres)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise
    a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?

    LE DUC DE GUISE

    Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
    Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'était donc bien à lui?

    LE DUC DE GUISE

    Ne l'aviez-vous pas deviné?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.

    LE DUC DE GUISE

    Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
    (allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous
    n'avez eu pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Appelez un page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Aucun n'est là…

    LE DUC DE GUISE

    Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous
    l'ordonne! appelez-le!…Mais, auparavant, madame, faites bien
    attention que je suis là, derrière cette portière…Un seul signe, un
    seul mot, cet enfant est mort…et c'est vous qui l'aurez tué…(Il
    siffle) Songez-y, madame…

    LA DUCHESSE, appelant

    Arthur!

    SCENE VI

    LES MEMES, ARTHUR

    ARTHUR

    Me voilà, madame, Dieu!…grand Dieu! que vous êtes pâle!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, pâle? Non, non…tu te trompes…(Lui tendant la lettre et la
    retirant) Ce n'est rien…Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi…

    ARTHUR

    Moi, vous quitter, quand vous souffrez!…Voulez-vous que j'appelle
    vos femmes?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Garde-t'en bien, Arthur!…Prends cette lettre,…cette clef,…et
    va-t'en…Pars!…pars!…

    ARTHUR, lisant

    «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin…» Oh! qu'il sera heureux,
    madame!…Je cours… (Il sort)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Heureux?…Oh! non…non, reviens!…reviens, Arthur!…Arthur!…

    LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche

    Silence, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras

    Ah!…

    LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte
    avec une double clef

    Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!

    ACTE QUATRIEME

    Même décoration qu'au deuxième acte

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN

    ARTHUR

    Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à
    gauche… (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.

    SAINT-MEGRIN

    Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui… «A Monsieur
    le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?

    ARTHUR

    Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les
    espérer de quelqu'un?

    SAINT-MEGRIN

    De quelqu'un?…Comment?…Et qui es-tu, toi-même?

    ARTHUR

    Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez
    reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?…

    SAINT-MEGRIN

    La duchesse de Guise!… (Lui mettant la main sur la bouche)
    Tais-toi!…Je sais tout… (Il lit) Elle-même t'a remis cette
    lettre?…

    ARTHUR

    Elle-même.

    SAINT-MEGRIN

    Elle-même!…Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!…Je ne connais
    pas son écriture…Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper…

    ARTHUR

    Moi, vous tromper?…Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Où t'a-t-elle remis cette lettre?

    ARTHUR

    Dans son oratoire.

    SAINT-MEGRIN

    Elle était seule?

    ARTHUR

    Seule.

    SAINT-MEGRIN

    Et que paraissait-elle éprouver?

    ARTHUR

    Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.

    SAINT-MEGRIN

    Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!…Tout cela devait
    être, et cependant j'étais si loin de m'attendre…Non, c'est
    impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se
    rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront
    ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de
    ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de
    madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en
    ouvre la porte. –A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien
    à moi…pour moi; ce n'est point un songe,…ma tête ne s'égare
    pas…Cette clef,…ce papier,…ces lignes tracées, tout est
    réel!…il n'y a point là d'illusion… (Il porte la lettre à ses
    lèvres) Je suis aimé!…aimé!…

    ARTHUR

    A votre tour, comte, silence!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!…
    Sois muet comme la tombe…Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu,
    ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta
    maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce
    message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les
    délateurs.

    ARTHUR

    Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.

    SAINT-MEGRIN

    Oui;…mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah!
    fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne
    le révèlent jamais…Tu es jeune: conserve la gaieté et
    l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions,
    passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans
    l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des
    paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira
    tout…Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus
    secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te
    dois…Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours,
    viens à moi, parle…et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon
    âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne
    ne te voie…Adieu, adieu!

    ARTHUR, lui pressant la main

    Adieu, comte, adieu!

    SCENE II

    SAINT-MEGRIN, puis GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis
    aimé!…Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer
    le costume à l'aide duquel…Georges! Georges! (Son valet entre)
    Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant
    de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va.
    (Georges sort) Mais qui vient ici?…Ah! c'est Côme Ruggieri.

    SCENE III

    SAINT-MEGRIN, RUGGIERI

    SAINT-MEGRIN

    Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes
    prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis
    heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire…Tu ne
    me réponds pas, tu m'examines!

    RUGGIERI, le conduisant vers la lumière

    Jeune homme, avance avec moi.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et
    de bonheur?

    RUGGIERI

    La mort, peut-être.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père!…

    RUGGIERI

    La mort!…

    SAINT-MEGRIN, riant

    Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout
    ce que je vous demande.

    RUGGIERI

    Mon fils, souviens-toi de Dugast.

    SAINT-MEGRIN

    Dugast!…Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec
    le duc de Guise.

    RUGGIERI

    Demain! à quelle heure?

    SAINT-MEGRIN

    A dix heures.

    RUGGIERI

    Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la
    lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux.
    (Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?

    SAINT-MEGRIN

    Qui brille près d'une autre plus brillante encore?

    RUGGIERI

    Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore
    qu'un point dans l'immensité?

    SAINT-MEGRIN

    Oui; eh bien?…

    RUGGIERI

    Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et
    cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)

    SCENE IV

    SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE

    SAINT-MEGRIN

    Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!…Il ne m'entend
    pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et
    ce nuage!…Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de
    ce visionnaire…Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast,
    Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour,
    lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes
    vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur.
    Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du
    moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)

    JOYEUSE

    Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que
    tu lis dans les astres, toi?

    SAINT-MEGRIN

    Moi? Non.

    JOYEUSE

    Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais
    qu'as-tu donc?

    SAINT-MEGRIN

    Rien, rien: je regarde le ciel.

    JOYEUSE

    Il est superbe! les étoiles étincellent.

    SAINT-MEGRIN, avec mélancolie

    Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des
    ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de
    fois pendant notre vie?

    JOYEUSE

    Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop
    tristes…Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!…voilà
    pour ce monde…Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu
    que je m'y trouve bien.

    SAINT-MEGRIN, sans l'écouter

    Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons
    aimées ici-bas?…Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le
    bonheur?…

    JOYEUSE

    Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me
    parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure,
    M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande
    pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en
    l'air.

    SAINT-MEGRIN

    Tu as raison; oui, je suis un insensé…

    JOYEUSE

    Voici le roi…Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon
    âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?…

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fâché?…Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie
    que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.

    SCENE V

    LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
    Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS

    HENRI

    Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures
    sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en
    récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le
    comte de Saint-Mégrin.

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire!

    HENRI, à SAINT-MEGRIN

    Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir?
    Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va
    s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret
    pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te
    parler…Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il
    ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise…

    CATHERINE, entrant

    Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans
    l'antichambre.

    HENRI

    Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places.
    D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras
    notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers…

    CATHERINE

    Surtout, sire…

    HENRI

    Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.

    SCENE VI

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    HENRI

    Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire
    dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis;
    mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait
    signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y
    aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au
    bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées
    pour sa rédaction?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté
    la peine…l'ennui.

    HENRI

    Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le
    baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron.
    Or, écoutez, messieurs.

    D'EPERNON, lisant

    «Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et
    autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie.
    Premièrement…»

    HENRI

    Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont
    je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit
    articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le
    duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de
    nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef
    ait de grands pouvoirs…Enfin, mon beau cousin, faites comme pour
    vous.

    LE DUC DE GUISE

    Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.

    SAINT-MEGRIN

    Que faites-vous, sire?…

    HENRI

    Laisse-moi.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu
    d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des
    Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique.
    2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera
    octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses
    actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra
    en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»

    HENRI

    Très-bien.

    SAINT-MEGRIN

    Bien!…Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!…
    revêtir un homme d'une pareille puissance!

    HENRI

    Silence!

    JOYEUSE

    Mais, sire…

    HENRI

    Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons
    positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il
    vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal
    sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume
    après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes
    intéressé à ce qu'on m'obéisse…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que
    vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera
    braver ses ordres.

    HENRI

    C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant
    son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de
    France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par
    notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise,
    l'association connue sous le nom de la Sainte-Union…et, de notre
    autorité, nous nous en déclarons le chef.»

    LE DUC DE GUISE

    Comment!…

    HENRI

    «En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal
    (descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre
    main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous,
    mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi…Eh
    bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les
    trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas
    de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de
    Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât
    l'amour des Français…Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur
    le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une
    haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit
    ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit
    vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.

    LE DUC DE GUISE, à Catherine à part

    O Catherine, Catherine!

    HENRI, indiquant la place où Guise doit signer

    Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour
    prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.

    HENRI

    Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce
    que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces
    de notre royaume.

    D'EPERNON

    Oui, sire.

    SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise

    Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première
    entreprise.

    LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul

    La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne
    est arrivé. Vous prendrez ses ordres.

    HENRI

    Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance;
    cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais
    prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a
    forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les
    besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le
    faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai
    nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous
    abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin…
    Etes-vous contente de moi, ma mère?

    CATHERINE

    Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi…

    HENRI

    Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire
    souvenir,…n'est-ce pas?

    SAINT-MEGRIN, à part

    Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri
    et Saint-Mégrin)

    SCENE VII

    HENRI, SAINT-MEGRIN

    HENRI

    Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils;
    j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa
    place.

    SAINT-MEGRIN

    Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est
    pas de vous. J'y ai reconnu…

    HENRI

    Eh bien, quoi?…Parle…

    SAINT-MEGRIN

    La politique cauteleuse de votre mère…Elle croit avoir tout gagné,
    lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait
    quelque chose contre le duc de Guise…Je l'avais entendue, en lui
    parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que
    je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus
    qu'un chef de parti.

    HENRI

    Et que fallait-il donc faire?

    SAINT-MEGRIN

    Repousser la politique florentine, et agir franchement.

    HENRI

    De quelle manière?

    SAINT-MEGRIN

    En roi…Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise
    ne vous auraient pas manqué.

    HENRI

    Je les avais.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait donc vous en servir et le faire juger.

    HENRI

    Les parlements sont pour lui.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La
    Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur
    fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les
    traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.

    HENRI

    Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel
    prisonnier…Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de
    marbre qui puissent m'en répondre…Mets-le seulement en état d'y
    entrer, Saint-Mégrin,…et je me charge de faire fondre l'un et
    d'élever l'autre.

    SAINT-MEGRIN

    Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme
    il l'aura mérité.

    HENRI

    Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le
    même…J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te
    préparer à ce combat.

    SAINT-MEGRIN

    Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs
    religieux.

    HENRI

    Comment, tu n'en as pas eu le temps?…As-tu donc oublié le duel de
    Jarnac et de la Chataigneraie?…Il avait été fixé à quinze jours de
    celui du défi…Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en
    prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs,
    sans penser autrement à Dieu…Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien;
    mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent…Permettez…

    HENRI

    Comment, d'autres?

    SAINT-MEGRIN

    Sire, ma vie est entre les mains de Dieu…et, s'il a décide ma mort,
    sa volonté soit faite!

    HENRI

    Eh!…que dites-vous là…Votre existence vous appartient-elle,
    monsieur, pour en faire si peu de cas?…Non, par la mort-Dieu! elle
    est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de
    vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir;
    mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous
    prions d'y regarder à deux fois.

    SAINT-MEGRIN

    Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.

    HENRI

    Tu feras de ton mieux?…Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il
    n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura
    fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse
    vivement à lui.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire.

    HENRI

    Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France,
    je suis vraiment roi,…vraiment libre…Ma mère va être fière du
    conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et
    il faudra que je le paye en obéissance…

    SAINT-MEGRIN

    Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.

    HENRI

    Ton épée, je veux en juger par moi-même… (Il appelle) Du Halde!
    apporte des épeés émoussées.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir
    besoin de repos?…

    HENRI

    Du repos!…du repos!…Ils sont tous à me parler de repos!…
    Crois-tu qu'il dorme, lui?…ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il
    commande insolemment sur le trône de France, et que moi…moi, son
    roi…je prie humblement dans un cloître…Un roi ne dort pas,
    Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.

    SAINT-MEGRIN

    L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible;
    vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les
    accomplisse.

    HENRI

    Eh bien, écoute, demain… (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je
    crois?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire, c'est minuit.

    HENRI

    Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où
    je vais entrer…Il faut que je te quitte; mais viens me trouver
    demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.

    SAINT-MEGRIN

    J'irai, sire, j'irai.

    HENRI

    Bien, je compte sur toi.

    SAINT-MEGRIN

    Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.

    HENRI

    Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour
    toi…Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des
    charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le
    feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire…

    HENRI

    Adieu, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Adieu, sire, adieu!… (Le roi sort)

    SCENE VIII

    SAINT-MEGRIN, GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!…Ah! te voilà…Mon
    costume…Bien…Aide-moi!…Aide-moi!…

    GEORGES

    Vous allez sortir…Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
    porteurs?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    GEORGES

    Le temps est à l'orage.

    SAINT-MEGRIN

    Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
    bientôt plus une étoile au ciel…

    GEORGES

    Et vous allez sortir à pied?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, à pied…

    GEORGES

    Sans armes?…

    SAINT-MEGRIN

    J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit…Cependant, donne-moi
    l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
    encore un instant et je suis à ses pieds.

    GEORGES

    La voici…Voulez-vous que je vous accompagne?

    SAINT-MEGRIN

    Non. Il faut que je sorte seul.

    GEORGES

    A minuit passé!…que dirait votre mère si elle savait?

    SAINT-MEGRIN

    Ma mère!…oui, oui, tu as raison…L'orage s'étend…Ma pauvre
    mère!…je voudrais bien la revoir,…ne fût-ce qu'un instant.
    Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
    cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
    pas, entends-tu?

    GEORGES

    Et pourquoi, pourquoi?…

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne sais pas, tu ne sais pas…Donne-moi mon manteau…

    GEORGES

    Mon maître,…mon jeune maître,…ne sortez pas, au nom du ciel!…la
    nuit sera terrible.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, peut-être terrible… (A part) n'importe, il le faut, elle
    m'attend; j'ai tardé beaucoup…Malédiction! s'il était trop tard…

    GEORGES

    Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.

    SAINT-MEGRIN, avec colère

    Reste, je te l'ordonne.

    GEORGES

    Mon maître!

    SAINT-MEGRIN, lui tendant la main

    Non! embrasse-moi…Adieu…N'oublie pas ma mère.

    ACTE CINQUIEME

    Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée

    SCENE PREMIERE

    LA DUCHESSE DE GUISE, seule

    (Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
    troisième acte; elle écoute sonner l'heure)

    Minuit et demi…Avec quelle lenteur l'heure se traîne…Oh! s'il
    pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir…Jusqu'à une heure du
    matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
    entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
    pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments…
    et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
    n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
    J'ai voulu prier;…prier!… (Ecoutant en se rapprochant de la
    porte) Ah! mon Dieu! Non…non…ce n'est pas encore lui… (Allant
    à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
    l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
    mais nul espoir!…La porte de l'hôtel se referme!…il est sauvé!
    pour cette nuit du moins…Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
    moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
    quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
    l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai…je… (Ecoutant) J'ai cru
    entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
    de M. de Guise?…Non, non,…On monte; on s'arrête. Ah! on se
    rapproche…On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
    fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
    refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!

    (La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)

    SCENE II

    LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN

    SAINT-MEGRIN

    Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
    entendue; elle m'a guidé!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Ouverte! oui…Imprudent que je suis! (Il la referme)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, écoutez-moi!

    SAINT-MEGRIN

    Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
    félicité.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! la mort est là!…des assassins!

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! écoutez-moi,…écoutez-moi…Au nom du ciel! sortez de ce délire
    insensé…Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
    piège infernal; ils veulent vous assassiner.

    SAINT-MEGRIN

    M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle était de moi; mais la violence, la torture…Voyez! (Elle lui
    montre son bras) Voyez…

    SAINT-MEGRIN

    Ah!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est moi qui ai écrit ce billet;…mais c'est le duc qui l'a dicté.

    SAINT-MEGRIN, le déchirant

    Le duc! et j'ai pu croire?…Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
    instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
    va de la vie.

    SAINT-MEGRIN

    Elle ne m'aime pas…

    (Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh mon Dieu! mon Dieu!

    SAINT-MEGRIN, riant

    C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
    porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
    que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
    la vie, comme ces fleurs de leur tige…Adieu! adieu! pour jamais!
    (Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
    pour meurtrir les bras d'une femme?…Ah! viens! viens!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!…

    SAINT-MEGRIN

    Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
    événements également étrangers dans votre existence?…Fuir! et
    fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!…

    SAINT-MEGRIN

    Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
    aveuglement…Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
    l'assassinat d'un homme?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Grand Dieu! il le demande…Oh! oui, oui.

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
    moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?…
    Jamais!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
    des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
    réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
    sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
    nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
    enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
    l'autre…

    SAINT-MEGRIN

    N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
    dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
    l'enfonce.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien! bien! cherchons un moyen, une issue…Mes idées se heurtent! ma
    tête se brise!…

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre

    Cette fenêtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!

    SAINT-MEGRIN

    Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
    vengeance ne sont que trop bien prises…Et c'est moi, moi qui n'ai
    pas pu souffrir… (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
    pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas…et,
    si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)

    SAINT-MEGRIN, à ses pieds

    Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
    m'aimes…C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
    suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
    disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
    Entoure mes derniers moments des félicités du ciel…Ah! dis, dis-moi
    que je suis aimé.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
    me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
    Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
    la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés…
    Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime…Ici, dans cette même chambre,
    que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
    que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
    alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
    répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
    vie.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?…
    Malédiction!…Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
    l'enfer…Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes…Avec ta
    haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
    que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.

    SAINT-MEGRIN

    Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
    mourir!…mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?…
    Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!

    (On entend du bruit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoutez!…Ah! ce sont eux!

    SAINT-MEGRIN

    Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
    Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
    redeviens un homme…Eloigne-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion

    Saint-Mégrin! écoutez,…écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
    souviens…Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
    fois,…une ceinture,…une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
    et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.

    SAINT-MEGRIN

    Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
    distinguer ce balcon!…mais rien qu'un gouffre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoute…On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
    fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!

    SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre

    Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
    chambre) Qu'est cela?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
    billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
    appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
    ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
    fuyez, fuyez vite!

    SAINT-MEGRIN, attachant la corde

    En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
    porte…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Attendez.

    (Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)

    SAINT-MEGRIN

    Ah! Dieu! que faites-vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.

    SAINT-MEGRIN

    J'aime mieux mourir.

    LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte

    Ouvrez, madame, ouvrez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
    de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée…Fuyez, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Tu m'aimeras toujours?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui.

    LE DUC DE GUISE, en dehors

    Des leviers, des haches,…que j'enfonce cette porte.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Pars donc! oui…oui…adieu!

    SAINT-MEGRIN

    Adieu!…Vengeance!

    (Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
    silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
    quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!

    (Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
    SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES

    LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide

    Il sera descendu par cette fenêtre…Mais Mayenne était dans la rue
    avec vingt hommes, et le bruit des armes…Va, Saint-Paul; vous,
    suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
    duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
    tête-à-tête.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, madame; laissez-moi.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps

    Non, je m'attache à vous.

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, vous dis-je!…ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
    torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
    jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?

    SAINT-PAUL, dans la rue

    Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce lui?

    SAINT-PAUL

    Non, c'est le petit page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur! Ah! pauvre enfant!

    LE DUC DE GUISE

    L'auraient-ils laissé fuir?…Les misérables!…

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir

    Oh!…

    SAINT-PAUL

    Le voici.

    LE DUC DE GUISE

    Mort?

    SAINT-PAUL

    Non, couvert de blessures, mais respirant encore.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel…

    SAINT-PAUL

    Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu…

    LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
    Guise

    Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
    douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! (Elle tombe)

    LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue

    Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
    du maître.

    End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)

  • Espace Perdu Poésie

    Espace Perdu Poésie

    Aproximadamente 3.795 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ESPACE PERDU

    imageries

    Éditions Naaman

    =========================================

    La folie m'engendre
    sous d'épaisses couvertures vertueuses
    les breloques m'étouffent l'oeil
    sclérose d'âme en devenir
    pétrie à même les nuances

    Corps d'avant
    corps mutant
    corpusculaire
    ouïr pour actionner le Verbe
    perdre la clef des champs

    Au grand Mât
    attachez vos ceintures
    on part en Vie
    en chemise de nuit
    par les méandres de l'irraisonnable
    vers le mausolée du Mot Dit

    ___________________________

    En vol plané
    je me perçois en délire
    l'ordre me rejoint en dégringolade
    je succombe aux jugements incrédules
    affolée de discours frénétiques
    j'accueille le silence
    Majesté immobile
    dépouillée

    ___________________________

    Les mots s'orgasmisent
    se contractent à souffle perdu
    on a dissous le corps
    le Vrai rejaillit
    en nuée d'images indélébiles
    suant de strangulation
    la phrase s'embryonne
    sur les pages labourées
    des lignes à la pelle ramassées
    jetées en défécations
    en bordure de falaises engouffrées

    ___________________________

    J'habite les mots signifiants
    d'une inconnue sagesse
    circulant sur les ondes
    éprise de vent libre

    Recrudescence de tempêtes abattues
    sur la cime perdue
    des regards avides
    cherchent la pulpe des chemins sinueux

    Grisée d'absolu
    d'insanité
    d'accords brisés
    du temps arrogant

    ___________________________

    Je flotte en moi
    à l'envers
    à l'endroit
    je pose sur mon autel
    tous mes sacrilèges de vie abandonnée
    je file vers mon désert
    accrochant ici
    une pensée fétide
    et là
    une bouée pour mes futurs naufrages

    Mon chemin habité d'images
    sillonne une froide vallée
    pays traqué et saturé de richesses interminables
    qui n'en finissent plus d'appauvrir

    Sur ma dune
    je compte mes moments d'amour
    enveloppée d'une cape tissée de rares visages
    attrapés au hasard du temps

    ___________________________

    Les images au rivage s'entrelacent
    roucoulent d'aise
    me provoquent

    Je les bois
    comme grâce en coupe
    à tire d'âme

    ___________________________

    Je cherche des mots

    abri de mes souffrances
    abri de mes attentes
    abri de mes lassitudes

    Je cherche des corps

    abri de chaleur
    abri de tendresse
    abri d'épanchements nouveaux

    Je cherche l'univers

    abri des nulles parts
    abri des ailleurs
    abri d'yeux perdus

    Je cherche des images

    abri des solitudes
    abri des habitudes
    abri des naufrages

    ___________________________

    Étreins le bouquet de pensées éparses
    tires-en le jus fabuleux des mots entendus
    distille le secret du langage perdu
    au fil des siècles vécus d'abus

    Abuse l'âme
    embaume de musique l'atmosphère en flammes
    brisée de morts subites
    je survis de grâces en songes

    Atterrée de phrases communes
    en échange de berceaux vides
    sueurs crépusculaires au goût enfiévré
    jette le manteau déjà trop usé
    par le fouet des vampires célestes

    Reviens me chuchoter l'éther où jadis je fus
    trempée de lumière
    transparente de sagesse
    fierté initiale

    J'essuie les chemins ancestraux
    je marche sur le feu des poètes maudits
    brûlée de frayeurs extatiques
    le lointain flambeau clignote des mots enchevêtrés
    qui m'enguirlandent d'extravagance

    Ô grandiose tourmente
    projette la pâleur de l'innocence
    au cerceau de vie restante
    sur le mur de la ressemblance

    ___________________________

    Musique des sons
    rapatriée et caressée par l'oreille écoutante
    choix déluré
    plaisir savoureux
    la matière grise se complait
    au glissement des mots choisis

    Bruissement sur l'âme qui s'enivre et se perd
    au fond du puits délabré de sa conscience
    surhumaine

    Passible de ravivance acharnée
    jointe au corps universel
    emballée

    au son dégagé de piètre chair
    ensorcelée d'infini et d'excroissance

    ___________________________

    Je rage
    j'éclate
    et me fonds dans l'abîme de ma foudre
    j'enchaîne mes désespoirs
    à l'arbre mort de l'existence
    j'élève le pilier de mes attitudes
    résistant ainsi au bourdonnement de la solitude

    Je reconnais enfin la vie
    espace aux dimensions inconnues
    ravie de couleurs transparentes et nues
    j'entrevois le feu d'un désir inassouvi
    là où une pâle lueur attise cette soif
    dénaturée

    Par-delà le temps
    par-delà l'espace
    des chimères se déversent en rosée bouillonnante
    sur mes rêves emmêlés
    mes nuits de blanc vêtues
    s'égorgent aux souvenirs des matins
    d'une vie non vécue

    ___________________________

    Je parle des roches qui pensent
    Je parles des arbres qui pleurent
    Je parle du sable qui rit
    Je parle de la terre qui grogne

    Je croque la barre du jour
    Je croque mes peines d'amour
    Je croque les fruits d'hiver
    Je croque les âmes d'hier

    J'écris les mots perdus
    J'écris les saisons nues
    J'écris sur l'écorce du temps

    d'intimes pensées qui jaillissent
    de l'étang des murmures

    ___________________________

    La nudité du temps s'enroule
    autour des matins refleuris

    Je baigne mon corps
    dans la rosée limpide des herbes suspendues

    Je goûte la beauté
    d'une fleur éveillée
    au doux froissement
    d'une aile brisée

    ___________________________

    Ai découvert l'entrée du tunnel
    qui me sillonne au plus loin du plus loin
    comme au tréfonds du volcan
    la vie filtre le sens des choses
    les purifie
    les asperge d'un fluide nouveau
    les émotions réalisent de nouvelles ombres
    comme des ombrelles
    pour rafraîchir les passions toutes neuves

    Départ

    Silence

    La mort n'existe plus
    on l'a enterrée hier
    derrière le paysage broque en loque
    une nouvelle toile représente les armées de soleils
    le chemin prend feu à leur passage
    un sillage à suivre
    embrasant l'âme en ébullition

    ___________________________

    J'ai vu la gloire d'un matin à jamais disparu
    j'ai vu une longue journée s'abattre sur le soir
    un fracas de nuit à perte de sommeil

    J'ai vu la marche de l'inconscience
    couvrir le brasier d'indolente survivance
    j'ai vu le plafond dissimulé des étouffantes villes
    j'ai vu le spectre
    l'ai apprivoisé comme hirondelles en cage bronzée

    ___________________________

    Je me retire de ma peau
    pour mieux voir les couleurs opaques
    de l'oeil qui s'ennuie
    vertige de l'arbre qui tombe sur l'os

    Je chausse mes pas en marche avant
    pour surprendre le temps qu'il fera
    à l'appel du bras levé
    je plie mon espace
    à la recherche d'un lieu vide
    exploration mutilée aux portes closes
    l'élan s'abat en trombe
    percussion qui retentit
    sur le mur de l'infini
    gestation de vie d'ailleurs

    Ne jamais rencontrer l'ailleurs
    objet du songe
    signe de turbulence
    retour

    ___________________________

    Qui es-tu
    Où est-tu
    Grand Invisible

    Hier fut
    demain sera
    mais aujourd'hui n'est pas

    Serais-tu à la mesure de mes aspirations
    fixé au coin de l'oeil
    en larme coincée

    ma joue t'aspire
    tu n'y es pas
    reflet opaque qui me retransmet mon image

    ___________________________

    Je me promène en tenue de mort
    laissant mon vieux manteau rapiécé
    sur une chaise pliante d'usure

    Je couche mon corps dans une nuée humide
    terrassée d'ignorance figée
    prête à l'emploi du temps

    Je rêve d'étrangetés sympathiques
    osées et laconiques
    pudeur indélébile

    Je regorge de fantasmes impudiques
    paroxysme de vertus oubliées
    je bois ma liberté à plein verre

    À ta santé ma vie

    ___________________________

    Ô Terre
    toi que j'ai choisie pour naître
    tu regorges d'exploits meurtriers
    tes millénaires t'angoissent
    on t'as extirpé ton harmonie
    déréglé ton train de vie
    tu te suffis à toi-même
    impotente
    nos pieds te sont lourds
    agressée
    tu t'éteins comme un ancien soleil
    étouffée
    tu rétrécis à nos quatre milliards
    de paires d'yeux

    Fruit d'azur confit
    notre désordre n'a nul refuge
    qu'une étoile morte-née

    Adam nous a trompés
    jardin délicieux abandonné
    source d'avenir tarie
    je me vomis
    attendant d'être cueillie
    par quelques gueux affamés
    de l'au-delà

    Et que le spectacle continue
    malgré le rideau tombé

    ___________________________

    Je me baigne dans la pourriture
    de ma sécheresse
    m'abreuvant au fiel de la terre
    j'enfonce mon corps en lambeaux
    dans les sables verts d'un tombeau

    Je meurs d'espoir d'en sortir
    du jour où j'emboîterai le pas
    vers un nouveau trépas

    Refaçonnée par les ténèbres
    habituée d'espace réduit
    je marcherai d'appuis nouveaux
    sur les sentiers battus
    refleuris par les tombeaux

    ___________________________

    Le ruisseau me traverse
    rafraîchit mes passions
    de tendres tempêtes m'étranglent
    aux passages cloisonnés
    de frayeurs indignes
    la flèche dorée indique la proue du naufrage
    à jamais récupérée

    Brune brume
    blanche frange
    du temps effrité
    à chercher le lointain
    sublime désir
    pensée qui sourit au vent nonchalant

    Branle-bas ébruité de chaleur posthume
    d'ogives à perdre la tête
    renversé de poussière insidieuse
    enflammé de vampires attablés
    au festin de champignons brûlants
    assaisonné de chairs fumantes
    douces aux palais languissants
    des pantins sans fil
    et filant sans rêve

    Obscurci de mauves images
    l'Univers bouillonne
    attendant le renouveau
    des amours endurcies

    ___________________________

    Assise au bord du temps
    pieds flottant dans l'espace
    je mesure l'immensité
    pur coucher mon impatience

    Une spirale s'installe sur un vague regard
    elle s'étale et se contracte
    aux battements de paupières
    une minuscule bille s'en détache d'instinct
    et manipule son destin
    suspendue à l'horizon
    elle me fait révérence
    et s'agite à mes sombres pensées
    à tâtons
    elle roule sur mes genoux
    se découvre sans pudeur
    laissant apercevoir ses cicatrices
    en champ de bataille

    Mes pensées frémissent à ce spectacle
    je pleure pour éteindre ces haines
    les murs honteux et sordides
    fondent en tristesse
    d'où s'échappent
    quelques rares ombres de vie

    ___________________________

    Pas renchaussés aux fenêtres aperçus
    abîme de lassitude
    le pas de deux gesticule
    en crescendo torturé
    se dédouble aux mesures
    en saccades refoulées
    corps démembré
    articulé d'un sourire
    d'une faiblesse incontinente
    cherche des yeux attendris
    attendant ton bol de riz
    bavure de guerre
    crachat d'homme
    indigne humanité
    aux vertus sombrées dans l'oubli
    jungle humaine
    que le plus fort l'emporte
    éhonté de tendresses ensommeillées
    au profondeur des charniers
    repoussante vérité évitée
    en homélies endimanchées
    entachant la sainteté des bêtes bien pensantes
    orgueil des clochers qui s'agenouillent
    en vapeurs cristallisées
    voilée en myopie déambulante
    les regrets développés en chambre noire
    apparaissent en négatif mythique

    Le pas de deux s'éternise
    de sale en sale
    de mal en pieds
    de pieds sans pied
    de sang séché
    au bord des routes oubliées

    ___________________________

    Au menu du jour
    la paix
    au fond des déserts
    au bord de la mer
    la paix
    dans les salons
    sur les balcons
    la paix
    aux lèvres des canons
    en tête des nations
    la paix
    Au fond des chaudrons
    il brûle un lampion
    la paix

    MAUDITE PAIX

    Crache le feu
    la tête sur la pierre
    en avant la guerre
    mange-la ta misère
    dévorons tous nos frères
    en avant la guerre
    passe en avant
    moi je n'sais pas comment
    en avant la guerre

    Rongé de rouille
    rouillé de guerre

    LA PAIX

    ___________________________

    Masque craqué de plâtre rance
    respire aux fentes obstruées
    de suffisance inculte
    narcissique beauté
    au fond des rivières abruptes
    reflet de croquants péchés passionnés
    aux idées molles et délavées

    Soubresaut de brillance éteinte
    bleuté de marbre choisi
    insipide et saturé
    regret du temps inodore
    d'espace incolore
    ratisse les gouttes de vie
    qui s'effilochent à l'horizon muré et désespéré

    Le doigt s'imprime sur la barre du jour
    symphonie oblique
    chant de blé d'or terni
    le vermeil émerveille le regard cicatrisé
    de pleurs chaleureux et menacés

    ___________________________

    Sombre dent du temps
    dévorant les masses plissées
    yeux ternis par des regards aveugles
    rageuses dimensions illuminées de néant
    engloutissant les regards affamés

    Gorgée de vie amère
    ciguë des morts-vivants
    assoupis le corps
    enivré d'écoeurement
    crache ta mort
    aux oubliettes de temps

    ___________________________

    Ô Bêtise
    grande favorite humaine
    asperge la musique doucereuse
    des grandes frustrations
    à l'auberge des passions gélatineuses
    insatiable au coeur
    des chauves enlacements épars
    nourrie de miel suri
    holocauste des gratte-ciel
    emmurés de douleur

    Épines de pieds et humeur de têtes
    fourrée de dates millénaires
    charge les trépas
    de brillantes chaussées
    amusée de folles arabesques
    monture de chastes amazones nues et froides
    embuées de chaudes aisselles musclées
    de tendresse avertie

    ___________________________

    Clairvoyance néfaste
    souci des mythes
    aspergée de lait divin
    labeur de seins rajeunis
    aux lèvres gauches et gloutonnes
    assombrie de désirs d'absolu
    de lointains soubresauts

    Humeur du temps en broussaille
    jetée de lierres éperdues
    ensommeillée sur fond d'azur
    entachée de fuyants désirs

    L'innommable plaisir
    s'arrache les cervelles essoufflées
    apaisant les arpèges lancinants
    des complaintes tremblotantes

    ___________________________

    Source d'épanchements insalubres
    sotte vertu aux moeurs vétustes
    accrochée au mur des mémoires sauvages

    Pillage des forces vives et machinales
    détale les pentes glaciaires et déchaînées
    étouffé de mots vides et inversés

    Crache les histoires confondues
    de salive verdâtre et silencieuse
    coulant des crevasses multiples
    ouvertes au profond silence de froide terre

    ___________________________

    Qu'est que je lègue à mes enfants
    un dépotoir
    nos détritus
    nos chagrins
    nos abîmes

    Une lampe veille sur la commode
    immuable
    créative
    elle réinvente mes rêves
    mon engouement de vie
    elle réchauffe mon essence
    embrase l'éclat des jours subtils
    qui n'en finissent plus

    Qu'est-ce que je lègue à mes enfants
    un espace d'univers
    un soir de veille
    ou tout s'éteint sur la vastitude
    reste le temps des soupirs endormis
    au large de l'immensité redevenue claire
    à leurs toujours yeux d'enfants
    ébahis d'amour
    seul héritage

    ___________________________

    Je suis d'eau
    d'air
    de feu
    mes racines desséchées s'abreuvent
    aux souvenirs des astres fidèles
    dès que s'éteint le soleil
    à mon giron je retourne
    dessinant des rêves occultes
    aux parois de mes pensées
    j'étreins mon énergie
    pour raviver mes espérances

    Blottie au sein d'une eau nouvelle
    je me raconte l'histoire perdue du temps
    ce temps limpide
    au chêne rajeuni
    paré de feuilles éternelles

    ___________________________

    Je joue de l'émotion
    comme un piano railleur
    les notes de baladent
    en cris
    en pleurs

    Symphonie délirante
    jubilation
    extase
    accords torturés

    ___________________________

    Peur de jour
    peur de nuit
    brûlée d'amour latent
    choix de plumes endurcies au chagrin

    Bouche soyeuse
    orifice attendri
    aux couleurs sales et malveillantes
    en dimensions incomprises
    d'aspect lourd et aveuglant

    Trame de vie suspecte
    océan de stupeur
    glaise informe chavirée en poussière de lune

    Les déserts fourmillent de pluie desséchée
    de frêles senteurs rassurantes
    ornés de sentiers éperdus
    d'un bouquet de temps non éclos

    ___________________________

    Brebis galeuse à l'ouest
    tendre soupir à l'est
    que peut-on te reprocher
    d'être au rendez-vous
    toujours ponctuelle et joyeuse
    tu nous emportes dans tes bras
    quelques peu osseux
    mais qu'importe
    tu sais où tu vas
    tu embroches grands et petits
    tu dénoues les fils de vie
    et secoues la poussière couleur de terre
    emportée par le vent lunaire ou solaire

    Réalité mystérieuse
    tu essuies les mares de peines des regards
    appauvris
    les sombres taches pâlissent au fil des adieux

    Les ombres retournent à leurs nombrils
    et marchent à reculons
    comme pour espacer le temps
    retournant à leurs berceaux
    pour éviter ton spectre affolant

    Mais toi
    tu es printemps
    attendant le signal
    du prochain rendez-vous

    ___________________________

    La grisaille pleure
    sur le triste regard
    des ombres décharnées
    sépulture de vie
    aux rêves désertiques
    nonchalance du temps
    suspendue à l'espace indécis

    Ressuscitez bandes d'abrutis

    Suspendez cette grisaille
    au placard des arrière-cours
    laissez consumer vos songes affolants
    étreignez-les
    à en sortir le nectar enivrant
    soulez-vous en
    pour rallumer vos orbites closes

    Ainsi régénérés
    vous ferez de plus beaux cadavres

    ___________________________

    Semer des doutes en vos entrailles
    vous agresser et vous troubler
    planter en vos yeux
    des regards de mélancolie
    contourner vos nuits sèches
    et vos jours arides

    Torpeur

    Moisir dans vos greniers sans âge
    gémir sous vos langues mortes
    pour effacer vos mots creux
    ramasser les miettes de vos déserts
    en faire germer vos mornes amours

    ___________________________

    Chercher le dur
    trouver le mou
    enfilade trépassée
    ne revenir qu'au décan

    Toujours
    partout
    le bruit métallisé se meurt aux oreilles
    entonnoir d'ivresse haletante
    jeux de particules
    matrice décomposée

    Tromper l'oubli
    se moquer du noir tombé
    essuyer la trace de gauches pas
    sur la ligne du temps décadent

    Retenir le mot d'Amour
    marteler le temps brisé
    écorchure vive

    Baume

    ___________________________

    Accablante reprise de mélodies perdues
    charmes renouvelés de danses limpides
    enjambées célestes
    cycles obscurs à jamais rajeunis
    temps enflés de cruels désirs
    objet cataclysmique
    d'auréoles étouffantes et chancelantes
    mélancolie spectaculaire

    ___________________________

    Nue devant l'orage
    je saisis sa foudre
    pour ceindre mes reins brisés
    enfiévrée
    je bois à même les nuages
    pour étancher la brûlure qui perdure
    au coeur brut
    je sens poindre en moi
    un goût de nature suffocante
    rebelle au bois abandonné
    menu temps accompli en douceur primaire
    ajustée en sursaut
    cercle organique

    ___________________________

    L'accueil de la nature se fait pressant
    envoûtée de maladresse
    la solitude risque un pas chancelant
    vers une cathédrale verdoyante
    arrimée aux racines d'arbres
    elle s'incline devant beauté et rutilance
    risquer d'aventure un songe
    paraît malvenu en si bel enchantement
    nul besoin est de grossière mode

    En choeur déluré
    les têtes de violon sonorisent l'air du temps
    les chants sombrent au coeur
    en remous dépouillés
    le silence s'effrite
    à l'approche des grands arbres
    leur écorce s'enduit de sève
    laissant poindre l'aurore tant attendu
    enracinés l'un à l'autre
    leurs feuilles rougissent de contentement

    ___________________________

    Sautille la pluie
    sur tendres feuilles jaunies
    par le temps épars
    rose matin assombri
    au réveil des humains
    humecte la droiture du temps revenu
    soubresaut bouleversé
    à souillure approprié
    aux déchets terreux
    saute à rebrousse-poil
    en longs cheveux embroussaillés
    vers les espaces refleuris
    aux matins gris

    Assoupi de vertes langues assassines
    d'immondices endiablées
    luttant tête froide aux clochers ramurés
    stature titanesque
    aux rameaux tentaculaires
    pernicieux

    Beauté rattachée au cri voyant
    ébranlée de torpeur odieuse
    effilée de mélancolie sableuse

    ___________________________

    Le temps s'endort
    sur branche fragile
    transporté de rêves rajeunis
    il enjambe ses horizons flétris
    et sursaute aux gémissements
    des peines englouties

    * * * *

    Les folles voiles s'emportent
    aux légères brises de brume parfumée
    les décombres des flots
    engloutissent leur candeur
    enchevêtrées
    elles s'affolent
    crissant
    se rabattant sur l'horizon muet

    ___________________________

    Accoudés aux quais
    les chalands explorent les eaux noires
    d'une terre démente
    en brise étreinte
    loin derrière l'écume

    Mer éreintée de souffle perdu
    entre deux eaux de faune germée
    salvatrice d'indigènes
    elle attend l'hommage sacrificiel

    Qui viendra s'ébattre au rivage
    larmes à l'oeil ouvert
    glissant sur plumages
    au gré de mouettes en cage
    prisonnières du ciel en rage

    Erreur saisonnière
    le phare se cherche un écueil
    où briser ses feux complices

    ___________________________

    Les amants s'allument
    s'éteignent
    comme chant d'elles
    en dentelle

    Les escarmouches de nuit
    vident les tendresses
    happent les soupirs

    ___________________________

    Lorsque ton prolongement
    ébranle la cloison du délire
    la flamme jaillit de la source
    ravit les pensées obscures
    effaçant la détresse qui s'ennuie

    Le feu pleure sur ses cendres grises
    englouties dans l'abîme
    où les vagues écourtées
    se fracassent sur l'infini

    ___________________________

    Ô jouissance trop brève
    de corps emmêlés
    tu fais frissonner l'ombre brûlante
    des désirs consommés

    Que d'amours ont jailli
    de frêles chevauchées inertes
    étalant sur l'infini
    les bruits desséchés des soupirs

    L'ombre glaciaire sombrera
    vers les entrailles des passions brisées
    d'où jailliront les sueurs
    d'une trop légère brise

    ___________________________

    Coeur imbibé de lointains regrets
    sèche à l'aube
    des désirs à venir

    Ô gerbe cueillie du temps refleuri
    goûte le parfum
    d'une beauté éclatée

    ___________________________

    Semblable au sel de la mer
    semblable au feu de la terre
    tu ronges et fais trembler
    les épaves de la chair
    tu déchires le cosmos
    et délivres l'éros
    des abîmes de l'ignorance

    Enveloppe de tendresse
    le souffle des paresses
    ravive le temps
    d'une fable d'amants

    ___________________________

    Coeur séché derrière les volets entrouverts
    refus de tendresse mendiée aux portes closes
    les rires saccadés cachent la pendaison
    des oiseaux morts
    tu restes couchée sur ta dépendance
    tu abîmes la couleur de tes pensées
    en t'abritant sous l'ombre de ton ennui
    ta solitude s'entache de notes vides
    tu t'extasies devant tes murs gris peints en rose
    morose
    tes amours glissent au plancher froid et dur
    giseante
    tu fais l'amour en peau de vache
    entortillée autour de ton illusion

    ___________________________

    Vie démesurée
    vie en repli
    vie encerclée
    vie enchaînée
    vie à l'enchère
    vie rétrécie
    vie encadrée
    vie castrée

    L'esclave s'amenuise
    à n'en devenir qu'une idée libre

    Liberté macérée
    liberté inextinguible
    liberté d'assaut de mots inaudibles
    liberté clignotante aux coins des rues
    liberté qui aiguise la lame au coeur transpercé
    liberté qui brise le néant
    liberté
    liberté

    ___________________________

    En toile suspendue
    en jet d'humeur nocturne
    la forme s'informe de traits adroits
    en lignes détachées
    brisée d'espace inégaux
    de masses indécises
    elle projette un oeil oblique
    comme pour attendrir
    esseulée
    elle se superpose d'aise
    disparaît en elle-même
    réapparue en sons différents
    son chant attise
    retire ce qu'il a donné
    en mouvement inchangé
    elle se perçoit
    intouchable
    vit par couleurs
    nous danse dans l'oeil
    irrésistible

    ___________________________

    Ta main encerclant le cou
    repliée sur l'épaule
    en serre d'aigle affranchi
    regard de pauvre
    croisant ta désillusion
    ton maigre corps teigneux
    vogue sur le néant
    habité de volcans éteints
    ne demandant qu'à éclore en luminosité

    Tu ramasses ta tristesse desséchée
    au pied de l'escalier en lambeau
    transformée en flambeau
    tu chauffes comme un volcan réanimé
    tu surchauffes
    tu sursautes à ton verbe ignoré
    suite de vies fragmentées

    ___________________________

    Métalarmant
    chairs clinquantes
    roseargent
    en pot froid
    bois brillant
    toit hurlant ENTER

    Râ Soleil
    rameau séché
    martelé ENTER

    Effets spéciaux
    masses trouées
    éclaboussées
    fosses asceptiques ENTER

    Écho cuivré
    son brut
    verbe in vitro ENTER

    Blindage chromatique
    au fil ténu
    pucelage
    envolés mes bits
    bibites encéphaliques ENTER

    Chaos pack
    Blind colors RUN

    Bit… Bit… envolés en phrases à dentelle
    Bit… Bit… en chemise détach….Bit…Bit…
    couleurs à jam… Bit… Bit… touj… Bzzzzz

    ___________________________

    Star familiale
    berceau intime
    apaisement de faim
    de cris
    de maux écoutés
    chaussée d'aurore
    tu pleures d'inliberté
    tu habiles les habitudes d'essoufflement
    tu chantes l'ennui à bout de voix
    en secret
    tu mijotes dans tes chaudrons
    tu es sale à force de laver les autres
    tu boudes les amours à force d'aimer
    ta tendresse s'échappe comme une fuite de gaz
    tu essuies les paroles aux murs incrustées

    Ferme la porte
    ouvre la fenêtre
    ta tête aérée n'oxygène personne
    le branle-bas s'installe bras ballants
    les contraires s'attirent
    mais les satyres ne se contrarient plus
    tu laves tes chagrins aux cuves qui coulent
    et se meurent
    en avanit les machines
    jubilez

    Moi
    je rêve ma réalité
    en réalisant mes rêves
    mon fil de vie ne tient qu'au plomb gravé
    de mots rendus
    de mots réchappés
    de mots vivants
    images et sons enfin libres

    =====================================

    © Éditions Naaman et Huguette Bertrand
    Sherbrooke (Québec) Canada
    coll. AMORCES, no 44
    Dépôt légal / Deuxième trimestre 1985
    BNQ et BNC – ISBN 2-89040-343-2
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    End of Project Gutenberg's Espace perdu, poésie, by Huguette Bertrand

  • Candide, ou l’optimisme

    Candide, ou l’optimisme

    Aproximadamente 36.452 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, Nº 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, Nº 20.

    MDCCCXXIX.

    CANDIDE,

    OU L’OPTIMISME

    Préface de l’Éditeur
    CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.
    CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
    CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
    CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.
    CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
    CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.
    CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.
    CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.
    CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.
    CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.
    CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.
    CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.
    CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.
    CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
    CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
    CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.
    CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.
    CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
    CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.
    CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
    CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
    CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
    CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
    CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.
    CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
    CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.
    CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.
    CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
    CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
    CHAPITRE XXX. Conclusion.

    Préface de l’Éditeur

    _Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
    réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.

    Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui
    lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant
    d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir
    recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs.

    Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
    Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie.
    Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme.
    L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.

    [1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et
    aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_.

    Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide,
    qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759:
    on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.

    C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une
    _Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois
    réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On
    l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des
    Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778,
    avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient
    les deux parties.

    Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de
    1760.

    Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale,
    traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,
    depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition,
    augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour
    royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26
    mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal
    de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages
    condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du
    parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du
    Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.

    _Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un
    auteur qu’on ne connaît pas.

    _Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un
    volume in-i8.

    Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du
    dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
    père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.

    Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans
    un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire
    ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_,
    où sans doute on le trouvera.

    J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_
    qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_.
    Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et
    Candide parut dix mois après_.

    [2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

    Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à
    Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre
    1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus
    tard.

    ———

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
    de Voltaire.

    Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
    Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.

    Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
    éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
    signées de l’initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    CANDIDE,

    ou

    L’OPTIMISME,

    TRADUIT DE L’ALLEMAND

    DE M. LE DOCTEUR RALPH,

    AVEC LES ADDITIONS

    QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT

    À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759

    1759

    CHAPITRE I.
    Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
    chassé d’icelui.

    Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
    Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les
    moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le
    jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois,
    pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de
    la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le
    baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette
    demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que
    soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique
    avait été perdu par l’injure du temps.

    Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
    Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande
    salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses
    basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers
    étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier.
    Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des
    contes.

    Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,
    s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs
    de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
    Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur,
    fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout
    digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la
    maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi
    de son âge et de son caractère.

    [1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.

    Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
    prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que,
    dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le
    baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des
    baronnes possibles.

    Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement;
    car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la
    meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
    lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement
    instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres
    ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
    monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province
    doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés,
    nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont
    avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout
    est au mieux.

    [2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le
    chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de
    Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_.
    B.

    Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
    mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la
    hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né
    baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être
    mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le
    quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la
    province, et par conséquent de toute la terre.

    Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit
    bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur
    Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de
    chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme
    mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences,
    elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut
    témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets
    et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute
    remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la
    raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

    Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
    rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide
    lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner,
    comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière
    un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa;
    elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la
    main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une
    grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux
    s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M.
    le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant
    cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
    pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par
    madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut
    consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

    CHAPITRE II
    Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

    Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
    pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus
    beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se
    coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige
    tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain
    vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,
    n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta
    tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le
    remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,
    et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le
    prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une
    modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas
    de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les
    personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:
    n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est
    ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à
    table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons
    jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits
    que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;
    c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est
    au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut
    faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous
    pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle
    Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous
    n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car
    je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il
    faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en
    est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le
    héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est
    assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au
    régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,
    remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui
    donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu
    moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
    en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

    Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il
    était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller
    promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un
    privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir
    de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà
    quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le
    mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le
    mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de
    recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau
    dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni
    l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de
    Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;
    il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille
    hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la
    nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.
    Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant
    plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser
    la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait
    mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du
    crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par
    tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien
    fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec
    une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les
    siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les
    émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et
    pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des
    Abares.

    CHAPITRE III.
    Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

    Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les
    deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
    les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en
    enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de
    chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ
    neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
    fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers
    d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
    Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put
    pendant cette boucherie héroïque.

    Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun
    dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets
    et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et
    gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un
    village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit
    public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs
    femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
    sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
    naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à
    demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des
    cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
    coupés.

    Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à
    des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide,
    toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
    arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites
    provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle
    Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais
    ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et
    qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien
    qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût
    été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.

    Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent
    tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une
    maison de correction pour lui apprendre à vivre.

    Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une
    heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le
    regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous
    pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit
    modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour
    le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle
    Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande
    mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être
    autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit
    l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:
    mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne
    mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne
    m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la
    fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist,
    lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le
    zèle de la religion dans les dames!

    Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
    Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi
    un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme;
    il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui
    fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler
    dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande.
    Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss
    me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis
    infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de
    ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.

    Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
    pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers,
    les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux
    violente, et crachant une dent à chaque effort.

    CHAPITRE IV.
    Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur
    Pangloss, et ce qui en advint.

    Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet
    épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête
    anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,
    et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à
    l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?
    Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!
    quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le
    plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle
    des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit
    Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où
    il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
    bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide
    s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais
    vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les
    yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais
    de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu
    chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
    Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après
    avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à
    monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été
    coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa
    soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas
    une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons
    été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
    voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.

    A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant
    dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,
    et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux
    état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du
    genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres
    sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet
    amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a
    jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette
    belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?

    Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu
    Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté
    dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments
    d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est
    peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant
    qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille
    comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à
    une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,
    qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de
    Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me
    meurs.

    O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas
    le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;
    c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un
    ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île
    de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la
    génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est
    évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le
    chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que
    jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est
    particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les
    Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas
    encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à
    leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un
    merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées
    composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin
    des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
    bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ
    vingt mille vérolés de chaque côté.

    [1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

    Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.
    Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et
    dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni
    prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie
    pour nous.

    Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de
    son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
    touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita
    pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.
    Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il
    écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste
    Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé
    d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son
    vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était
    on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,
    disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne
    sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné
    ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des
    baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne
    de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des
    banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était
    indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs
    particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
    particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air
    s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le
    vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de
    Lisbonne.

    CHAPITRE V.
    Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur
    Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

    La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
    inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans
    toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas
    même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris
    et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés,
    le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne
    s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la
    manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe
    rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il
    eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la
    tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
    rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de
    l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot,
    qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide
    approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est
    englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le
    philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de
    Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât.
    Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout
    périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot
    qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement
    jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

    Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il
    leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la
    faim après avoir échappé à la tempête.

    A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
    bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer
    s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à
    l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et
    les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés
    sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille
    habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le
    matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à
    gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène?
    disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le
    matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour
    trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé
    son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il
    rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des
    mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon
    ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison
    universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit
    l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur
    le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton
    homme avec ta raison universelle!

    [1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.

    [2] Voyez tome XVIII, page 470. B.

    Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans
    la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi
    un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est
    pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les
    mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets;
    il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima
    jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour
    Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le
    philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit
    connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine
    voisine.

    Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant
    à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite
    ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à
    la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi
    bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le
    repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes;
    mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient
    être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car
    s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est
    impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est
    bien.

    Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de
    lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit
    pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni
    chute ni punition.

    Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss
    encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction
    entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
    Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre
    excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la
    nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres;
    car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa
    phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui
    servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

    CHAPITRE VI.
    Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de
    terre, et comment Candide fut fessé.

    Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
    Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
    pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel
    auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le
    spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande
    cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
    trembler.

    [1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un
    autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du
    _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa
    commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché
    le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son
    disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté
    avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des
    appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais
    incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un
    san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
    san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
    diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
    Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.
    Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très
    pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut
    fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux
    hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et
    Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la
    terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

    Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se
    disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que
    sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été
    chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des
    philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi!
    ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez
    été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles,
    faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!

    Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et
    béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez
    courage, suivez-moi.

    CHAPITRE VII
    Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce
    qu’il aimait.

    Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
    masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à
    manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y
    avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui
    dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de
    Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de
    vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il
    avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité
    de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il
    faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
    pommade, mangez et dormez.

    [1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une
    des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de
    Dangeau). B.

    Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la
    vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même
    d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur
    le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes
    cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a
    inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne
    femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta
    point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le
    prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un
    quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins
    et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène
    Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un
    canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver,
    et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent
    comme un songe agréable.

    La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
    tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
    couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune
    homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle
    surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet,
    c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole,
    il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les
    accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent:
    ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
    se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
    recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi!
    c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal!
    On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme
    le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle
    Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais
    votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit
    Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et
    pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais?
    et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette
    maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut
    auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le
    baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
    reçûtes.

    Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,
    quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît
    encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce
    qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde
    levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon
    anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à
    Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.

    CHAPITRE VIII.
    Histoire de Cunégonde.

    J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
    d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh;
    ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par
    morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle
    j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je
    repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je
    voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout
    ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le
    brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte
    encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.
    Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide.

    Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra,
    il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le
    capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce
    brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena
    prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de
    chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie,
    il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et
    qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de
    philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur
    Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et
    s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
    trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les
    femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en
    triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne
    d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le
    Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que
    vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de
    si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.

    Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna
    beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires
    secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il
    me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un
    Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à
    monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de
    crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un
    auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la
    maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif
    aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
    l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois
    que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car
    souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à
    l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent
    à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai
    toujours été aimée.

    Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
    intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer
    un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien
    placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et
    l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces
    deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais
    quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un
    san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de
    Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
    pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
    vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la
    consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,
    que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait
    que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les
    sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus
    dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient
    été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il
    faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent
    à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour
    être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la
    bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me
    disait que tout va le mieux du monde!

    Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
    faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère,
    de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de
    couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière,
    de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable
    inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere
    en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
    que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais
    vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par
    tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et
    de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma
    commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
    entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai
    grand appétit; commençons par souper.

    Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
    replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand
    le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était
    le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son
    tendre amour.

    CHAPITRE IX.
    Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un
    Juif.

    Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,
    depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne,
    ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin
    partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il
    était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût
    des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait
    reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son
    épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite
    roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

    Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué
    chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait
    pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette
    extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la
    vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand
    une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit,
    c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
    l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un
    mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des
    conseils.

    Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment
    il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
    infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a
    fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de
    tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et,
    sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le
    perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une
    autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes
    excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait,
    vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un
    prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
    jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.

    La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous
    dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide
    les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à
    cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à
    Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir
    de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.

    Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et
    lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la
    sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une
    belle église, on jette Issachar à la voirie.

    Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville
    d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils
    parlaient ainsi dans un cabaret.

    CHAPITRE X.
    Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à
    Cadix, et leur embarquement.

    Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
    Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
    inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la
    vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier
    dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un
    jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il
    partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss
    m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous
    les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,
    suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
    vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,
    dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit
    la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne
    puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.

    Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta
    le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
    Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y
    équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la
    raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir
    fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de
    Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant
    servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de
    la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,
    d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le
    voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,
    deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le
    grand-inquisiteur de Portugal.

    [1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la
    _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.

    Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie
    du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;
    c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer
    qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en
    physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait
    Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,
    de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce
    nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est
    plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le
    Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le
    veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
    dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
    plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des
    infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et
    trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus
    malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous
    n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de
    couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on
    n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu
    deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous
    puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec
    soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,
    répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si
    je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,
    et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême
    curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur
    parla en ces termes.

    CHAPITRE XI.
    Histoire de la vieille.

    Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
    n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
    servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
    Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
    tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
    d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
    de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
    milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
    de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
    taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
    paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
    deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
    disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
    déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
    par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.

    [a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
    aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
    connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
    note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
    de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
    est Urbain VIII, mort en 1644. B.

    Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
    aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
    et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
    avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
    une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
    carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
    des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
    moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
    maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
    mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
    ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
    que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
    Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
    sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
    Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
    se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
    en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
    articulo mortis_.

    Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
    filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
    diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
    qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
    un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
    d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
    étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
    pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
    là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
    les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
    religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
    des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
    n’a jamais dérogé.

    Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
    d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
    que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
    encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
    avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
    pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
    j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
    été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
    capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
    faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
    Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
    éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
    choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.

    Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
    l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
    en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
    contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
    c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.

    [1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
    voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
    XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.

    A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
    celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
    étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
    fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
    d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
    ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
    Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
    c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
    mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
    des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
    Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
    capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
    jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
    trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
    Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
    poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
    nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
    monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
    les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
    et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
    tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
    l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
    prières par jour ordonnées par Mahomet.

    Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
    cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
    bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
    d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
    livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
    repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
    mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
    s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
    bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
    sciagura d’essere senza coglioni!_

    CHAPITRE XII.
    Suite des malheurs de la vieille.

    Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
    surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
    avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
    l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
    retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
    mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
    flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
    il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
    né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
    les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
    que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
    cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
    chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
    De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
    princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
    déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
    quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..

    [1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
    ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
    Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
    des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.

    Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
    aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
    par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
    par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
    vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
    Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
    Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
    coglioni!_

    Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
    mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
    province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
    l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
    Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
    jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.

    Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
    au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
    j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
    pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
    pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
    vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
    mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
    eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.

    Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
    on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
    Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
    Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
    de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
    qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
    l’assiégeaient.

    L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
    et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
    eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
    ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
    pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
    ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
    avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
    furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
    de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
    manger les femmes.

    [2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
    rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
    mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
    prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
    _Candide_. B.

    Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
    beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
    tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
    dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
    encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
    si charitable, et vous serez secourus.

    Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
    horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
    enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.

    A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
    fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
    janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
    où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
    était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
    souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
    me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
    consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
    arrivée, et que c’était la loi de la guerre.

    Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
    j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
    donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
    au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
    tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
    traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
    Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
    Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
    l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
    que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
    encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
    penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
    vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
    terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
    caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
    coeur?

    J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
    cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
    leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
    mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
    quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
    par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
    ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
    plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
    jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
    s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
    désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
    monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
    son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
    vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
    malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.

    [3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
    volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
    _Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.

    CHAPITRE XIII.
    Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
    vieille.

    La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit
    toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son
    mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,
    l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle
    avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait
    Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un
    auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et
    sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais
    assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
    objections.

    A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
    aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la
    vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,
    y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
    convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
    avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
    impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
    démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de
    le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce
    qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
    demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit
    cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa
    femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que
    c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce
    mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
    anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop
    pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me
    faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de
    daigner faire notre noce.

    [1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

    Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
    relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
    Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
    gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
    passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de
    l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde
    lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la
    vieille, et pour se déterminer.

    La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
    quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du
    plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle
    moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?
    Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu
    vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si
    j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur
    le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.
    Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et
    l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
    portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.

    La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
    manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
    Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut
    vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les
    reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être
    pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la
    route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était
    déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un
    vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
    Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
    qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
    La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous
    ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;
    ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le
    gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;
    demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans
    une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;
    mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?

    CHAPITRE XIV.
    Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.

    Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
    les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol,
    né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur,
    sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait
    Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort
    bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon
    maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans
    regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde!
    faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
    faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
    deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais
    embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
    allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint
    Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux
    jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous
    mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
    fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
    quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.
    C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.

    Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
    Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je
    connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de
    Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà
    plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente
    provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le
    chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien
    de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et
    au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici
    des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
    avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel
    plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un
    capitaine qui sait l’exercice bulgare!

    Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la
    garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le
    commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain
    courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide
    et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux
    andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de
    soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête,
    la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un
    signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.
    Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur
    parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol
    ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans
    le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à
    la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne
    pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
    monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point
    Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
    attendant sa révérence?

    Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
    commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je
    peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit
    Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de
    marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,
    des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux
    les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases
    d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
    de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père
    commandant entra dans la feuillée.

    C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
    couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres
    vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un
    Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs
    armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous;
    Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours
    l’oeil sur eux, crainte de surprise.

    Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se
    mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette
    langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en
    prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et
    une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays
    d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de
    Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de
    Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant.
    Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela
    n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la
    renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi!
    serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle
    Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de
    monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce
    monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise
    si vous n’aviez pas été pendu!

    Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui
    servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia
    Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras,
    leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné,
    plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais
    que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée,
    est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
    Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils
    prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur
    prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive
    dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient
    Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père
    provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

    CHAPITRE XV.
    Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

    J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis
    tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent
    retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une
    charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits
    garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de
    jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta
    de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques
    gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un
    petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;
    je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.
    Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins
    encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
    maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de
    novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait
    besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du
    Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils
    aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus
    jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans
    cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus
    honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis
    aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les
    troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées
    et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
    est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,
    chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que
    rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

    [1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.
    Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des
    Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.
    Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.

    Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son
    frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,
    mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma
    soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je
    comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le
    baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et
    douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un
    dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui
    répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;
    j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a
    assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours
    dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce
    que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;
    et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le
    visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la
    garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute
    fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon
    ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du
    monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a
    deux prêtres.

    Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il
    ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,
    sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la
    main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;
    il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de
    Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.
    Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde
    vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
    passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait
    déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place
    pour le révérend père colonel!

    CHAPITRE XVI.
    Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les
    sauvages nommés Oreillons.

    Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
    savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant
    Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de
    jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent
    avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent
    aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se
    présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.
    Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.
    Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué
    le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la
    belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes
    misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les
    remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?

    [1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la
    ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire
    des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements.
    B.

    En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait.
    Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient
    poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur
    ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude
    et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs
    partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord
    de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
    fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les
    Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher
    aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue
    les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un
    grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en
    tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la
    vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et
    cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le
    pays.

    Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces
    deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur
    leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne
    m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel
    lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous
    avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il
    possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire?
    Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout;
    pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
    singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts
    d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je
    me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils
    accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des
    égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de
    l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous
    devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et
    vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une
    certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous
    fassent quelque méchante affaire.

    Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à
    s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après
    avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres,
    et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils
    sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la
    nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient
    dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.

    Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de
    flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir
    une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous
    criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et
    nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!

    Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,
    que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide
    apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons
    certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss,
    s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais
    j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et
    d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la
    tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu
    le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit
    Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire
    cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.

    Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un
    jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter
    ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre
    prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous
    n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de
    quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que
    nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner
    aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
    messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller
    mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi
    de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre
    pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être
    jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà
    le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa
    robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres;
    informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous
    faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez
    que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous
    connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois,
    pour ne nous pas faire grâce.

    Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent
    deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux
    députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et
    revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent
    leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur
    offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les
    reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec
    allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite!

    Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel
    peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu
    le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère
    de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après
    tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me
    manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais
    pas jésuite.

    CHAPITRE XVII.
    Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y
    virent.

    Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo
    à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre;
    croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y
    retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les
    Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y
    suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout
    moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la
    partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?

    —Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français
    qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura
    peut-être pitié de nous.»

    Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu
    près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves,
    des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de
    terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs
    provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits
    sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de
    cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances.

    Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit
    à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois
    un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans
    cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène
    toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses
    agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit
    Candide, recommandons-nous à la Providence.

    Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt
    arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait
    toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables
    qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse
    de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet
    endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de
    vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa
    contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant
    une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
    montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme
    pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient
    couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière
    brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,
    traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en
    vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.

    [1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de
    l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont
    mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B.

    Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie.
    Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il
    rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout
    déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de
    l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez
    larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat
    singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns;
    c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre
    aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit
    Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
    palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire
    rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille
    royale.

    Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
    palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les
    ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant
    entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or
    et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par
    terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de
    surprise, et continua son chemin.

    Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les
    émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des
    rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser
    l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils
    approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie
    comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte,
    et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait
    entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo
    s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa
    langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
    Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je
    vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un
    cabaret.

    Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap
    d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre
    à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux
    perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux
    singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et
    six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des
    pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal
    de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs
    liqueurs faites de cannes de sucre.

    Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers,
    tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo
    avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes
    d’une manière à le satisfaire.

    Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer
    son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces
    d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et
    se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit
    l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes
    pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire
    quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands
    chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il
    n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
    établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.
    Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village,
    mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.
    Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide
    les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami
    Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et
    l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est
    d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où
    tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce.
    Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout
    allait assez mal en Vestphalie.

    CHAPITRE XVIII
    Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].

    [1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

    Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis
    fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard
    retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus
    communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne
    jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils
    entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que
    d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais
    travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne
    l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
    rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé
    réparait bien cette extrême simplicité.

    Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
    de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de
    diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:

    Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon
    père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait
    été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,
    qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
    monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.

    Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
    plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun
    habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui
    nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu
    une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un
    Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ
    cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
    et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de
    la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
    pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en
    avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.

    La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,
    sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les
    arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
    fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.

    Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
    douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
    humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit
    encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,
    je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir
    jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait
    toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le
    vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
    que les gens de votre monde font des questions bien singulières.
    Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il
    voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
    point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui
    demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions
    sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
    demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,
    nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
    des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et
    cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point
    de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,
    et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait
    que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même
    avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.
    Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:
    Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le
    baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit
    que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux
    sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.

    Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
    carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
    voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon
    âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
    d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez
    sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous
    déplaisent.

    Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
    moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de
    la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de
    cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.
    On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces
    cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.

    Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
    descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
    d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les
    grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa
    majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon
    l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo
    demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer
    sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait
    les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de
    la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
    grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
    Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
    toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

    En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
    jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines
    d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de
    sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une
    espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du
    girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,
    le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait
    jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.
    Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut
    le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille
    pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

    Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie
    de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa
    majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
    meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa
    majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
    traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui
    étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

    Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
    Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je
    suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle
    Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en
    Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au
    lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze
    moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que
    tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,
    et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.

    Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir
    chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que
    les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur
    congé à sa majesté.

    Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est
    peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y
    rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est
    une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les
    hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien
    difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle
    vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
    Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de
    hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en
    largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
    par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,
    je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui
    puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
    revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes
    sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont
    trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il
    vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
    quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
    Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont
    pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand
    bien vous fasse.

    Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine
    pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois
    mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze
    jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,
    monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait
    deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
    quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
    de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de
    plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.
    Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

    Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont
    ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les
    physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et
    Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter
    ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer
    le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise
    à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
    ensuite quel royaume nous pourrons acheter.

    CHAPITRE XIX.
    Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec
    Martin.

    La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils
    étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors
    que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide
    transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde
    journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y
    furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de
    fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim
    dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des
    précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
    deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
    richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la
    vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit
    Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors
    que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
    ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
    sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.

    En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
    n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de
    toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
    droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là,
    mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M.
    Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.
    Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le
    nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
    vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
    que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous
    voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les
    deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
    Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
    Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
    toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave
    de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
    et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais
    ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
    perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches
    hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous
    sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
    généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
    cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
    avec ses parents d’une manière plus horrible.

    O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
    c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
    Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la
    rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des
    larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.

    La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
    quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
    s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire
    avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret.
    Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux
    moutons.

    Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes
    ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle
    Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le
    patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la
    maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour
    Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon
    cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun
    dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
    habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
    gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se
    rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
    défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre
    à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des
    Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
    applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
    d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être
    utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
    versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
    vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que
    ce Cacambo.

    Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
    patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui
    restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
    nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros
    vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à
    cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon
    bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille
    piastres: Candide n’hésita pas.

    Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
    mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis
    revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins
    de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide.

    Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
    piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il
    ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous
    en aurez donc trente mille, répondit Candide.

    Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
    coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
    trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer
    les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux
    petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que
    demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent
    embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le
    vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre;
    le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de
    vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
    retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de
    quoi faire la fortune de vingt monarques.

    Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu
    troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure,
    et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui
    faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite
    il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le
    marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour
    les frais de l’audience.

    Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé
    des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et
    celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans
    une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son
    esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes.
    Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux,
    comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il
    loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la
    ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
    piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à
    condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus
    malheureux de la province.

    Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu
    contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
    distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et
    qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son
    cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
    de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui
    lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à
    plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications.

    La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
    toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la
    vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite,
    qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très
    grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui
    contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son
    système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est
    dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
    détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour
    les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au
    monde dont on dût être plus dégoûté.

    Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
    femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait
    enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi
    duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient,
    parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les
    autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide
    espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres
    rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il
    les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.

    CHAPITRE XX.
    Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

    Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
    avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert;
    et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le
    cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal
    moral et du mal physique pendant tout le voyage.

    Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
    espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
    rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il
    eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de
    la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron
    hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses
    poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il
    penchait alors pour le système de Pangloss.

    Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
    cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique?
    Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1];
    mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez
    de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a
    moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser
    autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se
    mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien
    être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en
    jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
    l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours
    Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville
    voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
    famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant
    lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux
    dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés,
    courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le
    brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de
    métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la
    paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus
    d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de
    fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères
    publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
    manichéen.

    [1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence:
    voyez tome XXVIII, page 435. B.

    [2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome
    XV, pages 27, 314-315. B.

    Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait
    Martin; mais je ne le connais pas.

    Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
    redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
    vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le
    vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut
    le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux
    vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula
    à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine
    d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous
    les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment
    tout fut englouti.

    Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
    autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique
    dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un
    rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la
    chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons.
    Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été
    affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.

    Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
    submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un
    pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les
    richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies
    avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez,
    dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de
    patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais
    fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent
    aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.

    Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route,
    et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent
    quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi
    avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient
    des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je
    t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.

    CHAPITRE XXI.
    Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

    On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France,
    monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs
    provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques
    unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux
    et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
    principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la
    troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu
    Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un
    chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir,
    et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y
    ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par
    des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un
    voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur
    d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je
    connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
    convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette
    ville-là: je le veux croire.

    Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous
    devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se
    soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je
    vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en
    Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on
    dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que
    cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup
    d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A
    propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement
    une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au
    capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non
    plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps.
    Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour
    nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné,
    continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons
    avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
    Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a
    d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus
    rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les
    hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font
    aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides,
    ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands,
    ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
    fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les
    éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé?
    Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont
    toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
    aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence,
    car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

    [1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae
    erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme
    présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15):

    «Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»

    Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a
    été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes
    nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son
    _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le
    chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le
    onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B.

    CHAPITRE XXII[1].
    Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

    [1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note,
    plus en bas. B.

    Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait
    pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une
    bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son
    philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son
    mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle
    proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la
    laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du
    Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton
    devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].

    [2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible
    que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois
    cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque
    académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui
    fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce
    ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les
    savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
    l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
    hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en
    dépouiller. K.

    Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de
    la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général
    lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup
    se détourner du chemin de Venise.

    Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
    vilain village de la Vestphalie.

    A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une
    maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un
    diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette
    prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins
    qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent
    pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin
    disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon
    premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni
    dévotes, ni médecins, et je guéris.

    Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
    devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander
    un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut
    rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode:
    Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut
    jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait
    point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait
    à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les
    épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on
    fit un procès-verbal.

    Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie
    à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que
    jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.

    Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un
    petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes,
    toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent
    les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la
    ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord
    Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle.
    Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne
    l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
    raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous
    avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur
    qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore
    plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et
    cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne
    croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures
    contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en
    France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est
    beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
    répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.

    [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M.
    Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers:

    Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
    S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
    Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
    Les pays et les temps où tu les fais renaître.
    Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
    Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.

    Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_.
    C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici
    allusion. B.

    [4] Dans l’édition de 1759, on lit:

    «… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué
    cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine?
    Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante
    mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner,
    répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.

    Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses
    et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à
    Venise, etc.» (Voyez page 306.)

    Le texte actuel existe dès 1761. B.

    Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth,
    dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette
    actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de
    mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé
    périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en
    Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en
    France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en
    province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles
    sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
    reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur
    l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa,
    comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci
    appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec
    tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée
    toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui
    faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien
    impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont
    ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les
    incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans
    les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de
    nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit
    l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de
    grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
    détestables.

    [5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas
    Corneille. (Note de M. Decroix.)

    [6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
    Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de
    mademoiselle Lecouvreur_. B.

    [7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je
    n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.

    Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
    pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de
    plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire
    du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque
    réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces
    serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin;
    c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide.
    C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.

    C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
    l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique
    je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je
    voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru
    admirable.

    L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne
    voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais
    j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous
    connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.

    Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame,
    au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze
    tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes,
    registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la
    pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du
    banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier
    impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous
    les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes;
    elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne
    se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait
    appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était
    au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries
    de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
    L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva,
    ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de
    leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
    civile, dit Candide.

    Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à
    moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de
    tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à
    Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi
    on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne
    fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur
    langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le
    souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence,
    ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des
    plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de
    mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance;
    on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin,
    le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
    convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits
    impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de
    Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette
    immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à
    ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en
    dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux
    mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme
    il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué
    légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres!
    comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me
    dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.

    [8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits
    de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement
    récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le
    problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a
    résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la
    note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis
    XV_. B.

    Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait
    la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il
    y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait
    lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait
    avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en
    peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces
    situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours
    les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent
    sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire
    parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce
    paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté,
    avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.
    Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une
    ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
    au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les
    unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
    autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
    amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en
    style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux
    dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses,
    des lieux communs ampoulés.

    Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
    discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté
    d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui
    demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit
    la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à
    souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a
    fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la
    boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand
    homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.

    Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans
    doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral,
    et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le
    savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers
    chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa
    charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le
    souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste
    du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre
    molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres
    contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
    le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une
    guerre éternelle.

    Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le
    malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont
    des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit
    Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui
    font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce
    n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui
    n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le
    savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du
    logis.

    Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit
    asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours
    éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame,
    répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous
    me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait
    dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous
    voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
    Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit
    la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous
    ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la
    ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide
    la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais
    quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends
    à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son
    pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
    diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne
    foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.

    Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
    remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé
    entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille
    livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants
    moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant
    qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
    lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit
    qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il
    la verrait à Venise.

    Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un
    intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à
    tout ce qu’il voulait faire.

    Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui,
    monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver
    mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce
    qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures
    avec cette illustre Vestphalienne.

    Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et
    qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit
    Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour
    d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était
    morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui
    ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends
    la réponse.

    L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit
    bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés.
    Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces
    termes:

    «Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en
    cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si
    je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le
    fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le
    gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur.
    Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»

    Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide
    d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla
    de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses
    diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle
    Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur
    palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut
    faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante;
    la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère
    Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous
    ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la
    suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose
    long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en
    laissant un sac plein d’or sur le fauteuil.

    Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé
    périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
    suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de
    les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs
    dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit
    Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de
    basse-fosse, dit l’exempt.

    Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
    prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un
    fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et
    l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.

    Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
    par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la
    véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ
    trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton
    d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
    plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille
    pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener
    dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire;
    j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
    avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.

    Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
    périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du
    pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait
    commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de
    mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que
    plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par
    d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.

    [9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K.
    —L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le
    chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page
    339. B.

    [10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par
    Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.

    [11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un
    coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.

    L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres!
    s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et
    qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes
    agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des
    hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi
    à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous
    mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait
    ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à
    Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
    Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide
    de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque
    Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour
    Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais
    Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre
    la route de Venise à la première occasion.

    [12] Chef de sbires. B.

    CHAPITRE XXIII.
    Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

    Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
    qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
    Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
    connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une
    autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont
    en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles
    dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne
    vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un
    pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
    permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous
    allons voir sont fort atrabilaires.

    [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV.
    B.

    En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
    couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui
    était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la
    flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent
    chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et
    toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce
    donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son
    empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
    cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet
    amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde;
    il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était
    pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi
    loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est
    incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
    tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.

    [2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des
    efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités
    politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était
    une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de
    garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757:
    voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
    entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il
    fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui
    de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.

    Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa
    à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et
    dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit
    Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle
    Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
    tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.

    CHAPITRE XXIV.
    De Paquette, et de frère Giroflée.

    Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
    dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
    point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux
    et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il
    à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de
    Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer
    le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
    quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je
    n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin!
    Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il
    valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette
    maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
    qu’illusion et calamité.

    Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra
    _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne
    lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple,
    en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six
    millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du
    monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la
    trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous
    conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
    Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
    Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de
    bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne
    ne pouvait aller.

    [1] Voyez chapitre XVIII. B.

    En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
    Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait
    sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux;
    ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche
    fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait
    amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses
    joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
    sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre
    habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
    fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses.
    Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit
    Candide, et vous verrez si je me trompe.

    Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à
    venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
    des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du
    lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le
    théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide
    avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de
    quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide,
    qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
    A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec
    attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas!
    ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans
    le bel état où je l’ai vu?

    Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
    instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la
    maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que
    ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand
    vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit
    aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du
    château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
    coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris
    pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la
    maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me
    battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin
    était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
    toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je
    n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une
    femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des
    procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit
    rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de
    temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent
    à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en
    prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
    jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
    fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et
    obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à
    vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.
    J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez
    vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser
    indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un
    abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies;
    d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
    lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné
    avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de
    n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
    fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
    du monde.

    Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
    présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà
    gagné la moitié de la gageure.

    Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
    attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si
    gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous
    caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru
    aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur,
    répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été
    hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je
    paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.

    Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
    se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant,
    et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide
    au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
    envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie
    annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre
    récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.

    Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
    fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
    couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de
    quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de
    fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la
    discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai
    prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le
    prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles:
    mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
    casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont
    dans le même cas.

    Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
    lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna
    deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je
    vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois
    rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres
    beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide:
    mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens
    qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant
    rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
    Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais
    c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
    j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
    chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
    avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses
    chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre
    le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois
    la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être
    examiné.

    On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
    beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On
    prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais
    voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au
    seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

    CHAPITRE XXV.
    Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

    Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
    palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et
    ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture.
    Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très
    poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
    déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.

    D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
    qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les
    louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce
    sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais
    quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la
    ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles,
    de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs
    sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles;
    mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.

    Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
    surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
    les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai
    fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il
    y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la
    couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies,
    et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une
    étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une
    imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
    croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce.
    J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.

    Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
    trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser
    une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le
    monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est
    plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
    difficile ne plaît point à la longue.

    J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret
    d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises
    tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très
    mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
    d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant
    un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un
    air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai
    renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et
    que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
    avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

    On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
    bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
    l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait
    les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
    Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit
    accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette
    répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
    qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui
    est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce;
    cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait
    le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils
    s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
    m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait
    toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de
    l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de
    commerce.

    Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
    conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième
    livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le
    fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile
    roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois
    pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux
    le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.

    Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
    grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont
    un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans
    des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je
    me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un
    mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel
    Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un
    autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un
    extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des
    sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son
    ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il
    frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout
    dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est
    à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
    lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait
    la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

    [1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier,
    satire VII, vers I:

    Rupili pus atque venenum. B.

    [2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.

    [3] Horace, odes, I, I. B.

    Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
    vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le
    Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour
    Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux
    accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il
    doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je
    n’avais besoin de personne pour être ignorant.

    Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des
    sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en
    aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait
    inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous
    ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.

    Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
    espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et
    pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous
    ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de
    théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni
    personne.

    Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il,
    qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si
    librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on
    pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on
    n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des
    Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un
    jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies
    anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce
    que cette précieuse liberté a d’estimable.

    Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet
    auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait
    un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de
    vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,
    et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde
    par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une
    armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a
    gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
    crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes
    discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant
    sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait
    tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en
    Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage
    du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font
    vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description
    d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur,
    bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite
    aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les
    contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort
    peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces
    discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
    tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain
    mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela,
    dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses
    dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.

    [4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le
    chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X,
    à la suite de la _Henriade_. B.

    Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent
    dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de
    si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets:
    mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.

    Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit
    Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous
    les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne
    voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède?
    Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
    ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas
    du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes
    croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du
    plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc
    d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est
    toujours bien fait d’espérer, dit Martin.

    Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait
    point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même
    réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement
    le remercier.

    CHAPITRE XXVI.
    D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils
    étaient.

    Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
    étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage
    couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui
    dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et
    voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et
    lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il
    embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle?
    Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est
    point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
    Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
    partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire
    davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le
    servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.

    Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son
    agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver
    sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec
    Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six
    étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

    Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
    l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre
    majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces
    mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une
    seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître,
    lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque
    est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les
    convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
    troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit:
    Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps,
    je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.

    Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
    carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre
    majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le
    cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième
    valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de
    Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre
    majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette
    nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.

    Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et
    Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit:
    Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi
    êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous
    ne le sommes.

    Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:
    Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été
    grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a
    détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux
    sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager
    quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et
    dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en
    1730; il est mort en 1736. B.

    Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je
    m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été
    détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé
    en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de
    ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
    poignardé en 1762. B,

    Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon
    père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir;
    on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a
    battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une
    visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je
    suis venu passer le carnaval à Venise.

    [3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis
    du Siècle de Louis XV_. B.

    Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le
    sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a
    éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan
    Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne
    une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états
    héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez,
    tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
    mort en 1763. B.

    Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon
    royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans
    lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble
    n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne
    aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le
    chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.

    Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis
    pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un
    autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé
    _Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai
    fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu
    deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un
    trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai
    bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
    majestés, passer le carnaval à Venise.

    [6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome
    XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.
    Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits
    et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille
    sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en
    état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne?
    Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.

    Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même
    hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs
    états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du
    carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces
    nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère
    Cunégonde à Constantinople.

    CHAPITRE XXVII.
    Voyage de Candide à Constantinople.

    Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
    reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et
    Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être
    prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait
    à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé!
    et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône.
    Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi,
    je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde.
    Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
    Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien
    peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni
    ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela
    n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses
    qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
    détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec
    eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé
    avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?

    A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son
    ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait
    Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle
    toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un
    palais à Constantinople?

    Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le
    bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle
    est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à
    qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce
    qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle
    est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je
    suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment
    peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six
    millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas
    fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y
    Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour
    avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate
    ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne
    nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à
    Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille
    servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du
    sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux
    autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants;
    je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit
    devenue si laide.

    [1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis
    XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.

    Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le
    plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi
    Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait
    que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si
    Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais,
    dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les
    infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je
    présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois
    plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le
    sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.

    On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
    commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il
    se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage
    de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.

    Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à
    qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de
    nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement
    naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et
    s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés
    lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce
    malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette
    idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.
    En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître
    Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je
    croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.

    Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand
    cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le
    levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf
    redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous
    donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait
    l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe?
    dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur
    le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?

    C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce
    grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit
    Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de
    Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M.
    Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien,
    répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats
    chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute
    une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille
    sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à
    Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi
    chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
    de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait
    ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.

    Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous
    ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous
    en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux
    galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce
    pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher
    Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo.
    Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
    volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui
    Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de
    cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner
    davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss.
    Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes;
    l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre
    cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma
    soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit
    Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.
    On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants;
    et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
    Cunégonde.

    CHAPITRE XXVIII.
    Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

    Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend
    père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.
    N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue;
    mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux
    galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le
    frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti
    espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur
    venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père
    général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople
    auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours
    que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune
    icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
    baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas
    que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec
    un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la
    plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait
    fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi
    ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié
    chez les Turcs.

    Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je
    vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je
    devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à
    verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra
    d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un
    chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me
    fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la
    clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais
    été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
    était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il
    n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal,
    elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me
    fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
    croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et
    tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un
    cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
    cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba
    sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la
    chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
    avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le
    diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher
    un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le
    peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le
    barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut
    soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me
    trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui
    allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me
    mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à
    Constantinople.

    Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait
    qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses
    patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux
    tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules,
    d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je
    le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux.
    Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et
    voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi,
    qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et
    m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère
    et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
    quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux
    moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient
    tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une
    plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup
    plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être
    tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions
    vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des
    événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous
    nous avez rachetés.

    Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
    disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous
    toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de
    mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe;
    il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort,
    et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde,
    aussi bien que le plein et la matière subtile.

    CHAPITRE XXIX.
    Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

    Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient
    leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou
    non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et
    les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et
    la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est
    aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide,
    à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se
    présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des
    serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

    Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
    Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues
    ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur,
    et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère:
    on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.

    Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à
    Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une
    meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie,
    personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses
    promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la
    refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa
    soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa
    part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera
    jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les
    chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de
    l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il
    fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des
    galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait
    ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et
    tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma
    colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas
    ma soeur de mon vivant.

    CHAPITRE XXX.
    Conclusion.

    Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser
    Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à
    conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne
    pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle
    Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le
    baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes
    les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut
    à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au
    levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à
    Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort
    bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut
    exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un
    jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

    Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide
    marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le
    philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs
    rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la
    vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs,
    qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant
    tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille
    était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
    Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à
    Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée.
    Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
    d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est
    également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide,
    Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de
    morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des
    bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil
    à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis,
    d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des
    expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
    proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces
    spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne
    disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour
    leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent
    fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par
    les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un
    auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin
    toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de
    rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide.

    Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
    conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de
    l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait
    pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours
    horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à
    merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.

    Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de
    faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est
    qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère
    Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien
    vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient
    raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient
    enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait
    son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu,
    dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne
    les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de
    piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère
    Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
    ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous
    m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà
    faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea
    à philosopher plus que jamais.

    Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour
    le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter;
    Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de
    nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.

    De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais,
    mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la
    terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien?
    quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si
    les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que
    faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me
    flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des
    causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la
    nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots,
    leur ferma la porte au nez.

    Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
    d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on
    avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout
    un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin,
    en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui
    prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui
    était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le
    muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le
    bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir.
    J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en
    général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
    misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce
    qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les
    fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les
    étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur
    présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du
    kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des
    limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
    n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après
    quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de
    Candide, de Pangloss, et de Martin.

    Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre?
    Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes
    enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le
    vice, et le besoin.

    Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur
    le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me
    paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec
    qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss,
    sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car
    enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu
    par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de
    Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par
    Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
    furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
    Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste,
    César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II
    d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles
    Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je
    sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez
    raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden,
    il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve
    que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
    Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.

    Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à
    exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde
    était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente
    pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut
    pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon
    menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois
    à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des
    mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau
    château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de
    mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si
    vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un
    bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du
    bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et
    des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
    cultiver notre jardin[1].

    [1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du
    Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.

    FIN DE CANDIDE.

  • Cinq Semaines En Ballon

    Cinq Semaines En Ballon

    Aproximadamente 84.512 palavras.

    Vers six heures du soir un dernier dîner réunit les voyageurs à la
    table du commandant et de ses officiers. Kennedy, que personne
    n'interrogeait plus, murmurait tout bas des paroles insaisissables; il
    ne quittait pas des yeux le docteur Fergusson.

    Ce repas d'ailleurs fut triste. L'approche du moment suprême inspirait
    à tous de pénibles réflexions. Que réservait la destinée à ces hardis
    voyageurs? Se retrouveraient-ils jamais au milieu de leurs amis, assis
    au foyer domestique? Si les moyens de transport venaient à manquer, que
    devenir au sein de peuplades féroces, dans ces contrées inexplorées, au
    milieu de déserts immenses?

    Ces idées, éparses jusque-là, et auxquelles on s'attachait peu,
    assiégeaient alors les imaginations surexcitées; Le docteur Fergusson,
    toujours froid, toujours impassible, causa de choses et d'autres; mais
    en vain chercha-t-il à dissiper cette tristesse communicative; il ne
    put y parvenir.

    Comme on craignait quelques démonstrations contre la personne du
    docteur et de ses compagnons, ils couchèrent tous les trois à bord du
    Resolute. A six heures du matin, ils quittaient leur cabine et se
    rendaient à l'île de Koumbeni.

    Le ballon se balançait légèrement au souffle du vent de l'est. Les sacs
    de terre qui le retenaient avaient été remplacés par vingt matelots. Le
    commandant Pennet et ses officiers assistaient à ce départ solennel.

    En ce moment, Kennedy alla droit au docteur, lui prit la main et dit:

    « Il est bien décidé, Samuel, que tu pars? Cela est très décidé, mon
    cher Dick.

    –J’ai bien fait tout ce qui dépendait de moi pour empêcher ce voyage?

    –Tout.

    —Alors j'ai la conscience tranquille à cet égard, et je t'accompagne.

    –J'en étais sûr, » répondit le docteur, en laissant voir sur ses
    traits une rapide émotion.

    L'instant des derniers adieux arrivait. Le commandant et ses officiers
    embrassèrent avec effusion leurs intrépides amis, sans en excepter le
    digne Joe, fier et joyeux. Chacun des assistants voulut prendre sa part
    des poignées de main du docteur Fergusson.

    A neuf heures, les trois compagnons de route prirent place dans la
    nacelle: le docteur alluma son chalumeau et poussa la flamme de manière
    à produire une chaleur rapide. Le ballon, qui se maintenait à terre en
    parfait équilibre, commença à se soulever au bout de quelques minutes.
    Les matelots durent filer un peu des cordes qui le retenaient. La
    nacelle s'éleva d'une vingtaine de pieds.

    « Mes amis, s'écria le docteur debout entre ses deux compagnons et
    ôtant son chapeau, donnons à notre navire aérien un nom qui lui porte
    bonheur! qu'il soit baptisé le Victoria! »

    Un hourra formidable retentit:

    «Vive la reine! Vive l'Angleterre!»

    En ce moment, la force ascensionnelle de l'aérostat s'accroissait
    prodigieusement. Fergusson, Kennedy et Joe lancèrent un dernier adieu à
    leur amis.

    « Lâchez tout! s'écria le docteur. »

    Et le Victoria s’éleva rapidement dans les airs, tandis que les quatre
    caronades du Resolute tonnaient en son honneur.

    CHAPITRE XII

    Traversée du détroit.–Le Mrima.–Propos de Dick et proposition de
    Joe.–Recette pour le café.–L'Uzaramo.–L'infortuné Maizan.–Le mont
    Duthumi.–Les cartes du docteur–Nuit sur un nopal.

    L'air était pur, le vent modéré; le Victoria monta presque
    perpendiculairement à une hauteur de 1,500 pieds, qui fut indiquée par
    une dépression de 2 pouces moins 2 lignes [Environ cinq centimètres. La
    dépression est à peu prés d’un centimètre par cent mètres d’élévation]
    dans la colonne barométrique.

    A cette élévation, un courant plus marqué porta le ballon vers le
    sudouest. Quel magnifique spectacle se déroulait aux yeux des
    voyageurs! L'île de Zanzibar s'offrait tout entière à la vue et se
    détachait en couleur plus foncée, comme sur un vaste planisphère; les
    champs prenaient une apparence d'échantillons de diverses couleurs; de
    gros bouquets d'arbres indiquaient les bois et les taillis.

    Les habitants de l'île apparaissaient comme des insectes. Les hourras
    et les cris s'éteignaient peu à peu dans l'atmosphère, et les coups de
    canon du navire vibraient seuls dans la concavité inférieure de
    l'aérostat.

    « Que tout cela est beau! »s'écria Joe en rompant le silence pour la
    première fois.

    Il n'obtint pas de réponse. Le docteur s'occupait d'observer les
    variations barométriques et de prendre note des divers détails de son
    ascension.

    Kennedy regardait et n'avait pas assez d'yeux pour tout voir.

    Les rayons du soleil venant en aide au chalumeau, la tension du gaz
    augmenta. Le Victoria atteignit une hauteur de 2,500 pieds.

    Le Resolute apparaissait sous l'aspect d'une simple barque, et la côte
    africaine apparaissait dans l'ouest par une immense bordure d'écume.

    « Vous ne parlez pas? fit Joe.

    –Nous regardons, répondit le docteur en dirigeant sa lunette vers le
    continent.

    –Pour mon compte, il faut que je parle.

    –A ton aise! Joe, parle tant qu'il te plaira. »

    Et Joe fit à lui seul une terrible consommation d'onomatopées. Les oh!
    les ah! les hein! éclataient entre ses lèvres.

    Pendant la traversée de la mer, le docteur jugea convenable de se
    maintenir à cette élévation; il pouvait observer la côte sur une plus
    grande étendue; le thermomètre et le baromètre, suspendus dans
    l'intérieur de la tente entr'ouverte, se trouvaient sans cesse à portée
    de sa vue; un second baromètre, placé extérieurement, devait servir
    pendant les quarts de nuit.

    Au bout de deux heures, le Victoria, poussé avec une vitesse d'un peu
    plus de huit milles, gagna sensiblement la côte. Le docteur résolut de
    se rapprocher de terre; il modéra la flamme du chalumeau, et bientôt le
    ballon descendit à 300 pieds du sol.

    Il se trouvait au-dessus du Mrima, nom que porte cette portion de la
    côte orientale de l'Afrique; d'épaisses bordures de mangliers en
    protégeaient les bords; la marée basse laissait apercevoir leurs
    épaisses racines rongées par la dent de l'Océan Indien. Les dunes qui
    formaient autrefois la ligne côtière s'arrondissaient à l'horizon; et
    le mont Nguru dressait son pic dans le nord-ouest.

    Le Victoria passa près d'un village que, sur sa carte, le docteur
    reconnut être le Kaole. Toute la population rassemblée poussait des
    hurlements de colère et de crainte; des flèches furent vainement
    dirigées contre ce monstre des airs, qui se balançait majestueusement
    au-dessus de toutes ces fureurs impuissantes.

    Le vent portait au sud, mais le docteur ne s'inquiéta pas de cette
    direction; elle lui permettait au contraire de suivre la route tracée
    par les capitaines Burton et Speke.

    Kennedy était enfin devenu aussi loquace que Joe; ils se renvoyaient
    mutuellement leurs phrases admiratives.

    « Fi des diligences! disait l'un.

    –Fi des steamers! disait l'autre.

    –Fi des chemins de fer! ripostait Kennedy, avec lesquels on traverse
    les pays sans les voir!

    –Parlez-moi d'un ballon, reprenait Joe; on ne se sent pas marcher, et
    la nature prend la peine de se dérouler à vos yeux!

    –Quel spectacle! quelle admiration! quelle extase! un rêve dans un
    hamac!

    –Si nous déjeunions? fit Joe, que le grand air mettait en appétit.

    –C'est une idée mon garçon.

    –Oh! la cuisine ne sera pas longue à faire! du biscuit et de la viande
    conservée.

    –Et du café à discrétion, ajouta le docteur. Je te permets d'emprunter
    un peu de chaleur à mon chalumeau; il en a de reste. Et de cette façon
    nous n'aurons point à craindre d'incendie.

    –Ce serait terrible, reprit Kennedy. C'est comme une poudrière que
    nous avons au-dessus de nous.

    –Pas tout à fait, répondit Fergusson; mais enfin, si le gaz
    s'enflammait, il se consumerait peu à peu, et nous descendrions à
    terre, ce qui nous désobligerait; mais soyez sans crainte, notre
    aérostat est hermétiquement clos.

    –Mangeons donc, fit Kennedy.

    –Voilà, Messieurs, dit Joe, et, tout en vous imitant, je vais
    confectionner un café dont vous me direz des nouvelles.

    –Le fait est, reprit le docteur, que Joe, entre mille vertus, a un
    talent remarquable pour préparer ce délicieux breuvage; il le compose
    d'un mélange de diverses provenances, qu'il n'a jamais voulu me faire
    connaître.

    –Eh bien! mon maître, puisque nous sommes en plein air, je peux bien
    vous confier ma recette. C'est tout bonnement un mélange en parties
    égales de moka, de bourbon et de rio-nunez. »

    Quelques instants après, trois tasses fumantes étaient servies et
    terminaient un déjeuner substantiel assaisonné par la bonne humeur des
    convives; puis chacun se remit à son poste d'observation.

    Le pays se distinguait par une extrême fertilité. Des sentiers sinueux
    et étroits s'enfonçaient sous des voûtes de verdure. On passait
    au-dessus des champs cultivés de tabac, de maïs, d'orge, en pleine
    maturité; ça et là de vastes rizières avec leurs tiges droites et leurs
    fleurs de couleur purpurine.

    On apercevait des moutons et des chèvres renfermés dans de grandes
    cages élevées sur pilotis, ce qui les préservait de la dent du léopard.
    Une végétation luxuriante s'échevelait sur ce sol prodigue. Dans de
    nombreux villages se reproduisaient des scènes de cris et de
    stupéfaction à la vue du Victoria, et le docteur Fergusson se tenait
    prudemment hors de la portés des flèches; les habitants, attroupés
    autour de leurs huttes contiguës, poursuivaient longtemps les voyageurs
    de leurs vaines imprécations.

    A midi, le docteur en consultant sa carte, estima qu'il se trouvait
    au-dessus du pays d'Uzaramo [U, ou, signifient contrée dans la langue
    du pays]. La campagne se montrait hérissée de cocotiers, de papayers,
    de cotonniers, au-dessus desquels le Victoria paraissait se jouer. Joe
    trouvait cette végétation toute naturelle, du moment qu'il s'agissait
    de l'Afrique. Kennedy apercevait des lièvres et des cailles qui ne
    demandaient pas mieux que de recevoir un coup de fusil; mais c’eût été
    de la poudre perdue, attendu l’impossibilité de ramasser le gibier.

    Les aéronautes marchaient avec une vitesse de douze milles à l’heure,
    et se trouvèrent bientôt par 38° 2` de longitude au-dessus du village
    de Tounda.

    « C'est là, dit le docteur, que Burton et Speke furent pris de fièvres
    violentes et crurent un instant leur expédition compromise. Et
    cependant ils étaient encore peu éloignés de la côte, mais déjà la
    fatigue et les privations se faisaient rudement sentir. »

    En effet, dans cette contrée règne une malaria perpétuelle; le docteur
    n'en put même éviter les atteintes qu'en élevant le ballon au-dessus
    des miasmes de cette terre humide, dont un soleil ardent pompait les
    émanations.

    Parfois on put apercevoir une caravane se reposant dans un « kraal » en
    attendant la fraîcheur du soir pour reprendre sa route. Ce sont de
    vastes emplacements entourés de haies et de jungles, où les trafiquants
    s'abritent non seulement contre les bêtes fauves, mais aussi contre les
    tribus pillardes de la contrée. On voyait les indigènes courir, se
    disperser à la vue du Victoria. Kennedy désirait les contempler de plus
    près; mais Samuel s'opposa constamment à ce dessein.

    « Les chefs sont armés de mousquets, dit-il, et notre ballon serait un
    point de mire trop facile pour y loger une balle.

    –Est-ce qu'un trou de balle amènerait une chute? demanda Joe.

    –Immédiatement, non; mais bientôt ce trou deviendrait une vaste
    déchirure par laquelle s'envolerait tout notre gaz

    –Alors tenons-nous à une distance respectueuse de ces mécréants. Que
    doivent-ils penser à nous voir planer dans les airs? Je suis sur qu'ils
    ont envie de nous adorer.

    Laissons-nous adorer, répondit le docteur, mais de loin. On y gagne
    toujours. Voyez, le pays change déjà d'aspect; les villages sont plus
    rares; les manguiers ont disparu; leur végétation s'arrête a cette
    latitude. Le sol devient montueux et fait pressentir de prochaines
    montagnes.

    –En effet, dit Kennedy, il me semble apercevoir quelques hauteurs de
    ce côté.

    –Dans l'ouest…, ce sont les premières chaînes d'Ourizara, le mont
    Duthumi, sans doute, derrière lequel j'espère nous abriter pour passer
    la nuit. Je vais donner plus d'activité à la flamme du chalumeau: nous
    sommes obligés de nous tenir à une hauteur de cinq à six cents pieds.

    –C'est tout de même une fameuse idée que vous avez eue là, Monsieur,
    dit Joe; la manœuvre n'est difficile ni fatigante, on tourne un
    robinet, et tout est dit.

    –Nous voici plus à l'aise, fit le chasseur lorsque le ballon se fut
    élevé; la réflexion des rayons du soleil sur ce sable rouge devenait
    insupportable.

    –Quels arbres magnifiques! s'écria Joe; quoique très naturel, c'est
    très beau! Il n'en faudrait pas une douzaine pour faire une forêt.

    –Ce sont des baobabs, répondit le docteur Fergusson; tenez, en voici
    un dont le tronc peut avoir cent pieds de circonférence. C'est
    peut-être au pied de ce même arbre que périt le Français Maizan en
    1845, car nous sommes au-dessus du village de Deje la Mhora, où il
    s'aventura seul; il fut saisi par le chef de cette contrée, attaché au
    pied d'un baobab, et ce nègre féroce lui coupa lentement les
    articulations, pendant que retentissait le chant de guerre; puis il
    entama la gorge, s'arrêta pour aiguiser son couteau émoussé, et arracha
    la tête du malheureux avant qu'elle ne fût coupée! Ce pauvre Français
    avait vingt-six ans!

    –Et la France n'a pas tiré vengeance d'un pareil crime? demanda
    Kennedy.

    –La France a réclamé; le saïd de Zanzibar a tout fait pour s'emparer
    du meurtrier, mais il n'a pu y réussir.

    –Je demande à ne pas m'arrêter en route, dit Joe; montons, mon maître,
    montons, si vous m'en croyez.

    –D'autant plus volontiers, Joe, que le mont Duthumi se dresse devant
    nous. Si mes calculs sont exacts, nous l'aurons dépassé avant sept
    heures du soir.

    –Nous ne voyagerons pas la nuit? demanda le chasseur.

    –Non, autant que possible; avec des précautions et de la vigilance, on
    le ferait sans danger, mais il ne suffit pas de traverser l'Afrique, il
    faut la voir.

    –Jusqu'ici nous n'avons pas à nous plaindre, mon maître, Le pays le
    plus cultivé et le plus fertile du monde, au lieu d'un désert! Croyez
    donc aux géographes!

    –Attendons, Joe, attendons; nous verrons plus tard. »

    Vers six heures et demie du soir, le Victoria se trouva en face du mont
    Duthumi; il dut, pour le franchir, s'élever à plus de trois mille
    pieds, et pour cela le docteur n'eut à élever la température que de
    dix-huit degrés [10° centigrades]. On peut dire qu'il manœuvrait
    véritablement son ballon à la main. Kennedy lui indiquait les obstacles
    à surmonter, et le Victoria volait par les airs en rasant la montagne.

    A huit heures, il descendait le versant opposé, dont la pente était
    plus adoucie; les ancres furent lancées au dehors de la nacelle, et
    l'une d'elles, rencontrant les branches d'un nopal énorme, s'y accrocha
    fortement. Aussitôt Joe se laissa glisser par la cordé et l'assujettit
    avec la plus grande solidité. L'échelle de soie lui fut tendue, et il
    remonta lestement. L'aérostat demeurait presque immobile, à l'abri des
    vents de l’est.

    Le repas du soir fut préparé; les voyageurs, excités par leur promenade
    aérienne, firent une large brèche à leurs provisions

    « Quel chemin avons-nous fait aujourd'hui? » demanda Kennedy en avalant
    des morceaux inquiétants.

    Le docteur fit le point au moyen d'observations lunaires, et consulta
    l'excellente carte qui lui servait de guide; elle appartenait à l'atlas
    « der Neuester Entedekungen Afrika », publié à Gotha par son savant ami
    Petermann, et que celui-ci lui avait adressé. Cet atlas, devait servir
    au voyage tout entier du docteur, car il contenait l'itinéraire de
    Burton et Speke aux Grands Lacs, le Soudan d'après le docteur Barth, le
    bas Sénégal d'après Guillaume Lejean, et le delta du Niger par le
    docteur Baikie.

    Fergusson s'était également muni d'un ouvrage qui réunissait en un seul
    corps toutes les notions acquises sur le Nil, et intitulé: « The
    sources of the Nil, being a general survey of the basin of that river
    and of its head stream with the history of the Nilotic discovery by
    Charles Beke, th. D. »

    Il possédait aussi les excellentes cartes publiées dans les « Bulletins
    de la Société de Géographie de Londres, » et aucun point des contrées
    découvertes ne devait lui échapper.

    En pointant sa carte, il trouva que sa route latitudinale était de deux
    degrés, ou cent vingt milles dans l'ouest [Cinquante lieues].

    Kennedy remarqua que la route se dirigeait vers le midi. Mais cette
    direction satisfaisait le docteur, qui voulait, autant que possible,
    reconnaître les traces de ses devanciers.

    Il fut décidé que la nuit serait divisée en trois quarts, afin que
    chacun pût à son tour veiller à la sûreté des deux autres. Le docteur
    dut prendre le quart de neuf heures, Kennedy celui de minuit et Joe
    celui de trois heures du matin.

    Donc, Kennedy et Joe, enveloppés de leurs couvertures, s'étendirent
    sous la tente et dormirent paisiblement tandis que veillait le docteur
    Fergusson.

    CHAPITRE XIII

    Changement de temps,–Fièvre de Kennedy.–La médecine du
    docteur–Voyage par terre.–Le bassin d'Imengé.–Le mont Rubeho.–A six
    mille pieds.–Joe.–Une halte de jour.

    La nuit fut paisible; cependant le samedi matin, en se réveillant,
    Kennedy se plaignit de lassitude et de frissons de fièvre. Le temps
    changeait; le ciel couvert de nuages épais semblait s'approvisionner
    pour un nouveau déluge. Un triste pays que ce Zungomero, où il pleut
    continuellement, sauf peut-être pendant une quinzaine de jours du mois
    de janvier.

    Une pluie violente ne tarda pas à assaillir les voyageurs; au-dessous
    d'eux, les chemins coupés par des « nullabs », sortes de torrents
    momentanés, devenaient impraticables, embarrassés d'ailleurs de
    buissons épineux et de lianes gigantesques. On saisissait distinctement
    ces émanations d'hydrogène sulfuré dont parle le capitaine Burton.

    « D'après lui, dit le docteur, et il a raison, c'est à croire qu'un
    cadavre est caché derrière chaque hallier.

    –Un vilain pays dit Joe, et il me semble que monsieur Kennedy ne se
    porte pas bien pour y avoir passé la nuit.

    –En effet, j'ai une fièvre assez forte, fit le chasseur.

    –Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick, nous nous trouvons dans
    l'une des régions les plus insalubres de l'Afrique. Mais nous n’y
    resterons pas longtemps. En route. »

    Grâce à une manœuvre adroite de Joe, l'ancre fut décrochée, et, au
    moyen de l'échelle, Joe regagna la nacelle. Le docteur dilata vivement
    le gaz, et le Victoria reprit son vol, poussé par un vent assez fort.

    Quelques huttes apparaissaient à peine au milieu de ce brouillard
    pestilentiel. Le pays changeait d'aspect. Il arrive fréquemment en
    Afrique qu'une région malsaine et de peu d'étendue confine à des
    contrées parfaitement salubres.

    Kennedy soufrait visiblement, et la fièvre accablait sa nature
    vigoureuse.

    « Ce n'est pourtant pas le cas d'être malade, fit-il en s'enveloppant
    de sa couverture et se couchant sous la tente.

    –Un peu de patience, mon cher Dick, répondit le docteur Fergusson, et
    tu seras guéri rapidement.

    –Guéri! ma foi! Samuel, si tu as dans ta pharmacie de voyage quelque
    drogue qui me remette sur pied, administre-la-moi sans retard Je
    l'avalerai les yeux fermés.

    –J'ai mieux que cela, ami Dick, et je vais naturellement te donner un
    fébrifuge qui ne coûtera rien.

    –Et comment feras-tu?

    –C'est fort simple. Je vais tout bonnement monter au-dessus de ces
    nuages qui nous inondent, et m'éloigner de cette atmosphère
    pestilentielle. Je te demande dix minutes pour dilater l’hydrogène.»

    « Les dix minutes n'étaient pas écoulés que les voyageurs avaient
    dépassé la zone humide.

    « Attends un peu, Dick, et tu vas sentir l'influence de l'air pur et du
    soleil.

    –En voilà un remède! dit Joe. Mais c'est merveilleux!

    –Non! c'est tout naturel.

    –Oh! pour naturel, je n'en doute pas.

    –J'envoie Dick en bon air, comme cela se fait tous les jours en
    Europe, et comme à la Martinique je l'enverrais aux Pitons [Montagne
    élevée de la Martinique] pour fuir la fièvre jaune.

    –Ah ça! mais c'est un paradis que ce ballon, dit Kennedy déjà plus à
    l’aise.

    –En tout cas, il y mène, répondit sérieusement Joe. »

    C'était un curieux spectacle que celui des masses de nuages agglomérées
    en ce moment au-dessous de la nacelle; elles roulaient les unes sur les
    autres, et se confondaient dans un éclat magnifique en réfléchissant
    les rayons du soleil. Le Victoria atteignit une hauteur de quatre mille
    pieds. Le thermomètre indiquait un certain abaissement dans la
    température; On ne voyait plus la terre. A une cinquantaine de milles
    dans l'ouest, le mont Rubeho dressait sa tête étincelante; il formait
    la limite du pays d'Ugogo par 36° 20' de longitude. Le vent soufflait
    avec une vitesse de vingt milles à l'heure, mais les voyageurs ne
    sentaient rien de cette rapidité; ils n'éprouvaient aucune secousse,
    n'ayant pas même le sentiment de la locomotion.

    –Trois heures plus tard, la prédiction du docteur se réalisait.
    Kennedy ne sentait plus aucun frisson de fièvre, et déjeuna avec
    appétit.

    « Voilà qui enfonce le sulfate de quinine, dit-il avec satisfaction.

    –Précisément, fit Joe, c'est ici que je me retirerai pendant mes vieux
    jours. »

    Vers dix heures l’atmosphère s'éclaircit. Il se fit une trouée dans les
    nuages, la terre reparut; le Victoria s'en approchait insensiblement.
    Le docteur Fergusson cherchait un courant qui le portât plus au nord
    est, et il le rencontra à six cents pieds du sol. Le pays devenait
    accidenté, montueux même. Le district du Zungomero s'effaçait dans
    l'est avec les derniers cocotiers de cette latitude.

    Bientôt les crêtes d'une montagne prirent une taille plus arrêtée.
    Quelques pics s'élevaient ça et là. Il fallut veiller à chaque instant
    aux cônes aigus qui semblaient surgir inopinément.

    « Nous sommes au milieu des brisants, dit Kennedy.

    –Sois tranquille, Dick, nous ne toucherons pas.

    –Jolie manière de voyager, tout de même! » répliqua Joe.

    En effet, le docteur manœuvrait son ballon avec une merveilleuse
    dex-térité.

    « S'il nous fallait marcher sur ce terrain détrempé, dit-il nous nous
    traînerions dans une boue malsaine. Depuis notre départ de Zanzibar, la
    moitié de nos bêtes de somme seraient déjà mortes de fatigue. Nous
    aurions l'air de spectres, et le désespoir nous prendrait au cœur. Nous
    serions en lutte incessante avec nos guides, nos porteurs, exposés à
    leur brutalité sans frein. Le jour, une chaleur humide, insupportable,
    accablante! La nuit, un froid souvent intolérable, et les piqûres de
    certaines mouches, dont les mandibules percent la toile la plus
    épaisse, et qui rendent fou! Et tout cela sans parler des bêtes et des
    peuplades féroces!

    –Je demande à ne pas en essayer, répliqua simplement Joe.

    –Je n'exagère rien, reprit le docteur Fergusson, car, au récit des
    voyageurs qui ont eu l'audace de s'aventurer dans ces contrées, les
    larmes vous viendraient aux yeux. »

    Vers onze heures, on dépassait le bassin d'Imengé; les tribus éparses
    sur ces collines menaçaient vainement le Victoria de leurs armes; il
    arrivait enfin aux dernières ondulations de terrain qui précèdent le
    Rubeho; elles forment la troisième chaîne et la plus élevée des
    montagnes de l'Usagara.

    Les voyageurs se rendaient parfaitement compte de la conformation
    orographique du pays. Ces trois ramifications, dont le Duthumi forme le
    premier échelon, sont séparées par de vastes plaines longitudinales;
    ces croupes élevées se composent de cônes arrondis, entre lesquels le
    sol est parsemé de blocs erratiques et de galets. La déclivité la plus
    roide de ces montagnes fait face à la côte de Zanzibar; les pentes
    occidentales ne sont guère que des plateaux inclinés. Les dépressions
    de terrain sont couvertes d'une terre noire et fertile, où la
    végétation est vigoureuse. Divers cours d'eau s'infiltrent vers l'est,
    et vont affluer dans le Kingani, au milieu de bouquets gigantesques de
    sycomores, de tamarins, de calebassiers et de palmyras

    « Attention! dit le docteur Fergusson. Nous approchons du Rubeho, dont
    le nom signifie dans la langue du pays: « Passage des vents. » Nous
    ferons bien d'en doubler les arêtes aiguës à une certaine hauteur. Si
    ma carte est exacte, nous allons nous porter à une élévation de plus de
    cinq mille pieds.

    –Est-ce que nous aurons souvent l'occasion d'atteindre ces zones
    supérieures?

    –Rarement; l'altitude des montagnes de l'Afrique parait être médiocre
    relativement aux sommets de l'Europe et de l’Asie. Mais, en tout cas,
    notre Victoria ne serait pas embarrassé de les franchir. »

    En peu de temps, le gaz se dilata sous l'action de la chaleur, et le
    ballon prit une marche ascensionnelle très marquée. La dilatation de
    l'hydrogène n'offrait rien de dangereux d'ailleurs, et la vaste
    capacité de l'aérostat n'était remplie qu'aux trois quarts; le
    baromètre, par une dépression de près de huit pouces, indiqua une
    élévation de six mille pieds.

    « Irions-nous longtemps ainsi? demanda Joe.

    –L'atmosphère terrestre a une hauteur de six mille toises, répondit le
    docteur. Avec un vaste ballon, on irait loin. C'est ce qu'ont fait MM.
    Brioschi et Gay-Lussac; mais alors le sang leur sortait par la bouche
    et par les oreilles. L'air respirable manquait. Il y a quelques années,
    deux hardis Français, MM. Barral et Bixio, s'aventurèrent aussi dans
    les hautes régions; mais leur ballon se déchira…

    –Et ils tombèrent! demanda vivement Kennedy.

    –Sans doute! mais comme doivent tomber des savants, sans se faire
    aucun mal.

    –Eh bien! Messieurs, dit Joe, libre à vous de recommencer leur chute;
    mais pour moi, qui ne suis qu'un ignorant, je préfère rester dans un
    milieu honnête, ni trop haut, ni trop bas. Il ne faut point être
    ambitieux.

    A six mille pieds, la densité de l'air a déjà diminué sensiblement; le
    son s'y transporte avec difficulté, et la voix se fait moins bien
    entendre. La vue des objets devient confuse. Le regard ne perçoit plus
    que de grandes masses assez indéterminées; les hommes, les animaux,
    deviennent absolument invisibles: les routes sont des lacets, et les
    lacs, des étangs.

    Le docteur et ses compagnons se sentaient dans un état anormal; un
    courant atmosphérique d'une extrême vélocité les entraînait au-delà des
    montagnes arides, sur le sommet desquelles de vastes plaques de neige
    étonnaient le regard; leur aspect convulsionné démontrait quelque
    travail neptunien des premiers jours du monde.

    Le soleil brillait au zénith, et ses rayons tombaient d'aplomb sur ces
    cimes désertes. Le docteur prit un dessin exact de ces montagnes, qui
    sont faites de quatre croupes distinctes, presque en ligne droite, et
    dont la plus septentrionale est la plus allongée.

    Bientôt le Victoria descendit le versant opposé du Rubeho, en longeant
    une côte boisée et parsemée d'arbres d'un vert très sombre; puis
    vinrent des crêtes et des ravins, dans une sorte de désert qui
    précédait le pays d'Ugogo; plus bas s'étalaient des plaines jaunes,
    torréfiées, craquelées, jonchées ça et là de plantes salines et de
    buissons épineux.

    Quelques taillis, plus loin devenus forêts, embellirent l'horizon. Le
    docteur s'approcha du sol, les ancres furent lancées, et l'une d'elles
    s'accrocha bientôt dans les branches d'un vaste sycomore.

    Joe, se glissant rapidement dans l'arbre; assujettit l'ancre avec
    précaution; le docteur laissa son chalumeau en activité pour conserver
    à l'aérostat une certaine force ascensionnelle qui le maintint en
    l'air. Le vent s'était presque subitement calmé.

    Maintenant, dit Fergusson, prends deux fusils, ami Dick, l'un pour toi,
    l’autre pour Joe, et tâchez, à vous deux, de rapporter quelques belles
    tranches d'antilope. Ce sera pour notre dîner.

    –En chasse! » s'écria Kennedy.

    Il escalada la nacelle et descendit. Joe s'était laissé dégringoler de
    branche en branche et l'attendait en se détirant les membres. Le
    docteur, allégé du poids de ses deux compagnons, put éteindre
    entièrement son chalumeau.

    » N'allez pas vous envoler, mon maître! s'écria Joe.

    –Sois tranquille, mon garçon, je suis solidement retenu. Je vais
    mettre mes notes en ordre. Bonne chasse et soyez prudents. D'ailleurs,
    de mon poste, j'observerai le pays, et, à la moindre chose suspecte, je
    tire un coup de carabine. Ce sera le signal de ralliement.

    –Convenu, » répondit le chasseur.

    CHAPITRE XIV

    La forêt de gommiers.–L'antilope bleue.–Le signa de ralliement.–Un
    assaut inattendu.–Le Kanyenye.–Une nuit en plein air.–Le
    Mabunguru.–Jihoue la Mkoa.–Provision d'eau.–Arrivée à Kazeh.

    Le pays, aride, desséché, fait d'une terre argileuse qui se fendillait
    à la chaleur, paraissait désert; ça et là, quelques traces de
    caravanes, des ossements blanchis d'hommes et de bêtes, à demi rongés,
    et confondus dans la même poussière.

    Après une demi-heure de marche, Dick et Joe s'enfonçaient dans une
    forêt de gommiers, l'œil aux aguets et le doigt sur la détente du fusil
    On ne savait pas à qui on aurait affaire. Sans être un rifleman, Joe
    maniait adroitement une arme à feu.

    « Cela fait du bien de marcher monsieur Dick, et cependant ce terrain
    là n'est pas trop commode,» fit-il en heurtant les fragments de quartz
    dont il était parsemé.

    Kennedy fit signe à son compagnon de se taire et de s'arrêter. Il
    fallait savoir se passer de chiens, et, quelle que fût l'agilité de
    Joe, il ne pouvait avoir le nez d’un braque ou d'un lévrier.

    Dans le lit d'un torrent où stagnaient encore quelques mares, se
    désaltérait une troupe d'une dizaine d'antilopes. Ces gracieux animaux,
    flairant un danger, paraissaient inquiets; entre chaque lampée, leur
    jolie tête se redressait avec vivacité, humant de ses narines mobiles
    l'air au vent des chasseurs.

    Kennedy contourna quelques massifs, tandis que Joe demeurait immobile;
    il parvint à portée de fusil et fit feu. La troupe disparut en un clin
    d'œil; seule, une antilope mâle, frappée au défaut de l'épaule, tombait
    foudroyée. Kennedy se précipita sur sa proie.

    C'était un blawe-bock, un magnifique animal d'un bleu pâle tirant sur
    le gris, avec le ventre et l'intérieur des jambes d'une blancheur de
    neige.

    « Le beau coup de fusil! s'écria le chasseur. C'est une espèce très
    rare d'antilope, et j'espère bien préparer sa peau de manière à la
    conserver.

    –Par exemple! y pensez-vous, monsieur Dick!

    –Sans doute! Regarde donc ce splendide pelage.

    –Mais le docteur Fergusson n'admettra jamais une pareille surcharge.

    –Tu as raison, Joe! Il est pourtant fâcheux d'abandonner tout entier
    un si bel animal!

    –Tout entier! non pas, monsieur Dick; nous allons en tirer tous les
    avantages nutritifs qu'il possède, et, si vous le permettez, je vais
    m'en acquitter aussi bien que le syndic de l'honorable corporation des
    bouchers de Londres.

    –A ton aise, mon ami; tu sais pourtant qu'en ma qualité de chasseur,
    je ne suis pas plus embarrassé de dépouiller une pièce de gibier que de
    l'abattre.

    –J'en suis sûr, monsieur Dick; alors ne vous gênez pas pour établir un
    fourneau sur trois pierres; vous aurez du bois mort en quantité, et je
    ne vous demande que quelques minutes pour utiliser vos charbons
    ardents.

    –Ce ne sera pas long, » répliqua Kennedy.

    Il procéda aussitôt à la construction de son foyer, qui flambait
    quelques instants plus tard.

    Joe avait retiré du corps de l'antilope une douzaine de côtelettes et
    les morceaux les plus tendres du filet, qui se transformèrent bientôt
    en grillades savoureuses.

    « Voilà qui fera plaisir à l'ami Samuel, dit le chasseur.

    –Savez-vous à quoi je pense, monsieur Dick?

    –Mais à ce que tu fais, sans doute, à tes beefsteaks.

    –Pas le moins du monde. Je pense à la figure que nous ferions si nous
    ne retrouvions plus l'aérostat.

    –Bon! quelle idée! tu veux que le docteur nous abandonne?

    –Non; mais si son ancre venait à se détacher?

    –Impossible. D'ailleurs Samuel ne serait pas embarrassé de redescendre
    avec son ballon; il le manœuvre assez proprement.

    –Mais si le vent l'emportait, s'il ne pouvait revenir vers nous?

    –Voyons, Joe, trêve à tes suppositions; elles n'ont rien de plaisant.

    –Ah! Monsieur, tout ce qui arrive en ce monde est naturel; or, tout
    peut arriver, donc il faut tout prévoir… »

    En ce moment un coup de fusil retentit dans l'air.

    « Hein! fit Joe.

    –Ma carabine! je reconnais sa détonation.

    –Un signal!

    –Un danger pour nous!

    –Pour lui peut-être, répliqua Joe.

    –En route! »

    Les chasseurs avaient rapidement ramassé le produit de leur chasse, et
    ils reprirent le « chemin » en se guidant sur des brisées que Kennedy
    avait faites. L'épaisseur du fourré les empêchait d'apercevoir le
    Victoria, dont ils ne pouvaient être bien éloignés.

    Un second coup de feu se fit entendre.

    « Cela presse, fit Joe.

    –Bon! encore une autre détonation.

    –Cela m'a l'air d'une défense personnelle.

    –Hâtons-nous. »

    Et ils coururent à toutes jambes. Arrivés à la lisière du bois, ils
    virent tout d'abord le Victoria à sa place, et le docteur dans la
    nacelle.

    « Qu'y a-t-il donc! demanda Kennedy.

    –Grand Dieu! s'écria Joe.

    –Que vois tu?

    –Là-bas, une troupe de nègres qui assiègent le ballon! »

    En effet, à deux milles de là, une trentaine d'individus se pressaient
    en gesticulant, en hurlant, en gambadant au pied du sycomore.
    Quelques-uns, grimpés dans l'arbre, s'avançaient jusque sur les
    branches les plus élevées. Le danger semblait imminent.

    « Mon maître est perdu, s'écria Joe.

    –Allons, Joe, du sang-froid et du coup d'œil. Nous tenons la vie de
    quatre de ces moricauds dans nos mains. En ayant! »

    Ils avaient franchi un mille avec une extrême rapidité, quand un
    nouveau coup de fusil partit de la nacelle; il atteignit un grand
    diable qui se hissait par la corde de l'ancre. Un corps sans vie tomba
    de branches en branches, et resta suspendu à une vingtaine de pieds du
    sol, ses deux bras et ses deux jambes se balançant dans l'air.

    « Hein! fit Joe en s'arrêtant, par où diable se tient-il donc, cet
    animal?

    Peu importe, répondit Kennedy, courons! courons!

    –Ah! monsieur Kennedy, s'écria Joe, en éclatant de rire: par sa queue!
    c'est par sa queue! Un singe! ce ne sont que des singes.

    –Ça vaut encore mieux que des hommes, » répliqua Kennedy en se
    précipitant au milieu de la bande hurlante.

    C'était une troupe de cynocéphales assez redoutables, féroces et
    brutaux, horribles à voir avec leurs museaux de chien. Cependant
    quelques coups de fusil en eurent facilement raison, et cette horde
    grimaçante s'échappa, laissant plusieurs des siens à terre.

    En un instant, Kennedy s'accrochait à l'échelle; Joe se hissait dans
    les sycomores et détachait l'ancre; la nacelle s'abaissait jusqu'à lui,
    et il y rentrait sans difficulté. Quelques minutes après, le Victoria
    s'élevait dans l'air et se dirigeait vers l'est sous l'impulsion d'un
    vent modéré.

    « En voilà un assaut! dit Joe.

    –Nous t’avions cru assiégé par des indigènes.

    –Ce n'étaient que des singes, heureusement! répondit le docteur

    –De loin, la différence n'est pas grande, mon cher Samuel.

    –Ni même de près, répliqua Joe.

    –Quoi qu'il en soit, reprit Fergusson, cette attaqué de singes pouvait
    avoir les plus graves conséquences. Si l'ancre avait perdu prise sous
    leurs secousses réitérées, qui sait où le vent m'eût entraîné!

    –Que vous disais-je, monsieur Kennedy!

    –Tu avais raison, Joe; mais, tout en ayant raison, à ce moment-là tu
    préparais des beefsteaks d'antilope, dont la vue me mettait déjà en
    appétit.

    –Je le crois bien, répondit le docteur, la chair d'antilope est
    exquise.

    –Vous pouvez en juger, Monsieur, la table est servie.

    –Sur ma foi, dit le chasseur, ces tranches de venaison ont un fumet
    sauvage qui n'est point à dédaigner.

    –Bon! je vivrais d'antilope jusqu'à la fin de mes jours répondit Joe
    la bouche pleine, surtout avec un verre de grog pour en faciliter la
    digestion »

    Joe prépara le breuvage en question, qui fut dégusté avec
    recueillement.

    « Jusqu'ici cela va assez bien, dit-il.

    –Très bien, riposta Kennedy.

    –Voyons, monsieur Dick, regrettez-vous de nous avoir accompagnés?

    –J'aurais voulu voir qu'on m'en eût empêché! » répondit le chasseur
    avec un air résolu.

    Il était alors quatre heures du soir; le Victoria rencontra un courant
    plus rapide; le sol montait insensiblement, et bientôt la colonne
    barométrique indiqua une hauteur de l,500 pieds au-dessus du niveau de
    la mer. Le docteur fut alors obligé de soutenir son aérostat par une
    dilatation de gaz assez forte, et le chalumeau fonctionnait sans cesse.

    Vers sept heures, le Victoria planait sur le bassin de Kanyemé; le
    docteur reconnut aussitôt ce vaste défrichement de dix milles
    d'étendue, avec ses villages perdus au milieu des baobabs et des
    calebassiers. Là est la résidence de l'un des sultans du pays de
    l'Ugogo, où la civilisation est peut-être moins arriérée, on y vend
    plus rarement les membres de sa famille; mais, bêtes et gens, tous
    vivent ensemble dans des huttes rondes sans charpente, et qui
    ressemblent à des meules de foin.

    Après Kanyemé, le terrain devint aride et rocailleux; mais, au bout
    d'une heure, dans une dépression fertile, la végétation reprit toute sa
    vigueur, à quelque distance du Mdaburu. Le vent tombait avec le jour,
    et l'atmosphère semblait s'endormir. Le docteur chercha vainement un
    courant à différentes hauteurs en voyant ce calme de la nature, il
    résolut de passer la nuit dans les airs, et pour plus de sûreté, il
    s'éleva de 1,000 pieds environ. Le Victoria demeurait immobile. La nuit
    magnifiquement étoilée se fit en silence.

    Dick et Joe s'étendirent sur leur couche paisible, et s'endormirent
    d'un profond sommeil pendant le quart du docteur; à minuit, celui-ci
    fut remplacé par l'Écossais.

    « S'il survenait le moindre incident, réveille-moi, lui dit-il; et
    surtout ne perds pas le baromètre des yeux. C’est notre boussole, à
    nous autres! »

    La nuit fut froide, il y eut jusqu'à 27° degrés [14° centigrades] de
    différence entre sa température et celle du jour. Avec les ténèbres
    avait éclaté le concert nocturne les animaux, que la soif et la faim
    chassent de leurs repaires; les grenouilles firent retentir leur voix
    de soprano, doublée du glapissement des chacals, pendant que la basse
    imposante des lions soutenait les accords de cet orchestre vivant.

    En reprenant son poste le matin, le docteur Fergusson consulta sa
    boussole, et s'aperçut que la direction du vent avait changé pendant la
    nuit. Le Victoria dérivait dans le nord-est d'une trentaine de milles
    depuis deux heures environ; il passait au-dessus du Mabunguru, pays
    pierreux, parsemé de blocs de syénite d'un beau poli, et tout bosselé
    de roches en dos d'âne; des masses coniques, semblables aux rochers de
    Karnak, hérissaient le sol comme autant de dolmens druidiques; de
    nombreux ossements de buffles et d'éléphants blanchissaient ça et là;
    il y avait peu d'arbres, sinon dans l'est, des bois profonds, sous
    lesquels se cachaient quelques villages.

    Vers sept heures, une roche ronde, de près de deux milles d'étendue,
    apparut comme une immense carapace.

    « Nous sommes en bon chemin, dit le docteur Fergusson. Voilà
    Jihoue-la-Mkoa, où nous allons faire halte pendant quelques instants.
    Je vais renouveler la provision d'eau nécessaire à l'alimentation de
    mon chalumeau, essayons de nous accrocher quelque part.

    –Il y a peu d'arbres, répondit le chasseur.

    –Essayons cependant; Joe, jette les ancres. »

    Le ballon, perdant peu à peu de sa force ascensionnelle, s'approcha de
    terre; les ancres coururent; la patte de l'une d'elles s'engagea dans
    une fissure de rocher, et le Victoria demeura immobile.

    Il ne faut pas croire que le docteur pût éteindre complètement son
    chalumeau pendant ses haltes. L'équilibre du ballon avait été calculé
    au niveau de la mer; or le pays allait toujours en montant, et se
    trouvant élevé de 600 à 700 pieds, le ballon aurait eu une tendance à
    descendre plus bas que le sol lui-même; il fallait donc le soutenir par
    une certaine dilatation du gaz. Dans le cas seulement où, en l'absence
    de tout vent, le docteur eût laissé la nacelle reposer sur terre,
    l'aérostat, alors délesté d'un poids considérable, se serait maintenu
    sans le secours du chalumeau.

    Les cartes indiquaient de vastes mares sur le versant occidental de
    Jihoue-la-Mkoa, Joe s'y rendit seul avec un baril, qui pouvait contenir
    une dizaine de gallons; il trouva sans peine l'endroit indiqué, non
    loin d'un petit village désert, fit sa provision d'eau, et revint en
    moins de trois quarts d'heure; il n'avait rien vu de particulier, si ce
    n'est d'immenses trappes à éléphant; il faillit même choir dans l'une
    d'elles, où gisait une carcasse à demi-rongée.

    Il rapporta de son excursion une sorte de nèfles, que des singes
    mangeaient avidement. Le docteur reconnut le fruit du « mbenbu,» arbre
    très abondant sur la partie occidentale de Jihoue-la-Mkoa. Fergusson
    attendait Joe avec une certaine impatience, car un séjour même rapide
    sur cette terre inhospitalière lui inspirait toujours des craintes.

    L’eau fut embarquée sans difficulté, car la nacelle descendit presque
    au niveau du sol; Joe put arracher l'ancre, et remonta lestement auprès
    de son maître. Aussitôt celui-ci raviva sa flamme, et le Victoria
    reprit la route des airs.

    Il se trouvait alors à une centaine de milles de Kazeh, important
    établissement de l'intérieur de l'Afrique, où, grâce à un courant de
    sud-est, les voyageurs pouvaient espérer de parvenir pendant cette
    journée; ils marchaient avec une vitesse de 14 milles à l'heure; la
    conduite de l'aérostat devint alors assez difficile; on ne pouvait
    s’élever trop haut sans dilater beaucoup le gaz, car le pays se
    trouvait déjà à une hauteur moyenne de 3,000 pieds. Or, autant que
    possible, le docteur préférait ne pas forcer sa dilatation; il suivit
    donc fort adroitement les sinuosités d'une pente assez roide, et rasa
    de près les villages de Thembo et de Tura-Wels. Ce dernier fait partie
    de l'Unyamwezy, magnifique contrée où les arbres atteignent les plus
    grandes dimensions, entre autres les cactus, qui deviennent
    gigantesques.

    Vers deux heures, par un temps magnifique, sous un soleil de feu qui
    dévorait le moindre courant d'air, le Victoria planait au-dessus de la
    ville de Kazeh, située à 330 milles de la côte.

    « Nous sommes partis de Zanzibar à neuf heures du matin, dit le docteur
    Fergusson en consultant ses notes, et après deux jours de traversée
    nous avons parcouru par nos déviations près de 500 milles géographiques
    [Près de deux cents lieues]. Les capitaines Burton et Speke mirent
    quatre mois et demi à faire le même chemin!

    CHAPITRE XV

    Kazeh.–Le marché bruyant.–Apparition du Victoria.–Les Wanganga.–Les
    fils de la Lune.–Promenade du docteur.–Population.–Le tembé
    royal.–Les femmes du sultan.–Une ivresse royale.–Joe adoré.–Comment
    on danse dans la Lune.–Revirement.–Deux lunes au
    firmament.–Instabilité des grandeurs divine.

    Kazeh, point important de l'Afrique centrale, n'est point une ville; à
    vrai dire, il n'y a pas de ville à l'intérieur. Kazeh n'est qu'un
    ensemble de six vastes excavations. Là sont renfermées des cases, des
    huttes à esclaves, avec de petites cours et de petits jardins,
    soigneusement cultivés; oignons, patates, aubergines, citrouilles et
    champignons d'une saveur parfaite y poussent à ravir.

    L'Unyamwezy est la terre de la Lune par excellence, le parc fertile et
    splendide de l'Afrique; au centre se trouve le district de l'Unyanembé,
    une contrée délicieuse, où vivent paresseusement quelques familles
    d'Omani, qui sont des Arabes d'origine très pure.

    Ils ont longtemps fait le commerce à l'intérieur de l'Afrique et dans
    l'Arabie; ils ont trafiqué de gommes, d'ivoire, d'indienne, d'esclaves;
    leurs caravanes sillonnaient ces régions équatoriales; elles vont
    encore chercher à la côté les objets de luxe et de plaisir pour ces
    marchands enrichis, et ceux-ci, au milieu de femmes et de serviteurs,
    mènent dans cette contrée charmante l'existence la moins agitée et la
    plus horizontale, toujours étendus, riant, fumant ou dormant.

    Autour de ces excavations, de nombreuses cases d'indigènes, de vastes
    emplacements pour les marchés, des champs de cannabis et de datura, de
    beaux arbres et de frais ombrages, voilà Kazeh.

    Là est le rendez-vous général des caravanes: celles du Sud avec leurs
    esclaves et leurs chargements d'ivoire; celles de l'Ouest, qui
    exportent le coton et les verroteries aux tribus des Grands Lacs.

    Aussi, dans les marchés, règne-t-il une agitation perpétuelle, un
    brouhaha sans nom, composé du cri des porteurs métis, du son des
    tambours et des cornets, des hennissements des mules, du braiement des
    ânes, du chant des femmes, piaillement des enfants, et des coups de
    rotin du Jemadar [Chef de la caravane], qui bat là mesure dans cette
    symphonie pastorale.

    Là s’étalent sans ordre, et même avec un désordre charmant, les étoffes
    voyantes, les rassades, les ivoires, les dents de rhinocéros, les dents
    de requins, le miel, le tabac, le coton; là se pratiquent les marchés
    les plus étranges, où chaque objet n'a de valeur que par les désirs
    qu'il excite.

    Tout d'un coup, cette agitation, ce mouvement, ce bruit tomba
    subitement. Le Victoria venait d'apparaître dans les airs; il planait
    majestueusement et descendait peu à peu, sans s'écarter de la
    verticale. Hommes, femmes, enfants, esclaves, marchands, Arabes et
    nègres, tout disparut et se glissa dans les « tembés » et sous les
    huttes.

    « Mon cher Samuel, dit Kennedy, si nous continuons à produire de
    pareils effets, nous aurons de la peine à établir des relations
    commerciales avec ces gens-là.

    –Il y aurait cependant, dit Joe, une opération commerciale d'une
    grande simplicité à faire. Ce serait de descendre tranquillement et
    d'emporter les marchandises les plus précieuses, sans nous préoccuper
    des marchands. On s'enrichirait.

    –Bon! répliqua le docteur, ces indigènes ont eu peur au premier
    moment. Mais ils ne tarderont pas à revenir par superstition ou par
    curiosité.

    –Vous croyez, mon maître?

    –Nous verrons bien; mais il sera prudent de ne point trop les
    approcher, le Victoria n'est pas un ballon blindé ni cuirassé; il n'est
    donc à l'abri ni d'une balle, ni d'une flèche.

    –Comptes-tu donc, mon cher Samuel, entrer en pourparlers avec ces
    Africains?

    –Si cela se peut, pourquoi pas? répondit le docteur; il doit se
    trouver à Kazeh des marchands arabes plus instruits, moins sauvages. Je
    me rappelle que MM. Burton et Speke n'eurent qu'à se louer de
    l'hospitalité des habitants de la ville. Ainsi, nous pouvons tenter
    l'aventure.

    Le Victoria, s'étant insensiblement rapproché de terre, accrocha l'une
    de ses ancres au sommet d'un arbre près de la place du marché. Toute la
    population reparaissait en ce moment hors de ses trous; les têtes
    sortaient avec circonspection. Plusieurs « Waganga, » reconnaissables à
    leurs insignes de coquillages coniques, s'avancèrent hardiment;
    c'étaient les sorciers de l'endroit. Ils portaient à leur ceinture de
    petites gourdes noires enduites de graisse, et divers objets de magie,
    d'une malpropreté d'ailleurs toute doctorale.

    Peu à peu, la foule se fit à leurs côtés, les femmes et les enfants les
    entourèrent, les tambours rivalisèrent de fracas, les mains se
    choquèrent et furent tendues vers le ciel.

    C'est leur manière de supplier, dit le docteur Fergusson si je ne me
    trompe, nous allons être appelés à jouer un grand rôle.

    –Eh bien! Monsieur, jouez-le.

    –Toi-même, mon brave Joe, tu vas peut-être devenir un dieu.

    –Eh! Monsieur, cela ne m'inquiète guère, et l'encens ne me déplait
    pas. »

    En ce moment, un des sorciers, un « Myanga » fit un geste, et toute
    cette clameur s'éteignit dans un profond silence. Il adressa quelques
    paroles aux voyageurs, mais dans une langue inconnue.

    Le docteur Fergusson, n'ayant pas compris, lança à tout hasard quelques
    mots d'arabe, et il lui fut immédiatement répondu dans cette langue.

    L'orateur se livra à une abondante harangue, très fleurie, très
    écoutée; le docteur ne tarda pas à reconnaître que le Victoria était
    tout bonnement pris pour la Lune en personne, et que cette aimable
    déesse avait daigné s'approcher de la ville avec ses trois Fils,
    honneur qui ne serait jamais oublié dans cette terre aimée du Soleil.
    Le docteur répondit avec une grande dignité que la Lune faisait tous
    les mille ans sa tournée départementale, éprouvant le besoin de se
    montrer de plus près à ses adorateurs; il les priait donc de ne pas se
    gêner et d'abuser de sa divine présence pour faire connaître leurs
    besoins et leurs vœux.

    Le sorcier répondit à son tour que le sultan, le « Mwani, » malade
    depuis de longues années, réclamait les secours du ciel, et il invitait
    les fils de la Lune à se rendre auprès de lui.

    Le docteur fit part de l'invitation à ses compagnons.

    « Et tu vas te rendre auprès de ce roi nègre dit le chasseur.

    –Sans doute. Ces gens-là me paraissent bien disposés; l'atmosphère est
    calme; il n'y a pas un souffle de vent! Nous n'avons rien à craindre
    pour le Victoria.

    –Mais que feras-tu?

    Sois tranquille, mon cher Dick; avec un peu de médecine je m’en
    tirerai. »

    Puis, s'adressant à la foule:

    « La Lune, prenant en pitié le souverain cher aux enfants de
    l'Unyamwezy, nous a confié le soin de sa guérison. Qu'il se prépare à
    nous recevoir! »

    Les clameurs, les chants, les démonstrations redoublèrent, et toute
    cette vaste fourmilière de têtes noires se remit en mouvement.

    Maintenant, mes amis, dit le docteur Fergusson, il faut tout prévoir
    nous pouvons, à un moment donné, être forcés de repartir rapidement.
    Dick restera donc dans la nacelle, et, au moyen du chalumeau, il
    maintiendra une force ascensionnelle suffisante. L'ancre est solidement
    assujettie; il n'y a rien à craindre. Je vais descendre à terre. Joe
    m'accompagnera; seulement il restera au pied de l'échelle.

    –Comment! tu iras seul chez ce moricaud? dit Kennedy.

    –Comment! monsieur Samuel, s'écria Joe, vous ne voulez pas que je vous
    suive jusqu'au bout!

    –Non; j'irai seul; ces braves gens se figurent que leur grande déesse
    la Lune est venue leur rendre visite, je suis protégé par la
    superstition; ainsi, n'ayez aucune crainte, et restez chacun au poste
    que je vous assigne.

    –Puisque tu le veux, répondit le chasseur.

    –Veille à la dilatation du gaz.

    –C'est convenu. »

    Les cris des indigènes redoublaient; ils réclamaient énergiquement
    l'intervention céleste.

    « Voilà! voilà! fit Joe. Je les trouve un peu impérieux envers leur
    bonne Lune et ses divins Fils. »

    Le docteur, muni de sa pharmacie de voyage, descendit à terre, précédé
    de Joe. Celui-ci grave et digne comme il convenait, s'assit au pied de
    l'échelle, les jambes croisées sous lui à la façon arabe, et une partie
    de la foule l'entoura d'un cercle respectueux.

    Pendant ce temps, le docteur Fergusson, conduit au son des instruments,
    escorté par des pyrrhiques religieuses, s'avança lentement vers le «
    tembé royal, » situé assez loin hors de la ville; il était environ
    trois heures, et le soleil resplendissait; il ne pouvait faire moins
    pour la circonstance

    Le docteur marchait avec dignité; les « Waganga » l'entouraient et
    contenaient la foule. Fergusson fut bientôt rejoint par le fils naturel
    du sultan, jeune garçon assez bien tourné, qui, suivant la coutume du
    pays, était le seul héritier des biens paternels, à l'exclusion des
    enfants légitimes; il se prosterna devant le Fils de la Lune; celui-ci
    le releva d'un geste gracieux.

    Trois quarts d'heure après, par des sentiers ombreux, au milieu de tout
    le luxe d'une végétation tropicale, cette procession enthousiasmée
    arriva au palais du sultan, sorte d'édifice carré, appelé Ititénya, et
    situé au versant d'une colline. Une espèce de verandah, formée par le
    toit de chaume, régnait à l'extérieur, appuyée sur des poteaux de bois
    qui avaient la prétention d'être sculptés. De longues lignes d'argile
    rougeâtre ornaient les murs, cherchant à reproduire des figures
    d'hommes et de serpents, ceux-ci naturellement mieux réussis que
    ceux-là. La toiture de cette habitation ne reposait pas immédiatement
    sur les murailles, et l'air pouvait y circuler librement; d'ailleurs,
    pas de fenêtres, et à peine une porte.

    Le docteur Fergusson fut reçu avec de grands honneurs par les gardes et
    les favoris, des hommes de belle race, des Wanyamwezi, type pur des
    populations de l'Afrique centrale, forts et robustes, bien faits et
    bien portants. Leurs cheveux divisés en un grand nombre de petites
    tresses retombaient sur leurs épaules; au moyen d’incisions noire. ou
    bleues, ils zébraient leurs joues depuis les tempes jusqu'à la bouche.
    Leurs oreilles, affreusement distendues, supportaient des disques en
    bois et des plaques de gomme copal; ils étaient vêtus de toiles
    brillamment peintes; les soldats, armés de la sagaie, de l'arc, de la
    flèche barbelée et empoisonnée du suc de l'euphorbe, du coutelas, du «
    sime », long sabre à dents de scie, et de petites haches d'armes.

    Le docteur pénétra dans le palais. Là, en dépit de la maladie du
    sultan, le vacarme déjà terrible redoubla à son arrivée. Il remarqua au
    linteau de la porte des queues de lièvre, des crinières de zèbre,
    suspendues en manière de talisman. Il fut reçu par la troupe des femmes
    de Sa Majesté, aux accords harmonieux de « l’upatu », de cymbale faite
    avec le fond d'un pot de cuivre, et; au fracas du « kilindo », tambour
    de cinq pieds de haut creusé dans un tronc d'arbre, et contre lequel
    deux virtuoses s'escrimaient à coups de poing.

    La plupart de ces femmes paraissaient fort jolies, et fumaient en riant
    le tabac et le thang dans de grandes pipes noires; elles semblaient
    bien faites sous leur longue robe drapée avec grâce, et portaient le «
    kilt » en fibres de calebasse, fixé autour de leur ceinture.

    Six d'entre elles n'étaient pas les moins gaies de la bande, quoique
    placées à l'écart et réservées à un cruel supplice. A la mort du
    sultan, elles devaient être enterrées vivantes auprès de lui, pour le
    distraire pendant l'éternelle solitude.

    Le docteur Fergusson, après avoir embrassé tout cet ensemble d'un coup
    d'œil, s'avança jusqu'au lit de bois du souverain. Il vit là un homme
    d’une quarantaine d'années, parfaitement abruti par les orgies de
    toutes sortes et dont il n'y avait rien à faire. Cette maladie, qui se
    prolongeait depuis des années, n'était qu'une ivresse perpétuelle. Ce
    royal ivrogne avait à peu près perdu connaissance, et tout l'ammoniaque
    du monde ne l’aurait pas remis sur pied

    Les favoris et les femmes, fléchissant le genou, se courbaient pendant
    cette visite solennelle. Au moyen de quelques gouttes d'un violent
    cordial, le docteur ranima un instant ce corps abruti; le sultan fit un
    mouvement, et, pour un cadavre qui ne donnait plus signe d'existence
    depuis quelques heures, ce symptôme fut accueilli par un redoublement
    de cris en l'honneur du médecin.

    Celui-ci, qui en avait assez, écarta par un mouvement rapide ses
    adorateurs trop démonstratifs et sortit du palais. Il se dirigea vers
    le Victoria. Il était six heures du soir.

    Joe, pendant son absence, attendait tranquillement au bas de l'échelle;
    la foule lui rendait les plus grands devoirs. En véritable Fils de la
    Lune, il se laissait faire. Pour une divinité, il avait l'air d'un
    assez brave homme, pas fier, familier même avec les jeunes Africaines,
    qui ne se lassaient pas de le contempler. Il leur tenait d'ailleurs
    d'aimables discours.

    « Adorez, Mesdemoiselles, adorez, leur disait-il; je suis un bon
    diable, quoique fils de déesse! »

    On lui présenta les dons propitiatoires, ordinairement déposés dans les
    « mzimu » ou huttes-fétiches. Cela consistait en épis d'orge et en «
    pombé. » Joe se crut obligé de goûter à cette espèce de bière forte;
    mais son palais, quoique fait au gin et au wiskey, ne put en supporter
    la violence. Il fit une affreuse grimace, que l'assistance prit pour un
    sourire aimable.

    Et puis les jeunes filles, confondant leurs voix dans une mélopée
    traînante, exécutèrent une danse grave autour de lui.

    « Ah! vous dansez, dit-il, eh bien! je ne serai pas en reste avec vous,
    et je vais vous montrer une danse de mon pays »

    Et il entama une gigue étourdissante, se contournant, se détirant, se
    déjetant, dansant des pieds, dansant des genoux, dansant des mains, se
    développant en contorsions extravagantes, en poses incroyables, en
    grimaces impossibles, donnant ainsi à ces populations une étrange idée
    de la manière dont les dieux dansent dans la Lune.

    Or, tous ces Africains, imitateurs comme des singes, eurent bientôt
    fait de reproduire ses manières, ses gambades, ses trémoussements; ils
    ne perdaient pas un geste, ils n'oubliaient pas une attitude; ce fut
    alors un tohubohu, un remuement, une agitation dont il est difficile de
    donner une idée, même faible. Au plus beau de la fête, Joe aperçut le
    docteur.

    Celui-ci revenait en toute hâte, au milieu d'une foule hurlante et
    désordonnée. Les sorciers et les chefs semblaient fort animés. On
    entourait le docteur; on le pressait, on le menaçait.

    Étrange revirement! Que s'était-il passé? Le sultan avait-il
    maladroitement succombé entre les mains de son médecin céleste?

    Kennedy, de son poste, vit le danger sans en comprendre la cause. Le
    ballon, fortement sollicité par la dilatation du gaz, tendait sa corde
    de retenue, impatient de s'élever dans les airs.

    Le docteur parvint au pied de l'échelle. Une crainte superstitieuse
    retenait encore la foule et l'empêchait de se porter à des violences
    contre sa personne; il gravit rapidement les échelons, et Joe le suivit
    avec agilité.

    « Pas un instant à perdre, lui dit son maître. Ne cherche pas à
    décrocher l'ancre! Nous couperons la corde! Suis-moi!

    –Mais qu'y a-t-il donc? demanda Joe en escaladant la nacelle.

    –Qu'est-il arrivé? fit Kennedy, sa carabine à la main.

    –Regardez, répondit le docteur en montrant l'horizon.

    –Eh bien! demanda le chasseur.

    –Eh bien! la lune! »

    La lune, en effet, se levait rouge et splendide, un globe de feu sur un
    fond d'azur. C'était bien elle! Elle et le Victoria!

    Ou il y avait deux lunes, ou les étrangers n'étaient que des
    imposteurs, des intrigants, des faux dieux!

    Telles avaient été les réflexions naturelles de la foule. De là le
    revirement.

    Joe ne put retenir un immense éclat de rire. La population de Kazeh,
    comprenant que sa proie lui échappait, poussa des hurlements prolongés;
    des arcs, des mousquets furent dirigés vers le ballon.

    Mais un des sorciers fit un signe. Les armes s'abaissèrent; il grimpa
    dans l’arbre, avec l'intention de saisir la corde de l'ancre, et
    d'amener la machine à terre.

    Joe s'élança une hachette à la main.

    « Faut-il couper? dit-il.

    –Attends, répondit le docteur.

    –Mais ce nègre!…

    –Nous pourrons peut-être sauver notre ancre, et j'y tiens. Il sera
    toujours temps de couper. »

    Le sorcier, arrivé dans l'arbre, fit si bien qu'en rompant les branches
    il parvint à décrocher l'ancre; celle-ci, violemment attirée par
    l'aérostat, attrapa le sorcier entre les jambes, et celui-ci, à cheval
    sur cet hippogriffe inattendu, partit pour les régions de l'air.

    La stupeur de la foule fut immense de voir l'un de ses Waganga
    s'élancer dans l'espace.

    « Hurrah! s'écria Joe pendant que le Victoria, grâce à sa puissance
    ascensionnelle, montait avec une grande rapidité.

    –Il se tient bien, dit Kennedy; un petit voyage ne lui fera pas de
    mal.

    –Est-ce que nous allons lâcher ce nègre tout d'un coup? demanda Joe.

    –Fi donc! répliqua le docteur! nous le replacerons tranquillement à
    terre, et je crois qu'après une telle aventure, son pouvoir de magicien
    s'accroîtra singulièrement dans l'esprit de ses contemporains.

    –Ils sont capables d'en faire un dieu, » s'écria Joe.

    Le Victoria était parvenu à une hauteur de mille pieds environ. Le
    nègre se cramponnait à la corde avec une énergie terrible. Il se
    taisait, ses yeux demeuraient fixes. Sa terreur se mêlait d'étonnement.
    Un léger vent d'ouest poussait le ballon au-delà de la ville.

    Une demi-heure plus tard, le docteur, voyant le pays désert, modéra la
    flamme du chalumeau, et se rapprocha de terre. A vingt pieds du sol, le
    nègre prit rapidement son parti; il s'élança, tomba sur les jambes, et
    se mit à fuir vers Kazeh, tandis que, subitement délesté, le Victoria
    remontait dans les airs.

    CHAPITRE XVI

    Symptômes d'orage.–Le pays de la Lune.–L'avenir du continent
    africain.–La machine de la dernière heure.–Vue du pays au soleil
    couchant–Flore et Faune.–L'orage.–La zone de feu.–Le ciel étoilé.

    « Voilà ce que c'est, dit Joe, de faire les Fils de la Lune sans sa
    permission! Ce satellite a failli nous jouer là un vilain tour! Est-ce
    que, par hasard, mon maître, vous auriez compromis sa réputation par
    votre médecine?

    –Au fait, dit le chasseur, qu’était ce sultan de Kazzeb?

    –Un vieil ivrogne à demi-mort, répondit le docteur et dont la perte ne
    se fera pas trop vivement sentir. Mais la morale de ceci, c'est que les
    honneurs sont éphémères, et il ne faut pas trop y prendre goût.

    –Tant pis, répliqua Joe. Cela m'allait! Être adoré! faire le dieu à sa
    fantaisie! Mais que voulez-vous! la Lune s'est montrée, et toute rouge,
    ce qui prouve bien qu'elle était fâchée! »

    Pendant ces discours et autres, dans lesquels Joe examina l'astre des
    nuits à un point de vue entièrement nouveau le ciel se chargeait de
    gros nuages vers le nord, de ces nuages sinistres et pesants. Un vent
    assez vif, ramassé à trois cents pieds du sol, poussait le Victoria
    vers le nord-nord-est. Au-dessus de lui, la voûte azurée était pure,
    mais on la sentait lourde.

    Les voyageurs se trouvèrent, vers huit heures du soir, par 32° 40' de
    longitude et 4° 17' de latitude; les courants atmosphériques, sous
    l'influence d'un orage prochain, les poussaient avec une vitesse de
    trente cinq milles à l'heure. Sous leurs pieds passaient rapidement les
    plaines ondulées et fertiles de Mfuto. Le spectacle en était admirable,
    et fut admiré.

    « Nous sommes en plein pays de la Lune, dit le docteur Fergusson, car
    il a conservé ce nom que lui donna l'antiquité, sans doute parce que la
    lune y fut adorée de tout temps. C'est vraiment une contrée magnifique,
    et l'on rencontrerait difficilement une végétation plus belle.

    –Si on la trouvait autour de Londres, ce ne serait pas naturel,
    répondit Joe; mais ce serait fort agréable! Pourquoi ces belles
    choses-là sont-elle réservées à des pays aussi barbares?

    –Et sait-on, répliqua le docteur, si quelque jour cette contrée ne
    deviendra pas le centre de la civilisation? Les peuples de l'avenir s'y
    porteront peut-être, quand les régions de l'Europe se seront épuisées à
    nourrir leurs habitants.

    –Tu crois cela? fit Kennedy.

    –Sans doute, mon cher Dick. Vois la marche des événements; considère
    les migrations successives des peuples, et tu arriveras à la même
    conclusion que moi. L'Asie est la première nourrice du monde, n'est-il
    pas vrai? Pendant quatre mille ans peut-être, elle travaille, elle est
    fécondée, elle produit, et puis quand les pierres ont poussé là où
    poussaient les moissons dorées d'Homère, ses enfants abandonnent son
    sein épuisé et flétri. Tu les vois alors se jeter sur l'Europe, jeune
    et puissante, qui les nourrit depuis deux mille ans. Mais déjà sa
    fertilité se perd; ses facultés productrices diminuent chaque jour; ces
    maladies nouvelles dont sont frappés chaque année les produits de la
    terre, ces fausses récoltes, ces insuffisantes ressources, tout cela
    est le signe certain d'une vitalité qui s'altère, d'un épuisement
    prochain. Aussi voyons-nous déjà les peuples se précipiter aux
    nourrissantes mamelles de l'Amérique, comme à une source non pas
    inépuisable, mais encore inépuisée. A son tour, ce nouveau continent se
    fera vieux, ses forêts vierges tomberont sous la hache de l'industrie;
    son sol s'affaiblira pour avoir trop produit ce qu'on lui aura trop
    demandé; là où deux moissons s'épanouissaient chaque année, à peine une
    sortira-t-elle de ces terrains à bout de forces. Alors l'Afrique
    offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles
    dans son sein. Ces climats fatals aux étrangers s'épureront par les
    assolements et les drainages; ces eaux éparses se réuniront dans un lit
    commun pour former une artère navigable. Et ce pays sur lequel nous
    planons, plus fertile, plus riche, plus vital que les autres, deviendra
    quelque grand royaume, où se produiront des découvertes plus étonnantes
    encore que la vapeur et l'électricité.

    –Ah! Monsieur, dit Joe, je voudrais bien voir cela.

    –Tu t'es levé trop matin, mon garçon.

    –D’ailleurs, dit Kennedy, cela sera peut-être une fort ennuyeuse
    époque que celle où l'industrie absorbera tout à son profit! A force
    d'inventer des machines, les hommes se feront dévorer par elles! Je me
    suis toujours figuré que le dernier jour du monde sera celui où quelque
    immense chaudière chauffée à trois milliards d'atmosphères fera sauter
    notre globe!

    –Et j'ajoute, dit Joe, que les Américains n'auront pas été les
    derniers à travailler à la machine!

    –En effet, répondit le docteur, ce sont de grands chaudronniers! Mais,
    sans nous laisser emporter à de semblables discussions, contentons-nous
    d’admirer cette terre de la Lune, puisqu'il nous est donné de la voir.
    »

    Le soleil, glissant ses derniers rayons sous la masse des nuages
    amoncelés, ornait d'une crête d'or les moindres accidents du sol:
    arbres gigantesques, herbes arborescentes, mousses à ras de terre, tout
    avait sa part de cette effluve lumineuse; le terrain, légèrement
    ondulé, ressautait ça et là en petites collines coniques; pas de
    montagnes à l'horizon; d'immenses palissades broussaillées, des haies
    impénétrables, des jungles épineux séparaient les clairières où
    s'étalaient de nombreux villages; les euphorbes gigantesques les
    entouraient de fortifications naturelles, en s'entremêlant aux branches
    coralliformes des arbustes.

    Bientôt le Malagazari, principal affluent du lac Tanganayika, se mit à
    serpenter sous les massifs de verdure; il donnait asile à ces nombreux
    cours d'eau, nés de torrents gonflés à l'époque des crues, ou d'étangs
    creusés dans la couche argileuse du sol. Pour observateurs élevés,
    c'était un réseau de cascades jeté sur toute la face occidentale du
    pays.

    Des bestiaux à grosses bosses pâturaient dans les prairie grasses et
    disparaissaient sous les grandes herbes; les forêts, aux essences
    magnifiques, s'offraient aux yeux comme de vastes bouquets; mais dans
    ces bouquets, lions, léopards, hyènes, tigres, se réfugiaient pour
    échapper aux dernières chaleurs du jour. Parfois un éléphant faisait
    ondoyer la cime des taillis, et l'on entendait le craquement des arbres
    cédant à ses cornes d'ivoire.

    « Quel pays de chasse! s'écria Kennedy enthousiasmé; une balle lancée à
    tout hasard, en pleine forêt, rencontrerait un gibier digne d'elle!
    Est-ce qu'on ne pourrait pas en essayer un peu?

    –Non pas, mon cher Dick; voici la nuit, une nuit menaçante, escortée
    d'un orage. Or les orages sont terribles dans cette contrée, où le sol
    est disposé comme une immense batterie électrique.

    –Vous avez raison, Monsieur, dit Joe la chaleur est devenue
    étouffante, le vent est complètement qu'il se prépare quelque chose.

    –L'atmosphère est surchargée d'électricité, répondit le docteur; tout
    être vivant est sensible à cet état de l'air qui précède la lutte des
    éléments, et j'avoue que je n'en fus jamais imprégné à ce point.

    –Eh bien! demanda le chasseur, ne serait-ce pas le cas de descendre?

    –Au contraire, Dick, j'aimerais mieux monter. Je crains seulement
    d'être entraîné au delà de ma route pendant ces croisements de courants
    atmosphériques.

    –Veux-tu donc abandonner la direction que nous suivons depuis la côte.

    –Si cela m'est possible, répondit Fergusson, je me porterai plus
    directement au nord pendant sept à huit degrés; j'essayerai de remonter
    vers des latitudes présumées des sources du Nil; peut-être
    apercevrons-nous quelques traces de l'expédition du capitaine Speke, ou
    même la caravane de M. de Heuglin. Si mes calculs sont exacts, nous
    nous trouvons par 32° 40' de longitude, et je voudrais monter droit au
    delà de l'équateur.

    –Vois donc! s'écria Kennedy en interrompant son compagnon, vois donc
    ces hippopotames qui se glissent hors des étangs, ces masses de chair
    sanguinolente, et ces crocodiles qui aspirent bruyamment l'air!

    –Ils étouffent! fit Joe. Ah! quelle manière charmante de voyager, et
    comme on méprise toute cette malfaisante vermine! Monsieur Samuel!
    monsieur Kennedy! voyez donc ces bandes d'animaux qui marchent en rangs
    pressés! Ils sont bien deux cents; ce sont des loups.

    –Non, Joe, mais des chiens sauvages; une fameuse race, qui ne craint
    pas de s'attaquer aux lions. C'est la plus terrible rencontre que
    puisse faire un voyageur. Il est immédiatement mis en pièces.

    –Bon! ce ne sera pas Joe qui se chargera de leur mettre une muselière,
    répondit l'aimable garçon. Après ca, si c'est leur naturel, il ne faut
    pas trop leur en vouloir. »;

    Le silence se faisait peu à peu sous l’influence de l'orage; il
    semblait que l'air épaissi devint impropre à transmettre les sons;
    l'atmosphère paraissait ouatée et, comme une salle tendue de
    tapisseries, perdait toute sonorité. L'oiseau rameur, la grue
    couronnée, les geais rouges et bleus, le moqueur, les moucherolles,
    disparaissaient dans les grands arbres. La nature entière offrait les
    symptômes d'un cataclysme prochain.

    A neuf heures du soir, le Victoria demeurait immobile au-dessus de
    Mséné, vaste réunion de villages à peine distincts dans l'ombre;
    parfois la réverbération d'un rayon égaré dans l'eau morne indiquait
    des fossés distribués régulièrement, et, par une dernière éclaircie, le
    regard put saisir la forme calme et sombre des palmiers, des tamarins,
    des sycomores et des euphorbes gigantesques.

    « J'étouffe! dit l’Écossais en aspirant à pleins poumons le plus
    possible de cet air raréfié; nous ne bougeons plus! Descendrons-nous?

    –Mais l'orage? fit le docteur assez inquiet.

    –Si tu crains d'être entraîné par le vent, il me semble que tu n'as
    pas d'autre parti à prendre.

    –L'orage n'éclatera peut-être cette nuit, reprit Joe; les nuages sont
    très haut.

    –C'est une raison qui me fait hésiter à les dépasser; il faudrait
    monter à une grande élévation, perdre la terre de vue, et ne savoir
    pendant toute la nuit si nous avançons et de quel côté nous avançons.

    –Décide-toi, mon cher Samuel, cela presse.

    –Il est fâcheux que le vent soit tombé, reprit Joe; il nous eut
    entraînés loin de l'orage.

    –Cela est regrettable, mes amis, car les nuages sont un danger pour
    nous; ils renferment des courants opposés qui peuvent nous enlacer dans
    leurs tourbillons, et des éclairs capables de nous incendier. D'un
    autre côté, la force, de la rafale peut nous précipiter à terre, si
    nous jetons l'ancre au sommet d'un arbre

    –Alors que faire?

    –Il faut maintenir le Victoria dans une zone moyenne entre les périls
    de la terre et les périls du ciel. Nous avons de l’eau en quantité
    suffisante pour le chalumeau, et nos deux cents livres de lest sont
    intactes. Au besoin, je m'en servirais.

    –Nous allons veiller avec toi, dit le chasseur.

    –Non, mes amis; mettez les provisions à l'abri et couchez-vous; je
    vous réveillerai si cela est nécessaire.

    –Mais, mon maître, ne feriez-vous pas bien de prendre du repos vous
    même, puisque rien ne nous menace encore!

    –Non, merci, mon garçon je préfère veiller. Nous sommes immobiles, et
    si les circonstances ne changent pas, demain nous nous trouverons
    exactement à la même place.

    –Bonsoir, Monsieur.

    –Bonne nuit, si c'est possible. »

    Kennedy et Joe s'allongèrent sous leurs couvertures, et le docteur
    demeura seul dans l'immensité. Cependant le dôme de nuages s'abaissait
    insensiblement, et l'obscurité se faisait profonde. La voûte noire
    s'arrondissait autour du globe terrestre comme pour l'écraser.

    Tout d'un coup un éclair violent, rapide, incisif, raya l'ombre; sa
    déchirure n'était pas refermée qu'un effrayant éclat de tonnerre
    ébranlait le profondeurs du ciel.

    « Alerte!» s'écria Fergusson.

    Les deux dormeurs, réveillés à ce bruit épouvantable, se tenaient à ses
    ordres.

    « Descendons-nous? fit Kennedy.

    –Non! le ballon n'y résisterait pas. Montons avant que ces nuages se
    résolvent en eau et que le vent ne se déchaîne! »

    Et il poussa activement la flamme du chalumeau dans les spirales du
    serpentin.

    Les orages des tropiques se développent avec une rapidité comparable à
    leur violence. Un second éclair déchira la nue, et fut suivi de vin
    autres immédiats. Le ciel était zébré d'étincelles électriques qui
    grésillaient sous les larges gouttes de la pluie.

    « Nous nous sommes attardés, dit le docteur. Il nous faut maintenant
    traverser une zone de feu avec notre ballon rempli d'air inflammable!

    –Mais à terre! à terre! reprenait toujours Kennedy.

    –Le risque d'être foudroyé serait presque le même, et nous serions
    vite déchirés aux branches des arbres!

    –Nous montons, monsieur Samuel!

    –Plus vite! plus vite encore. »

    Dans cette partie de l'Afrique, pendant les orages équatoriaux, il
    n'est pas rare de compter de trente-cinq éclairs par minute. Le ciel
    est littéralement en feu, et les éclats du tonnerre ne discontinuent
    pas.

    Le vent se déchaînait avec une violence effrayante dans cette
    atmosphère embrasée; il tordait les nuages incandescents; on eut dit le
    souffle d'un ventilateur immense qui activait tout cet incendie.

    Le docteur Fergusson maintenait son chalumeau à pleine chaleur; le
    ballon se dilatait et montait; à genoux, au centre de la nacelle,
    Kennedy retenait les rideaux de la tente. Le ballon tourbillonnait à
    donner le vertige, et les voyageurs subissaient d'inquiétantes
    oscillations. Il se faisait de grandes cavités dans l'enveloppe de
    l'aérostat; le vent s'y engouffrait avec violence, et le taffetas
    détonait sous sa pression. Une sorte de grêle, précédée d'un bruit
    tumultueux, sillonnait l'atmosphère et crépitait sur le Victoria.
    Celui-ci, cependant, continuait sa marche ascensionnelle; les éclairs
    dessinaient des tangentes enflammées à sa circonférence; il était plein
    feu.

    « A la garde de Dieu! dit le docteur Fergusson; nous sommes entre ses
    mains lui seul peut nous sauver. Préparons-nous à tout événement, même
    à un incendie; notre chute peut n'être pas rapide. »

    La voix du docteur parvenait à peine à l'oreille de ses compagnons;
    mais ils pouvaient voir sa figure calme au milieu du sillonnement des
    éclairs; il regardait les phénomènes de phosphorescence produits par le
    feu Saint-Elme qui voltigeait sur le filet de l'aérostat.

    Celui-ci tournoyait, tourbillonnait, mais il montait toujours; au bout
    d'un quart d'heure, il avait dépassé la zone des nuages orageux, les
    effluences électriques se développaient au-dessous de lui, comme une
    vaste couronne de feux d'artifices suspendus à sa nacelle.

    C'était là l'un des plus beaux spectacles que la nature put donner à
    l’homme. En bas, l'orage. En haut le ciel étoilé, tranquille, muet,
    impassible, avec la lune projetant ses paisibles rayons sur ces nuages
    irrités.

    Le docteur Fergusson consulta le baromètre; il donna douze mille pieds
    d'élévation. Il était onze heures du soir.

    « Grâce au ciel, tout danger est passé, dit-il; il nous suffit de nous
    maintenir à cette hauteur.

    C'était effrayant! répondit Kennedy.

    –Bon, répliqua Joe, cela jette de la diversité dans le voyage, et je
    ne suis pas fâché d'avoir vu un orage d'un peu haut. C'est un joli
    spectacle! »

    CHAPITRE XVII

    Les montagnes de la Lune.–Un océan de verdure.

    Vers six heures du matin, le lundi, le soleil s'élevait au-dessus de
    l’horizon; les nuages se dissipèrent, et un joli vent rafraîchit ces
    première lueurs matinales.

    La terre, toute parfumée, reparut aux yeux des voyageurs. Le ballon,
    tournant sur place au milieu des courants opposés, avait à peine
    dérivé; le docteur, laissant se contracter le gaz, descendit afin de
    saisir une direction plus septentrionale. Longtemps ses recherches
    furent vaines; le vent l'entraîna dans l'ouest, jusqu'en vue des
    célèbres montagnes de la Lune, qui s'arrondissent en demi-cercle autour
    de la pointe du lac Tanganayika; leur chaîne, peu accidentée, se
    détachait sur l'horizon bleuâtre; on eut dit une fortification
    naturelle, infranchissable aux explorateur du centre de l'Afrique;
    quelques cônes isolés portaient la trace des neiges éternelles.

    Nous voilà, dit le docteur, dans un pays inexploré; le capitaine Burton
    s'est avancé fort avant dans l’ouest; mais il n'a pu atteindre ces
    montagnes célèbres; il en a même nié l'existence, affirmée par Speke
    son compagnon; il prétend qu'elles sont nées dans l'imagination de ce
    dernier; pour nous, mes amis, il n'y a plus de doute possible.

    –Est-ce que nous les franchirons! demanda Kennedy.

    –Non pas, s'il plaît à Dieu; j'espère trouver un vent favorable qui me
    ramènera à l'équateur; j'attendrai même, s'il le faut, et je ferai du
    Victoria comme d'un navire qui jette l'ancre par les vents contraires.

    Mais les prévisions du docteur ne devaient pas tarder à se réaliser.
    Après avoir essayé différentes hauteurs, le Victoria fila dans le
    nord-est avec une vitesse moyenne.

    « Nous sommes dans la bonne direction, dit-il en consultant sa
    boussole, et à peine à deux cents pieds de terre, toutes circonstances
    heureuses pour reconnaître ces régions nouvelles; le capitaine Speke,
    en allant à la découverte du lac Ukéréoué remontait plus à l’est, en
    droite ligne au dessus de Kazeh.

    –Irons-nous longtemps de la sorte? demanda Kennedy.

    –Peut-être; notre but est de pousser une pointe du côté des sources du
    Nil, et nous avons plus de six cents milles à parcourir, jusqu'à la
    limite extrême atteinte par les explorateurs venus du Nord.

    –Et nous ne mettrons pied à terre, fit Joe, histoire de se dégourdir
    les jambes?

    –Si vraiment; il faudra d'ailleurs ménager nos vivres, et, chemin
    faisant, mon brave Dick, tu nous approvisionneras de viande fraîche.

    –Dès que tu le voudras, ami Samuel.

    –Nous aurons aussi à renouveler notre réserve d’eau. Qui sait si nous
    ne serons pas entraînés vers des contrées arides. On ne saurait donc
    prendre trop de précautions. »

    A midi, le Victoria se trouvait par 29° 15, de longitude et 3° 15' de
    latitude. Il dépassait le village d'Uyofu, dernière limite
    septentrionale de l'Unyamwezi, par le travers du lac Ukéréoué, que l'on
    ne pouvait encore apercevoir.

    Les peuplades rapprochées de l'équateur semblent être un peu plus
    civilisées, et sont gouvernées par des monarques absolus, dont le
    despotisme est sans bornes; leur réunion la plus compacte constitue la
    province de Karagwah.

    Il fut décidé entre les trois voyageurs qu'ils accosteraient la terre
    au premier emplacement favorable. On devait faire une halte prolongée,
    et l'aérostat serait soigneusement passé en revue; la flamme du
    chalumeau fut modérée; les ancres lancées au dehors de la nacelle
    vinrent bientôt raser les hautes herbes d'une immense prairie; d'une
    certaine hauteur, elle paraissait couverte d'un gazon ras, mais en
    réalité ce gazon avait de sept à huit pieds d'épaisseur.

    Le Victoria effleurait ces herbes sans les courber, comme un papillon
    gigantesque. Pas un obstacle en vue. C'était comme un océan de verdure
    sans un seul brisant.

    « Nous pourrons courir longtemps de la sorte, dit Kennedy; je
    n'aperçois pas un arbre dont nous puissions nous approcher; la chasse
    me parait compromise.

    –Attends, mon cher Dick; tu ne pourrais pas chasser dans ces herbes
    plus hautes que toi; nous finirons par trouver une place favorable. »

    C'était en vérité une promenade charmante, une véritable navigation sur
    cette mer si verte, presque transparente, avec de douces ondulations au
    souffle du vent. La nacelle justifiait bien son nom, et semblait fendre
    des flots, à cela près qu'une volée d’oiseaux aux splendides couleurs
    s'échappait parfois des hautes herbes avec mille cris joyeux; les
    ancres plongeaient dans ce lac de fleurs, et traçaient un sillon qui se
    refermait derrière elles, comme le sillage d'un vaisseau.

    Tout à coup, le ballon éprouva une forte secousse; l'ancre avait mordu
    sans doute une fissure de roc cachée sous ce gazon gigantesque.

    « Nous sommes pris, fit Joe.

    –Eh bien! jette l'échelle, » répliqua le chasseur.

    Ces paroles n'étaient pas achevées, qu'un cri aigu retentit dans l'air,
    et les phrases suivantes, entrecoupées d'exclamations, s'échappèrent de
    la bouche des trois voyageurs.

    « Qu'est cela?

    –Un cri singulier!

    –Tiens! nous marchons!

    –L'ancre a dérapé.

    –Mais non! elle tient toujours, fit Joe, qui halait sur la corde.

    –C'est le rocher qui marche!

    Un vaste remuement se fit dans les herbes, et bientôt une forme
    allongée et sinueuse s’éleva au-dessus d'elles.

    « Un serpent! fit Joe.

    –Un serpent! s'écria Kennedy en armant sa carabine.

    –Eh non! dit le docteur, c'est une trompe d'éléphant.

    –Un éléphant, Samuel! »

    Et Kennedy, ce disant, épaula son arme.

    « Attends, Dick, attends!

    –Sans doute! L'animal nous remorque.

    –Et du bon côté, Joe, du bon côté. »

    L'éléphant s'avançait avec une certaine rapidité; il arriva bientôt à
    une clairière, où l'on put le voir tout entier; à sa taille
    gigantesque, le docteur reconnut un mâle d'une magnifique espèce; il
    portait deux défenses blanchâtres, d'une courbure admirable, et qui
    pouvaient avoir huit pieds de long; les pattes de l'ancre étaient
    fortement prises entre elles.

    L'animal essayait vainement de se débarrasser avec sa trompe de la
    corde qui le rattachait à la nacelle.

    « En avant! hardi! s'écria Joe au comble de la joie, excitant de son
    mieux cet étrange équipage. Voilà encore une nouvelle manière de
    voyager! Plus que cela de cheval! un éléphant, s'il vous plaît.

    –Mais où nous mène-t-il! demanda Kennedy, agitant sa carabine qui lui
    brillait les mains.

    –Il nous mène où nous voulons aller, mon cher Dick! Un peu de
    patience!

    –« Wig a more! Wig a more! » comme disent les paysans d'Écosse,
    s'écriait le joyeux Joe. En avant! en avant! »

    L'animal prit un galop fort rapide; il projetait sa trompe de droite et
    de gauche, et, dans ses ressauts, il donnait de violentes secousses à
    la nacelle. Le docteur, la hache à la main, était prêt à couper la
    corde s'il y avait lieu.

    « Mais, dit-il, nous ne nous séparerons de notre ancre qu'au dernier
    moment. »

    Cette course, à la suite d'un éléphant, dura prés d'une heure et demie;
    l'animal ne paraissait aucunement fatigué; ces énormes pachydermes
    peuvent fournir des trottes considérables, et, d'un jour à l'autre, on
    les retrouve à des distances immenses, comme les baleines dont ils ont
    la masse et la rapidité.

    « Au fait, disait Joe, c'est une baleine que nous avons harponnée, et
    nous ne faisons qu'imiter la manœuvre des baleiniers pendant leurs
    pêches. »

    Mais un changement dans la nature du terrain obligea le docteur à
    modifier son moyen de locomotion.

    Un bois épais de camaldores apparaissait au nord de la prairie et à
    trois milles environ; il devenait dès lors nécessaire que le ballon fût
    séparé de son conducteur.

    Kennedy fut donc chargé d'arrêter l'éléphant dans sa course; il épaula
    sa carabine; mais sa position n'était pas favorable pour atteindre
    l'animal avec succès; une première balle, tirée au crâne, s'aplatit
    comme sur une plaque de tôle; l'animal n'en parut aucunement troublé;
    au bruit de la décharge, son pas s'accéléra, et sa vitesse fut celle
    d'un cheval lancé au galop.

    « Diable! dit Kennedy.

    –Quelle tête dure! fit Joe.

    –Nous allons essayer de quelques balles coniques au défaut doré au
    défaut de l’épaule, » reprit Dick en chargeant; sa carabine avec soin,
    et il fit feu.

    L'animal poussa un cri terrible, et continua de plus belle.

    « Voyons, dit Joe en s'armant de l'un des fusils, il faut que je vous
    aide, Monsieur Dick, ou cela n'en finira pas. »

    Et deux balles allèrent se loger dans les flancs de la bête.

    L'éléphant s'arrêta, dressa sa trompe, et reprit à toute vitesse sa
    course vers le bois; il secouait sa vaste tête, et le sang commençait à
    couler à flots de ses blessures.

    « Continuons notre feu, Monsieur Dick.

    –Et un feu nourri, ajouta le docteur, nous ne sommes pas à vingt
    toises du bois! »

    Dix coups retentirent encore. L’éléphant fit un bond effrayant; la
    nacelle et le ballon craquèrent à faire croire que tout était brisé; la
    secousse fit tomber la hache des mains du docteur sur le sol.

    La situation devenait terrible alors; le câble de l'ancre fortement
    assujetti ne pouvait être ni détaché, ni entamé par les couteaux des
    voyageurs; le ballon approchait rapidement du bois, quand l'animal
    reçut une balle dans l'œil au moment où il relevait la tête; il
    s'arrêta, hésita; ses genoux plièrent; il présenta son flanc au
    chasseur.

    « Une balle au cœur, » dit celui-ci, en déchargeant une dernière fois
    la carabine.

    L'éléphant poussa un rugissement de détresse et d'agonie; il se
    redressa un instant en faisant tournoyer sa trompe, puis il retomba de
    tout son poids sur une de ses défenses qu'il brisa net. Il était mort.

    « Sa défense est brisée! s'écria Kennedy. De l'ivoire qui en Angleterre
    vaudrait trente-cinq guinées les demi-livres!

    –Tant que cela, fit Joe, en s'affalant jusqu'à terre par la corde de
    l'ancre.

    –A quoi servent tes regrets, mon cher Dick? répondit le docteur
    Fergusson. Est-ce que nous sommes des trafiquants d'ivoire? Sommes-nous
    venus ici pour faire fortune? »

    Joe visita l'ancre; elle était solidement retenue à la défense demeurée
    intacte. Samuel et Dick sautèrent sur le sol, tandis que l'aérostat à
    demi dégonflé se balançait au-dessus du corps de l'animal.

    La magnifique bête! s'écria Kennedy. Quelle masse! Je n'ai jamais vu
    dans l'Inde un éléphant de cette taille!

    –Cela n'a rien d'étonnant, mon cher Dick; les éléphants du centre de
    L'Afrique sont les plus beaux. Les Anderson, les Cumming les ont
    tellement chassés aux environs du Cap, qu'ils émigrent vers l'équateur,
    où nous les rencontrerons souvent en troupes nombreuses.

    –En attendant, répondit Joe, j'espère que nous goûterons un peu de
    celui-là! Je m'engage à vous procurer un repas succulent aux dépens de
    cet animal. M. Kennedy va chasser pendant une heure ou deux, M. Samuel
    va passer l'inspection du Victoria, et, pendant ce temps, je vais faire
    la cuisine.

    –Voilà qui est bien ordonné, répondit le docteur. Fais à ta guise.

    –Pour moi, dit le chasseur, Je vais prendre le deux heures de liberté
    que Joe a daigné m'octroyer.

    –Va, mon ami; mais pas d’imprudence. Ne t’éloigne pas.

    –Sois tranquille. »

    Et Dick, armé de son fusil, s'enfonça dans le bois.

    Alors Joe s'occupa de ses fonctions. Il fit d'abord dans la terre un
    trou profond de deux pieds; il le remplit de branches sèches qui
    couvraient le sol, et provenaient des trouées faites dans le bois par
    les éléphants dont on voyait les traces. Le trou rempli, il entassa
    au-dessus du bûcher haut de deux pieds, et il y mit le feu.

    Ensuite il retourna vers le cadavre de l'éléphant, tombé à dix toises
    du bois à peine; il détacha adroitement la trompe qui mesurait près de
    deux pieds de largeur à sa naissance; il en choisit la partie la plus
    délicate, et y joignit un des pieds spongieux de l'animal; ce sont en
    effet les morceaux par excellence, comme la bosse du bison, la patte de
    l'ours ou la hure du sanglier.

    Lorsque le bûcher fut entièrement consumé à l'intérieur et à
    l'extérieur, le trou, débarrassé des cendres et des charbons, offrit
    une température très élevée; les morceaux de l'éléphant, entourés de
    feuilles aromatiques, furent déposés au fond de ce four improvisé, et
    recouverts de cendres chaudes; puis, Joe éleva un second bûcher sur le
    tout, et quand le bois fut consumé, la viande était cuite à point.

    Alors Joe retira le dîner de la fournaise; il déposa cette viande
    appétissante sur des feuilles vertes, et disposa son repas au milieu
    d'une magnifique pelouse; il apporta des biscuits, de l'eau-de-vie, du
    café, et puisa une eau fraîche et limpide à un ruisseau voisin.

    Ce festin ainsi dressé faisait plaisir à voir, et Joe pensait, sans
    être trop fier, qu'il ferait encore plus de plaisir à manger.

    Un voyage sans fatigue et sans danger! répétait-il. Un repas à ses
    heures! un hamac perpétuel! qu'est-ce que l'on peut demander de plus?

    Et ce bon M. Kennedy qui ne voulait pas venir! »

    De son côté, le docteur Fergusson se livrait à un examen sérieux de
    l’aérostat. Celui-ci ne paraissait pas avoir souffert de la tourmente;
    le taffetas et la gutta-percha avaient merveilleusement résisté; en
    prenant la hauteur actuelle du sol, et en calculant la force
    ascensionnelle du ballon, il vit avec satisfaction que l'hydrogène
    était en même quantité; l’enveloppe jusque-là demeurait entièrement
    imperméable.

    Depuis cinq jours seulement, les voyageurs avaient quitté Zanzibar; le
    pemmican n'était pas encore entamé; les provisions de biscuit et de
    viande conservée suffisaient pour un long voyage; il n'y eut donc que
    la réserve d'eau à renouveler.

    Les tuyaux et le serpentin paraissaient être en parfait état; grâce à
    leurs articulations de caoutchouc, ils s'étaient prêtés à toutes les
    oscillations de l’aérostat.

    Son examen terminé, le docteur s’occupa de mettre ses notes en ordre.
    Il fit une esquisse très réussie de la campagne environnante, avec la
    longue prairie à perte de vue, la forêt de camaldores, et le ballon
    immobile sur le corps du monstrueux éléphant.

    Au bout de ses deux heures, Kennedy revint avec un chapelet de perdrix
    grasses, et un cuissot d'oryx, sorte de gemsbok, appartenant à l'espèce
    la plus agile des antilopes. Joe se chargea de préparer ce surcroît de
    provisions.

    « Le dîner est servi, » s'écria-t-il bientôt de sa plus belle voix.

    Et les trois voyageurs n'eurent qu'à s'asseoir sur la pelouse verte;
    les pieds et la trompe d'éléphant furent déclarés exquis; on but à
    l'Angleterre comme toujours, et de délicieux havanes parfumèrent pour
    la première fois cette contrée charmante.

    Kennedy mangeait, buvait et causait comme quatre; il était enivré; il
    proposa sérieusement à son ami le docteur de s'établir dans cette
    forêt, d'y construire une cabane de feuillage, et d'y commencer la
    dynastie des Robinsons africains.

    La proposition n'eut pas autrement de suite, bien que Joe se fût
    proposé pour remplir le rôle de Vendredi.

    La campagne semblait si tranquille, si déserte, que le docteur résolut
    de passer la nuit à terre. Joe dressa un cercle de feux, barricade
    indispensable contre les bêtes féroces; les hyènes, les couguars, les
    chacals, attirés par l'odeur de la chair d'éléphant, rodèrent aux
    alentours. Kennedy dut à plusieurs reprises décharger sa carabine sur
    des visiteurs trop audacieux; mais enfin la nuit s'acheva sans incident
    fâcheux.

    CHAPITRE XVIII

    Le Karagwah.–Le lac Ukéréoué.–Une nuit dans une
    île.–L'Équateur.–Traversée du lac.–Les cascades.–Vue du pays.–Les
    sources du Nil.–L'île Benga.–La signature d'Andres.–Debono.–Le
    pavillon aux armes d'Angleterre.

    Le lendemain dès cinq heures, commençaient les préparatifs du départ.
    Joe, avec la hache qu'il avait heureusement retrouvée, brisa les
    défenses de l'éléphant. Le Victoria, rendu à la liberté, entraîna les
    voyageurs vers le nord-est avec une vitesse de dix-huit milles.

    Le docteur avait soigneusement relevé sa position par la hauteur des
    étoiles pendant la soirée précédente. Il était par 2° 40' de latitude
    au-dessous de l’équateur, soit à cent soixante milles géographiques; il
    traversa de nombreux villages sans se préoccuper des cris provoqués par
    son apparition; il prit note de la conformation des lieux avec des vues
    sommaires; il franchit les rampes du Rubemhé, presque aussi roides que
    les sommets de l'Ousagara, et rencontra plus tard, à Tenga, les
    premiers ressauts des chaînes de Karagwah, qui, selon lui, dérivent
    nécessairement des montagnes de la Lune. Or, la légende ancienne qui
    faisait de ces montagnes le berceau du Nil s'approchait de la vérité,
    puisqu'elles confinent au lac Ukéréoué, réservoir présumé des eaux du
    grand fleuve.

    De Kafuro, grand district des marchands du pays, il aperçut enfin à
    l'horizon ce lac tant cherché, que le capitaine Speke entrevit le 3
    août 1858.

    Samuel Fergusson se sentait ému, il touchait presque à l’un des points
    principaux de son exploration, et, la lunette à l'œil, il ne perdait
    pas un coin de cette contrée mystérieuse que son regard détaillait
    ainsi:

    Au-dessous de lui, une terre généralement effritée; à peine quelques
    ravins cultivés; le terrain, parsemé de cônes d'une altitude moyenne,
    se faisait plat aux approches du lac; les champs d'orge remplaçaient
    les rizières; là croissaient ce plantain d'où se lire le vin du pays,
    et le « mwani », plante sauvage qui sert de café. La réunion d'une
    cinquantaine de huttes circulaires recouvertes d'un chaume en fleurs,
    constituait la capitale du Karagwah:

    On apercevait facilement les figures ébahies d'une race assez belle, au
    teint jaune brun. Des femmes d'une corpulence invraisemblable se
    traînaient dans les plantations, et le docteur étonna bien ses
    compagnons en leur apprenant que cet embonpoint, très apprécié,
    s'obtenait par un régime obligatoire de lait caillé.

    A midi, le Victoria se trouvait par 1° 45' de latitude australe; à une
    heure, le vent le poussait sur le lac.

    Ce lac a été nommé Nyanza [Nyanza signifie lac] Victoria par le
    capitaine Speke. En cet endroit, il pouvait mesurer quatre-vingt-dix
    milles de largeur; à son extrémité méridionale, le capitaine trouva un
    groupe d'îles, qu'il nomma archipel du Bengale. Il poussa sa
    reconnaissance jusqu'à Muanza, sur la côte de l'est, où il fut bien
    reçu par le sultan. Il fit la triangulation de cette partie du lac,
    mais il ne put se procurer une barque, ni pour le traverser, ni pour
    visiter la grande île d’Ukéréoué; cette île, très populeuse, est
    gouvernée par trois sultans, et ne forme qu'une presqu'île à marée
    basse.

    Le Victoria abordait le lac plus au nord, au grand regret du docteur,
    qui aurait voulu en déterminer les contours inférieurs. Les bords,
    hérissés de buissons épineux et de broussailles enchevêtrées,
    disparaissaient littéralement sous des myriades de moustiques d'un brun
    clair; ce pays devait être inhabitable et inhabité; on voyait des
    troupes d'hippopotames se vautrer dans des forêts de roseaux, ou
    s'enfuir sous les eaux blanchâtres du lac.

    Celui-ci, vu de haut offrait vers l'ouest un horizon si large qu'on eut
    dit une mer; la distance est assez grande entre les deux rives pour que
    des communications ne puissent s'établir; d'ailleurs les, tempêtes y
    sont fortes et fréquentes, car les vents font rage dans ce bassin élevé
    et découvert.

    Le docteur eut de la peine à se diriger; il craignait d'être entraîné
    vers l’est; mais heureusement un courant le porta directement au nord,
    et, à six heures du soir, le Victoria s'établit dans une petite île
    déserte, par 0° 30' de latitude, et 32° 52' de longitude à vingt milles
    de la côte.

    Les voyageurs purent s'accrocher à un arbre, et, le vent s'étant calmé
    vers le soir, ils demeurèrent tranquillement sur leur ancre. On ne
    pouvait songer à prendre terre; ici, comme sur les bords du Nyanza, des
    légions de moustiques couvraient le sol d'un nuage épais Joe même
    revint de l'arbre couvert de piqûres; mais il ne se fâcha pas, tant il
    trouvait cela naturel de la part des moustiques.

    Néanmoins, le docteur, moins optimiste; fila le plus de corde qu'il
    put, afin d'échapper à ces impitoyables insectes qui s'élevaient avec
    un murmure inquiétant.

    Le docteur reconnut la hauteur du lac au-dessus du niveau de la mer,
    telle que l'avait déterminée le capitaine Speke, soit trois mille sept
    cent cinquante pieds.

    « Nous voici donc dans une île! dit Joe, qui se grattait à se rompre
    les poignets.

    –Nous en aurions vite fait le tour, répondit le chasseur, et, sauf ces
    aimables insectes, on n'y aperçoit pas un être vivant.

    —Les îles dont le lac est parsemé, répondit le docteur Fergusson, ne
    sont, à vrai dire, que des sommets de collines immergées; mais nous
    sommes heureux d'y avoir rencontré un abri, car les rives du lac sont
    habitées par des tribus féroces. Dormez donc, puisque le ciel nous
    prépare une nuit tranquille.

    –Est-ce que tu n'en feras pas autant, Samuel?

    –Non; je ne pourrais fermer l'œil. Mes pensées chasseraient tout
    sommeil. Demain, mes amis, si le vent est favorable, nous marcherons
    droit au nord, et nous découvrirons peut-être les sources du Nil, ce
    secret demeuré impénétrable. Si prés des sources du grand fleuve, je ne
    saurais dormir. »

    Kennedy et Joe, que les préoccupations scientifiques ne troublaient pas
    à ce point, ne tardèrent pas à s'endormir profondément sous la garde du
    docteur.

    Le mercredi 23 avril, le Victoria appareillait à quatre heures du matin
    par un ciel grisâtre; la nuit quittait difficilement les eaux du lac,
    qu'un épais brouillard enveloppait, mais bientôt un vent violent
    dissipa toute cette brume. Le Victoria fut balancé pendant quelques
    minutes en sens divers et enfin remonta directement vers le nord.

    Le docteur Fergusson frappa des mains avec joie.

    « Nous sommes en bon chemin! s'écria-t-il. Aujourd'hui ou jamais nous
    verrons le Nil! Mes amis, voici que nous franchissons l'Équateur! nous
    entrons dans notre hémisphère!

    –Oh! fit Joe; vous pensez, mon maître, que l’équateur passe par ici?

    –Ici même mon brave garçon!

    –Eh bien! sauf votre respect, il me paraît convenable de l'arroser
    sans perdre de temps.

    –Va pour un verre de grog! répondit le docteur en riant; tu as une
    manière d'entendre la cosmographie qui n'est point sotte.

    Et voilà comment fut célébré le passage de la ligne à bord du Victoria.

    Celui-ci filait rapidement. On apercevait dans l'ouest la côte basse et
    peu accidentée; au fond, les plateaux plus élevés de l'Uganda et de
    l'Usoga. La vitesse du vent devenait excessive: près de trente milles à
    l'heure.

    Les eaux du Nyanza, soulevées avec violence, écumaient comme les vagues
    d'une mer. A certaines lames de fond qui se balançaient longtemps après
    les accalmies, le docteur reconnut que le lac devait avoir une grande
    profondeur A peine une ou deux barques grossières furent-elles
    entrevues pendant cette rapide traversée.

    « Le lac, dit le docteur, est évidemment, par sa position élevée, le
    réservoir naturel des fleuves de la partie orientale d'Afrique; le ciel
    lui rend en pluie ce qu'il enlève en vapeurs à ses effluents Il me
    paraît certain que le Nil doit y prendre sa source.

    –Nous verrons bien, » répliqua Kennedy.

    Vers neuf heures, la côte de l'ouest se rapprocha; elle paraissait
    déserte et boisée. Le vent s'éleva un peu vers l'est, et l'on put
    entrevoir l'autre rive du lac. Elle se courbait de manière à se
    terminer par un angle très ouvert, vers 2°40' de latitude
    septentrionale. De hautes montagnes dressaient leurs pics arides à
    cette extrémité du Nyanza; mais entre elles une gorge profonde et
    sinueuse livrait passage à une rivière bouillonnante.

    Tout en manœuvrant son aérostat, le docteur Fergusson examinait le pays
    d'un regard avide.

    « Voyez! s'écria-t-il, voyez, mes amis! les récits des Arabes étaient
    exacts! Ils parlaient d'un fleuve par lequel le lac Ukéréoué se
    déchargeait vers le nord, et ce fleuve existe, et nous le descendons,
    et il coule avec une rapidité comparable à notre propre vitesse! Et
    cette goutte d'eau qui s'enfuit sous nos pieds va certainement se
    confondre avec les flots de la Méditerranée! C'est le Nil!

    –C'est le Nil! répéta Kennedy, qui se laissait prendre à
    l'enthousiasme de Samuel Fergusson.

    –Vive le Nil! dit Joe, qui s'écriait volontiers vive quelque chose
    quand il était en joie.

    Des rochers énormes embarrassaient çà et là le cours de cette
    mystérieuse rivière. L'eau écumait; il se faisait des rapides et des
    cataractes qui confirmaient le docteur dans ses prévisions. Des
    montagnes environnantes se déversaient de nombreux torrents, écumants
    dans leur chute; l’œil les comptait par centaines. On voyait sourdre du
    sol de minces filets d'eau éparpillés, se croisant, se confondant,
    luttant de vitesse, et tous couraient à cette rivière naissante, qui se
    faisait fleuve après les avoir absorbés.

    « Voilà bien le Nil, répéta le docteur avec conviction. L'origine de
    son nom a passionné les savants comme l'origine de ses eaux; on l'a
    fait venir du grec, du copte, du sanscrit [Un savant byzantin voyait
    dans Neilos un nom arithmétique. N représentait 50, E 5, I 10, L 30, O
    70, S 200: ce qui fait le nombre des jours de l'année]; peu importe,
    après tout, puisqu'il a dû livrer enfin le secret de ses sources!

    –Mais, dit le chasseur, comment s'assurer de l'identité de cette
    rivière et de celle que les voyageurs du nord ont reconnue!

    –Nous aurons des preuves certaines, irrécusables, infaillibles,
    répondit Fergusson, si le vent nous favorise une heure encore. »

    Les montagnes se séparaient, faisant place à des villages nombreux, à
    des champs cultivés de sésame, de dourrah, de cannes à sucre. Les
    tribus de ces contrées se montraient agitées, hostiles; elles
    semblaient plus près de la colère que de l'adoration; elles
    pressentaient des étrangers, et non des dieux. Il semblait qu'en
    remontant aux sources du Nil on vint leur voler quelque chose. Le
    Victoria dut se tenir hors de la portée des mousquets.

    Aborder ici sera difficile, dit l'Ecossais.

    –Eh bien! répliqua Joe, tant pis pour ces indigènes; nous les
    priverons du charme de notre conversation.

    –Il faut pourtant que je descende, répondit le docteur Fergusson, ne
    fût-ce qu'un quart d'heure. Sans cela, je ne puis constater les
    résultats de notre exploration.

    –C'est donc indispensable, Samuel?

    –Indispensable, et nous descendrons, quand même nous devrions faire le
    coup de fusil!

    –La chose me va, répondit Kennedy en caressant sa carabine.

    –Quand vous voudrez, mon maître, dit Joe en se préparant au combat.

    Ce ne sera pas la première fois, répondit le docteur, que l'on aura
    fait de la science les armes à la main; pareille chose est arrivée à un
    savant français, dans les montagnes d'Espagne, quand il mesurait le
    méridien terrestre.

    –Sois tranquille, Samuel, et fie-toi à tes deux gardés du corps.

    –Y sommes-nous, Monsieur?

    –Pas encore. Nous allons même nous élever pour saisir la configuration
    exacte du pays. »

    L'hydrogène se dilata, et, en moins de dix minutes, le Victoria planait
    à une hauteur de deux mille cinq cents pieds au-dessus du sol.

    On distinguait de là un inextricable réseau de rivières que le fleuve
    recevait dans son lit; il en venait davantage de l'ouest, entre les
    collines nombreuses, au milieu de campagnes fertiles.

    « Nous ne sommes pas à quatre-vingt-dix milles de Gondokoro, dit le
    docteur en pointant sa tête, et à moins de cinq milles du point atteint
    par les explorateurs venus du nord. Rapprochons-nous de terre avec
    précaution. »

    Le Victoria s'abaissa de plus de deux mille pieds.

    « Maintenant, mes amis, soyez prêts à tout hasard.

    –Nous sommes prêts, répondirent Dick et Joe.

    –Bien! »

    Le Victoria marcha bientôt en suivant le lit du fleuve, et à cent pied
    peine. Le Nil mesurait cinquante toises en cet endroit, et les indigène
    s'agitaient tumultueusement dans les villages qui bordaient ses rives.
    Au deuxième degré, il forme une cascade à pic de dix pieds de hauteur
    environ, et par conséquent infranchissable.

  • Cyrano de Bergerac

    Cyrano de Bergerac

    Aproximadamente 36.247 palavras.

    This etext was prepared by Sue Asscher

    CYRANO DE BERGERAC

    Edmond Rostand

    Comédie Héroïque en Cinq Actes
    en vers

    Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
    le 28 décembre 1897

    C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.

    Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
    que je le dédie.

    E. R.

    Personnages:

    CYRANO DE BERGERAC
    CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
    COMTE DE GUICHE
    RAGUENEAU
    LE BRET
    CARBON DE CASTEL-JALOUX
    LES CADETS
    LIGNIÈRE
    DE VALVERT
    UN MARQUIS
    DEUXIÈME MARQUIS
    TROISIÈME MARQUIS
    MONTFLEURY
    BELLEROSE
    JODELET
    CUIGY
    BRISSAILLE
    UN FÂCHEUX
    UN MOUSQUETAIRE
    UN AUTRE
    UN OFFICIER ESPAGNOL
    UN CHEVAU-LÉGER
    LE PORTIER
    UN BOURGEOIS
    SON FILS
    UN TIRE-LAINE
    UN SPECTATEUR
    UN GARDE
    BERTRANDOU LE FIFRE
    LE CAPUCIN
    DEUX MUSICIENS
    LES POÈTES
    LES PATISSIERS
    ROXANE
    SŒUR MARTHE
    LISE
    LA DISTRIBUTRICE
    MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
    LA DUÈGNE
    SŒUR CLAIRE
    UNE COMÉDIENNE
    LA SOUBRETTE
    LES PAGES
    LA BOUQUETIÈRE

    La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
    poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
    espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
    bourgeoises, religieuses, etc.

    (Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)

    Acte I.

    Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.

    La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
    paume aménagé et embelli pour des représentations.

    La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
    côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
    plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.

    Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
    des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
    s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
    descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
    de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.

    Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
    divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
    théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
    quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
    places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
    buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
    d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.

    Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
    Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
    les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
    du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.

    Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
    Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
    allumés.

    Scène 1.I.

    Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
    tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
    distributrice, les violons, etc.

    (On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
    entre brusquement.)

    LE PORTIER (le poursuivant):
    Holà ! vos quinze sols !

    LE CAVALIER:
    J'entre gratis !

    LE PORTIER:
    Pourquoi ?

    LE CAVALIER:
    Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

    LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
    Vous ?

    DEUXIÈME CAVALIER:
    Je ne paye pas !

    LE PORTIER:
    Mais. . .

    DEUXIÈME CAVALIER:
    Je suis mousquetaire.

    PREMIER CAVALIER (au deuxième):
    On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
    Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
    (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)

    UN LAQUAIS (entrant):
    Pst. . .Flanquin. . . !

    UN AUTRE (déjà arrivé):
    Champagne ?. . .

    LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
    Cartes. Dés.
    (Il s'assied par terre):
    Jouons.

    LE DEUXIÈME (même jeu):
    Oui, mon coquin.

    PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
    et colle par terre):
    J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

    UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
    C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
    (Il lui prend la taille.)

    UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
    Touche !

    UN DES JOUEURS:
    Trèfle !

    LE GARDE (poursuivant la fille):
    Un baiser !

    LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
    On voit !. . .

    LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
    Pas de danger !

    UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
    de bouche):
    Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

    UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
    Plaçons-nous là, mon fils.

    UN JOUEUR:
    Brelan d'as !

    UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
    Un ivrogne
    Doit boire son bourgogne. . .
    (il boit):
    À l'hôtel de Bourgogne !

    LE BOURGEOIS (à son fils):
    Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
    (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
    Buveurs. . .
    (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
    Bretteurs !
    (Il tombe au milieu des joueurs):
    Joueurs !

    LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
    Un baiser !

    LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
    Jour de Dieu !
    –Et penser que c'est dans une salle pareille
    Qu'on joua du Rotrou, mon fils.

    LE JEUNE HOMME:
    Et du Corneille !

    UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
    Tra la la la la la la la la la la lère. . .

    LE PORTIER (sévèrement aux pages):
    Les pages, pas de farce !. . .

    PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
    Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
    (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
    As-tu de la ficelle ?

    LE DEUXIÈME:
    Avec un hameçon.

    PREMIER PAGE:
    On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

    UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
    Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
    Puis donc que vous volez pour la première fois. . .

    DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
    Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

    TROISIÈME PAGE (d'en haut):
    Et des pois !
    (Il souffle et les crible de pois.)

    LE JEUNE HOMME (à son père):
    Que va-t-on nous jouer ?

    LE BOURGEOIS:
    Clorise.

    LE JEUNE HOMME:
    De qui est-ce ?

    LE BOURGEOIS:
    De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
    (Il remonte au bras de son fils.)

    LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
    . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !

    UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
    Tenez, à la première du Cid, j'étais là !

    LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
    Les montres. . .

    LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
    Vous verrez des acteurs très illustres. . .

    LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
    Les mouchoirs. . .

    LE BOURGEOIS:
    Montfleury. . .

    QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
    Allumez donc les lustres !

    LE BOURGEOIS:
    . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !

    UN PAGE (au parterre):
    Ah ! voici la distributrice !

    LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
    Oranges, lait,
    Eau de frambroise, aigre de cèdre !
    (Brouhaha à la porte.)

    UNE VOIX DE FAUSSET:
    Place, brutes !

    UN LAQUAIS (s'étonnant):
    Les marquis !. . .au parterre ?. . .

    UN AUTRE LAQUAIS:
    Oh ! pour quelques minutes.
    (Entre une bande de petits marquis.)

    UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
    Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
    Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
    Ah, fi ! fi ! fi !
    (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
    Cuigy ! Brissaille !
    (Grandes embrassades.)

    CUIGY:
    Des fidèles !. . .
    Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .

    LE MARQUIS:
    Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .

    UN AUTRE:
    Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !

    LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
    Ah !. . .
    (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
    pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
    Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
    distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
    démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)

    Scène 1.II.

    Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.

    CUIGY:
    Lignière !

    BRISSAILLE (riant):
    Pas encor gris !. . .

    LIGNIÈRE (bas à Christian):
    Je vous présente ?
    (Signe d'assentiment de Christian):
    Baron de Neuvillette.
    (Saluts.)

    LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
    Ah !

    CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
    La tête est charmante.

    PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
    Peuh !. . .

    LIGNIÈRE (présentant à Christian):
    Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .

    CHRISTIAN (s'inclinant):
    Enchanté !. . .

    PREMIER MARQUIS (au deuxième):
    Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
    Au dernier goût.

    LIGNIÈRE (à Cuigy):
    Monsieur débarque de Touraine.

    CHRISTIAN:
    Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
    J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.

    PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
    Voilà
    La présidente Aubry !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Oranges, lait. . .

    LES VIOLONS (s'accordant):
    La. . .la. . .

    CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
    Du monde !

    CHRISTIAN:
    Eh, oui, beaucoup,

    PREMIER MARQUIS:
    Tout le bel air !
    (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
    les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Mesdames
    De Guéméné. . .

    CUIGY:
    De Bois-Dauphin. . .

    PREMIER MARQUIS:
    Que nous aimâmes. . .

    BRISSAILLE:
    De Chavigny. . .

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Qui de nos cœurs va se jouant !

    LIGNIÈRE:
    Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

    LE JEUNE HOMME (à son père):
    L'Académie est là ?

    LE BOURGEOIS:
    Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
    Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
    Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
    Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !

    PREMIER MARQUIS:
    Attention ! nos précieuses prennent place:
    Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
    Félixérie. . .

    DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
    Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
    Marquis, tu les sais tous ?

    PREMIER MARQUIS:
    Je les sais tous, marquis !

    LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
    Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
    La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !

    CHRISTIAN (suppliant):
    Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
    Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.

    LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
    Messieurs les violons !. . .
    (Il lève son archet.)

    LA DISTRIBUTRICE:
    Macarons, citronnée. . .
    (Les violons commencent à jouer.)

    CHRISTIAN:
    J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
    Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
    Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
    Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
    –Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.

    LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
    Je pars.

    CHRISTIAN (le retenant encore):
    Oh ! non, restez !

    LIGNIÈRE:
    Je ne peux. D'Assoucy
    M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

    LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
    Orangeade ?

    LIGNIÈRE:
    Fi !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Lait ?

    LIGNIÈRE:
    Pouah !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Rivesalte ?

    LIGNIÈRE:
    Halte !
    (A Christian):
    Je reste encore un peu.–Voyons ce rivesalte ?
    (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)

    CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
    Ah ! Ragueneau !. . .

    LIGNIÈRE (à Christian):
    Le grand rôtisseur Ragueneau.

    RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
    Lignière):
    Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

    LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
    Le pâtissier des comédiens et des poètes !

    RAGUENEAU (se confondant):
    Trop d'honneur. . .

    LIGNIÈRE:
    Taisez-vous, Mécène que vous êtes !

    RAGUENEAU:
    Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .

    LIGNIÈRE:
    A crédit.
    Poète de talent lui-même. . .

    RAGUENEAU:
    Ils me l'ont dit.

    LIGNIÈRE:
    Fou de vers !

    RAGUENEAU:
    Il est vrai que pour une odelette. . .

    LIGNIÈRE:
    Vous donnez une tarte. . .

    RAGUENEAU:
    Oh ! une tartelette !

    LIGNIÈRE:
    Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
    Ne donnâtes-vous pas ?. . .

    RAGUENEAU:
    Des petits pains !

    LIGNIÈRE (sévèrement):
    Au lait.
    –Et le théâtre, vous l'aimez ?

    RAGUENEAU:
    Je l'idolâtre.

    LIGNIÈRE:
    Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
    Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
    Vous a coûté combien ?

    RAGUENEAU:
    Quatre flans. Quinze choux.
    (Il regarde de tous côtés):
    Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.

    LIGNIÈRE:
    Pourquoi ?

    RAGUENEAU:
    Montfleury joue !

    LIGNIÈRE:
    En effet, cette tonne
    Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
    Qu'importe à Cyrano ?

    RAGUENEAU:
    Mais vous ignorez donc ?
    Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
    Défense, pour un mois, de reparaître en scène.

    LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
    Eh bien ?

    RAGUENEAU:
    Montfleury joue !

    CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
    Il n'y peut rien.

    RAGUENEAU:
    Oh ! oh !
    Moi, je suis venu voir !

    PREMIER MARQUIS:
    Quel est ce Cyrano ?

    CUIGY:
    C'est un garcon versé dan les colichemardes.

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Noble ?

    CUIGY:
    Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
    (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
    cherchait quelqu'un):
    Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
    (Il appelle):
    Le Bret !
    (Le Bret descend vers eux):
    Vous cherchez Bergerac ?

    LE BRET:
    Oui, je suis inquiet !. . .

    CUIGY:
    N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

    LE BRET (avec tendresse):
    Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !

    RAGUENEAU:
    Rimeur !

    CUIGY:
    Bretteur !

    BRISSAILLE:
    Physicien !

    LE BRET:
    Musicien !

    LIGNIÈRE:
    Et quel aspect hétéroclite que le sien !

    RAGENEAU:
    Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
    Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
    Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
    Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
    Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
    Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
    Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
    Lève, comme une queue insolente de coq,
    Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
    Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
    Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
    Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
    On ne peut voir passer un pareil nasigère
    Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
    Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
    Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.

    LE BRET (hochant la tête):
    Il le porte,–et pourfend quiconque le remarque !

    RAGUENEAU (fièrement):
    Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

    PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
    Il ne viendra pas !

    RAGUENEAU:
    Si !. . .Je parie un poulet
    A la Ragueneau !

    LE MARQUIS (riant):
    Soit !
    (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
    loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
    Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)

    DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
    Ah, messieurs ! mais elle est
    Épouvantablement ravissante !

    PREMIER MARQUIS:
    Une pêche
    Qui sourirait avec une fraise !

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Et si fraîche
    Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !

    CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
    par le bras):
    C'est elle !

    LIGNIÈRE (regardant):
    Ah ! c'est elle ?. . .

    CHRISTIAN:
    Oui. Dites vite. J'ai peur.

    LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
    Magdaleine Robin, dite Roxane.–Fine.
    Précieuse.

    CHRISTIAN:
    Hélas !

    LIGNIÈRE:
    Libre. Orpheline. Cousine
    De Cyrano,–dont on parlait. . .
    (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
    entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)

    CHRISTIAN (tressaillant):
    Cet homme ?. . .

    LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
    Hé ! hé !. . .
    –Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
    A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
    Faire épouser Roxane à certain triste sire,
    Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
    Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
    Il peut persécuter une simple bourgeoise.
    D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
    Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
    –La fin était méchante. . .Écoutez. . .
    (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)

    CHRISTIAN:
    Non. Bonsoir.

    LIGNIÈRE:
    Vous allez ?

    CHRISTIAN:
    Chez monsieur de Valvert !

    LIGNIÈRE:
    Prenez garde:
    C'est lui qui vous tuera !
    (Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
    Restez. On vous regarde.

    CHRISTIAN:
    C'est vrai !
    (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
    moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
    lui.)

    LIGNIÈRE:
    C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
    –Dans les tavernes !
    (Il sort, zigzaguant.)

    LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
    voix rassurée):
    Pas de Cyrano.

    RAGUENEAU (incrédule):
    Pourtant. . .

    LE BRET:
    Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !

    LA SALLE:
    Commencez ! Commencez !

    Scène 1.III.

    Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.

    UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
    le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
    de Valvert):
    Quelle cour, ce de Guiche !

    UN AUTRE:
    Fi !. . .Encore un Gascon !

    LE PREMIER:
    Le Gascon souple et froid,
    Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
    (Ils vont vers de Guiche.)

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
    Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

    DE GUICHE:
    C'est couleur Espagnol malade.

    PREMIER MARQUIS:
    La couleur
    Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
    L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !

    DE GUICHE:
    Je monte
    Sur scène. Venez-vous ?
    (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
    théâtre. Il se retourne et appelle):
    Viens, Valvert !

    CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
    Le vicomte !
    Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
    (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
    train de le dévaliser. Il se retourne):
    Hein ?

    LE TIRE-LAINE:
    Ay !. . .

    CHRISTIAN (sans le lâcher):
    Je cherchais un gant !

    LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
    Vous trouvez une main.
    (Changeant de ton, bas et vite):
    Lâchez-moi. Je vous livre un secret.

    CHRISTIAN (le tenant toujours):
    Quel ?

    LE TIRE-LAINE:
    Lignière. . .
    Qui vous quitte. . .

    CHRISTIAN (de même):
    Eh ! bien ?

    LE TIRE-LAINE:
    . . .touche à son heure dernière.
    Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
    Et cent hommes–j'en suis–ce soir sont postés !. . .

    CHRISTIAN:
    Cent !
    Par qui ?

    LE TIRE-LAINE:
    Discrétion. . .

    CHRISTIAN (haussant les épaules):
    Oh !

    LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
    Professionnelle !

    CHRISTIAN:
    Où seront-ils postés ?

    LE TIRE-LAINE:
    À la porte de Nesle.
    Sur son chemin. Prévenez-le !

    CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
    Mais où le voir !

    LE TIRE-LAINE:
    Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
    D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
    Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,–et dans chaque,
    Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.

    CHRISTIAN:
    Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
    (Regardant Roxane avec amour):
    La quitter. . .elle !
    (Avec fureur, Valvert):
    Et lui !. . .–Mais il faut que je sauve
    Lignière !. . .
    (Il sort en courant.–De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
    gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
    les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
    une place vide aux galeries et aux loges.)

    LA SALLE:
    Commencez.

    UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
    par un page de la galerie supérieure):
    Ma perruque !

    CRIS DE JOIE:
    Il est chauve !. . .
    Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .

    LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
    Petit gredin !

    RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
    Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
    (Silence complet.)

    LE BRET (étonné):
    Ce silence soudain ?. . .
    (Un spectateur lui parle bas):
    Ah ?

    LE SPECTATEUR:
    La chose me vient d'être certifiée.

    MURMURES (qui courent):
    Chut !–Il paraît ?. . .–Non !. . .–Si !–Dans la loge grillée.–
    Le Cardinal !–Le Cardinal ?–Le Cardinal !

    UN PAGE:
    Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
    (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)

    LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
    Mouchez cette chandelle !

    UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
    Une chaise !
    (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
    marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
    aux loges.)

    UN SPECTATEUR:
    Silence !
    (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
    assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
    représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
    cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)

    LE BRET (à Ragueneau, bas):
    Montfleury entre en scène ?

    RAGUENEAU (bas aussi):
    Oui, c'est lui qui commence.

    LE BRET:
    Cyrano n'est pas là.

    RAGUENEAU:
    J'ai perdu mon pari.

    LE BRET:
    Tant mieux ! tant mieux !
    (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
    dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
    penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)

    LE PARTERRE (applaudissant):
    Bravo, Montfleury ! Montfleury !

    MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
    Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
    Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
    Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .

    UNE VOIX (au milieu du parterre):
    Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
    (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)

    VOIX DIVERSES:
    Hein ?–Quoi ?–Qu'est-ce ?. . .
    (On se lève dans les loges, pour voir.)

    CUIGY:
    C'est lui !

    LE BRET (terrifié):
    Cyrano !

    LA VOIX:
    Roi des pitres !
    Hors de scène a l'instant !

    TOUTE LA SALLE (indignée):
    Oh !

    MONTFLEURY:
    Mais. . .

    LA VOIX:
    Tu récalcitres ?

    VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
    Chut !–Assez !–Montfleury, jouez !–Ne craignez rien !. . .

    MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
    Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .

    LA VOIX (plus menaçante):
    Eh bien !
    Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
    Une plantation de bois sur vos épaules ?
    (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)

    MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
    Heureux qui. . .
    (La canne s'agite.)

    LA VOIX:
    Sortez !

    LE PARTERRE:
    Oh !

    MONTFLEURY (s'étranglant):
    Heureux qui loin des cours. . .

    CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
    son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
    Ah ! je vais me fâcher !. . .
    (Sensation à sa vue.)

    Scène 1.IV.

    Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.

    MONTFLEURY (aux marquis):
    Venez à mon secours,
    Messieurs !

    UN MARQUIS (nonchalamment):
    Mais jouez donc !

    CYRANO:
    Gros homme, si tu joues
    Je vais être obligé de te fesser les joues !

    LE MARQUIS:
    Assez !

    CYRANO:
    Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
    Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !

    TOUS LES MARQUIS (debout):
    C'en est trop !. . .Montfleury. . .

    CYRANO:
    Que Montfleury s'en aille,
    Ou bien je l'essorille et le désentripaille !

    UNE VOIX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Qu'il sorte !

    UNE AUTRE VOIX:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    Ce n'est pas encor fait ?
    (Avec le geste de retrousser ses manches):
    Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
    Découper cette mortadelle d'Italie !

    MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
    En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !

    CYRANO (très poli):
    Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
    Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
    Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
    Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

    LE PARTERRE:
    Montfleury ! Montfleury !–La pièce de Baro !–

    CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
    Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
    Si vous continuez, il va rendre sa lame !
    (Le cercle s'élargit.)

    LA FOULE (reculant):
    Hé ! là !. . .

    CYRANO (à Montfleury):
    Sortez de scène !

    LA FOULE (se rapprochant et grondant):
    Oh ! oh !

    CYRANO (se retournant vivement):
    Quelqu'un réclame ?
    (Nouveau recul.)

    UNE VOIX (chantant au fond):
    Monsieur de Cyrano
    Vraiment nous tyrannise,
    Malgré ce tyranneau
    On jouera la Clorise.

    TOUTE LA SALLE (chantant):
    La Clorise, la Clorise !. . .

    CYRANO:
    Si j'entends une fois encor cette chanson,
    Je vous assomme tous.

    UN BOURGEOIS:
    Vous n'êtes pas Samson !

    CYRANO:
    Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?

    UNE DAME (dans les loges):
    C'est inouï !

    UN SEIGNEUR:
    C'est scandaleux !

    UN BOURGEOIS:
    C'est vexatoire !

    UN PAGE:
    Ce qu'on s'amuse !

    LE PARTERRE:
    Kss !–Montfleury !–Cyrano !

    CYRANO:
    Silence !

    LE PARTERRE (en délire):
    Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !

    CYRANO:
    Je vous. . .

    UN PAGE:
    Miâou !

    CYRANO:
    Je vous ordonne de vous taire !
    Et j'adresse un défi collectif au parterre !
    –J'inscris les noms !–Approchez-vous, jeunes héros !
    Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !–
    Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
    Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
    Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
    –Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
    (Silence):
    La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
    Pas un nom ?–Pas un doigt ?–C'est bien. Je continue.
    (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
    Donc, je désire voir le théâtre guéri
    De cette fluxion. Sinon. . .
    (La main à son épée):
    le bistouri !

    MONTFLEURY:
    Je. . .

    CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
    formé, s'installe comme chez lui):
    Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
    Vous vous éclipserez à la troisième.

    LE PARTERRE (amusé):
    Ah ?. . .

    CYRANO (frappant dans ses mains):
    Une !

    MONTFLEURY:
    Je. . .

    UNE VOIX (des loges):
    Restez !

    LE PARTERRE:
    Restera. . .restera pas. . .

    MONTFLEURY:
    Je crois,
    Messieurs. . .

    CYRANO:
    Deux !

    MONTFLEURY:
    Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .

    CYRANO:
    Trois !
    (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
    sifflets et de huées.)

    LA SALLE:
    Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .

    CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
    Qu'il revienne, s'il l'ose !

    UN BOURGEOIS:
    L'orateur de la troupe !
    (Bellerose s'avance et salue.)

    LES LOGES:
    Ah !. . .Voilà Bellerose !

    BELLEROSE (avec élégance):
    Nobles seigneurs. . .

    LE PARTERRE:
    Non ! Non ! Jodelet !

    JODELET (s'avance, et, nasillard):
    Tas de veaux !

    LE PARTERRE:
    Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !

    JODELET:
    Pas de bravos !
    Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
    S'est senti. . .

    LE PARTERRE:
    C'est un lâche !

    JODELET:
    Il dut sortir !

    LE PARTERRE:
    Qu'il rentre !

    LES UNS:
    Non !

    LES AUTRES:
    Si !

    UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
    Mais à la fin, monsieur, quelle raison
    Avez-vous de haïr Montfleury ?

    CYRANO (gracieux, toujours assis):
    Jeune oison,
    J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
    Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
    Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
    Le vers qu'il faut laisser s'envoler !–Secundo:
    Est mon secret. . .

    LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
    Mais vous nous privez sans scrupule
    De la Clorise ! Je m'entête. . .

    CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
    Vieille mule !
    Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
    J'interromps sans remords !

    LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
    Ha !–Ho !–Notre Baro !
    Ma chère !–Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .

    CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
    Belles personnes,
    Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
    De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
    Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !

    BELLEROSE:
    Et l'argent qu'il va falloir rendre !

    CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
    Bellerose,
    Vous avez dit la seule intelligente chose !
    Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
    (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
    Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !

    LA SALLE (éblouie):
    Ah !. . .Oh !. . .

    JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
    A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
    A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .

    LA SALLE
    Hu !. . .Hu !. . .

    JODELET:
    Dussions-nous même ensemble être hués !. . .

    BELLEROSE:
    Il faut évacuer la salle !. . .

    JODELET:
    Évacuez !. . .
    (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
    Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
    sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
    leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
    rasseoir.)

    LE BRET (à Cyrano):
    C'est fou !. . .

    UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
    Le comédien Montfleury ! quel scandale !
    Mais il est protégé par le duc de Candale !
    Avez-vous un patron ?

    CYRANO:
    Non !

    LE FÂCHEUX:
    Vous n'avez pas ?. . .

    CYRANO:
    Non !

    LE FÂCHEUX:
    Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .

    CYRANO (agacé):
    Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
    Non, pas de protecteur. . .
    (La main à son épée):
    mais une protectrice !

    LE FÂCHEUX:
    Mais vous allez quitter la ville ?

    CYRANO:
    C'est selon.

    LE FÂCHEUX:
    Mais le duc de Candale a le bras long !

    CYRANO:
    Moins long
    Que n'est le mien. . .
    (Montrant son épée):
    quand je lui mets cette rallonge !

    LE FÂCHEUX:
    Mais vous ne songez pas à prétendre. . .

    CYRANO:
    J'y songe.

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tournez les talons, maintenant.

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tournez !
    –Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

    LE FÂCHEUX (ahuri):
    Je. . .

    CYRANO (marchant sur lui):
    Qu'a-t-il d'étonnant ?

    LE FÂCHEUX (reculant):
    Votre Grâce se trompe. . .

    CYRANO:
    Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .

    LE FÂCHEUX (même jeu):
    Je n'ai pas. . .

    CYRANO:
    Ou crochu comme un bec de hibou ?

    LE FÂCHEUX:
    Je. . .

    CYRANO:
    Y distingue-t-on une verrue au bout ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
    Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

    LE FÂCHEUX:
    Oh !. . .

    CYRANO:
    Est-ce un phénomène ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !

    CYRANO:
    Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

    LE FÂCHEUX:
    J'avais. . .

    CYRANO:
    Il vous dégoûte alors ?

    LE FÂCHEUX:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Malsaine
    Vous semble sa couleur ?

    LE FÂCHEUX:
    Monsieur !

    CYRANO:
    Sa forme, obscène ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais du tout !. . .

    CYRANO:
    Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
    –Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

    LE FÂCHEUX (balbutiant):
    Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

    CYRANO:
    Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
    Petit, mon nez ? Holà !

    LE FÂCHEUX:
    Ciel !

    CYRANO:
    Énorme, mon nez !
    –Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
    Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
    Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
    D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
    Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
    Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
    Déplorable maraud ! car la face sans gloire
    Que va chercher ma main en haut de votre col,
    Est aussi dénuée. . .
    (Il le soufflette.)

    LE FÂCHEUX:
    Aï !

    CYRANO:
    De fierté, d'envol,
    De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
    De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
    (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
    Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

    LE FÂCHEUX (se sauvant):
    Au secours ! A la garde !

    CYRANO:
    Avis donc aux badauds
    Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
    Et si le plaisantin est noble, mon usage
    Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
    Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !

    DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
    Mais à la fin il nous ennuie !

    LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
    Il fanfaronne !

    DE GUICHE:
    Personne ne va donc lui répondre ?. . .

    LE VICOMTE:
    Personne ?
    Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
    (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
    air fat):
    Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.

    CYRANO (gravement):
    Très !

    LE VICOMTE (riant):
    Ha !

    CYRANO (imperturbable):
    C'est tout ?. . .

    LE VICOMTE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
    On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
    En variant le ton,–par exemple, tenez:
    Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
    Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
    Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
    Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
    Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
    Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
    Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
    D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
    Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
    Que paternellement vous vous préoccupâtes
    De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
    Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
    La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
    Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
    Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
    Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
    Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
    De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
    Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
    Appelle Hippocampelephantocamélos
    Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
    Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
    Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
    Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
    T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
    Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
    Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
    Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
    Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
    Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
    C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
    Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
    C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
    Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
    Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
    Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
    Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
    "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
    A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
    –Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
    Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
    Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
    Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
    Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
    Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
    Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
    Me servir toutes ces folles plaisanteries,
    Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
    De la moitié du commencement d'une, car
    Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
    Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

    DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
    Vicomte, laissez donc !

    LE VICOMTE (suffoqué):
    Ces grands airs arrogants !
    Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
    Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

    CYRANO:
    Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
    Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
    Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
    Je ne sortirais pas avec, par négligence,
    Un affront pas très bien lavé, la conscience
    Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
    Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
    Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
    Empanaché d'indépendance et de franchise;
    Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
    Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
    Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
    Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
    Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
    Sonner les vérités comme des éperons.

    LE VICOMTE:
    Mais, monsieur. . .

    CYRANO:
    Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
    Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
    –Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
    Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

    LE VICOMTE:
    Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !

    CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
    présenter):
    Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
    De Bergerac.
    (Rires.)

    LE VICOMTE (exaspéré):
    Bouffon !

    CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
    Ay !. . .

    LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
    Qu'est-ce encor qu'il dit ?

    CYRANO (avec des grimaces de douleur):
    Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
    –Ce que c'est que de la laisser inoccupée !–
    Ay !. . .

    LE VICOMTE:
    Qu'avez-vous ?

    CYRANO:
    J'ai des fourmis dans mon épée !

    LE VICOMTE (tirant la sienne):
    Soit !

    CYRANO:
    Je vais vous donner un petit coup charmant.

    LE VICOMTE (méprisant):
    Poète !. . .

    CYRANO:
    Oui, monsieur, poète ! et tellement,
    Qu'en ferraillant je vais–hop !–à l'improvisade,
    Vous composer une ballade.

    LE VICOMTE:
    Une ballade ?

    CYRANO:
    Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

    LE VICOMTE:
    Mais. . .

    CYRANO (récitant comme une leçon):
    La ballade, donc, se compose de trois
    Couplets de huit vers. . .

    LE VICOMTE (piétinant):
    Oh !

    CYRANO (continuant):
    Et d'un envoi de quatre. . .

    LE VICOMTE:
    Vous. . .

    CYRANO:
    Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
    Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

    LE VICOMTE:
    Non !

    CYRANO:
    Non ?
    (Déclamant):
    Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
    Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !

    LE VICOMTE:
    Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?

    CYRANO:
    C'est le titre.

    LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
    Place !–Très amusant !–Rangez-vous !–Pas de bruits !
    (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
    mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
    épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
    droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
    Cuigy, etc.)

    CYRANO (fermant une seconde les yeux):
    Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
    (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
    Je jette avec grâce mon feutre,
    Je fais lentement l'abandon
    Du grand manteau qui me calfeutre,
    Et je tire mon espadon;
    Élégant comme Céladon,
    Agile comme Scaramouche,
    Je vous préviens, cher Mirmydon,
    Qu'à la fin de l'envoi je touche !
    (Premiers engagements de fer):
    Vous auriez bien dû rester neutre;
    Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
    Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
    Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
    –Les coquilles tintent, ding-don !
    Ma pointe voltige: une mouche !
    Décidément. . .c'est au bedon,
    Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
    Il me manque une rime en eutre. . .
    Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
    C'est pour me fournir le mot pleutre !
    –Tac ! je pare la pointe dont
    Vous espériez me faire don;–
    J'ouvre la ligne,–je la bouche. . .
    Tiens bien ta broche, Laridon !
    A la fin de l'envoi, je touche.
    (Il annonce solennellement):
    Envoi.
    Prince, demande à Dieu pardon !
    Je quarte du pied, j'escarmouche,
    Je coupe, je feinte. . .
    (Se fendant):
    Hé ! là, donc !
    (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
    A la fin de l'envoi, je touche !
    (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
    mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
    Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
    du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)

    LA FOULE (en un long cri):
    Ah !. . .

    UN CHEVAU-LÉGER:
    Superbe !

    UNE FEMME:
    Joli !

    RAGUENEAU:
    Pharamineux !

    UN MARQUIS:
    Nouveau !. . .

    LE BRET:
    Insensé !

    BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
    . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .

    VOIX DE FEMME:
    C'est un héros !. . .

    UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
    Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
    C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
    J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
    (Il s'éloigne.)

    CYRANO (à Cuigy):
    Comment s'appelle donc ce monsieur ?

    CUIGY:
    D'Artagnan.

    LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
    Çà, causons !. . .

    CYRANO:
    Laisse un peu sortir cette cohue. . .
    (A Bellerose):
    Je peux rester ?

    BELLEROSE (respecteusement):
    Mais oui !. . .
    (On entend des cris au dehors.)

    JODELET (qui a regardé):
    C'est Montfleury qu'on hue !

    BELLEROSE (solennellement):
    Sic transit !. . .
    (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
    Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
    Nous allons revenir après notre repas,
    Répéter pour demain une nouvelle farce.
    (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)

    LE PORTIER (à Cyrano):
    Vous ne dînez donc pas ?

    CYRANO:
    Moi ?. . .Non.
    (Le portier se retire.)

    LE BRET (à Cyrano):
    Parce que ?

    CYRANO (fièrement):
    Parce. . .
    (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
    Que je n'ai pas d'argent !. . .

    LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
    Comment ! le sac d'écus ?. . .

    CYRANO:
    Pension paternelle, en un jour, tu vécus !

    LE BRET:
    Pour vivre tout un mois, alors ?. . .

    CYRANO:
    Rien ne me reste.

    LE BRET:
    Jeter ce sac, quelle sottise !

    CYRANO:
    Mais quel geste !. . .

    LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
    Hum !. . .
    (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
    Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
    (Montrant le buffet):
    J'ai là tout ce qu'il faut. . .
    (Avec élan):
    Prenez !

    CYRANO (se découvrant):
    Ma chère enfant,
    Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
    D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
    J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
    Et j'accepterai donc. . .
    (Il va au buffet et choisit):
    Oh ! peu de chose !–un grain
    De ce raisin. . .
    (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
    Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
    (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
    limpide !
    –Et la moitié d'un macaron !
    (Il rend l'autre moitié.)

    LE BRET:
    Mais c'est stupide !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Oh ! quelque chose encor !

    CYRANO:
    Oui. La main à baiser.
    (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)

    LA DISTRIBUTRICE:
    Merci, monsieur.
    (Révérence):
    Bonsoir.
    (Elle sort.)

    Scène 1.V.

    Cyrano, Le Bret, puis le portier.

    CYRANO (à Le Bret):
    Je t'écoute causer.
    (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
    Dîner !. . .
    (. . .le verre d'eau):
    Boisson !. . .
    (. . .le grain de raisin):
    Dessert !. . .
    (Il s'assied):
    Là, je me mets à table !
    –Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
    (Mangeant):
    –Tu disais ?

    LE BRET:
    Que ces fats aux grands airs belliqueux
    Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
    Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
    De l'effet qu'a produit ton algarade.

    CYRANO (achevant son macaron):
    Énorme.

    LE BRET:
    Le Cardinal. . .

    CYRANO (s'épanouissant):
    Il était là, le Cardinal ?

    LE BRET:
    A dû trouver cela. . .

    CYRANO:
    Mais très original.

    LE BRET:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
    Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.

    LE BRET:
    Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !

    CYRANO (attaquant son grain de raisin):
    Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?

    LE BRET:
    Quarante-huit. Sans compter les femmes.

    CYRANO:
    Voyons, compte !

    LE BRET:
    Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
    Baro, l'Académie. . .

    CYRANO:
    Assez ! tu me ravis !

    LE BRET:
    Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
    Quel système est le tien ?

    CYRANO:
    J'errais dans un méandre;
    J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
    J'ai pris. . .

    LE BRET:
    Lequel ?

    CYRANO:
    Mais le plus simple, de beaucoup.
    J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !

    LE BRET (haussant les épaules):
    Soit !–Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
    Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

    CYRANO (se levant):
    Ce Silène,
    Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
    Pour les femmes encor se croit un doux péril,
    Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
    Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
    Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
    De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
    Glisser sur une fleur une longue limace !

    LE BRET (stupéfait):
    Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .

    CYRANO (avec un rire amer):
    Que j'aimasse ?. . .
    (Changeant de ton et gravement):
    J'aime.

    LE BRET:
    Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .

    CYRANO:
    Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
    Le rêve d'être aimé même par une laide,
    Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
    Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
    J'aime–mais c'est forcé !–la plus belle qui soit !

    LE BRET:
    La plus belle ?. . .

    CYRANO:
    Tout simplement, qui soit au monde !
    La plus brillante, la plus fine,
    (Avec accablement):
    la plus blonde !

    LE BRET:
    Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .

    CYRANO:
    Un danger
    Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
    Un piège de nature, une rose muscade
    Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
    Qui connaît son sourire a connu le parfait.
    Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
    Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
    Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
    Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
    Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .

    LE BRET:
    Sapristi ! je comprends. C'est clair !

    CYRANO:
    C'est diaphane.

    LE BRET:
    Magdeleine Robin, ta cousine ?

    CYRANO:
    Oui,–Roxane.

    LE BRET:
    Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
    Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

    CYRANO:
    Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
    Pourrait bien me laisser cette protubérance !
    Oh ! je ne me fais pas d'illusion !–Parbleu,
    Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
    J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
    Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
    L'avril,–je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
    Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
    Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
    Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
    Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
    L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

    LE BRET (ému):
    Mon ami !. . .

    CYRANO:
    Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
    De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .

    LE BRET (vivement, lui prenant la main):
    Tu pleures ?

    CYRANO:
    Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
    Si le long de ce nez une larme coulait !
    Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
    La divine beauté des larmes se commettre
    Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
    Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
    Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
    Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .

    LE BRET:
    Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

    CYRANO (secouant la tête):
    Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
    J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?

    LE BRET:
    Mais ton courage ! ton esprit !–Cette petite
    Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
    Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !

    CYRANO (saisi):
    C'est vrai !

    LE BRET:
    Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
    Toute blême a suivi ton duel !

    CYRANO:
    Toute blême ?

    LE BRET:
    Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
    Ose, et lui parle, afin. . .

    CYRANO:
    Qu'elle me rie au nez ?
    Non !–C'est la seule chose au monde que je craigne !

    LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
    Monsieur, on vous demande. . .

    CYRANO (voyant la duègne):
    Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

    Scène 1.VI.

    Cyrano, Le Bret, la duègne.

    LA DUÈGNE (avec un grand salut):
    De son vaillant cousin on désire savoir
    Où l'on peut, en secret, le voir.

    CYRANO (bouleversé):
    Me voir ?

    LA DUÈGNE (avec une révérence):
    Vous voir.
    –On a des choses à vous dire.

    CYRANO:
    Des ?. . .

    LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
    Des choses !

    CYRANO (chancelant):
    Ah, mon Dieu !

    LA DUÈGNE:
    L'on ira, demain, aux primes roses
    D'aurore,–ouïr la messe à Saint-Roch.

    CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
    Ah ! mon Dieu !

    LA DUÈGNE:
    En sortant,–où peut-on entrer, causer un peu ?

    CYRANO (affolé):
    Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .

    LA DUÈGNE:
    Dites vite.

    CYRANO:
    Je cherche !. . .

    LA DUÈGNE:
    Où ?

    CYRANO:
    Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .

    LA DUÈGNE:
    Il perche ?

    CYRANO:
    Dans la rue–Ah ! mon Dieu, mon Dieu !–Saint-Honoré !

    LA DUÈGNE (remontant):
    On ira. Soyez-y. Sept heures.

    CYRANO:
    J'y serai.
    (La duègne sort.)

    Scène 1.VII.

    Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
    Lignière, le portier, les violons.)

    CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
    Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .

    LE BRET:
    Eh bien ! tu n'es plus triste ?

    CYRANO:
    Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !

    LE BRET:
    Maintenant, tu vas être calme ?

    CYRANO (hors de lui):
    Maintenant. . .
    Mais je vais être frénétique et fulminant !
    Il me faut une armée entière a déconfire !
    J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
    De pourfendre des nains. . .
    (Il crie à tue-tête):
    Il me faut des géants !
    (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
    de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
    violons ont repris leur place.)

    UNE VOIX (de la scène):
    Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !

    CYRANO (riant):
    Nous partons !
    (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
    plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)

    CUIGY:
    Cyrano !

    CYRANO:
    Qu'est-ce ?

    CUIGY:
    Une énorme grive
    Qu'on t'apporte !

    CYRANO (le reconnaissant):
    Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?

    CUIGY:
    Il te cherche !

    BRISSAILLE:
    Il ne peut rentrer chez lui !

    CYRANO:
    Pourquoi ?

    LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
    Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
    A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
    Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
    Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !

    CYRANO:
    Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !

    LIGNIÈRE (épouvanté):
    Mais. . .

    CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
    portier balance en écoutant curieusement cette scène):
    Prends cette lanterne !. . .
    (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
    Et marche !–Je te jure
    Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
    (Aux officiers):
    Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

    CUIGY:
    Mais cent hommes !. . .

    CYRANO:
    Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
    (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
    rapprochés dans leurs divers costumes.)

    LE BRET:
    Mais pourquoi protéger. . .

    CYRANO:
    Voilà Le Bret qui grogne !

    LE BRET:
    Cet ivrogne banal ?. . .

    CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
    Parce que cet ivrogne,
    Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
    Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
    Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
    Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
    Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
    Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .

    UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
    Tiens, c'est gentil, cela !

    CYRANO:
    N'est-ce pas, la soubrette ?

    LA COMÉDIENNE (aux autres):
    Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

    CYRANO:
    Marchons !
    (Aux officiers):
    Et vous, messieurs, en me voyant charger,
    Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

    UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
    Oh ! mais, moi, je vais voir !

    CYRANO:
    Venez !. . .

    UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
    Viens-tu, Cassandre ?. . .

    CYRANO:
    Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
    Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
    La farce italienne à ce drame espagnol,
    Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
    L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .

    TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
    Bravo !–Vite, une mante !–Un capuchon !

    JODELET:
    Allons !

    CYRANO (aux violons):
    Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
    (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
    chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
    une retraite aux flambeaux):
    Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
    Et, vingt pas en avant. . .
    (Il se place comme il dit):
    Moi, tout seul, sous la plume
    Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
    Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
    –C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !–
    On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
    (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
    et lunaire paraît):
    Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
    Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
    Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
    Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
    Comme un mystérieux et magique miroir,
    Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !

    TOUS:
    A la porte de Nesle !

    CYRANO (debout sur le seuil):
    A la porte de Nesle !
    (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
    Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
    Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
    (Il tire l'épée et, tranquillement):
    C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
    (Il sort. Le cortège,–Lignière zigzaguant en tête,–puis les
    comédiennes aux bras des officiers,–puis les comédiens gambadant,–se
    met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
    des chandelles.)

    Rideau.

    Acte II.

    La Rôtisserie Des Poètes.

    La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
    de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
    largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
    premières lueurs de l'aube.

    À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
    auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
    grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
    principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
    immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
    chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
    lèchefrites.

    À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
    à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
    volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
    luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
    faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
    analogues.

    Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
    descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
    fait un lustre de gibier.

    Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
    étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
    jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
    effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
    Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
    apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
    quinconces de brioches, des villages de petits-fours.

    Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
    de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
    dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
    lever du rideau; il écrit.

    Scène 2.I.

    Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
    écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

    PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
    Fruits en nougat !

    DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
    Flan !

    TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
    Paon !

    QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
    Roinsoles !

    CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
    Bœuf en daube !

    RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
    Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
    Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
    L'heure du luth viendra,–c'est l'heure du fourneau !
    (Il se lève. A un cuisinier):
    Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !

    LE CUISINIER:
    De combien ?

    RAGUENEAU:
    De trois pieds.
    (Il passe.)

    LE CUISINIER:
    Hein ?

    PREMIER PATISSIER:
    La tarte !

    DEUXIÈME PATISSIER:
    La tourte !

    RAGUENEAU (devant la cheminée):
    Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
    N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
    (A un pâtissier, lui montrant des pains):
    Vous avez mal placé la fente de ces miches:
    Au milieu la césure,–entre les hémistiches !
    (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
    A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
    (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
    Et toi, sur cette broche interminable, toi,
    Le modeste poulet et la dinde superbe,
    Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
    Alternait les grands vers avec les plus petits,
    Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !

    UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
    Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
    Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
    (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)

    RAGUENEAU (ébloui):
    Une lyre !

    L'APPRENTI:
    En pâte de brioche.

    RAGUENEAU (ému):
    Avec des fruits confits !
    L'APPRENTI:
    Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

    RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
    Va boire à ma santé !
    (Apercevant Lise qui entre):
    Chut ! ma femme ! Circule,
    Et cache cet argent !
    (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
    C'est beau ?

    LISE:
    C'est ridicule !
    (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)

    RAGUENEAU:
    Des sacs ?. . .Bon. Merci.
    (Il les regarde):
    Ciel ! Mes livres vénérés !
    Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
    Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
    Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

    LISE (sèchement):
    Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
    Ce que laissent ici, pour unique paiement,
    Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

    RAGUENEAU:
    Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !

    LISE:
    Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
    Vous ne m'appeliez pas bacchante,–ni fourmi !

    RAGUENEAU:
    Avec des vers, faire cela !

    LISE:
    Pas autre chose.

    RAGUENEAU:
    Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?

    Scène 2.II.

    Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.

    RAGUENEAU:
    Vous désirez, petits ?

    PREMIER ENFANT:
    Trois pâtés.

    RAGUENEAU (les servant):
    Là, bien roux. . .
    Et bien chauds.

    DEUXIÈME ENFANT:
    S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?

    RAGUENEAU (saisi, à part):
    Hélas ! un de mes sacs !
    (Aux enfants):
    Que je les enveloppe ?. . .
    (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
    Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
    Pas celui-ci !. . .
    (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
    pâtés, il lit):
    Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
    (Même jeu.)

    LISE (impatientée):
    Eh bien ! qu'attendez-vous ?

    RAGUENEAU:
    Voilà, voilà, voilà !
    (Il en prend un troisième et se résigne):
    Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !

    LISE:
    C'est heureux qu'il se soit décidé !
    (Haussant les épaules):
    Nicodème !
    (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)

    RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
    déjà à la porte):
    Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
    Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
    (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
    sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
    Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
    Philis !. . .
    (CYRANO entre brusquement.)

    Scène 2.III.

    Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.

    CYRANO:
    Quelle heure est-il ?

    RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
    Six heures.

    CYRANO (avec émotion):
    Dans une heure !
    (Il va et vient dans la boutique.)

    RAGUENEAU (le suivant):
    Bravo ! J'ai vu. . .

    CYRANO:
    Quoi donc !

    RAGUENEAU:
    Votre combat !. . .

    CYRANO:
    Lequel ?

    RAGUENEAU:
    Celui de l'hôtel de Bourgogne !

    CYRANO (avec dédain):
    Ah !. . .Le duel !

    RAGUENEAU (admiratif):
    Oui, le duel en vers !. . .

    LISE:
    Il en a plein la bouche !

    CYRANO:
    Allons ! tant mieux !

    RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
    A la fin de l'envoi, je touche !. . .
    A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
    (Avec un enthousiasme croissant):
    A la fin de l'envoi. . .

    CYRANO:
    Quelle heure, Ragueneau ?

    RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
    Six heures cinq !. . .. . .je touche !
    (Il se relève):
    . . .Oh ! faire une ballade !

    LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
    distraitement la main):
    Qu'avez-vous à la main ?

    CYRANO:
    Rien. Une estafilade.

    RAGUENEAU:
    Courûtes-vous quelque péril ?

    CYRANO:
    Aucun péril.

    LISE (le menaçant du doigt):
    Je crois que vous mentez !

    CYRANO:
    Mon nez remuerait-il ?
    Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
    (Changeant de ton):
    J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
    Vous nous laisserez seuls.

    RAGUENEAU:
    C'est que je ne peux pas;
    Mes rimeurs vont venir. . .

    LISE (ironique):
    Pour leur premier repas.

    CYRANO:
    Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
    L'heure ?

    RAGUENEAU:
    Six heures dix.

    CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
    papier):
    Une plume ?. . .

    RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
    De cygne.

    UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
    Salut !
    (Lise remonte vivement vers lui.)

    CYRANO (se retournant):
    Qu'est-ce ?

    RAGUENEAU:
    Un ami de ma femme. Un guerrier
    Terrible,–à ce qu'il dit !. . .

    CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
    Chut !. . .
    Écrire,–plier,–
    (A lui-même):
    Lui donner,–me sauver. . .
    (Jetant la plume):
    Lâche !. . .Mais que je meure,
    Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
    (A Ragueneau):
    L'heure ?

    RAGUENEAU:
    Six et quart !. . .

    CYRANO (frappant sa poitrine):
    –un seul mot de tous ceux que j'ai là !
    Tandis qu'en écrivant. . .
    (Il reprend la plume):
    Eh bien ! écrivons-la,
    Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
    Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
    Et que mettant mon âme à côté du papier,
    Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
    (Il écrit.–Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
    silhouettes maigres et hésitantes.)

    Scène 2.IV.

    Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
    les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.

    LISE (entrant, à Ragueneau):
    Les voici vos crottés !

    PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
    Confrère !. . .

    DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
    Cher confrère !

    TROISIÈME POÈTE:
    Aigle des pâtissiers !
    (Il renifle):
    Ça sent bon dans votre aire,

    QUATRIÈME POÈTE:
    O Phœbus-Rôtisseur !

    CINQUIÈME POÈTE:
    Apollon maître-queux !. . .

    RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
    Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .

    PREMIER POÈTE:
    Nous fûmes retardés par la foule attroupée
    A la porte de Nesle !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Ouverts à coups d'épée,
    Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

    CYRANO (levant une seconde la tête):
    Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
    (Il reprend sa lettre.)

    RAGUENEAU (à Cyrano):
    Est-ce que vous savez
    Le héros du combat ?

    CYRANO (négligemment):
    Moi ?. . .Non !

    LISE (au mousquetaire):
    Et vous ?

    LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
    Peut-être !

    CYRANO (écrivant, à part,–on l'entend murmurer de temps en temps):
    Je vous aime. . .

    PREMIER POÈTE:
    Un seul homme, assurait-on, sut mettre
    Toute une bande en fuite !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Oh ! c'etait curieux !
    Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .

    CYRANO (écrivant):
    . . .vos yeux. . .

    TROISIÈME POÈTE:
    On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !

    PREMIER POÈTE:
    Sapristi ! ce dut être un féroce. . .

    CYRANO (même jeu):
    . . .vos lèvres. . .

    PREMIER POÈTE:
    Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !

    CYRANO (même jeu):
    . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.

    DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
    Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

    CYRANO (même jeu):
    . . .qui vous aime. . .
    (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
    son pourpoint):
    Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

    RAGUENEAU (au deuxième poète):
    J'ai mis une recette en vers.

    TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
    Oyons ces vers !

    QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
    Cette brioche a mis son bonnet de travers.
    (Il la décoiffe d'un coup de dent.)

    PREMIER POÈTE:
    Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
    De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
    (Il happe le morceau de pain d'épice.)

    DEUXIÈME POÈTE:
    Nous écoutons.

    TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
    Ce chou bave sa crème. Il rit.

    DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
    Pour la première fois la Lyre me nourrit !

    RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
    pris une pose):
    Une recette en vers. . .

    DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
    Tu déjeunes ?

    PREMIER POÈTE (au deuxième):
    Tu dînes !

    RAGUENEAU:
    Comment on fait les tartelettes amandines.
    Battez, pour qu'ils soient mousseux,
    Quelques œufs;
    Incorporez à leur mousse
    Un jus de cédrat choisi;
    Versez-y
    Un bon lait d'amande douce;
    Mettez de la pâte à flan
    Dans le flanc
    De moules à tartelette;
    D'un doigt preste, abricotez
    Les côtés;
    Versez goutte à gouttelette
    Votre mousse en ces puits, puis
    Que ces puits
    Passent au four, et, blondines,
    Sortant en gais troupelets,
    Ce sont les
    Tartelettes amandines !

    LES POÈTES (la bouche pleine):
    Exquis ! Délicieux !

    UN POÈTE (s'étouffant):
    Homph !
    (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)

    CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
    Bercés par ta voix,
    Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

    RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
    Je le vois. . .
    Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
    Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
    Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
    Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

    CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
    Toi, tu me plais !. . .
    (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
    peu brusquement):
    Hé là, Lise ?
    (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
    descend vers Cyrano):
    Ce capitaine. . .
    Vous assiège ?

    LISE (offensée):
    Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
    Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

    CYRANO:
    Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

    LISE (suffoquée):
    Mais. . .

    CYRANO (nettement):
    Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
    Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

    LISE:
    Mais. . .

    CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
    A bon entendeur. . .
    (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
    du fond, après avoir regardé l'horloge.)

    LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
    Vraiment, vous m'étonnez !. . .
    Répondez. . .sur son nez. . .

    LE MOUSQUETAIRE:
    Sur son nez. . .sur son nez. . .
    (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)

    CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
    poètes):
    Pst !. . .

    RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
    Nous serons bien mieux par là. . .

    CYRANO (s'impatientant):
    Pst ! pst !. . .

    RAGUENEAU (les entraînant):
    Pour lire
    Des vers. . .

    PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
    Mais les gâteaux !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Emportons-les !
    (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
    avoir fait une râfle de plateaux.)

    Scène 2.V.

    Cyrano, Roxane, la duègne.

    CYRANO:
    Je tire
    Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
    Le moindre espoir !. . .
    (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
    ouvre vivement la porte):
    Entrez !. . .
    (Marchant sur la duègne):
    Vous, deux mots, duègna !

    LA DUÈGNE:
    Quatre.

    CYRANO:
    Êtes-vous gourmande ?

    LA DUÈGNE:
    A m'en rendre malade.

    CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
    Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .

    LA DUÈGNE (piteuse):
    Heu !. . .

    CYRANO:
    . . .que je vous remplis de darioles.

    LA DUÈGNE (changeant de figure):
    Hou !

    CYRANO:
    Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?

    LA DUÈGNE (avec dignité):
    Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.

    CYRANO:
    J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
    De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
    Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
    –Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

    LA DUÈGNE:
    J'en suis férue !

    CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
    Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

    LA DUÈGNE:
    Mais. . .

    CYRANO (la poussant dehors):
    Et ne revenez qu'après avoir fini !
    (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
    à une distance respectueuse.)

    Scène 2.VI.

    Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.

    CYRANO:
    Que l'instant entre tous les instants soit béni,
    Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
    Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .

    ROXANE (qui s'est démasquée):
    Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
    Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
    C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .

    CYRANO:
    De Guiche ?

    ROXANE (baissant les yeux):
    Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .

    CYRANO:
    Postiche ?
    (Saluant):
    Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
    Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

    ROXANE:
    Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
    Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
    Avec qui je jouais, dans le parc–près du lac !. . .

    CYRANO:
    Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !

    ROXANE:
    Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .

    CYRANO:
    Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

    ROXANE:
    C'était le temps des jeux. . .

    CYRANO:
    Des mûrons aigrelets. . .

    ROXANE:
    Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .

    CYRANO:
    Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .

    ROXANE:
    J'étais jolie, alors ?

    CYRANO:
    Vous n'étiez pas vilaine.

    ROXANE:
    Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
    Vous accouriez !–Alors, jouant à la maman,
    Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
    (Elle lui prend la main):
    'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
    (Elle s'arrête stupéfaite):
    Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
    (Cyrano veut retirer sa main):
    Non ! Montrez-la !
    Hein ? à votre âge, encor !–Où t'es-tu fait cela ?

    CYRANO:
    En jouant, du côté de la porte de Nesle.

    ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
    d'eau):
    Donnez !

    CYRANO (s'asseyant aussi):
    Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

    ROXANE:
    Et, dites-moi,–pendant que j'ôte un peu le sang,–
    Ils étaient contre vous ?

    CYRANO:
    Oh ! pas tout à fait cent.

    ROXANE:
    Racontez !

    CYRANO:
    Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
    Que vous n'osiez tantôt me dire. . .

    ROXANE (sans quitter sa main):
    A présent, j'ose,
    Car le passé m'encouragea de son parfum !
    Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Qui ne le sait pas d'ailleurs.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Pas encore.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
    Timidement, de loin, sans oser le dire. . .

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.–
    Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
    Et figurez-vous, tenez, que, justement
    Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE (riant):
    Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Il a sur son front de l'esprit, du génie,
    Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .

    CYRANO (se levant tout pâle):
    Beau !

    ROXANE:
    Quoi ? Qu'avez-vous ?

    CYRANO:
    Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
    (Il montre sa main, avec un sourire):
    C'est ce bobo.

    ROXANE:
    Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
    Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .

    CYRANO:
    Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

    ROXANE:
    Nos yeux seuls.

    CYRANO:
    Mais comment savez-vous, alors ?

    ROXANE:
    Sous les tilleuls
    De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
    M'ont renseignée. . .

    CYRANO:
    Il est cadet ?

    ROXANE:
    Cadet aux gardes.

    CYRANO:
    Son nom ?

    ROXANE:
    Baron Christian de Neuvillette.

    CYRANO:
    Hein ?. . .
    Il n'est pas aux cadets.

    ROXANE:
    Si, depuis ce matin:
    Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

    CYRANO:
    Vite,
    Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .

    LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
    J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !

    CYRANO:
    Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
    (La duègne disparaît):
    . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
    Bel esprit,–si c'était un profane, un sauvage.

    ROXANE:
    Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !

    CYRANO:
    S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

    ROXANE:
    Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !

    CYRANO:
    Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
    –Mais si c'était un sot !. . .

    ROXANE (frappant du pied):
    Eh bien ! j'en mourrais, là !

    CYRANO (après un temps):
    Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
    Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.

    ROXANE:
    Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
    Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
    Dans votre compagnie. . .

    CYRANO:
    Et que nous provoquons
    Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
    Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
    C'est ce qu'on vous a dit ?

    ROXANE:
    Et vous pensez si j'ai
    Tremblé pour lui !

    CYRANO (entre ses dents):
    Non sans raison !

    ROXANE:
    Mais j'ai songé
    Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
    Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,–
    J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .

    CYRANO:
    C'est bien, je défendrai votre petit baron.

    ROXANE:
    Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
    J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Vous serez son ami ?

    CYRANO:
    Je le serai.

    ROXANE:
    Et jamais il n'aura de duel ?

    CYRANO:
    C'est juré.

    ROXANE:
    Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
    (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
    distraitement):
    Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
    De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
    –Dites-lui qu'il m'écrive.
    (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
    Oh ! je vous aime !

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.–Nous sommes
    De grands amis !

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Qu'il m'écrive !–Cent hommes !–
    Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
    Cent hommes ! Quel courage !

    CYRANO (la saluant):
    Oh ! j'ai fait mieux depuis.
    (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
    porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)

    Scène 2.VII.

    Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
    foule, etc., puis De Guiche.

    RAGUENEAU:
    Peut-on rentrer ?

    CYRANO (sans bouger):
    Oui. . .
    (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
    du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
    gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX:
    Le voilà !

    CYRANO (levant la tête):
    Mon capitaine !. . .

    CARBON (exultant):
    Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
    De mes cadets sont là !. . .

    CYRANO (reculant):
    Mais. . .

    CARBON (voulant l'entraîner):
    Viens ! on veut te voir !

    CYRANO:
    Non !

    CARBON:
    Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.

    CYRANO:
    Je. . .

    CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
    tonnerre):
    Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !

    UNE VOIX (au dehors):
    Ah ! Sandious !
    (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)

    CARBON (se frottant les mains):
    Les voici qui traversent la rue !

    LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
    Mille dious !–Capdedious !–Mordious !–Pocapdedious !

    RAGUENEAU (reculant épouvanté):
    Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !

    LES CADETS:
    Tous !

    UN CADET (à Cyrano):
    Bravo !

    CYRANO:
    Baron !

    UN AUTRE (lui secouant les mains):
    Vivat !

    CYRANO:
    Baron !

    TROISIÈME CADET:
    Que je t'embrasse !

    CYRANO:
    Baron !. . .

    PLUSIEURS GASCONS:
    Embrassons-le !

    CYRANO (ne sachant auquel répondre):
    Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .

    RAGUENEAU:
    Vous êtes tous barons, messieurs ?

    LES CADETS:
    Tous ?

    RAGUENEAU:
    Le sont-ils ?. . .

    PREMIER CADET:
    On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

    LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
    On te cherche ! Une foule en délire conduite
    Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .

    CYRANO (épouvanté):
    Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .

    LE BRET (se frottant les mains):
    Si !

    UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
    Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
    (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
    carrosses s'arrêtent.)

    LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
    Et Roxane ?

    CYRANO (vivement):
    Tais-toi !

    LA FOULE (criant dehors):
    Cyrano !. . .
    (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)

    RAGUENEAU (debout sur une table):
    Ma boutique
    Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !

    DES GENS (autour de Cyrano):
    Mon ami. . .mon ami. . .

    CYRANO:
    Je n'avais pas hier
    Tant d'amis !

    LE BRET (ravi):
    Le succès !

    UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
    Si tu savais, mon cher. . .

    CYRANO:
    Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?

    UN AUTRE:
    Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
    Qui là, dans mon carrosse. . .

    CYRANO (froidement):
    Et vous d'abord, à moi,
    Qui vous présentera ?

    LE BRET (stupéfait):
    Mais qu'as-tu donc ?

    CYRANO:
    Tais-toi !

    UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
    Puis-je avoir des détails sur ?. . .

    CYRANO:
    Non.

    LE BRET (lui poussant le coude):
    C'est Théophraste,
    Renaudot ! l'inventeur de la gazette.

    CYRANO:
    Baste !

    LE BRET:
    Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
    On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !

    LE POÈTE (s'avançant):
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Encor !

    LE POÈTE:
    Je veux faire un pentacrostiche
    Sur votre nom. . .

    QUELQU'UN (s'avançant encore):
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Assez !
    (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
    Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
    premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)

    CUIGY (à Cyrano):
    Monsieur de Guiche !
    (Murmure. Tout le monde se range):
    Vient de la part du maréchal de Gassion !

    DE GUICHE (saluant Cyrano):
    . . .Qui tient à vous mander son admiration
    Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

    LA FOULE:
    Bravo !. . .

    CYRANO (s'inclinant):
    Le maréchal s'y connaît en bravoure.

    DE GUICHE:
    Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
    N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.

    CUIGY:
    De nos yeux !

    LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tais-toi !

    LE BRET:
    Tu parais souffrir !

    CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
    Devant ce monde ?. . .
    (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
    Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !

    DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
    Votre carière abonde
    De beaux exploits, déjà.–Vous servez chez ces fous
    De Gascons, n'est-ce pas ?

    CYRANO:
    Aux cadets, oui.

    UN CADET (d'une voix terrible):
    Chez nous !

    DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
    Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
    Ce sont donc les fameux ?. . .

    CARBON DE CASTEL-JALOUX:
    Cyrano !

    CYRANO:
    Capitaine ?

    CARBON:
    Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
    Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.

    CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
    Ce sont les cadets de Gascogne
    De Carbon de Castel-Jaloux !
    Bretteurs et menteurs sans vergogne,
    Ce sont les cadets de Gascogne !
    Parlant blason, lambel, bastogne,
    Tous plus nobles que des filous,
    Ce sont les cadets de Gascogne
    De Carbon de Castel-Jaloux:
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Moustache de chat, dents de loups,
    Fendant la canaille qui grogne,
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Ils vont,–coiffés d'un vieux vigogne
    Dont la plume cache les trous !–
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Moustache de chat, dents de loups !
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne
    Sont leurs sobriquets les plus doux;
    De gloire, leur âme est ivrogne !
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
    Dans tous les endroits où l'on cogne
    Ils se donnent des rendez-vous. . .
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne
    Sont leurs sobriquets les plus doux !
    Voici les cadets de Gascogne
    Qui font cocus tous les jaloux !
    O femme, adorable carogne,
    Voici les cadets de Gascogne !
    Que le vieil époux se renfrogne:
    Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
    Voici les cadets de Gascogne
    Qui font cocus tous les jaloux !

    DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
    apporté):
    Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
    –Voulez-vous être à moi ?

    CYRANO:
    Non, Monsieur, à personne.

    DE GUICHE:
    Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
    Hier. Je veux vous servir auprès de lui.

    LE BRET (ébloui):
    Grand Dieu !

    DE GUICHE:
    Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?

    LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
    Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

    DE GUICHE:
    Portez-les-lui.

    CYRANO (tenté et un peu charmé):
    Vraiment. . .

    DE GUICHE:
    Il est des plus experts.
    Il vous corrigera seulement quelques vers. . .

    CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
    Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
    En pensant qu'on y peut changer une virgule.

    DE GUICHE:
    Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
    Il le paye très cher.

    CYRANO:
    Il le paye moins cher
    Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
    Je me le paye, en me le chantant à moi-même !

    DE GUICHE:
    Vous êtes fier.

    CYRANO:
    Vraiment, vous l'avez remarqué ?

    UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
    miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
    Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
    Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
    Les feutres des fuyards !. . .

    CARBON:
    Des dépouilles opimes !

    TOUT LE MONDE (riant):
    Ah ! Ah ! Ah !

    CUIGY:
    Celui qui posta ces gueux, ma foi,
    Doit rager aujourd'hui.

    BRISSAILLE:
    Sait-on qui c'est ?

    DE GUICHE:
    C'est moi.
    (Les rires s'arrêtent):
    Je les avais chargés de châtier,–besogne
    Qu'on ne fait pas soi-même,–un rimailleur ivrogne.
    (Silence gêné.)

    LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
    Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?

    CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
    salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
    Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

    DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
    Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
    (A Cyrano, violemment):
    Vous, Monsieur !. . .

    UNE VOIX (dans la rue, criant):
    Les porteurs de monseigneur le comte
    De Guiche !

    DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
    . . .Avez-vous lu Don Quichot ?

    CYRANO:
    Je l'ai lu.
    Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

    DE GUICHE:
    Veuillez donc méditer alors. . .

    UN PORTEUR (paraissant au fond):
    Voici la chaise.

    DE GUICHE:
    Sur le chapitre des moulins !

    CYRANO (saluant):
    Chapitre treize.

    DE GUICHE:
    Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .

    CYRANO:
    J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

    DE GUICHE:
    Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
    Vous lance dans la boue !. . .

    CYRANO:
    Ou bien dans les étoiles !
    (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
    s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)

    Scène 2.VIII.

    Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
    et auxquels on sert à boire et à manger.

    CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
    Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .

    LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
    Ah ! dans quels jolis draps.

    CYRANO:
    Oh ! toi ! tu vas grogner !

    LE BRET:
    Enfin, tu conviendras
    Qu'assassiner toujours la chance passagère,
    Devient exagéré.

    CYRANO:
    Hé bien oui, j'exagère !

    LE BRET (triomphant):
    Ah !

    CYRANO:
    Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
    Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.

    LE BRET:
    Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
    La fortune et la gloire. . .

    CYRANO:
    Et que faudrait-il faire ?
    Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
    Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
    Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
    Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
    Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
    Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
    Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
    Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
    Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
    Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
    Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
    Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
    Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
    Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
    Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
    Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
    Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
    Devenir un petit grand homme dans un rond,
    Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
    Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
    Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
    Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
    S'aller faire nommer pape par les conciles
    Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
    Non, merci ! Travailler à se construire un nom
    Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
    Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
    Être terrorisé par de vagues gazettes,
    Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
    Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
    Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
    Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
    Rédiger des placets, se faire présenter ?
    Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
    Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
    Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
    Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
    Pour un oui, pour un non, se battre,–ou faire un vers !
    Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
    A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
    N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
    Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
    Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
    Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
    Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
    Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
    Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
    Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
    Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
    Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

    LE BRET:
    Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
    As-tu donc contracté la manie effroyable
    De te faire toujours, partout, des ennemis ?

    CYRANO:
    A force de vous voir vous faire des amis,
    Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
    D'une bouche empruntée au derrière des poules !
    J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
    Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !

    LE BRET:
    Quelle aberration !

    CYRANO:
    Eh bien, oui, c'est mon vice.
    Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
    Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
    Sous la pistolétade excitante des yeux !
    Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
    Le fiel des envieux et la bave des lâches !
    –Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
    Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
    Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
    On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
    Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
    S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
    La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
    La fraise dont l'empois force à lever la tête;
    Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
    Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
    Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
    La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !

    LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
    Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
    Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !

    CYRANO (vivement):
    Tais-toi !
    (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
    ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
    petite table, où Lise le sert.)

    Scène 2.IX.

    Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.

    UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
    Hé ! Cyrano !
    (Cyrano se retourne):
    Le récit ?

    CYRANO:
    Tout à l'heure !
    (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)

    LE CADET (se levant, et descendant):
    Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
    Leçon
    (Il s'arrête devant la table où est Christian):
    pour ce timide apprentif !

    CHRISTIAN (levant la tête):
    Apprentif ?

    UN AUTRE CADET:
    Oui, septentrional maladif !

    CHRISTIAN:
    Maladif ?

    PREMIER CADET (goguenard):
    Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
    C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
    Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

    CHRISTIAN:
    Qu'est-ce ?

    UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
    Regardez-moi !
    (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
    M'avez-vous entendu ?

    CHRISTIAN:
    Ah ! c'est le. . .

    UN AUTRE:
    Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
    (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
    Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !

    UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
    sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
    Deux nasillards par lui furent exterminés
    Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

    UN AUTRE (d'une voix caverneuse,–surgissant de sous la table où il
    s'est glissé à quatre pattes):
    On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
    La moindre allusion au fatal cartilage !

    UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
    Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
    Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
    (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
    lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
    l'air de ne rien voir.)

    CHRISTIAN:
    Capitaine !

    CARBON (se retournant et le toisant):
    Monsieur ?

    CHRISTIAN:
    Que fait-on quand on trouve
    Des Méridionaux trop vantards ?. . .

    CARBON:
    On leur prouve
    Qu'on peut être du Nord, et courageux.
    (Il lui tourne le dos.)

    CHRISTIAN:
    Merci.

    PREMIER CADET (à Cyrano):
    Maintenant, ton récit !

    TOUS:
    Son récit !

    CYRANO (redescendant vers eux):
    Mon récit ?. . .
    (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
    le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
    Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
    La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
    Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
    S'étant mis à passer un coton nuager
    Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
    Il se fit une nuit la plus noire du monde,
    Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
    Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .

    CHRISTIAN:
    Que son nez.
    (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
    terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)

    CYRANO:
    Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

    UN CADET (à mi-voix):
    C'est un homme
    Arrivé ce matin.

    CYRANO (faisant un pas vers Christian):
    Ce matin ?

    CARBON (à mi-voix):
    Il se nomme
    Le baron de Neuvil. . .

    CYRANO (vivement, s'arrêtant):
    Ah ! C'est bien. . .
    (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
    Je. . .
    (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
    Très bien. . .
    (Il reprend):
    Je disais donc. . .
    (Avec un éclat de rage dans la voix):
    Mordious !. . .
    (Il continue d'un ton naturel):
    que l'on n'y voyait rien.
    (Stupeur. On se rassied en se regardant):
    Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
    J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
    Qui m'aurait sûrement. . .

    CHRISTIAN:
    Dans le nez !. . .
    (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)

    CYRANO (d'une voix étranglée):
    Une dent,–
    Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
    J'allais fourrer. . .

    CHRISTIAN:
    Le nez. . .

    CYRANO:
    Le doigt. . .entre l'écorce
    Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
    À me faire donner. . .'

    CHRISTIAN:
    Sur le nez. . .

    CYRANO (essuyant la sueur à son front):
    Sur les doigts.
    –Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
    Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
    Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .

    CHRISTIAN:
    Une nasarde.

    CYRANO:
    Je la pare, et soudain me trouve. . .

    CHRISTIAN:
    Nez à nez. . .

    CYRANO (bondissant vers lui):
    Ventre-Saint-Gris !
    (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
    il se maîtrise et continue):
    avec cent braillards avinés
    Qui puaient. . .

    CHRISTIAN:
    À plein nez. . .

    CYRANO (blême et souriant):
    L'oignon et la litharge !
    Je bondis, front baissé. . .

    CHRISTIAN:
    Nez au vent !

    CYRANO:
    et je charge !
    J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
    Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .

    CHRISTIAN:
    Pif !

    CYRANO (éclatant):
    Tonnerre ! Sortez tous !
    (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)

    PREMIER CADET:
    C'est le réveil du tigre !

    CYRANO:
    Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

    DEUXIÈME CADET:
    Bigre !
    On va le retrouver en hachis !

    RAGUENEAU:
    En hachis ?

    UN AUTRE CADET:
    Dans un de vos pâtés !

    RAGUENEAU:
    Je sens que je blanchis,
    Et que je m'amollis comme une serviette !

    CARBON:
    Sortons !

    UN AUTRE:
    Il n'en va pas laisser une miette !

    UN AUTRE:
    Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !

    UN AUTRE (refermant la porte de droite):
    Quelque chose d'épouvantable !
    (Ils sont tous sortis,–soit par le fond, soit par les
    côtés,–quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
    restent face à face, et se regardent un moment.)

    Scène 2.X.

    Cyrano, Christian.

    CYRANO:
    Embrasse-moi !

    CHRISTIAN:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Brave.

    CHRISTIAN:
    Ah ça ! mais !. . .

    CYRANO:
    Très brave. Je préfère.

    CHRISTIAN:
    Me direz-vous ?. . .

    CYRANO:
    Embrasse-moi. Je suis son frère.

    CHRISTIAN:
    De qui ?

    CYRANO:
    Mais d'elle !

    CHRISTIAN:
    Hein ?. . .

    CYRANO:
    Mais de Roxane !

    CHRISTIAN (courant à lui):
    Ciel !
    Vous, son frère ?

    CYRANO:
    Ou tout comme: un cousin fraternel.

    CHRISTIAN:
    Elle vous a ?. . .

    CYRANO:
    Tout dit !

    CHRISTIAN:
    M'aime-t-elle ?

    CYRANO:
    Peut-être !

    CHRISTIAN (lui prenant les mains):
    Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

    CYRANO:
    Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.

    CHRISTIAN:
    Pardonnez-moi. . .

    CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
    C'est vrai qu'il est beau, le gredin !

    CHRISTIAN:
    Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

    CYRANO:
    Mais tous ces nez que vous m'avez. . .

    CHRISTIAN:
    Je les retire !

    CYRANO:
    Roxane attend ce soir une lettre. . .

    CHRISTIAN:
    Hélas !

    CYRANO:
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    C'est me perdre que de cesser de rester coi !

    CYRANO:
    Comment ?

    CHRISTIAN:
    Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !

    CYRANO:
    Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
    D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.

    CHRISTIAN:
    Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
    Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
    Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
    Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .

    CYRANO:
    Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

    CHRISTIAN:
    Non ! car je suis de ceux,–je le sais. . .et je tremble !–
    Qui ne savent parler d'amour.

    CYRANO:
    Tiens !. . .Il me semble
    Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
    J'aurais été de ceux qui savent en parler.

    CHRISTIAN:
    Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

    CYRANO:
    Être un joli petit mousquetaire qui passe !

    CHRISTIAN:
    Roxane est précieuse et sûrement je vais
    Désillusionner Roxane !

    CYRANO (regardant Christian):
    Si j'avais
    Pour exprime mon âme un pareil interprète !

    CHRISTIAN (avec désespoir):
    Il me faudrait de l'éloquence !

    CYRANO (brusquement):
    Je t'en prête !
    Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
    Et faisons à nous deux un héros de roman !

    CHRISTIAN:
    Quoi ?

    CYRANO:
    Te sens-tu de force à répéter les choses
    Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .

    CHRISTIAN:
    Tu me proposes ?. . .

    CYRANO:
    Roxane n'aura pas de désillusions !
    Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
    Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
    Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .

    CHRISTIAN:
    Mais, Cyrano !. . .

    CYRANO:
    Christian, veux-tu ?

    CHRISTIAN:
    Tu me fais peur !

    CYRANO:
    Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
    Veux-tu que nous fassions–et bientôt tu l'embrases !–
    Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .

    CHRISTIAN:
    Tes yeux brillent !. . .

    CYRANO:
    Veux-tu ?

    CHRISTIAN:
    Quoi ! cela te ferait
    Tant de plaisir ?. . .

    CYRANO (avec enivrement):
    Cela. . .
    (Se reprenant, et en artiste):
    Cela m'amuserait !
    C'est une expérience à tenter un poète.
    Veux-tu me compléter et que je te complète ?
    Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
    Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

    CHRISTIAN:
    Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
    Je ne pourrai jamais. . .

    CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
    Tiens, la voilà, ta lettre !

    CHRISTIAN:
    Comment ?

    CYRANO:
    Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.

    CHRISTIAN:
    Je. . .

    CYRANO:
    Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

    CHRISTIAN:
    Vous aviez ?. . .

    CYRANO:
    Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
    Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
    Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
    Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
    Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
    Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
    Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
    Tu verras que je fus dans cette lettre–prends !–
    D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
    –Prends donc, et finissons !

    CHRISTIAN:
    N'est-il pas nécessaire
    De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
    Ira-t-elle à Roxane ?

    CYRANO:
    Elle ira comme un gant !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    CYRANO:
    La crédulité de l'amour-propre est telle,
    Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !

    CHRISTIAN:
    Ah ! mon ami !
    (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)

    Scène 2.XI.

    Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.

    UN CADET (entr'ouvrant la porte):
    Plus rien. . .Un silence de mort. . .
    Je n'ose regarder. . .
    (Il passe la tête):
    Hein ?

    TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
    Ah !. . .Oh !. . .

    UN CADET:
    C'est trop fort !
    (Consternation.)

    LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
    Ouais ?. . .

    CARBON:
    Notre démon est doux comme un apôtre !
    Quand sur une narine on le frappe,–il tend l'autre !

    LE MOUSQUETAIRE:
    On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
    (Appelant Lise, d'un air triomphant):
    –Eh ! Lise ! Tu vas voir !
    (Humant l'air avec affectation):
    Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
    Quelle odeur !. . .
    (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
    Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
    Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .

    CYRANO (le souffletant):
    La giroflée !
    (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)

    Rideau.

    Acte III.

    Le Baiser de Roxane.

    Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
    de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
    débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
    balcon. Un banc devant le seuil.

    Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
    retombe.

    Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
    au balcon.

    En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
    porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
    un pouce malade.

    Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
    grande ouverte sur le balcon de Roxane.

    Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
    il termine un récit, en s'essuyant les yeux.

    Scène 3.I.

    Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.

    RAGUENEAU:
    . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
    Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
    Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
    Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

    LA DUÈGNE:
    Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

    RAGUENEAU:
    Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
    Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
    –Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

    LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
    Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !

    LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
    Je passe
    Une mante !

    LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
    C'est là qu'on nous attend, en face.
    Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
    On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

    RAGUENEAU:
    Sur le Tendre ?

    LA DUÈGNE (minaudant):
    Mais oui !. . .
    (Criant vers la fenêtre):
    Roxane, il faut descendre,
    Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

    LA VOIX DE ROXANE:
    Je viens !
    (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)

    LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
    La ! la ! la ! la !

    LA DUÈGNE (surprise):
    On nous joue un morceau ?

    CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
    Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

    PREMIER PAGE (ironique):
    Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

    CYRANO:
    Je suis musicien, comme tous les disciples
    De Gassendi !

    LE PAGE (jouant et chantant):
    La ! la !

    CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
    Je peux continuer !. . .
    La ! la ! la ! la !

    ROXANE (paraissant sur le balcon):
    C'est vous ?

    CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
    Moi qui viens saluer
    Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !

    ROXANE:
    Je descends !
    (Elle quitte le balcon.)

    LA DUÈGNE (montrant les pages):
    Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

    CYRANO:
    C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
    Nous discutions un point de grammaire.–Non !–Si !–
    Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
    Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
    Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
    "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
    Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
    J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
    De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
    Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
    (Aux musiciens):
    Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
    A Montfleury !. . .
    (Les pages remontent pour sortir.–A la duègne):
    Je viens demander à Roxane
    Ainsi que chaque soir. . .
    (Aux pages qui sortent):
    Jouez longtemps,–et faux !
    (A la duègne):
    . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?

    ROXANE (sortant de la maison):
    Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !

    CYRANO (souriant):
    Christian a tant d'esprit ?. . .

    ROXANE:
    Mon cher, plus que vous-même !

    CYRANO:
    J'y consens.

    ROXANE:
    Il ne peut exister à mon goût
    Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
    Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
    Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

    CYRANO (incrédule):
    Non ?

    ROXANE:
    C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
    Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

    CYRANO:
    Il sait parler du cœur d'une façon experte ?

    ROXANE:
    Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !

    CYRANO:
    Il écrit ?

    ROXANE:
    Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
    (Déclamant):
    Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
    (Triomphante, à Cyrano):
    Hé ! bien ?

    CYRANO:
    Peuh !. . .

    ROXANE:
    Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
    Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !

    CYRANO:
    Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
    Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .

    ROXANE (frappant du pied):
    Vous m'agacez !
    C'est la jalousie. . .

    CYRANO (tressaillant):
    Hein !. . .

    ROXANE:
    . . .d'auteur qui vous dévore !
    –Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
    Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
    Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
    Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .

    CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
    Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
    (Se reprenant et avec dédain):
    mais bien mièvres !

    ROXANE:
    Et ceci. . .

    CYRANO (ravi):
    Vous savez donc ses lettres par cœur ?

    ROXANE:
    Toutes !

    CYRANO (frisant sa moustache):
    Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !

    ROXANE:
    C'est un maître !

    CYRANO (modeste):
    Oh !. . .un maître !. . .

    ROXANE (péremptoire):
    Un maître !. . .

    CYRANO (saluant):
    Soit !. . .un maître !

    LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
    Monsieur de Guiche !
    (A Cyrano, le poussant vers la maison):
    Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
    Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
    Le mettre sur la piste. . .

    ROXANE (à Cyrano):
    Oui, de mon cher secret !
    Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
    Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

    CYRANO (entrant dans la maison):
    Bien ! bien ! bien !
    (De Guiche paraît.)

    Scène 3.II.

    Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.

    ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
    Je sortais.

    DE GUICHE:
    Je viens prendre congé.

    ROXANE:
    Vous partez ?

    DE GUICHE:
    Pour la guerre.

    ROXANE:
    Ah !

    DE GUICHE:
    Ce soir même.

    ROXANE:
    Ah !

    DE GUICHE:
    J'ai
    Des ordres. On assiège Arras.

    ROXANE:
    Ah. . .on assiège ?. . .

    DE GUICHE:
    Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

    ROXANE (poliment):
    Oh !. . .

    DE GUICHE:
    Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
    –Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?

    ROXANE (indifférente):
    Bravo.

    DE GUICHE:
    Du régiment des gardes.

    ROXANE (saisie):
    Ah ? des gardes ?

    DE GUICHE:
    Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
    Je saurai me venger de lui, là-bas.

    ROXANE (suffoquée):
    Comment !
    Les gardes vont là-bas ?

    DE GUICHE (riant):
    Tiens ! c'est mon régiment !

    ROXANE (tombant assise sur le banc,–à part):
    Christian !

    DE GUICHE:
    Qu'avez-vous ?

    ROXANE (toute émue):
    Ce. . .départ. . .me désespère !
    Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !

    DE GUICHE (surpris et charmé):
    Pour la première fois me dire un mot si doux,
    Le jour de mon départ !

    ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
    Alors,–vous allez vous
    Venger de mon cousin ?. . .

    DE GUICHE (souriant):
    On est pour lui ?

    ROXANE:
    Non,–contre !

    DE GUICHE:
    Vous le voyez ?

    ROXANE:
    Très peu.

    DE GUICHE:
    Partout on le rencontre
    Avec un des cadets. . .
    (Il cherche le nom):
    ce Neu. . .villen. . .viller. . .

    ROXANE:
    Un grand ?

    DE GUICHE:
    Blond.

    ROXANE:
    Roux.

    DE GUICHE:
    Beau !. . .

    ROXANE:
    Peuh !

    DE GUICHE:
    Mais bête.

    ROXANE:
    Il en a l'air !
    (Changeant de tone):
    . . .Votre vengeance envers Cyrano ?–c'est peut-être
    De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
    Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

    DE GUICHE:
    C'est ?. . .

    ROXANE:
    Mais, si le régiment, en partant, le laissait
    Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
    A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
    Un homme comme lui, de le faire enrager:
    Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

    DE GUICHE:
    Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
    Pour inventer ce tour !

    ROXANE:
    Il se rongera l'âme,
    Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
    Et vous serez vengé !

    DE GUICHE (se rapprochant):
    Vous m'aimez donc un peu ?
    (Elle sourit):
    Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
    Une preuve d'amour, Roxane !. . .

    ROXANE:
    C'en est une.

    DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
    J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
    A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
    (Il en détache un):
    Celui-ci ! C'est celui des cadets.
    (Il le met dans sa poche):
    Je le garde.
    (Riant):
    Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
    –Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .

    ROXANE (le regardant):
    Quelquefois.

    DE GUICHE (tout près d'elle):
    Vous m'affolez ! Ce soir–écoutez–oui, je dois
    Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
    Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
    D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
    Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
    N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
    Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
    –Ce sont les capucins qui servent Richelieu
    Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
    –On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
    Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .

    ROXANE (vivement):
    Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .

    DE GUICHE:
    Bah !

    ROXANE:
    Mais
    Le siège, Arras. . .

    DE GUICHE:
    Tant pis ! Permettez !

    ROXANE:
    Non !

    DE GUICHE:
    Permets !

    ROXANE (tendrement):
    Je dois vous le défendre !

    DE GUICHE:
    Ah !

    ROXANE:
    Partez !
    (A part):
    Christian reste.
    (Haut):
    Je vous veux héroïque,–Antoine !

    DE GUICHE:
    Mot céleste !
    Vous aimez donc celui ?. . .

    ROXANE:
    Pour lequel j'ai frémi.

    DE GUICHE (transporté de joie):
    Ah ! je pars !
    (Il lui baise la main):
    Êtes-vous contente ?

    ROXANE:
    Oui, mon ami !
    (Il sort.)

    LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
    Oui, mon ami !

    ROXANE (à la duègne):
    Taisons ce que je viens de faire:
    Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
    (Elle appelle vers la maison):
    Cousin !

    Scène 3.III.

    Roxane, la duègne, Cyrano.

    ROXANE:
    Nous allons chez Clomire.
    (Elle désigne la porte d'en face):
    Alcandre y doit
    Parler, et Lysimon !

    LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
    Oui ! mais mon petit doigt
    Dit qu'on va les manquer !

    CYRANO (à Roxane):
    Ne manquez pas ces singes.
    (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)

    LA DUÈGNE (avec ravissement):
    Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
    (Au heurtoir):
    On vous a baillonné pour que votre métal
    Ne troublât pas les beaux discours,–petit brutal !
    (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)

    ROXANE (voyant qu'on ouvre):
    Entrons !. . .
    (Du seuil, à Cyrano):
    Si Christian vient, comme je le présume,
    Qu'il m'attende !

    CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
    Ah !. . .
    (Elle se retourne):
    Sur quoi, selon votre coutume,
    Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !

    ROXANE:
    Sur. . .

    CYRANO (vivement):
    Sur ?

    ROXANE:
    Mais vous serez muet, là-dessus !

    CYRANO:
    Comme un mur.

    ROXANE:
    Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
    Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

    CYRANO (souriant):
    Bon.

    ROXANE:
    Chut !. . .

    CYRANO:
    Chut !. . .

    ROXANE:
    Pas un mot !. . .
    (Elle rentre et referme la porte.)

    CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
    En vous remerciant.
    (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)

    ROXANE:
    Il se préparerait !. . .

    CYRANO:
    Diable, non !. . .

    TOUS LES DEUX (ensemble):
    Chut !. . .
    (La porte se ferme.)

    CYRANO (appelant):
    Christian !

    Scène 3.IV.

    Cyrano, Christian.

    CYRANO:
    Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
    Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
    Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
    Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .

    CHRISTIAN:
    Non !

    CYRANO:
    Hein ?

    CHRISTIAN:
    Non ! J'attends Roxane ici.

    CYRANO:
    De quel vertige
    Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .

    CHRISTIAN:
    Non, te dis-je !
    Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
    Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
    C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
    Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

    CYRANO:
    Ouais !

    CHRISTIAN:
    Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
    Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
    Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
    Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
    Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
    (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
    –C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

    CYRANO (le saluant):
    Parlez tout seul, Monsieur.
    (Il disparaît derrière le mur du jardin.)

    Scène 3.V.

    Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
    un instant.

    ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
    quitte: révérences et saluts):
    Barthénoïde !–Alcandre !–Grémione !. . .

    LA DUÈGNE (désespérée):
    On a manqué le discours sur le Tendre !
    (Elle rentre chez Roxane.)

    ROXANE (saluant encore):
    Urimédonte !. . .Adieu !. . .
    (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
    s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
    C'est vous !. . .
    (Elle va à lui):
    Le soir descend.
    Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
    Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

    CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
    Je vous aime.

    ROXANE (fermant les yeux):
    Oui, parlez-moi d'amour.

    CHRISTIAN:
    Je t'aime.

    ROXANE:
    C'est le thème.
    Brodez, brodez.

    CHRISTIAN:
    Je vous. . .

    ROXANE:
    Brodez !

    CHRISTIAN:
    Je t'aime tant.

    ROXANE:
    Sans doute ! Et puis ?

    CHRISTIAN:
    Et puis. . .je serais si content
    Si vous m'aimiez !–Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

    ROXANE (avec une moue):
    Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
    Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .

    CHRISTIAN:
    Mais. . .beaucoup.

    ROXANE:
    Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !

    CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
    Ton cou !
    Je voudrais l'embrasser !. . .

    ROXANE:
    Christian !

    CHRISTIAN:
    Je t'aime !

    ROXANE (voulant se lever):
    Encore !

    CHRISTIAN (vivement, la retenant):
    Non ! je ne t'aime pas !

    ROXANE (se rasseyant):
    C'est heureux !

    CHRISTIAN:
    Je t'adore !

    ROXANE (se levant et s'éloignant):
    Oh !

    CHRISTIAN:
    Oui. . .je deviens sot !

    ROXANE (sèchement):
    Et cela me déplaît !
    Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Allez rassembler votre éloquence en fuite !

    CHRISTIAN:
    Je. . .

    ROXANE:
    Vous m'aimez, je sais. Adieu.
    (Elle va vers la maison.)

    CHRISTIAN:
    Pas tout de suite !
    Je vous dirai. . .

    ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
    Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
    Non ! Non ! Allez-vous-en !

    CHRISTIAN:
    Mais je. . .
    (Elle lui ferme la porte au nez.)

    CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
    C'est un succès.

    Scène 3.VI.

    Christian, Cyrano, les pages, un instant.

    CHRISTIAN:
    Au secours !

    CYRANO:
    Non monsieur.

    CHRISTIAN:
    Je meurs si je ne rentre
    En grâce, à l'instant même. . .

    CYRANO:
    Et comment puis-je, diantre !
    Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .

    CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
    Oh ! là, tiens, vois !
    (La fenêtre du balcon s'est éclairée):

    CYRANO (ému):
    Sa fenêtre !

    CHRISTIAN (criant):
    Je vais mourir !

    CYRANO:
    Baissez la voix !

    CHRISTIAN (tout bas):
    Mourir !. . .

    CYRANO:
    La nuit est noire. . .

    CHRISTIAN:
    Eh ! bien ?

    CYRANO:
    C'est réparable.
    Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
    Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
    Et je te soufflerai tes mots.

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Taisez-vous !

    LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
    Hep !

    CYRANO:
    Chut !. . .
    (Il leur fait signe de parler bas.)

    PREMIER PAGE (à mi-voix):
    Nous venons de donner la sérénade
    A Montfleury !. . .

    CYRANO (bas, vite):
    Allez-vous mettre en embuscade
    L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
    Et si quelque passant gênant vient par ici,
    Jouez un air !

    DEUXIÈME PAGE:
    Quel air, monsieur le gassendiste ?

    CYRANO:
    Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
    (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.–A Christian):
    Appelle-la !

    CHRISTIAN:
    Roxane !

    CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
    Attends ! Quelques cailloux.

    Scène VII.

    Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.

    ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
    Qui donc m'appelle ?

    CHRISTIAN:
    Moi.

    ROXANE:
    Qui, moi ?

    CHRISTIAN:
    Christian.

    ROXANE (avec dédain):
    C'est vous ?

    CHRISTIAN:
    Je voudrais vous parler.

    CYRANO (sous le balcon, à Christian):
    Bien. Bien. Presque à voix basse.

    ROXANE:
    Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

    CHRISTIAN:
    De grâce !. . .

    ROXANE:
    Non ! Vous ne m'aimez plus !

    CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
    M'accuser,–justes dieux !–
    De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !

    ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
    Tiens ! mais c'est mieux !

    CHRISTIAN (même jeu):
    L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
    Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !

    ROXANE (s'avançant sur le balcon):
    C'est mieux !–Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
    De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !

    CHRISTIAN (même jeu):
    Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
    Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.

    ROXANE:
    C'est mieux !

    CHRISTIAN (même jeu):
    De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
    Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.

    ROXANE (s'accoudant au balcon):
    Ah ! c'est très bien.
    –Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
    Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

    CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
    Chut ! Cela devient trop difficile !. . .

    ROXANE:
    Aujourd'hui. . .
    Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

    CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
    C'est qu'il fait nuit,
    Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

    ROXANE:
    Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

    CYRANO:
    Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
    Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
    Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
    D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
    Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !

    ROXANE:
    Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

    CYRANO:
    De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

    ROXANE:
    Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !

    CYRANO:
    Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
    Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !

    ROXANE (avec un mouvement):
    Je descends.

    CYRANO (vivement)
    Non !

    ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
    Grimpez sur le banc, alors, vite !

    CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
    Non !

    ROXANE:
    Comment. . .non ?

    CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
    Laissez un peu que l'on profite. . .
    De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
    Se parler doucement, sans se voir.

    ROXANE:
    Sans se voir ?

    CYRANO:
    Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
    Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
    J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
    Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
    Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
    Si quelquefois je fus éloquent. . .

    ROXANE:
    Vous le fûtes !

    CYRANO:
    Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
    De mon vrai cœur. . .

    ROXANE:
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Parce que. . .jusqu'ici
    Je parlais à travers. . .

    ROXANE:
    Quoi ?

    CYRANO:
    . . .le vertige où tremble
    Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
    Que je vais vous parler pour la première fois !

    ROXANE:
    C'est vrai que vous avez une tout autre voix.

    CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
    Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
    J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
    (Il s'arrête et avec égarement):
    Où en étais-je ?
    Je ne sais. . .tout ceci,–pardonnez mon émoi,–
    C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !

    ROXANE:
    Si nouveau ?

    CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
    Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
    La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .

    ROXANE:
    Raillé de quoi ?

    CYRANO:
    Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
    Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
    Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
    Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

    ROXANE:
    La fleurette a du bon.

    CYRANO:
    Ce soir, dédaignons-la !

    ROXANE:
    Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !

    CYRANO:
    Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
    On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
    Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
    Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
    Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
    En buvant largement à même le grand fleuve !

    ROXANE:
    Mais l'esprit ?. . .

    CYRANO:
    J'en ai fait pour vous faire rester
    D'abord, mais maintenant ce serait insulter
    Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
    Que de parler comme un billet doux de Voiture !
    –Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
    Nous désarmer de tout notre artificiel:
    Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
    Le vrai du sentiment ne se volatilise,
    Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
    Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

    ROXANE:
    Mais l'esprit ?. . .

    CYRANO:
    Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
    Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
    Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
    –Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !–
    Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
    Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

    ROXANE:
    Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
    Quels mots me direz-vous ?

    CYRANO:
    Tous ceux, tous ceux, tous ceux
    Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
    Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
    Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
    Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
    Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
    Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
    De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
    Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
    Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
    J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
    Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
    On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
    Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
    Mon regard ébloui pose des taches blondes !

    ROXANE (d'une voix troublée):
    Oui, c'est bien de l'amour. . .

    CYRANO:
    Certes, ce sentiment
    Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
    De l'amour, il en a toute la fureur triste !
    De l'amour,–et pourtant il n'est pas égoïste !
    Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
    Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
    S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
    Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
    –Chaque regard de toi suscite une vertu
    Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
    À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
    Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
    Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
    Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
    C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
    Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
    Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
    Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
    Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
    Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
    Ou non, le tremblement adoré de ta main
    Descendre tout le long des branches du jasmin !
    (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)

    ROXANE:
    Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
    Et tu m'as enivrée !

    CYRANO:
    Alors, que la mort vienne !
    Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
    Je ne demande plus qu'une chose. . .

    CHRISTIAN (sous le balcon):
    Un baiser !

    ROXANE (se rejetant en arrière):
    Hein ?

    CYRANO:
    Oh !

    ROXANE:
    Vous demandez ?

    CYRANO:
    Oui. . .je. . .
    (A Christian bas):
    Tu vas trop vite.

    CHRISTIAN:
    Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

    CYRANO (à Roxane):
    Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
    Je comprends que je fus bien trop audacieux.

    ROXANE (un peu déçue):
    Vous n'insistez pas plus que cela ?

    CYRANO:
    Si ! j'insiste. . .
    Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
    Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !

    CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Tais-toi, Christian !

    ROXANE (se penchant):
    Que dites-vous tout bas ?

    CYRANO:
    Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
    Je me disais: tais toi, Christian !. . .
    (Les théorbes se mettent à jouer):
    Une seconde !. . .
    On vient !
    (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
    un air folâtre et l'autre un air lugubre):
    Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
    Est-ce un homme ? Une femme ?–Ah ! c'est un capucin !
    (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
    regardant les portes.)

    Scène 3.VIII.

    Cyrano, Christian, un capucin.

    CYRANO (au capucin):
    Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

    LE CAPUCIN:
    Je cherche la maison de madame. . .

    CHRISTIAN:
    Il nous gêne !

    LE CAPUCIN:
    Magdeleine Robin. . .

    CHRISTIAN:
    Que veut-il ?. . .

    CYRANO (lui montrant une rue montante):
    Par ici !
    Tout droit,–toujours tout droit. . .

    LE CAPUCIN
    Je vais pour vous !–Merci
    Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
    (Il sort.)

    CYRANO:
    Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
    (Il redescend vers Christian.)

    Scène 3.IX.

    Cyrano, Christian.

    CHRISTIAN:
    Obtiens-moi ce baiser !. . .

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Tôt ou tard !. . .

    CYRANO:
    C'est vrai !
    Il viendra, ce moment de vertige enivré
    Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
    De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
    (A lui-même):
    J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
    (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)

    Scène 3.X.

    Cyrano, Christian, Roxane.

    ROXANE (s'avançant sur le balcon):
    C'est vous ?
    Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .

    CYRANO:
    Baiser ! Le mot est doux.
    Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
    S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
    Ne vous en faites pas un épouvantement:
    N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
    Quitté le badinage et glissé sans alarmes
    Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
    Glissez encore un peu d'insensible façon:
    Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

    ROXANE:
    Taisez-vous !

    CYRANO:
    Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
    Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
    Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
    Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
    C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
    Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
    Une communion ayant un goût de fleur,
    Une façon d'un peu se respirer le cœur,
    Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

    ROXANE:
    Taisez-vous !

    CYRANO:
    Un baiser, c'est si noble, Madame,
    Que la reine de France, au plus heureux des lords,
    En a laissé prendre un, la reine même !

    ROXANE:
    Alors !

    CYRANO (s'exaltant):
    J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
    J'adore comme lui la reine que vous êtes,
    Comme lui je suis triste et fidèle. . .

    ROXANE:
    Et tu es
    Beau comme lui !

    CYRANO (à part, dégrisé):
    C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

    ROXANE:
    Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .

    CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
    Monte !

    ROXANE:
    Ce goût de cœur. . .

    CYRANO:
    Monte !

    ROXANE:
    Ce bruit d'abeille. . .

    CYRANO:
    Monte !

    CHRISTIAN (hésitant):
    Mais il me semble, à présent, que c'est mal !

    ROXANE:
    Cet instant d'infini !. . .

    CYRANO (le poussant):
    Monte donc, animal !
    (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
    atteint les balustres qu'il enjambe.)

    CHRISTIAN:
    Ah, Roxane !
    (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)

    CYRANO:
    Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
    –Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
    Il me vient dans cette ombre une miette de toi,–
    Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
    Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
    Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
    (On entend les théorbes):
    Un air triste, un air gai: le capucin !
    (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
    Holà !

    ROXANE:
    Qu'est ce ?

    CYRANO:
    Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?

    CHRISTIAN (très étonné):
    Tiens Cyrano !

    ROXANE:
    Bonjour, cousin !

    CYRANO:
    Bonjour, cousine !

    ROXANE:
    Je descends !
    (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)

    CHRISTIAN (l'apercevant):
    Oh ! encor !
    (Il suit Roxane.)

    Scène 3.XI.

    Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.

    LE CAPUCIN:
    C'est ici,–je m'obstine–
    Magdeleine Robin !

    CYRANO:
    Vous aviez dit: Ro-lin.

    LE CAPUCIN:
    Non: Bin. B, i, n, bin !

    ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
    porte une lanterne, et de Christian):
    Qu'est-ce ?

    LE CAPUCIN:
    Une lettre.

    CHRISTIAN:
    Hein ?

    LE CAPUCIN (à Roxane):
    Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
    C'est un digne seigneur qui. . .

    ROXANE (à Christian):
    C'est De Guiche !

    CHRISTIAN:
    Il ose ?. . .

    ROXANE:
    Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
    (Décachetant la lettre):
    Je t'aime, et si. . .
    (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
    Mademoiselle,
    Les tambours
    Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
    Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
    Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
    Je vais venir, et vous le mande auparavant
    Par un religieux simple comme une chèvre
    Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
    M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
    Éloignez un chacun, et daignez recevoir
    L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
    Qui signe votre très. . .et caetera. . .
    (Au capucin):
    Mon Père,
    Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
    (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
    Mademoiselle,
    Il faut souscrire aux volontés
    Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
    C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
    Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
    D'un très intelligent et discret capucin;
    Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
    La bénédiction
    (Elle tourne la page):
    nuptiale sur l'heure.
    Christian doit en secret devenir votre époux;
    Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
    Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
    Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
    Le respect de celui qui fut et qui sera
    Toujours votre très humble et très. . .et cætera.

    LE CAPUCIN (rayonnant):
    Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
    Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

    ROXANE (bas à Christian):
    N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?

    CHRISTIAN:
    Hum !

    ROXANE (haut, avec désespoir):
    Ah !. . .c'est affreux !

    LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
    C'est vous ?

    CHRISTIAN:
    C'est moi !

    LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
    venait, en voyant sa beauté):
    Mais. . .

    ROXANE (vivement):
    Post-scriptum:
    Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.

    LE CAPUCIN:
    Digne,
    Digne seigneur !
    (A Roxane):
    Résignez-vous ?

    ROXANE (en martyre):
    Je me résigne !
    (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
    à entrer, elle dit bas à Cyrano):
    Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
    Qu'il n'entre pas tant que. . .

    CYRANO:
    Compris !
    (Au capucin):
    Pour les bénir
    Il vous faut ?. . .

    LE CAPUCIN:
    Un quart d'heure.

    CYRANO (les poussant tous vers la maison):
    Allez ! moi, je demeure !

    ROXANE (à Christian):
    Viens !. . .
    (Ils entrent.)

    Scène XII.

    Cyrano, seul.

    CYRANO:
    Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
    (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
    Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
    (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
    Ho ! c'est un homme !
    (Le trémolo devient sinistre):
    Ho ! ho !
    Cette fois, c'en est un !. . .
    (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
    épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
    Non, ce n'est pas trop haut !. . .
    (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
    arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
    prêt a se laisser tomber):
    Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .

    Scène 3.XIII.

    Cyrano, De Guiche.

    DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
    Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

    CYRANO:
    Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
    (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
    Cric ! Crac !
    (Solennellement):
    Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .

    DE GUICHE (regardant la maison):
    Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
    (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
    qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
    lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
    il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
    Hein ? quoi ?
    (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
    ciel; il ne comprend pas):
    D'où tombe donc cet homme ?

    CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
    De la lune !

    DE GUICHE:
    De la ?. . .

    CYRANO (d'une voix de rêve):
    Quelle heure est-il ?

    DE GUICHE:
    N'a-t-il plus sa raison ?

    CYRANO:
    Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

    DE GUICHE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Je suis étourdi !

    DE GUICHE:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Comme une bombe
    Je tombe de la lune !

    DE GUICHE (impatienté):
    Ah ça ! Monsieur !

    CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
    J'en tombe !

    DE GUICHE (reculant):
    Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !

    CYRANO (marchant sur lui):
    Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .

    DE GUICHE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Il y a cent ans, ou bien une minute,
    –J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !–
    J'étais dans cette boule à couleur de safran !

    DE GUICHE (haussant les épaules):
    Oui. Laissez-moi passer !

    CYRANO (s'interposant):
    Où suis-je ? soyez franc !
    Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
    Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

    DE GUICHE:
    Morbleu !. . .

    CYRANO:
    Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
    De mon point d'arrivée,–et j'ignore où je chois !
    Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
    Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?

    DE GUICHE:
    Mais je vous dis, Monsieur. . .

    CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
    Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
    Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

    DE GUICHE (portant la main à son visage):
    Comment ?

    CYRANO (avec une peur emphatique):
    Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .

    DE GUICHE (qui a senti son masque):
    Ce masque !. . .

    CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
    Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?

    DE GUICHE (voulant passer):
    Une dame m'attend !. . .

    CYRANO (complètement rassuré):
    Je suis donc à Paris.

    DE GUICHE (souriant malgré lui):
    Le drôle est assez drôle !

    CYRANO:
    Ah ! vous riez ?

    DE GUICHE:
    Je ris,
    Mais veux passer !

    CYRANO (rayonnant):
    C'est à Paris que je retombe !
    (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
    J'arrive–excusez-moi !–par la dernière trombe.
    Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
    J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
    Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
    (Cueillant quelque chose sur sa manche):
    Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
    (Il souffle comme pour le faire envoler.)

    DE GUICHE (hors de lui):
    Monsieur !. . .

    CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
    quelque chose et l'arrête):
    Dans mon mollet je rapporte une dent
    De la Grande Ourse,–et comme, en frôlant le Trident,
    Je voulais éviter une de ses trois lances,
    Je suis allé tomber assis dans les Balances,–
    Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
    (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
    pourpoint):
    Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
    Il jaillirait du lait !

    DE GUICHE:
    Hein ? du lait ?. . .

    CYRANO:
    De la Voie
    Lactée !. . .

    DE GUICHE:
    Oh ! Par l'enfer !

    CYRANO:
    C'est le ciel qui m'envoie !
    (Se croisant les bras):
    Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
    Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
    (Confidentiel):
    L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
    (Riant):
    J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
    (Superbe):
    Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
    Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
    Je viens de rapporter à mes périls et risques,
    Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !

    DE GUICHE:
    A la parfin, je veux. . .

    CYRANO:
    Vous, je vous vois venir !

    DE GUICHE:
    Monsieur !

    CYRANO:
    Vous voudriez de ma bouche tenir
    Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
    Dans la rotondité de cette cucurbite ?

    DE GUICHE (criant):
    Mais non ! Je veux. . .

    CYRANO:
    Savoir comment j'y suis monté.
    Ce fut par un moyen que j'avais inventé.

    DE GUICHE (découragé):
    C'est un fou !

    CYRANO (dédaigneux):
    Je n'ai pas refait l'aigle stupide
    De Regiomontanus, ni le pigeon timide
    D'Archytas !. . .

    DE GUICHE:
    C'est un fou,–mais c'est un fou savant.

    CYRANO:
    Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
    (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
    Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
    J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

    DE GUICHE (se retournant):
    Six ?

    CYRANO (avec volubilité):
    Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
    La caparaçonner de fioles de cristal
    Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
    Et ma personne, alors, au soleil exposée,
    L'astre l'aurait humée en humant la rosée !

    DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
    Tiens ! Oui, cela fait un !

    CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
    Et je pouvais encor
    Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
    En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
    Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

    DE GUICHE (fait encore un pas):
    Deux !

    CYRANO (reculant toujours):
    Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
    Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
    Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
    Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

    DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
    Trois !

    CYRANO:
    Puisque la fumée a tendance à monter,
    En souffler dans un globe assez pour m'emporter !

    DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
    Quatre !

    CYRANO:
    Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
    Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !

    DE GUICHE (stupéfait):
    Cinq !

    CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
    d'un banc):
    Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
    Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
    Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
    Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
    On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
    On peut monter ainsi indéfiniment.

    DE GUICHE:
    Six !
    –Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
    Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

    CYRANO:
    Un septième !

    DE GUICHE:
    Par exemple ! Et lequel ?

    CYRANO:
    Je vous le donne en cent !. . .

    DE GUICHE:
    C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

    CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
    Houüh ! houüh !

    DE GUICHE:
    Eh bien !

    CYRANO:
    Vous devinez ?

    DE GUICHE:
    Non !

    CYRANO:
    La marée !. . .
    A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
    Je me mis sur la sable–après un bain de mer–
    Et la tête partant la première, mon cher,
    –Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !–
    Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
    Je montais, je montais doucement, sans efforts,
    Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .

    DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
    Alors ?

    CYRANO:
    Alors. . .
    (Reprenant sa voix naturelle):
    Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
    Le mariage est fait.

    DE GUICHE (se relevant d'un bond):
    Çà, voyons, je suis ivre !. . .
    Cette voix ?
    (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
    candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
    Et ce nez–Cyrano ?

    CYRANO (saluant):
    Cyrano.
    –Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.

    DE GUICHE:
    Qui cela ?
    (Il se retourne.–Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
    se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
    élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
    saut de lit):
    Ciel !

    Scène 3.XIV.

    Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.

    DE GUICHE (à Roxane):
    Vous ?
    (Reconnaissant Christian avec stupeur):
    Lui ?
    (Saluant Roxane avec admiration):
    Vous êtes des plus fines !
    (A Cyrano):
    Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
    Votre récit eût fait s'arrêter au portail
    Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
    Car vraiment cela peut resservir dans un livre !

    CYRANO (s'inclinant):
    Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.

    LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
    sa grande barbe blanche):
    Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

    DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
    Oui.
    (A Roxane):
    Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

    ROXANE:
    Comment ?

    DE GUICHE (à Christian):
    Le régiment déjà se met en route.
    Joignez-le !

    ROXANE:
    Pour aller à la guerre ?

    DE GUICHE:
    Sans doute !

    ROXANE:
    Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !

    DE GUICHE:
    Ils iront.
    (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
    Voici l'ordre.
    (A Christian):
    Courez le porter, vous, baron.

    ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
    Christian !

    DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
    La nuit de noce est encore lointaine !

    CYRANO (à part):
    Dire qu'il croit me faire énormément de peine !

    CHRISTIAN (à Roxane):
    Oh ! tes lèvres encor !

    CYRANO:
    Allons, voyons, assez !

    CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
    C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .

    CYRANO (cherchant à l'entraîner):
    Je sais.
    (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)

    DE GUICHE (qui est remonté au fond):
    Le régiment qui part !

    ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
    Oh !. . .je vous le confie !
    Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
    En danger !

    CYRANO:
    J'essaierai. . .mais ne peux cependant
    Promettre. . .

    ROXANE (même jeu):
    Promettez qu'il sera très prudent !

    CYRANO:
    Oui, je tâcherai, mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'à ce siège terrible
    Il n'aura jamais froid !

    CYRANO:
    Je ferai mon possible.
    Mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'il sera fidèle !

    CYRANO:
    Eh oui ! sans doute, mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'il m'écrira souvent !

    CYRANO (s'arrêtant):
    Ça,–je vous le promets !

    Rideau.

    Acte IV.

    Les Cadets de Gascogne.

    Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
    d'Arras.

    Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
    de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
    silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.

    Tentes; armes éparses; tambours, etc.–Le jour va se lever. Jaune
    Orient.–Sentinelles espacées. Feux.

    Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
    Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
    Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
    visage éclairé par un feu. Silence.

    Scène 4.I.

    Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.

    LE BRET:
    C'est affreux !

    CARBON:
    Oui. Plus rien.

    LE BRET:
    Mordious !

    CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
    Jure en sourdine !
    Tu vas les réveiller.
    (Aux cadets):
    Chut ! Dormez !
    (A Le Bret):
    Qui dort dîne !

    LE BRET:
    Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
    Quelle famine !
    (On entend au loin quelques coups de feu.)

    CARBON:
    Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
    Ils vont me réveiller mes enfants !
    (Aux cadets qui lèvent la tête):
    Dormez !
    (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)

    UN CADET (s'agitant):
    Diantre !
    Encore ?

    CARBON:
    Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
    (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)

    UNE SENTINELLE (au dehors):
    Ventrebieu ! qui va là ?

    LA VOIX DE CYRANO:
    Bergerac !

    LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
    Ventrebieu !
    Qui va là ?

    CYRANO (paraissant sur la crête):
    Bergerac, imbécile !
    (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):

    LE BRET:
    Ah ! grand Dieu !

    CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
    Chut !

    LE BRET:
    Blessé ?

    CYRANO:
    Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
    De me manquer tous les matins !

    LE BRET:
    C'est un peu rude,
    Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
    De risquer !

    CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
    J'ai promis qu'il écrirait souvent !
    (Il le regarde):
    Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
    Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !

    LE BRET:
    Va vite
    Dormir !

    CYRANO:
    Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
    Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
    Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

    LE BRET:
    Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

    CYRANO:
    Il faut être léger pour passer !–Mais je sais
    Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
    Mangeront ou mourront,–si j'ai bien vu. . .

    LE BRET:
    Raconte !

    CYRANO:
    Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !

    CARBON:
    Quelle honte,
    Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !

    LE BRET:
    Hélas !
    Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
    Nous assiégeons Arras,–nous-mêmes, pris au piège,
    Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .

    CYRANO:
    Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

    LE BRET:
    Je ne ris pas.

    CYRANO:
    Oh ! oh !

    LE BRET:
    Penser que chaque jour
    Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
    Pour porter. . .
    (Le voyant qui se dirige vers une tente):
    Où vas-tu ?

    CYRANO:
    J'en vais écrire une autre.
    (Il soulève la toile et disparaît.)

    Scène 4.II.

    Les mêmes, moins Cyrano.

    (Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
    l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
    batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
    battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
    éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
    camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)

    CARBON (avec un soupir):
    La diane !. . .Hélas !
    (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
    Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
    Je sais trop quel sera leur premier cri !

    UN CADET (se mettant sur son séant):
    J'ai faim !

    UN AUTRE:
    Je meurs !

    TOUS:
    Oh !

    CARBON:
    Levez-vous !

    TROISIÈME CADET:
    Plus un pas !

    QUATRIÈME CADET:
    Plus un geste !

    LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
    Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !

    UN AUTRE:
    Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

    UN AUTRE:
    Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
    De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
    Je me retire sous ma tente–comme Achille !

    UN AUTRE:
    Oui, du pain !

    CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
    Cyrano !

    D'AUTRES:
    Nous mourons !

    CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
    Au secours !
    Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
    Viens les ragaillardir !

    DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
    Qu'est-ce que tu grignotes !

    LE PREMIER:
    De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
    On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
    Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

    UN AUTRE (entrant):
    Moi, je viens de chasser !

    UN AUTRE (même jeu):
    J'ai pêché, dans la Scarpe !

    TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
    Quoi !–Que rapportez-vous ?–Un faisan ?–Une carpe ?–
    Vite, vite, montrez !

    LE PÊCHEUR:
    Un goujon !

    LE CHASSEUR:
    Un moineau !

    TOUS (exaspérés):
    Assez !–Révoltons-nous !

    CARBON:
    Au secours, Cyrano !
    (Il fait maintenant tout à fait jour.)

    Scène 4.III.

    Les mêmes, Cyrano.

    CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
    à la main):
    Hein ?
    (Silence. Au premier cadet):
    Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?

    LE CADET:
    J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .

    CYRANO:
    Et quoi donc ?

    LE CADET:
    L'estomac !

    CYRANO:
    Moi de même, pardi !

    LE CADET:
    Cela doit te gêner ?

    CYRANO:
    Non, cela me grandit.

    DEUXIÈME CADET:
    J'ai les dents longues !

    CYRANO:
    Tu n'en mordras que plus large.

    UN TROISIÈME:
    Mon ventre sonne creux !

    CYRANO:
    Nous y battrons la charge.

    UN AUTRE:
    Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

    CYRANO:
    Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !

    UN AUTRE:
    Oh ! manger quelque chose,–à l'huile !

    CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
    Ta salade.

    UN AUTRE:
    Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

    CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
    L'Iliade.

    UN AUTRE:
    Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !

    CYRANO:
    Il devrait t'envoyer du perdreau ?

    LE MÊME:
    Pourquoi pas ?
    Et du vin !

    CYRANO:
    Richelieu, du Bourgogne, if you please ?

    LE MÊME:
    Par quelque capucin !

    CYRANO:
    L'éminence qui grise ?

    UN AUTRE:
    J'ai des faims d'ogre !

    CYRANO:
    Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !

    LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
    Toujours le mot, la pointe !

    CYRANO:
    Oui, la pointe, le mot !
    Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
    En faisant un bon mot, pour une belle cause !
    –Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
    Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
    Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
    Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !

    CRIS DE TOUS:
    J'ai faim !

    CYRANO (se croisant les bras):
    Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
    –Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
    Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
    Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
    Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
    Dont chaque note est comme une petite sœur,
    Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
    Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
    Que le hameau natal exhale de ses toits,
    Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
    (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
    Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
    Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
    Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
    Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
    Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
    L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
    (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
    Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
    Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
    Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
    C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
    Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
    Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
    C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
    Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
    (Toutes les têtes se sont inclinées;–tous les yeux rêvent;–et des
    larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
    manteau.)

    CARBON (à Cyrano, bas):
    Mais tu les fais pleurer !

    CYRANO:
    De nostalgie !. . .Un mal
    Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
    J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
    Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !

    CARBON:
    Tu vas les affaiblir en les attendrissant !

    CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
    Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
    Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
    (Il fait un geste. Le tambour roule.)

    TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
    Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?

    CYRANO (souriant):
    Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
    Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
    Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !

    UN CADET (qui regarde au fond):
    Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.

    TOUS LES CADETS (murmurant):
    Hou. . .

    CYRANO (souriant):
    Murmure
    Flatteur !

    UN CADET:
    Il nous ennuie !

    UN AUTRE:
    Avec, sur son armure,
    Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !

    UN AUTRE:
    Comme si l'on portait du linge sur du fer !

    LE PREMIER:
    C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

    LE DEUXIÈME:
    Encore un courtisan !

    UN AUTRE:
    Le neveu de son oncle !

    CARBON:
    C'est un Gascon pourtant !

    LE PREMIER:
    Un faux !. . .Méfiez-vous !
    Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
    Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

    LE BRET:
    Il est pâle !

    UN AUTRE:
    Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
    Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
    Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !

    CYRANO (vivement):
    N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
    Vos pipes et vos dés. . .
    (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
    escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
    pipes de pétun):
    Et moi, je lis Descartes.
    (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
    tiré de sa poche.–Tableau.–De Guiche entre. Tout le monde a l'air
    absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)

    Scène 4.IV.

    Les mêmes, de Guiche.

    DE GUICHE (à Carbon):
    Ah !–Bonjour !
    (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
    Il est vert.

    CARBON (de même):
    Il n'a plus que les yeux.

    DE GUICHE (regardant les cadets):
    Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
    Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
    Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
    Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
    N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
    M'appellent intrigant, courtisan,–qu'il les gêne
    De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,–
    Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
    Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
    (Silence. On joue. On fume):
    Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
    Non.

    CARBON:
    D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .

    DE GUICHE:
    Ah ?

    CARBON:
    J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
    Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

    DE GUICHE:
    Ah ?. . .Ma foi !
    Cela suffit.
    (S'adressant aux cadets):
    Je peux mépriser vos bravades.
    On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
    Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
    J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
    Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
    J'ai chargé par trois fois !

    CYRANO (sans lever le nez de son livre):
    Et votre écharpe blanche ?

    DE GUICHE (surpris et satisfait):
    Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
    Durant que je faisais ma caracole afin
    De rassembler mes gens la troisième charge,
    Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
    Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
    Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
    De dénouer et de laisser couler à terre
    L'écharpe qui disait mon grade militaire;
    En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
    Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
    Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
    –Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
    (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
    cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
    joues: attente.)

    CYRANO:
    Qu'Henri quatre
    N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
    A se diminuer de son panache blanc.
    (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
    s'échappe.)

    DE GUICHE:
    L'adresse a réussi, cependant !
    (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)

    CYRANO:
    C'est possible.
    Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
    (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
    satisfaction croissante):
    Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
    –Nos courages, monsieur, diffèrent en cela–
    Je l'aurais ramassée et me la serais mise.

    DE GUICHE:
    Oui, vantardise, encor, de gascon !

    CYRANO:
    Vantardise ?. . .
    Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
    A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

    DE GUICHE:
    Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
    Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
    En un lieu que depuis la mitraille cribla,–
    Où nul ne peut aller la chercher !

    CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
    La voilà.
    (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
    cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
    reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
    indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)

    DE GUICHE (prenant l'écharpe):
    Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
    Pouvoir faire un signal,–que j'hésitais à faire.
    (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)

    TOUS:
    Hein !

    LA SENTINELLE (en haut du talus):
    Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .

    DE GUICHE (redescendant):
    C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
    De grands services. Les renseignements qu'il porte
    Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
    Que l'on peut influer sur leurs décisions.

    CYRANO:
    C'est un gredin !

    DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
    C'est très commode. Nous disions ?. . .
    –Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
    Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
    Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
    Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
    Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
    Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
    Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
    La moitié de l'armée est absente du camp !

    CARBON:
    Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
    Mais ils ne savent pas ce départ ?

    DE GUICHE:
    Ils le savent.
    Ils vont nous attaquer.

    CARBON:
    Ah !

    DE GUICHE:
    Mon faux espion
    M'est venu prévenir de leur agression.
    Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
    Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
    Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
    Et l'effort portera sur lui."–J'ai répondu:
    "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
    Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."

    CARBON (aux cadets):
    Messieurs, préparez-vous !
    (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)

    DE GUICHE:
    C'est dans une heure.

    PREMIER CADET:
    Ah !. . .bien !. . .
    (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)

    DE GUICHE (à Carbon):
    Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

    CARBON:
    Et pour gagner du temps ?

    DE GUICHE:
    Vous aurez l'obligeance
    De vous faire tuer.

    CYRANO:
    Ah ! voilà la vengeance ?

    DE GUICHE:
    Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
    Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
    Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
    C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

    CYRANO (saluant):
    Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

    DE GUICHE (saluant):
    Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
    Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
    (Il remonte, avec Carbon.)

    CYRANO (aux cadets):
    Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
    Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
    Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
    (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
    des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
    resté immobile, les bras croisés.)

    CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
    Christian ?

    CHRISTIAN (secouant la tête):
    Roxane !

    CYRANO:
    Hélas !

    CHRISTIAN:
    Au moins, je voudrais mettre
    Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .

    CYRANO:
    Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
    (Il tire un billet de son pourpoint):
    Et j'ai fait tes adieux.

    CHRISTIAN:
    Montre !. . .

    CYRANO:
    Tu veux ?. . .

    CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
    Mais oui !
    (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
    Tiens !

    CYRANO:
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    Ce petit rond ?. . .

    CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
    Un rond ?. . .

    CHRISTIAN:
    C'est une larme !

    CYRANO:
    Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
    Tu comprends. . .ce billet,–c'était très émouvant:
    Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

    CHRISTIAN:
    Pleurer ?. . .

    CYRANO:
    Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
    Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
    Car enfin je ne la. . .
    (Christian le regarde):
    nous ne la. . .
    (Vivement):
    tu ne la. . .

    CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
    Donne-moi ce billet !
    (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)

    LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
    Ventrebieu, qui va là ?
    (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)

    CARBON:
    Qu'est-ce ?. . .

    LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
    Un carrosse !
    (On se précipite pour voir.)

    CRIS:
    Quoi ! Dans le camp ?–Il y entre !
    –Il a l'air de venir de chez l'ennemi !–Diantre !
    Tirez !–Non ! Le cocher a crié !–Crié quoi ?–
    Il a crié: Service du Roi !
    (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
    rapprochent.)

    DE GUICHE:
    Hein ? Du Roi !. . .
    (On redescend, on s'aligne.)

    CARBON:
    Chapeau bas, tous !

    DE GUICHE (à la cantonade):
    Du Roi !–Rangez-vous, vile tourbe,
    Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
    (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
    poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
    net.)

    CARBON (criant):
    Battez aux champs !
    (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)

    DE GUICHE:
    Baissez le marchepied !
    (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)

    ROXANE (sautant du carrosse):
    Bonjour !
    (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
    profondément incliné.–Stupeur.)

    Scène 4.V.

    Les mêmes, Roxane.

    DE GUICHE:
    Service du Roi ! Vous ?

    ROXANE:
    Mais du seul roi, l'Amour !

    CYRANO:
    Ah ! grand Dieu !

    CHRISTIAN (s'élancant):
    Vous ! Pourquoi ?

    ROXANE:
    C'était trop long, ce siège !

    CHRISTIAN:
    Pourquoi ?. . .

    ROXANE:
    Je te dirai !

    CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
    tourner les yeux vers elle):
    Dieu ! La regarderai-je ?

    DE GUICHE:
    Vous ne pouvez rester ici !

    ROXANE (gaiement):
    Mais si ! mais si !
    Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
    (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
    Là, merci !
    (Elle rit):
    On a tiré sur mon carrosse !
    (Fièrement):
    Une patrouille !
    –Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
    N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
    Avec des rats.
    (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
    Bonjour !
    (Les regardant tous):
    Vous n'avez pas l'air gais !
    –Savez-vous que c'est loin, Arras ?
    (Apercevant Cyrano):
    Cousin, charmée !

    CYRANO (a'avançant):
    Ah çà ! comment ?. . .

    ROXANE:
    Comment j'ai retrouvé l'armée ?
    Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
    Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
    Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
    Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
    De votre Roi, le mien vaut mieux !

    CYRANO:
    Voyons, c'est fou !
    Par où diable avez-vous bien pu passer ?

    ROXANE:
    Par où ?
    Par chez les Espagnols.

    PREMIER CADET:
    Ah ! qu'elles sont malignes !

    DE GUICHE:
    Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

    LE BRET:
    Cela dut être très difficile !. . .

    ROXANE:
    Pas trop.
    J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
    Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
    Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
    Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
    Les plus galantes gens du monde,–je passais !

    CARBON:
    Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
    Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
    Où vous alliez ainsi, madame ?

    ROXANE:
    Fréquemment.
    Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
    –Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
    Refermait gravement la porte du carrosse,
    D'un geste de la main à faire envie au Roi
    Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
    Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
    L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
    Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
    S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"

    CHRISTIAN:
    Mais, Roxane. . .

    ROXANE:
    J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
    Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
    Ne m'eût laissé passer !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Qu'avez-vous ?

    DE GUICHE:
    Il faut
    Vous en aller d'ici !

    ROXANE:
    Moi ?

    CYRANO:
    Bien vite !

    LE BRET:
    Au plus tôt !

    CHRISTIAN:
    Oui !

    ROXANE:
    Mais comment ?

    CHRISTIAN (embarrassé):
    C'est que. . .

    CYRANO (de même):
    Dans trois quarts d'heure. . .

    DE GUICHE (de même):
    . . .ou quatre. . .

    CARBON (de même):
    Il vaut mieux. . .

    LE BRET (de même):
    Vous pourriez. . .

    ROXANE:
    Je reste. On va se battre.

    TOUS:
    Oh ! non !

    ROXANE:
    C'est mon mari !
    (Elle se jette dans les bras de Christian):
    Qu'on me tue avec toi !

    CHRISTIAN:
    Mais quels yeux vous avez !

    ROXANE:
    Je te dirai pourquoi !

    DE GUICHE (désespéré):
    C'est un poste terrible !

    ROXANE (se retournant):
    Hein ! terrible ?

    CYRANO:
    Et la preuve
    C'est qu'il nous l'a donné !

    ROXANE (à De Guiche):
    Ah ! vous me vouliez veuve ?

    DE GUICHE:
    Oh ! je vous jure !. . .

    ROXANE:
    Non ! Je suis folle à présent !
    Et je ne m'en vais plus !–D'ailleurs, c'est amusant.

    CYRANO:
    Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

    ROXANE:
    Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

    UN CADET:
    Nous vous défendrons bien !

    ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
    Je le crois, mes amis !

    UN AUTRE (avec enivrement):
    Tout le camp sent l'iris !

    ROXANE:
    Et j'ai justement mis
    Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
    (Regardant de Guiche):
    Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
    On pourrait commencer.

    DE GUICHE:
    Ah ! c'en est trop ! Je vais
    Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
    Le temps encor: changez d'avis !

    ROXANE:
    Jamais !
    (De Guiche sort.)

    Scène 4.VI.

    Les mêmes, moins De Guiche.

    CHRISTIAN (suppliant):
    Roxane !. . .

    ROXANE:
    Non !

    PREMIER CADET (aux autres):
    Elle reste !

    TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
    Un peigne !–Un savon !–Ma basane
    Est trouée: une aiguille !–Un ruban !–Ton miroir !–
    Mes manchettes !–Ton fer à moustache !–Un rasoir !. . .

    ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
    Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

    CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
    son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
    Roxane, et cérémonieusement):
    Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
    Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
    Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
    (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
    présente):
    Baron de Peyrescous de Colignac !

    LE CADET (saluant):
    Madame. . .

    CARBON (continuant):
    Baron de Casterac de Cahuzac.–Vidame
    De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.–
    Chevalier d'Antignac-Juzet.–Baron Hillot
    De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .

    ROXANE:
    Mais combien avez-vous de noms, chacun ?

    LE BARON HILLOT:
    Des foules !

    CARBON (à Roxane):
    Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

    ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
    Pourquoi ?
    (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)

    CARBON (le ramassant vivement):
    Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
    C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

    ROXANE (souriant):
    Il est un peu petit.

    CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
    Mais il est en dentelle !

    UN CADET (aux autres):
    Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
    Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .

    CARBON (qui l'a entendu, indigné):
    Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .

    ROXANE:
    Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
    Pâtés, chaud-froids, vins fins:–mon menu, le voilà !
    –Voulez-vous m'apporter tout cela !
    (Consternation.)

    UN CADET:
    Tout cela !

    UN AUTRE:
    Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

    ROXANE (tranquillement):
    Dans mon carrosse.

    TOUS:
    Hein ?

    ROXANE:
    Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
    Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
    Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
    Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

    LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
    C'est Ragueneau !
    (Acclamations):
    Oh ! Oh !

    ROXANE (les suivant des yeux):
    Pauvre gens !

    CYRANO (lui baisant la main):
    Bonne fée !

    RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
    Messieurs !. . .
    (Enthousiasme.)

    LES CADETS:
    Bravo ! Bravo !

    RAGUENEAU:
    Les Espagnols n'ont pas,
    Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
    (Applaudissements.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Hum ! hum ! Christian !

    RAGUENEAU:
    Distraits par la galanterie
    Ils n'ont pas vu. . .
    (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
    la galantine !. . .
    (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Je t'en prie,
    Un seul mot !. . .

    RAGUENEAU:
    Et Vénus sut occuper leur œil
    Pour que Diane en secret, pût passer. . .
    (Il brandit un gigot):
    son chevreuil !
    (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Je voudrais te parler !

    ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
    Posez cela par terre !
    (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
    imperturbables qui étaient derrière le carrosse):

    ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
    Vous, rendez-vous utile ?
    (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)

    RAGUENEAU:
    Un paon truffé !

    PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
    jambon):
    Tonnerre !
    Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
    Sans faire un gueuleton. . .
    (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
    pardon ! un balthazar !

    RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
    Les coussins sont remplis d'ortolans !
    (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)

    TROISIÈME CADET:
    Ah ! Viédaze !

    RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
    Des flacons de rubis !–
    (De vin blanc):
    Des flacons de topaze !

    ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
    Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !

    RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
    Chaque lanterne est un petit garde-manger !

    CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
    Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

    RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
    Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !

    ROXANE (versant du vin, servant):
    Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
    Du reste de l'armée !–Oui ! tout pour les Gascons !
    Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
    (Allant de l'un à l'autre):
    Là, vous avez le temps.–Ne manger pas si vite !–
    Buvez un peu.–Pourquoi pleurez-vous ?

    PREMIER CADET:
    C'est trop bon !. . .

    ROXANE:
    Chut !–Rouge ou blanc ?–Du pain pour monsieur de Carbon !
    –Un couteau !–Votre assiette !–Un peu de croûte ?–Encore ?
    Je vous sers !–Du bourgogne ?–Une aile ?

    CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
    Je l'adore !

    ROXANE (allant vers Christian):
    Vous ?

    CHRISTIAN:
    Rien.

    ROXANE:
    Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !

    CHRISTIAN (essayant de la retenir):
    Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

    ROXANE:
    Je me dois
    A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .

    LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
    pain à la sentinelle du talus):
    De Guiche !

    CYRANO:
    Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
    Hop !–N'ayons l'air de rien !. . .
    (A Ragueneau):
    Toi, remonte d'un bond
    Sur ton siège !–Tout est caché ?. . .
    (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
    les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.–De Guiche entre
    vivement–et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.–Silence.)

    Scène 4.VII.

    Les mêmes, De Guiche.

    DE GUICHE:
    Cela sent bon.

    UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
    To lo lo !. . .

    DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
    Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !

    LE CADET:
    Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !

    UN AUTRE:
    Poum. . .poum. . .poum. . .

    DE GUICHE (se retournant):
    Qu'est cela ?

    LE CADET (légèrement gris):
    Rien ! C'est une chanson !
    Une petite. . .

    DE GUICHE:
    Vous êtes gai, mon garçon !

    LE CADET:
    L'approche du danger !

    DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
    Capitaine ! je. . .
    (Il s'arrête en le voyant):
    Peste !
    Vous avez bonne mine aussi !

    CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
    geste évasif):
    Oh !. . .

    DE GUICHE:
    Il me reste
    Un canon que j'ai fait porter. . .
    (Il montre un endroit dans la coulisse):
    là, dans ce coin,
    Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

    UN CADET (se dandinant):
    Charmante attention !

    UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
    Douce sollicitude !

    DE GUICHE:
    Ah ça ! mais ils sont fous !–
    (Sèchement):
    N'ayant pas l'habitude
    Du canon, prenez garde au recul.

    LE PREMIER CADET:
    Ah ! pfftt !

    DE GUICHE (allant à lui, furieux):
    Mais !. . .

    LE CADET:
    Le canon des Gascons ne recule jamais !

    DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
    Vous êtes gris !. . .De quoi ?

    LE CADET (superbe):
    De l'odeur de la poudre !

    DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
    Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

    ROXANE:
    Je reste !

    DE GUICHE:
    Fuyez !

    ROXANE:
    Non !

    DE GUICHE:
    Puisqu'il en est ainsi,
    Qu'on me donne un mousquet !

    CARBON:
    Comment ?

    DE GUICHE:
    Je reste aussi.

    CYRANO:
    Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

    PREMIER CADET:
    Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

    ROXANE:
    Quoi !. . .

    DE GUICHE:
    Je ne quitte pas une femme en danger.

    DEUXIÈME CADET (au premier):
    Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
    (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

    DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
    Des vivres !

    UN TROISIÈME CADET:
    Il en sort de sous toutes les vestes !

    DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
    Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?

    CYRANO (saluant):
    Vous faites des progrès !

    DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
    pointe d'accent):
    Je vais me battre à jeun !

    PREMIER CADET (exultant de joie):
    A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

    DE GUICHE (riant):
    Moi ?

    LE CADET:
    C'en est un !
    (Ils se mettent tous à danser.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
    talus, reparaissant sur la crête):
    J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
    (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)

    DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
    Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
    (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
    et les suit.)

    CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
    Parle vite !
    (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
    abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)

    LES PIQUIERS (au dehors):
    Vivat !

    CHRISTIAN:
    Quel était ce secret ?. . .

    CYRANO:
    Dans le cas où Roxane. . .

    CHRISTIAN:
    Eh bien ?. . .

    CYRANO:
    Te parlerait
    Des lettres ?. . .

    CHRISTIAN:
    Oui, je sais !. . .

    CYRANO:
    Ne fais pas la sottise
    De t'étonner. . .

    CHRISTIAN:
    De quoi ?

    CYRANO:
    Il faut que je te dise !. . .
    Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
    En la voyant. Tu lui. . .

    CHRISTIAN:
    Parle vite !

    CYRANO:
    Tu lui. . .
    As écrit plus souvent que tu ne crois.

    CHRISTIAN:
    Hein ?

    CYRANO:
    Dame !
    Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
    J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !

    CHRISTIAN:
    Ah ?

    CYRANO:
    C'est tout simple !

    CHRISTIAN:
    Mais comment t'y es-tu pris,
    Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .

    CYRANO:
    Oh !. . .avant l'aurore
    Je pouvais traverser. . .

    CHRISTIAN (se croisant les bras):
    Ah ! c'est tout simple encore ?
    Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?–Trois ?–
    Quatre ?–

    CYRANO:
    Plus.

    CHRISTIAN:
    Tous les jours ?

    CYRANO:
    Oui, tous les jours.–Deux fois.

    CHRISTIAN (violemment):
    Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
    Que tu bravais la mort. . .

    CYRANO (voyant Roxane qui revient):
    Tais-toi ! Pas devant elle !
    (Il rentre vivement dans sa tente.)

    Scène 4.VIII.

    Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
    Guiche donnent des ordres.

    ROXANE (courant à Christian):
    Et maintenant, Christian !. . .

    CHRISTIAN (lui prenant les mains):
    Et maintenant, dis-moi
    Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
    A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
    Tu m'a rejoint ici ?

    ROXANE:
    C'est à cause des lettres !

    CHRISTIAN:
    Tu dis ?

    ROXANE:
    Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
    Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
    Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
    Et plus belles toujours !

    CHRISTIAN:
    Quoi ! pour quelques petites
    Lettres d'amour. . .

    ROXANE:
    Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
    Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
    D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
    Ton âme commença de se faire connaître. . .
    Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
    Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
    De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
    Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
    Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
    Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
    Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
    Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Je lisais, je relisais, je défaillais,
    J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
    Était comme un pétale envolé de ton âme.
    On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
    L'amour puissant, sincère. . .

    CHRISTIAN:
    Ah ! sincère et puissant ?
    Cela se sent, Roxane ?. . .

    ROXANE:
    Oh ! si cela se sent !

    CHRISTIAN:
    Et vous venez ?. . .

    ROXANE:
    Je viens (ô mon Christian, mon maître !
    Vous me relèveriez si je voulais me mettre
    A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
    Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
    Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
    De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
    De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
    L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !

    CHRISTIAN (avec épouvante):
    Ah ! Roxane !

    ROXANE:
    Et plus tard, mon ami, moins frivole,
    –Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,–
    Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
    Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .

    CHRISTIAN:
    Et maintenant ?

    ROXANE:
    Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
    Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !

    CHRISTIAN (reculant):
    Ah ! Roxane !

    ROXANE:
    Sois donc heureux. Car n'être aimé
    Que pour ce dont on est un instant costumé,
    Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
    Mais ta chère pensée efface ta figure,
    Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
    Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !

    CHRISTIAN:
    Oh !. . .

    ROXANE:
    Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .

    CHRISTIAN (douloureusement):
    Roxane !

    ROXANE:
    Je comprends, tu ne peux pas y croire,
    A cet amour ?. . .

    CHRISTIAN:
    Je ne veux pas de cet amour !
    Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .

    ROXANE:
    Pour
    Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
    Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

    CHRISTIAN:
    Non ! c'était mieux avant !

    ROXANE:
    Ah ! tu n'y entends rien !
    C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
    C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
    Et moins brillant. . .

    CHRISTIAN:
    Tais-toi !

    ROXANE:
    Je t'aimerais encore !
    Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .

    CHRISTIAN:
    Oh ! ne dis pas cela !

    ROXANE:
    Si, je le dis !

    CHRISTIAN:
    Quoi ? laid ?

    ROXANE:
    Laid ! je le jure !

    CHRISTIAN:
    Dieu !

    ROXANE:
    Et ta joie est profonde ?

    CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
    Oui. . .

    ROXANE:
    Qu'as-tu ?

    CHRISTIAN (la repoussant doucement):
    Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .

    ROXANE:
    Mais ?. . .

    CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
    A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
    Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !

    ROXANE (attendrie):
    Cher Christian !. . .
    (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
    d'elle.)

    Scène 4.IX.

    Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.

    CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
    Cyrano ?

    CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
    Qu'est-ce ? Te voilà blême !

    CHRISTIAN:
    Elle ne m'aime plus !

    CYRANO:
    Comment ?

    CHRISTIAN:
    C'est toi qu'elle aime !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Elle n'aime plus que mon âme !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Si !
    C'est donc bien toi qu'elle aime,–et tu l'aimes aussi !

    CYRANO:
    Moi ?

    CHRISTIAN:
    Je le sais.

    CYRANO:
    C'est vrai.

    CHRISTIAN:
    Comme un fou.

    CYRANO:
    Davantage.

    CHRISTIAN:
    Dis-le-lui !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Regarde mon visage !

    CHRISTIAN:
    Elle m'aimerait laid !

    CYRANO:
    Elle te l'a dit !

    CHRISTIAN:
    Là !

    CYRANO:
    Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
    Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
    –Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
    De la dire,–mais va, ne la prend pas au mot,
    Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !

    CHRISTIAN:
    C'est ce que je veux voir !

    CYRANO:
    Non, non !

    CHRISTIAN:
    Qu'elle choisisse !
    Tu vas lui dire tout !

    CYRANO:
    Non, non ! Pas ce supplice.

    CHRISTIAN:
    Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
    C'est trop injuste !

    CYRANO:
    Et moi, je mettrais au tombeau
    Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
    J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?

    CHRISTIAN:
    Dis-lui tout !

    CYRANO:
    Il s'obstine à me tenter, c'est mal !

    CHRISTIAN:
    Je suis las de porter en moi-même un rival !

    CYRANO:
    Christian !

    CHRISTIAN:
    Notre union–sans témoins–clandestine,
    –Peut se rompre,–si nous survivons !

    CYRANO:
    Il s'obstine !. . .

    CHRISTIAN:
    Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
    –Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
    Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
    L'un de nous deux !

    CYRANO:
    Ce sera toi !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .je l'espère !
    (Il appelle):
    Roxane !

    CYRANO:
    Non ! Non !

    ROXANE (accourant):
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    Cyrano vous dira
    Une chose importante. . .
    (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)

    Scène 4.X.

    Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
    Ragueneau, de Guiche, etc.

    ROXANE:
    Importante ?

    CYRANO (éperdu):
    Il s'en va !. . .
    (A Roxane):
    Rien !. . .Il attache,–oh ! Dieu ! vous devez le connaître !–
    De l'importance à rien !

    ROXANE (vivement):
    Il a douté peut-être
    De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .

    CYRANO (lui prenant la main):
    Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?

    ROXANE:
    Oui, oui, je l'aimerais même. . .
    (Elle hésite une seconde.)

    CYRANO (souriant tristement):
    Le mot vous gêne
    Devant moi ?

    ROXANE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Il ne me fera pas de peine !
    –Même laid ?

    ROXANE:
    Même laid !
    (Mousqueterie au dehors):
    Ah ! tiens, on a tiré !

    CYRANO (ardemment):
    Affreux ?

    ROXANE:
    Affreux !

    CYRANO:
    Défiguré !

    ROXANE:
    Défiguré !

    CYRANO:
    Grotesque ?

    ROXANE:
    Rien ne peut me le rendre grotesque !

    CYRANO:
    Vous l'aimeriez encore ?

    ROXANE:
    Et davantage presque !

    CYRANO (perdant la tête, à part):
    Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
    (A Roxane):
    Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .

    LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
    Cyrano !

    CYRANO (se retournant):
    Hein ?

    LE BRET:
    Chut !
    (Il lui dit un mot tout bas.)

    CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Qu'avez vous ?

    CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
    C'est fini.
    (Détonations nouvelles.)

    ROXANE:
    Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
    (Elle remonte pour regarder au dehors.)

    CYRANO:
    C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

    ROXANE (voulant s'élancer):
    Que se passe-t-il ?

    CYRANO (vivement, l'arrêtant):
    Rien !
    (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
    forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)

    ROXANE:
    Ces hommes ?

    CYRANO (l'éloignant):
    Laissez-les !. . .

    ROXANE:
    Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .

    CYRANO:
    Ce que j'allais
    Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
    (Solennellement):
    Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
    Étaient. . .
    (Se reprenant avec terreur):
    sont les plus grands. . .

    ROXANE:
    Étaient ?
    (Avec un grand cri):
    Ah !. . .
    (Elle se précipite et écarte tout le monde.)

    CYRANO:
    C'est fini !

    ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
    Christian !

    LE BRET (à Cyrano):
    Le premier coup de feu le l'ennemi !
    (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
    Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
    C'est l'attaque ! Aux mousquets !
    (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)

    ROXANE:
    Christian !

    LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
    Qu'on se dépêche !

    ROXANE:
    Christian !

    CARBON:
    Alignez-vous !

    ROXANE:
    Christian !

    CARBON:
    Mesurez. . .mèche !
    (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)

    CHRISTIAN (d'une voix mourante):
    Roxane !. . .

    CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
    trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
    poitrine):
    J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
    (Christian ferme les yeux.)

    ROXANE:
    Quoi, mon amour ?

    CARBON:
    Baguette haute !

    ROXANE (à Cyrano):
    Il n'est pas mort ?. . .

    CARBON:
    Ouvrez la charge avec les dents !

    ROXANE:
    Je sens sa joue
    Devenir froide, là, contre la mienne !

    CARBON:
    En joue !

    ROXANE:
    Une lettre sur lui !
    (Elle l'ouvre):
    Pour moi !

    CYRANO (à part):
    Ma lettre !

    CARBON:
    Feu !
    (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)

    CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
    Mais, Roxane, on se bat !

    ROXANE (le retenant):
    Restez encore un peu.
    Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
    (Elle pleure doucement):
    –N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
    Merveilleux ?

    CYRANO (debout, tête nue):
    Oui, Roxane.

    ROXANE:
    Un poète inouï.
    Adorable ?

    CYRANO:
    Oui, Roxane.

    ROXANE:
    Un esprit sublime ?

    CYRANO:
    Oui,
    Roxane !

    ROXANE:
    Un cœur profond, inconnu du profane,
    Une âme magnifique et charmante ?

    CYRANO (fermement):
    Oui, Roxane !

    ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
    Il est mort !

    CYRANO (à part, tirant l'épée):
    Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
    Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
    (Trompettes au loin.)

    DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
    voix tonnante):
    C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
    Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
    Tenez encore un peu !

    ROXANE:
    Sur sa lettre, du sang,
    Des pleurs !

    UNE VOIX (au dehors, criant):
    Rendez-vous !

    VOIX DES CADETS:
    Non !

    RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
    le talus):
    Le péril va croissant !

    CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
    Emportez-la ! Je vais charger !

    ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
    Son sang ! ses larmes !. . .

    RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
    Elle s'évanouit !

    DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
    Tenez bon !

    UNE VOIX (au dehors):
    Bas les armes !

    VOIX DES CADETS:
    Non !

    CYRANO (à de Guiche):
    Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
    (Lui montrant Roxane):
    Fuyez en la sauvant !

    DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
    Soit ! Mais on est vainqueur
    Si vous gagnez du temps !

    CYRANO:
    C'est bon !
    (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
    Adieu, Roxane !
    (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
    scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
    Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)

    CARBON:
    Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

    CYRANO (criant aux Gascons):
    Hardi ! Reculès pas, drollos !
    (A Carbon, qu'il soutient):
    N'ayez pas peur !
    J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
    (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
    de Roxane):
    Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
    (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
    Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
    (Au fifre):
    Un air de fifre !
    (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
    talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
    carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
    transforme en redoute.)

    UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
    Ils montent le talus !
    (et tombe mort.)

    CYRANO:
    On va les saluer !
    (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
    Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
    Feu !
    (Décharge générale.)

    CRI (dans les rangs ennemis):
    Feu !
    (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)

    UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
    Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

    CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
    Ce sont les cadets de Gascogne,
    De Carbon de Castel-Jaloux;
    Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
    (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
    Ce sont les cadets. . .
    (Le reste se perd dans la bataille.)

    Rideau.

    Acte V.

    La Gazette de Cyrano.

    Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
    occupaient à Paris.

    Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
    plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
    d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
    un banc de pierre demi-circulaire.

    Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
    aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
    parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
    on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
    profondeurs du parc, le ciel.

    La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
    vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
    les buis.

    C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
    fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
    feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
    craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
    bancs.

    Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
    lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
    de pelotons. Tapisserie commencée.

    Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
    quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
    âgée. Des feuilles tombent.

    Scène 5.I.

    Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.

    SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
    Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
    Sa cornette, devant la glace.
    MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
    C'est très laid.

    SŒUR CLAIRE:
    Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
    Ce matin: je l'ai vu.
    MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
    C'est très vilain, sœur Marthe.

    SŒUR CLAIRE:
    Un tout petit regard !

    SŒUR MARTHE:
    Un tout petit pruneau !
    MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
    Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

    SŒUR CLAIRE (épouvantée):
    Non, il va se moquer !

    SŒUR MARTHE:
    Il dira que les nonnes
    Sont très coquettes !

    SŒUR CLAIRE:
    Très gourmandes !

    MÈRE MARGUERITE (souriant):
    Et très bonnes.

    SŒUR CLAIRE:
    N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
    Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !

    MÈRE MARGUERITE:
    Et plus !
    Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
    Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
    Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
    Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

    SŒUR MARTHE:
    Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
    Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

    TOUTES LES SŒURS:
    Il est si drôle !–C'est amusant quand il vient !
    –Il nous taquine !–Il est gentil !–Nous l'aimons bien !
    –Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

    SŒUR MARTHE:
    Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

    SŒUR CLAIRE:
    Nous le convertirons.

    LES SŒURS:
    Oui ! oui !

    MÈRE MARGUERITE:
    Je vous défends
    De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
    Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !

    SŒUR MARTHE:
    Mais. . .Dieu !. . .

    MÈRE MARGUERITE:
    Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.

    SŒUR MARTHE:
    Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
    Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'

    MÈRE MARGUERITE:
    Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
    Il n'avait pas mangé depuis deux jours !

    SŒUR MARTHE:
    Ma Mère !

    MÈRE MARGUERITE:
    Il est pauvre.

    SŒUR MARTHE:
    Qui vous l'a dit ?

    MÈRE MARGUERITE:
    Monsieur Le Bret.

    SŒUR MARTHE:
    On ne le secourt pas ?

    MÈRE MARGUERITE:
    Non, il se fâcherait.
    (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
    avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
    vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
    Marguerite se lève):
    –Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
    Avec un visiteur, dans le parc se promène.

    SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
    C'est le duc-maréchal de Grammont ?

    SŒUR CLAIRE (regardant):
    Oui, je crois.

    SŒUR MARTHE:
    Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

    LES SŒURS:
    Il est très pris !–La cour !–Les camps !

    SŒUR CLAIRE:
    Les soins du monde !
    (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
    s'arrêtent près du métier. Un temps.)

    Scène 5.II.

    Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
    Ragueneau.

    LE DUC:
    Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
    Toujours en deuil ?

    ROXANE:
    Toujours.

    LE DUC:
    Aussi fidèle ?

    ROXANE:
    Aussi.

    LE DUC (après un temps):
    Vous m'avez pardonné ?

    ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
    Puisque je suis ici.
    (Nouveau silence.)

    LE DUC:
    Vraiment c'était un être ?. . .

    ROXANE:
    Il fallait le connaître !

    LE DUC:
    Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
    . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?

    ROXANE:
    Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

    LE DUC:
    Même mort, vous l'aimez ?

    ROXANE:
    Quelquefois il me semble
    Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
    Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

    LE DUC (après un silence encore):
    Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

    ROXANE:
    Oui, souvent.
    –Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
    Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
    On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
    En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
    –Car je ne tourne plus même le front !–sa canne
    Descendre le perron; il s'assied; il ricane
    De ma tapisserie éternelle; il me fait
    La chronique de la semaine, et. . .
    (Le Bret paraît sur le perron):
    Tiens, Le Bret !
    (Le Bret descend):
    Comment va notre ami ?

    LE BRET:
    Mal.

    LE DUC:
    Oh !

    ROXANE (au duc):
    Il exagère !

    LE BRET:
    Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
    Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
    Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
    Les faux braves, les plagiaires,–tout le monde.

    ROXANE:
    Mais son épée inspire une terreur profonde.
    On ne viendra jamais à bout de lui.

    LE DUC (hochant la tête):
    Qui sait ?

    LE BRET:
    Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
    La solitude, la famine, c'est Décembre
    Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
    Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
    –Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
    Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
    Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

    LE DUC:
    Ah ! celui-là n'est pas parvenu !–C'est égal,
    Ne le plaignez pas trop.

    LE BRET (avec un sourire amer):
    Monsieur le maréchal !. . .

    LE DUC:
    Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
    Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

    LE BRET (de même):
    Monsieur le duc !. . .

    LE DUC (hautainement):
    Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
    Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
    (Saluant Roxane):
    Adieu.

    ROXANE:
    Je vous conduis.
    (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)

    LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
    Oui, parfois, je l'envie.
    –Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
    On sent,–n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !–
    Mille petits dégoûts de soi, dont le total
    Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
    Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
    Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
    Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
    Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
    Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

    ROXANE (ironique):
    Vous voilà bien rêveur ?. . .

    LE DUC:
    Eh ! oui !
    (Au moment de sortir, brusquement):
    Monsieur Le Bret !
    (A Roxane):
    Vous permettez ? Un mot.
    (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
    C'est vrai: nul n'oserait
    Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
    Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
    "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

    LE BRET:
    Ah ?

    LE DUC:
    Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

    LE BRET (levant les bras au ciel):
    Prudent !
    Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .

    ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
    Qu'est-ce ?

    LA SŒUR:
    Ragueneau vent vous voir, Madame.

    ROXANE:
    Qu'on le laisse
    Entrer.
    (Au duc et à Le Bret):
    Il vient crier misère. Étant un jour
    Parti pour être auteur, il devint tour à tour
    Chantre. . .

    LE BRET:
    Étuviste. . .

    ROXANE:
    Acteur. . .

    LE BRET:
    Bedeau. . .

    ROXANE:
    Perruquier. . .

    LE BRET:
    Maître
    De théorbe. . .

    ROXANE:
    Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?

    RAGUENEAU (entrant précipitamment):
    Ah ! Madame !
    (Il aperçoit Le Bret):
    Monsieur !

    ROXANE (souriant):
    Racontez vos malheurs
    A Le Bret. Je reviens.

    RAGUENEAU:
    Mais, Madame. . .
    (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)

    Scène 5.III.

    Le Bret, Ragueneau.

    RAGUENEAU:
    D'ailleurs,
    Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
    –J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
    A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
    Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
    De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
    Sous laquelle il passait–est-ce un hasard ?. . .peut-être !–
    Un laquais laisse choir une pièce de bois.

    LE BRET:
    Les lâches !. . .Cyrano !

    RAGUENEAU:
    J'arrive et je le vois. . .

    LE BRET:
    C'est affreux !

    RAGUENEAU:
    Notre ami, Monsieur, notre poète,
    Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

    LE BRET:
    Il est mort ?

    RAGUENEAU:
    Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
    Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

    LE BRET:
    Il souffre ?

    RAGUENEAU:
    Non, Monsieur, il est sans connaissance,

    LE BRET:
    Un médecin ?

    RAGUENEAU:
    Il en vint un par complaisance,

    LE BRET:
    Mon pauvre Cyrano !–Ne disons pas cela
    Tout d'un coup à Roxane !–Et ce docteur ?

    RAGUENEAU:
    Il a
    Parlé,–je ne sais plus,–de fièvre, de méninges !. . .
    Ah ! si vous le voyiez–la tête dans des linges !. . .
    Courons vite !–Il n'y a personne à son chevet !–
    C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

    LE BRET (l'entraînant vers la droite):
    Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

    ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
    colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
    Monsieur Le Bret !
    (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
    Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
    C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
    (Elle descend le perron.)

    Scène 5.IV.

    Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.

    ROXANE:
    Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
    Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
    Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
    (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
    apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
    Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
    Mon vieil ami !

    SŒUR MARTHE:
    Mais c'est le meilleur du parloir !

    ROXANE:
    Merci, ma sœur.
    (Les sœurs s'éloignent):
    Il va venir.
    (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
    Là. . .l'heure sonne.
    –Mes écheveaux !–L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
    Serait-il en retard pour la première fois ?
    La sœur tourière doit–mon dé ?. . .là, je le vois !–
    L'exhorter à la pénitence.
    (Un temps):
    Elle l'exhorte !
    –Il ne peut plus tarder.–Tiens ! une feuille morte !–
    (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
    D'ailleurs, rien ne pourrait.–Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !–
    L'empêcher de venir !

    UNE SŒUR (paraissant sur le perron):
    Monsieur de Bergerac.

    Scène 5.V.

    Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.

    ROXANE (sans se retourner):
    Qu'est-ce que je disais ?. . .
    (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
    paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
    perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
    s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
    Ah ! ces teintes fanées. . .
    Comment les rassortir ?
    (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
    Depuis quatorze années,
    Pour la première fois, en retard !

    CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
    contrastant avec son visage):
    Oui, c'est fou !
    J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .

    ROXANE:
    Par ?. . .

    CYRANO:
    Par une visite assez inopportune.

    ROXANE (distraite, travaillant):
    Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

    CYRANO:
    Cousine, c'était une
    Fâcheuse.

    ROXANE:
    Vous l'avez renvoyée ?

    CYRANO:
    Oui, j'ai dit:
    Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
    Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
    Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !

    ROXANE (légèrement):
    Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
    Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

    CYRANO (avec douceur):
    Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
    (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
    parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
    signe de tête.)

    ROXANE (à Cyrano):
    Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?

    CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
    Si !
    (Avec une grosse voix comique):
    Sœur Marthe !
    Approchez !
    (La sœur glisse vers lui):
    Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

    SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
    Mais. . .
    (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
    Oh !

    CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
    Chut ! Ce n'est rien !–
    (D'une voix fanfaronne. Haut):
    Hier, j'ai fait gras.

    SŒUR MARTHE:
    Je sais.
    (A part):
    C'est pour cela qu'il est si pâle !
    (Vite et bas):
    Au réfectoire
    Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
    Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?

    CYRANO:
    Oui, oui, oui.

    SŒUR MARTHE:
    Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

    ROXANE (qui les entend chuchoter):
    Elle essaye de vous convertir ?

    SŒUR MARTHE:
    Je m'en garde !

    CYRANO:
    Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
    Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
    (Avec une fureur bouffonne):
    Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
    Tenez, je vous permets. . .
    (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
    Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
    De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

    ROXANE:
    Oh ! oh !

    CYRANO (riant):
    Sœur Marthe est dans la stupéfaction !

    SŒUR MARTHE (doucement):
    Je n'ai pas attendu votre permission.
    (Elle rentre.)

    CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
    Du diable si je peux jamais, tapisserie,
    Voir ta fin !

    ROXANE:
    J'attendais cette plaisanterie.
    (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)

    CYRANO:
    Les feuilles !

    ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
    Elles sont d'un blond vénitien.
    Regardez-les tomber.

    CYRANO:
    Comme elles tombent bien !
    Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
    Comme elles savent mettre une beauté dernière,
    Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
    Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

    ROXANE:
    Mélancolique, vous ?

    CYRANO (se reprenant):
    Mais pas du tout, Roxane !

    ROXANE:
    Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
    Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
    Ma gazette ?

    CYRANO:
    Voici !

    ROXANE:
    Ah !

    CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
    Samedi, dix-neuf:
    Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
    Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
    Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
    Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
    Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
    Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
    Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
    On a pendu quatre sorciers; le petit chien
    De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .

    ROXANE:
    Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

    CYRANO:
    Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.

    ROXANE:
    Oh !

    CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
    Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
    Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
    Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,–ou presque !
    Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
    Et samedi, vingt-six. . .
    (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)

    ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
    se levant effrayée):
    Il est évanoui ?
    (Elle court vers lui en criant):
    Cyrano !

    CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
    Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
    (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
    sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
    Non ! non ! je vous assure,
    Ce n'est rien ! Laissez-moi !

    ROXANE:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    C'est ma blessure
    D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .

    ROXANE:
    Pauvre ami !

    CYRANO:
    Mais ce n'est rien. Cela va finir.
    (Il sourit avec effort):
    C'est fini.

    ROXANE (debout près de lui):
    Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
    Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
    (Elle met la main sur sa poitrine):
    Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
    Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
    (Le crépuscule commence à venir.)

    CYRANO:
    Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
    Vous me la feriez lire ?

    ROXANE:
    Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?

    CYRANO:
    Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .

    ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
    Tenez !

    CYRANO (le prenant):
    Je peux ouvrir ?

    ROXANE:
    Ouvrez. . .lisez !. . .
    (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)

    CYRANO (lisant):
    Roxane, adieu, je vais mourir !. . .

    ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
    Tout haut ?

    CYRANO (lisant):
    C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
    J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
    Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
    Mes regards dont c'était. . .

    ROXANE:
    Comment vous la lisez,
    Sa lettre !

    CYRANO (continuant):
    . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
    Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
    J'en revois un petit qui vous est familier
    Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .

    ROXANE (troublée):
    Comme vous la lisez,–cette lettre !
    (La nuit vient insensiblement.)

    CYRANO:
    Et je crie:
    Adieu !. . .

    ROXANE:
    Vous la lisez. . .

    CYRANO:
    Ma chère, ma chérie,
    Mon trésor. . .

    ROXANE (rêveuse):
    D'une voix. . .

    CYRANO:
    Mon amour !. . .

    ROXANE:
    D'une voix. . .
    (Elle tressaille):
    Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
    (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
    derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
    lettre.–L'ombre augmente.)

    CYRANO:
    Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
    Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
    Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .

    ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
    Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
    (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
    d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
    complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
    Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
    D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

    CYRANO:
    Roxane !

    ROXANE:
    C'était vous !

    CYRANO:
    Non, non, Roxane, non !

    ROXANE:
    J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

    CYRANO:
    Non, ce n'était pas moi !

    ROXANE:
    C'était vous !

    CYRANO:
    Je vous jure. . .

    ROXANE:
    J'aperçois toute la généreuse imposture:
    Les lettres, c'était vous. . .

    CYRANO:
    Non !

    ROXANE:
    Les mots chers et fous,
    C'était vous. . .

    CYRANO:
    Non !

    ROXANE:
    La voix dans la nuit, c'était vous !

    CYRANO:
    Je vous jure que non !

    ROXANE:
    L'âme, c'était la vôtre !

    CYRANO:
    Je ne vous aimais pas.

    ROXANE:
    Vous m'aimiez !

    CYRANO (se débattant):
    C'était l'autre !

    ROXANE:
    Vous m'aimiez !

    CYRANO (d'une voix qui faiblit):
    Non !

    ROXANE:
    Déjà vous le dites plus bas !

    CYRANO:
    Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

    ROXANE:
    Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
    –Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
    Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
    Ces pleurs étaient de vous ?

    CYRANO (lui tendant la lettre):
    Ce sang était le sien.

    ROXANE:
    Alors pourquoi laisser ce sublime silence
    Se briser aujourd'hui ?

    CYRANO:
    Pourquoi ?. . .
    (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)

    Scène 5.VI.

    Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.

    LE BRET:
    Quelle imprudence !
    Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !

    CYRANO (souriant et se redressant):
    Tiens, parbleu !

    LE BRET:
    Il s'est tué, Madame, en se levant !

    ROXANE:
    Grand Dieu !
    Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .

    CYRANO:
    C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
    . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
    Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
    (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)

    ROXANE:
    Que dit-il ?–Cyrano !–Sa tête enveloppée !. . .
    Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

    CYRANO:
    "D'un coup d'épée,
    Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
    –Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
    Et voilà que je suis tué dans une embûche,
    Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
    C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

    RAGUENEAU:
    Ah, Monsieur !. . .

    CYRANO:
    Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
    (Il lui tend la main):
    Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

    RAGUENEAU (à travers ses larmes):
    Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.

    CYRANO:
    Molière !

    RAGUENEAU:
    Mais je veux le quitter, dès demain:
    Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
    Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !

    LE BRET:
    Entière !

    RAGUENEAU:
    Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."

    LE BRET (furieux):
    Molière te l'a pris !

    CYRANO:
    Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
    (A Ragueneau):
    La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

    RAGUENEAU (sanglotant):
    Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !

    CYRANO:
    Oui, ma vie
    Ce fut d'être celui qui souffle–et qu'on oublie !
    (A Roxane):
    Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
    Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
    Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
    D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
    C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
    Molière a du génie et Christian était beau !
    (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
    fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
    Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

    ROXANE (se relevant pour appeler):
    Ma sœur ! ma sœur !

    CYRANO (la retenant):
    Non ! non ! n'allez chercher personne:
    Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
    (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
    Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.

    ROXANE:
    Je vous aime, vivez !

    CYRANO:
    Non ! car c'est dans le conte
    Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
    Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
    Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

    ROXANE:
    J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !

    CYRANO:
    Vous ?. . .au contraire !
    J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
    Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
    Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
    Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
    Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

    LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
    Ton autre amie est là, qui vient te voir !

    CYRANO (souriant à la lune):
    Je vois.

    ROXANE:
    Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

    CYRANO:
    Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
    Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .

    LE BRET:
    Que dites-vous ?

    CYRANO:
    Mais oui, c'est là, je vous le dis,
    Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
    Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
    Et je retrouverai Socrate et Galilée !

    LE BRET (se révoltant):
    Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
    Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
    Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .

    CYRANO:
    Voilà Le Bret qui grogne !

    LE BRET (fondant en larmes):
    Mon cher ami. . .

    CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
    Ce sont les cadets de Gascogne. . .
    –La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .

    LE BRET:
    Sa science. . .dans son délire !

    CYRANO:
    Copernic
    A dit. . .

    ROXANE:
    Oh !

    CYRANO:
    Mais aussi que diable allait-il faire,
    Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
    Philosophe, physicien,
    Rimeur, bretteur, musicien,
    Et voyageur aérien,
    Grand riposteur du tac au tac,
    Amant aussi–pas pour son bien !–
    Ci-gît Hercule-Savinien
    De Cyrano de Bergerac,
    Qui fut tout, et qui ne fut rien,
    . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
    Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
    (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
    il la regarde, et caressant ses voiles):
    Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
    Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
    Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
    Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
    Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

    ROXANE:
    Je vous jure !. . .

    CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
    Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
    (On veut s'élancer vers lui):
    –Ne me soutenez pas !–Personne !
    (Il va s'adosser à l'arbre):
    Rien que l'arbre !
    (Silence):
    Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
    –Ganté de plomb !
    (Il se raidit):
    Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
    Je l'attendrai debout,
    (Il tire l'épée):
    et l'épée à la main !

    LE BRET:
    Cyrano !

    ROXANE (défaillante):
    Cyrano !
    (Tous reculent épouvantés.)

    CYRANO:
    Je crois qu'elle regarde. . .
    Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
    (Il lève son épée):
    Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
    Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
    Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
    –Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?–Vous êtes mille ?
    Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
    Le Mensonge ?
    (Il frappe de son épée le vide):
    Tiens, tiens !–Ha ! ha ! les Compromis !
    Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
    (Il frappe):
    Que je pactise ?
    Jamais, jamais !–Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
    –Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
    N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
    (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
    Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
    Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
    Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
    Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
    Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
    J'emporte malgré vous,
    (Il s'élance l'épée haute):
    et c'est. . .
    (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
    Le Bret et de Ragueneau.)

    ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
    C'est ?. . .

    CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
    Mon panache.

    Rideau.