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  • La dame aux camélias

    La dame aux camélias

    Aproximadamente 69.129 palavras.

    LA DAME AUX CAMÉLIAS

    par Alexandre Dumas, fils

    Chapitre I

    Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
    beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
    condition de l'avoir sérieusement apprise.

    N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.

    J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
    histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
    encore.

    D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
    recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
    suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
    écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
    lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.

    Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.–Le 12 du
    mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
    jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
    Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
    morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
    cinq heures.

    L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
    l'appartement et les meubles.

    J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
    cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.

    Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.

    Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
    des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
    couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
    coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
    s'étalait sous leurs yeux.

    Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
    mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
    l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
    femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
    c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
    jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
    l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
    de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.

    Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
    vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
    purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
    excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
    chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
    visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
    rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
    de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
    leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.

    Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
    toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
    vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
    locataire.

    Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
    superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
    Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
    manquait.

    Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
    m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
    perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
    aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
    nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
    cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
    minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
    haut point la prodigalité de la morte.

    Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
    six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
    une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
    à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
    autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
    faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
    complétée.

    Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
    femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
    fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
    portaient des initiales variées et des couronnes différentes.

    Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
    prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
    clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
    châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
    beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.

    En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
    chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
    intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
    des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
    attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
    femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
    aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
    pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
    lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
    enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
    mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
    elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.

    La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
    l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
    l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
    mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.

    Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
    boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
    l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
    accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
    pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
    vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
    dégoût.

    Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
    d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.

    On eût dit une figure de la Résignation.

    Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
    dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
    permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
    sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
    douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
    enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
    joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
    nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
    ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
    vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
    qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
    condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
    honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
    n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
    trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
    temps perdu.

    Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
    de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
    releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.

    Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
    guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
    violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
    faite.

    La mère vit encore: comment? Dieu le sait.

    Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
    nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
    paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
    que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
    ne dérobais rien.

    Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
    inquiétudes.

    –Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
    demeurait ici?

    –Mademoiselle Marguerite Gautier.

    Je connaissais cette fille de nom et de vue.

    –Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?

    –Oui, monsieur.

    –Et quand cela?

    –Il y a trois semaines, je crois.

    –Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?

    –Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
    vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
    et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.

    –Elle avait donc des dettes?

    –Oh! Monsieur, en quantité.

    –Mais la vente les couvrira sans doute?

    –Et au-delà.

    –À qui reviendra le surplus, alors?

    –À sa famille.

    –Elle a donc une famille?

    –À ce qu'il paraît.

    –Merci, monsieur.

    Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.

    –Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
    tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
    se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
    Gautier.

    Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
    indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
    la peine de discuter cette indulgence.

    Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
    des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
    qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
    pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
    son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
    une femme à première vue.

    Chapitre II

    La vente était pour le 16.

    Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
    donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.

    À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
    ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
    nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
    capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
    recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
    sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
    Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
    en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
    vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
    vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
    d'une larme.

    Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
    si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
    si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
    qu'ils y mettent.

    Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
    nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
    naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
    mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.

    Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
    Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
    coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
    remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
    distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.

    Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
    accompagnées on ne sait de qui.

    Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
    qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
    emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
    quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
    et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
    détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

    Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
    Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
    plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
    robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
    des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
    était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.

    Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
    comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
    l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
    marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
    elle au grand trot de son attelage.

    Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
    repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
    regrette la destruction totale d'une belle œuvre.

    Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
    Marguerite.

    Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
    l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
    arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
    touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
    d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
    appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
    ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
    contour des lignes.

    La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
    Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
    l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.

    Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
    surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
    yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
    sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
    narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
    sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
    gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
    ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
    aurez l'ensemble de cette charmante tête.

    Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
    s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
    derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
    brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
    chacun.

    Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
    l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
    que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.

    Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
    homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
    portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
    étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
    lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.

    Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
    plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
    lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.

    Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
    toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
    une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
    la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
    rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
    camélias.

    Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
    pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
    variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
    habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
    avaient remarquée comme moi.

    On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
    Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
    la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.

    Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
    Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
    élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
    ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.

    Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
    ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
    riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
    passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
    grâce.

    Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.

    Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
    médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.

    Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
    non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
    Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
    Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
    peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.

    Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
    ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.

    Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
    il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
    elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
    vivante de sa fille morte.

    Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
    n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
    demandait.

    Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
    officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
    Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
    ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
    était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
    excuse de vivre encore.

    Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
    mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
    offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
    pourrait désirer. Elle promit.

    Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
    malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
    maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
    laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
    conversion.

    En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
    l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.

    Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
    comme à Bagnères.

    Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
    véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
    sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.

    On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
    rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
    excepté ce qui était.

    Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
    chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
    eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
    n'eût pu entendre.

    Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
    qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
    Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
    qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
    semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
    même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
    duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
    d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.

    Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
    n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
    mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
    presque toujours le résultat des affections de poitrine.

    Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
    aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
    laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
    prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
    recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
    jusqu'au lendemain.

    Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
    arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
    pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
    plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

    Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
    et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
    lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
    et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.

    Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
    c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.

    Chapitre III

    Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.

    De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.

    L'appartement était plein de curieux.

    Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
    examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
    prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
    avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
    elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

    Madame la duchesse de F… coudoyait Mademoiselle A…, une des plus
    tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T…
    hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D…, la
    femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
    duc d'Y… qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
    ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
    tout en causant avec madame M…, une de nos plus spirituelles conteuses
    qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
    qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N…,
    cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
    rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
    noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et… qu'elle lui a payés;
    enfin mademoiselle R… qui se fait avec son seul talent le double de ce
    que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
    les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
    faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
    moins.

    Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
    ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
    de lasser le lecteur.

    Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
    parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
    morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

    On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
    avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
    en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
    Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.

    Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
    songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
    créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
    examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
    fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
    chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.

    Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
    qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
    papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
    mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
    les intérêts de leur honteux crédit.

    Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
    les marchands et pour les voleurs!

    Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
    Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

    Tout à coup j'entendis crier:

    –Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
    Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.

    –Douze, dit une voix après un silence assez long.

    –Quinze, dis-je.

    Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.

    –Quinze, répéta le commissaire-priseur.

    –Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
    mît davantage.

    Cela devenait une lutte.

    –Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.

    –Quarante.

    –Cinquante.

    –Soixante.

    –Cent.

    J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
    réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
    pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
    ce volume.

    Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
    antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
    me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
    fort gracieusement, quoique un peu tard:

    –Je cède, monsieur.

    Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.

    Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
    peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
    mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
    Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
    demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
    livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.

    Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.

    Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
    élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
    ces seuls mots:

    /*
    MANON À MARGUERITE,

    HUMILITÉ.
    */

    Elle était signée: Armand Duval.

    Que voulait dire ce mot: humilité?

    Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
    Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?

    La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
    n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
    Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.

    Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
    lorsque je me couchai.

    Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
    m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
    sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
    fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
    tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
    nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
    donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
    s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
    de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
    est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
    énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
    larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
    Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
    somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
    passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
    plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
    enterrée Manon.

    Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
    des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
    réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
    lente et douloureuse agonie.

    Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
    connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
    presque toujours invariable.

    Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
    qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
    du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
    muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
    prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
    cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
    malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
    bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
    de la foi.

    Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
    fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
    à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
    homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
    ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
    peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
    de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
    l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
    qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
    crainte seule les retenait.

    Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
    femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
    toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
    l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
    les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
    aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
    nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

    Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
    à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
    voie.

    Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
    poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
    avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
    Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
    de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
    les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
    soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

    Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
    prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
    plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
    dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
    guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
    beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
    éveiller une foi sublime.

    Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
    tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
    le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
    blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
    leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
    la convalescence du cœur?

    C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
    M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
    comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
    audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
    foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
    le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
    Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
    toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
    soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
    du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
    n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
    la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
    pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
    péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
    Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
    terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
    comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
    remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
    faire de mal.

    Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
    grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
    croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
    l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
    qu'un point, et il embrasse des lieues.

    Chapitre IV

    Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
    produit cent cinquante mille francs.

    Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
    composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.

    Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
    avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.

    Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
    laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
    d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
    disparition.

    Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
    qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
    son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
    jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.

    Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
    quelle source lui venait cette fortune inespérée.

    Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
    de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
    quatre et demi qu'elle venait de faire.

    Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
    commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
    j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
    connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
    touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
    l'écris.

    Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
    vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.

    Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
    ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
    avait remise désirait me parler.

    Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
    Duval.

    Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
    feuille du volume de Manon Lescaut.

    Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
    Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.

    Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
    voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
    s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
    était couvert de poussière.

    M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
    ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
    dit:

    –Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
    mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
    tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
    descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
    vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
    rencontrer.

    Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
    tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

    –Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
    que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
    tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
    vous demander un grand service.

    –Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?

    –Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?

    A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
    plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.

    –Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
    pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
    vous voulez bien m'écouter.

    –Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
    rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
    quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
    vous obliger.

    La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
    lui être agréable.

    Il me dit alors:

    –Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?

    –Oui, monsieur, un livre.

    –Manon Lescaut?

    –Justement.

    –Avez-vous encore ce livre?

    –Il est dans ma chambre à coucher.

    Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
    remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
    gardant ce volume.

    Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
    remis.

    –C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
    et en feuilletant, c'est bien cela.

    Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.

    –Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
    même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
    encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?

    –Pourquoi, monsieur?

    –Parce que je viens vous demander de me le céder.

    –Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
    l'avez donné à Marguerite Gautier?

    –C'est moi-même.

    –Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
    vous le rendre.

    –Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
    en donne le prix que vous l'avez payé.

    –Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
    vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
    payé celui-ci.

    –Vous l'avez payé cent francs.

    –C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?

    –C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
    Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
    avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
    lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
    noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
    me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
    mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
    quelconque à la possession de ce volume.

    En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
    connu Marguerite comme lui l'avait connue.

    Je m'empressai de le rassurer.

    –Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
    fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
    jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
    quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
    je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
    s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
    donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
    nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
    tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
    l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
    intimes.

    –C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
    serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
    vie.

    J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
    du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
    piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
    de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
    mêler de ses affaires.

    On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:

    –Vous avez lu ce volume?

    –En entier.

    –Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?

    –J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
    aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
    voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.

    –Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
    dit-il, lisez cette lettre.

    Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.

    Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:

    «Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
    remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
    qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
    encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
    pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
    la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
    guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
    car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
    séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
    changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
    la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
    grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
    preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
    lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
    de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
    où je n'aurai plus la force d'écrire.

    «Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
    allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
    la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
    bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
    quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.

    «Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
    chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
    soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
    heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
    cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
    soulagement.

    «Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
    esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.

    «Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
    j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
    pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
    mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.

    «Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
    qui est juste et inflexible.

    «Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
    chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
    l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
    saisis.

    «Triste vie que celle que je quitte!

    «Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
    mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
    ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
    m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.

    «MARGUERITE GAUTIER.»

    En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.

    Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
    sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
    reprenant:

    –Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
    Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
    cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.

    –Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
    la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
    pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
    laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
    disant mon nom, pauvre chère Marguerite!

    Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
    tendait la main et continuait:

    –On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
    une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
    souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
    et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
    aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
    donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.

    Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
    pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
    homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
    que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:

    –N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
    consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.

    –C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
    ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
    douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
    ne peut et ne doit vous intéresser en rien.

    –Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
    service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
    Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
    avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
    tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.

    –Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
    Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
    yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
    curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
    heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
    ce que je vous dois.

    –En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
    disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
    souffre.

    –Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
    ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
    de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
    fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
    yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
    pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.

    Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
    l'embrasser.

    Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
    vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.

    –Voyons, lui dis-je, du courage.

    –Adieu, me dit-il alors.

    Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
    plutôt qu'il n'en sortit.

    Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
    cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
    fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.

    Chapitre V

    Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
    mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.

    Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
    personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
    indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
    viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
    entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
    avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
    personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
    des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
    événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
    avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
    positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
    que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
    vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
    circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
    mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
    augmentant ma curiosité.

    Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
    jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:

    –Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?

    –La Dame aux Camélias?

    –Justement.

    –Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
    incapables de laisser aucun doute sur leur signification.

    –Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.

    –Une bonne fille.

    –Voilà tout?

    –Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les
    autres.

    –Et vous ne savez rien de particulier sur elle?

    –Elle a ruiné le baron de G…

    –Seulement?

    –Elle a été la maîtresse du vieux duc de…

    –Etait-elle bien sa maîtresse?

    –On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

    Toujours les mêmes détails généraux.

    Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
    de Marguerite et d'Armand.

    Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
    l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.

    –Avez-vous connu Marguerite Gautier?

    Le même beaucoup me fut répondu.

    –Quelle fille était-ce?

    –Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.

    –N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?

    –Un grand blond?

    –Oui.

    –C'est vrai.

    –Qu'est-ce que c'était que cet Armand?

    –Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
    été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.

    –Et elle?

    –Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
    filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
    donner.

    –Qu'est devenu Armand?

    –Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
    mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
    parti.

    –Et vous ne l'avez pas revu depuis?

    –Jamais.

    Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
    si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
    de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
    conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
    oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.

    Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
    il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
    passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
    changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
    qu'il était malade et peut-être bien mort.

    Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
    y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
    une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la
    connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
    d'Armand.

    Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
    Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
    savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
    personne n'avait pu me la dire.

    Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
    demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
    Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
    Gautier. C'était le cimetière Montmartre.

    Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
    avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
    faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
    et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
    inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
    d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.

    J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
    de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
    au cimetière Montmartre.

    Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
    ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
    février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.

    Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
    se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
    comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
    donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:

    –Je sais, je sais… Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
    continua-t-il en se tournant vers moi.

    –Pourquoi? lui dis-je.

    –Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.

    –C'est vous qui en prenez soin?

    –Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
    décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.

    Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:

    –Nous y voici.

    En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
    pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
    constaté.

    Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
    acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.

    –Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.

    –C'est très beau.

    –Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.

    –Et qui vous a donné cet ordre?

    –Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
    ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
    celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?

    –Oui.

    –Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.

    –Non, je ne lui ai jamais parlé.

    –Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
    qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

    –Personne ne vient donc?

    –Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.

    –Une seule fois?

    –Oui, monsieur.

    –Et il n'est pas revenu depuis?

    –Non, mais il reviendra à son retour.

    –Il est donc en voyage?

    –Oui.

    –Et vous savez où il est?

    –Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.

    –Et que fait-il là?

    –Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
    faire mettre autre part.

    –Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

    –Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
    cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
    ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
    plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

    –Qu'appelez-vous le quartier neuf?

    –Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
    cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
    un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
    tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

    –Que voulez-vous dire?

    –Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
    demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
    l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
    reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
    tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
    enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
    imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
    devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
    les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
    gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
    défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
    Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
    écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
    viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
    voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
    ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
    d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
    de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
    les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
    temps d'aimer autre chose.

    Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
    sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
    l'entendre.

    Il s'en aperçut sans doute, car il continua:

    –On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
    qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
    n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
    qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
    car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
    fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
    du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
    me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
    terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
    mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
    tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort
    que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
    ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
    dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.

    «Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
    les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
    mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
    quelque chose?

    –Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.

    –Oui, il demeure rue de… c'est là du moins que je suis allé toucher
    le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

    –Merci, mon ami.

    Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
    j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
    fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
    triste.

    –Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
    marchait à côté de moi.

    –Oui.

    –C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
    je l'aurais déjà vu ici.

    –Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?

    –Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
    la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.

    –Comment cela?

    –Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
    faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
    changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
    remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
    les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
    famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
    un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
    Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première
    visite sera évidemment pour nous.

    Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
    jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
    me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

    Armand n'était pas de retour.

    Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
    ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

    Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
    son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
    fatigue, il lui était impossible de sortir.

    Chapitre VI

    Je trouvai Armand dans son lit.

    En me voyant, il me tendit sa main brûlante.

    –Vous avez la fièvre, lui dis-je.

    –Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

    –Vous venez de chez la sœur de Marguerite?

    –Oui, qui vous l'a dit?

    –Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

    –Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
    le faisant?

    –Le jardinier du cimetière.

    –Vous avez vu la tombe?

    C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
    prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
    l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
    ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
    longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.

    Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.

    –Il en a eu bien soin? continua Armand.

    Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
    tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
    changer la conversation.

    –Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.

    Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:

    –Trois semaines juste.

    –Votre voyage a été long.

    –Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
    quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
    fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.

    –Et vous êtes reparti sans être bien guéri?

    –Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.

    –Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
    amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.

    –Dans deux heures je me lèverai.

    –Quelle imprudence!

    –Il le faut.

    –Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?

    –Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

    –Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
    rendre plus malade encore?

    –C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
    Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
    je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
    quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
    moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
    tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
    désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas… si cela ne
    vous ennuie pas trop?

    –Que vous a dit sa sœur?

    –Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
    terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
    suite l'autorisation que je lui demandais.

    –Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.

    –Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
    je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
    l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
    je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
    une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
    résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
    Rancé, après avoir vu, je verrai.

    –Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
    vu Julie Duprat?

    –Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.

    –Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
    vous?

    –Les voici.

    Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
    immédiatement.

    –Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
    trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
    mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
    comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour
    le moment, j'ai un service à réclamer de vous.

    –Lequel?

    –Vous avez une voiture en bas?

    –Oui.

    –Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
    poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû
    m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
    n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
    reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
    cérémonie de demain.

    Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
    Rousseau.

    Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.

    Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.

    –Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
    regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû
    ne rien comprendre à mon silence.

    Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
    étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
    repliées.

    –Partons, me dit-il, je répondrai demain.

    Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
    procuration de la sœur de Marguerite.

    Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
    cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
    dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
    et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

    Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
    nuit je ne dormis pas.

    À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
    nuit pour Armand.

    Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
    horriblement pâle, mais il paraissait calme.

    Il me sourit et me tendit la main.

    Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
    prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
    doute de ses impressions de la nuit.

    Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.

    Le commissaire nous attendait déjà.

    On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
    commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
    quelques pas.

    De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
    compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
    je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
    que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
    parole.

    Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
    qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.

    Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur
    comprimé comme dans un étau.

    D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
    Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
    de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
    piochaient la terre.

    Armand s'appuya contre un arbre et regarda.

    Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.

    Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.

    À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
    la main avec une telle force qu'il me fit mal.

    Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
    quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
    jeta dehors une à une.

    J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
    qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
    toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
    tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
    une violente crise nerveuse.

    Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
    d'être venu.

    Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
    fossoyeurs:

    –Ouvrez.

    Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
    simple.

    La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
    qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
    ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
    exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.

    –Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.

    Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.

    Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
    sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
    bouts, et laissait passer un pied de la morte.

    J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
    lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
    réalité.

    –Hâtons-nous, dit le commissaire.

    Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
    et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
    Marguerite.

    C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.

    Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
    et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
    longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
    un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
    ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

    Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
    son mouchoir à sa bouche et le mordait.

    Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
    voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
    tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
    tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

    Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
    Duval:

    –Reconnaissez-vous?

    –Oui, répondit sourdement le jeune homme.

    –Alors fermez et emportez, dit le commissaire.

    Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
    fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
    l'endroit qui leur avait été désigné.

    Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
    était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l'eût dit
    pétrifié.

    Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
    l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.

    Je m'approchai du commissaire.

    –La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
    nécessaire encore?

    –Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
    malade.

    –Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.

    –Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.

    –C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
    pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.

    –Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
    faire un pas.

    Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.

    Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
    autre:

    –Avez-vous vu les yeux?

    Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.

    Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
    secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
    agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

    Je lui parlai, il ne me répondit pas.

    Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.

    À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.

    À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
    véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
    m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:

    –Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.

    Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
    mais les larmes n'y venaient pas.

    Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
    arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.

    Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
    dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
    qui venait de se passer.

    Il accourut.

    Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
    suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
    distinctement.

    –Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.

    –Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
    heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
    Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
    mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.

    Chapitre VII

    Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
    d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.

    Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
    en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
    peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
    maladie.

    Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
    oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
    son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.

    Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
    causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
    plus chaud, de midi à deux heures.

    Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
    ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
    malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
    d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
    avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.

    J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
    spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
    la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
    mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
    sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
    chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
    dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
    plus vouloir accepter que ceux-là.

    Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
    fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
    printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
    lui sa pensée aux images riantes.

    Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
    qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
    sa maladie.

    Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
    temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
    éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
    qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
    temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

    –C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
    celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
    pensées et non ce que je lui disais.

    Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:

    –Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
    livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
    faire.

    –Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
    encore assez bien rétabli.

    –La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
    souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
    vous dire.

    –Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.

    –C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
    raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
    chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.

    Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
    à ce touchant récit.

    –Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
    fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
    journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R… Le soir, nous
    étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
    théâtre des Variétés.

    Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
    passer une grande femme que mon ami salua.

    –Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.

    –Marguerite Gautier, me dit-il.

    –Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
    dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.

    –Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.

    Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.

    Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
    fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.

    Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait
    violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
    qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
    tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
    que je le pressentais.

    Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
    de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
    reconnaissant de qui cette impression me venait.

    La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
    porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
    de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
    entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
    le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
    vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
    acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
    cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
    dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
    appelé à la revoir.

    Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
    entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
    de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
    grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.

    Elle remonta dans sa calèche et partit.

    Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
    voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
    dire le nom de cette femme.

    –C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.

    Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.

    Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
    pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
    cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

    À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
    l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
    loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.

    Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
    la nommant:

    –Voyez donc cette jolie fille.

    En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
    lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

    –Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.

    Je ne pus m'empêcher de lui dire:

    –Vous êtes bien heureux!

    –De quoi?

    –D'aller voir cette femme.

    –Est-ce que vous en êtes amoureux?

    –Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
    tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.

    –Venez avec moi, je vous présenterai.

    –Demandez-lui-en d'abord la permission.

    –Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.

    Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
    certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.

    Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
    suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
    est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
    femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
    conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
    jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
    la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
    femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
    chez elle.

    Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.

    Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
    femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
    promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
    d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
    bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
    désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.

    Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
    demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
    son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
    au réveil le château entrevu la nuit.

    Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
    de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.

    Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
    permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
    qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
    quelle contenance prendre sous son regard.

    Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.

    Quel sublime enfantillage que l'amour!

    Un instant après mon ami redescendit.

    –Elle nous attend, me dit-il.

    –Est-elle seule? Demandai-je.

    –Avec une autre femme.

    –Il n'y a pas d'hommes?

    –Non.

    –Allons.

    Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.

    –Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.

    –Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.

    Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.

    J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
    l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:

    –Une livre de raisins glacés.

    –Savez-vous si elle les aime?

    –Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.

    «Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
    vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
    simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
    mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
    la tête.

    –Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
    me guérir de ma passion.

    Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.

    J'aurais voulu qu'elle fût triste.

    Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
    et dit:

    –Et mes bonbons?

    –Les voici.

    En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

    Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
    bas, et toutes deux éclatèrent de rire.

    Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
    redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
    fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
    mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
    faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
    comme jamais on n'aima une femme.

    Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

    Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

    –Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
    dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

    –Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
    ennuyait d'y venir seul.

    –Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
    vous demander la permission de me présenter.

    –Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.

    Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
    sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
    taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
    doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
    subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

    Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
    habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
    Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
    part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
    altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:

    –Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
    qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
    vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

    Là-dessus, je saluai et je sortis.

    À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
    rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.

    Je retournai à ma stalle.

    On frappa le lever de la toile.

    Ernest revint auprès de moi.

    –Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.

    –Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?

    –Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
    que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
    pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
    pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
    auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
    se rouler dans le ruisseau.

    –Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
    dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
    que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.

    –Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
    et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
    raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.

    Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
    jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
    temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
    quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
    chaque instant.

    Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
    sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
    mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
    que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
    que j'avais abandonnée si vite.

    Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
    leur loge.

    Malgré moi, je quittai ma stalle.

    –Vous vous en allez? me dit Ernest.

    –Oui.

    –Pourquoi?

    En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.

    –Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.

    Je sortis.

    J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
    voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
    femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.

    Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.

    –Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
    Marguerite; nous irons à pied jusque-là.

    Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
    fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
    le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.

    Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.

    J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
    et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.

    À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
    trois amis.

    Je pris un cabriolet et je la suivis.

    La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.

    Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

    C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.

    À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
    Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
    chez moi.

    Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
    Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.

    –La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.

    –Qu'a-t-elle donc?

    –Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
    n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
    meurt.

    Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.

    J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
    m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
    départ pour Bagnères.

    Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
    s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
    habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
    songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
    passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
    de temps après.

    Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
    j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
    l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
    je ne la reconnus pas.

    Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
    plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
    l'aurais devinée.

    Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle;
    et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
    séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
    toucher de sa robe.

    Chapitre VIII

    Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
    j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
    mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
    de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.

    Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à
    ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
    je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil
    rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.

    Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
    était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
    bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
    encore.

    Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
    toute couverte de velours.

    Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.

    Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
    voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
    qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
    charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
    qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
    pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
    souvenait.

    Elle crut s'être trompée et détourna la tête.

    On leva le rideau.

    J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
    prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.

    Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
    m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
    s'en aperçût pas.

    Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
    en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
    dedans une femme avec qui j'étais assez familier.

    Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
    d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
    relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
    avait pris un magasin de modes.

    Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
    d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
    main et des yeux.

    Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.

    Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
    grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
    grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
    quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
    demander.

    Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
    Marguerite pour lui dire:

    –Qui regardez-vous ainsi?

    –Marguerite Gautier.

    –Vous la connaissez?

    –Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.

    –Vous demeurez donc rue d'Antin?

    –Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
    mien.

    –On dit que c'est une charmante fille.

    –Vous ne la connaissez pas?

    –Non, mais je voudrais bien la connaître.

    –Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

    –Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.

    –Chez elle?

    –Oui.

    –C'est plus difficile.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.

    –Protégée est charmant.

    –Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
    embarrassé d'être son amant.

    Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
    duc à Bagnères.

    –C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?

    –Justement.

    –Mais, qui la reconduira?

    –Lui.

    –Il va donc venir la prendre?

    –Dans un instant.

    –Et vous, qui vous reconduit?

    –Personne.

    –Je m'offre.

    –Mais vous êtes avec un ami, je crois.

    –Nous nous offrons alors.

    –Qu'est-ce que c'est que votre ami?

    –C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
    faire votre connaissance.

    –Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
    pièce, car je connais la dernière.

    –Volontiers, je vais prévenir mon ami.

    –Allez.

    –Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
    entre dans la loge de Marguerite.

    Je regardai.

    Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
    jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
    aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
    faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

    –En voulez-vous?

    –Non, fit Prudence.

    Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.

    Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
    qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
    puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.

    Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
    pour moi.

    Il accepta.

    Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.

    À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
    de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
    allaient.

    J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
    bonhomme.

    Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
    conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
    superbes chevaux.

    Nous entrâmes dans la loge de Prudence.

    Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
    nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
    offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
    connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
    avec quel empressement j'acceptai.

    Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
    bientôt fait retomber la conversation sur elle.

    –Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.

    –Non pas; elle doit être seule.

    –Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.

    –Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
    rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
    matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
    la fièvre.

    –Elle n'a pas d'amants? demandai-je.

    –Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
    réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
    rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N… qui croit avancer
    ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
    bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
    Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
    temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
    assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
    bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
    position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
    vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
    affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
    rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
    toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.

    «Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
    vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
    vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
    fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
    Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
    pour voir qui sort, et surtout qui entre.

    –Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
    jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
    l'air moins gai depuis quelque temps.

    –Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.

    Gaston s'arrêta.

    –Elle m'appelle, je crois.

    Nous écoutâmes.

    En effet, une voix appelait Prudence.

    –Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.

    –Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
    riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.

    –Pourquoi nous en irions-nous?

    –Je vais chez Marguerite.

    –Nous attendrons ici.

    –Cela ne se peut pas.

    –Alors, nous irons avec vous.

    –Encore moins.

    –Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
    une visite.

    –Mais Armand ne la connaît pas.

    –Je le présenterai.

    –C'est impossible.

    Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
    Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
    Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.

    Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.

    –Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
    et d'un ton presque impérieux.

    –Que me voulez-vous?

    –Je veux que vous veniez tout de suite.

    –Pourquoi?

    –Parce que le comte de N… est encore là et qu'il m'ennuie à périr.

    –Je ne peux pas maintenant.

    –Qui vous en empêche?

    –J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.

    –Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.

    –Je le leur ai dit.

    –Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
    s'en iront.

    –Après avoir mis tout sens dessus dessous!

    –Mais qu'est-ce qu'ils veulent?

    –Ils veulent vous voir.

    –Comment se nomment-ils?

    –Vous en connaissez un, M. Gaston R…

    –Ah! oui, je le connais; et l'autre?

    –M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?

    –Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
    attends, venez vite.

    Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.

    Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
    pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
    oubli.

    –Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.

    –Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
    son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
    plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
    avec moi.

    Nous suivîmes Prudence qui descendait.

    Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
    influence sur ma vie.

    J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
    l'Opéra-Comique.

    En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me
    battait si fort que la pensée m'échappait.

    Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.

    Prudence sonna.

    Le piano se tut.

    Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
    de chambre vint nous ouvrir.

    Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
    époque ce que vous l'avez vu depuis.

    Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.

    Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
    touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

    L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
    l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
    personnage.

  • Histoire des voyages de Scarmentado

    Histoire des voyages de Scarmentado

    Aproximadamente 3.527 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO

    Préface de l'Éditeur

    Le prospectus des frères Cramer, pour leur édition de 1756,
    comprend les trois romans _Les deux consolés_, _Histoire des
    voyages de Scarmentado_, _Le songe de Platon_, au nombre des
    _morceaux neufs_ qu'ils allaient publier.

    Cependant la table chronologique qui est dans le tome LXX de
    l'édition in-8°de Kehl range les _Voyages de Scarmentado_ à
    l'année 1747. Longchamp[i] dit qu'ils furent composés en octobre
    1746, avec plusieurs autres romans, pendant la retraite de
    Voltaire à Sceaux. S'il fallait en croire Colini[ii], Voltaire
    aurait écrit les Voyages de Scarmentado après l'aventure de
    Francfort, en 1753. «Encore froissé des injustices qu'il venait
    d'éprouver, il composa les Voyages de Scarmentado, conte
    ingénieux, qui renferme des allusions visiblement applicables aux
    événements dans lesquels il avait figuré.» C'est au lecteur à
    prononcer si ce roman contient les allusions dont parle Colini.
    Pour moi, je ne les y ai point aperçues.

    [i] _Mémoires_, etc., page 140.

    [ii] _Mon séjour_, etc., page 61.

    Une édition de la Princesse de Babylone, qui parut en 1768 , est
    présentée comme une Suite des Voyages de Scarmentado.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    HISTOIRE
    DES VOYAGES
    DE SCARMENTADO,

    ÉCRITE PAR LUI-MÊME.

    1756.

    Je naquis dans la ville de Candie, en 1600. Mon père en était
    gouverneur; et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était
    pas médiocrement dur, nommé _Iro_[1], fit de mauvais vers à ma
    louange, dans lesquels il me fesait descendre de Minos en droite
    ligne; mais mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où
    je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était
    un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui
    fût dans l'île.

    [1] Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son
    penchant pour la satire, les aventures qui en furent la suite,
    sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient
    supérieurs, avilirent et rendirent malheureux. Le ballet des
    _Éléments_ et l'opéra de _Callirhoé_ sont les seuls de ses
    ouvrages qui lui aient survécu: il mourut vieux, et avait fini
    par se faire dévot. K.

    Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome.
    J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités; car
    jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de
    ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor
    Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et
    un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut
    m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me
    mettre dans la catégorie de ses mignons: je l'échappai belle. Je
    vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On
    disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne
    d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit
    point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait
    fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces, nommée _la
    signora Fatelo_, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le
    révérend P. _Poignardini_, et par le révérend P. _Aconiti_,
    jeunes profès d'un ordre qui ne subsiste plus: elle les mit
    d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais en même temps je
    courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très
    content de l'architecture de Saint-Pierre.

    Je voyageai en France; c'était le temps du règne de
    Louis-le-Juste[2]. La première chose qu'on me demanda, ce fut,
    Si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal
    d'Ancre, dont le peuple avait fait rôtir la chair[3], et qu'on
    distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.

    [2] Louis XIII eut dès son enfance , dit Voltaire, le surnom de
    Juste, pai'cequ'il était né sous le signe de la Balance. Voyez
    tome XIX, _Le Siècle de Louis XIV_, chapitre 2. B.

    [3] Voyez: tome XVIII, page 177. B.

    Cet état était continuellement en proie aux guerres civiles,
    quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux
    pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce
    feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces
    beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane.
    Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux: qui peut l'avoir
    tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il fait des
    Saint-Barthélemi. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter!

    Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les
    mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le
    bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le
    roi, la famille royale, et tout le parlement, et de délivrer
    l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la
    bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler
    plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura
    que c'était une très bonne action: premièrement parceque ceux
    qu'on avait brûlés étaient Anglais; en second lieu parcequ'ils ne
    prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou
    de saint Patrice[4].Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne
    fût pas encore canonisée; mais il espérait qu'elle le serait
    bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

    [4] Sur le trou de Saint-Patrice , voyez tome XXXII, page 177;
    et dans les _Mélanges_, année 1763, la septième des _Lettres
    sur les miracles_. B.

    J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité
    chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un
    vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête
    chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux
    mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était
    son crime, et s'il avait trahi l'état. Il a fait bien pis, me
    répondit un prédicant à manteau noir; c'est un homme qui croit
    que l'on peut se, sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que
    par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions
    s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il
    faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs.
    Un profond politique du pays me dit en soupirant: Hélas!
    monsieur, le bon temps ne durera pas toujours; ce n'est que par
    hasard que ce peuple est si zélé; le fond de son caractère est
    porté au dogme abominable de la tolérance, un jour il y viendra:
    cela fait frémir. Pour moi, en attendant que ce temps funeste de
    la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite
    un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je
    m'embarquai pour l'Espagne.

    La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout
    respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de
    l'année. Je vis au bout d'une allée d'orangers et de citronniers
    une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes
    précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient
    sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était
    un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons
    de voyage: A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne
    vois pas à quoi il peut servir. Ces indiscrètes paroles furent
    entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant
    je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque
    fête de taureaux, lorsque le grand-inquisiteur parut sur ce
    trône, d'où il bénit le roi et le peuple.

    Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs,
    noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec
    capuchon pointu, et sans capuchon; puis marchait le bourreau;
    puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ
    quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint
    des diables et des flammes. C'étaient des juifs qui n'avaient
    pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens
    qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré
    Notre-Dame d'Atocha[5], ou qui n'avaient pas voulu se défaire de
    leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On
    chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à
    petit feu tous les coupables; de quoi toute la famille royale
    parut extrêmement édifiée.

    [5] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
    1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
    (ou Mémoires du Dangeau). B.

    Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent
    chez moi deux familiers de l'inquisition avec la sainte
    Hermandad: ils m'embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans me
    dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de
    natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout
    desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir
    lui parler: il me serra quelque temps entre ses bras, avec une
    affection toute paternelle; il me dit qu'il était sincèrement
    affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé; mais que tous
    les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre
    fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me
    demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je
    dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. Eh
    bien! mon cher enfant, pour quel péché? parlez-moi avec
    confiance. J'eus beau imaginer, je ne devinai point; il me mit
    charitablement sur les voies.

    Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte
    pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me
    mena faire la révérence au grand-inquisiteur: c'était un homme
    poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je
    lui dis que cela était délicieux, et j'allai presser mes
    compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est.
    Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes
    choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils
    avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa[6], par
    lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix
    millions d'infidèles en Amérique pour les convertir. Je crus que
    cet évêque exagérait; mais quand on réduirait ces sacrifices à
    cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.

    [6] Las Cases: voyez tome XVII, pages 399, 426; et tome XXXII,
    pages 490-91. B.

    Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir
    mon tour de l'Europe par la Turquie; nous en prîmes la route. Je
    me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je
    verrais. Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants
    qui n'ont point été baptisés, et qui par conséquent seront bien
    plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le
    silence quand nous serons chez les mahométans.

    J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir en
    Turquie beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait
    dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines
    qu'on laissait prier la vierge Marie librement, et maudire
    Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en
    arménien[7]. Les bonnes gens que les Turcs! m'écriai-je. Les
    chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels
    dans Constantinople; ces esclaves se persécutaient les uns les
    autres, comme des chiens qui se mordent dans la rue, et à qui
    leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le
    grand-vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec
    m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus
    condamné en plein divan à cent coups de latte sur la plante des
    pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain le
    grand-vizir fut étranglé; le surlendemain son successeur, qui
    était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois
    après, me condamna à la même amende, pour avoir soupé chez le
    patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus
    fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler,
    je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la
    personne la plus tendre dans le tête-à-tête, et la plus dévote à
    la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour,
    elle s'écria en m'embrassant, _Alla, Illa, Alla!_ ce sont les
    paroles sacramentales des Turcs; je crus que c'étaient celles de
    l'amour: je m'écriai aussi fort tendrement, _Alla, Illa, Alla!_
    Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué! vous êtes
    Turc. Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la
    force, et je me crus trop heureux. Le matin l'iman vint pour me
    circoncire; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du
    quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler: je sauvai mon
    prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite
    en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine
    en Turquie, et de ne plus crier, _Alla, Illa, Alla_, dans un
    rendez-vous.

    [7] Voyez tome XVI, page 493. B.

    En arrivant à Ispahan on me demanda si j'étais pour le mouton
    noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort
    indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les
    factions du _mouton blanc_ et du _mouton noir_[8] partageaient
    encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis;
    de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras
    aux portes de la ville: il m'en coûta encore grand nombre de
    sequins pour me débarrasser des moutons.

    [8] Voyez tome XVI, page 478. B.

    Je poussai jusqu'à la Chine avec un interprète, qui m'assura que
    c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les
    Tartares s'en étaient rendus maîtres[9], après avoir tout mis à
    feu et à sang; et les révérends Pères jésuites d'un côté, comme
    les révérends Pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y
    gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a
    jamais vu de convertisseurs si zélés; car ils se persécutaient
    les uns les autres tour-à-tour: ils écrivaient à Rome des volumes
    de calomnies; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs
    pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux
    sur la manière de faire la révérence. Les jésuites voulaient que
    les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la
    Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de
    Rome[10]. Il m'arriva d'être pris par les jésuites pour un
    dominicain. On me fit passer chez sa majesté tartare pour un
    espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin ,
    qui ordonna à un sergent qui commanda à quatre sbires du pays de
    m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit après cent
    quarante génuflexions devant sa majesté. Elle me fit demander si
    j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût
    venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était
    un prêtre de soixante-dix ans[11]; qu'il demeurait à quatre mille
    lieues de sa sacrée majesté tartaro-chinoise; qu'il avait environ
    deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol; qu'il
    ne détrônait personne, et que sa majesté pouvait dormir en
    sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On
    m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe.

    [9] Voyez tome XVIIl, page 457. B.

    [10] Sur les querelles des cérémonies chinoises, voyez, tome XX.
    le chapitre XXXIX du _Siècle de Louis XIV_. B.

    [11] Innocent X, qui a régné de 1644 à 1655. B.

    Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de
    Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand
    Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde: il était
    alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de
    la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste
    que lui envoyait le shérif de la Mecque. C'était le balai avec
    lequel on avait balayé la maison sainte, le _caaba_, le _beth
    Alla_. Ce balai est le symbole du balai divin qui balaie toutes
    les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir
    besoin; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il
    est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son
    père; vingt raïas et autant d'omras étaient morts dans les
    supplices; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa
    dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du
    sérénissime empereur de Maroc, Muley Ismael[10], qui coupait des
    têtes tous les vendredis après la prière.

    [12] Voltaire a parlé d'Aureng-Zeb et de Muley Ismael, tome
    XVIII, page 420; voyez aussi la table de ce tome XVIII. B.

    Je ne disais mot; les voyages m'avaient formé, et je sentais
    qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes
    souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je
    l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc.
    Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de
    très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs états et qui
    fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et
    leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre
    interprète transmit en indou le discours impie de mon jeune
    homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux:
    nous partîmes le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit
    même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous
    prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en
    place publique, et tous les courtisans avouèrent sans flatterie
    que sa mort était très juste.

    Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les
    douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau
    fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes
    plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois
    des nations. Le capitaine nègre lui répondit: Vous avez le nez
    long, et nous l'avons plat; vos cheveux sont tout droits, et
    notre laine est frisée; vous avez la peau de couleur de cendre,
    et nous de couleur d'ébène; par conséquent nous devons, par les
    lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous
    achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de
    somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi
    pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs
    de boeuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre
    jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à
    beaucoup près, un bon ognon d'Egypte; aussi quand nous vous
    rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous fesons
    labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.

    On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai
    labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes
    oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu
    tout ce qu'il y a de beau, de bon, et d'admirable sur la terre:
    je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez
    moi: je fus cocu , et je vis que c'était l'état le plus doux de
    la vie.

    FIN DE L'HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO.

    —– Transcriber's Note: —–

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  • Jeannot et Colin

    Jeannot et Colin

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    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    JEANNOT ET COLIN.

    Préface de l'Éditeur

    Les deux contes, _Le blanc et le noir_, _Jeannot et Colin_, font
    partie du volume qui parut, en 1764, sous le titre de Contes de
    Guillaume Fade.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    JEANNOT ET COLIN.

    Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à
    l'école dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans
    tout l'univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot
    était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le
    jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre
    avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le
    taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation,
    et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout
    de l'année.

    Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats; ils
    s'aimaient beaucoup; et ils avaient ensemble de petites
    privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient
    toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le
    monde.

    Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un
    tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs,
    avec une veste de Lyon de fort bon goût; le tout était accompagné
    d'une lettre à M. de La Jeannotière. Colin admira l'habit, et ne
    fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui
    affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda
    au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un
    valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à
    monsieur le marquis de La Jeannotière; c'était un ordre de
    monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris.
    Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un
    sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et
    pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

    Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que
    M. Jeannot, le père, avait acquis assez rapidement des biens
    immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces
    grandes fortunes? C'est parcequ'on est heureux. M. Jeannot
    était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la
    fraîcheur. Ils allèrent à Paris pour un procès qui les ruinait,
    lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son
    gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des
    armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir
    tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix.
    Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur.
    Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise; il entra dans
    d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a
    qu'à se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense.
    Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines
    voiles, ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez
    pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des
    brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot
    le père, qui fut bientôt M. de La Jeannotière, et qui, ayant
    acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école
    monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau
    monde.

    Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son
    ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le
    petit marquis ne lui fit point de réponse: Colin en fut malade de
    douleur.

    Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune
    marquis: ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne
    savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur
    voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas.
    Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par
    des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la
    maison commença par lui dire: Monsieur, comme vous savez le
    latin, et que vous êtes un homme de la cour…. Moi, monsieur,
    du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et
    bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa
    langue quand on ne partage pas son application entre elle et les
    langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit
    plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec
    cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité
    que parcequ'elles ne savent pas le latin.

    Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon
    fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et
    vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu.
    Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin?
    plaide-t-on en latin quand on a un procès? fait-on l'amour en
    latin? Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et
    il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à
    connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il
    donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne
    pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi, cela
    lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le
    marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas
    les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas
    besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très
    commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de
    savoir sous quelle latitude on se trouve.

    Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler
    d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie.
    Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les
    astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se
    tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans
    l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de
    la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?

    Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis
    était au comble de la joie; le père était très indécis. Que
    faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. A être
    aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les
    moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra
    chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la
    moindre peine.

    Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit:
    On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus
    savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine
    pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire.
    Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a
    certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour.
    Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux
    esprits[1], ne sont que des fables convenues; et pour les
    modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à
    monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs
    de France, et que son successeur ait été bègue?

    [1] Fontenelle. B.

    Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur: on étouffe l'esprit
    des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de
    toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est
    la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la
    géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces ,
    des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On
    fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle
    et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y
    puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une
    mauvaise plaisanterie.

    Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur
    voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.

    Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il , ne doit
    pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour
    il a besoin d'un géomètre sublime, pour lever le plan de ses
    terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut
    débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les
    plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de
    même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est
    ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il
    fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa
    magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les
    exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c'est aux
    artistes à travailler pour lui; et c'est en quoi on a très grande
    raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont
    très riches) savent tout sans avoir rien appris, parcequ'en effet
    ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils
    commandent et qu'ils paient.

    L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit: Vous avez très
    bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de
    réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences
    qu'on obtient ce succès? s'est-on jamais avisé dans la bonne
    compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à un
    honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil?
    s'informe-t-on à souper si Clodion-le-Chevelu passa le Rhin?
    Non, sans doute, s'écria la marquise de La Jeannotière, que ses
    charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et
    monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de
    tous ces fatras; mais enfin que lui apprendra-t-on? car il est
    bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme
    dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé
    que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai
    oublié le nom, mais qui commence par un _B_.–Par un _B_, madame?
    ne serait-ce point la botanique?–Non, ce n'était point de
    botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un
    _B_, et finissait par un _on_.–Ah! j'entends, madame; c'est le
    blason: c'est, à la vérité, une science fort profonde; mais elle
    n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire
    peindre ses armes aux portières de son carrosse; c'était la chose
    du monde la plus utile dans un état bien policé. D'ailleurs
    cette étude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier
    qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient
    commun est peu fêté. Enfin, après avoir examiné le fort et le
    faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis
    apprendrait à danser.

    La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se
    développa bientôt avec un succès prodigieux; c'était de chanter
    agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes
    à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la
    plus grande espérance. Il fut aimé des femmes; et ayant la tête
    toute pleine de chansons, il en fit pour ses maîtresses. Il
    pillait _Bacchus_ et _l'Amour_ dans un vaudeville, la nuit et le
    jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisième;
    mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de
    plus ou de moins qu'il ne fallait, il les fesait corriger
    moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans
    l'_Année_ littéraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des
    Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.

    Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit, et
    donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune
    homme fut bientôt renversée; il acquit l'art de parler sans
    s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à
    rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de
    ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait
    acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des
    sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour
    son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est
    quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup,
    pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en
    grands seigneurs.

    Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une
    fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les
    grands biens de monsieur et de madame de La Jeannotière, en se
    les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira
    chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était
    pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua
    sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des
    conseils; elle devint la meilleure amie du père et de la mère.
    Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, éblouis de
    la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la
    proposition: ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime.
    Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont
    il était aimé; les amis de la maison le félicitaient; on allait
    rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à
    l'épithalame.

    Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour,
    l'estime, et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient, dans
    une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur;
    ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet
    de chambre de madame la mère arrive tout effaré. Voici bien
    d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers déménagent la maison de
    monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on
    parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour
    être payé de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que
    c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. Oui, dit la
    veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. Il y court, il
    arrive à la maison; son père était déjà emprisonné: tous les
    domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce
    qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans
    consolation , noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que
    le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes, et de ses
    folles dépenses.

    Après que le fils eut long-temps pleuré avec la mère, il lui dit
    enfin: Ne nous désespérons pas; cette jeune veuve m'aime
    éperdument; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds
    d'elle; je vole à elle, et je vais vous l'amener. Il retourne
    donc chez sa maîtresse, il la trouve tête à tête avec un jeune
    officier fort aimable. Quoi! c'est vous, M. de La Jeannotière;
    que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mère? Allez
    chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du
    bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la
    préférence. Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit
    l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai
    un bon engagement.

    Le marquis stupéfait, la rage dans le coeur, alla chercher son
    ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui
    demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme
    lui, gouverneur d'enfants. Hélas! je ne sais rien, vous ne
    m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon
    malheur; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des
    romans, lui dit un bel esprit qui était là; c'est une excellente
    ressource à Paris.

    Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le
    confesseur de sa mère; c'était un théatin très accrédité, qui ne
    dirigeait que les femmes de la première considération; dès qu'il
    le vit, il se précipita vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le
    marquis, où est votre carrosse? comment se porte la respectable
    madame la marquise votre mère? Le pauvre malheureux lui conta le
    désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin
    prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante:
    Mon fils, voilà où Dieu vous voulait; les richesses ne servent
    qu'à corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grâce à votre mère
    de la réduire à la mendicité?

    Oui, monsieur.–Tant mieux, elle est sûre de son salut.–Mais,
    mon père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir
    quelques secours dans ce monde?–Adieu, mon fils; il y a une dame
    de la cour qui m'attend. Le marquis fut prêt à s'évanouir; il
    fut traité à peu près de même par tous ses amis, et apprit mieux
    à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste
    de sa vie.

    Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit
    avancer une chaise roulante, à l'antique, espèce de tombereau
    couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre
    charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un
    jeune homme grossièrement vêtu; c'était un visage rond et frais
    qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune, et
    assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La
    voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître: le voyageur
    eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans
    sa douleur. Eh! mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là
    Jeannot. A ce nom le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête:
    C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne
    fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot
    reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu
    m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur,
    je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta,
    en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans
    l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin;
    embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.

    Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. Qu'est-ce donc que
    tout cet attirail? vous appartient-il?–Oui, tout est à moi et à
    ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d'une bonne
    manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un
    riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux
    petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons
    point changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami
    Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde
    ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je
    t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te
    mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre
    où nous sommes nés.

    Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la
    tendresse et la honte; et il se disait tout bas: Tous mes amis du
    bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon
    secours. Quelle instruction! La bonté d'âme de Colin développe
    dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde
    n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait
    abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit
    Colin; et quant à ton bon-homme de père, qui est en prison,
    j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a
    plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de
    tout. Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot
    retourna dans sa patrie avec ses parents , qui reprirent leur
    première profession. Il épousa une soeur de Colin, laquelle
    étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Et
    Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils, virent
    que le bonheur n'est pas dans la vanité.

    FIN DE JEANNOT ET COLIN.

  • Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Aproximadamente 3.997 palavras.

    Huguette Bertrand

    JUSQU'À L'EXTRÊME REGARD

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Suis en amour avec le jour qui passe
    près de ma fenêtre
    par-dessus ma chair ruisselante d'avenir
    sous un amoncellement de gestes fous
    que l'histoire raconte pour bercer la petite fille
    Suis en amour avec la nuit qui passe
    près de mon lit
    dans les hauts-fonds de mon âme
    parmi les spasmes et tous ces bruits
    arrachés au plaisir d'être là
    comme un fruit dans son nectar

    Suis en amour avec les mots d'amour
    près de la vie
    comme des semences d'éternité

    ___________________________

    Devant toi comme quelqu'un qui attend
    qui attend que la nuit soit consommée
    en attendant que tu sois là
    l'âme à nue
    en plein coeur du rire
    envoyée dans tous les sens
    débridée par les mots écrits comme ça
    en plein jour
    en pleine nuit
    alors que les coeurs s'entrechoquent à travers les ondes
    provoquent des signes amourachés tendres

    Comment résister aux mots désordonnés
    sans faux pli
    des mots qui provoquent la rencontre l'amitié
    la vie jusqu'au bord du risque
    le risque de perdre son âme dans l'âme de l'autre
    cet autre soi-même accordé à la vie
    ses rythmes
    ses accords à travers les saisons provocantes
    une provocation d'images chauffées à blanc
    pour le bonheur de l'instant

    Comment résister aux heures arrogantes
    ce trajet de l'esprit en voyage sur les sens
    quand le regard touche les courbes brûlantes du délire
    quand la main vient se poser sur le cri

    Un silence dérobé à l'envie d'être là
    jusqu'au bout

    ___________________________

    Parmi les feux de la nuit
    ce parcours du silence de ton âme secrète
    s'abreuve à la source de nos avenues intimes
    jusqu'au tréfonds de nos corps lancinants
    comme un puits si profond
    d'où surgissent les vertiges du matin
    ses accords sur la portée du coeur
    à n'en plus finir

    L'amour se consume
    à travers une nuée de caresses étonnées

    ___________________________

    Les doigts du ciel effleurent le sanctuaire de la folle amante
    gonflée dans la poitrine du vent
    et d'inutiles colères se heurtent aux douleurs des griffes
    emprisonnées dans les veines du temps

    Les lèvres s'habituent aux désirs
    quand la crue des souffles inonde l'espace
    jusqu'à l'épuisement des gestes

    Cernées les images passent
    l'amour délire

    ___________________________

    Le temps
    mon frère
    vient d'arriver avec en poche
    le poids de ma fragilité
    déposée aux pieds de la tendresse
    parfois emportée par le vent du large
    ses milliers de p'tits papiers accrochés au fil des jours
    et du printemps venu râteler ses émotions
    éparpillées sur le gazon

    ___________________________

    Dans la prison du désir
    je tue les heures une à une
    sans blesser les instants de l'espace amoureux
    sans piétiner les sourires
    sans mélanger la couleur des gris trop gris
    sans mourir sous le toit indigné par la caresse des jours
    sans suivre le cours du rêve inachevé
    des lendemains avides de temps

    À même cette prison
    j'habitue mes mots au délire
    pour contrôler les enchantements
    pour nager dans les attentes trop vives

    ___________________________

    Oui je rêve que je ne rêve pas
    dans le délire de tes nuits
    dans la conscience du jour
    cette envie de colorer tes arcs-en-ciel aux prises avec les nuages
    assise sous le chêne
    à brouter des impatiences dans la gueule du temps
    ce temps empanaché d'étoiles
    de fils d'araignée
    quand la voix cherche les contours d'une présence
    pour la suite du jour

    ___________________________

    Ma vie se berce au creux de la mémoire
    d'un amour retrouvé comme un mystère
    entre les seins affolés
    par une nuée d'interdits

    En proie aux fièvres
    mes rêves glissent sous le poids de la démesure
    sur les rives chaudes et parfumées du sommeil
    quand mes pores se tordent
    dans la nuit peuplée de sueurs
    de doux désirs entr'ouverts
    entre le souffle et les ongles

    Les bouches lasses se cueillent
    devant la lune éclose

    ___________________________

    Demain est toujours un autre jour
    qui nous suit pas à pas
    dans les décombres de la nuit
    ses rêves immobiles sous l'oreiller
    poursuivis dans le plein des silences
    qui charrient à distance les feux de l'âme
    cette distance que l'oeil inonde
    pour nettoyer les passions refoulées
    dans les abîmes d'un poème qui ne veut pas se taire
    un poème à la mesure du coeur
    aiguisé par la lenteur des heures à bout de cris

    ___________________________

    À l'approche de ton corps nu
    ma chair goûte tes fièvres
    de la courbe de tes rêves à la pointe du vertige
    et l'ivresse de mes lèvres déclenche le délire
    cette sauvage volupté
    quand mon souffle te parcourt satiné

    Se cambre ta raison
    sous mes doigts agités
    sans rancune
    de laisser échapper ce mouvement ondulé
    cette vague
    comme un spasme
    au bout du cri

    ___________________________

    L'amour veille dans le silence advenu
    ce silence ému par le vertige des jours
    jours de peurs
    jours des alentours défaits
    jours qui parlent tout bas
    jours évidés des sens
    jour dans la descente du jour
    long cortège des jours abandonnés à leurs songes

    ___________________________

    Ce jour n'en peut plus de dormir si tard dans son lit
    cette âme qui dort tout bonnement dans sa nuit
    un pan de nuit accrochée à la vie
    quand la vie se mesure à nos pas piétinés
    quand la vie nous rassure dans le délire des ombres

    De toutes ses coutures elle craque
    dans la charpie des heures
    s'effiloche en petites rivières nocturnes
    se rabat dans la dorure d'un soleil emprisonné
    dans un espace trop étroit
    un espace de temps trop vieux
    que la main pose sur la détresse du jour

    ___________________________

    Le soleil me joue des tours
    projette dans mon regard
    les jours étourdis par de trop grandes extases
    accrochées au clou de mon âme
    en attente du prochain soir violacé

    Par une fenêtre du coeur
    gémissent des musiques
    des gestes interrompus
    dans ce piège adossé au réveil

    ___________________________

    Tu peux toujours croquer quelques mots pour déjeuner
    pour accrocher les soucis
    dans l'oeil figé du temps qu'il fait dehors
    les branches tendues aux quatre vents

    ___________________________

    Quand un grand vent souffla sur la peau de l'automne
    elle prit la fuite
    et une chemise au hasard
    en parlant de rentrer dans un portrait de famille
    sans parlure
    sans ambiance
    puis revint ranger cette randonnée
    là où elle l'avait laissée
    juste sous le ciel étoilé de son lit

    Elle rêvait tout simplement

    ___________________________

    Suite de nuits
    que l'amour embrase de toute éternité
    pourchassée par le crime de n'être pas assouvie
    quand le souffle brusquement s'arrête
    dans le regard plongé au coeur d'un arbre d'automne
    comme une bête blessée
    fouettée par le vent
    et toutes ses feuilles qui gisent sur le sol défait

    Vive mémoire emportée par les rafales du temps

    ___________________________

    Il pleut des joies dans mes yeux
    des arcs-en-ciel sur mes épaules
    des délires crachés par la mer
    ramassés par une vague silencieuse
    à la lumière d'un vieux rêve taillé sur mesure

    Il pleut des odeurs de cheminées
    à l'image des hautes forêts
    des murmures échappés du rire
    qui bousculent mon espace intime
    pour tuer la peur
    ses durs reflets

    ___________________________

    Connectés à l'amour
    aux cordes des guitares
    celles trempées dans l'acier de l'aujourd'hui
    les lendemains paralysent le retour de quelques larmes
    appuyées sur les murs
    des maisons de novembre

    Que viennent les musiques à pleines mains
    sur la portée du coeur
    dans les sillons du jour accordés au plaisir d'être
    enfin

    ___________________________

    Dans la blancheur de l'être
    le coeur cultive un rêve abandonné dans les couloirs de la nuit
    parmi les angles
    et les assauts du regard
    venus explorer les fractures de l'âme
    ces traces fragiles qu'un silence inonde

    ___________________________

    Froid comme un hiver
    le bonheur se cherche un abri dans le bleuté des nuits
    porte le vague souvenir d'une main affolée
    comme une caresse sur l'éveil du jour
    en attendant une brassée de coeurs flottants

    L'amour et ses trouvailles
    ont rendu la brise à l'hiver

    ___________________________

    Côté coeur
    y a rien d'neuf
    à part le feu qui ronge ma langue
    quand les jours se cachent dans l'ombre

    Y a rien d'neuf au bout du jour
    quand les images s'ensablent dans ma mémoire
    que les nuits brûlent sous ma peau

    Y a rien d'neuf au bout d'la semaine
    à part les bruits
    les graffiti
    mes pieds en tête au bout d'la rue

    Y a rien d'neuf au bout du coeur
    à part tes yeux
    à part tes rêves
    pour caresser le bout d'ma vie

    ___________________________

    Quand tes musiques folles m'écoutent trop longtemps
    j'ai envie de faire trembler le jour
    qui se promène dans ma nuit
    d'envoyer mon âme en voyage
    pour la faire durer
    de chatouiller le soleil
    en faisant ma valise
    d'écrire des mots d'avance
    en cas de panne
    te parler au creux de mes phrases
    te chuchoter mes souvenirs ramassés en petits paquets d'émotions

    À travers la buée de mes espérances
    et la poussière des routes
    je m'abandonne dans un respir

    ___________________________

    Derrière les montagnes
    on aperçoit des regards vagabonder çà et là
    entre les arbres
    comme des sourires prolongés
    jusqu'au faîte de l'âme

    On aperçoit dans le tard des nuits
    quelques espaces de tendresse
    pour étouffer l'ennui
    quand le coeur fauve vient s'échouer
    aux abords des yeux ensablés
    par de trop longues heures d'attente

    Les jours nous regardent dormir entre les branches

    ___________________________

    Dans la cambrure du geste apparenté à l'infinie démesure
    ce temps passé tout contre vous
    enjolive les anciens printemps
    demeurés soudainement muets par temps de grands vents
    quand le destin fait rage

    Le corps comme un oiseau partage les tempêtes
    sur le chemin pavé de mots
    d'ardeurs arrachées à l'histoire

    ___________________________

    Comme une brise roucoulante
    venue s'échouer dans le cou de l'aube
    le corps transperce les nuages de mon âme
    et la chair de l'image
    qu'au loin je contemple tout près
    pour étancher la soif
    pour apprivoiser les battements du coeur dans l'instant

    ___________________________

    Déchirée par les départs toujours présents
    la douleur s'apaise
    quand le souffle rejoint le geste
    ce battement de vie
    à même ton âme greffée à la mienne

    Coincée entre l'espace et le temps
    mes mots en se taisant crient à tue-tête
    dans ce rêve sorti tout droit des nues
    habitat du coeur devenu oxygène

    À travers une verrière
    l'univers s'incline à genoux sur la nuit

    ___________________________

    Allongée sur les paumes du quotidien
    une femme de connivence avec le bonheur
    s'abandonne dans un fou rire
    pose délicate comme un fruit incandescent
    qu'enrobent les désirs
    venus valser sur ses nuits apprivoisées
    une femme moulée dans ses parures
    pour une fête empirique
    transparente parfumée
    visitée par les saisons
    inscrite au calendrier
    revue et corrigée par le mouvement perpétuel de la tendresse

    On imagine aussi les mains déployées d'un homme à plaisir
    venu raser ce rêve dans le jus des sens
    devant une bière enivrée d'illusions
    quand le temps forge des douleurs sous nos pieds désarmés
    échange l'amour contre la mort
    ses pitiés naissantes au bord des lèvres
    pour inquiéter nos nuits

    ___________________________

    Quand la vie m'étire à n'en plus finir
    j'étire l'avenir jusqu'à demain
    j'étire demain pour en finir avec l'avenir
    j'étire mes mots pour allonger le verbe
    je m'étire dans mon verbe pour conjuguer le désir à l'être
    et n'être plus que l'étirement d'un désir
    sur une distance allongée posée sur le temps
    un temps étiré par le hasard d'une rencontre
    une rencontre qui s'étire sur le devenir
    comme si demain n'existait pas

    Pour en finir
    le verbe me plonge dans ce désir de l'être
    en son devenir

    ___________________________

    Juste un peu plus de vie pour prendre l'amour par le goût
    quand le goût a le goût d'aller dormir près de la nuit
    cette nuit qui veille sur l'amour
    comme une vieille amante échevelée au goût du jour
    pas trop tannée
    juste encore en vie
    pour goûter aux nuits échevelées par l'amour

    ___________________________

    Elle est venue
    elle était peut-être déjà là
    debout en pyjama sur son destin
    dans sa chambre virginale
    appuyée sur un dégoût
    en attendant la conquête des seins des reins
    et autres viscères
    dépliant sa nuit sur le coeur englué
    dans son imagerie

    Finalement
    elle est peut-être venue
    mais je n'y étais pas

    ___________________________

    Devant les jours de banlieues
    le temps s'attriste
    ces îles roses à l'intimité fragile
    îles boiteuses à des années-lumière
    îles poisseuses dans le varech des regards
    îles érigées à la gloire de l'éphémère
    îles savantes pour dérouter le mouvement des foules
    îles languissant comme des pluies
    îles mortes déclarées sans avenue
    îles ennuyeuses remplies de crépuscules
    îles éclatées en plein visage de la vie

    ___________________________

    Vous avez dit amour
    quand on vous aperçoit aujourd'hui plongé dans un bain de tendresse
    pour savonner les mercredis oubliés
    vous écrivez amour sur le bout d'une table
    entre deux feuilles grises
    deux colères
    et vos gestes dévastés par de trop longues heures

    Se grave enfin sur la chair de l'autre
    votre coeur démesuré
    et vous buvez l'amour
    quand le corps presse la détente
    comme au premier jour
    en cette mi-temps de février

    ___________________________

    Je bois à la source de vos mots délivrés
    temporaires
    quand la vague soupire
    quand le corps n'en peut plus de vous regarder dans l'embrasure des montagnes
    à travers le songe de vos regards venus si près de toucher l'indécence
    ce velouté du coeur jusqu'au vacillement des sens
    déboutonnés jusqu'à l'os

    C'est de l'amour
    dans le concentré des jours
    quand l'impuissance du geste s'étire à n'en plus finir
    pour espacer les désirs qui se heurtent aux vives absences

    C'est de l'amour
    comme un fruit arraché haut et court à l'automne
    un fruit d'hiver mûri à même les délicaresses
    quand le printemps s'allume allègrement
    aux abords de l'été

    ___________________________

    Qu'avons-nous à dérober ces gestes
    qui ne craignent plus la pudeur d'embrasser le poète
    dans les eaux grouillantes du délire
    ni même de tremper nos doigts dans le suc de l'amour
    comme une rosée sur le bonheur d'être assouvie par de tendres ébats
    ce repas que le coeur attend avidement
    à travers la bruine des jours
    ce doux mensonge pour un monde inventé par la blessure
    de ne pouvoir aimer à n'en plus finir

    ___________________________

    Quand il fait trop nuit
    un nouveau regard vient border mes rêves abandonnés sur le rivage
    qu'une simple lueur vient consteller

    Mémoire de la main qui effleure la mémoire
    mémoire des yeux qui arpente la nuit
    mémoire de la nuit qui parfume l'ennui

    Une flamme ardente vient chanter sous ma lampe
    des airs sauvages
    accompagnés de petites ronflettes
    hallucinées

    ___________________________

    Ne pillez plus ces nouveaux jours
    quand le soleil verse son or sur nos chairs attendries par l'âge des pierres
    quand nos yeux pavoisent devant ce rêve emmitouflé dans un rayon de lune
    quand le galbe soyeusement apprivoisé cherche les contours de la main qui effleure

    Sous l'écorce de nos vies
    le temps est à l'oeuvre
    sculpte dans cette argile
    des lumières frêles
    que les mots épuisent aux confins de la mémoire

    Surgissent alors des amours effrontées

    ___________________________

    Dans la savane de nos âmes
    des loups s'y promènent
    avec un goût de représailles à portée de hurlement
    étrangeté qui ressemble à une vocation
    jusque-là étendue sur une plage
    devant une mer de naufrages
    de cris douteux

    ___________________________

    En vérité
    c'est de toi cette senteur du jardin
    jusqu'à l'extrême regard incendiaire
    à la poursuite des patiences
    et des pluies venues

    Encore toi
    ce pays sans avenue
    que l'on transporte en soi dans la terre fertile du désir

    Toujours toi
    à la cadence des jours
    blottis entre chaque phrase
    sans mesure
    comme une certitude du présent

    ___________________________

    L'hiver ne pensait pas qu'il était rendu là où il était
    sous une pluie de glaçons barbares
    venue blesser la conscience des arbres nus
    leurs bras ballants comme chômeur sans cause
    et pour cause

    L'hiver venu a dérapé sur sa neige fondante
    à la dérive
    sur la noire habitude de nos gestes gelés

    ___________________________

    Encore tout chaud
    mon jour incendié par l'abondance du rêve
    sème dans les sillons de l'amour
    un visage habité de réels immenses
    une gueule à désir
    flanqué d'un sourire limité par la séduction d'un regard efficace
    une peau de sable fin arrachée aux plages

    Entre des pieds acrobates
    un vertige se répand sur le droit fil funambule

    ___________________________

    Les yeux assoupis dans une vague d'espoir
    retournent au rivage
    cette écume de l'émoi

    Dérive des jours insensés vers l'abîme des tendresses
    où le galbe rocheux s'étale sur la surface des eaux
    dans l'ébène du soir
    d'un enfant infini projeté dans le regard de l'aube

    ___________________________

    Ce corps inouï emprisonne le soleil dans un doute
    que supporte mal le ciel blafard

    Ciel de tous les regards portés sur la chose
    ciel enculé par des évidences
    semences du ciel dans le ventre du passé
    enfants éventrés dans les décharges du ciel
    ciel baisé en silence par des nuits épousées
    ciel de vie détrempée dans la sueur des jours

    De feu de sang
    le ciel me désire

    ___________________________

    Après maints combats
    le coeur essoufflé s'endort ensoleillé
    porte en moi ce plaisir de brûler dans l'ombre

    Ces seules lignes décochées sur la cible
    ressemblent à une coïncidence
    quand la raison perd la tête

    Posez un timbre de voix sur le mot
    envoyez cette bizarrerie au hasard
    comme un mot d'amour à la mer

    ___________________________

    Assoupis
    des fragments d'été brûlent sous la peau
    comme une promesse aux herbes folles
    dans un corps à corps avec les étoiles

    Lents mouvements inclinés sur l'âme affamée
    suspendue sur un mur de glace
    dans lequel résonne un cri d'enfant
    assassiné par de trop longues années

    ___________________________

    Où veux-tu que je dépose mes caresses
    lorsque la lune est rouge
    lorsque mon cri échevelé vient te dire que l'amour fermente sous le lichen
    lorsque tu danses près d'un gouffre de lumière
    lorsque tu marches sur des plages garnies d'apothéoses et de galets hors saison
    lorsque la mer me confie son silence me propose ses regrets comme la terre ses alarmes
    lorsque tu ruisselles sous l'écorce de tes nuits inventées
    lorsque je traverse le pont de tes rires téméraires
    lorsque enfin nos mains fleurissent sous un grand pin argenté

    ___________________________

    Dans les chairs roses du ciel
    une lune magique pose sous le regard des jours irrités par la rage des heures folles

    Heures de plomb à l'épaule
    heures des portes battantes
    heures tranchées dans le sens du cadavre
    heures lacérées par les visages fuyants
    heures déshabillées dans un respir
    heures qui se bousculent à la porte des foules
    heures bleues heures grises comme des pierres étranglées
    vive douleur des heures incendiées
    heures fragiles et nues dans les chairs roses du ciel

    ___________________________

    Votre folie m'habille comme un gant
    si près de la lumière
    si près des heures libérées par la foudre de vos rires en relief
    sur mes mots éventrés par les silences
    les oubliances que je suis
    à même ce jour
    imprégnée d'alliances
    d'enfances étalées sur mes crépuscules
    ce foutu mensonge

    ___________________________

    J'ai les écluses fragiles dans le regard de l'aube
    quand mes mains s'abandonnent au vertige des mots
    devant ce phare absent
    devant l'image rebelle d'une nuit furieuse
    pluvieuse

    ___________________________

    Au passage
    les baisers creusent des habitudes au hasard des fatigues
    lèchent le destin étroit d'un visage oublié dans le givre des heures
    visage abandonné sous le doux regard d'une étoile lointaine
    quand la fête déjoue les ruses d'un soir exténué

    ___________________________

    Une promesse de chairs odorantes provoque des printemps délurés
    des échanges de rêves effrontés
    derrière une foule triste
    essuie gestes et marées sur les visages à portée de l'esclave

    ___________________________

    Sur ma page
    des mots ondulés me respirent jusqu'au sein du rêve
    me ramènent au coeur des choses
    à travers le cristallin de l'âme
    ses ébats
    dans la chaleur des sexes poétiques
    évanouis comme des mystères déraisonnables

    ___________________________

    Un cheptel de mots avance lentement
    vers l'écrin fertile de mes pensées
    en meuglant des souvenirs désespérés
    sous le dernier quartier d'une lune d'hiver

    ___________________________

    Ce brasier du coeur brûle les ailes d'un horizon étonné
    invente des poursuites
    dans la brousse des prunelles
    des déesses éplorées

    Femmes de bois
    fibres de terre
    de sang trop mûr
    assises sur l'humus des âges sacrés
    fiançailles englouties dans un bleu éternel

    ___________________________

    Frémissante
    elle reconnaît les cris
    comme une exaltation secrète de la source
    ses passions qu'elle boit à même la bouche des échos rythmés
    des instants convertis à l'être
    autrefois bafoués
    sans mémoire
    rejette par ses paumes entrouvertes
    la raison trébuchante
    qu'aucune foi ne peut atteindre
    dans l'aube assassinée

    ___________________________

    Il fait jaune feu dehors
    à travers les arbres déchus et mauves
    devant ce jour poudré d'indifférence
    égaré dans le vin de l'aube
    ennivrée

    Comme un rendez-vous avec la mémoire
    ce feu à côté de moi
    me projette dans le plein des choses à écrire

    Tranquillement demain me lira
    apaisera le fer à 23 heures pile
    mais comment en être sûre ?

    ___________________________

    Une mémoire constellée glane les langues assoiffées
    mystère des mots sanctifiés par le poète
    sous l'emprise d'un verre offert
    pour évaporer les désirs inconscients de l'Être
    dévorantes failles engorgées de désirs
    décapsulés
    bus jusqu'à la lie

    ___________________________

    Au coeur de l'essentiel
    le silence mijote des réponses
    condamnées à éblouir les peurs
    à hauteur du vrai
    en ce jour dessiné
    inévitable

    Le coeur aux aguets

    ___________________________

    Rage folle des amours punitives
    doux labeur de questions pour nos âmes affamées

    Rage folle des amours démembrées
    par les jours indomptés d'un coeur fauve insondable

    Rage folle des amours déchiquetées
    ensevelies sous les bruits de nos pas inévitables

    Rage folle des amours libertaires
    abandonnées dans un cri

    ___________________________

    Cette femme désertique apprend en silence
    mais le silence ne lui répond pas

    Elle se chuchote les mots amoureux du temps
    répand ses cris en rafales
    sur des tissus brodés d'étoiles
    retenant la pluie d'un visage abruti

    Elle rêve
    elle rêve aux doux gémissements amarrés au quai d'un grand lit
    sème sur des pierres
    les fines herbes de son coeur éclaté

    Abandonnée devant un soleil trop pur
    la joie s'écrira peu à peu
    sur le blanc de l'âme imaginée trop grise
    que les couleurs transporteront sur les ailes du vent

    Le meilleur s'en vient !

    =====================================
    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mai 1997
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-14-0
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
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    in it's electronic collection at the following URL :
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    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

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  • La Chartreuse De Parme

    La Chartreuse De Parme

    Aproximadamente 194.827 palavras.

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    LA CHARTREUSE DE PARME

    par Stendhal

    LIVRE PREMIER

    Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
    I luoghi ameni.

    Ariost, sat. IV.

    CHAPITRE PREMIER

    Milan en 1796

    Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la
    tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et
    d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient
    un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut
    témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
    encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux
    qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes
    de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait
    trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur
    du papier sale.

    Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une
    bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur
    ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils
    étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer
    des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
    mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.
    Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille
    prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par
    la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
    mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes
    que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent
    des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut,
    le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était
    souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
    régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa
    vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles
    de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour
    réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit
    profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
    Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva
    inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que
    l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au
    bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était
    une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son
    curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à
    peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver
    ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait
    vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son
    armée.

    En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
    de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
    régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême,
    mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir
    tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon
    peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves
    monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple
    l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur,
    son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En
    conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que
    Son Altesse eût rempli ses magasins.

    En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre
    en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu
    avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode
    alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la
    liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier
    jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
    soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et,
    au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose
    nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de
    despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
    des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
    et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

    Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six
    millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle,
    venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
    seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.

    La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
    ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques
    nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six
    millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats
    français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins
    de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept,
    passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
    jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux
    prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du
    haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés,
    sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A
    cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.

    Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat
    français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et
    presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
    bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées
    pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les
    apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux
    jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

    Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
    riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
    nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
    del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait
    pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il
    venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il
    prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique
    pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos.
    Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit
    était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
    ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
    de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le
    champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées
    tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon
    que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du
    lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci
    fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les
    deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre
    un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses
    ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je
    ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
    pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant
    qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
    grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat
    de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur
    angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si
    bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une
    Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
    que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en
    oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
    et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser
    quelques mots sur mon ravissement.

    «Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre
    complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
    à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus
    avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
    que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore
    des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards
    stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
    qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens;
    mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher
    les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
    me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle
    était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari,
    qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
    prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme
    personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la
    fortune contraire.

    «Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
    dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
    d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait
    pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses
    contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
    d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
    mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée
    descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames
    ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
    montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
    imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient
    pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas
    parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
    la Gina était devenue sérieuse.

    «–Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

    «–Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
    fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient
    encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

    «En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte
    du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
    qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi
    duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.

    «Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les
    Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
    château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié
    à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
    femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était
    égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle
    et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le
    lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux
    cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
    devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent.

    L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
    Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en
    eut pitié, et on les aima.

    Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites
    années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait
    impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion
    historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.

    La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour
    des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an
    1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en
    maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la
    révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de
    leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par
    un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.

    La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments
    tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point,
    depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en
    avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de
    Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
    usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié
    d’être moroses et de gagner de l’argent.

    Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles
    appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs
    palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale
    et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces
    familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse
    dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée
    française.

    Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
    premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme,
    où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une
    position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
    pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
    avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
    quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres
    chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés
    profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
    pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri
    d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux
    marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait
    dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à
    la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.

    Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort
    activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse
    à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur
    le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les
    généraux français.

    Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait
    les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux
    contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
    elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des
    nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques
    non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette
    famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec
    un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
    de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
    bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la
    vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais
    ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux
    des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion
    italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.

    Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
    se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
    pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna
    à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes
    plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole
    et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant
    Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano,
    vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo.
    Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
    suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à
    laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée
    sur une charrette.

    Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées
    anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize
    mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise
    ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux,
    dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction
    de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines
    publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les
    Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.

    Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui
    revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
    sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti.
    Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui
    tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien:
    assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la
    haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien
    alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.

    Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
    souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et
    prompte justice de tous ces coquins.

    Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
    avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta
    publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera:
    toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
    de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin
    elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son
    mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une
    caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
    à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
    personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de
    Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le
    noir.

    Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs,
    nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa
    naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice
    Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait
    justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent
    chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
    de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà
    le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
    idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils
    aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit
    ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que
    tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
    mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
    dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
    après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à
    dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
    était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon
    peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés
    aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale.
    Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris,
    faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
    parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
    compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son
    château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis
    de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
    les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et
    les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa
    Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
    maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les
    fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
    bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
    avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places
    fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint
    Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée,
    les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize
    semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
    et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans
    comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu
    quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs
    pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
    s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De
    retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution
    à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers.
    Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent
    que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de
    Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
    mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France
    semblait s’augmenter tous les jours.

    Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à
    1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et
    recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
    et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au
    collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui
    montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent
    toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus
    de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était
    la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650
    par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra
    étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles,
    et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups
    d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait,
    obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais
    son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa
    belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le
    retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus
    brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.

    Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis,
    toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
    de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais
    joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode;
    du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse,
    qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa
    protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait
    des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix.
    Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher
    tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
    mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le
    prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume,
    et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il
    pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la
    cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
    ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A
    cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
    général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
    des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la
    distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté
    par ses chefs.

    La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui
    marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle
    l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de
    douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de
    sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
    qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
    elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût
    bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait
    que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été
    refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis
    boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice.
    La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme
    un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.
    Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle
    écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans
    réponse.

    A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de
    ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et
    monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
    que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
    parade.

    En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
    rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante,
    ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le
    marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino
    Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur
    d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux
    heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à
    son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits
    de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de
    son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire
    de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches
    de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
    passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
    faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume
    d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres
    avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter
    sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel
    régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
    compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand
    quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,
    avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles
    plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château,
    le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la
    cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le
    chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
    se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume
    brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir
    autrement.

    La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait
    conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte
    d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
    horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et
    fut épouvantée de son ignorance.

    «S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
    Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée;
    or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna
    presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les
    choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique
    fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si
    le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever
    l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
    s’en augmenta.

    La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était
    fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse
    ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec
    les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des
    Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots,
    attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
    sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils
    portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.

    CHAPITRE II

    …Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
    Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,
    En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
    Les sorts et les destins de toutes créatures.
    Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
    Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
    Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
    Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
    Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,
    Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.
    Ronsard

    Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce
    sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop
    comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir
    de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment
    commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible,
    il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à
    Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût
    cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en
    ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel,
    dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
    n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il
    avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en
    treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint
    Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des
    amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui
    étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).

    Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu
    primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut
    de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées
    à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la
    meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa
    pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau
    de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un
    homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des
    empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je
    de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris
    qu’en latin il s’appelle equus?»

    Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui,
    à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les
    empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de
    son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout
    simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
    Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées
    entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis
    il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès
    n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa
    naïveté.

    –Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un
    homme.

    Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses
    plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef
    de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de
    la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et
    quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas
    de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou
    à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
    Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande
    distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée
    à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
    flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
    tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la
    corde.

    Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en
    chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs
    eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes.
    On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses,
    on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans
    la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
    dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple
    de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait
    souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave
    Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il
    avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux
    prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
    ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;
    et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à
    peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au
    moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on
    voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le
    cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
    l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à
    Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée
    dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.

    Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée
    pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque
    de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
    permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année
    dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
    occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à
    son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme,
    qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
    deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour,
    à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
    douze couverts.

    Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément
    fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait
    à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis,
    qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas
    le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à
    1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
    avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement
    de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et
    la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit
    alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin,
    après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de
    voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres
    venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec
    une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une
    des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le
    paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des
    plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
    accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont
    le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
    mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le
    talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre
    ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur
    de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout
    à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de
    conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame
    l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
    vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient
    les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos
    ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger
    dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
    avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son
    emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de
    second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis
    fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer
    une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse.
    Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et
    n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
    à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
    Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans
    les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du
    premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
    ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura
    cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver
    Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant
    laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut
    abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir
    sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
    de lui faire obtenir un bel avancement.

    Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas
    cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se
    montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence
    de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
    marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre
    du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après
    la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins
    obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la
    comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
    pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina
    eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
    à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre
    en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler
    le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et
    l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur
    le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de
    cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison
    du comte.

    Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse,
    les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
    qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.

    Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
    beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi
    ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le
    plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au
    théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait
    la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait
    facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il
    était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi
    sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
    bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
    soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son
    bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de
    cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent
    le parti d’aller voyager en Suisse.

    Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui
    se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse.
    Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
    jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en
    Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
    comte Pietranera.

    Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut
    que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention
    pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le
    planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
    intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du
    nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans
    ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
    des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un
    d’eux, le comte N…, qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le
    mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant
    d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:

    Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit?
    Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue.
    Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
    votre très humble servante.
    G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.

    A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux;
    son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle,
    chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée
    à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et
    ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
    décachetée par le groom du comte N… Sur quoi Limercati a passé trois
    ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans
    avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son
    amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
    que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
    qu’avec le comte N… elle se perdait, et qu’une telle liaison la
    déshonorait.

    Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte
    N…, et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du
    désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne
    point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence:

    –Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me
    recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant
    régnant, je trouverai peut-être une place convenable.

    Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux
    ni de la loge du comte N… Mais depuis quinze ans elle était accoutumée
    à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou
    pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze
    cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième
    étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée
    par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le
    fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la
    pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes
    effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté
    noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du
    comte N… qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
    Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses
    ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del
    Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
    il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!

    Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur
    l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse
    embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait
    vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant
    majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des
    Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
    n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
    croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis
    née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.»

    Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette
    âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux
    immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux
    nièces étaient folles de joie.

    –Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
    en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse
    se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
    Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre
    côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue,
    au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
    sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle
    qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux,
    que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais
    ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait
    les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations
    actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme
    le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
    selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la
    spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs
    couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main
    de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au
    milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le
    lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions
    des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre,
    tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
    Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
    au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de
    leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
    vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de
    cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus
    vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines,
    dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil
    étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
    austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut
    pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son
    lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
    ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
    douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie
    s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
    présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui
    n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize
    ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années
    sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
    se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une
    barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car
    on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus
    splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de
    faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
    lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il
    faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille
    francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins
    du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de
    granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode
    de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
    devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.

    Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
    promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux
    poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa
    gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la
    joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était
    l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et
    toujours furieux depuis sa démission forcée.

    Ascagne jura de se venger de Fabrice.

    Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût
    infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers
    pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
    d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
    tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales
    de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées
    dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse
    voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle
    prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand
    comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
    verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
    sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle
    pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute
    il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni
    du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère
    primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui
    restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un
    petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces
    et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours
    gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on
    passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.

    Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la
    parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers,
    plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas
    sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le
    lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la
    marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur
    cette âme naturellement si agissante.

    –Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
    château! s’écriait la marquise.

    Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir
    de ces regrets.

    L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa
    pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait
    de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le
    marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On
    allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre
    veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
    marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner
    de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais
    enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait
    oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
    aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize
    ans, représentait fort bien le chef de la maison.

    Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un
    charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée
    de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque
    parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
    du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe
    de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement,
    qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain
    une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et
    plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
    jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.

    Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes,
    se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième
    dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa
    belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du
    souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
    Pietranera.

    –Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi
    d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse.
    Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a
    donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je
    n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied.

    La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.

    –Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!
    s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

    Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était
    soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce
    qu’elle possédait au monde.

    –Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
    Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques?
    Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
    messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit
    jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous
    si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors
    il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le
    perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son
    départ.

    C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait
    à Fabrice des futures destinées de Napoléon.

    –En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de
    plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il
    répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de
    partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à
    cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
    prenons la liberté de trouver bien plaisantes.

    –Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous
    promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes,
    au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là,
    pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de
    Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
    sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
    peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le
    bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de
    couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
    Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
    joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense
    et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait
    majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers
    Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la
    Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme
    bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
    mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
    A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier
    mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en
    haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution
    et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes
    les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
    dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette
    grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la
    retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi
    chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je
    dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai
    mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut
    nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus
    vils parmi les habitants de l’Europe.

    «Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse,
    et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce
    jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même
    au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici:
    avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas
    trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
    un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je
    languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux
    murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
    sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
    l’hiver est pour mon arbre.

    «Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon
    marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
    grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec
    respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport
    nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me
    fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il
    était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je
    pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout
    avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!»
    s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé
    avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux.

    Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
    quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût
    bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons
    qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait
    de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse
    se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son
    projet à sa mère.

    –Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu!
    s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.

    –Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
    de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez
    toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.

    La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son
    fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour
    le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les
    murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit
    le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait
    depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille
    francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan.
    Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse
    cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à
    ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement
    enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si
    bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
    cacher, et voulut partir sur-le-champ.

    –Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai
    tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve
    partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit
    à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
    vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le
    soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville
    suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par
    des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle
    lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du
    marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
    fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à
    Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la
    ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu
    à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
    voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous
    les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister
    aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de
    l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus
    comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de
    l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets
    et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable,
    encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
    manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement,
    par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère.
    Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé,
    il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
    palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens
    beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se
    rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il
    trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant
    une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût
    lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
    mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de
    Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la
    route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la
    mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait
    un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en
    payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer,
    et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui
    fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à
    portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet
    étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui
    parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect;
    sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
    établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha
    avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant
    sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger
    aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan
    de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son
    maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
    Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet;
    un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant
    ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.

    Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité
    rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
    parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier
    de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
    montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa
    marchandise.

    –Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!

    Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la
    liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de
    gendarmerie fut saisi d’un rire fou.

    –Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de
    café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce!

    Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il
    n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de
    B…, petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois
    heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.

    Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien
    à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette
    misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
    place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six
    ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait
    nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs
    il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
    lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances
    du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
    l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche.
    Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car
    l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie
    n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice
    entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin!
    son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
    dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions
    traversaient B… Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
    geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
    coutume; puis lui prenant les mains:

    –Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la
    prison dès qu’on aura cessé de se battre.

    –Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
    comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea
    que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or
    comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs.

    –Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
    mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
    relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
    et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera.

    Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher
    Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le
    lendemain matin.

    Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:

    –Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
    crois-moi, n’y reviens plus.

    –Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre
    la patrie?

    –Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas
    était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu
    nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète
    jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand
    de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner
    les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la
    bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
    un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu
    es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme
    tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas
    satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On
    t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
    Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.

    Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
    comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
    espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort
    tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les
    habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme
    étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si
    joli habillé en hussard!

    –Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin
    à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans
    un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire
    était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et
    enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après
    lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
    son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite
    ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
    vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de
    route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol
    d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire
    succédé à son être… et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune
    manière! Gare la prison!… Le présage est clair, j’aurai beaucoup à
    souffrir de la prison!

    Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice,
    lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le
    nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières
    qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté
    sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes;
    la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de
    son accent.

    Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était
    en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de
    Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice
    entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les
    affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
    injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait
    à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
    de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait
    qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de
    l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe,
    il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla
    coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain,
    Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à
    faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
    canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.

    CHAPITRE III

    Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance
    qu’il avait pour la geôlière de B… le porta à leur adresser la parole:
    il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel
    il appartenait.

    –Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
    dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
    n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
    se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
    pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.

    Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
    ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps
    à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de
    s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de
    bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière
    redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de
    son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette
    femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait
    rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

    –Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous
    êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
    de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que
    vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut,
    vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous
    êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne
    pas passer pour un capon.

    Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de
    bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se
    disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai
    encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.

    –D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en
    plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le
    bout du monde si tu en as dix-sept.

    C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.

    –Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux
    yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est
    pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a
    remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse
    dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est
    là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette
    fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
    de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette,
    quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
    un morceau tandis que tu en as encore le temps.

    Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière,
    la pria de se payer.

    –C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait
    pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir
    empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du
    diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
    voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
    jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante
    centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons
    bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en
    donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
    quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.

    Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue
    par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.

    –Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la
    droite.

    –Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros;
    mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié!
    Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
    Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi.

    –Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
    me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche.

    –Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas,
    quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à
    galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu
    seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
    à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
    parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.

    Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait
    deviné juste.

    –Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne
    sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
    cantinière d’un air d’autorité.

    –Mais je veux me battre.

    –Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il
    y en a pour tout le monde.

    –Mais serons-nous bientôt à votre régiment?

    –Dans un quart d’heure tout au plus.

    «Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
    toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
    battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait
    pas l’autre.

    –C’est comme un chapelet, dit Fabrice.

    –On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en
    donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par
    le feu.

    La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu
    des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
    le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux
    fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier
    au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
    s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui
    faisait horreur au cheval et au cavalier.

    La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte
    fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme
    se parlant à elle-même:

    –Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros,
    elle éclata de rire.

    –Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!

    Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des
    pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel
    on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang.

    –Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu
    t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête.

    Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
    défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil
    ouvert.

    –Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une
    poignée de main pour voir s’il te la rendra.

    Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à
    bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il
    resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à
    cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.

    «La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais
    il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce
    moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à
    fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite
    voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il
    avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
    sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
    coin de l’œil.

    –Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu
    resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de
    soldat.

    –Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros
    d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit
    du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à
    former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin
    par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
    bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
    peloton.

    Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la
    vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle
    courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et
    courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
    un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand
    arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il
    s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
    tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent
    en courant le long du bois, à gauche de la route.

    –Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
    essoufflée vers sa petite voiture… Si ton cheval était capable de
    galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il
    y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
    il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son
    cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à
    son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:

    –Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.

    Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
    la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
    mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière.
    Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé
    de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien
    un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré
    au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une
    longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait
    une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.

    –Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière
    embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos,
    toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
    pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer.

    A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons
    de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route.
    L’un d’eux était à cheval.

    –Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui
    qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les
    soldats s’approchèrent.

    –Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle.

    –Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des
    saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.

    –Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

    –Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval
    d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure.

    –Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice.

    Puis s’approchant du soldat à cheval:

    –Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.

    Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière
    détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.

    –Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que
    vous laissez travailler une dame!

    Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à
    se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
    force pour le contenir.

    –Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au
    chatouillement du portemanteau.

    –Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval
    qui vaut dix napoléons comme un liard!

    –Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
    se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.

    A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de
    biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
    branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.

    –Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses
    vingt francs.

    Il pouvait être deux heures.

    Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux,
    lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards,
    traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
    laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
    de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le
    retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice.

    Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
    l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux
    bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son
    voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal
    Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
    quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour
    le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte
    s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la
    veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
    prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
    tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à
    pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds
    en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
    songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel
    étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une
    hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la
    nappe d’eau, et s’écria en jurant:

    –Au diable la f… bête!

    Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en
    demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était
    pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive
    opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds.
    Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
    l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette
    pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il
    fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter
    fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient,
    assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau
    avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
    voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des
    logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
    avait l’air si peu militaire.

    –Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu
    tous passèrent.

    En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout
    seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il
    entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:

    –Où as-tu pris ce cheval?

    Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:

    –L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)

    –Que dis-tu? lui cria le général.

    Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
    lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce
    moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il
    était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
    L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre
    labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

    –Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
    de l’escorte.

    Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet
    presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui
    donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
    habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du
    secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros,
    fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
    ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice,
    qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait
    toujours en regardant un malheureux blessé.

    –Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
    Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant
    des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
    lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés
    à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui
    parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de
    réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré
    le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il
    arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son
    voisin:

    –Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?

    –Pardi, c’est le maréchal!

    –Quel maréchal?

    –Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?

    Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de
    l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
    prince de la Moskova, le brave des braves.

    Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice
    vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une
    façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre
    fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits
    fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
    en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la
    gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient
    deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les
    regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla
    horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre
    labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
    suivre les autres: le sang coulait dans la boue.

    «Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se
    répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment,
    l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient
    des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
    regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche
    de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal
    et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
    décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout.

    A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin
    plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.

    Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
    cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec
    une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là
    en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des
    cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse.
    Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.»
    Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des
    moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte,
    tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
    embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort
    étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui
    semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments
    ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
    Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
    contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit
    pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du
    côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au
    galop se détacher sur cette fumée blanche.

    Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
    arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis
    il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la
    suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux
    hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après
    un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un
    maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je
    parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il
    médita longtemps.

    –Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il
    enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?

    –Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?

    –Je suis le frère de la femme d’un capitaine.

    –Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?

    Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette
    question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop.
    Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
    maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de
    celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

    –Le capitaine Meunier!

    L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:

    –Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.

    «Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»

    –Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

    On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on
    allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se
    porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de
    cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant
    d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.

    Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une
    cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur
    tout, il partit au galop pour la rejoindre.

    –Restez donc, s…! lui cria le maréchal des logis.

    «Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper
    vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu
    quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux
    et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire
    était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il
    l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait:

    –Il était pourtant bien bel homme!

    Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait
    la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
    Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.

    –Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui
    donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades
    les hussards de l’escorte.

    –Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.

    –Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour
    comme aujourd’hui?

    Comme il regagnait l’escorte au galop:

    –Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est
    pour ça que tu désertais? Donne.

    La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après
    avoir bu.

    –Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.

    –Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent
    un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces
    cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les
    entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait
    liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre,
    il dit au maréchal des logis:

    –Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?

    Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
    Meunier.

    –C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.

    L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice
    se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait
    un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait
    le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre
    les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal
    s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit
    charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la
    conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
    et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
    de plomb.

    Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:

    –Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s…! Sur-le-champ l’escorte cria
    vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de
    tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis,
    eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient
    à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les
    figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à
    cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla
    tout à fait.

    On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.

    –C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.

    –Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne
    l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.

    Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de
    s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite
    de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis
    parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour
    faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis
    à galoper pour suivre ces généraux.»

    Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux
    camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami
    intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
    heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse
    et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait
    une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine
    car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme
    de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on
    le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût
    fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient
    dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était
    avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je
    suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
    geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était
    plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand,
    mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.

    Ce général n’était autre que le comte d’A…, le lieutenant Robert du 15
    mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.

    Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant
    en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un
    régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper
    sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

    Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
    l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois
    ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit
    un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre
    hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été
    renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
    les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
    convulsifs, le quatrième criait:

    –Tirez-moi de dessous.

    Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
    pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait
    de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se
    débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.

    Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros
    entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:

    –C’est le seul qui puisse encore galoper.

    Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui
    soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
    croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il
    tomba assis.

    L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général,
    aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
    rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
    et se mit à courir après eux en criant:

    –Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)

    Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de
    bataille.

    L’escorte et le général, comte d’A…, disparurent bientôt derrière une
    rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de
    saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa.
    Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de
    nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se
    perdaient dans les arbres.

    –Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.

    Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
    il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si
    son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé;
    mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait
    tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui
    lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et,
    le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
    Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et
    sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la
    mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis
    qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
    enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout
    homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua
    que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à
    l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il
    regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules
    touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui
    passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en
    avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être
    pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut
    rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait
    d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.

    Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en
    était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
    il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir
    marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps
    d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre
    position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
    premiers soldats.

    –Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

    –Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

    Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice.
    La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de
    la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon!
    Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
    pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas
    pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et
    lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le
    soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
    yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
    chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
    les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il
    se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
    tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais
    quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la
    voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut
    effrayée de sa mine.

    –Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
    cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle
    le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
    voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3

    CHAPITRE IV

    Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la
    petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait
    à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de
    cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée,
    battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.

    Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder
    à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le
    commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.

    –F…! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour
    filer d’y être forcé par l’ennemi… Défendez chaque pouce de terrain et
    faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la
    patrie que ces Prussiens veulent envahir!

    La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le
    soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il
    était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une
    confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air
    penaud.

    –Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.

    –Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la
    cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général
    a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer
    le trait de Cocotte qui s’est cassé.

  • Henri III et sa Cour

    Henri III et sa Cour

    Aproximadamente 22.510 palavras.

    Text entered by Penelope Papangelis
    Proofread by Maurice M. Mizrahi
    Encoded to ISO-8859-1 by Laurent Vogel

    Note: The version below may be missing Acte I, Scène 6

    Henri III et sa cour
    par
    Alexandre Dumas (Père)

    PERSONNAGES

    HENRI III, roi de France
    CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
    HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
    CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
    PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
    NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
    VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
    SAINT-LUC
    BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
    BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
    COME RUGGIERI, astrologue
    SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
    ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
    BRIGARD, boutiquier
    BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
    des comptes; CRUCE (ligueurs)
    DU HALDE
    GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
    MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
    Un Page d'Antraguet

    ACTE PREMIER

    Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments
    de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de
    l'appartement, avec un téléscope.

    SCENE PREMIERE

    RUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS

    RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant
    lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une
    table, à droite, éclaire la scène.

    Oui!…cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre.
    (Regardant un sablier) Neuf heures bientôt…Qu'il me tarde d'être à
    minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à
    évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui
    obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?…Mais, si la chaîne
    des êtres créés se brisait à l'homme!…(Catherine de Médicis entre
    par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que
    Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le
    doute partout!…

    CATHERINE

    Mon père…(Le touchant) Mon père!…

    RUGGIERI

    Qui?…Ah! Votre Majesté!…Comment, si tard, à neuf heures du soir,
    vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si
    dangereuse!

    CATHERINE

    Je ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
    Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.

    RUGGIERI

    J'étais loin de m'attendre à l'honneur…

    CATHERINE

    Pardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre
    circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre
    part…Mais ce soir…

    RUGGIERI

    Quelque malheur?

    CATHERINE

    Non; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez
    tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs
    a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de
    notre auguste fils, pendant sa durée…Nous sommes aujourd'hui au 20,
    et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle
    s'accomplira tout entière.

    RUGGIERI

    C'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous
    voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie
    sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et
    les comprendre. Les constellations sont brillantes.

    CATHERINE

    Non, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant.
    Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants
    et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte
    parvenir à conjurer.

    RUGGIERI

    Commandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.

    CATHERINE

    Oui,…vous m'êtes tout dévoué…Mais aussi ma protection, quoique
    ignorée de tous, ne vous est pas inutile…Votre réputation vous a
    fait bien des ennemis, mon père…

    RUGGIERI

    Je le sais.

    CATHERINE

    La Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la
    ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un
    poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et
    peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous
    les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer
    celui de Côme Ruggieri.

    RUGGIERI, avec crainte

    Je le sais,…je le sais.

    CATHERINE

    Ne l'oubliez pas…Restez moi fidèle…et, tant que le ciel laissera
    à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien.
    Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.

    RUGGIERI

    Que puis-je faire pour Votre Majesté?

    CATHERINE

    D'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais
    écrit de le faire?

    RUGGIERI

    Oui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu
    ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont
    m'honore Votre Majesté…Vous voyez que je vous ai comprise et que
    j'ai été au delà de vos ordres.

    CATHERINE

    Et vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait
    retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?

    RUGGIERI

    Oui, oui…

    CATHERINE

    Et maintenant, mon père, écoutez…Votre profonde retraite, vos
    travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les
    intrigues de la cour…Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans
    un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui
    l'environne.

    RUGGIERI

    Pardon, ma fille!…les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici:
    je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se
    sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.

    CATHERINE

    Qu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris… Le
    caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne
    nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que
    sont nos ennemis…Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu
    lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six
    jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois
    étaient les favoris du roi.

    RUGGIERI

    J'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait
    élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une
    grande amitié…Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux
    chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence…Mais que
    pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il
    avait reçus?…Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par
    l'exil…

    CATHERINE

    Oui, mon père…Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite,
    qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été
    remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet
    reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a
    rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes
    ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit,
    moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur
    l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye…Mon père, il en ferait
    un roi.

    RUGGIERI

    Et le duc de Guise?

    CATHERINE

    En ferait un moine, lui…Je ne veux ni l'un ni l'autre…Il me faut
    un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme…Aurais-je donc
    abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des
    pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son
    esprit et le dirigeât à son gré?…Non; je lui ai donné un caractère
    factice, pour que ce caractère m'appartînt…Tous les calculs de ma
    politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là…Il
    fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il
    fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de
    Médicis…» J'y ai réussi jusqu'à présent…Mais ces deux hommes!…

    RUGGIERI

    Eh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux
    des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne
    d'Albret, deux heures avant sa mort?…

    CATHERINE

    Non…Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi
    cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter
    d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en
    distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au
    roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma
    puissance…J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux
    de la duchesse de Guise.

    RUGGIERI

    Et celle-ci?…

    CATHERINE

    L'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même,
    peut-être…Elle est esclave de sa réputation de vertu…Ils en sont
    à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un
    tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa
    faiblesse, car elle le fuit…Mon père, ils se verront aujourd'hui;
    ils se verront seuls.

    RUGGIERI

    Où se verront-ils?

    CATHERINE

    Ici…Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec
    Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par
    vous…Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur
    fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte
    en faire ses beaux-frères…Mais trouvez le moyen d'éloigner ces
    jeunes fous…Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de
    son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à
    votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête.
    (Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise
    est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous
    avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans
    être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes
    expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.

    RUGGIERI

    Et comment l'avez-vous déterminée à venir?…

    CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret

    Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?

    RUGGIERI

    Vous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage
    secret?

    CATHERINE

    Sans doute…

    RUGGIERI

    Et vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de
    Clèves, votre filleule!…L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc
    de Guise…

    CATHERINE

    Et c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai
    besoin…M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas.
    Donnons-lui de l'occupation…D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:

    Il faut tout tenter et faire,
    Pour son ennemi défaire.

    RUGGIERI

    Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de
    cette alcôve.

    CATHERINE

    Elle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette
    liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos
    voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous
    avais demandé pour cet usage.

    RUGGIERI

    Son sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est
    souveraine.

    CATHERINE

    Oui…Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?

    RUGGIERI

    A l'instant, si vous le voulez.

    CATHERINE

    Gardez-vous en bien!

    RUGGIERI

    Je crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées
    seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait
    qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.

    CATHERINE

    Oui…tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre
    magie…Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens,
    superstitieux et crédule: il aime, il croira…D'ailleurs, vous ne
    lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un
    moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?

    RUGGIERI

    Il ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce
    miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve
    se lève à moitié)

    CATHERINE

    Votre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à
    vous…Quelle heure comptez-vous?…

    RUGGIERI

    Je ne puis vous le dire…La présence de Votre Majesté m'a fait
    oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.

    CATHERINE

    C'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà
    l'important…Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une
    horloge;…je la ferai venir pour vous…Ou plutôt, écrivez vous-même
    à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.

    RUGGIERI

    Votre Majesté comble tous mes désirs…Depuis longtemps, j'en eusse
    acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre…

    CATHERINE

    Pourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?…Par Notre-Dame! il
    ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que
    vous…Non…Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de
    Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos
    finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate.
    Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la
    porte secrète)

    SCENE II

    RUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie

    RUGGIERI

    Oui, j'irai te rappeler ta promesse…Ce n'est qu'à prix d'or que je
    puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si
    nécessaires…(Ecoutant) On frappe…Ce sont eux. (Il va refermer la
    porte de l'alcôve)

    D'EPERNON, derrière le théâtre

    Holà! hé!

    RUGGIERI

    On y va, mes gentilshommes, on y va.

    SCENE III

    RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSE

    D'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le
    bras de Saint-Mégrin

    Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier…Vive
    Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de
    chat-huant pour arriver jusqu'à vous.

    RUGGIERI

    L'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.

    JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil

    Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.

    SAINT-MEGRIN

    Allons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne
    comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé
    l'antichambre mieux éclairée…

    RUGGIERI

    Vous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais…

    D'EPERNON

    Tu lui avais donc écrit?

    SAINT-MEGRIN

    Non, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne…

    D'EPERNON, à Joyeuse

    Et toi?

    JOYEUSE

    Moi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé…Cela me fatigue.

    RUGGIERI

    Je vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.

    SAINT-MEGRIN

    En ce cas, tu sais ce qui nous amène.

    RUGGIERI

    Oui.

    (D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se
    rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)

    D'EPERNON

    Alors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons
    t'interroger, tu vas nous répondre?

    RUGGIERI

    Oui…

    JOYEUSE

    Un instant, tête-Dieu!…(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon
    père…On dit que vous êtes en commerce avec Satan…Si cela était, si
    cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,…j'espère que
    vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des
    premières maisons de France?

    D'EPERNON

    Joyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!…

    RUGGIERI

    Rassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.

    D'EPERNON

    Puisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec
    l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?…

    RUGGIERI

    Ni l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire;
    mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que
    ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta
    destinée…Nogaret de la Valette, baron d'Epernon…

    D'EPERNON

    Comment! tu me connais aussi, moi?…Au fait, il n'y a rien là
    d'étonnant…Je suis devenu si populaire!

    RUGGIERI, reprenant

    Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien
    auprès de ce que sera ta faveur future.

    D'EPERNON

    Vive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?…Le roi m'appelle
    son fils.

    RUGGIERI

    Ce titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est
    inconstante…Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui
    commanderont.

    D'EPERNON

    Comment! tu connais le projet du mariage…?

    RUGGIERI

    Elle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la
    possédera!

    D'EPERNON

    Mais qui a pu t'apprendre?…

    RUGGIERI

    Ne t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre
    tous les astres?…Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de
    Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.

    JOYEUSE

    Eh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous
    devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent
    fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope…Non? Eh
    bien, allez, je vous écoute.

    RUGGIERI

    Jeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que
    la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;…que le titre de
    pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de
    France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons
    souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?…Oui…Eh bien, tu n'as
    fait que pressentir la moitié de ta fortune…Salut à l'époux de
    Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!…Salut au grand amiral
    du royaume de France!…

    JOYEUSE, se levant vivement

    Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons.
    (Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la
    prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur
    moi.

    D'EPERNON

    De par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais…(Il fouille à
    son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout…Je ne
    pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier
    philippus…Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il
    soit trépassé…Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard,
    tu devrais bien le charger de faire son épitaphe…

    SAINT-MEGRIN

    Il est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs…Je crois
    qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose
    et les doublons d'Espagne…Cependant il m'en reste encore
    quelques-uns, et si tu veux…

    D'EPERNON, riant

    Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous
    sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade
    Saint-Mégrin est fou…Seulement, sa folie n'est pas gaie…Cependant,
    il vient de me donner une bonne idée…Il faut que je vous fasse payer
    mon horoscope par un ligueur…Voyons, sur lequel vais-je vous donne un
    bon?…Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas?
    Voyons, cherche…

    JOYEUSE

    Que dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?…

    D'EPERNON

    Insolvable…En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.

    SAINT-MEGRIN

    Et le petit Brigard?…

    D'EPERNON

    Bah!…un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en
    cannelle et en herbe à la reine.

    RUGGIERI

    Thomas Crucé?…

    D'EPERNON

    Si je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder
    pendant quelque temps rancune à votre langue…Il n'est pas endurant.

    JOYEUSE

    Eh bien, Bussy Leclerc?

    D'EPERNON

    Vive Dieu….un procureur…Tu es de bon conseil, Joyeuse…(A
    Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien
    attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et
    le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin
    de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse,
    dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou
    douze pages…

    SAINT-MEGRIN

    Allons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on
    doit nous attendre au Louvre…Il faut rentrer, messieurs; partons!

    JOYEUSE

    Tu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.

    RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin

    Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!…

    SAINT-MEGRIN

    Je ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux!…Ce n'est pas en amour du moins.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père! Parlez bas!

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes
    pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de
    deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale…

    SAINT-MEGRIN

    Plus bas, mon père, plus bas!

    RUGGIERI

    Eh bien, doutes-tu encore de la science?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    RUGGIERI

    Veux-tu partir encore sans me consulter?

    SAINT-MEGRIN

    Je le devrais, peut-être…

    RUGGIERI

    J'ai cependant bien des révélations à te faire.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai…Joyeuse,
    d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans
    l'antichambre…

    JOYEUSE

    Un instant, un instant!…ma sarbacane…De par sainte Anne! si
    j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne
    veux pas lui laisser un seul carreau.

    D'EPERNON, à Saint-Mégrin

    Allons, dépêche-toi!…et nous te ferons bonne garde pendant ce
    temps. (Ils sortent.)

    SCENE IV

    RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN, poussant la porte

    Bien, bien…(Revenant) Mon père… un seul mot… M'aime-t-elle?…
    Vous vous taisez, mon père… Malédiction!… Oh! faites…faites
    qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et
    certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens,
    je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon
    salut dans l'autre…Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De
    l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du
    monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens
    quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang
    d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon
    père…Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle…

    RUGGIERI

    Mais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?

    SAINT-MEGRIN

    Que vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne
    reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?…Oui,
    quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se
    détournaient pas assez vite…Mais je puis me tromper…Elle me fuit,
    et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.

    RUGGIERI

    Et si tu y réussissais enfin?

    SAINT-MEGRIN

    Cela étant, mon père!…son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à
    craindre ou à espérer.

    RUGGIERI

    Et bien, viens et regarde dans cette glace…On l'appelle le miroir
    de réflexion…Quelle est la personne que tu désires y voir?

    SAINT-MEGRIN

    Elle, mon père!…

    (Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse
    apercevoir la duchesse de Guise endormie)

    RUGGIERI

    Regarde!

    SAINT-MEGRIN

    Dieu!…vrai Dieu!…c'est elle!…elle, endormie! Ah! Catherine!
    (L'alcôve se referme) Catherine! Rien…(regardant derrière) Rien
    non plus par ici…Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion…Mon
    père, que je la voie…que je la revoie encore!…

    RUGGIERI

    Elle dormait, dis-tu?

    SAINT-MEGRIN

    Oui…

    RUGGIERI

    Ecoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus
    grand…Je puis profiter du sien pour la transporter ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ici, près de moi?

    RUGGIERI

    Mais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance
    ne peut rien contre sa volonté…

    SAINT-MEGRIN

    Bien, mais hâtez-vous, mon père!…hâtez-vous!…

    RUGGIERI

    Prends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle
    revienne à elle…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui; mais hâtez-vous…

    RUGGIERI

    T'engages-tu par serment à ne jamais révéler?…

    SAINT-MEGRIN

    Sur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure…

    RUGGIERI

    Eh bien, lis…(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du
    livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort
    fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme)
    Regarde! (Il sort)

    SCENE V

    SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN

    Elle!…c'est elle!…la voilà…(Il s'élance vers elle, puis
    s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens
    enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs
    enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante.
    Si…Que Dieu me protège! Ah!…rien ne change…Ce n'est donc pas
    un prestige, un rêve du ciel…Oh! son coeur bat à peine!…sa
    main…elle est glacée!…Catherine! réveille-toi: ce sommeil
    m'épouvante! Catherine!…Elle dort…Que faire?…Ah! ce
    flacon,…..j'oubliais…Ma tête est perdue!…(Il lui fait respirer
    le flacon)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui,…respire!…lève-toi!…parle, parle!…j'aime mieux
    entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de
    te voir dormir de ce sommeil froid.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! que je suis faible!…(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de
    Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps…Mes
    femmes…comment s'appellent-elles?…(Apercevant Saint-Mégrin) Ah!
    c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)

    SAINT-MEGRIN

    Oui…oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous!…mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée
    à voir à mon réveil…Mon front est si lourd, que je ne puis y
    rassembler deux idées…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y
    reste!…celle de mon amour pour toi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…oui,…vous m'aimez…Oh! depuis longtemps, je m'en suis
    aperçue… Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais…
    Pourquoi donc?…Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le
    dire!…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! redis-le donc encore!…redis-le, car il y a bien du bonheur à
    l'entendre!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais j'avais un motif pour vous le cacher…Quel était-il donc?…
    Ah!… ce n'était pas vous que je devais aimer…(Se levant, et
    oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit
    que je vous aimais?…Malheureuse que je suis!…mon amour s'est
    réveillée avant ma raison.

    SAINT-MEGRIN

    Catherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
    croyez pas que cela soit…C'était un songe,…le sommeil,… le…
    Mais comment se fait-il que je sois ici?…Quelle est cette chambre?
    …Marie!…Madame de Cossé!… Laissez-moi, monsieur de
    Saint-Mégrin, éloignez-vous…

    SAINT-MEGRIN

    M'éloigner! et pourquoi?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?…

    SAINT-MEGRIN

    Madame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment…Il y a
    de l'enchantement, de la magie.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis perdue!…moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà
    les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître…

    SAINT-MEGRIN

    M. de Guise!…mille damnations!…M. de Guise, votre seigneur et
    maître!…Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort…et que tout
    son sang…tout le mien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, vous m'effrayez.

    SAINT-MEGRIN

    Pardon!…mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre,
    être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître…Il me
    fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour
    du jugement si je ne le lui rends pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte!…Mais enfin…où suis-je? dites-le moi…
    Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous
    pardonne…

    SAINT-MEGRIN

    Me pardonner! et quel est donc mon crime?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis ici…et vous me le demandez…Vous avez profité de son
    sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut
    vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte…

    SAINT-MEGRIN

    Qui ne m'aime pas!…Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne
    pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence!

    SAINT-MEGRIN

    Ne craignez rien.

    JOYEUSE, dans l'antichambre

    Vive Dieu!…nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas…

    LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre

    Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard,
    d'éveiller un lion…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Sainte Marie!…c'est la voix du duc de Guise!…où fuir? où me
    cacher?

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte

    C'est le duc de Guise?…Eh bien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.

    SAINT-MEGRIN

    C'est vrai…

    (Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre
    qui sert de verrou)

    RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main

    Silence, madame…Suivez-moi…

    (Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri
    la suit; la porte se referme derrière eux)

    LE DUC DE GUISE, avec impatience

    Messieurs!…

    D'EPERNON

    Ne trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait
    agréable?…

    SAINT-MEGRIN, se retournant

    Maintenant, madame,…nous pouvons…Eh bien, où est-elle?…Tout
    cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête!
    ma tête!…Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)

    LE DUC DE GUISE, entrant

    J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait
    les honneurs de l'appartement…

    SAINT-MEGRIN

    Ne vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne
    profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous
    crois digne…Cela viendra, je l'espère…

    JOYEUSE

    Comment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui, messieurs, c'est lui…Mais il se fait tard; partons!
    partons! (Ils sortent)

    SCENE VII

    LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD

    LE DUC DE GUISE

    C'est vous, Crucé? quelles nouvelles?

    CRUCE

    Mauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,…tout dégénère.
    Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.

    LE DUC DE GUISE

    Comment cela?

    CRUCE

    Eh! oui…Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons
    de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous
    n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent,
    les huguenots sont de la Ligue…

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce que votre liste?…

    CRUCE

    Trois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y
    ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant
    la grimace…Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche
    sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma
    pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans…Mais je n'aurai
    pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se
    perdent…Tête-Dieu! si j'étais à votre place…

    LE DUC DE GUISE

    Et la liste?…

    CRUCE

    La voici…Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que
    plus tard.

    LE DUC DE GUISE

    Cela viendra, mon brave, cela viendra.

    CRUCE

    Dieu le veuille!…Ah! ah! voilà les camarades.

    (Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)

    LE DUC DE GUISE

    Eh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?

    BUSSY-LECLERC

    Pas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des
    avocats, des procureurs.

    CRUCE

    Et toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?

    BRIGARD

    Ils ont tous signé.

    CRUCE, lui frappant sur l'épaule

    Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent
    se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y
    auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils
    achèteront.

    LE DUC DE GUISE

    Et vous, monsieur Marteau?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    J'ai été moins heureux, monseigneur…Les maîtres des comptes ont
    peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.

    LE DUC DE GUISE

    Il a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président
    de Thou?…Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi
    et à sa famille?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Oui; mais on se réunit sans sa permission.

    LE DUC DE GUISE

    Il a raison, M. de Thou…Je me rendrai demain au lever de Sa
    Majesté, messieurs…Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la
    sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser…Mais, Dieu
    merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les
    yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai
    l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement
    la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Prenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche
    d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot…

    LE DUC DE GUISE

    Il n'oserait!…D'ailleurs, j'irai armé.

    CRUCE

    Que Dieu soit pour vous et la bonne cause!…Cela fait, monseigneur,
    je crois qu'il sera temps de vous décider.

    LE DUC DE GUISE

    Oh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas
    en une heure, je ne le déciderai de ma vie.

    CRUCE

    Oui,…et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être
    pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure…

    LE DUC DE GUISE

    Monsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié
    le plus sûr.

    CRUCE

    Tête-Dieu!…vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis
    pressé; et puisque tout le monde signe…

    LE DUC DE GUISE

    Oui…Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa
    Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris…ont-ils
    signé?…Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne
    mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la
    Bastille…Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera
    venu…

    BUSSY-LECLERC

    Eh bien, que ferons-nous au Valois?

    LE DUC DE GUISE

    Ce que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une
    paire de ciseaux: une troisième couronne.

    BUSSY-LECLERC

    Ainsi soit-il!…n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que
    tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien…

    RUGGIERI

    J'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite
    requête.

    BUSSY-LECLERC

    Laquelle?

    RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon

    La voici…

    BUSSY-LECLERC

    Comment! un bon du d'Epernon…sur moi? C'est une plaisanterie.

    RUGGIERI

    Il a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver,
    et le ferait acquitter lui-même…

    BUSSY-LECLERC

    Qu'il vienne, morbleu!…a-t-il oublié qu'avant d'être procureur,
    j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?…Je crois que le
    cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus
    et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons
    tailler en marbre à son tour.

    LE DUC DE GUISE

    Gardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour
    vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi…Son insolence
    recrute pour nous…Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble
    rose, c'est cent vingt livres tournois…Les voici.

    BUSSY-LECLERC

    Que faites-vous donc, monseigneur?…

    LE DUC DE GUISE

    Soyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé,
    je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur…Mais il
    se fait tard…A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de
    Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera
    les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui
    viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs.
    Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.

    CRUCE

    Oui, monseigneur…(Ils sortent)

    SCENE VIII

    LE DUC DE GUISE, seul

    (Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)

    Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai
    entrepris…Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme
    à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un
    beau rêve…Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à
    combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;…c'est le moins à craindre; il
    est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait
    facilement hérétique et inhabile à succéder…Mais, à son défaut
    l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère,
    l'héritage du Valois?…Le duc de Savoie, son oncle par alliance,
    voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa
    soeur…Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la
    couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le
    forcer à me reconnaître comme héritier…J'y songerai…Que de
    peines! de tourments!…pour qu'à la fin peut-être la balle d'un
    pistolet ou la lame d'un poignard…Ah! (Il laisse tomber sa main
    avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la
    duchesse.) Qu'est cela?…Mille damnations! ce mouchoir appartient à
    la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de
    Lorraine…Elle serait venue ici!…Saint-Mégrin!…O Mayenne!
    Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui…lui…(Appelant)
    Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais…Saint-Paul! qu'on me
    cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.

    ACTE DEUXIEME

    Une salle du Louvre.–A gauche, deux fauteuils et quelques tabourets
    préparés pour le roi, la reine mère et les courtisans. Joyeuse est
    couché dans l'un de ces fauteuils, et Saint-Mégrin, debout, appuyé
    sur le dossier de l'autre. Du côté opposé, d'Epernon est assis à une
    table sur laquelle est posé un échiquier. Au fond, Saint-Luc fait
    des armes avec du Halde. Chacun d'eux a près de lui un page à ses
    couleurs.

    SCENE PREMIERE

    JOYEUSE, SAINT-MEGRIN, D'EPERNON, SAINT-LUC, DU HALDE, Pages

    D'EPERNON

    Messieurs, qui de vous fait ma partie d'échecs, en attendant le
    retour du roi? Saint-Mégrin, ta revanche?

    SAINT-MEGRIN

    Non, je suis distrait aujourd'hui.

    JOYEUSE

    Oh! décidément, c'est la prédiction de l'astrologue…Vrai Dieu!
    c'est un véritable sorcier. Sais-tu bien qu'il avait prédit à Dugast
    qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, quand la reine
    Marguerite l'a fait assassiner? Je parie que c'est un horoscope du
    même genre qui occupe Saint-Mégrin, et que quelque grande dame dont
    il est amoureux…

    SAINT-MEGRIN, l'interrompant vivement

    Mais toi-même, Joyeuse, que ne fais-tu la partie de d'Epernon?

    JOYEUSE

    Non, merci.

    D'EPERNON

    Est-ce que tu veux réfléchir aussi, toi?

    JOYEUSE

    C'est, au contraire, pour ne pas être obligé de réfléchir.

    SAINT-LUC

    Eh bien, veux-tu faire des armes avec moi, vicomte?

    JOYEUSE

    C'est trop fatigant, et puis tu n'es pas de ma force. Fais une
    oeuvre charitable, tire d'Epernon d'embarras…

    SAINT-LUC

    Soit.

    JOYEUSE, tirant un bilboquet de son escarcelle

    Vive Dieu! messieurs, voilà un jeu…Celui-là ne fatigue ni le corps
    ni l'esprit…Sais-tu bien que cette nouvelle invention a eu un
    succès prodigieux chez la présidente? A propos, tu n'y étais pas,
    Saint-Luc; qu'es-tu donc devenu?

    SAINT-LUC

    J'ai été voir les Gelosi; tu sais, ces comédiens italiens qui ont
    obtenu la permission de représenter des mystères à l'hôtel de
    Bourbon.

    JOYEUSE

    Ah! oui,…moyennant quatre sous par personne.

    SAINT-LUC

    Et puis, en passant…Un instant, d'Epernon, je n'ai pas joué.

    JOYEUSE

    Et puis, en passant?…

    SAINT-LUC

    Où?

    JOYEUSE

    En passant, disais-tu?

    SAINT-LUC

    Oui…Je me suis arrêté en face de Nesle, pour y voir poser la
    première pierre d'un pont qu'on appellera le pont Neuf.

    D'EPERNON

    C'est Ducerceau qui l'a entrepris…On dit que le roi va lui accorder
    des lettres de noblesse.

    JOYEUSE

    Et justice sera faite…Sais-tu bien qu'il m'épargnera au moins six
    cents pas, toutes les fois que je voudrais aller à l'Ecole
    Saint-Germain? (Il laisse tomber son bilboquet, et appelle son page,
    qui est à l'autre bout de la salle) Bertrand, mon bilboquet…

    SAINT-LUC

    Messieurs, grande réforme! Ce matin, madame de Sauve m'a dit en
    confidence que le roi avait abandonné les fraises gaudronnées pour
    prendre les collets renversés à l'italienne.

    D'EPERNON

    Eh! que ne nous disais-tu pas cela!…Nous serons en retard d'un
    jour…Tiens, Saint-Mégrin le savait, lui…(A son page) Que je
    trouve demain un collet renversé au lieu de cette fraise…

    SAINT-LUC, riant

    Ah! ah!…tu te souviens que le roi t'a exilé quinze jours, parce
    qu'il manquait un bouton à ton pourpoint…

    JOYEUSE

    Eh bien, moi, je vais te rendre nouvelle pour nouvelle. Antraguet
    rentre aujourd'hui en grâce.

    SAINT-LUC

    Vrai?…

    JOYEUSE

    Oui, il est décidément guisard…C'est le Balafré qui a exigé du roi
    qu'il lui rendît son commandement…Depuis quelque temps, le roi fait
    tout ce qu'il veut.

    D'EPERNON

    C'est qu'il a besoin de lui…Il paraît que le Béarnais est en
    campagne, le harnais sur le dos…

    JOYEUSE

    Vous verrez que ce damné d'hérétique nous fera battre pendant
    l'été…Mettez-vous donc en campagne de cette chaleur-là,…avec cent
    cinquante livres de fer sur le corps!…pour revenir hâlé comme un
    Andalou…

    SAINT-LUC

    Ce serait un mauvais tour à te faire, Joyeuse…

    JOYEUSE

    Je l'avoue; j'ai plus peur d'un coup de soleil que d'un coup
    d'épée…et, si je le pouvais, je me battrais toujours, comme Bussy
    d'Amboise l'a fait dans son dernier duel, au clair de la lune…

    SAINT-LUC

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles?

    D'EPERNON

    Il est toujours dans l'Anjou, près de Monsieur…C'est encore un
    ennemi de moins pour le guisard.

    JOYEUSE

    A propos de guisard, Saint-Mégrin, sais-tu ce qu'en dit la maréchale
    de Retz? Elle dit qu'auprès du duc de Guise, tous les princes
    paraissent peuple.

    SAINT-MEGRIN

    Guise!…toujours Guise!…Vive Dieu!…que l'occasion se présente
    (tirant son poignard et coupant son gant en morceaux), et, de par
    saint Paul de Bordeaux! je veux hacher tous ces petits princes
    lorrains comme ce gant.

    JOYEUSE

    Bravo, Saint-Mégrin!…Vrai-Dieu! je le hais autant que toi.

    SAINT-MEGRIN

    Autant que moi! Malédiction! si cela est possible; je donnerais mon
    titre de comte pour sentir, cinq minutes seulement, son épée contre
    la mienne…Cela viendra peut-être…

    DU HALDE

    Messieurs, messieurs, voilà Bussy…

    SAINT-MEGRIN

    Comment! Bussy d'Amboise?…

    SCENE II

    LES MEMES, BUSSY D'AMBOISE

    BUSSY D'AMBOISE

    Eh! oui, messieurs, lui-même, en personne…Aux amis,
    salut…Bonjour, Saint-Mégrin…

    SAINT-MEGRIN

    Et nous qui te croyions à cent lieues d'ici.

    BUSSY D'AMBOISE

    J'y étais, il y a trois jours…Aujourd'hui, me voilà.

    JOYEUSE

    Ah! ah!…vous êtes donc raccommodés?…Il voulait te tuer avec
    Quélus…Il n'y a pas de sa faute, si le coup n'a pas réussi…

    BUSSY D'AMBOISE

    Oui, pour la dame de Sauve…Mais, depuis, nous avons mesuré nos
    épées, et elles se sont trouvées de la même longueur…

    SAINT-LUC

    A propos de la dame de Sauve, on dit que, pour qu'elle soit plus sûre
    de ta fidélité, tu lui écris avec ton sang, comme Henri III écrivait
    de Pologne à la belle Renée de Chateauneuf…Sans doute elle était
    prévenue de ton arrivée, elle…

    BUSSY D'AMBOISE

    Non. Nous voyageons incognito…Mais je n'ai pas voulu passer si
    près de vous, sans venir vous demander s'il n'y avait pas quelqu'un
    de vous qui eût besoin d'un second…

    SAINT-MEGRIN

    Cela se pourra faire, si tu ne nous quittes pas trop tôt.

    BUSSY D'AMBOISE

    Tête-Dieu!…le cas échéant, je suis homme à retarder mon
    départ;…ainsi ne te gêne pas. Il y a si longtemps que cela ne
    m'est arrivé…c'est tout au plus si, en province, on trouve à se
    battre une fois par semaine…Heureusement que j'avais là, sous la
    main, mon ami Saint-Phal; nous nous sommes battus trois fois, parce
    qu'il soutenait avoir vu des X sur les boutons d'un habit, où je
    crois qu'il y avait des Y…

    SAINT-MEGRIN

    Bah! pas possible…

    BUSSY D'AMBOISE

    Parole d'honneur! Crillon était mon second…

    JOYEUSE

    Et qui avait raison?

    BUSSY D'AMBOISE

    Nous n'en savons rien encore: la quatrième rencontre en
    décidera…Mais que vois-je donc là-bas? Les pages d'Antraguet!…Je
    croyais que, depuis la mort de Quélus…

    SAINT-LUC

    Le duc de Guise a sollicité sa grâce.

    BUSSY D'AMBOISE

    Ah! oui, sollicité,…j'entends…Il est donc toujours insolent,
    notre beau cousin de Guise?…

    SAINT-MEGRIN

    Pas encore assez…

    D'EPERNON

    Vrai-Dieu! tu es difficile…Je suis sûr qu'au fond du coeur, le roi
    n'est pas de ton avis.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'il dise donc un mot…

    D'EPERNON

    Ah! vois-tu, c'est qu'il est trop occupé dans ce moment, il apprend
    le latin.

    SAINT-MEGRIN

    Tête-Dieu! qu'a-t-il besoin de latin pour parler à des Français?
    Qu'il dise seulement: «A moi, ma brave noblesse!» et un millier
    d'épées qui coupent bien, sortiront des fourreaux où elles se
    rouillent. N'a-t-il plus dans la poitrine le même coeur qui battait
    à Jarnac et à Moncontour, ou ses gants parfumés ont-ils amolli ses
    mains, au point qu'elles ne puissent plus serrer la garde d'une épée?

    D'EPERNON

    Silence, Saint-Mégrin!…le voilà…

    UN PAGE, entrant

    Le roi!…

    BUSSY D'AMBOISE

    Je vais me tenir un peu à l'écart…Je ne me montrerai que s'il est
    de bonne humeur…

    UN SECOND PAGE

    Le roi! (Tout le monde se lève et se groupe)

    UN TROISIEME PAGE

    Le roi!

    SCENE III

    LES MEMES, HENRI, puis CATHERINE

    HENRI

    Salut, messieurs, salut…Villequier, qu'on prévienne madame ma mère
    de mon retour, et qu'on s'informe si l'on a apporté mon nouvel habit
    d'amazone…Ah! dites à la reine que je passerai chez elle, afin de
    fixer le jour de notre départ pour Chartres; car vous savez,
    Messieurs, que la reine et moi faisons un pèlerinage à Notre-Dame de
    Chartres, afin d'obtenir du ciel ce qu'il nous a refusé jusqu'à
    présent, un héritier de notre couronne. Ceux qui voudront nous
    suivre seront les bienvenus.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, si, au lieu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres, vous
    ordonniez une campagne dans l'Anjou…si vos gentilshommes étaient
    revêtus de cuirasses au lieu de cilices, et portaient des épées en
    guise de cierges, Votre Majesté ne manquerait pas de pénitents, et
    vous me verriez au premier rang, sire, dussé-je faire la moitié de la
    route pieds nus sur des charbons ardents.

    HENRI

    Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en
    arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre
    beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas
    pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma
    cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez,
    ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils
    bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux,
    n'aurait jamais dû quitter notre cour…

    CATHERINE

    Il y revient, peut-être, mon fils…

    HENRI, s'asseyant

    C'est ce que nous allons savoir…Asseyez-vous, ma mère…Approchez,
    seigneur de Bussy…Où avez-vous quitté notre frère?

    BUSSY D'AMBOISE

    A Paris, sire.

    HENRI

    A Paris!…Serait-il dans notre bonne ville de Paris?

    BUSSY D'AMBOISE

    Non; mais il y est passé cette nuit.

    HENRI

    Et il se rend?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Dans la Flandre…

    HENRI

    Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre
    famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous,
    sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné
    et à son roi?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire,…il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et
    il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus
    sortir.

    HENRI

    Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon
    serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être
    bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre.
    Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus
    vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien,
    qu'y a-t-il?

    CATHERINE

    Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que
    vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale
    présence…

    HENRI

    Oui, oui, volontairement!…Le meurtrier!…Ma mère, mon cousin de
    Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut
    qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.

    LE PAGE

    Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville,
    ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer
    aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son
    respect.

    HENRI

    Oui, oui;…tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et
    respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui
    pourrait me rappeler cet affreux duel…Tiens, Joyeuse, tiens!…(Il
    tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants
    d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami
    commun…D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron…Saint-Mégrin,
    je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un
    bras de dix-huit ans!…qu'elle te défende mieux que lui, en pareille
    circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les
    oubliez pas dans vos prières.

    Que Dieu reçoive en son giron
    Quélus, Schomberg et Maugiron.

    Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous…Faites entrer…(A
    la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire)
    Approchez ici, baron, et fléchissez le genou…Charles Balzac
    d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence
    royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous
    les avions ôtés, vos dignités et vos titres…Relevez-vous, baron de
    Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province
    d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions
    que vous y remplissiez autrefois…Relevez-vous.

    D'ENTRAGUES

    Non, sire,…je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu
    publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un
    loyal et honorable cavalier.

    HENRI

    Oui,…nous le reconnaissons, car c'est la vérité…Mais vous avez
    porté des coups bien malheureux!…

    D'ENTRAGUES

    Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et
    d'oubli.

    HENRI

    Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.

    CATHERINE

    Mon fils, que faites-vous?

    HENRI

    Non, madame, non…J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal
    qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.

    D'ENTRAGUES

    Sire,…j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma
    soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.

    HENRI

    C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre
    présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le
    bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir…Qui fait ce
    bruit?

    D'EPERNON

    Ce sont ceux de Guise…

    HENRI

    Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les
    princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés…Ses
    pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée
    ne soit pas un mystère…

    SAINT-MEGRIN

    Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance…Il a ses
    sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de
    pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre
    Majesté.

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    (Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi
    par quatre, dont l'un porte son casque)

    HENRI

    Venez, monsieur le duc, venez…Quelqu'un qui s'est retourné au bruit
    que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de
    parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus,
    de supprimer quelque impôt…Mon peuple est un peuple bien heureux,
    mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et
    en moi un roi si patient!

    LE DUC DE GUISE

    Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,…et je
    suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses
    sujets.

    SAINT-MEGRIN, à part

    Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier…

    LE DUC DE GUISE

    Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant
    Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et
    des siens que j'ai à l'entretenir…

    HENRI

    Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas
    attendre nos prochains états de Blois?…Les trois ordres de la
    nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous
    mission de me parler au nom de leurs mandataires.

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois
    viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de
    novembre?…Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un
    conseil privé…

    HENRI

    Lorsque le danger est pressant!…Mais vous nous effrayez, monsieur
    de Guise…Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil
    privé sont ici…Parlez, monsieur le duc, parlez.

    CATHERINE

    Mon fils, permettez que je me retire.

    HENRI

    Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché
    pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante,
    ses conseils nous ont même été d'un utile secours.

    LE DUC DE GUISE

    Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop
    hardie…Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal
    sujet.

    HENRI

    Au fait, monsieur le duc, au fait…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté
    les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat…Jusqu'à présent, Votre
    Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le
    remplir…Mais cela ne peut durer…L'approbation du saint-père a
    permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens
    du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous
    prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers…Les diamants
    de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au
    duc Casimir…Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont
    été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu
    l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé
    d'aliéner les domaines.

    HENRI

    Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez
    mauvais état…Nous prendrons un autre surintendant.

    LE DUC DE GUISE

    Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire…mais
    Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que
    votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est
    emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le
    Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois
    et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos
    troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept
    mille habitants au fil de l'épée.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut
    châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne
    craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous
    irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir
    l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au
    cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.

    SAINT-MEGRIN

    Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour
    rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos
    terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et,
    vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les
    chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi,
    pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.

    HENRI

    Vous l'entendez, monsieur le duc?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de
    Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils
    s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des
    hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le
    remplira, lorsque le moment en sera venu…Mais je ne puis cacher à
    Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la
    voyant pas reconnaître hautement cette grande association.

    HENRI

    Et que faudrait-il pour cela?

    LE DUC DE GUISE

    Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa
    confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui
    surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour
    rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les
    circonstances difficiles…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre
    personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner
    l'embarras de chercher bien loin ce chef…Nous y penserons à loisir,
    mon beau cousin, nous y penserons à loisir.

    LE DUC DE GUISE

    Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant…

    HENRI

    Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai
    huguenot…Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de
    l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu
    nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de
    Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal
    masqué.

    SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc

    Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de
    chercheur d'aventures?

    LE DUC DE GUISE

    Et de redresseur de torts, monsieur le comte.

    HENRI

    En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le
    temps qui court.

    LE DUC DE GUISE

    C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse
    d'acier qu'un justaucorps de satin.

    SAINT-MEGRIN

    M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses
    oreilles.

    LE DUC DE GUISE

    Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa
    blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la
    tête pour les éviter.

    JOYEUSE, prenant sa sarbacane

    C'est ce que nous allons voir…

    SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane

    Attends!…il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait
    l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A
    vous, monsieur le duc.

    TOUS

    Bravo! bravo!

    LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard

    Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)

    SAINT-PAUL

    Qu'allez-vous faire!…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle
    et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle…

    LE DUC DE GUISE

    Et vous aussi, sire!…Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
    Majesté.

    HENRI

    Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne;
    agissez comme si nous n'y étions pas…

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?…

    HENRI

    Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous…Nous
    trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant,
    pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.

    LE DUC DE GUISE

    Vous en êtes le maître, sire…Mais d'ici là?…

    HENRI

    Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre…Comte Paul Estuert, nous
    te faisons marquis de Caussade.

    LE DUC DE GUISE

    Je suis duc, sire.

    HENRI

    Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de
    Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui…car il
    est votre égal.

    SAINT-MEGRIN

    Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et,
    puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière
    à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur…Or, écoutez, messieurs:
    moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi,
    Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici
    présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les
    princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au
    poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra
    à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à
    la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide!
    (Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!

    D'EPERNON

    Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.

    LE DUC DE GUISE, montrant le gant.

    Saint-Paul…

    BUSSY D'AMBOISE

    Un instant, messieurs!…un instant! Moi, Louis de Clermont,
    seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul
    Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se
    déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et,
    comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais…tu ne m'as
    pas donné le temps…Mais sois tranquille, si tu es tué…

    LE DUC DE GUISE

    Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé.
    (Haut) Antraguet, tu seras mon second…Vous le voyez, messieurs, je
    vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus…
    Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même
    longueur que l'épée de combat de ces messieurs.

    SAINT-MEGRIN

    Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible
    pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci…Mais
    nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le
    duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.

    HENRI

    Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre
    présence, et nous le fixons à demain…Maintenant, chacun de vous
    peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous
    l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant…Que veux-tu,
    Saint-Mégrin?

    SAINT-MEGRIN

    Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en
    rapporte à Dieu et à mon épée.

    HENRI

    Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?

    LE DUC DE GUISE

    La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
    Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.

    HENRI

    Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous
    l'octroyons, mon beau cousin…Messieurs, puisque M. de Guise nous y
    force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil
    d'Etat…Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux
    champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien
    songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.

    SCENE V

    HENRI, CATHERINE

    HENRI

    Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis
    vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai
    autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.

    CATHERINE

    Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des
    conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?

    HENRI

    Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.

    CATHERINE

    Et vous avez résolu?

    HENRI

    Rien encore, car les chances du combat sont incertaines…Si M. de
    Guise était tué,…eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef;
    s'il ne l'était pas,…alors je prierais Dieu de m'éclairer…Mais,
    en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien
    ne m'en fera changer…La vue de mon trône me donne de temps en temps
    des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.

    CATHERINE

    Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et
    puissante?…Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je
    désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.

    HENRI

    Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon
    trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une
    partie, si ce n'est du tout.

    CATHERINE

    Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que
    la Ligue exige par sa voix…

    HENRI

    Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma
    mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui…
    comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration
    d'Amboise… Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé
    comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des
    cuissards d'acier.

    CATHERINE

    Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il
    n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant…Ce
    que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré…et,
    cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un
    devoir que nous lui imposerons comme son maître.

    CATHERINE

    Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!…et malheur…
    malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première
    marche!

    HENRI

    Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques
    raisons?

    CATHERINE

    Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son
    but?…

    HENRI

    De soutenir l'autel et le trône.

    CATHERINE

    C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un
    sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon
    fils,…il n'est pas loin d'être un rebelle.

    HENRI

    M. le duc aurait-il de si coupables desseins?

    CATHERINE

    Les circonstances l'accusent, du moins…Hélas! mon fils, je ne puis
    veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant,
    peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.

    HENRI

    Un complot! on conspirerait contre moi?…Dites, dites, ma mère…
    Quel est ce papier?…

    CATHERINE

    Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon… Son
    valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés,
    celui-ci en faisait partie.

    HENRI

    Voyons, ma mère, voyons…(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le
    papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de
    Guise!…un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à
    monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de
    France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de
    moi, ma mère?…

    CATHERINE

    Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le
    voici tel…non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel
    qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de
    l'approuver.

    HENRI, lisant

    «Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera
    rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera
    sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur,
    comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le
    roi et l'avoir confiné dans un couvent…» Dans un couvent!…Ils
    veulent m'ensevelir dans un cloître!…

    CATHERINE

    Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne
    vous attend…

    HENRI

    Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?

    CATHERINE

    Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
    Childéric, en échange de son manteau royal?…

    HENRI

    Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont
    changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y
    donne des droits.

    CATHERINE

    Ne peut-on en supposer?…Voyez cette généalogie.

    HENRI

    La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas,
    vous savez bien que cela n'est pas.

    CATHERINE

    Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.

    HENRI

    Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle
    couronne de France…Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y
    prétendre sans notre permission?

    CATHERINE

    Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il
    faut recoudre.

    HENRI

    Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et
    adroit.

    CATHERINE

    Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit
    que lui?

    HENRI

    Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin…

    CATHERINE

    Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne…

    HENRI

    Vous avez raison…Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de
    la Ligue?

    CATHERINE

    Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?…Peut-être y
    aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la
    résolution.

    HENRI, hésitant

    De la résolution!

    CATHERINE

    Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon
    respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que
    parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un
    caractère irrésolu…C'est un roseau peint en fer…Appuyez, il
    pliera.

    HENRI

    Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!…faut-il les
    exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.

    CATHERINE

    Non; peut-être ai-je un autre moyen…Mais jurez-moi qu'à l'avenir
    vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.

    HENRI

    N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.

    CATHERINE

    Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables
    à Dieu.

    HENRI

    Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je
    m'abandonne entièrement à vous.

    CATHERINE

    Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.

    SCENE VI

    LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI

    LE DUC DE GUISE

    Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces
    insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin…Le roi
    l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune?
    Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier,
    dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en
    a fait prévenir par Bassompierre…Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de
    la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon!
    (Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur duc…

    LE DUC DE GUISE

    J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez
    toi…Dans quelques minutes, nos amis seront ici…Je suis venu le
    premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a
    dit que je pouvais compter sur toi.

    RUGGIERI

    Il a dit vrai…Et mon art…

    LE DUC DE GUISE

    Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis
    trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es
    savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des
    archives…C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi.
    L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la
    Ligue; il est rentré en France…

    RUGGIERI

    Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
    Lyon.

    LE DUC DE GUISE

    Il y est mort; il était porteur de papiers importants…Ces papiers
    ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc
    de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535,
    par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains
    étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il
    faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine
    dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves.
    C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé.
    Voici un à-compte.

    RUGGIERI

    Vous serez content de moi, monseigneur.

    LE DUC DE GUISE

    Bien…Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y
    ai trouvés?

    RUGGIERI

    Me consulter sur l'avenir.

    LE DUC DE GUISE

    Sont-ils donc mécontents du présent?…Ils seraient bien difficiles.
    Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.

    LE DUC DE GUISE

    Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne
    s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines…Mais il
    y a quelqu'un dans l'antichambre…Ah! ah! c'est le père Crucé.

    ACTE TROISIEME

    L'oratoire de la duchesse de Guise

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE

    MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir

    Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au
    bal de la cour en simple domino?

    MARIE, déposant des fleurs sur la même table

    C'est que madame la duchesse n'est pas coquette…

    MADAME DE COSSE

    Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages…A
    quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la
    figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce
    domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en
    Diane ou en Hébé?

    ARTHUR

    C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    Voyez donc ce petit muguet!…Allez ramasser l'éventail de votre
    maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette;
    vous n'y connaissez encore rien…Dans trois ou quatre ans, à la
    bonne heure!

    ARTHUR

    Tiens…Je vais avoir quinze ans.

    MADAME DE COSSE

    Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise…

    MARIE

    Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal.
    Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du
    premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.

    MADAME DE COSSE

    Et voilà le tort…Autrefois, on conservait son déguisement toute la
    nuit…Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de
    l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans…Je n'en
    avais que vingt.

    ARTHUR

    Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.

    MADAME DE COSSE

    Vingt-cinq ou trente, peu importe…Alors je n'en avais que quinze.
    Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où
    l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un
    combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.

    ARTHUR

    C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.

    MADAME DE COSSE

    C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux…Il ferait beau
    voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants
    damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.

    ARTHUR

    Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
    François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    J'étais un enfant…Je ne m'en souviens pas…Un enfant au berceau,
    entendez-vous?

    MARIE

    Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
    Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes…

    ARTHUR

    Et le comte de Saint-Mégrin, donc!…

    MADAME DE COSSE

    Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais…J'aurais bien
    voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que
    portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la
    beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de
    Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux
    mains…C'était au fameux tournoi de Soissons…

    MARIE

    Au fameux tournoi de Soissons?…

    ARTHUR

    Eh! oui…au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort
    du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau…

    MADAME DE COSSE

    Petit drôle!…vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de
    madame la duchesse de Guise.

    SCENE II

    LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE

    ARTHUR, courant à elle

    Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le
    courroux de votre première dame d'honneur…

    LA DUCHESSE DE GUISE, distraite

    Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?…

    ARTHUR

    Chevalier discourtois, je me souviens des dates.

    MADAME DE COSSE, interrompant

    Madame la duchesse paraît préoccupée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Non…N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?

    MARIE

    Non, madame.

    ARTHUR

    Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ta récompense, enfant?…Un mouchoir mérite-t-il donc une grande
    récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.

    MARIE

    Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait
    dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est
    venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus
    joli petit sapajou…

    MADAME DE COSSE

    Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est
    entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais
    tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds

    Eh bien?

    ARTHUR

    Je n'ai rien trouvé…

    MADAME DE COSSE

    M. de Joyeuse est en Alcibiade…Il a un casque d'or massif…Son
    costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon
    est…

    ARTHUR

    Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)

    MADAME DE COSSE

    Ah!…M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant;
    mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume
    d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ruggieri?…Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle,
    près de l'hôtel de Soissons?

    MARIE

    Oui.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à part

    Plus de doute!…c'était chez lui…J'avais cru le
    reconnaître…(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?

    MADAME DE COSSE

    Si…M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses _Dames
    galantes_… Je l'ai déposé sur cette table…La reine de Navarre y
    joue un grand rôle…Et puis M. Ronsard est aussi venu…il voulait
    absolument vous voir…Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez
    madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous
    apportait une petite pièce de vers.

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction

    Sur la rime?…

    MADAME DE COSSE

    Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame
    la duchesse veut-elle les entendre?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Donnez à Arthur, il les lira.

    ARTHUR, lisant

    Mignonne, allons voir si la rose
    Qui, ce matin, avoit desclose
    Sa robe de pourpre au soleil
    N'a point perdu, cette vesprée,
    Les plis de sa robe pourprée
    Et son teint au vostre pareil.

    Las! voyez comme en peu d'espace,
    Mignonne, elle a, dessus la place,
    Là, là, ses beautés laissé choir.
    O vrayment marastre nature!
    Puisqu'une telle fleur ne dure
    Que du matin jusques au soir!

    Or donc, écoutez-moi, mignonne,
    Tandis que votre âge fleuronne,
    Dans sa plus verte nouveauté,
    Cueillez, cueillez votre jeunesse;
    Comme à cette fleur, la vieillesse
    Fera ternir votre beauté.

    LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite

    Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.

    ARTHUR

    Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    M. de Saint-Mégrin?…

    MADAME DE COSSE

    Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours…

    ARTHUR

    Et pourquoi cela?

    MADAME DE COSSE

    Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son
    amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour,
    qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.

    ARTHUR

    Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?…Cela
    peut être.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…cela peut être.

    MADAME DE COSSE, à Arthur

    Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour
    être l'objet de votre enthousiasme?

    ARTHUR

    Si remarquable?…Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir
    son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu l'aimes donc bien?

    ARTHUR

    Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai
    besoin de vous…Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te
    donner.

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR

    ARTHUR

    J'attends vos ordres.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis
    distraite, préoccupée…Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce
    jeune vicomte de Joyeuse!

    ARTHUR

    Joyeuse?…Non…Saint-Mégrin.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! oui,…c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce
    jeune homme? Moi, je cherche en vain.

    ARTHUR

    Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Si.

    ARTHUR

    Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à
    cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien;
    s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa
    force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul,
    peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes
    seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur
    pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui, c'est vrai…Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé
    parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre
    pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.

    ARTHUR

    La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    La dame de Sauve!…On dit qu'il ne l'a jamais aimée.

    ARTHUR

    S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    T'aurait-il choisi pour son confident?…Il ne ferait pas preuve de
    prudence, en le prenant si jeune…

    ARTHUR

    Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que
    de m'arracher son secret…Mais il ne m'a rien confié…J'ai vu.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu as vu…quoi?…qu'as-tu vu?

    ARTHUR

    Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter
    les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au
    Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! oui…Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une
    galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.

    ARTHUR

    Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un
    cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans
    l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé
    tomber une dame…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le malheureux! ce bouquet était le mien.

    ARTHUR

    Le vôtre, ma belle cousine?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ai-je dit le mien?…Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve…Vous
    savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve…Le fou!…Et que
    faisait-il de ce bouquet?

    ARTHUR

    Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre
    son coeur…Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de
    force…Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il
    m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval
    qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Est-ce tout?…est-ce tout?…Oh! encore, encore!…parle-moi encore
    de lui!

    ARTHUR

    Et depuis, je l'ai vu, il…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence, enfant!…M. le duc…Reste près de moi, Arthur; ne me
    quitte pas que je ne te l'ordonne…

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vous étiez levée, madame…Alliez-vous rentrer dans votre
    appartement?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.

    LE DUC DE GUISE

    Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être
    contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne
    vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.

    LE DUC DE GUISE

    Que voulez-vous!…J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous
    vous condamniez était ridicule à votre âge…et qu'il fallait, de
    temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame,
    pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs…
    Mais il s'agit d'autre chose, madame… Arthur, laissez-moi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un
    entretien secret que vous voudriez?…

    LE DUC DE GUISE

    Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec
    moi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! et pourquoi?

    LE DUC DE GUISE

    En ce cas, sortez, Arthur…Eh bien?…

    ARTHUR

    J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.

    LE DUC DE GUISE

    Vous l'entendez, madame?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur, éloignez-vous.

    ARTHUR

    J'obéis. (Il sort)

    SCENE V

    LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche
    aient besoin d'être ratifiés par la vôtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de
    moi-même…

    LE DUC DE GUISE

    Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de
    Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de
    réitérer un ordre de sa bouche.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins
    d'obéissance de cet enfant?

    LE DUC DE GUISE

    Moi? Aucune…Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer
    plus librement le motif qui m'amène…Voulez-vous bien me servir de
    secrétaire?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume
    et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne
    pourriez-vous par une autre personne?…

    LE DUC DE GUISE

    Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, au moins, remettez à plus tard…

    LE DUC DE GUISE

    Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre
    écriture soit lisible…Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis prête…

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à
    l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure
    du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans
    être aperçu…L'appartement de madame la duchesse de Guise est au
    deuxième étage…»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce
    billet…

    LE DUC DE GUISE

    Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle
    compromet mon honneur…

    LE DUC DE GUISE

    Votre honneur…Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux
    que moi?…Laissez-m'en juge, et suivez mon désir…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Votre désir?…Je dois m'y refuser.

    LE DUC DE GUISE

    Obéissez à mes ordres, alors…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    A vos ordres?…Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause…

    LE DUC DE GUISE

    La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la
    connaissez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi! et comment?

    LE DUC DE GUISE

    Peu importe!…écrivez…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Permettez que je me retire…

    LE DUC DE GUISE

    Vous ne sortirez pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.

    LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir

    Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous,
    ne le sont point encore par tout le monde…et, d'un mot, je puis
    substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule
    d'un cloître.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les
    biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront
    la dot de la duchesse de Guise.

    LE DUC DE GUISE

    Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait
    qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà
    de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse
    franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant
    et dévoué…Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance.
    Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Jamais, monsieur, jamais!

    LE DUC DE GUISE

    Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie
    consenti à vous menacer deux fois.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.

    LE DUC DE GUISE

    Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et quel autre?…(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
    coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner…Que faites-vous,
    monsieur de Guise? que faites-vous?

    LE DUC DE GUISE

    Rien…J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu
    que n'ont point mes paroles.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh quoi!…vous pourriez?…Ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, madame, ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

    LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe

    Eh bien?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure…Que la
    mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait
    un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux;
    que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.

    LE DUC DE GUISE

    Il y a moyen de vous y soustraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il est plus affreux qu'elle encore…Mais non, tout cela n'est qu'un
    jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu
    cette exécrable idée.

    LE DUC DE GUISE, riant

    Un jeu, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non…Votre sourire m'a tout dit…Laissez-moi un instant pour me
    recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)

    LE DUC DE GUISE

    Un instant, madame, rien qu'un instant.

    LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie

    Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Etes-vous décidée?

    LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule

    Je le suis.

    LE DUC DE GUISE

    A l'obéissance?

    LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe

    A la mort!

    LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre

    Vous l'aimiez bien, madame!…Elle a préféré…Malédiction!
    malediction sur vous et sur lui!…sur lui surtout qui est tant aimé!
    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Malheur! malheur à moi!

    LE DUC DE GUISE

    Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
    souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! laissez-moi.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras

    Vous me faites mal, Henri.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, vous dis-je!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement
    mal…Grâce! grâce! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le puis-je? Ma vue se trouble…Une sueur froide…O mon Dieu! mon
    Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)

    LE DUC DE GUISE

    Eh! non, madame.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Qu'exigez-vous de moi?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous m'obéissiez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, accablée

    Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort…la
    douleur seule m'a vaincue…elle a été au delà de mes forces. Tu
    l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage,
    et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant
    qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit
    sur son bras des traces bleuâtres)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise
    a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?

    LE DUC DE GUISE

    Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
    Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'était donc bien à lui?

    LE DUC DE GUISE

    Ne l'aviez-vous pas deviné?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.

    LE DUC DE GUISE

    Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
    (allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous
    n'avez eu pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Appelez un page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Aucun n'est là…

    LE DUC DE GUISE

    Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous
    l'ordonne! appelez-le!…Mais, auparavant, madame, faites bien
    attention que je suis là, derrière cette portière…Un seul signe, un
    seul mot, cet enfant est mort…et c'est vous qui l'aurez tué…(Il
    siffle) Songez-y, madame…

    LA DUCHESSE, appelant

    Arthur!

    SCENE VI

    LES MEMES, ARTHUR

    ARTHUR

    Me voilà, madame, Dieu!…grand Dieu! que vous êtes pâle!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, pâle? Non, non…tu te trompes…(Lui tendant la lettre et la
    retirant) Ce n'est rien…Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi…

    ARTHUR

    Moi, vous quitter, quand vous souffrez!…Voulez-vous que j'appelle
    vos femmes?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Garde-t'en bien, Arthur!…Prends cette lettre,…cette clef,…et
    va-t'en…Pars!…pars!…

    ARTHUR, lisant

    «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin…» Oh! qu'il sera heureux,
    madame!…Je cours… (Il sort)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Heureux?…Oh! non…non, reviens!…reviens, Arthur!…Arthur!…

    LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche

    Silence, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras

    Ah!…

    LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte
    avec une double clef

    Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!

    ACTE QUATRIEME

    Même décoration qu'au deuxième acte

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN

    ARTHUR

    Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à
    gauche… (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.

    SAINT-MEGRIN

    Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui… «A Monsieur
    le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?

    ARTHUR

    Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les
    espérer de quelqu'un?

    SAINT-MEGRIN

    De quelqu'un?…Comment?…Et qui es-tu, toi-même?

    ARTHUR

    Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez
    reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?…

    SAINT-MEGRIN

    La duchesse de Guise!… (Lui mettant la main sur la bouche)
    Tais-toi!…Je sais tout… (Il lit) Elle-même t'a remis cette
    lettre?…

    ARTHUR

    Elle-même.

    SAINT-MEGRIN

    Elle-même!…Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!…Je ne connais
    pas son écriture…Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper…

    ARTHUR

    Moi, vous tromper?…Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Où t'a-t-elle remis cette lettre?

    ARTHUR

    Dans son oratoire.

    SAINT-MEGRIN

    Elle était seule?

    ARTHUR

    Seule.

    SAINT-MEGRIN

    Et que paraissait-elle éprouver?

    ARTHUR

    Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.

    SAINT-MEGRIN

    Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!…Tout cela devait
    être, et cependant j'étais si loin de m'attendre…Non, c'est
    impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se
    rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront
    ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de
    ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de
    madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en
    ouvre la porte. –A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien
    à moi…pour moi; ce n'est point un songe,…ma tête ne s'égare
    pas…Cette clef,…ce papier,…ces lignes tracées, tout est
    réel!…il n'y a point là d'illusion… (Il porte la lettre à ses
    lèvres) Je suis aimé!…aimé!…

    ARTHUR

    A votre tour, comte, silence!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!…
    Sois muet comme la tombe…Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu,
    ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta
    maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce
    message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les
    délateurs.

    ARTHUR

    Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.

    SAINT-MEGRIN

    Oui;…mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah!
    fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne
    le révèlent jamais…Tu es jeune: conserve la gaieté et
    l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions,
    passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans
    l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des
    paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira
    tout…Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus
    secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te
    dois…Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours,
    viens à moi, parle…et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon
    âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne
    ne te voie…Adieu, adieu!

    ARTHUR, lui pressant la main

    Adieu, comte, adieu!

    SCENE II

    SAINT-MEGRIN, puis GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis
    aimé!…Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer
    le costume à l'aide duquel…Georges! Georges! (Son valet entre)
    Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant
    de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va.
    (Georges sort) Mais qui vient ici?…Ah! c'est Côme Ruggieri.

    SCENE III

    SAINT-MEGRIN, RUGGIERI

    SAINT-MEGRIN

    Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes
    prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis
    heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire…Tu ne
    me réponds pas, tu m'examines!

    RUGGIERI, le conduisant vers la lumière

    Jeune homme, avance avec moi.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et
    de bonheur?

    RUGGIERI

    La mort, peut-être.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père!…

    RUGGIERI

    La mort!…

    SAINT-MEGRIN, riant

    Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout
    ce que je vous demande.

    RUGGIERI

    Mon fils, souviens-toi de Dugast.

    SAINT-MEGRIN

    Dugast!…Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec
    le duc de Guise.

    RUGGIERI

    Demain! à quelle heure?

    SAINT-MEGRIN

    A dix heures.

    RUGGIERI

    Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la
    lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux.
    (Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?

    SAINT-MEGRIN

    Qui brille près d'une autre plus brillante encore?

    RUGGIERI

    Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore
    qu'un point dans l'immensité?

    SAINT-MEGRIN

    Oui; eh bien?…

    RUGGIERI

    Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et
    cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)

    SCENE IV

    SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE

    SAINT-MEGRIN

    Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!…Il ne m'entend
    pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et
    ce nuage!…Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de
    ce visionnaire…Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast,
    Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour,
    lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes
    vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur.
    Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du
    moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)

    JOYEUSE

    Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que
    tu lis dans les astres, toi?

    SAINT-MEGRIN

    Moi? Non.

    JOYEUSE

    Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais
    qu'as-tu donc?

    SAINT-MEGRIN

    Rien, rien: je regarde le ciel.

    JOYEUSE

    Il est superbe! les étoiles étincellent.

    SAINT-MEGRIN, avec mélancolie

    Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des
    ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de
    fois pendant notre vie?

    JOYEUSE

    Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop
    tristes…Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!…voilà
    pour ce monde…Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu
    que je m'y trouve bien.

    SAINT-MEGRIN, sans l'écouter

    Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons
    aimées ici-bas?…Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le
    bonheur?…

    JOYEUSE

    Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me
    parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure,
    M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande
    pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en
    l'air.

    SAINT-MEGRIN

    Tu as raison; oui, je suis un insensé…

    JOYEUSE

    Voici le roi…Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon
    âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?…

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fâché?…Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie
    que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.

    SCENE V

    LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
    Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS

    HENRI

    Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures
    sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en
    récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le
    comte de Saint-Mégrin.

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire!

    HENRI, à SAINT-MEGRIN

    Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir?
    Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va
    s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret
    pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te
    parler…Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il
    ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise…

    CATHERINE, entrant

    Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans
    l'antichambre.

    HENRI

    Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places.
    D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras
    notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers…

    CATHERINE

    Surtout, sire…

    HENRI

    Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.

    SCENE VI

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    HENRI

    Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire
    dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis;
    mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait
    signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y
    aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au
    bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées
    pour sa rédaction?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté
    la peine…l'ennui.

    HENRI

    Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le
    baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron.
    Or, écoutez, messieurs.

    D'EPERNON, lisant

    «Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et
    autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie.
    Premièrement…»

    HENRI

    Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont
    je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit
    articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le
    duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de
    nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef
    ait de grands pouvoirs…Enfin, mon beau cousin, faites comme pour
    vous.

    LE DUC DE GUISE

    Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.

    SAINT-MEGRIN

    Que faites-vous, sire?…

    HENRI

    Laisse-moi.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu
    d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des
    Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique.
    2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera
    octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses
    actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra
    en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»

    HENRI

    Très-bien.

    SAINT-MEGRIN

    Bien!…Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!…
    revêtir un homme d'une pareille puissance!

    HENRI

    Silence!

    JOYEUSE

    Mais, sire…

    HENRI

    Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons
    positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il
    vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal
    sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume
    après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes
    intéressé à ce qu'on m'obéisse…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que
    vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera
    braver ses ordres.

    HENRI

    C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant
    son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de
    France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par
    notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise,
    l'association connue sous le nom de la Sainte-Union…et, de notre
    autorité, nous nous en déclarons le chef.»

    LE DUC DE GUISE

    Comment!…

    HENRI

    «En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal
    (descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre
    main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous,
    mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi…Eh
    bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les
    trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas
    de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de
    Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât
    l'amour des Français…Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur
    le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une
    haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit
    ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit
    vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.

    LE DUC DE GUISE, à Catherine à part

    O Catherine, Catherine!

    HENRI, indiquant la place où Guise doit signer

    Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour
    prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.

    HENRI

    Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce
    que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces
    de notre royaume.

    D'EPERNON

    Oui, sire.

    SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise

    Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première
    entreprise.

    LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul

    La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne
    est arrivé. Vous prendrez ses ordres.

    HENRI

    Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance;
    cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais
    prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a
    forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les
    besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le
    faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai
    nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous
    abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin…
    Etes-vous contente de moi, ma mère?

    CATHERINE

    Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi…

    HENRI

    Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire
    souvenir,…n'est-ce pas?

    SAINT-MEGRIN, à part

    Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri
    et Saint-Mégrin)

    SCENE VII

    HENRI, SAINT-MEGRIN

    HENRI

    Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils;
    j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa
    place.

    SAINT-MEGRIN

    Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est
    pas de vous. J'y ai reconnu…

    HENRI

    Eh bien, quoi?…Parle…

    SAINT-MEGRIN

    La politique cauteleuse de votre mère…Elle croit avoir tout gagné,
    lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait
    quelque chose contre le duc de Guise…Je l'avais entendue, en lui
    parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que
    je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus
    qu'un chef de parti.

    HENRI

    Et que fallait-il donc faire?

    SAINT-MEGRIN

    Repousser la politique florentine, et agir franchement.

    HENRI

    De quelle manière?

    SAINT-MEGRIN

    En roi…Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise
    ne vous auraient pas manqué.

    HENRI

    Je les avais.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait donc vous en servir et le faire juger.

    HENRI

    Les parlements sont pour lui.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La
    Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur
    fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les
    traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.

    HENRI

    Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel
    prisonnier…Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de
    marbre qui puissent m'en répondre…Mets-le seulement en état d'y
    entrer, Saint-Mégrin,…et je me charge de faire fondre l'un et
    d'élever l'autre.

    SAINT-MEGRIN

    Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme
    il l'aura mérité.

    HENRI

    Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le
    même…J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te
    préparer à ce combat.

    SAINT-MEGRIN

    Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs
    religieux.

    HENRI

    Comment, tu n'en as pas eu le temps?…As-tu donc oublié le duel de
    Jarnac et de la Chataigneraie?…Il avait été fixé à quinze jours de
    celui du défi…Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en
    prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs,
    sans penser autrement à Dieu…Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien;
    mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent…Permettez…

    HENRI

    Comment, d'autres?

    SAINT-MEGRIN

    Sire, ma vie est entre les mains de Dieu…et, s'il a décide ma mort,
    sa volonté soit faite!

    HENRI

    Eh!…que dites-vous là…Votre existence vous appartient-elle,
    monsieur, pour en faire si peu de cas?…Non, par la mort-Dieu! elle
    est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de
    vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir;
    mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous
    prions d'y regarder à deux fois.

    SAINT-MEGRIN

    Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.

    HENRI

    Tu feras de ton mieux?…Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il
    n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura
    fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse
    vivement à lui.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire.

    HENRI

    Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France,
    je suis vraiment roi,…vraiment libre…Ma mère va être fière du
    conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et
    il faudra que je le paye en obéissance…

    SAINT-MEGRIN

    Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.

    HENRI

    Ton épée, je veux en juger par moi-même… (Il appelle) Du Halde!
    apporte des épeés émoussées.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir
    besoin de repos?…

    HENRI

    Du repos!…du repos!…Ils sont tous à me parler de repos!…
    Crois-tu qu'il dorme, lui?…ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il
    commande insolemment sur le trône de France, et que moi…moi, son
    roi…je prie humblement dans un cloître…Un roi ne dort pas,
    Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.

    SAINT-MEGRIN

    L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible;
    vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les
    accomplisse.

    HENRI

    Eh bien, écoute, demain… (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je
    crois?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire, c'est minuit.

    HENRI

    Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où
    je vais entrer…Il faut que je te quitte; mais viens me trouver
    demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.

    SAINT-MEGRIN

    J'irai, sire, j'irai.

    HENRI

    Bien, je compte sur toi.

    SAINT-MEGRIN

    Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.

    HENRI

    Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour
    toi…Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des
    charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le
    feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire…

    HENRI

    Adieu, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Adieu, sire, adieu!… (Le roi sort)

    SCENE VIII

    SAINT-MEGRIN, GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!…Ah! te voilà…Mon
    costume…Bien…Aide-moi!…Aide-moi!…

    GEORGES

    Vous allez sortir…Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
    porteurs?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    GEORGES

    Le temps est à l'orage.

    SAINT-MEGRIN

    Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
    bientôt plus une étoile au ciel…

    GEORGES

    Et vous allez sortir à pied?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, à pied…

    GEORGES

    Sans armes?…

    SAINT-MEGRIN

    J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit…Cependant, donne-moi
    l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
    encore un instant et je suis à ses pieds.

    GEORGES

    La voici…Voulez-vous que je vous accompagne?

    SAINT-MEGRIN

    Non. Il faut que je sorte seul.

    GEORGES

    A minuit passé!…que dirait votre mère si elle savait?

    SAINT-MEGRIN

    Ma mère!…oui, oui, tu as raison…L'orage s'étend…Ma pauvre
    mère!…je voudrais bien la revoir,…ne fût-ce qu'un instant.
    Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
    cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
    pas, entends-tu?

    GEORGES

    Et pourquoi, pourquoi?…

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne sais pas, tu ne sais pas…Donne-moi mon manteau…

    GEORGES

    Mon maître,…mon jeune maître,…ne sortez pas, au nom du ciel!…la
    nuit sera terrible.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, peut-être terrible… (A part) n'importe, il le faut, elle
    m'attend; j'ai tardé beaucoup…Malédiction! s'il était trop tard…

    GEORGES

    Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.

    SAINT-MEGRIN, avec colère

    Reste, je te l'ordonne.

    GEORGES

    Mon maître!

    SAINT-MEGRIN, lui tendant la main

    Non! embrasse-moi…Adieu…N'oublie pas ma mère.

    ACTE CINQUIEME

    Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée

    SCENE PREMIERE

    LA DUCHESSE DE GUISE, seule

    (Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
    troisième acte; elle écoute sonner l'heure)

    Minuit et demi…Avec quelle lenteur l'heure se traîne…Oh! s'il
    pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir…Jusqu'à une heure du
    matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
    entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
    pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments…
    et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
    n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
    J'ai voulu prier;…prier!… (Ecoutant en se rapprochant de la
    porte) Ah! mon Dieu! Non…non…ce n'est pas encore lui… (Allant
    à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
    l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
    mais nul espoir!…La porte de l'hôtel se referme!…il est sauvé!
    pour cette nuit du moins…Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
    moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
    quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
    l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai…je… (Ecoutant) J'ai cru
    entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
    de M. de Guise?…Non, non,…On monte; on s'arrête. Ah! on se
    rapproche…On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
    fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
    refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!

    (La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)

    SCENE II

    LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN

    SAINT-MEGRIN

    Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
    entendue; elle m'a guidé!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Ouverte! oui…Imprudent que je suis! (Il la referme)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, écoutez-moi!

    SAINT-MEGRIN

    Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
    félicité.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! la mort est là!…des assassins!

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! écoutez-moi,…écoutez-moi…Au nom du ciel! sortez de ce délire
    insensé…Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
    piège infernal; ils veulent vous assassiner.

    SAINT-MEGRIN

    M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle était de moi; mais la violence, la torture…Voyez! (Elle lui
    montre son bras) Voyez…

    SAINT-MEGRIN

    Ah!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est moi qui ai écrit ce billet;…mais c'est le duc qui l'a dicté.

    SAINT-MEGRIN, le déchirant

    Le duc! et j'ai pu croire?…Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
    instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
    va de la vie.

    SAINT-MEGRIN

    Elle ne m'aime pas…

    (Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh mon Dieu! mon Dieu!

    SAINT-MEGRIN, riant

    C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
    porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
    que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
    la vie, comme ces fleurs de leur tige…Adieu! adieu! pour jamais!
    (Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
    pour meurtrir les bras d'une femme?…Ah! viens! viens!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!…

    SAINT-MEGRIN

    Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
    événements également étrangers dans votre existence?…Fuir! et
    fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!…

    SAINT-MEGRIN

    Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
    aveuglement…Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
    l'assassinat d'un homme?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Grand Dieu! il le demande…Oh! oui, oui.

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
    moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?…
    Jamais!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
    des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
    réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
    sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
    nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
    enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
    l'autre…

    SAINT-MEGRIN

    N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
    dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
    l'enfonce.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien! bien! cherchons un moyen, une issue…Mes idées se heurtent! ma
    tête se brise!…

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre

    Cette fenêtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!

    SAINT-MEGRIN

    Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
    vengeance ne sont que trop bien prises…Et c'est moi, moi qui n'ai
    pas pu souffrir… (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
    pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas…et,
    si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)

    SAINT-MEGRIN, à ses pieds

    Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
    m'aimes…C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
    suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
    disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
    Entoure mes derniers moments des félicités du ciel…Ah! dis, dis-moi
    que je suis aimé.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
    me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
    Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
    la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés…
    Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime…Ici, dans cette même chambre,
    que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
    que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
    alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
    répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
    vie.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?…
    Malédiction!…Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
    l'enfer…Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes…Avec ta
    haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
    que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.

    SAINT-MEGRIN

    Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
    mourir!…mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?…
    Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!

    (On entend du bruit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoutez!…Ah! ce sont eux!

    SAINT-MEGRIN

    Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
    Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
    redeviens un homme…Eloigne-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion

    Saint-Mégrin! écoutez,…écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
    souviens…Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
    fois,…une ceinture,…une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
    et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.

    SAINT-MEGRIN

    Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
    distinguer ce balcon!…mais rien qu'un gouffre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoute…On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
    fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!

    SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre

    Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
    chambre) Qu'est cela?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
    billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
    appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
    ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
    fuyez, fuyez vite!

    SAINT-MEGRIN, attachant la corde

    En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
    porte…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Attendez.

    (Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)

    SAINT-MEGRIN

    Ah! Dieu! que faites-vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.

    SAINT-MEGRIN

    J'aime mieux mourir.

    LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte

    Ouvrez, madame, ouvrez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
    de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée…Fuyez, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Tu m'aimeras toujours?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui.

    LE DUC DE GUISE, en dehors

    Des leviers, des haches,…que j'enfonce cette porte.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Pars donc! oui…oui…adieu!

    SAINT-MEGRIN

    Adieu!…Vengeance!

    (Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
    silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
    quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!

    (Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
    SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES

    LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide

    Il sera descendu par cette fenêtre…Mais Mayenne était dans la rue
    avec vingt hommes, et le bruit des armes…Va, Saint-Paul; vous,
    suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
    duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
    tête-à-tête.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, madame; laissez-moi.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps

    Non, je m'attache à vous.

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, vous dis-je!…ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
    torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
    jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?

    SAINT-PAUL, dans la rue

    Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce lui?

    SAINT-PAUL

    Non, c'est le petit page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur! Ah! pauvre enfant!

    LE DUC DE GUISE

    L'auraient-ils laissé fuir?…Les misérables!…

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir

    Oh!…

    SAINT-PAUL

    Le voici.

    LE DUC DE GUISE

    Mort?

    SAINT-PAUL

    Non, couvert de blessures, mais respirant encore.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel…

    SAINT-PAUL

    Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu…

    LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
    Guise

    Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
    douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! (Elle tombe)

    LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue

    Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
    du maître.

    End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)

  • Espace Perdu Poésie

    Espace Perdu Poésie

    Aproximadamente 3.795 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ESPACE PERDU

    imageries

    Éditions Naaman

    =========================================

    La folie m'engendre
    sous d'épaisses couvertures vertueuses
    les breloques m'étouffent l'oeil
    sclérose d'âme en devenir
    pétrie à même les nuances

    Corps d'avant
    corps mutant
    corpusculaire
    ouïr pour actionner le Verbe
    perdre la clef des champs

    Au grand Mât
    attachez vos ceintures
    on part en Vie
    en chemise de nuit
    par les méandres de l'irraisonnable
    vers le mausolée du Mot Dit

    ___________________________

    En vol plané
    je me perçois en délire
    l'ordre me rejoint en dégringolade
    je succombe aux jugements incrédules
    affolée de discours frénétiques
    j'accueille le silence
    Majesté immobile
    dépouillée

    ___________________________

    Les mots s'orgasmisent
    se contractent à souffle perdu
    on a dissous le corps
    le Vrai rejaillit
    en nuée d'images indélébiles
    suant de strangulation
    la phrase s'embryonne
    sur les pages labourées
    des lignes à la pelle ramassées
    jetées en défécations
    en bordure de falaises engouffrées

    ___________________________

    J'habite les mots signifiants
    d'une inconnue sagesse
    circulant sur les ondes
    éprise de vent libre

    Recrudescence de tempêtes abattues
    sur la cime perdue
    des regards avides
    cherchent la pulpe des chemins sinueux

    Grisée d'absolu
    d'insanité
    d'accords brisés
    du temps arrogant

    ___________________________

    Je flotte en moi
    à l'envers
    à l'endroit
    je pose sur mon autel
    tous mes sacrilèges de vie abandonnée
    je file vers mon désert
    accrochant ici
    une pensée fétide
    et là
    une bouée pour mes futurs naufrages

    Mon chemin habité d'images
    sillonne une froide vallée
    pays traqué et saturé de richesses interminables
    qui n'en finissent plus d'appauvrir

    Sur ma dune
    je compte mes moments d'amour
    enveloppée d'une cape tissée de rares visages
    attrapés au hasard du temps

    ___________________________

    Les images au rivage s'entrelacent
    roucoulent d'aise
    me provoquent

    Je les bois
    comme grâce en coupe
    à tire d'âme

    ___________________________

    Je cherche des mots

    abri de mes souffrances
    abri de mes attentes
    abri de mes lassitudes

    Je cherche des corps

    abri de chaleur
    abri de tendresse
    abri d'épanchements nouveaux

    Je cherche l'univers

    abri des nulles parts
    abri des ailleurs
    abri d'yeux perdus

    Je cherche des images

    abri des solitudes
    abri des habitudes
    abri des naufrages

    ___________________________

    Étreins le bouquet de pensées éparses
    tires-en le jus fabuleux des mots entendus
    distille le secret du langage perdu
    au fil des siècles vécus d'abus

    Abuse l'âme
    embaume de musique l'atmosphère en flammes
    brisée de morts subites
    je survis de grâces en songes

    Atterrée de phrases communes
    en échange de berceaux vides
    sueurs crépusculaires au goût enfiévré
    jette le manteau déjà trop usé
    par le fouet des vampires célestes

    Reviens me chuchoter l'éther où jadis je fus
    trempée de lumière
    transparente de sagesse
    fierté initiale

    J'essuie les chemins ancestraux
    je marche sur le feu des poètes maudits
    brûlée de frayeurs extatiques
    le lointain flambeau clignote des mots enchevêtrés
    qui m'enguirlandent d'extravagance

    Ô grandiose tourmente
    projette la pâleur de l'innocence
    au cerceau de vie restante
    sur le mur de la ressemblance

    ___________________________

    Musique des sons
    rapatriée et caressée par l'oreille écoutante
    choix déluré
    plaisir savoureux
    la matière grise se complait
    au glissement des mots choisis

    Bruissement sur l'âme qui s'enivre et se perd
    au fond du puits délabré de sa conscience
    surhumaine

    Passible de ravivance acharnée
    jointe au corps universel
    emballée

    au son dégagé de piètre chair
    ensorcelée d'infini et d'excroissance

    ___________________________

    Je rage
    j'éclate
    et me fonds dans l'abîme de ma foudre
    j'enchaîne mes désespoirs
    à l'arbre mort de l'existence
    j'élève le pilier de mes attitudes
    résistant ainsi au bourdonnement de la solitude

    Je reconnais enfin la vie
    espace aux dimensions inconnues
    ravie de couleurs transparentes et nues
    j'entrevois le feu d'un désir inassouvi
    là où une pâle lueur attise cette soif
    dénaturée

    Par-delà le temps
    par-delà l'espace
    des chimères se déversent en rosée bouillonnante
    sur mes rêves emmêlés
    mes nuits de blanc vêtues
    s'égorgent aux souvenirs des matins
    d'une vie non vécue

    ___________________________

    Je parle des roches qui pensent
    Je parles des arbres qui pleurent
    Je parle du sable qui rit
    Je parle de la terre qui grogne

    Je croque la barre du jour
    Je croque mes peines d'amour
    Je croque les fruits d'hiver
    Je croque les âmes d'hier

    J'écris les mots perdus
    J'écris les saisons nues
    J'écris sur l'écorce du temps

    d'intimes pensées qui jaillissent
    de l'étang des murmures

    ___________________________

    La nudité du temps s'enroule
    autour des matins refleuris

    Je baigne mon corps
    dans la rosée limpide des herbes suspendues

    Je goûte la beauté
    d'une fleur éveillée
    au doux froissement
    d'une aile brisée

    ___________________________

    Ai découvert l'entrée du tunnel
    qui me sillonne au plus loin du plus loin
    comme au tréfonds du volcan
    la vie filtre le sens des choses
    les purifie
    les asperge d'un fluide nouveau
    les émotions réalisent de nouvelles ombres
    comme des ombrelles
    pour rafraîchir les passions toutes neuves

    Départ

    Silence

    La mort n'existe plus
    on l'a enterrée hier
    derrière le paysage broque en loque
    une nouvelle toile représente les armées de soleils
    le chemin prend feu à leur passage
    un sillage à suivre
    embrasant l'âme en ébullition

    ___________________________

    J'ai vu la gloire d'un matin à jamais disparu
    j'ai vu une longue journée s'abattre sur le soir
    un fracas de nuit à perte de sommeil

    J'ai vu la marche de l'inconscience
    couvrir le brasier d'indolente survivance
    j'ai vu le plafond dissimulé des étouffantes villes
    j'ai vu le spectre
    l'ai apprivoisé comme hirondelles en cage bronzée

    ___________________________

    Je me retire de ma peau
    pour mieux voir les couleurs opaques
    de l'oeil qui s'ennuie
    vertige de l'arbre qui tombe sur l'os

    Je chausse mes pas en marche avant
    pour surprendre le temps qu'il fera
    à l'appel du bras levé
    je plie mon espace
    à la recherche d'un lieu vide
    exploration mutilée aux portes closes
    l'élan s'abat en trombe
    percussion qui retentit
    sur le mur de l'infini
    gestation de vie d'ailleurs

    Ne jamais rencontrer l'ailleurs
    objet du songe
    signe de turbulence
    retour

    ___________________________

    Qui es-tu
    Où est-tu
    Grand Invisible

    Hier fut
    demain sera
    mais aujourd'hui n'est pas

    Serais-tu à la mesure de mes aspirations
    fixé au coin de l'oeil
    en larme coincée

    ma joue t'aspire
    tu n'y es pas
    reflet opaque qui me retransmet mon image

    ___________________________

    Je me promène en tenue de mort
    laissant mon vieux manteau rapiécé
    sur une chaise pliante d'usure

    Je couche mon corps dans une nuée humide
    terrassée d'ignorance figée
    prête à l'emploi du temps

    Je rêve d'étrangetés sympathiques
    osées et laconiques
    pudeur indélébile

    Je regorge de fantasmes impudiques
    paroxysme de vertus oubliées
    je bois ma liberté à plein verre

    À ta santé ma vie

    ___________________________

    Ô Terre
    toi que j'ai choisie pour naître
    tu regorges d'exploits meurtriers
    tes millénaires t'angoissent
    on t'as extirpé ton harmonie
    déréglé ton train de vie
    tu te suffis à toi-même
    impotente
    nos pieds te sont lourds
    agressée
    tu t'éteins comme un ancien soleil
    étouffée
    tu rétrécis à nos quatre milliards
    de paires d'yeux

    Fruit d'azur confit
    notre désordre n'a nul refuge
    qu'une étoile morte-née

    Adam nous a trompés
    jardin délicieux abandonné
    source d'avenir tarie
    je me vomis
    attendant d'être cueillie
    par quelques gueux affamés
    de l'au-delà

    Et que le spectacle continue
    malgré le rideau tombé

    ___________________________

    Je me baigne dans la pourriture
    de ma sécheresse
    m'abreuvant au fiel de la terre
    j'enfonce mon corps en lambeaux
    dans les sables verts d'un tombeau

    Je meurs d'espoir d'en sortir
    du jour où j'emboîterai le pas
    vers un nouveau trépas

    Refaçonnée par les ténèbres
    habituée d'espace réduit
    je marcherai d'appuis nouveaux
    sur les sentiers battus
    refleuris par les tombeaux

    ___________________________

    Le ruisseau me traverse
    rafraîchit mes passions
    de tendres tempêtes m'étranglent
    aux passages cloisonnés
    de frayeurs indignes
    la flèche dorée indique la proue du naufrage
    à jamais récupérée

    Brune brume
    blanche frange
    du temps effrité
    à chercher le lointain
    sublime désir
    pensée qui sourit au vent nonchalant

    Branle-bas ébruité de chaleur posthume
    d'ogives à perdre la tête
    renversé de poussière insidieuse
    enflammé de vampires attablés
    au festin de champignons brûlants
    assaisonné de chairs fumantes
    douces aux palais languissants
    des pantins sans fil
    et filant sans rêve

    Obscurci de mauves images
    l'Univers bouillonne
    attendant le renouveau
    des amours endurcies

    ___________________________

    Assise au bord du temps
    pieds flottant dans l'espace
    je mesure l'immensité
    pur coucher mon impatience

    Une spirale s'installe sur un vague regard
    elle s'étale et se contracte
    aux battements de paupières
    une minuscule bille s'en détache d'instinct
    et manipule son destin
    suspendue à l'horizon
    elle me fait révérence
    et s'agite à mes sombres pensées
    à tâtons
    elle roule sur mes genoux
    se découvre sans pudeur
    laissant apercevoir ses cicatrices
    en champ de bataille

    Mes pensées frémissent à ce spectacle
    je pleure pour éteindre ces haines
    les murs honteux et sordides
    fondent en tristesse
    d'où s'échappent
    quelques rares ombres de vie

    ___________________________

    Pas renchaussés aux fenêtres aperçus
    abîme de lassitude
    le pas de deux gesticule
    en crescendo torturé
    se dédouble aux mesures
    en saccades refoulées
    corps démembré
    articulé d'un sourire
    d'une faiblesse incontinente
    cherche des yeux attendris
    attendant ton bol de riz
    bavure de guerre
    crachat d'homme
    indigne humanité
    aux vertus sombrées dans l'oubli
    jungle humaine
    que le plus fort l'emporte
    éhonté de tendresses ensommeillées
    au profondeur des charniers
    repoussante vérité évitée
    en homélies endimanchées
    entachant la sainteté des bêtes bien pensantes
    orgueil des clochers qui s'agenouillent
    en vapeurs cristallisées
    voilée en myopie déambulante
    les regrets développés en chambre noire
    apparaissent en négatif mythique

    Le pas de deux s'éternise
    de sale en sale
    de mal en pieds
    de pieds sans pied
    de sang séché
    au bord des routes oubliées

    ___________________________

    Au menu du jour
    la paix
    au fond des déserts
    au bord de la mer
    la paix
    dans les salons
    sur les balcons
    la paix
    aux lèvres des canons
    en tête des nations
    la paix
    Au fond des chaudrons
    il brûle un lampion
    la paix

    MAUDITE PAIX

    Crache le feu
    la tête sur la pierre
    en avant la guerre
    mange-la ta misère
    dévorons tous nos frères
    en avant la guerre
    passe en avant
    moi je n'sais pas comment
    en avant la guerre

    Rongé de rouille
    rouillé de guerre

    LA PAIX

    ___________________________

    Masque craqué de plâtre rance
    respire aux fentes obstruées
    de suffisance inculte
    narcissique beauté
    au fond des rivières abruptes
    reflet de croquants péchés passionnés
    aux idées molles et délavées

    Soubresaut de brillance éteinte
    bleuté de marbre choisi
    insipide et saturé
    regret du temps inodore
    d'espace incolore
    ratisse les gouttes de vie
    qui s'effilochent à l'horizon muré et désespéré

    Le doigt s'imprime sur la barre du jour
    symphonie oblique
    chant de blé d'or terni
    le vermeil émerveille le regard cicatrisé
    de pleurs chaleureux et menacés

    ___________________________

    Sombre dent du temps
    dévorant les masses plissées
    yeux ternis par des regards aveugles
    rageuses dimensions illuminées de néant
    engloutissant les regards affamés

    Gorgée de vie amère
    ciguë des morts-vivants
    assoupis le corps
    enivré d'écoeurement
    crache ta mort
    aux oubliettes de temps

    ___________________________

    Ô Bêtise
    grande favorite humaine
    asperge la musique doucereuse
    des grandes frustrations
    à l'auberge des passions gélatineuses
    insatiable au coeur
    des chauves enlacements épars
    nourrie de miel suri
    holocauste des gratte-ciel
    emmurés de douleur

    Épines de pieds et humeur de têtes
    fourrée de dates millénaires
    charge les trépas
    de brillantes chaussées
    amusée de folles arabesques
    monture de chastes amazones nues et froides
    embuées de chaudes aisselles musclées
    de tendresse avertie

    ___________________________

    Clairvoyance néfaste
    souci des mythes
    aspergée de lait divin
    labeur de seins rajeunis
    aux lèvres gauches et gloutonnes
    assombrie de désirs d'absolu
    de lointains soubresauts

    Humeur du temps en broussaille
    jetée de lierres éperdues
    ensommeillée sur fond d'azur
    entachée de fuyants désirs

    L'innommable plaisir
    s'arrache les cervelles essoufflées
    apaisant les arpèges lancinants
    des complaintes tremblotantes

    ___________________________

    Source d'épanchements insalubres
    sotte vertu aux moeurs vétustes
    accrochée au mur des mémoires sauvages

    Pillage des forces vives et machinales
    détale les pentes glaciaires et déchaînées
    étouffé de mots vides et inversés

    Crache les histoires confondues
    de salive verdâtre et silencieuse
    coulant des crevasses multiples
    ouvertes au profond silence de froide terre

    ___________________________

    Qu'est que je lègue à mes enfants
    un dépotoir
    nos détritus
    nos chagrins
    nos abîmes

    Une lampe veille sur la commode
    immuable
    créative
    elle réinvente mes rêves
    mon engouement de vie
    elle réchauffe mon essence
    embrase l'éclat des jours subtils
    qui n'en finissent plus

    Qu'est-ce que je lègue à mes enfants
    un espace d'univers
    un soir de veille
    ou tout s'éteint sur la vastitude
    reste le temps des soupirs endormis
    au large de l'immensité redevenue claire
    à leurs toujours yeux d'enfants
    ébahis d'amour
    seul héritage

    ___________________________

    Je suis d'eau
    d'air
    de feu
    mes racines desséchées s'abreuvent
    aux souvenirs des astres fidèles
    dès que s'éteint le soleil
    à mon giron je retourne
    dessinant des rêves occultes
    aux parois de mes pensées
    j'étreins mon énergie
    pour raviver mes espérances

    Blottie au sein d'une eau nouvelle
    je me raconte l'histoire perdue du temps
    ce temps limpide
    au chêne rajeuni
    paré de feuilles éternelles

    ___________________________

    Je joue de l'émotion
    comme un piano railleur
    les notes de baladent
    en cris
    en pleurs

    Symphonie délirante
    jubilation
    extase
    accords torturés

    ___________________________

    Peur de jour
    peur de nuit
    brûlée d'amour latent
    choix de plumes endurcies au chagrin

    Bouche soyeuse
    orifice attendri
    aux couleurs sales et malveillantes
    en dimensions incomprises
    d'aspect lourd et aveuglant

    Trame de vie suspecte
    océan de stupeur
    glaise informe chavirée en poussière de lune

    Les déserts fourmillent de pluie desséchée
    de frêles senteurs rassurantes
    ornés de sentiers éperdus
    d'un bouquet de temps non éclos

    ___________________________

    Brebis galeuse à l'ouest
    tendre soupir à l'est
    que peut-on te reprocher
    d'être au rendez-vous
    toujours ponctuelle et joyeuse
    tu nous emportes dans tes bras
    quelques peu osseux
    mais qu'importe
    tu sais où tu vas
    tu embroches grands et petits
    tu dénoues les fils de vie
    et secoues la poussière couleur de terre
    emportée par le vent lunaire ou solaire

    Réalité mystérieuse
    tu essuies les mares de peines des regards
    appauvris
    les sombres taches pâlissent au fil des adieux

    Les ombres retournent à leurs nombrils
    et marchent à reculons
    comme pour espacer le temps
    retournant à leurs berceaux
    pour éviter ton spectre affolant

    Mais toi
    tu es printemps
    attendant le signal
    du prochain rendez-vous

    ___________________________

    La grisaille pleure
    sur le triste regard
    des ombres décharnées
    sépulture de vie
    aux rêves désertiques
    nonchalance du temps
    suspendue à l'espace indécis

    Ressuscitez bandes d'abrutis

    Suspendez cette grisaille
    au placard des arrière-cours
    laissez consumer vos songes affolants
    étreignez-les
    à en sortir le nectar enivrant
    soulez-vous en
    pour rallumer vos orbites closes

    Ainsi régénérés
    vous ferez de plus beaux cadavres

    ___________________________

    Semer des doutes en vos entrailles
    vous agresser et vous troubler
    planter en vos yeux
    des regards de mélancolie
    contourner vos nuits sèches
    et vos jours arides

    Torpeur

    Moisir dans vos greniers sans âge
    gémir sous vos langues mortes
    pour effacer vos mots creux
    ramasser les miettes de vos déserts
    en faire germer vos mornes amours

    ___________________________

    Chercher le dur
    trouver le mou
    enfilade trépassée
    ne revenir qu'au décan

    Toujours
    partout
    le bruit métallisé se meurt aux oreilles
    entonnoir d'ivresse haletante
    jeux de particules
    matrice décomposée

    Tromper l'oubli
    se moquer du noir tombé
    essuyer la trace de gauches pas
    sur la ligne du temps décadent

    Retenir le mot d'Amour
    marteler le temps brisé
    écorchure vive

    Baume

    ___________________________

    Accablante reprise de mélodies perdues
    charmes renouvelés de danses limpides
    enjambées célestes
    cycles obscurs à jamais rajeunis
    temps enflés de cruels désirs
    objet cataclysmique
    d'auréoles étouffantes et chancelantes
    mélancolie spectaculaire

    ___________________________

    Nue devant l'orage
    je saisis sa foudre
    pour ceindre mes reins brisés
    enfiévrée
    je bois à même les nuages
    pour étancher la brûlure qui perdure
    au coeur brut
    je sens poindre en moi
    un goût de nature suffocante
    rebelle au bois abandonné
    menu temps accompli en douceur primaire
    ajustée en sursaut
    cercle organique

    ___________________________

    L'accueil de la nature se fait pressant
    envoûtée de maladresse
    la solitude risque un pas chancelant
    vers une cathédrale verdoyante
    arrimée aux racines d'arbres
    elle s'incline devant beauté et rutilance
    risquer d'aventure un songe
    paraît malvenu en si bel enchantement
    nul besoin est de grossière mode

    En choeur déluré
    les têtes de violon sonorisent l'air du temps
    les chants sombrent au coeur
    en remous dépouillés
    le silence s'effrite
    à l'approche des grands arbres
    leur écorce s'enduit de sève
    laissant poindre l'aurore tant attendu
    enracinés l'un à l'autre
    leurs feuilles rougissent de contentement

    ___________________________

    Sautille la pluie
    sur tendres feuilles jaunies
    par le temps épars
    rose matin assombri
    au réveil des humains
    humecte la droiture du temps revenu
    soubresaut bouleversé
    à souillure approprié
    aux déchets terreux
    saute à rebrousse-poil
    en longs cheveux embroussaillés
    vers les espaces refleuris
    aux matins gris

    Assoupi de vertes langues assassines
    d'immondices endiablées
    luttant tête froide aux clochers ramurés
    stature titanesque
    aux rameaux tentaculaires
    pernicieux

    Beauté rattachée au cri voyant
    ébranlée de torpeur odieuse
    effilée de mélancolie sableuse

    ___________________________

    Le temps s'endort
    sur branche fragile
    transporté de rêves rajeunis
    il enjambe ses horizons flétris
    et sursaute aux gémissements
    des peines englouties

    * * * *

    Les folles voiles s'emportent
    aux légères brises de brume parfumée
    les décombres des flots
    engloutissent leur candeur
    enchevêtrées
    elles s'affolent
    crissant
    se rabattant sur l'horizon muet

    ___________________________

    Accoudés aux quais
    les chalands explorent les eaux noires
    d'une terre démente
    en brise étreinte
    loin derrière l'écume

    Mer éreintée de souffle perdu
    entre deux eaux de faune germée
    salvatrice d'indigènes
    elle attend l'hommage sacrificiel

    Qui viendra s'ébattre au rivage
    larmes à l'oeil ouvert
    glissant sur plumages
    au gré de mouettes en cage
    prisonnières du ciel en rage

    Erreur saisonnière
    le phare se cherche un écueil
    où briser ses feux complices

    ___________________________

    Les amants s'allument
    s'éteignent
    comme chant d'elles
    en dentelle

    Les escarmouches de nuit
    vident les tendresses
    happent les soupirs

    ___________________________

    Lorsque ton prolongement
    ébranle la cloison du délire
    la flamme jaillit de la source
    ravit les pensées obscures
    effaçant la détresse qui s'ennuie

    Le feu pleure sur ses cendres grises
    englouties dans l'abîme
    où les vagues écourtées
    se fracassent sur l'infini

    ___________________________

    Ô jouissance trop brève
    de corps emmêlés
    tu fais frissonner l'ombre brûlante
    des désirs consommés

    Que d'amours ont jailli
    de frêles chevauchées inertes
    étalant sur l'infini
    les bruits desséchés des soupirs

    L'ombre glaciaire sombrera
    vers les entrailles des passions brisées
    d'où jailliront les sueurs
    d'une trop légère brise

    ___________________________

    Coeur imbibé de lointains regrets
    sèche à l'aube
    des désirs à venir

    Ô gerbe cueillie du temps refleuri
    goûte le parfum
    d'une beauté éclatée

    ___________________________

    Semblable au sel de la mer
    semblable au feu de la terre
    tu ronges et fais trembler
    les épaves de la chair
    tu déchires le cosmos
    et délivres l'éros
    des abîmes de l'ignorance

    Enveloppe de tendresse
    le souffle des paresses
    ravive le temps
    d'une fable d'amants

    ___________________________

    Coeur séché derrière les volets entrouverts
    refus de tendresse mendiée aux portes closes
    les rires saccadés cachent la pendaison
    des oiseaux morts
    tu restes couchée sur ta dépendance
    tu abîmes la couleur de tes pensées
    en t'abritant sous l'ombre de ton ennui
    ta solitude s'entache de notes vides
    tu t'extasies devant tes murs gris peints en rose
    morose
    tes amours glissent au plancher froid et dur
    giseante
    tu fais l'amour en peau de vache
    entortillée autour de ton illusion

    ___________________________

    Vie démesurée
    vie en repli
    vie encerclée
    vie enchaînée
    vie à l'enchère
    vie rétrécie
    vie encadrée
    vie castrée

    L'esclave s'amenuise
    à n'en devenir qu'une idée libre

    Liberté macérée
    liberté inextinguible
    liberté d'assaut de mots inaudibles
    liberté clignotante aux coins des rues
    liberté qui aiguise la lame au coeur transpercé
    liberté qui brise le néant
    liberté
    liberté

    ___________________________

    En toile suspendue
    en jet d'humeur nocturne
    la forme s'informe de traits adroits
    en lignes détachées
    brisée d'espace inégaux
    de masses indécises
    elle projette un oeil oblique
    comme pour attendrir
    esseulée
    elle se superpose d'aise
    disparaît en elle-même
    réapparue en sons différents
    son chant attise
    retire ce qu'il a donné
    en mouvement inchangé
    elle se perçoit
    intouchable
    vit par couleurs
    nous danse dans l'oeil
    irrésistible

    ___________________________

    Ta main encerclant le cou
    repliée sur l'épaule
    en serre d'aigle affranchi
    regard de pauvre
    croisant ta désillusion
    ton maigre corps teigneux
    vogue sur le néant
    habité de volcans éteints
    ne demandant qu'à éclore en luminosité

    Tu ramasses ta tristesse desséchée
    au pied de l'escalier en lambeau
    transformée en flambeau
    tu chauffes comme un volcan réanimé
    tu surchauffes
    tu sursautes à ton verbe ignoré
    suite de vies fragmentées

    ___________________________

    Métalarmant
    chairs clinquantes
    roseargent
    en pot froid
    bois brillant
    toit hurlant ENTER

    Râ Soleil
    rameau séché
    martelé ENTER

    Effets spéciaux
    masses trouées
    éclaboussées
    fosses asceptiques ENTER

    Écho cuivré
    son brut
    verbe in vitro ENTER

    Blindage chromatique
    au fil ténu
    pucelage
    envolés mes bits
    bibites encéphaliques ENTER

    Chaos pack
    Blind colors RUN

    Bit… Bit… envolés en phrases à dentelle
    Bit… Bit… en chemise détach….Bit…Bit…
    couleurs à jam… Bit… Bit… touj… Bzzzzz

    ___________________________

    Star familiale
    berceau intime
    apaisement de faim
    de cris
    de maux écoutés
    chaussée d'aurore
    tu pleures d'inliberté
    tu habiles les habitudes d'essoufflement
    tu chantes l'ennui à bout de voix
    en secret
    tu mijotes dans tes chaudrons
    tu es sale à force de laver les autres
    tu boudes les amours à force d'aimer
    ta tendresse s'échappe comme une fuite de gaz
    tu essuies les paroles aux murs incrustées

    Ferme la porte
    ouvre la fenêtre
    ta tête aérée n'oxygène personne
    le branle-bas s'installe bras ballants
    les contraires s'attirent
    mais les satyres ne se contrarient plus
    tu laves tes chagrins aux cuves qui coulent
    et se meurent
    en avanit les machines
    jubilez

    Moi
    je rêve ma réalité
    en réalisant mes rêves
    mon fil de vie ne tient qu'au plomb gravé
    de mots rendus
    de mots réchappés
    de mots vivants
    images et sons enfin libres

    =====================================

    © Éditions Naaman et Huguette Bertrand
    Sherbrooke (Québec) Canada
    coll. AMORCES, no 44
    Dépôt légal / Deuxième trimestre 1985
    BNQ et BNC – ISBN 2-89040-343-2
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    End of Project Gutenberg's Espace perdu, poésie, by Huguette Bertrand

  • Candide, ou l’optimisme

    Candide, ou l’optimisme

    Aproximadamente 36.452 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, Nº 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, Nº 20.

    MDCCCXXIX.

    CANDIDE,

    OU L’OPTIMISME

    Préface de l’Éditeur
    CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.
    CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
    CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
    CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.
    CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
    CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.
    CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.
    CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.
    CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.
    CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.
    CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.
    CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.
    CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.
    CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
    CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
    CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.
    CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.
    CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
    CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.
    CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
    CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
    CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
    CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
    CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.
    CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
    CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.
    CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.
    CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
    CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
    CHAPITRE XXX. Conclusion.

    Préface de l’Éditeur

    _Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
    réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.

    Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui
    lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant
    d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir
    recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs.

    Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
    Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie.
    Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme.
    L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.

    [1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et
    aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_.

    Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide,
    qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759:
    on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.

    C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une
    _Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois
    réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On
    l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des
    Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778,
    avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient
    les deux parties.

    Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de
    1760.

    Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale,
    traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,
    depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition,
    augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour
    royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26
    mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal
    de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages
    condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du
    parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du
    Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.

    _Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un
    auteur qu’on ne connaît pas.

    _Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un
    volume in-i8.

    Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du
    dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
    père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.

    Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans
    un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire
    ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_,
    où sans doute on le trouvera.

    J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_
    qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_.
    Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et
    Candide parut dix mois après_.

    [2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

    Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à
    Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre
    1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus
    tard.

    ———

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
    de Voltaire.

    Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
    Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.

    Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
    éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
    signées de l’initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    CANDIDE,

    ou

    L’OPTIMISME,

    TRADUIT DE L’ALLEMAND

    DE M. LE DOCTEUR RALPH,

    AVEC LES ADDITIONS

    QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT

    À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759

    1759

    CHAPITRE I.
    Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
    chassé d’icelui.

    Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
    Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les
    moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le
    jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois,
    pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de
    la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le
    baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette
    demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que
    soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique
    avait été perdu par l’injure du temps.

    Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
    Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande
    salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses
    basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers
    étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier.
    Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des
    contes.

    Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,
    s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs
    de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
    Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur,
    fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout
    digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la
    maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi
    de son âge et de son caractère.

    [1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.

    Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
    prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que,
    dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le
    baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des
    baronnes possibles.

    Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement;
    car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la
    meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
    lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement
    instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres
    ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
    monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province
    doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés,
    nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont
    avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout
    est au mieux.

    [2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le
    chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de
    Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_.
    B.

    Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
    mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la
    hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né
    baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être
    mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le
    quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la
    province, et par conséquent de toute la terre.

    Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit
    bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur
    Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de
    chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme
    mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences,
    elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut
    témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets
    et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute
    remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la
    raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

    Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
    rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide
    lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner,
    comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière
    un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa;
    elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la
    main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une
    grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux
    s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M.
    le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant
    cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
    pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par
    madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut
    consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

    CHAPITRE II
    Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

    Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
    pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus
    beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se
    coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige
    tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain
    vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,
    n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta
    tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le
    remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,
    et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le
    prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une
    modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas
    de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les
    personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:
    n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est
    ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à
    table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons
    jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits
    que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;
    c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est
    au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut
    faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous
    pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle
    Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous
    n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car
    je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il
    faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en
    est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le
    héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est
    assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au
    régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,
    remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui
    donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu
    moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
    en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

    Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il
    était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller
    promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un
    privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir
    de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà
    quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le
    mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le
    mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de
    recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau
    dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni
    l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de
    Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;
    il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille
    hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la
    nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.
    Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant
    plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser
    la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait
    mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du
    crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par
    tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien
    fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec
    une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les
    siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les
    émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et
    pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des
    Abares.

    CHAPITRE III.
    Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

    Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les
    deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
    les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en
    enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de
    chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ
    neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
    fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers
    d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
    Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put
    pendant cette boucherie héroïque.

    Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun
    dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets
    et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et
    gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un
    village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit
    public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs
    femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
    sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
    naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à
    demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des
    cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
    coupés.

    Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à
    des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide,
    toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
    arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites
    provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle
    Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais
    ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et
    qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien
    qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût
    été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.

    Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent
    tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une
    maison de correction pour lui apprendre à vivre.

    Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une
    heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le
    regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous
    pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit
    modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour
    le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle
    Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande
    mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être
    autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit
    l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:
    mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne
    mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne
    m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la
    fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist,
    lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le
    zèle de la religion dans les dames!

    Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
    Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi
    un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme;
    il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui
    fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler
    dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande.
    Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss
    me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis
    infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de
    ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.

    Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
    pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers,
    les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux
    violente, et crachant une dent à chaque effort.

    CHAPITRE IV.
    Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur
    Pangloss, et ce qui en advint.

    Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet
    épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête
    anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,
    et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à
    l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?
    Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!
    quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le
    plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle
    des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit
    Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où
    il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
    bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide
    s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais
    vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les
    yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais
    de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu
    chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
    Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après
    avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à
    monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été
    coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa
    soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas
    une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons
    été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
    voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.

    A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant
    dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,
    et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux
    état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du
    genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres
    sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet
    amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a
    jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette
    belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?

    Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu
    Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté
    dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments
    d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est
    peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant
    qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille
    comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à
    une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,
    qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de
    Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me
    meurs.

    O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas
    le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;
    c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un
    ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île
    de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la
    génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est
    évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le
    chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que
    jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est
    particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les
    Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas
    encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à
    leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un
    merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées
    composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin
    des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
    bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ
    vingt mille vérolés de chaque côté.

    [1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

    Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.
    Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et
    dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni
    prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie
    pour nous.

    Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de
    son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
    touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita
    pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.
    Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il
    écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste
    Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé
    d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son
    vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était
    on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,
    disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne
    sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné
    ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des
    baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne
    de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des
    banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était
    indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs
    particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
    particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air
    s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le
    vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de
    Lisbonne.

    CHAPITRE V.
    Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur
    Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

    La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
    inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans
    toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas
    même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris
    et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés,
    le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne
    s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la
    manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe
    rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il
    eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la
    tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
    rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de
    l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot,
    qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide
    approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est
    englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le
    philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de
    Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât.
    Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout
    périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot
    qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement
    jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

    Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il
    leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la
    faim après avoir échappé à la tempête.

    A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
    bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer
    s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à
    l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et
    les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés
    sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille
    habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le
    matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à
    gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène?
    disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le
    matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour
    trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé
    son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il
    rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des
    mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon
    ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison
    universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit
    l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur
    le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton
    homme avec ta raison universelle!

    [1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.

    [2] Voyez tome XVIII, page 470. B.

    Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans
    la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi
    un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est
    pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les
    mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets;
    il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima
    jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour
    Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le
    philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit
    connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine
    voisine.

    Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant
    à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite
    ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à
    la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi
    bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le
    repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes;
    mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient
    être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car
    s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est
    impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est
    bien.

    Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de
    lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit
    pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni
    chute ni punition.

    Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss
    encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction
    entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
    Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre
    excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la
    nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres;
    car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa
    phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui
    servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

    CHAPITRE VI.
    Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de
    terre, et comment Candide fut fessé.

    Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
    Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
    pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel
    auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le
    spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande
    cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
    trembler.

    [1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un
    autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du
    _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa
    commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché
    le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son
    disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté
    avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des
    appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais
    incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un
    san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
    san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
    diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
    Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.
    Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très
    pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut
    fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux
    hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et
    Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la
    terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

    Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se
    disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que
    sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été
    chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des
    philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi!
    ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez
    été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles,
    faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!

    Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et
    béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez
    courage, suivez-moi.

    CHAPITRE VII
    Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce
    qu’il aimait.

    Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
    masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à
    manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y
    avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui
    dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de
    Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de
    vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il
    avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité
    de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il
    faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
    pommade, mangez et dormez.

    [1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une
    des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de
    Dangeau). B.

    Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la
    vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même
    d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur
    le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes
    cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a
    inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne
    femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta
    point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le
    prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un
    quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins
    et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène
    Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un
    canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver,
    et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent
    comme un songe agréable.

    La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
    tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
    couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune
    homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle
    surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet,
    c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole,
    il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les
    accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent:
    ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
    se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
    recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi!
    c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal!
    On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme
    le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle
    Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais
    votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit
    Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et
    pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais?
    et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette
    maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut
    auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le
    baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
    reçûtes.

    Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,
    quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît
    encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce
    qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde
    levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon
    anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à
    Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.

    CHAPITRE VIII.
    Histoire de Cunégonde.

    J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
    d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh;
    ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par
    morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle
    j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je
    repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je
    voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout
    ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le
    brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte
    encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.
    Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide.

    Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra,
    il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le
    capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce
    brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena
    prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de
    chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie,
    il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et
    qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de
    philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur
    Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et
    s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
    trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les
    femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en
    triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne
    d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le
    Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que
    vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de
    si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.

    Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna
    beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires
    secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il
    me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un
    Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à
    monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de
    crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un
    auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la
    maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif
    aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
    l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois
    que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car
    souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à
    l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent
    à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai
    toujours été aimée.

    Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
    intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer
    un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien
    placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et
    l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces
    deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais
    quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un
    san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de
    Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
    pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
    vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la
    consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,
    que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait
    que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les
    sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus
    dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient
    été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il
    faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent
    à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour
    être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la
    bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me
    disait que tout va le mieux du monde!

    Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
    faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère,
    de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de
    couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière,
    de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable
    inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere
    en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
    que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais
    vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par
    tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et
    de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma
    commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
    entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai
    grand appétit; commençons par souper.

    Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
    replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand
    le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était
    le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son
    tendre amour.

    CHAPITRE IX.
    Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un
    Juif.

    Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,
    depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne,
    ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin
    partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il
    était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût
    des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait
    reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son
    épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite
    roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

    Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué
    chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait
    pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette
    extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la
    vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand
    une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit,
    c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
    l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un
    mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des
    conseils.

    Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment
    il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
    infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a
    fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de
    tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et,
    sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le
    perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une
    autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes
    excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait,
    vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un
    prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
    jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.

    La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous
    dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide
    les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à
    cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à
    Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir
    de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.

    Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et
    lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la
    sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une
    belle église, on jette Issachar à la voirie.

    Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville
    d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils
    parlaient ainsi dans un cabaret.

    CHAPITRE X.
    Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à
    Cadix, et leur embarquement.

    Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
    Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
    inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la
    vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier
    dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un
    jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il
    partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss
    m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous
    les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,
    suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
    vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,
    dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit
    la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne
    puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.

    Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta
    le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
    Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y
    équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la
    raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir
    fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de
    Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant
    servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de
    la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,
    d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le
    voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,
    deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le
    grand-inquisiteur de Portugal.

    [1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la
    _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.

    Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie
    du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;
    c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer
    qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en
    physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait
    Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,
    de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce
    nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est
    plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le
    Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le
    veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
    dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
    plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des
    infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et
    trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus
    malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous
    n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de
    couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on
    n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu
    deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous
    puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec
    soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,
    répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si
    je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,
    et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême
    curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur
    parla en ces termes.

    CHAPITRE XI.
    Histoire de la vieille.

    Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
    n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
    servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
    Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
    tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
    d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
    de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
    milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
    de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
    taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
    paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
    deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
    disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
    déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
    par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.

    [a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
    aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
    connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
    note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
    de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
    est Urbain VIII, mort en 1644. B.

    Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
    aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
    et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
    avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
    une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
    carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
    des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
    moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
    maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
    mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
    ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
    que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
    Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
    sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
    Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
    se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
    en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
    articulo mortis_.

    Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
    filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
    diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
    qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
    un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
    d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
    étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
    pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
    là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
    les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
    religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
    des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
    n’a jamais dérogé.

    Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
    d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
    que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
    encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
    avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
    pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
    j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
    été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
    capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
    faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
    Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
    éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
    choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.

    Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
    l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
    en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
    contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
    c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.

    [1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
    voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
    XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.

    A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
    celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
    étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
    fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
    d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
    ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
    Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
    c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
    mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
    des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
    Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
    capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
    jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
    trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
    Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
    poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
    nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
    monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
    les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
    et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
    tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
    l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
    prières par jour ordonnées par Mahomet.

    Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
    cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
    bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
    d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
    livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
    repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
    mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
    s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
    bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
    sciagura d’essere senza coglioni!_

    CHAPITRE XII.
    Suite des malheurs de la vieille.

    Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
    surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
    avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
    l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
    retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
    mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
    flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
    il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
    né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
    les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
    que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
    cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
    chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
    De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
    princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
    déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
    quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..

    [1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
    ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
    Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
    des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.

    Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
    aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
    par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
    par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
    vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
    Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
    Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
    coglioni!_

    Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
    mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
    province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
    l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
    Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
    jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.

    Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
    au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
    j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
    pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
    pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
    vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
    mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
    eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.

    Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
    on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
    Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
    Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
    de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
    qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
    l’assiégeaient.

    L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
    et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
    eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
    ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
    pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
    ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
    avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
    furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
    de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
    manger les femmes.

    [2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
    rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
    mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
    prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
    _Candide_. B.

    Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
    beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
    tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
    dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
    encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
    si charitable, et vous serez secourus.

    Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
    horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
    enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.

    A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
    fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
    janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
    où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
    était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
    souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
    me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
    consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
    arrivée, et que c’était la loi de la guerre.

    Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
    j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
    donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
    au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
    tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
    traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
    Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
    Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
    l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
    que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
    encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
    penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
    vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
    terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
    caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
    coeur?

    J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
    cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
    leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
    mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
    quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
    par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
    ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
    plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
    jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
    s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
    désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
    monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
    son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
    vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
    malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.

    [3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
    volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
    _Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.

    CHAPITRE XIII.
    Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
    vieille.

    La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit
    toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son
    mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,
    l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle
    avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait
    Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un
    auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et
    sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais
    assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
    objections.

    A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
    aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la
    vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,
    y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
    convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
    avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
    impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
    démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de
    le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce
    qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
    demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit
    cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa
    femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que
    c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce
    mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
    anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop
    pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me
    faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de
    daigner faire notre noce.

    [1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

    Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
    relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
    Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
    gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
    passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de
    l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde
    lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la
    vieille, et pour se déterminer.

    La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
    quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du
    plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle
    moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?
    Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu
    vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si
    j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur
    le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.
    Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et
    l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
    portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.

    La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
    manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
    Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut
    vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les
    reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être
    pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la
    route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était
    déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un
    vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
    Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
    qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
    La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous
    ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;
    ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le
    gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;
    demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans
    une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;
    mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?

    CHAPITRE XIV.
    Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.

    Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
    les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol,
    né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur,
    sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait
    Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort
    bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon
    maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans
    regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde!
    faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
    faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
    deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais
    embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
    allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint
    Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux
    jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous
    mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
    fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
    quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.
    C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.

    Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
    Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je
    connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de
    Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà
    plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente
    provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le
    chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien
    de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et
    au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici
    des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
    avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel
    plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un
    capitaine qui sait l’exercice bulgare!

    Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la
    garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le
    commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain
    courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide
    et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux
    andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de
    soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête,
    la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un
    signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.
    Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur
    parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol
    ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans
    le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à
    la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne
    pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
    monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point
    Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
    attendant sa révérence?

    Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
    commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je
    peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit
    Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de
    marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,
    des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux
    les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases
    d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
    de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père
    commandant entra dans la feuillée.

    C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
    couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres
    vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un
    Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs
    armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous;
    Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours
    l’oeil sur eux, crainte de surprise.

    Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se
    mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette
    langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en
    prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et
    une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays
    d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de
    Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de
    Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant.
    Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela
    n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la
    renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi!
    serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle
    Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de
    monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce
    monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise
    si vous n’aviez pas été pendu!

    Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui
    servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia
    Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras,
    leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné,
    plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais
    que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée,
    est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
    Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils
    prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur
    prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive
    dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient
    Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père
    provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

    CHAPITRE XV.
    Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

    J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis
    tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent
    retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une
    charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits
    garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de
    jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta
    de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques
    gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un
    petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;
    je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.
    Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins
    encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
    maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de
    novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait
    besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du
    Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils
    aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus
    jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans
    cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus
    honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis
    aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les
    troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées
    et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
    est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,
    chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que
    rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

    [1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.
    Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des
    Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.
    Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.

    Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son
    frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,
    mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma
    soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je
    comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le
    baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et
    douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un
    dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui
    répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;
    j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a
    assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours
    dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce
    que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;
    et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le
    visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la
    garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute
    fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon
    ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du
    monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a
    deux prêtres.

    Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il
    ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,
    sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la
    main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;
    il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de
    Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.
    Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde
    vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
    passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait
    déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place
    pour le révérend père colonel!

    CHAPITRE XVI.
    Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les
    sauvages nommés Oreillons.

    Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
    savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant
    Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de
    jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent
    avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent
    aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se
    présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.
    Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.
    Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué
    le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la
    belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes
    misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les
    remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?

    [1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la
    ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire
    des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements.
    B.

    En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait.
    Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient
    poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur
    ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude
    et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs
    partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord
    de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
    fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les
    Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher
    aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue
    les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un
    grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en
    tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la
    vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et
    cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le
    pays.

    Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces
    deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur
    leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne
    m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel
    lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous
    avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il
    possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire?
    Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout;
    pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
    singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts
    d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je
    me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils
    accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des
    égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de
    l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous
    devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et
    vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une
    certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous
    fassent quelque méchante affaire.

    Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à
    s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après
    avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres,
    et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils
    sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la
    nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient
    dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.

    Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de
    flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir
    une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous
    criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et
    nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!

    Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,
    que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide
    apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons
    certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss,
    s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais
    j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et
    d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la
    tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu
    le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit
    Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire
    cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.

    Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un
    jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter
    ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre
    prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous
    n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de
    quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que
    nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner
    aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
    messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller
    mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi
    de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre
    pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être
    jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà
    le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa
    robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres;
    informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous
    faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez
    que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous
    connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois,
    pour ne nous pas faire grâce.

    Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent
    deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux
    députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et
    revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent
    leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur
    offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les
    reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec
    allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite!

    Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel
    peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu
    le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère
    de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après
    tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me
    manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais
    pas jésuite.

    CHAPITRE XVII.
    Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y
    virent.

    Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo
    à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre;
    croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y
    retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les
    Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y
    suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout
    moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la
    partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?

    —Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français
    qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura
    peut-être pitié de nous.»

    Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu
    près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves,
    des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de
    terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs
    provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits
    sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de
    cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances.

    Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit
    à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois
    un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans
    cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène
    toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses
    agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit
    Candide, recommandons-nous à la Providence.

    Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt
    arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait
    toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables
    qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse
    de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet
    endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de
    vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa
    contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant
    une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
    montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme
    pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient
    couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière
    brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,
    traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en
    vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.

    [1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de
    l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont
    mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B.

    Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie.
    Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il
    rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout
    déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de
    l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez
    larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat
    singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns;
    c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre
    aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit
    Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
    palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire
    rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille
    royale.

    Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
    palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les
    ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant
    entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or
    et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par
    terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de
    surprise, et continua son chemin.

    Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les
    émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des
    rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser
    l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils
    approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie
    comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte,
    et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait
    entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo
    s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa
    langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
    Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je
    vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un
    cabaret.

    Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap
    d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre
    à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux
    perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux
    singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et
    six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des
    pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal
    de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs
    liqueurs faites de cannes de sucre.

    Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers,
    tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo
    avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes
    d’une manière à le satisfaire.

    Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer
    son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces
    d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et
    se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit
    l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes
    pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire
    quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands
    chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il
    n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
    établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.
    Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village,
    mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.
    Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide
    les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami
    Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et
    l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est
    d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où
    tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce.
    Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout
    allait assez mal en Vestphalie.

    CHAPITRE XVIII
    Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].

    [1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

    Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis
    fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard
    retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus
    communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne
    jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils
    entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que
    d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais
    travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne
    l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
    rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé
    réparait bien cette extrême simplicité.

    Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
    de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de
    diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:

    Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon
    père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait
    été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,
    qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
    monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.

    Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
    plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun
    habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui
    nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu
    une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un
    Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ
    cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
    et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de
    la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
    pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en
    avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.

    La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,
    sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les
    arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
    fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.

    Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
    douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
    humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit
    encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,
    je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir
    jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait
    toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le
    vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
    que les gens de votre monde font des questions bien singulières.
    Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il
    voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
    point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui
    demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions
    sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
    demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,
    nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
    des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et
    cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point
    de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,
    et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait
    que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même
    avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.
    Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:
    Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le
    baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit
    que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux
    sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.

    Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
    carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
    voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon
    âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
    d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez
    sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous
    déplaisent.

    Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
    moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de
    la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de
    cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.
    On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces
    cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.

    Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
    descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
    d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les
    grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa
    majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon
    l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo
    demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer
    sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait
    les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de
    la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
    grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
    Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
    toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

    En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
    jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines
    d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de
    sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une
    espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du
    girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,
    le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait
    jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.
    Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut
    le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille
    pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

    Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie
    de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa
    majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
    meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa
    majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
    traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui
    étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

    Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
    Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je
    suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle
    Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en
    Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au
    lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze
    moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que
    tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,
    et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.

    Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir
    chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que
    les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur
    congé à sa majesté.

    Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est
    peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y
    rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est
    une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les
    hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien
    difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle
    vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
    Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de
    hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en
    largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
    par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,
    je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui
    puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
    revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes
    sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont
    trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il
    vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
    quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
    Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont
    pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand
    bien vous fasse.

    Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine
    pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois
    mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze
    jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,
    monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait
    deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
    quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
    de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de
    plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.
    Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

    Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont
    ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les
    physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et
    Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter
    ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer
    le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise
    à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
    ensuite quel royaume nous pourrons acheter.

    CHAPITRE XIX.
    Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec
    Martin.

    La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils
    étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors
    que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide
    transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde
    journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y
    furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de
    fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim
    dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des
    précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
    deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
    richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la
    vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit
    Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors
    que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
    ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
    sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.

    En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
    n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de
    toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
    droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là,
    mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M.
    Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.
    Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le
    nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
    vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
    que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous
    voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les
    deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
    Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
    Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
    toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave
    de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
    et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais
    ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
    perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches
    hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous
    sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
    généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
    cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
    avec ses parents d’une manière plus horrible.

    O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
    c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
    Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la
    rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des
    larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.

    La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
    quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
    s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire
    avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret.
    Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux
    moutons.

    Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes
    ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle
    Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le
    patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la
    maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour
    Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon
    cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun
    dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
    habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
    gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se
    rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
    défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre
    à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des
    Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
    applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
    d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être
    utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
    versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
    vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que
    ce Cacambo.

    Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
    patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui
    restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
    nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros
    vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à
    cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon
    bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille
    piastres: Candide n’hésita pas.

    Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
    mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis
    revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins
    de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide.

    Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
    piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il
    ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous
    en aurez donc trente mille, répondit Candide.

    Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
    coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
    trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer
    les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux
    petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que
    demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent
    embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le
    vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre;
    le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de
    vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
    retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de
    quoi faire la fortune de vingt monarques.

    Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu
    troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure,
    et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui
    faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite
    il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le
    marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour
    les frais de l’audience.

    Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé
    des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et
    celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans
    une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son
    esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes.
    Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux,
    comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il
    loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la
    ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
    piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à
    condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus
    malheureux de la province.

    Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu
    contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
    distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et
    qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son
    cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
    de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui
    lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à
    plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications.

    La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
    toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la
    vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite,
    qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très
    grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui
    contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son
    système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est
    dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
    détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour
    les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au
    monde dont on dût être plus dégoûté.

    Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
    femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait
    enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi
    duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient,
    parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les
    autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide
    espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres
    rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il
    les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.

    CHAPITRE XX.
    Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

    Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
    avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert;
    et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le
    cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal
    moral et du mal physique pendant tout le voyage.

    Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
    espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
    rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il
    eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de
    la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron
    hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses
    poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il
    penchait alors pour le système de Pangloss.

    Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
    cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique?
    Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1];
    mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez
    de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a
    moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser
    autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se
    mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien
    être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en
    jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
    l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours
    Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville
    voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
    famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant
    lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux
    dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés,
    courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le
    brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de
    métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la
    paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus
    d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de
    fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères
    publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
    manichéen.

    [1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence:
    voyez tome XXVIII, page 435. B.

    [2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome
    XV, pages 27, 314-315. B.

    Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait
    Martin; mais je ne le connais pas.

    Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
    redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
    vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le
    vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut
    le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux
    vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula
    à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine
    d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous
    les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment
    tout fut englouti.

    Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
    autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique
    dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un
    rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la
    chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons.
    Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été
    affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.

    Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
    submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un
    pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les
    richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies
    avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez,
    dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de
    patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais
    fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent
    aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.

    Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route,
    et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent
    quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi
    avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient
    des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je
    t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.

    CHAPITRE XXI.
    Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

    On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France,
    monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs
    provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques
    unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux
    et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
    principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la
    troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu
    Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un
    chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir,
    et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y
    ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par
    des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un
    voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur
    d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je
    connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
    convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette
    ville-là: je le veux croire.

    Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous
    devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se
    soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je
    vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en
    Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on
    dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que
    cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup
    d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A
    propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement
    une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au
    capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non
    plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps.
    Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour
    nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné,
    continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons
    avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
    Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a
    d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus
    rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les
    hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font
    aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides,
    ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands,
    ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
    fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les
    éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé?
    Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont
    toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
    aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence,
    car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

    [1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae
    erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme
    présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15):

    «Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»

    Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a
    été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes
    nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son
    _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le
    chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le
    onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B.

    CHAPITRE XXII[1].
    Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

    [1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note,
    plus en bas. B.

    Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait
    pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une
    bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son
    philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son
    mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle
    proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la
    laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du
    Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton
    devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].

    [2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible
    que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois
    cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque
    académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui
    fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce
    ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les
    savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
    l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
    hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en
    dépouiller. K.

    Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de
    la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général
    lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup
    se détourner du chemin de Venise.

    Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
    vilain village de la Vestphalie.

    A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une
    maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un
    diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette
    prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins
    qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent
    pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin
    disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon
    premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni
    dévotes, ni médecins, et je guéris.

    Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
    devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander
    un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut
    rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode:
    Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut
    jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait
    point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait
    à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les
    épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on
    fit un procès-verbal.

    Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie
    à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que
    jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.

    Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un
    petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes,
    toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent
    les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la
    ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord
    Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle.
    Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne
    l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
    raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous
    avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur
    qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore
    plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et
    cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne
    croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures
    contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en
    France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est
    beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
    répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.

    [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M.
    Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers:

    Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
    S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
    Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
    Les pays et les temps où tu les fais renaître.
    Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
    Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.

    Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_.
    C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici
    allusion. B.

    [4] Dans l’édition de 1759, on lit:

    «… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué
    cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine?
    Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante
    mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner,
    répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.

    Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses
    et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à
    Venise, etc.» (Voyez page 306.)

    Le texte actuel existe dès 1761. B.

    Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth,
    dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette
    actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de
    mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé
    périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en
    Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en
    France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en
    province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles
    sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
    reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur
    l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa,
    comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci
    appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec
    tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée
    toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui
    faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien
    impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont
    ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les
    incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans
    les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de
    nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit
    l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de
    grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
    détestables.

    [5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas
    Corneille. (Note de M. Decroix.)

    [6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
    Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de
    mademoiselle Lecouvreur_. B.

    [7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je
    n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.

    Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
    pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de
    plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire
    du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque
    réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces
    serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin;
    c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide.
    C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.

    C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
    l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique
    je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je
    voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru
    admirable.

    L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne
    voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais
    j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous
    connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.

    Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame,
    au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze
    tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes,
    registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la
    pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du
    banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier
    impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous
    les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes;
    elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne
    se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait
    appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était
    au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries
    de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
    L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva,
    ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de
    leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
    civile, dit Candide.

    Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à
    moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de
    tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à
    Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi
    on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne
    fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur
    langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le
    souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence,
    ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des
    plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de
    mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance;
    on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin,
    le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
    convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits
    impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de
    Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette
    immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à
    ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en
    dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux
    mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme
    il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué
    légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres!
    comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me
    dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.

    [8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits
    de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement
    récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le
    problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a
    résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la
    note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis
    XV_. B.

    Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait
    la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il
    y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait
    lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait
    avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en
    peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces
    situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours
    les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent
    sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire
    parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce
    paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté,
    avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.
    Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une
    ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
    au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les
    unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
    autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
    amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en
    style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux
    dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses,
    des lieux communs ampoulés.

    Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
    discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté
    d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui
    demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit
    la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à
    souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a
    fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la
    boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand
    homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.

    Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans
    doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral,
    et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le
    savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers
    chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa
    charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le
    souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste
    du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre
    molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres
    contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
    le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une
    guerre éternelle.

    Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le
    malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont
    des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit
    Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui
    font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce
    n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui
    n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le
    savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du
    logis.

    Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit
    asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours
    éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame,
    répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous
    me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait
    dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous
    voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
    Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit
    la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous
    ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la
    ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide
    la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais
    quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends
    à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son
    pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
    diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne
    foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.

    Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
    remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé
    entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille
    livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants
    moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant
    qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
    lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit
    qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il
    la verrait à Venise.

    Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un
    intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à
    tout ce qu’il voulait faire.

    Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui,
    monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver
    mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce
    qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures
    avec cette illustre Vestphalienne.

    Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et
    qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit
    Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour
    d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était
    morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui
    ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends
    la réponse.

    L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit
    bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés.
    Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces
    termes:

    «Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en
    cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si
    je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le
    fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le
    gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur.
    Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»

    Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide
    d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla
    de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses
    diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle
    Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur
    palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut
    faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante;
    la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère
    Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous
    ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la
    suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose
    long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en
    laissant un sac plein d’or sur le fauteuil.

    Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé
    périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
    suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de
    les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs
    dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit
    Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de
    basse-fosse, dit l’exempt.

    Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
    prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un
    fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et
    l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.

    Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
    par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la
    véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ
    trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton
    d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
    plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille
    pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener
    dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire;
    j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
    avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.

    Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
    périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du
    pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait
    commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de
    mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que
    plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par
    d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.

    [9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K.
    —L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le
    chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page
    339. B.

    [10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par
    Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.

    [11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un
    coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.

    L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres!
    s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et
    qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes
    agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des
    hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi
    à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous
    mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait
    ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à
    Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
    Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide
    de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque
    Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour
    Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais
    Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre
    la route de Venise à la première occasion.

    [12] Chef de sbires. B.

    CHAPITRE XXIII.
    Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

    Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
    qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
    Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
    connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une
    autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont
    en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles
    dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne
    vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un
    pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
    permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous
    allons voir sont fort atrabilaires.

    [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV.
    B.

    En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
    couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui
    était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la
    flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent
    chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et
    toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce
    donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son
    empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
    cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet
    amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde;
    il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était
    pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi
    loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est
    incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
    tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.

    [2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des
    efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités
    politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était
    une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de
    garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757:
    voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
    entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il
    fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui
    de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.

    Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa
    à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et
    dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit
    Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle
    Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
    tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.

    CHAPITRE XXIV.
    De Paquette, et de frère Giroflée.

    Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
    dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
    point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux
    et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il
    à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de
    Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer
    le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
    quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je
    n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin!
    Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il
    valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette
    maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
    qu’illusion et calamité.

    Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra
    _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne
    lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple,
    en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six
    millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du
    monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la
    trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous
    conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
    Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
    Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de
    bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne
    ne pouvait aller.

    [1] Voyez chapitre XVIII. B.

    En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
    Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait
    sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux;
    ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche
    fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait
    amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses
    joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
    sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre
    habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
    fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses.
    Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit
    Candide, et vous verrez si je me trompe.

    Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à
    venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
    des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du
    lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le
    théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide
    avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de
    quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide,
    qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
    A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec
    attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas!
    ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans
    le bel état où je l’ai vu?

    Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
    instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la
    maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que
    ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand
    vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit
    aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du
    château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
    coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris
    pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la
    maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me
    battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin
    était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
    toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je
    n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une
    femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des
    procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit
    rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de
    temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent
    à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en
    prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
    jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
    fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et
    obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à
    vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.
    J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez
    vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser
    indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un
    abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies;
    d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
    lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné
    avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de
    n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
    fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
    du monde.

    Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
    présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà
    gagné la moitié de la gageure.

    Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
    attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si
    gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous
    caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru
    aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur,
    répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été
    hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je
    paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.

    Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
    se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant,
    et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide
    au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
    envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie
    annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre
    récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.

    Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
    fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
    couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de
    quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de
    fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la
    discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai
    prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le
    prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles:
    mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
    casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont
    dans le même cas.

    Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
    lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna
    deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je
    vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois
    rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres
    beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide:
    mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens
    qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant
    rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
    Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais
    c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
    j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
    chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
    avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses
    chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre
    le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois
    la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être
    examiné.

    On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
    beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On
    prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais
    voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au
    seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

    CHAPITRE XXV.
    Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

    Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
    palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et
    ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture.
    Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très
    poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
    déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.

    D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
    qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les
    louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce
    sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais
    quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la
    ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles,
    de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs
    sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles;
    mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.

    Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
    surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
    les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai
    fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il
    y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la
    couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies,
    et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une
    étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une
    imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
    croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce.
    J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.

    Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
    trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser
    une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le
    monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est
    plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
    difficile ne plaît point à la longue.

    J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret
    d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises
    tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très
    mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
    d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant
    un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un
    air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai
    renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et
    que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
    avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

    On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
    bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
    l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait
    les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
    Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit
    accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette
    répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
    qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui
    est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce;
    cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait
    le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils
    s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
    m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait
    toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de
    l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de
    commerce.

    Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
    conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième
    livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le
    fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile
    roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois
    pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux
    le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.

    Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
    grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont
    un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans
    des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je
    me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un
    mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel
    Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un
    autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un
    extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des
    sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son
    ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il
    frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout
    dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est
    à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
    lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait
    la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

    [1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier,
    satire VII, vers I:

    Rupili pus atque venenum. B.

    [2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.

    [3] Horace, odes, I, I. B.

    Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
    vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le
    Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour
    Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux
    accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il
    doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je
    n’avais besoin de personne pour être ignorant.

    Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des
    sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en
    aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait
    inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous
    ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.

    Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
    espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et
    pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous
    ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de
    théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni
    personne.

    Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il,
    qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si
    librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on
    pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on
    n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des
    Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un
    jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies
    anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce
    que cette précieuse liberté a d’estimable.

    Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet
    auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait
    un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de
    vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,
    et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde
    par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une
    armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a
    gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
    crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes
    discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant
    sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait
    tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en
    Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage
    du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font
    vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description
    d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur,
    bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite
    aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les
    contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort
    peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces
    discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
    tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain
    mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela,
    dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses
    dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.

    [4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le
    chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X,
    à la suite de la _Henriade_. B.

    Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent
    dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de
    si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets:
    mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.

    Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit
    Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous
    les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne
    voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède?
    Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
    ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas
    du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes
    croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du
    plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc
    d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est
    toujours bien fait d’espérer, dit Martin.

    Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait
    point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même
    réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement
    le remercier.

    CHAPITRE XXVI.
    D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils
    étaient.

    Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
    étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage
    couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui
    dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et
    voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et
    lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il
    embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle?
    Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est
    point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
    Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
    partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire
    davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le
    servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.

    Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son
    agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver
    sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec
    Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six
    étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

    Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
    l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre
    majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces
    mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une
    seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître,
    lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque
    est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les
    convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
    troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit:
    Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps,
    je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.

    Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
    carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre
    majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le
    cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième
    valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de
    Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre
    majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette
    nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.

    Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et
    Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit:
    Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi
    êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous
    ne le sommes.

    Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:
    Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été
    grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a
    détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux
    sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager
    quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et
    dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en
    1730; il est mort en 1736. B.

    Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je
    m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été
    détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé
    en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de
    ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
    poignardé en 1762. B,

    Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon
    père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir;
    on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a
    battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une
    visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je
    suis venu passer le carnaval à Venise.

    [3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis
    du Siècle de Louis XV_. B.

    Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le
    sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a
    éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan
    Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne
    une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états
    héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez,
    tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
    mort en 1763. B.

    Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon
    royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans
    lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble
    n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne
    aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le
    chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.

    Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis
    pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un
    autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé
    _Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai
    fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu
    deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un
    trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai
    bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
    majestés, passer le carnaval à Venise.

    [6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome
    XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.
    Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits
    et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille
    sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en
    état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne?
    Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.

    Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même
    hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs
    états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du
    carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces
    nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère
    Cunégonde à Constantinople.

    CHAPITRE XXVII.
    Voyage de Candide à Constantinople.

    Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
    reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et
    Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être
    prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait
    à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé!
    et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône.
    Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi,
    je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde.
    Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
    Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien
    peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni
    ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela
    n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses
    qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
    détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec
    eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé
    avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?

    A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son
    ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait
    Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle
    toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un
    palais à Constantinople?

    Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le
    bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle
    est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à
    qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce
    qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle
    est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je
    suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment
    peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six
    millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas
    fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y
    Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour
    avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate
    ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne
    nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à
    Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille
    servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du
    sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux
    autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants;
    je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit
    devenue si laide.

    [1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis
    XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.

    Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le
    plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi
    Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait
    que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si
    Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais,
    dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les
    infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je
    présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois
    plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le
    sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.

    On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
    commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il
    se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage
    de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.

    Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à
    qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de
    nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement
    naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et
    s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés
    lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce
    malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette
    idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.
    En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître
    Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je
    croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.

    Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand
    cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le
    levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf
    redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous
    donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait
    l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe?
    dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur
    le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?

    C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce
    grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit
    Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de
    Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M.
    Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien,
    répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats
    chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute
    une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille
    sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à
    Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi
    chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
    de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait
    ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.

    Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous
    ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous
    en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux
    galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce
    pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher
    Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo.
    Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
    volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui
    Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de
    cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner
    davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss.
    Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes;
    l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre
    cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma
    soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit
    Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.
    On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants;
    et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
    Cunégonde.

    CHAPITRE XXVIII.
    Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

    Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend
    père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.
    N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue;
    mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux
    galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le
    frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti
    espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur
    venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père
    général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople
    auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours
    que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune
    icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
    baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas
    que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec
    un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la
    plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait
    fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi
    ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié
    chez les Turcs.

    Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je
    vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je
    devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à
    verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra
    d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un
    chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me
    fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la
    clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais
    été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
    était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il
    n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal,
    elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me
    fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
    croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et
    tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un
    cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
    cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba
    sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la
    chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
    avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le
    diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher
    un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le
    peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le
    barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut
    soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me
    trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui
    allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me
    mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à
    Constantinople.

    Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait
    qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses
    patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux
    tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules,
    d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je
    le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux.
    Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et
    voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi,
    qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et
    m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère
    et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
    quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux
    moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient
    tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une
    plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup
    plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être
    tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions
    vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des
    événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous
    nous avez rachetés.

    Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
    disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous
    toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de
    mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe;
    il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort,
    et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde,
    aussi bien que le plein et la matière subtile.

    CHAPITRE XXIX.
    Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

    Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient
    leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou
    non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et
    les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et
    la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est
    aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide,
    à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se
    présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des
    serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

    Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
    Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues
    ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur,
    et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère:
    on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.

    Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à
    Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une
    meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie,
    personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses
    promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la
    refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa
    soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa
    part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera
    jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les
    chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de
    l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il
    fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des
    galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait
    ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et
    tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma
    colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas
    ma soeur de mon vivant.

    CHAPITRE XXX.
    Conclusion.

    Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser
    Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à
    conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne
    pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle
    Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le
    baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes
    les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut
    à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au
    levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à
    Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort
    bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut
    exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un
    jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

    Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide
    marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le
    philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs
    rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la
    vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs,
    qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant
    tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille
    était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
    Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à
    Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée.
    Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
    d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est
    également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide,
    Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de
    morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des
    bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil
    à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis,
    d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des
    expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
    proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces
    spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne
    disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour
    leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent
    fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par
    les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un
    auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin
    toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de
    rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide.

    Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
    conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de
    l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait
    pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours
    horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à
    merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.

    Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de
    faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est
    qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère
    Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien
    vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient
    raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient
    enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait
    son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu,
    dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne
    les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de
    piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère
    Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
    ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous
    m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà
    faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea
    à philosopher plus que jamais.

    Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour
    le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter;
    Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de
    nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.

    De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais,
    mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la
    terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien?
    quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si
    les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que
    faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me
    flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des
    causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la
    nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots,
    leur ferma la porte au nez.

    Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
    d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on
    avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout
    un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin,
    en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui
    prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui
    était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le
    muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le
    bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir.
    J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en
    général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
    misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce
    qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les
    fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les
    étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur
    présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du
    kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des
    limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
    n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après
    quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de
    Candide, de Pangloss, et de Martin.

    Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre?
    Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes
    enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le
    vice, et le besoin.

    Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur
    le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me
    paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec
    qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss,
    sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car
    enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu
    par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de
    Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par
    Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
    furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
    Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste,
    César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II
    d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles
    Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je
    sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez
    raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden,
    il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve
    que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
    Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.

    Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à
    exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde
    était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente
    pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut
    pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon
    menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois
    à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des
    mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau
    château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de
    mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si
    vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un
    bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du
    bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et
    des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
    cultiver notre jardin[1].

    [1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du
    Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.

    FIN DE CANDIDE.

  • Cinq Semaines En Ballon

    Cinq Semaines En Ballon

    Aproximadamente 84.512 palavras.

    CINQ SEMAINES EN BALLON

    BY JULES VERNE

    VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS

    CHAPITRE PREMIER

    La fin d'un discours très applaudi.–Présentation du docteur Samuel
    Fergusson–« Excelsior. »–Portrait en pied du docteur.–Un fataliste
    convaincu.–Dîner au Traveller's club.–Nombreux toasts.

    Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la
    séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3.
    Le président, sir Francis M…, faisait à ses honorables collègues une
    importante communication dans un discours fréquemment interrompu par
    les applaudissements.

    Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
    ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines
    périodes:

    « L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué,
    les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), «
    par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes
    géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson,
    l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes
    parts: Non! non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!)
    reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie
    africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais! jamais!),
    elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du
    génie humain! (Trépignements frénétiques.) »

    –Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes
    paroles.

    –Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les plus
    expansifs de l'auditoire.

    Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans
    toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna
    singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des séances
    en fut ébranlée.

    Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides
    voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du
    monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient
    échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux
    casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la
    Polynésie! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs cœurs
    pendant le discours de sir Francis M…, et, de mémoire humaine, ce fut
    là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale
    géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en
    tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore
    que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une
    indemnité d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du
    docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents
    livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
    somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.

    L'un des membres de la Société interpella le président sur la question
    de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement
    présenté.

    « Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir
    Francis M …

    –Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par ses
    propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!

    –Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
    apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!

    –Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix malicieuse.

    –Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave
    Société.

    –Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M
    …

    Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le
    moins du monde ému d'ailleurs.

    C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de
    constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une
    coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux traits
    réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme
    prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus intelligents que
    hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; ses bras étaient
    longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand
    marcheur.

    La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée
    ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus
    innocente mystification.

    Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où
    le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se
    dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout,
    fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de la main
    droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot:

    « Excelsior! »

    Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais
    demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les
    rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de
    sir Francis M… était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la
    fois sublime, grand, sobre et mesuré; il avait dit le mot de la
    situation:

    « Excelsior! »

    Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
    l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of
    the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société
    Royale Géographique de Londres.].

    Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer?

    Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise,
    avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux
    aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais
    connu la crainte, annonça promptement un esprit vif, une intelligence
    de chercheur, une propension remarquable vers les travaux
    scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à se
    tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même de se
    servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu
    en général.

    Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
    hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
    découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il rêva
    la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des Levaillant, et
    même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Crusoé, qui ne lui
    paraissait pas inférieure. Que d'heures bien occupées il passa avec lui
    dans son île de Juan Fernandez! Il approuva souvent les idées du
    matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il eût
    fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr! Mais,
    chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était
    heureux comme un roi sans sujets….; non, quand il se fût agi de
    devenir premier lord de l'amirauté!

    Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa
    jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en
    homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
    intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique et
    en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et
    d'astronomie.

    A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans,
    avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des
    ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; mais cette
    existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu de commander,
    il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant,
    moitié herborisant, il remonta vers le nord de la péninsule indienne et
    la traversa de Calcutta à Surate. Une simple promenade d'amateur.

    De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845
    à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer
    Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.

    Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
    possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le
    capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent
    américain du détroit de Behring au cap Farewel.

    En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
    constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son
    aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du
    parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté,
    dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
    improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute
    heure de la nuit.

    Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable
    voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des
    frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses
    observations d'ethnographie.

    Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
    plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un
    penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par
    jour, et suffit à peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le
    connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune
    institution savante, ni des Sociétés royales géographiques de Londres,
    de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ni du Club des
    Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution, où trônait son ami
    le statisticien Kokburn.

    Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant,
    dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles
    parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle
    fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des rayons? Ou
    bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la
    tête du docteur, calculer sa taille exacte à une ligne près?

    Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de
    l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
    employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.

    On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de
    visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où
    l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, par
    hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac;
    la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il
    songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté
    du lac de Genève.

    Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant
    ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela,
    d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons
    de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme très
    orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se disait
    poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le monde,
    semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route
    dirige.

    « Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
    qui me poursuit. »

    On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les
    applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces
    misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait
    toute simple la proposition qu'il avait adressée au président sir
    Francis M … et ne s'aperçut même pas de l’effet immense qu'elle
    produisit.

    Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall
    Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la
    dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du
    personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait
    pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même.

    Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres
    voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur
    santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très
    anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin,
    Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik,
    Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell,
    Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton,
    Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham,
    Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand,
    Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel,
    Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart,
    Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf,
    Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John
    Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
    Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
    Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
    Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
    Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
    Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
    Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière,
    Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et
    enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative,
    devait relier les travaux de ces voyageurs et compléter la série des
    découvertes africaines.

    CHAPITRE II

    Un article du Daily Telegraph.–Guerre de journaux savants.

    Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
    publiait un article ainsi conçu:

    « L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe
    moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante
    siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil,
    fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une
    irréalisable chimère. »

    « Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par
    Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
    intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
    bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte
    des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation
    moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu
    parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre
    tous les efforts. »

    « Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être
    renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
    nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. »

    « Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en
    ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien
    informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de
    Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la
    Providence seule il est réservé de le connaître. »

    « La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
    officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux
    mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de
    l'entreprise.

    « Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
    sans précédents dans les fastes géographiques. »

    Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva
    d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour
    un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après
    avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles
    Britanniques.

    Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
    Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement
    la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon
    phénoménal.

    Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha,
    réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann
    connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant
    de l'intrépidité de son audacieux ami

    Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du
    voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une
    commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat;
    enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur
    le transport le Resolute, capitaine Pennet

    Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
    éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les
    Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable
    fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie,
    de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail
    minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le
    docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage,
    ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages
    du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point
    de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où
    James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil.
    D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur
    Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
    tentait un pareil voyage.

    Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
    réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en
    plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il
    serait en si bon chemin.

    Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
    recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques »
    jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de
    la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer,
    » qui ne relatât le fait sous toutes ses formes.

    Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1°
    sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le
    voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait
    entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il
    réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les
    improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes
    énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom.

    Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les
    yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter
    qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements
    précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus
    naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait
    partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans
    donner de raisons de son refus.

    De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des
    ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter
    aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet
    égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
    activement que jamais des préparatifs de son voyage.

    CHAPITRE III

    L'ami du docteur.–D'où datait leur amitié.–Dick Kennedy à
    Londres.–Proposition inattendue, mais point rassurante.–Proverbe peu
    consolant.–Quelques mots du martyrologe africain–Avantages d'un
    aérostat.–Le secret du docteur Fergusson.

    Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter
    ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement
    identiques.

    Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament
    distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même
    cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire.

    Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot,
    ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près
    d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée »
    [Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur,
    mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant
    de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des
    montagnes des Highlands. On le citait comme un merveilleux tireur à la
    carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de
    couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les
    pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.

    La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert
    Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »;
    sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit
    pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force
    herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des yeux vifs et
    noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin quelque chose de bon
    et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de l'Écossais.

    La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous
    deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre
    et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun
    pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint
    la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une paire de
    défenses en ivoire.

    Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni
    de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La
    destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours.

    Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les
    lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua,
    jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de
    lui-même à son ami l'Écossais.

    Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en
    avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson,
    une placidité parfaite, celle de Kennedy.

    Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans
    parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de
    voyage, ses appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela,
    pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude que
    l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des
    anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à
    enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la
    gratitude humaine.

    A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait
    pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans
    des travaux de chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont
    personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pensée
    fermentait dans son cerveau.

    « Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut
    quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier.

    Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.

    « Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique en
    ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il méditait
    depuis deux ans! »

    A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
    solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice
    auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi.

    Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que
    ce pourrait bien être une mystification:

    « Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme?

    Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le voilà
    jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! je saurai
    bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il partirait un beau jour
    pour la lune! »

    Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le
    chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à
    Londres.

    Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du
    docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et
    s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés.

    Fergusson lui ouvrit en personne.

    « Dick? fit-il sans trop d`étonnement.

    –Dick lui-même, riposta Kennedy.

    –Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver?

    –Moi, à Londres.

    –Et qu'y viens-tu faire?

    –Empêcher une folie sans nom!

    –Une folie? dit le docteur.

    –Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le
    numéro du Daily Telegraph.

    –Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets!
    Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.

    –Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre
    ce voyage?

    –Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je…

    –Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils
    que j’en fasse des morceaux »

    Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.

    « Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.

    Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
    projets.

    –Il appelle cela de nouveaux projets!

    –J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption,
    j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans
    t'écrire

    –Eh! je me moque bien.

    –Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »

    L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.

    « Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à
    l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.]

    –J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à
    l’exclusion de bien d'autres. »

    Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.

    « Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement
    le docteur, tu me remercieras

    –Tu parles sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et si je refuse de t’accompagner?

    –Tu ne refuseras pas.

    –Mais enfin, si je refuse?

    –Je partirai seul.

    –Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
    que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.

    –Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick.
    »

    Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite
    table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme

    « Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est
    impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable!

    –C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.

    –Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.

    –Pourquoi cela, s'il te plaît?

    –Et les dangers, et les obstacles de toute nature!

    –Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour
    être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout
    est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant
    sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs
    considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le
    présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus
    éloigné.

    –Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours
    fataliste!

    –Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas
    de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe
    d'Angleterre:

    « L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! »

    Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre
    une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter
    ici

    « Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux
    absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur,
    pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?

    –Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici
    toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné
    sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à
    Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en
    morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de
    Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont
    été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les
    éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux
    féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible!
    Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris
    d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il
    faut passer à côté ou passer dessus!

    –S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais
    passer par-dessus!

    –Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
    qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de
    manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à
    me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions
    normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y
    faut pas compter.

    —Il faut y compter, au contraire.

    –Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon
    arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible;
    sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une
    pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les
    tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux
    sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je
    monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un
    précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le
    domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue,
    je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités
    nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut
    des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule
    sous mes yeux dans le grand atlas du monde! »

    Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle
    évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel
    avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé
    dans l'espace.

    « Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le
    moyen de diriger les ballons?

    –Pas le moins du monde. C'est une utopie.

    –Mais alors tu iras

    –Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.

    –Pourquoi cela?

    –Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est
    constante.

    –Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés….
    certainement… on peut à la rigueur… il y a quelque chose…

    –S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le
    gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été
    convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la
    côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois
    au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon
    ballon, et de là nous nous élancerons

    –Nous! fit Dick.

    –Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami
    Kennedy.

    –Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu
    comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté,
    tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici
    d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les
    longues pérégrinations dans l'atmosphère.

    –Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas
    un atome de gaz, pas une molécule.

    –Et tu descendras à volonté

    –Je descendrai à volonté.

    –Et comment feras-tu?

    –Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit
    la tienne: « Excelcior! »

    –Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot
    de latin.

    Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles,
    au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se
    contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.

    CHAPITRE IV

    Explorations africaines.

    La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas
    été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et
    ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de
    Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se
    trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente
    milles géographiques au-dessous de l'équateur.

    De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les
    Grands Lacs à la découverte des sources du Nil.

    Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson
    espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du
    docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858.

    Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
    Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de
    l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le
    Soudan.

    Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire
    que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles
    [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique.

    Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de
    Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg,
    jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à
    Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du
    Fezzan.

    Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans
    l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs.
    Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée,
    leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le
    docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la
    ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12
    décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois
    voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient
    à force de patience et en payant des tributs considérables.

    Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un
    seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le
    lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles.
    Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le
    Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il
    apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il
    arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au
    bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir
    quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.

    Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter
    le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville
    d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite
    extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.

    Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le
    Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans
    l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il
    s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de
    Greenwich.].

    Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il
    s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive
    enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des
    vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la
    présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps
    tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte
    donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente
    trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en
    novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après
    quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et
    rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.

    Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.

    Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de
    latitude nord et à 17° de longitude ouest.

    Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
    l'Afrique orientale.

    Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais
    parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du
    médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les
    auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5°
    parallèles nord.

    En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le
    Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de
    Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et
    d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade
    à Karthoum, où il mourut en 1837.

    Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit
    steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir
    d'épuisement à Karthoum,–ni le Venitien Miani, qui, contournant les
    cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e
    parallèle,–ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin
    encore son excursion sur le Nil–ne purent franchir l'infranchissable
    limite.

    En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
    français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil
    avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put
    dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des
    nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de
    Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources.

    Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron
    avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en
    dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent
    soixante milles géographiques.

    Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en
    prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.

    De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie,
    parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où
    elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.

    En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un
    établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en
    compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de
    la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et
    Thornton viennent de gravir en partie.

    En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de
    Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr
    dans de cruels supplices.

    En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti
    avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il
    fut assassiné pendant son sommeil.

    Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à
    l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de
    Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils
    quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest.

    Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs
    porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des
    trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune;
    là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le
    gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se
    dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre
    3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et
    visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart
    cannibales.

    Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton
    épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord
    une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il
    aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de
    latitude.

    Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le
    chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année
    suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre,
    et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel.

    Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le
    2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.

    Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à
    celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de
    pays de plus de douze degrés.

    CHAPITRE V

    Rêves de Kennedy.–Articles et pronoms au pluriel.–Insinuations de
    Dick.–Promenade sur la carte d’Afrique–Ce qui reste entre les deux
    pointes du compas.–Expéditions actuelles.–Speke et Grant.–Krapf, de
    Decken, de Heuglin.

    Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ;
    il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant
    certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.

    Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe
    et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de
    polyglotte, il fit de rapides progrès.

    En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il
    craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il
    lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne
    persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications
    pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait
    glisser entre ses doigts.

    Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus
    la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des
    balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir
    d'incommensurables hauteurs.

    Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de
    son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson
    une forte contusion qu'il se fit à la tête.

    « Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas
    plus! et une bosse pareille! Juge donc! »

    Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.

    « Nous ne tomberons pas, fit-il.

    –Mais enfin, si nous tombons?

    –Nous ne tomberons pas. »

    Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.

    Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait
    faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le
    considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon
    aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un
    intolérable abus du pronom pluriel de la première personne.

    « Nous » avançons…, « nous » serons prêts le…, « nous » partirons
    le…

    Et de l'adjectif possessif au singulier:

    « Notre » ballon…, « notre » nacelle…, « notre » exploration…

    Et du pluriel donc!

    « Nos » préparatifs…, « nos » découvertes .., « nos » ascensions…

    Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne
    voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre
    bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques
    vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.

    Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait
    avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux
    désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des
    échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de
    l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du
    Nil était-elle vraiment nécessaire?… Aurait-on réellement travaillé
    pour le bonheur de l'humanité?… Quand, au bout du compte, les
    peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus
    heureuses?… Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût
    pas plutôt là qu'en Europe–Peut-être.– Et d'abord ne pouvait-on
    attendre encore?… La traversée de l'Afrique serait certainement faite
    un jour, et d'une façon moins hasardeuse… Dans un mois, dans dix
    mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute…

    Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le
    docteur frémissait d'impatience.

    « Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette
    gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer
    devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches
    hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la
    Société Royale de Londres?

    –Mais…, reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
    conjonction.

    –Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au
    succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux
    explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique

    –Cependant…

    –Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »

    Dick les jeta avec résignation.

    « Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.

    –Je le remonte, dit docilement l'Écossais.

    –Arrive à Gondokoro.

    –J'y suis. »

    Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage… sur la
    carte.

    « Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la
    sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.

    –J'appuie.

    –Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de
    latitude sud.

    –Je la tiens.

    –Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.

    –C'est fait.

    –Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac
    Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.

    –M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac.

    –Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les
    renseignements donnés par les peuplades riveraines?

    –Je ne m'en doute pas.

    –C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de
    latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de
    l'équateur.

    –Vraiment!

    –Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui
    doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.

    –Voilà qui est curieux.

    –Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac
    Oukéréoué.

    –C'est fait, ami Fergusson

    –Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes?

    –A peine deux.

    –Et sais-tu ce que cela fait, Dick?

    –Pas le moins du monde.

    –Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire
    rien.

    –Presque rien, Samuel.

    –Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment?

    –Non, sur ma vie!

    –Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très
    importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses
    auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le
    capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une
    expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de
    remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un
    subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des
    soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à
    la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick,
    consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
    livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le
    charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il
    attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la
    ravitailler.

    –Bien imaginé, dit Kennedy.

    –Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces
    travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche
    d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs
    vont hardiment au cœur de l'Afrique.

    –A pied, fit Kennedy

    –A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur
    Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située
    sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les
    montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.

    –A pied toujours?

    –Toujours à pied, ou à dos de mulet.

    –C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.

    –Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à
    Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le
    premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut
    envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En
    1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui
    s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia
    pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent
    qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres
    lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent,
    d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement
    un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est
    formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami
    Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les
    frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants;
    M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même
    temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le
    pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les
    opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors
    l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du
    docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de
    certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à
    son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.].

    –Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien,
    qu'allons-nous faire là-bas? »

    Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les
    épaules.

    CHAPITRE VI

    Un domestique impossible.–Il aperçoit les satellites de Jupiter.–Dick
    et Joe aux prises.–Le doute et la croyance.–Le pesage.–Joe
    Wellington.–Il reçoit une demi-couronne.

    Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec
    empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son
    maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant
    même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un
    Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès
    qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à
    lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et
    honnête Joe! un domestique qui commande votre dîner, et dont le goût
    est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les
    chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas!

    Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel
    respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand
    Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il
    pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il
    commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce
    qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui
    vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard
    de son maître.

    Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les
    airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès
    l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était
    arrivé–avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir
    jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage.

    Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son
    intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un
    professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui
    sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette
    place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il
    s'en faisait un jeu.

    Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main.
    Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et
    possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se
    distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant;
    il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il
    ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer.

    Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de
    vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de
    Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de
    Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles,
    dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas
    plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à
    l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux.

    Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas
    s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et
    le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs.

    L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante,
    l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et
    la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de
    l'autre.

    « Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe.

    –Eh bien! mon garçon?

    –Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour
    la lune.

    –Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi
    loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.

    –Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson!

    –Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce
    qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne
    partira pas.

    –Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de
    MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.].

    –Je me garderais bien de l'aller voir.

    –Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose!
    quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre
    aise là-dedans!

    –Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître?

    –Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il
    voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand
    nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand
    il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un
    précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick,
    Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du
    docteur Fergusson

    –Brave garçon!

    –D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.

    –Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour
    empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille
    folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main
    d'un ami l’arrête dans son projet insensé.

    –Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect.
    Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il
    veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait
    bien qui l'en ferait démordre.

    –C'est ce que nous verrons!

    –Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que
    vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays
    merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre
    voyage.

    –Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend
    enfin à l'évidence.

    –A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.

    –Comment, le pesage?

    –Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous
    peser.

    –Comme des jockeys!

    –Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas
    maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.

    –Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec
    fermeté.

    –Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine

    –Eh bien! sa machine s'en passera

    –Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas
    pouvoir monter!

    –Eh parbleu! je ne demande que cela!

    –Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous
    chercher

    –Je n'irai pas.

    –Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.

    –Je la lui ferai.

    –Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là;
    mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick,
    j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en
    réponds.

    –Je n'irai pas.

    En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait
    cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son
    aise.

    « Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que
    vous pesez tous les deux.

    –Mais…

    –Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »

    Et Kennedy y alla.

    Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une
    de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait
    effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour
    établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la
    plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à
    mi-voix:

    « C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien.

    –Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre
    sur son carnet.

    –Suis-je trop lourd?

    –Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger,
    cela fera compensation. »

    Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il
    faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans
    l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et
    fut magnifique; sans bouclier.

    « Cent vingt livres, inscrivit le docteur..

    –Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi
    souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire.

    « A mon tour, dit Fergusson.

    Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.

    « A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.

    –Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre
    expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres
    en ne mangeant pas.

    –C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton
    aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »

    CHAPITRE VII

    Détails géométriques.–Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat
    double.–L'enveloppe.–La nacelle.–L’appareil mystérieux.–Les
    vivres.–L'addition finale.

    Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de
    son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule
    destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante
    sollicitude.

    Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à
    l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est
    quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz
    est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les
    expériences aérostatiques.

    Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les
    objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait
    emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher
    quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et,
    par conséquent, quelle en serait la capacité.

    Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air
    de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661
    mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit
    cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres
    environ.

    En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent
    quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz
    hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux
    cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une
    différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette
    différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de
    l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat.

    Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre
    mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il
    serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que
    le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il
    renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On
    ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers.

    Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut
    de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait
    emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes
    d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double.

    Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être
    préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le
    diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien
    d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un
    aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000
    mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000
    kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait
    en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.

    Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de
    réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se
    rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de
    l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile,
    lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale.

    Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition
    ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les
    inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les
    renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva
    les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus
    petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre
    horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de
    ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds
    cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape
    s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire
    communiquer entre eux.

    Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner
    issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du
    grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait
    intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure,
    comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul,
    n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi
    dégonflés.

    De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon
    extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.

    Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon
    enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une
    imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et
    aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du
    globe, où se fait presque tout l'effort.

    Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité.
    Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du
    ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son
    enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant
    neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent
    dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres.

    Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre
    d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de
    soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire.

    La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était
    construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue
    à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les
    chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre
    vingt livres.

    Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux
    lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux
    munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre
    environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur,
    mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus
    courte quinze pieds seulement.

    Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le
    moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus
    tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique
    de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne
    pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq
    gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale.

    Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres,
    deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un
    horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains
    et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la
    disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de
    faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa
    direction, et déterminer la position des principales rivières,
    montagnes et villes.

    Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une
    échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de
    pieds.

    Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en
    thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation
    qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs.
    Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux
    caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à
    peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].

    La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le
    poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un
    ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un
    poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très
    appréciable.

    Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la
    nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage,
    ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.

    Voici le résumé de ses différents calculs:

    Fergusson. 135 livres. Kennedy… 153
    — Joe 120 — Poids du premier ballon… 650 —
    Poids du second ballon 510 — Nacelle et filet. 280 —
    Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 — Tente,
    ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 —
    Café, eau-de-vie, Eau… 400 — Appareil
    700 — Poids de l'hydrogène. 276 — Lest
    200 — ————- Total. 4000 livres

    Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson
    se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest,
    pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien
    n'en pas user, grâce à son appareil.

    CHAPITRE VIII

    Importance de Joe.–Le commandant de la Resolute.–L'arsenal de
    Kennedy.–Aménagements.–Le dîner d’adieu.–Le départ du 21
    février.–Séances scientifiques du docteur.–Duveyrier,
    Livingstone.–Détails du voyage aérien.–Kennedy réduit au silence.

    Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats
    renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient
    subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve
    donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins
    apportés à leur construction.

    Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street
    aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui,
    donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en
    demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître.
    Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les
    plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre
    entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna
    quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien
    le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses
    contemporains.

    Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était
    un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui
    fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux
    régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme,
    il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il
    appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un
    soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades,
    qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à
    produire les bruits les plus pacifiques du monde.

    La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y
    fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18
    février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout
    accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les
    vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut
    arrimé sous les yeux de Fergusson.

    On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
    ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était
    plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles.
    L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de
    barils, fut mis à fond de cale.

    Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux
    cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et
    son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se
    rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents
    fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à
    toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg;
    avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à
    deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y
    joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa
    poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité
    suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le
    docteur.

    Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19
    février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine
    et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé
    de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe
    bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le
    loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé.

    Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à
    Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et
    ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni
    en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand
    nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires.
    Sir Francis M… présidait avec une émotion contenue, mais pleine de
    dignité.

    A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les
    félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la
    gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux
    Kennedy, son audacieux compagnon. »

    Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les
    applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage.

    Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses
    compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de
    l'entreprise.

    Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »

    A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de
    mains, les convives se séparèrent.

    Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
    commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses
    officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,

    A une heure, chacun dormait à bord.

    Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux
    ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de
    son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise.

    Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
    uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à
    l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais,
    personne ne mit en question le succès de son entreprise.

    Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un
    véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes
    gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans
    en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de
    Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de
    toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune
    Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs.
    Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se
    préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se
    croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait
    toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en
    compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne
    se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les
    secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans.

    L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur
    fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent
    vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement
    dans la discussion.

    En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de
    vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea
    le docteur à cet égard

    « Cela vous surprend, répondit Fergusson.

    –Sans doute.

    –Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois
    entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions
    perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de
    trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues]
    de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent
    lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au
    degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos
    chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours
    pour traverser l'Afrique.

    –Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements
    géographiques, ni reconnaître le pays.

    –Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je
    monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera,
    surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner.

    –Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des
    ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure.

    –Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on
    traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour
    aller se coucher à Saint-Louis.

    –Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné
    par une vitesse pareille?

    –Cela s'est vu, répondit Fergusson.

    –Et le ballon a résisté?

    –Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804.
    L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon
    qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25
    frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie
    VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient
    le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne
    romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs,
    un ballon peut résister à de pareilles vitesses.

    –Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.

    –Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport
    à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse
    de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la
    flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin
    n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens
    pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher
    pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne
    m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de
    vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du
    gibier en abondance quand nous prendrons terre.

    –Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un
    Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.

    –Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une
    grande gloire.

    –Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos
    compliments… mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .

    –Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas?

    –Je ne partirai pas.

    –Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson?

    –Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour
    l’arrêter au dernier moment. »

    Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.

    « Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose
    qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il
    partira.

    –Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste…

    –N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre,
    tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. »

    Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit
    plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se
    tut.

    CHAPITRE IX

    On double le cap.–Le gaillard d'avant–Cours de cosmographie par le
    progrès Joe.–Do direction des ballons.–De la recherche des courants
    atmosphériques.–Eupnxa.

    Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps
    se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.

    Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de
    la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un
    amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et
    bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y
    relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le
    lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe
    méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique.

    Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé à
    se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa
    bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître
    rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se
    trompait pas plus qu'un autre.

    Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans
    le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait
    de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus
    grands historiens de tous les temps.

    Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la
    peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais
    aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée
    par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.

    L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là
    on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue
    série d'entreprises surhumaines.

    « Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on
    ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu
    d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.

    –Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.

    –Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le
    monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est
    obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en
    fioles, pour peu qu'on tienne à respirer.

    –Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette
    boisson.

    –Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous
    promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont
    mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter
    Saturne…

    –Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître.

    –Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme
    est devenue!

    –Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est
    donc le diable, votre maître?

    –Le diable! il est trop bon pour cela!

    –Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.

    –Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de
    pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce
    qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple,
    durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus
    que six mois à vivre.

    Ça prolonge un peu leur existence!

    –Douze ans? reprit le mousse.

    –Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta
    maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un
    bambin de quatre ans et demi.

    –Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule
    voix.

    –Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on
    persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste
    ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez!
    par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui
    ne sont pas commodes! »

    Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune
    où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires
    prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à
    Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se
    ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les
    distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment
    enchanteur.

    « Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable
    conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la
    boutonnière du bon Dieu.

    –Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots.

    Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard
    d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur
    allaient leur train.

    Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut
    sollicité de donner son avis à cet égard.

    « Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les
    ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a
    réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me
    préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour
    moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les
    connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un
    moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et
    encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance!
    Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que
    le ballon. C'est une faute.

    –Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat
    et un navire, que l'on dirige à volonté.

    Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air
    est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est
    submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans
    l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant.

    –Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot?

    –Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut
    diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants
    atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci
    deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur
    direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes
    qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la
    principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son
    souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se
    placer dans les courants qui lui conviendront.

    –Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il
    faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon
    cher docteur.

    –Et pourquoi, mon cher commandant?

    –Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les
    voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades
    aériennes.

    –Et la raison, s'il vous plaît?

    –Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne
    descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos
    provisions de gaz et de lest seront vite épuisées.

    –Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté
    que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les
    ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz
    qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.

    –Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas
    encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.

    –Je vous demande pardon, il est trouvé.

    –Par qui?

    –Par moi!

    –Par vous?

    –Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette
    traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures,
    j'aurais été à sec de gaz!

    –Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre!

    –Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me
    paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires,
    et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre
    davantage.

    –Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret?

    –Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »

    L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur
    prit tranquillement la parole en ces termes:

    CHAPITRE X

    Essais antérieurs.–Les cinq caisses du docteur.–Le chalumeau à
    gaz.–Le calorifère.–Manière de manœuvrer.–Succès certain.

    « On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté,
    sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M.
    Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une
    capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen
    d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été
    insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus
    par ses divers moyens ont été insignifiants.

    « J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord
    je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force
    majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de
    m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu.

    « Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater
    ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans
    l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.

    "Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage
    vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq.

    « La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle
    j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa
    conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de
    Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz
    hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.

    « Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif
    dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci,
    et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle
    négatif.

    « Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font
    communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse
    de mélange. Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la
    décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est
    environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés].

    « A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni
    d'un robinet.

    « Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris
    est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la
    chaleur dépasse celle des feux de forge.

    « Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.

    « De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos,
    sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend
    naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre
    au milieu des couches inférieures.

    « Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes
    articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux
    oscillations de l'aérostat.

    « Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une
    caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur.
    Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même
    métal.

    « Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette
    boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors
    la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent
    presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin
    se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte
    sphérique, est dirigée en bas.

    « C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se
    rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.

    « La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas
    fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond
    de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité
    de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte.

    « Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à
    chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de
    l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué
    avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire
    là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.

    « En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé,
    l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte
    rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de
    l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions
    inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé;
    il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant
    extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se
    surchauffant sans cesse.

    « Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur.
    Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades.
    Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade],
    l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent
    quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera
    donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui
    augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela
    revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la
    température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se
    dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds
    cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents
    livres.

    « Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des
    ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été
    calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids
    d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la
    nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de
    gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni
    ne descend.

    « Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure
    à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de
    chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le
    ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène.

    « La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du
    chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera
    donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là
    une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre
    rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très
    prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en
    haut.

    « D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de
    lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient
    nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus
    qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge
    d'hydrogène; les variations de température que je produis dans ce
    milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et
    de descente.

    « Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.

    « La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau
    produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie
    inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec
    soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par
    conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe
    d'elle même.

    « Voici maintenant des chiffres très exacts.

    « Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs
    donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène.
    Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent
    quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du
    premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent
    quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six
    cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes].

    « Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept
    pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois
    plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne
    donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne
    brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre
    cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent
    trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six
    jours.

    « Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision
    d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.

    « Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses
    simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction
    du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes
    embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes
    changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est
    ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions
    sérieuses de succès. »

    Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon
    cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et
    résolu.

    « Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.

    –Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable?

    CHAPITRE XI

    Arrivée à Zanzibar,–Le consul anglais.–Mauvaises dispositions des
    habitants.–L'île Koumbeni.–Les faiseurs de pluie–Gonflement du
    ballon.–Départ du 18 avril.–Dernier adieu.–Le Victoria.

    Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le
    lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
    particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer
    de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et
    voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson.

    Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île
    du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber
    l'ancre dans le port

    L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et
    de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port
    reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes.

    L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus
    grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].

    Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car
    Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce
    butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se
    livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte
    orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu
    faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du
    Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la
    disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les
    journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait
    partie de la nombreuse phalange des incrédules.

    « Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais
    maintenant je ne doute plus. »

    Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement
    au brave Joe.

    Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il
    avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient
    eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant
    d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême
    difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs
    nouvelles.

    « Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le
    docteur.

    Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du
    consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar;
    il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès
    d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette
    grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel
    la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et
    sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de
    garnisaires fainéants et braillards.

    Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la
    population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle
    que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui
    devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres,
    plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles
    à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la
    lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les
    peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition
    sacrilège.

    Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur
    Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer
    devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.

    « Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires
    mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher
    commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup
    pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait
    compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions.

    –Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous
    rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire?

    –Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au
    delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles,
    entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque
    à courir:

    –Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos
    préparatifs.

    Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île
    de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en
    sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est
    hérissé.

    On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une
    pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur
    extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal;
    il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait
    rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme
    lui.

    C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les
    deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.

    La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le
    gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition
    de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en
    présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans
    une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là
    il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette
    façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement
    déterminée.

    Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six
    gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique,
    seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et
    neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux
    cent cinquante litres].

    Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du
    matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat,
    recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là
    nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de
    dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de
    l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.

    Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la
    tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place
    qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les
    deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés
    au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main.

    Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des
    sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations
    du Resolute sillonnaient le canal.

    Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des
    grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes
    irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques
    essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement.

    Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de
    pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et
    les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à
    leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les
    arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant
    que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le
    cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils
    en furent pour leur mouton et leurs grimaces.

    Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du «
    tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement
    capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable,
    mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la
    nuit.

  • Cyrano de Bergerac

    Cyrano de Bergerac

    Aproximadamente 36.247 palavras.

    This etext was prepared by Sue Asscher

    CYRANO DE BERGERAC

    Edmond Rostand

    Comédie Héroïque en Cinq Actes
    en vers

    Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
    le 28 décembre 1897

    C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.

    Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
    que je le dédie.

    E. R.

    Personnages:

    CYRANO DE BERGERAC
    CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
    COMTE DE GUICHE
    RAGUENEAU
    LE BRET
    CARBON DE CASTEL-JALOUX
    LES CADETS
    LIGNIÈRE
    DE VALVERT
    UN MARQUIS
    DEUXIÈME MARQUIS
    TROISIÈME MARQUIS
    MONTFLEURY
    BELLEROSE
    JODELET
    CUIGY
    BRISSAILLE
    UN FÂCHEUX
    UN MOUSQUETAIRE
    UN AUTRE
    UN OFFICIER ESPAGNOL
    UN CHEVAU-LÉGER
    LE PORTIER
    UN BOURGEOIS
    SON FILS
    UN TIRE-LAINE
    UN SPECTATEUR
    UN GARDE
    BERTRANDOU LE FIFRE
    LE CAPUCIN
    DEUX MUSICIENS
    LES POÈTES
    LES PATISSIERS
    ROXANE
    SŒUR MARTHE
    LISE
    LA DISTRIBUTRICE
    MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
    LA DUÈGNE
    SŒUR CLAIRE
    UNE COMÉDIENNE
    LA SOUBRETTE
    LES PAGES
    LA BOUQUETIÈRE

    La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
    poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
    espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
    bourgeoises, religieuses, etc.

    (Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)

    Acte I.

    Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.

    La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
    paume aménagé et embelli pour des représentations.

    La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
    côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
    plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.

    Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
    des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
    s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
    descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
    de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.

    Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
    divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
    théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
    quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
    places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
    buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
    d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.

    Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
    Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
    les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
    du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.

    Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
    Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
    allumés.

    Scène 1.I.

    Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
    tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
    distributrice, les violons, etc.

    (On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
    entre brusquement.)

    LE PORTIER (le poursuivant):
    Holà ! vos quinze sols !

    LE CAVALIER:
    J'entre gratis !

    LE PORTIER:
    Pourquoi ?

    LE CAVALIER:
    Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

    LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
    Vous ?

    DEUXIÈME CAVALIER:
    Je ne paye pas !

    LE PORTIER:
    Mais. . .

    DEUXIÈME CAVALIER:
    Je suis mousquetaire.

    PREMIER CAVALIER (au deuxième):
    On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
    Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
    (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)

    UN LAQUAIS (entrant):
    Pst. . .Flanquin. . . !

    UN AUTRE (déjà arrivé):
    Champagne ?. . .

    LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
    Cartes. Dés.
    (Il s'assied par terre):
    Jouons.

    LE DEUXIÈME (même jeu):
    Oui, mon coquin.

    PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
    et colle par terre):
    J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

    UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
    C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
    (Il lui prend la taille.)

    UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
    Touche !

    UN DES JOUEURS:
    Trèfle !

    LE GARDE (poursuivant la fille):
    Un baiser !

    LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
    On voit !. . .

    LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
    Pas de danger !

    UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
    de bouche):
    Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

    UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
    Plaçons-nous là, mon fils.

    UN JOUEUR:
    Brelan d'as !

    UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
    Un ivrogne
    Doit boire son bourgogne. . .
    (il boit):
    À l'hôtel de Bourgogne !

    LE BOURGEOIS (à son fils):
    Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
    (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
    Buveurs. . .
    (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
    Bretteurs !
    (Il tombe au milieu des joueurs):
    Joueurs !

    LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
    Un baiser !

    LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
    Jour de Dieu !
    –Et penser que c'est dans une salle pareille
    Qu'on joua du Rotrou, mon fils.

    LE JEUNE HOMME:
    Et du Corneille !

    UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
    Tra la la la la la la la la la la lère. . .

    LE PORTIER (sévèrement aux pages):
    Les pages, pas de farce !. . .

    PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
    Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
    (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
    As-tu de la ficelle ?

    LE DEUXIÈME:
    Avec un hameçon.

    PREMIER PAGE:
    On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

    UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
    Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
    Puis donc que vous volez pour la première fois. . .

    DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
    Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

    TROISIÈME PAGE (d'en haut):
    Et des pois !
    (Il souffle et les crible de pois.)

    LE JEUNE HOMME (à son père):
    Que va-t-on nous jouer ?

    LE BOURGEOIS:
    Clorise.

    LE JEUNE HOMME:
    De qui est-ce ?

    LE BOURGEOIS:
    De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
    (Il remonte au bras de son fils.)

    LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
    . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !

    UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
    Tenez, à la première du Cid, j'étais là !

    LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
    Les montres. . .

    LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
    Vous verrez des acteurs très illustres. . .

    LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
    Les mouchoirs. . .

    LE BOURGEOIS:
    Montfleury. . .

    QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
    Allumez donc les lustres !

    LE BOURGEOIS:
    . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !

    UN PAGE (au parterre):
    Ah ! voici la distributrice !

    LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
    Oranges, lait,
    Eau de frambroise, aigre de cèdre !
    (Brouhaha à la porte.)

    UNE VOIX DE FAUSSET:
    Place, brutes !

    UN LAQUAIS (s'étonnant):
    Les marquis !. . .au parterre ?. . .

    UN AUTRE LAQUAIS:
    Oh ! pour quelques minutes.
    (Entre une bande de petits marquis.)

    UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
    Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
    Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
    Ah, fi ! fi ! fi !
    (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
    Cuigy ! Brissaille !
    (Grandes embrassades.)

    CUIGY:
    Des fidèles !. . .
    Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .

    LE MARQUIS:
    Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .

    UN AUTRE:
    Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !

    LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
    Ah !. . .
    (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
    pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
    Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
    distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
    démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)

    Scène 1.II.

    Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.

    CUIGY:
    Lignière !

    BRISSAILLE (riant):
    Pas encor gris !. . .

    LIGNIÈRE (bas à Christian):
    Je vous présente ?
    (Signe d'assentiment de Christian):
    Baron de Neuvillette.
    (Saluts.)

    LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
    Ah !

    CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
    La tête est charmante.

    PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
    Peuh !. . .

    LIGNIÈRE (présentant à Christian):
    Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .

    CHRISTIAN (s'inclinant):
    Enchanté !. . .

    PREMIER MARQUIS (au deuxième):
    Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
    Au dernier goût.

    LIGNIÈRE (à Cuigy):
    Monsieur débarque de Touraine.

    CHRISTIAN:
    Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
    J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.

    PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
    Voilà
    La présidente Aubry !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Oranges, lait. . .

    LES VIOLONS (s'accordant):
    La. . .la. . .

    CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
    Du monde !

    CHRISTIAN:
    Eh, oui, beaucoup,

    PREMIER MARQUIS:
    Tout le bel air !
    (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
    les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Mesdames
    De Guéméné. . .

    CUIGY:
    De Bois-Dauphin. . .

    PREMIER MARQUIS:
    Que nous aimâmes. . .

    BRISSAILLE:
    De Chavigny. . .

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Qui de nos cœurs va se jouant !

    LIGNIÈRE:
    Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

    LE JEUNE HOMME (à son père):
    L'Académie est là ?

    LE BOURGEOIS:
    Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
    Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
    Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
    Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !

    PREMIER MARQUIS:
    Attention ! nos précieuses prennent place:
    Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
    Félixérie. . .

    DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
    Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
    Marquis, tu les sais tous ?

    PREMIER MARQUIS:
    Je les sais tous, marquis !

    LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
    Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
    La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !

    CHRISTIAN (suppliant):
    Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
    Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.

    LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
    Messieurs les violons !. . .
    (Il lève son archet.)

    LA DISTRIBUTRICE:
    Macarons, citronnée. . .
    (Les violons commencent à jouer.)

    CHRISTIAN:
    J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
    Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
    Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
    Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
    –Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.

    LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
    Je pars.

    CHRISTIAN (le retenant encore):
    Oh ! non, restez !

    LIGNIÈRE:
    Je ne peux. D'Assoucy
    M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

    LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
    Orangeade ?

    LIGNIÈRE:
    Fi !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Lait ?

    LIGNIÈRE:
    Pouah !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Rivesalte ?

    LIGNIÈRE:
    Halte !
    (A Christian):
    Je reste encore un peu.–Voyons ce rivesalte ?
    (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)

    CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
    Ah ! Ragueneau !. . .

    LIGNIÈRE (à Christian):
    Le grand rôtisseur Ragueneau.

    RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
    Lignière):
    Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

    LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
    Le pâtissier des comédiens et des poètes !

    RAGUENEAU (se confondant):
    Trop d'honneur. . .

    LIGNIÈRE:
    Taisez-vous, Mécène que vous êtes !

    RAGUENEAU:
    Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .

    LIGNIÈRE:
    A crédit.
    Poète de talent lui-même. . .

    RAGUENEAU:
    Ils me l'ont dit.

    LIGNIÈRE:
    Fou de vers !

    RAGUENEAU:
    Il est vrai que pour une odelette. . .

    LIGNIÈRE:
    Vous donnez une tarte. . .

    RAGUENEAU:
    Oh ! une tartelette !

    LIGNIÈRE:
    Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
    Ne donnâtes-vous pas ?. . .

    RAGUENEAU:
    Des petits pains !

    LIGNIÈRE (sévèrement):
    Au lait.
    –Et le théâtre, vous l'aimez ?

    RAGUENEAU:
    Je l'idolâtre.

    LIGNIÈRE:
    Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
    Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
    Vous a coûté combien ?

    RAGUENEAU:
    Quatre flans. Quinze choux.
    (Il regarde de tous côtés):
    Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.

    LIGNIÈRE:
    Pourquoi ?

    RAGUENEAU:
    Montfleury joue !

    LIGNIÈRE:
    En effet, cette tonne
    Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
    Qu'importe à Cyrano ?

    RAGUENEAU:
    Mais vous ignorez donc ?
    Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
    Défense, pour un mois, de reparaître en scène.

    LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
    Eh bien ?

    RAGUENEAU:
    Montfleury joue !

    CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
    Il n'y peut rien.

    RAGUENEAU:
    Oh ! oh !
    Moi, je suis venu voir !

    PREMIER MARQUIS:
    Quel est ce Cyrano ?

    CUIGY:
    C'est un garcon versé dan les colichemardes.

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Noble ?

    CUIGY:
    Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
    (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
    cherchait quelqu'un):
    Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
    (Il appelle):
    Le Bret !
    (Le Bret descend vers eux):
    Vous cherchez Bergerac ?

    LE BRET:
    Oui, je suis inquiet !. . .

    CUIGY:
    N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

    LE BRET (avec tendresse):
    Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !

    RAGUENEAU:
    Rimeur !

    CUIGY:
    Bretteur !

    BRISSAILLE:
    Physicien !

    LE BRET:
    Musicien !

    LIGNIÈRE:
    Et quel aspect hétéroclite que le sien !

    RAGENEAU:
    Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
    Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
    Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
    Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
    Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
    Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
    Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
    Lève, comme une queue insolente de coq,
    Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
    Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
    Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
    Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
    On ne peut voir passer un pareil nasigère
    Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
    Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
    Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.

    LE BRET (hochant la tête):
    Il le porte,–et pourfend quiconque le remarque !

    RAGUENEAU (fièrement):
    Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

    PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
    Il ne viendra pas !

    RAGUENEAU:
    Si !. . .Je parie un poulet
    A la Ragueneau !

    LE MARQUIS (riant):
    Soit !
    (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
    loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
    Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)

    DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
    Ah, messieurs ! mais elle est
    Épouvantablement ravissante !

    PREMIER MARQUIS:
    Une pêche
    Qui sourirait avec une fraise !

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Et si fraîche
    Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !

    CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
    par le bras):
    C'est elle !

    LIGNIÈRE (regardant):
    Ah ! c'est elle ?. . .

    CHRISTIAN:
    Oui. Dites vite. J'ai peur.

    LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
    Magdaleine Robin, dite Roxane.–Fine.
    Précieuse.

    CHRISTIAN:
    Hélas !

    LIGNIÈRE:
    Libre. Orpheline. Cousine
    De Cyrano,–dont on parlait. . .
    (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
    entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)

    CHRISTIAN (tressaillant):
    Cet homme ?. . .

    LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
    Hé ! hé !. . .
    –Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
    A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
    Faire épouser Roxane à certain triste sire,
    Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
    Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
    Il peut persécuter une simple bourgeoise.
    D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
    Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
    –La fin était méchante. . .Écoutez. . .
    (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)

    CHRISTIAN:
    Non. Bonsoir.

    LIGNIÈRE:
    Vous allez ?

    CHRISTIAN:
    Chez monsieur de Valvert !

    LIGNIÈRE:
    Prenez garde:
    C'est lui qui vous tuera !
    (Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
    Restez. On vous regarde.

    CHRISTIAN:
    C'est vrai !
    (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
    moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
    lui.)

    LIGNIÈRE:
    C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
    –Dans les tavernes !
    (Il sort, zigzaguant.)

    LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
    voix rassurée):
    Pas de Cyrano.

    RAGUENEAU (incrédule):
    Pourtant. . .

    LE BRET:
    Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !

    LA SALLE:
    Commencez ! Commencez !

    Scène 1.III.

    Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.

    UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
    le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
    de Valvert):
    Quelle cour, ce de Guiche !

    UN AUTRE:
    Fi !. . .Encore un Gascon !

    LE PREMIER:
    Le Gascon souple et froid,
    Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
    (Ils vont vers de Guiche.)

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
    Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

    DE GUICHE:
    C'est couleur Espagnol malade.

    PREMIER MARQUIS:
    La couleur
    Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
    L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !

    DE GUICHE:
    Je monte
    Sur scène. Venez-vous ?
    (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
    théâtre. Il se retourne et appelle):
    Viens, Valvert !

    CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
    Le vicomte !
    Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
    (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
    train de le dévaliser. Il se retourne):
    Hein ?

    LE TIRE-LAINE:
    Ay !. . .

    CHRISTIAN (sans le lâcher):
    Je cherchais un gant !

    LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
    Vous trouvez une main.
    (Changeant de ton, bas et vite):
    Lâchez-moi. Je vous livre un secret.

    CHRISTIAN (le tenant toujours):
    Quel ?

    LE TIRE-LAINE:
    Lignière. . .
    Qui vous quitte. . .

    CHRISTIAN (de même):
    Eh ! bien ?

    LE TIRE-LAINE:
    . . .touche à son heure dernière.
    Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
    Et cent hommes–j'en suis–ce soir sont postés !. . .

    CHRISTIAN:
    Cent !
    Par qui ?

    LE TIRE-LAINE:
    Discrétion. . .

    CHRISTIAN (haussant les épaules):
    Oh !

    LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
    Professionnelle !

    CHRISTIAN:
    Où seront-ils postés ?

    LE TIRE-LAINE:
    À la porte de Nesle.
    Sur son chemin. Prévenez-le !

    CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
    Mais où le voir !

    LE TIRE-LAINE:
    Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
    D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
    Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,–et dans chaque,
    Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.

    CHRISTIAN:
    Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
    (Regardant Roxane avec amour):
    La quitter. . .elle !
    (Avec fureur, Valvert):
    Et lui !. . .–Mais il faut que je sauve
    Lignière !. . .
    (Il sort en courant.–De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
    gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
    les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
    une place vide aux galeries et aux loges.)

    LA SALLE:
    Commencez.

    UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
    par un page de la galerie supérieure):
    Ma perruque !

    CRIS DE JOIE:
    Il est chauve !. . .
    Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .

    LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
    Petit gredin !

    RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
    Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
    (Silence complet.)

    LE BRET (étonné):
    Ce silence soudain ?. . .
    (Un spectateur lui parle bas):
    Ah ?

    LE SPECTATEUR:
    La chose me vient d'être certifiée.

    MURMURES (qui courent):
    Chut !–Il paraît ?. . .–Non !. . .–Si !–Dans la loge grillée.–
    Le Cardinal !–Le Cardinal ?–Le Cardinal !

    UN PAGE:
    Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
    (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)

    LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
    Mouchez cette chandelle !

    UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
    Une chaise !
    (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
    marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
    aux loges.)

    UN SPECTATEUR:
    Silence !
    (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
    assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
    représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
    cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)

    LE BRET (à Ragueneau, bas):
    Montfleury entre en scène ?

    RAGUENEAU (bas aussi):
    Oui, c'est lui qui commence.

    LE BRET:
    Cyrano n'est pas là.

    RAGUENEAU:
    J'ai perdu mon pari.

    LE BRET:
    Tant mieux ! tant mieux !
    (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
    dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
    penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)

    LE PARTERRE (applaudissant):
    Bravo, Montfleury ! Montfleury !

    MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
    Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
    Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
    Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .

    UNE VOIX (au milieu du parterre):
    Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
    (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)

    VOIX DIVERSES:
    Hein ?–Quoi ?–Qu'est-ce ?. . .
    (On se lève dans les loges, pour voir.)

    CUIGY:
    C'est lui !

    LE BRET (terrifié):
    Cyrano !

    LA VOIX:
    Roi des pitres !
    Hors de scène a l'instant !

    TOUTE LA SALLE (indignée):
    Oh !

    MONTFLEURY:
    Mais. . .

    LA VOIX:
    Tu récalcitres ?

    VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
    Chut !–Assez !–Montfleury, jouez !–Ne craignez rien !. . .

    MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
    Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .

    LA VOIX (plus menaçante):
    Eh bien !
    Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
    Une plantation de bois sur vos épaules ?
    (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)

    MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
    Heureux qui. . .
    (La canne s'agite.)

    LA VOIX:
    Sortez !

    LE PARTERRE:
    Oh !

    MONTFLEURY (s'étranglant):
    Heureux qui loin des cours. . .

    CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
    son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
    Ah ! je vais me fâcher !. . .
    (Sensation à sa vue.)

    Scène 1.IV.

    Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.

    MONTFLEURY (aux marquis):
    Venez à mon secours,
    Messieurs !

    UN MARQUIS (nonchalamment):
    Mais jouez donc !

    CYRANO:
    Gros homme, si tu joues
    Je vais être obligé de te fesser les joues !

    LE MARQUIS:
    Assez !

    CYRANO:
    Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
    Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !

    TOUS LES MARQUIS (debout):
    C'en est trop !. . .Montfleury. . .

    CYRANO:
    Que Montfleury s'en aille,
    Ou bien je l'essorille et le désentripaille !

    UNE VOIX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Qu'il sorte !

    UNE AUTRE VOIX:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    Ce n'est pas encor fait ?
    (Avec le geste de retrousser ses manches):
    Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
    Découper cette mortadelle d'Italie !

    MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
    En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !

    CYRANO (très poli):
    Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
    Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
    Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
    Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

    LE PARTERRE:
    Montfleury ! Montfleury !–La pièce de Baro !–

    CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
    Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
    Si vous continuez, il va rendre sa lame !
    (Le cercle s'élargit.)

    LA FOULE (reculant):
    Hé ! là !. . .

    CYRANO (à Montfleury):
    Sortez de scène !

    LA FOULE (se rapprochant et grondant):
    Oh ! oh !

    CYRANO (se retournant vivement):
    Quelqu'un réclame ?
    (Nouveau recul.)

    UNE VOIX (chantant au fond):
    Monsieur de Cyrano
    Vraiment nous tyrannise,
    Malgré ce tyranneau
    On jouera la Clorise.

    TOUTE LA SALLE (chantant):
    La Clorise, la Clorise !. . .

    CYRANO:
    Si j'entends une fois encor cette chanson,
    Je vous assomme tous.

    UN BOURGEOIS:
    Vous n'êtes pas Samson !

    CYRANO:
    Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?

    UNE DAME (dans les loges):
    C'est inouï !

    UN SEIGNEUR:
    C'est scandaleux !

    UN BOURGEOIS:
    C'est vexatoire !

    UN PAGE:
    Ce qu'on s'amuse !

    LE PARTERRE:
    Kss !–Montfleury !–Cyrano !

    CYRANO:
    Silence !

    LE PARTERRE (en délire):
    Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !

    CYRANO:
    Je vous. . .

    UN PAGE:
    Miâou !

    CYRANO:
    Je vous ordonne de vous taire !
    Et j'adresse un défi collectif au parterre !
    –J'inscris les noms !–Approchez-vous, jeunes héros !
    Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !–
    Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
    Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
    Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
    –Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
    (Silence):
    La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
    Pas un nom ?–Pas un doigt ?–C'est bien. Je continue.
    (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
    Donc, je désire voir le théâtre guéri
    De cette fluxion. Sinon. . .
    (La main à son épée):
    le bistouri !

    MONTFLEURY:
    Je. . .

    CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
    formé, s'installe comme chez lui):
    Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
    Vous vous éclipserez à la troisième.

    LE PARTERRE (amusé):
    Ah ?. . .

    CYRANO (frappant dans ses mains):
    Une !

    MONTFLEURY:
    Je. . .

    UNE VOIX (des loges):
    Restez !

    LE PARTERRE:
    Restera. . .restera pas. . .

    MONTFLEURY:
    Je crois,
    Messieurs. . .

    CYRANO:
    Deux !

    MONTFLEURY:
    Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .

    CYRANO:
    Trois !
    (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
    sifflets et de huées.)

    LA SALLE:
    Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .

    CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
    Qu'il revienne, s'il l'ose !

    UN BOURGEOIS:
    L'orateur de la troupe !
    (Bellerose s'avance et salue.)

    LES LOGES:
    Ah !. . .Voilà Bellerose !

    BELLEROSE (avec élégance):
    Nobles seigneurs. . .

    LE PARTERRE:
    Non ! Non ! Jodelet !

    JODELET (s'avance, et, nasillard):
    Tas de veaux !

    LE PARTERRE:
    Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !

    JODELET:
    Pas de bravos !
    Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
    S'est senti. . .

    LE PARTERRE:
    C'est un lâche !

    JODELET:
    Il dut sortir !

    LE PARTERRE:
    Qu'il rentre !

    LES UNS:
    Non !

    LES AUTRES:
    Si !

    UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
    Mais à la fin, monsieur, quelle raison
    Avez-vous de haïr Montfleury ?

    CYRANO (gracieux, toujours assis):
    Jeune oison,
    J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
    Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
    Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
    Le vers qu'il faut laisser s'envoler !–Secundo:
    Est mon secret. . .

    LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
    Mais vous nous privez sans scrupule
    De la Clorise ! Je m'entête. . .

    CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
    Vieille mule !
    Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
    J'interromps sans remords !

    LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
    Ha !–Ho !–Notre Baro !
    Ma chère !–Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .

    CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
    Belles personnes,
    Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
    De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
    Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !

    BELLEROSE:
    Et l'argent qu'il va falloir rendre !

    CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
    Bellerose,
    Vous avez dit la seule intelligente chose !
    Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
    (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
    Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !

    LA SALLE (éblouie):
    Ah !. . .Oh !. . .

    JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
    A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
    A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .

    LA SALLE
    Hu !. . .Hu !. . .

    JODELET:
    Dussions-nous même ensemble être hués !. . .

    BELLEROSE:
    Il faut évacuer la salle !. . .

    JODELET:
    Évacuez !. . .
    (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
    Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
    sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
    leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
    rasseoir.)

    LE BRET (à Cyrano):
    C'est fou !. . .

    UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
    Le comédien Montfleury ! quel scandale !
    Mais il est protégé par le duc de Candale !
    Avez-vous un patron ?

    CYRANO:
    Non !

    LE FÂCHEUX:
    Vous n'avez pas ?. . .

    CYRANO:
    Non !

    LE FÂCHEUX:
    Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .

    CYRANO (agacé):
    Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
    Non, pas de protecteur. . .
    (La main à son épée):
    mais une protectrice !

    LE FÂCHEUX:
    Mais vous allez quitter la ville ?

    CYRANO:
    C'est selon.

    LE FÂCHEUX:
    Mais le duc de Candale a le bras long !

    CYRANO:
    Moins long
    Que n'est le mien. . .
    (Montrant son épée):
    quand je lui mets cette rallonge !

    LE FÂCHEUX:
    Mais vous ne songez pas à prétendre. . .

    CYRANO:
    J'y songe.

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tournez les talons, maintenant.

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tournez !
    –Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

    LE FÂCHEUX (ahuri):
    Je. . .

    CYRANO (marchant sur lui):
    Qu'a-t-il d'étonnant ?

    LE FÂCHEUX (reculant):
    Votre Grâce se trompe. . .

    CYRANO:
    Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .

    LE FÂCHEUX (même jeu):
    Je n'ai pas. . .

    CYRANO:
    Ou crochu comme un bec de hibou ?

    LE FÂCHEUX:
    Je. . .

    CYRANO:
    Y distingue-t-on une verrue au bout ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
    Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

    LE FÂCHEUX:
    Oh !. . .

    CYRANO:
    Est-ce un phénomène ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !

    CYRANO:
    Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

    LE FÂCHEUX:
    J'avais. . .

    CYRANO:
    Il vous dégoûte alors ?

    LE FÂCHEUX:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Malsaine
    Vous semble sa couleur ?

    LE FÂCHEUX:
    Monsieur !

    CYRANO:
    Sa forme, obscène ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais du tout !. . .

    CYRANO:
    Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
    –Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

    LE FÂCHEUX (balbutiant):
    Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

    CYRANO:
    Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
    Petit, mon nez ? Holà !

    LE FÂCHEUX:
    Ciel !

    CYRANO:
    Énorme, mon nez !
    –Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
    Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
    Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
    D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
    Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
    Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
    Déplorable maraud ! car la face sans gloire
    Que va chercher ma main en haut de votre col,
    Est aussi dénuée. . .
    (Il le soufflette.)

    LE FÂCHEUX:
    Aï !

    CYRANO:
    De fierté, d'envol,
    De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
    De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
    (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
    Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

    LE FÂCHEUX (se sauvant):
    Au secours ! A la garde !

    CYRANO:
    Avis donc aux badauds
    Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
    Et si le plaisantin est noble, mon usage
    Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
    Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !

    DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
    Mais à la fin il nous ennuie !

    LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
    Il fanfaronne !

    DE GUICHE:
    Personne ne va donc lui répondre ?. . .

    LE VICOMTE:
    Personne ?
    Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
    (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
    air fat):
    Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.

    CYRANO (gravement):
    Très !

    LE VICOMTE (riant):
    Ha !

    CYRANO (imperturbable):
    C'est tout ?. . .

    LE VICOMTE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
    On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
    En variant le ton,–par exemple, tenez:
    Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
    Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
    Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
    Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
    Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
    Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
    Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
    D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
    Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
    Que paternellement vous vous préoccupâtes
    De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
    Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
    La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
    Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
    Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
    Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
    Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
    De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
    Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
    Appelle Hippocampelephantocamélos
    Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
    Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
    Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
    Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
    T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
    Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
    Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
    Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
    Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
    Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
    C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
    Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
    C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
    Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
    Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
    Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
    Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
    "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
    A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
    –Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
    Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
    Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
    Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
    Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
    Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
    Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
    Me servir toutes ces folles plaisanteries,
    Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
    De la moitié du commencement d'une, car
    Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
    Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

    DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
    Vicomte, laissez donc !

    LE VICOMTE (suffoqué):
    Ces grands airs arrogants !
    Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
    Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

    CYRANO:
    Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
    Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
    Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
    Je ne sortirais pas avec, par négligence,
    Un affront pas très bien lavé, la conscience
    Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
    Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
    Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
    Empanaché d'indépendance et de franchise;
    Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
    Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
    Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
    Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
    Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
    Sonner les vérités comme des éperons.

    LE VICOMTE:
    Mais, monsieur. . .

    CYRANO:
    Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
    Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
    –Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
    Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

    LE VICOMTE:
    Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !

    CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
    présenter):
    Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
    De Bergerac.
    (Rires.)

    LE VICOMTE (exaspéré):
    Bouffon !

    CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
    Ay !. . .

    LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
    Qu'est-ce encor qu'il dit ?

    CYRANO (avec des grimaces de douleur):
    Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
    –Ce que c'est que de la laisser inoccupée !–
    Ay !. . .

    LE VICOMTE:
    Qu'avez-vous ?

    CYRANO:
    J'ai des fourmis dans mon épée !

    LE VICOMTE (tirant la sienne):
    Soit !

    CYRANO:
    Je vais vous donner un petit coup charmant.

    LE VICOMTE (méprisant):
    Poète !. . .

    CYRANO:
    Oui, monsieur, poète ! et tellement,
    Qu'en ferraillant je vais–hop !–à l'improvisade,
    Vous composer une ballade.

    LE VICOMTE:
    Une ballade ?

    CYRANO:
    Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

    LE VICOMTE:
    Mais. . .

    CYRANO (récitant comme une leçon):
    La ballade, donc, se compose de trois
    Couplets de huit vers. . .

    LE VICOMTE (piétinant):
    Oh !

    CYRANO (continuant):
    Et d'un envoi de quatre. . .

    LE VICOMTE:
    Vous. . .

    CYRANO:
    Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
    Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

    LE VICOMTE:
    Non !

    CYRANO:
    Non ?
    (Déclamant):
    Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
    Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !

    LE VICOMTE:
    Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?

    CYRANO:
    C'est le titre.

    LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
    Place !–Très amusant !–Rangez-vous !–Pas de bruits !
    (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
    mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
    épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
    droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
    Cuigy, etc.)

    CYRANO (fermant une seconde les yeux):
    Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
    (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
    Je jette avec grâce mon feutre,
    Je fais lentement l'abandon
    Du grand manteau qui me calfeutre,
    Et je tire mon espadon;
    Élégant comme Céladon,
    Agile comme Scaramouche,
    Je vous préviens, cher Mirmydon,
    Qu'à la fin de l'envoi je touche !
    (Premiers engagements de fer):
    Vous auriez bien dû rester neutre;
    Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
    Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
    Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
    –Les coquilles tintent, ding-don !
    Ma pointe voltige: une mouche !
    Décidément. . .c'est au bedon,
    Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
    Il me manque une rime en eutre. . .
    Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
    C'est pour me fournir le mot pleutre !
    –Tac ! je pare la pointe dont
    Vous espériez me faire don;–
    J'ouvre la ligne,–je la bouche. . .
    Tiens bien ta broche, Laridon !
    A la fin de l'envoi, je touche.
    (Il annonce solennellement):
    Envoi.
    Prince, demande à Dieu pardon !
    Je quarte du pied, j'escarmouche,
    Je coupe, je feinte. . .
    (Se fendant):
    Hé ! là, donc !
    (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
    A la fin de l'envoi, je touche !
    (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
    mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
    Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
    du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)

    LA FOULE (en un long cri):
    Ah !. . .

    UN CHEVAU-LÉGER:
    Superbe !

    UNE FEMME:
    Joli !

    RAGUENEAU:
    Pharamineux !

    UN MARQUIS:
    Nouveau !. . .

    LE BRET:
    Insensé !

    BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
    . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .

    VOIX DE FEMME:
    C'est un héros !. . .

    UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
    Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
    C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
    J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
    (Il s'éloigne.)

    CYRANO (à Cuigy):
    Comment s'appelle donc ce monsieur ?

    CUIGY:
    D'Artagnan.

    LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
    Çà, causons !. . .

    CYRANO:
    Laisse un peu sortir cette cohue. . .
    (A Bellerose):
    Je peux rester ?

    BELLEROSE (respecteusement):
    Mais oui !. . .
    (On entend des cris au dehors.)

    JODELET (qui a regardé):
    C'est Montfleury qu'on hue !

    BELLEROSE (solennellement):
    Sic transit !. . .
    (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
    Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
    Nous allons revenir après notre repas,
    Répéter pour demain une nouvelle farce.
    (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)

    LE PORTIER (à Cyrano):
    Vous ne dînez donc pas ?

    CYRANO:
    Moi ?. . .Non.
    (Le portier se retire.)

    LE BRET (à Cyrano):
    Parce que ?

    CYRANO (fièrement):
    Parce. . .
    (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
    Que je n'ai pas d'argent !. . .

    LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
    Comment ! le sac d'écus ?. . .

    CYRANO:
    Pension paternelle, en un jour, tu vécus !

    LE BRET:
    Pour vivre tout un mois, alors ?. . .

    CYRANO:
    Rien ne me reste.

    LE BRET:
    Jeter ce sac, quelle sottise !

    CYRANO:
    Mais quel geste !. . .

    LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
    Hum !. . .
    (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
    Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
    (Montrant le buffet):
    J'ai là tout ce qu'il faut. . .
    (Avec élan):
    Prenez !

    CYRANO (se découvrant):
    Ma chère enfant,
    Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
    D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
    J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
    Et j'accepterai donc. . .
    (Il va au buffet et choisit):
    Oh ! peu de chose !–un grain
    De ce raisin. . .
    (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
    Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
    (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
    limpide !
    –Et la moitié d'un macaron !
    (Il rend l'autre moitié.)

    LE BRET:
    Mais c'est stupide !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Oh ! quelque chose encor !

    CYRANO:
    Oui. La main à baiser.
    (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)

    LA DISTRIBUTRICE:
    Merci, monsieur.
    (Révérence):
    Bonsoir.
    (Elle sort.)

    Scène 1.V.

    Cyrano, Le Bret, puis le portier.

    CYRANO (à Le Bret):
    Je t'écoute causer.
    (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
    Dîner !. . .
    (. . .le verre d'eau):
    Boisson !. . .
    (. . .le grain de raisin):
    Dessert !. . .
    (Il s'assied):
    Là, je me mets à table !
    –Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
    (Mangeant):
    –Tu disais ?

    LE BRET:
    Que ces fats aux grands airs belliqueux
    Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
    Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
    De l'effet qu'a produit ton algarade.

    CYRANO (achevant son macaron):
    Énorme.

    LE BRET:
    Le Cardinal. . .

    CYRANO (s'épanouissant):
    Il était là, le Cardinal ?

    LE BRET:
    A dû trouver cela. . .

    CYRANO:
    Mais très original.

    LE BRET:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
    Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.

    LE BRET:
    Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !

    CYRANO (attaquant son grain de raisin):
    Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?

    LE BRET:
    Quarante-huit. Sans compter les femmes.

    CYRANO:
    Voyons, compte !

    LE BRET:
    Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
    Baro, l'Académie. . .

    CYRANO:
    Assez ! tu me ravis !

    LE BRET:
    Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
    Quel système est le tien ?

    CYRANO:
    J'errais dans un méandre;
    J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
    J'ai pris. . .

    LE BRET:
    Lequel ?

    CYRANO:
    Mais le plus simple, de beaucoup.
    J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !

    LE BRET (haussant les épaules):
    Soit !–Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
    Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

    CYRANO (se levant):
    Ce Silène,
    Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
    Pour les femmes encor se croit un doux péril,
    Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
    Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
    Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
    De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
    Glisser sur une fleur une longue limace !

    LE BRET (stupéfait):
    Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .

    CYRANO (avec un rire amer):
    Que j'aimasse ?. . .
    (Changeant de ton et gravement):
    J'aime.

    LE BRET:
    Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .

    CYRANO:
    Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
    Le rêve d'être aimé même par une laide,
    Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
    Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
    J'aime–mais c'est forcé !–la plus belle qui soit !

    LE BRET:
    La plus belle ?. . .

    CYRANO:
    Tout simplement, qui soit au monde !
    La plus brillante, la plus fine,
    (Avec accablement):
    la plus blonde !

    LE BRET:
    Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .

    CYRANO:
    Un danger
    Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
    Un piège de nature, une rose muscade
    Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
    Qui connaît son sourire a connu le parfait.
    Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
    Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
    Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
    Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
    Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .

    LE BRET:
    Sapristi ! je comprends. C'est clair !

    CYRANO:
    C'est diaphane.

    LE BRET:
    Magdeleine Robin, ta cousine ?

    CYRANO:
    Oui,–Roxane.

    LE BRET:
    Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
    Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

    CYRANO:
    Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
    Pourrait bien me laisser cette protubérance !
    Oh ! je ne me fais pas d'illusion !–Parbleu,
    Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
    J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
    Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
    L'avril,–je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
    Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
    Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
    Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
    Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
    L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

    LE BRET (ému):
    Mon ami !. . .

    CYRANO:
    Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
    De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .

    LE BRET (vivement, lui prenant la main):
    Tu pleures ?

    CYRANO:
    Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
    Si le long de ce nez une larme coulait !
    Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
    La divine beauté des larmes se commettre
    Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
    Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
    Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
    Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .

    LE BRET:
    Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

    CYRANO (secouant la tête):
    Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
    J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?

    LE BRET:
    Mais ton courage ! ton esprit !–Cette petite
    Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
    Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !

    CYRANO (saisi):
    C'est vrai !

    LE BRET:
    Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
    Toute blême a suivi ton duel !

    CYRANO:
    Toute blême ?

    LE BRET:
    Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
    Ose, et lui parle, afin. . .

    CYRANO:
    Qu'elle me rie au nez ?
    Non !–C'est la seule chose au monde que je craigne !

    LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
    Monsieur, on vous demande. . .

    CYRANO (voyant la duègne):
    Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

    Scène 1.VI.

    Cyrano, Le Bret, la duègne.

    LA DUÈGNE (avec un grand salut):
    De son vaillant cousin on désire savoir
    Où l'on peut, en secret, le voir.

    CYRANO (bouleversé):
    Me voir ?

    LA DUÈGNE (avec une révérence):
    Vous voir.
    –On a des choses à vous dire.

    CYRANO:
    Des ?. . .

    LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
    Des choses !

    CYRANO (chancelant):
    Ah, mon Dieu !

    LA DUÈGNE:
    L'on ira, demain, aux primes roses
    D'aurore,–ouïr la messe à Saint-Roch.

    CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
    Ah ! mon Dieu !

    LA DUÈGNE:
    En sortant,–où peut-on entrer, causer un peu ?

    CYRANO (affolé):
    Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .

    LA DUÈGNE:
    Dites vite.

    CYRANO:
    Je cherche !. . .

    LA DUÈGNE:
    Où ?

    CYRANO:
    Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .

    LA DUÈGNE:
    Il perche ?

    CYRANO:
    Dans la rue–Ah ! mon Dieu, mon Dieu !–Saint-Honoré !

    LA DUÈGNE (remontant):
    On ira. Soyez-y. Sept heures.

    CYRANO:
    J'y serai.
    (La duègne sort.)

    Scène 1.VII.

    Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
    Lignière, le portier, les violons.)

    CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
    Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .

    LE BRET:
    Eh bien ! tu n'es plus triste ?

    CYRANO:
    Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !

    LE BRET:
    Maintenant, tu vas être calme ?

    CYRANO (hors de lui):
    Maintenant. . .
    Mais je vais être frénétique et fulminant !
    Il me faut une armée entière a déconfire !
    J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
    De pourfendre des nains. . .
    (Il crie à tue-tête):
    Il me faut des géants !
    (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
    de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
    violons ont repris leur place.)

    UNE VOIX (de la scène):
    Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !

    CYRANO (riant):
    Nous partons !
    (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
    plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)

    CUIGY:
    Cyrano !

    CYRANO:
    Qu'est-ce ?

    CUIGY:
    Une énorme grive
    Qu'on t'apporte !

    CYRANO (le reconnaissant):
    Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?

    CUIGY:
    Il te cherche !

    BRISSAILLE:
    Il ne peut rentrer chez lui !

    CYRANO:
    Pourquoi ?

    LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
    Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
    A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
    Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
    Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !

    CYRANO:
    Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !

    LIGNIÈRE (épouvanté):
    Mais. . .

    CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
    portier balance en écoutant curieusement cette scène):
    Prends cette lanterne !. . .
    (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
    Et marche !–Je te jure
    Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
    (Aux officiers):
    Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

    CUIGY:
    Mais cent hommes !. . .

    CYRANO:
    Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
    (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
    rapprochés dans leurs divers costumes.)

    LE BRET:
    Mais pourquoi protéger. . .

    CYRANO:
    Voilà Le Bret qui grogne !

    LE BRET:
    Cet ivrogne banal ?. . .

    CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
    Parce que cet ivrogne,
    Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
    Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
    Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
    Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
    Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
    Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .

    UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
    Tiens, c'est gentil, cela !

    CYRANO:
    N'est-ce pas, la soubrette ?

    LA COMÉDIENNE (aux autres):
    Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

    CYRANO:
    Marchons !
    (Aux officiers):
    Et vous, messieurs, en me voyant charger,
    Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

    UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
    Oh ! mais, moi, je vais voir !

    CYRANO:
    Venez !. . .

    UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
    Viens-tu, Cassandre ?. . .

    CYRANO:
    Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
    Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
    La farce italienne à ce drame espagnol,
    Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
    L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .

    TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
    Bravo !–Vite, une mante !–Un capuchon !

    JODELET:
    Allons !

    CYRANO (aux violons):
    Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
    (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
    chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
    une retraite aux flambeaux):
    Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
    Et, vingt pas en avant. . .
    (Il se place comme il dit):
    Moi, tout seul, sous la plume
    Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
    Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
    –C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !–
    On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
    (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
    et lunaire paraît):
    Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
    Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
    Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
    Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
    Comme un mystérieux et magique miroir,
    Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !

    TOUS:
    A la porte de Nesle !

    CYRANO (debout sur le seuil):
    A la porte de Nesle !
    (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
    Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
    Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
    (Il tire l'épée et, tranquillement):
    C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
    (Il sort. Le cortège,–Lignière zigzaguant en tête,–puis les
    comédiennes aux bras des officiers,–puis les comédiens gambadant,–se
    met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
    des chandelles.)

    Rideau.

    Acte II.

    La Rôtisserie Des Poètes.

    La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
    de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
    largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
    premières lueurs de l'aube.

    À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
    auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
    grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
    principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
    immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
    chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
    lèchefrites.

    À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
    à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
    volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
    luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
    faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
    analogues.

    Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
    descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
    fait un lustre de gibier.

    Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
    étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
    jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
    effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
    Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
    apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
    quinconces de brioches, des villages de petits-fours.

    Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
    de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
    dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
    lever du rideau; il écrit.

    Scène 2.I.

    Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
    écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

    PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
    Fruits en nougat !

    DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
    Flan !

    TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
    Paon !

    QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
    Roinsoles !

    CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
    Bœuf en daube !

    RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
    Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
    Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
    L'heure du luth viendra,–c'est l'heure du fourneau !
    (Il se lève. A un cuisinier):
    Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !

    LE CUISINIER:
    De combien ?

    RAGUENEAU:
    De trois pieds.
    (Il passe.)

    LE CUISINIER:
    Hein ?

    PREMIER PATISSIER:
    La tarte !

    DEUXIÈME PATISSIER:
    La tourte !

    RAGUENEAU (devant la cheminée):
    Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
    N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
    (A un pâtissier, lui montrant des pains):
    Vous avez mal placé la fente de ces miches:
    Au milieu la césure,–entre les hémistiches !
    (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
    A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
    (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
    Et toi, sur cette broche interminable, toi,
    Le modeste poulet et la dinde superbe,
    Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
    Alternait les grands vers avec les plus petits,
    Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !

    UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
    Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
    Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
    (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)

    RAGUENEAU (ébloui):
    Une lyre !

    L'APPRENTI:
    En pâte de brioche.

    RAGUENEAU (ému):
    Avec des fruits confits !
    L'APPRENTI:
    Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

    RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
    Va boire à ma santé !
    (Apercevant Lise qui entre):
    Chut ! ma femme ! Circule,
    Et cache cet argent !
    (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
    C'est beau ?

    LISE:
    C'est ridicule !
    (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)

    RAGUENEAU:
    Des sacs ?. . .Bon. Merci.
    (Il les regarde):
    Ciel ! Mes livres vénérés !
    Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
    Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
    Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

    LISE (sèchement):
    Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
    Ce que laissent ici, pour unique paiement,
    Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

    RAGUENEAU:
    Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !

    LISE:
    Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
    Vous ne m'appeliez pas bacchante,–ni fourmi !

    RAGUENEAU:
    Avec des vers, faire cela !

    LISE:
    Pas autre chose.

    RAGUENEAU:
    Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?

    Scène 2.II.

    Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.

    RAGUENEAU:
    Vous désirez, petits ?

    PREMIER ENFANT:
    Trois pâtés.

    RAGUENEAU (les servant):
    Là, bien roux. . .
    Et bien chauds.

    DEUXIÈME ENFANT:
    S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?

    RAGUENEAU (saisi, à part):
    Hélas ! un de mes sacs !
    (Aux enfants):
    Que je les enveloppe ?. . .
    (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
    Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
    Pas celui-ci !. . .
    (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
    pâtés, il lit):
    Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
    (Même jeu.)

    LISE (impatientée):
    Eh bien ! qu'attendez-vous ?

    RAGUENEAU:
    Voilà, voilà, voilà !
    (Il en prend un troisième et se résigne):
    Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !

    LISE:
    C'est heureux qu'il se soit décidé !
    (Haussant les épaules):
    Nicodème !
    (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)

    RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
    déjà à la porte):
    Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
    Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
    (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
    sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
    Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
    Philis !. . .
    (CYRANO entre brusquement.)

    Scène 2.III.

    Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.

    CYRANO:
    Quelle heure est-il ?

    RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
    Six heures.

    CYRANO (avec émotion):
    Dans une heure !
    (Il va et vient dans la boutique.)

    RAGUENEAU (le suivant):
    Bravo ! J'ai vu. . .

    CYRANO:
    Quoi donc !

    RAGUENEAU:
    Votre combat !. . .

    CYRANO:
    Lequel ?

    RAGUENEAU:
    Celui de l'hôtel de Bourgogne !

    CYRANO (avec dédain):
    Ah !. . .Le duel !

    RAGUENEAU (admiratif):
    Oui, le duel en vers !. . .

    LISE:
    Il en a plein la bouche !

    CYRANO:
    Allons ! tant mieux !

    RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
    A la fin de l'envoi, je touche !. . .
    A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
    (Avec un enthousiasme croissant):
    A la fin de l'envoi. . .

    CYRANO:
    Quelle heure, Ragueneau ?

    RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
    Six heures cinq !. . .. . .je touche !
    (Il se relève):
    . . .Oh ! faire une ballade !

    LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
    distraitement la main):
    Qu'avez-vous à la main ?

    CYRANO:
    Rien. Une estafilade.

    RAGUENEAU:
    Courûtes-vous quelque péril ?

    CYRANO:
    Aucun péril.

    LISE (le menaçant du doigt):
    Je crois que vous mentez !

    CYRANO:
    Mon nez remuerait-il ?
    Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
    (Changeant de ton):
    J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
    Vous nous laisserez seuls.

    RAGUENEAU:
    C'est que je ne peux pas;
    Mes rimeurs vont venir. . .

    LISE (ironique):
    Pour leur premier repas.

    CYRANO:
    Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
    L'heure ?

    RAGUENEAU:
    Six heures dix.

    CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
    papier):
    Une plume ?. . .

    RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
    De cygne.

    UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
    Salut !
    (Lise remonte vivement vers lui.)

    CYRANO (se retournant):
    Qu'est-ce ?

    RAGUENEAU:
    Un ami de ma femme. Un guerrier
    Terrible,–à ce qu'il dit !. . .

    CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
    Chut !. . .
    Écrire,–plier,–
    (A lui-même):
    Lui donner,–me sauver. . .
    (Jetant la plume):
    Lâche !. . .Mais que je meure,
    Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
    (A Ragueneau):
    L'heure ?

    RAGUENEAU:
    Six et quart !. . .

    CYRANO (frappant sa poitrine):
    –un seul mot de tous ceux que j'ai là !
    Tandis qu'en écrivant. . .
    (Il reprend la plume):
    Eh bien ! écrivons-la,
    Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
    Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
    Et que mettant mon âme à côté du papier,
    Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
    (Il écrit.–Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
    silhouettes maigres et hésitantes.)

    Scène 2.IV.

    Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
    les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.

    LISE (entrant, à Ragueneau):
    Les voici vos crottés !

    PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
    Confrère !. . .

    DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
    Cher confrère !

    TROISIÈME POÈTE:
    Aigle des pâtissiers !
    (Il renifle):
    Ça sent bon dans votre aire,

    QUATRIÈME POÈTE:
    O Phœbus-Rôtisseur !

    CINQUIÈME POÈTE:
    Apollon maître-queux !. . .

    RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
    Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .

    PREMIER POÈTE:
    Nous fûmes retardés par la foule attroupée
    A la porte de Nesle !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Ouverts à coups d'épée,
    Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

    CYRANO (levant une seconde la tête):
    Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
    (Il reprend sa lettre.)

    RAGUENEAU (à Cyrano):
    Est-ce que vous savez
    Le héros du combat ?

    CYRANO (négligemment):
    Moi ?. . .Non !

    LISE (au mousquetaire):
    Et vous ?

    LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
    Peut-être !

    CYRANO (écrivant, à part,–on l'entend murmurer de temps en temps):
    Je vous aime. . .

    PREMIER POÈTE:
    Un seul homme, assurait-on, sut mettre
    Toute une bande en fuite !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Oh ! c'etait curieux !
    Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .

    CYRANO (écrivant):
    . . .vos yeux. . .

    TROISIÈME POÈTE:
    On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !

    PREMIER POÈTE:
    Sapristi ! ce dut être un féroce. . .

    CYRANO (même jeu):
    . . .vos lèvres. . .

    PREMIER POÈTE:
    Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !

    CYRANO (même jeu):
    . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.

    DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
    Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

    CYRANO (même jeu):
    . . .qui vous aime. . .
    (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
    son pourpoint):
    Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

    RAGUENEAU (au deuxième poète):
    J'ai mis une recette en vers.

    TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
    Oyons ces vers !

    QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
    Cette brioche a mis son bonnet de travers.
    (Il la décoiffe d'un coup de dent.)

    PREMIER POÈTE:
    Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
    De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
    (Il happe le morceau de pain d'épice.)

    DEUXIÈME POÈTE:
    Nous écoutons.

    TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
    Ce chou bave sa crème. Il rit.

    DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
    Pour la première fois la Lyre me nourrit !

    RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
    pris une pose):
    Une recette en vers. . .

    DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
    Tu déjeunes ?

    PREMIER POÈTE (au deuxième):
    Tu dînes !

    RAGUENEAU:
    Comment on fait les tartelettes amandines.
    Battez, pour qu'ils soient mousseux,
    Quelques œufs;
    Incorporez à leur mousse
    Un jus de cédrat choisi;
    Versez-y
    Un bon lait d'amande douce;
    Mettez de la pâte à flan
    Dans le flanc
    De moules à tartelette;
    D'un doigt preste, abricotez
    Les côtés;
    Versez goutte à gouttelette
    Votre mousse en ces puits, puis
    Que ces puits
    Passent au four, et, blondines,
    Sortant en gais troupelets,
    Ce sont les
    Tartelettes amandines !

    LES POÈTES (la bouche pleine):
    Exquis ! Délicieux !

    UN POÈTE (s'étouffant):
    Homph !
    (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)

    CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
    Bercés par ta voix,
    Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

    RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
    Je le vois. . .
    Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
    Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
    Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
    Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

    CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
    Toi, tu me plais !. . .
    (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
    peu brusquement):
    Hé là, Lise ?
    (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
    descend vers Cyrano):
    Ce capitaine. . .
    Vous assiège ?

    LISE (offensée):
    Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
    Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

    CYRANO:
    Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

    LISE (suffoquée):
    Mais. . .

    CYRANO (nettement):
    Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
    Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

    LISE:
    Mais. . .

    CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
    A bon entendeur. . .
    (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
    du fond, après avoir regardé l'horloge.)

    LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
    Vraiment, vous m'étonnez !. . .
    Répondez. . .sur son nez. . .

    LE MOUSQUETAIRE:
    Sur son nez. . .sur son nez. . .
    (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)

    CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
    poètes):
    Pst !. . .

    RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
    Nous serons bien mieux par là. . .

    CYRANO (s'impatientant):
    Pst ! pst !. . .

    RAGUENEAU (les entraînant):
    Pour lire
    Des vers. . .

    PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
    Mais les gâteaux !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Emportons-les !
    (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
    avoir fait une râfle de plateaux.)

    Scène 2.V.

    Cyrano, Roxane, la duègne.

    CYRANO:
    Je tire
    Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
    Le moindre espoir !. . .
    (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
    ouvre vivement la porte):
    Entrez !. . .
    (Marchant sur la duègne):
    Vous, deux mots, duègna !

    LA DUÈGNE:
    Quatre.

    CYRANO:
    Êtes-vous gourmande ?

    LA DUÈGNE:
    A m'en rendre malade.

    CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
    Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .

    LA DUÈGNE (piteuse):
    Heu !. . .

    CYRANO:
    . . .que je vous remplis de darioles.

    LA DUÈGNE (changeant de figure):
    Hou !

    CYRANO:
    Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?

    LA DUÈGNE (avec dignité):
    Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.

    CYRANO:
    J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
    De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
    Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
    –Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

    LA DUÈGNE:
    J'en suis férue !

    CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
    Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

    LA DUÈGNE:
    Mais. . .

    CYRANO (la poussant dehors):
    Et ne revenez qu'après avoir fini !
    (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
    à une distance respectueuse.)

    Scène 2.VI.

    Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.

    CYRANO:
    Que l'instant entre tous les instants soit béni,
    Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
    Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .

    ROXANE (qui s'est démasquée):
    Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
    Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
    C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .

    CYRANO:
    De Guiche ?

    ROXANE (baissant les yeux):
    Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .

    CYRANO:
    Postiche ?
    (Saluant):
    Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
    Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

    ROXANE:
    Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
    Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
    Avec qui je jouais, dans le parc–près du lac !. . .

    CYRANO:
    Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !

    ROXANE:
    Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .

    CYRANO:
    Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

    ROXANE:
    C'était le temps des jeux. . .

    CYRANO:
    Des mûrons aigrelets. . .

    ROXANE:
    Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .

    CYRANO:
    Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .

    ROXANE:
    J'étais jolie, alors ?

    CYRANO:
    Vous n'étiez pas vilaine.

    ROXANE:
    Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
    Vous accouriez !–Alors, jouant à la maman,
    Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
    (Elle lui prend la main):
    'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
    (Elle s'arrête stupéfaite):
    Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
    (Cyrano veut retirer sa main):
    Non ! Montrez-la !
    Hein ? à votre âge, encor !–Où t'es-tu fait cela ?

    CYRANO:
    En jouant, du côté de la porte de Nesle.

    ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
    d'eau):
    Donnez !

    CYRANO (s'asseyant aussi):
    Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

    ROXANE:
    Et, dites-moi,–pendant que j'ôte un peu le sang,–
    Ils étaient contre vous ?

    CYRANO:
    Oh ! pas tout à fait cent.

    ROXANE:
    Racontez !

    CYRANO:
    Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
    Que vous n'osiez tantôt me dire. . .

    ROXANE (sans quitter sa main):
    A présent, j'ose,
    Car le passé m'encouragea de son parfum !
    Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Qui ne le sait pas d'ailleurs.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Pas encore.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
    Timidement, de loin, sans oser le dire. . .

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.–
    Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
    Et figurez-vous, tenez, que, justement
    Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE (riant):
    Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Il a sur son front de l'esprit, du génie,
    Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .

    CYRANO (se levant tout pâle):
    Beau !

    ROXANE:
    Quoi ? Qu'avez-vous ?

    CYRANO:
    Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
    (Il montre sa main, avec un sourire):
    C'est ce bobo.

    ROXANE:
    Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
    Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .

    CYRANO:
    Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

    ROXANE:
    Nos yeux seuls.

    CYRANO:
    Mais comment savez-vous, alors ?

    ROXANE:
    Sous les tilleuls
    De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
    M'ont renseignée. . .

    CYRANO:
    Il est cadet ?

    ROXANE:
    Cadet aux gardes.

    CYRANO:
    Son nom ?

    ROXANE:
    Baron Christian de Neuvillette.

    CYRANO:
    Hein ?. . .
    Il n'est pas aux cadets.

    ROXANE:
    Si, depuis ce matin:
    Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

    CYRANO:
    Vite,
    Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .

    LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
    J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !

    CYRANO:
    Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
    (La duègne disparaît):
    . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
    Bel esprit,–si c'était un profane, un sauvage.

    ROXANE:
    Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !

    CYRANO:
    S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

    ROXANE:
    Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !

    CYRANO:
    Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
    –Mais si c'était un sot !. . .

    ROXANE (frappant du pied):
    Eh bien ! j'en mourrais, là !

    CYRANO (après un temps):
    Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
    Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.

    ROXANE:
    Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
    Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
    Dans votre compagnie. . .

    CYRANO:
    Et que nous provoquons
    Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
    Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
    C'est ce qu'on vous a dit ?

    ROXANE:
    Et vous pensez si j'ai
    Tremblé pour lui !

    CYRANO (entre ses dents):
    Non sans raison !

    ROXANE:
    Mais j'ai songé
    Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
    Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,–
    J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .

    CYRANO:
    C'est bien, je défendrai votre petit baron.

    ROXANE:
    Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
    J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Vous serez son ami ?

    CYRANO:
    Je le serai.

    ROXANE:
    Et jamais il n'aura de duel ?

    CYRANO:
    C'est juré.

    ROXANE:
    Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
    (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
    distraitement):
    Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
    De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
    –Dites-lui qu'il m'écrive.
    (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
    Oh ! je vous aime !

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.–Nous sommes
    De grands amis !

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Qu'il m'écrive !–Cent hommes !–
    Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
    Cent hommes ! Quel courage !

    CYRANO (la saluant):
    Oh ! j'ai fait mieux depuis.
    (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
    porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)

    Scène 2.VII.

    Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
    foule, etc., puis De Guiche.

    RAGUENEAU:
    Peut-on rentrer ?

    CYRANO (sans bouger):
    Oui. . .
    (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
    du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
    gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX:
    Le voilà !

    CYRANO (levant la tête):
    Mon capitaine !. . .

    CARBON (exultant):
    Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
    De mes cadets sont là !. . .

    CYRANO (reculant):
    Mais. . .

    CARBON (voulant l'entraîner):
    Viens ! on veut te voir !

    CYRANO:
    Non !

    CARBON:
    Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.

    CYRANO:
    Je. . .

    CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
    tonnerre):
    Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !

    UNE VOIX (au dehors):
    Ah ! Sandious !
    (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)

    CARBON (se frottant les mains):
    Les voici qui traversent la rue !

    LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
    Mille dious !–Capdedious !–Mordious !–Pocapdedious !

    RAGUENEAU (reculant épouvanté):
    Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !

    LES CADETS:
    Tous !

    UN CADET (à Cyrano):
    Bravo !

    CYRANO:
    Baron !

    UN AUTRE (lui secouant les mains):
    Vivat !

    CYRANO:
    Baron !

    TROISIÈME CADET:
    Que je t'embrasse !

    CYRANO:
    Baron !. . .

    PLUSIEURS GASCONS:
    Embrassons-le !

    CYRANO (ne sachant auquel répondre):
    Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .

    RAGUENEAU:
    Vous êtes tous barons, messieurs ?

    LES CADETS:
    Tous ?

    RAGUENEAU:
    Le sont-ils ?. . .

    PREMIER CADET:
    On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

    LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
    On te cherche ! Une foule en délire conduite
    Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .

    CYRANO (épouvanté):
    Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .

    LE BRET (se frottant les mains):
    Si !

    UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
    Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
    (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
    carrosses s'arrêtent.)

    LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
    Et Roxane ?

    CYRANO (vivement):
    Tais-toi !

    LA FOULE (criant dehors):
    Cyrano !. . .
    (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)

    RAGUENEAU (debout sur une table):
    Ma boutique
    Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !

    DES GENS (autour de Cyrano):
    Mon ami. . .mon ami. . .

    CYRANO:
    Je n'avais pas hier
    Tant d'amis !

    LE BRET (ravi):
    Le succès !

    UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
    Si tu savais, mon cher. . .

    CYRANO:
    Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?

    UN AUTRE:
    Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
    Qui là, dans mon carrosse. . .

    CYRANO (froidement):
    Et vous d'abord, à moi,
    Qui vous présentera ?

    LE BRET (stupéfait):
    Mais qu'as-tu donc ?

    CYRANO:
    Tais-toi !

    UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
    Puis-je avoir des détails sur ?. . .

    CYRANO:
    Non.

    LE BRET (lui poussant le coude):
    C'est Théophraste,
    Renaudot ! l'inventeur de la gazette.

    CYRANO:
    Baste !

    LE BRET:
    Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
    On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !

    LE POÈTE (s'avançant):
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Encor !

    LE POÈTE:
    Je veux faire un pentacrostiche
    Sur votre nom. . .

    QUELQU'UN (s'avançant encore):
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Assez !
    (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
    Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
    premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)

    CUIGY (à Cyrano):
    Monsieur de Guiche !
    (Murmure. Tout le monde se range):
    Vient de la part du maréchal de Gassion !

    DE GUICHE (saluant Cyrano):
    . . .Qui tient à vous mander son admiration
    Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

    LA FOULE:
    Bravo !. . .

    CYRANO (s'inclinant):
    Le maréchal s'y connaît en bravoure.

    DE GUICHE:
    Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
    N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.

    CUIGY:
    De nos yeux !

    LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tais-toi !

    LE BRET:
    Tu parais souffrir !

    CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
    Devant ce monde ?. . .
    (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
    Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !

    DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
    Votre carière abonde
    De beaux exploits, déjà.–Vous servez chez ces fous
    De Gascons, n'est-ce pas ?

    CYRANO:
    Aux cadets, oui.

    UN CADET (d'une voix terrible):
    Chez nous !

    DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
    Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
    Ce sont donc les fameux ?. . .

    CARBON DE CASTEL-JALOUX:
    Cyrano !

    CYRANO:
    Capitaine ?

    CARBON:
    Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
    Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.

    CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
    Ce sont les cadets de Gascogne
    De Carbon de Castel-Jaloux !
    Bretteurs et menteurs sans vergogne,
    Ce sont les cadets de Gascogne !
    Parlant blason, lambel, bastogne,
    Tous plus nobles que des filous,
    Ce sont les cadets de Gascogne
    De Carbon de Castel-Jaloux:
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Moustache de chat, dents de loups,
    Fendant la canaille qui grogne,
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Ils vont,–coiffés d'un vieux vigogne
    Dont la plume cache les trous !–
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Moustache de chat, dents de loups !
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne
    Sont leurs sobriquets les plus doux;
    De gloire, leur âme est ivrogne !
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
    Dans tous les endroits où l'on cogne
    Ils se donnent des rendez-vous. . .
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne
    Sont leurs sobriquets les plus doux !
    Voici les cadets de Gascogne
    Qui font cocus tous les jaloux !
    O femme, adorable carogne,
    Voici les cadets de Gascogne !
    Que le vieil époux se renfrogne:
    Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
    Voici les cadets de Gascogne
    Qui font cocus tous les jaloux !

    DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
    apporté):
    Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
    –Voulez-vous être à moi ?

    CYRANO:
    Non, Monsieur, à personne.

    DE GUICHE:
    Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
    Hier. Je veux vous servir auprès de lui.

    LE BRET (ébloui):
    Grand Dieu !

    DE GUICHE:
    Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?

    LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
    Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

    DE GUICHE:
    Portez-les-lui.

    CYRANO (tenté et un peu charmé):
    Vraiment. . .

    DE GUICHE:
    Il est des plus experts.
    Il vous corrigera seulement quelques vers. . .

    CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
    Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
    En pensant qu'on y peut changer une virgule.

    DE GUICHE:
    Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
    Il le paye très cher.

    CYRANO:
    Il le paye moins cher
    Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
    Je me le paye, en me le chantant à moi-même !

    DE GUICHE:
    Vous êtes fier.

    CYRANO:
    Vraiment, vous l'avez remarqué ?

    UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
    miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
    Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
    Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
    Les feutres des fuyards !. . .

    CARBON:
    Des dépouilles opimes !

    TOUT LE MONDE (riant):
    Ah ! Ah ! Ah !

    CUIGY:
    Celui qui posta ces gueux, ma foi,
    Doit rager aujourd'hui.

    BRISSAILLE:
    Sait-on qui c'est ?

    DE GUICHE:
    C'est moi.
    (Les rires s'arrêtent):
    Je les avais chargés de châtier,–besogne
    Qu'on ne fait pas soi-même,–un rimailleur ivrogne.
    (Silence gêné.)

    LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
    Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?

    CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
    salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
    Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

    DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
    Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
    (A Cyrano, violemment):
    Vous, Monsieur !. . .

    UNE VOIX (dans la rue, criant):
    Les porteurs de monseigneur le comte
    De Guiche !

    DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
    . . .Avez-vous lu Don Quichot ?

    CYRANO:
    Je l'ai lu.
    Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

    DE GUICHE:
    Veuillez donc méditer alors. . .

    UN PORTEUR (paraissant au fond):
    Voici la chaise.

    DE GUICHE:
    Sur le chapitre des moulins !

    CYRANO (saluant):
    Chapitre treize.

    DE GUICHE:
    Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .

    CYRANO:
    J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

    DE GUICHE:
    Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
    Vous lance dans la boue !. . .

    CYRANO:
    Ou bien dans les étoiles !
    (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
    s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)

    Scène 2.VIII.

    Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
    et auxquels on sert à boire et à manger.

    CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
    Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .

    LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
    Ah ! dans quels jolis draps.

    CYRANO:
    Oh ! toi ! tu vas grogner !

    LE BRET:
    Enfin, tu conviendras
    Qu'assassiner toujours la chance passagère,
    Devient exagéré.

    CYRANO:
    Hé bien oui, j'exagère !

    LE BRET (triomphant):
    Ah !

    CYRANO:
    Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
    Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.

    LE BRET:
    Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
    La fortune et la gloire. . .

    CYRANO:
    Et que faudrait-il faire ?
    Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
    Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
    Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
    Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
    Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
    Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
    Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
    Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
    Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
    Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
    Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
    Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
    Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
    Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
    Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
    Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
    Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
    Devenir un petit grand homme dans un rond,
    Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
    Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
    Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
    Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
    S'aller faire nommer pape par les conciles
    Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
    Non, merci ! Travailler à se construire un nom
    Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
    Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
    Être terrorisé par de vagues gazettes,
    Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
    Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
    Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
    Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
    Rédiger des placets, se faire présenter ?
    Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
    Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
    Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
    Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
    Pour un oui, pour un non, se battre,–ou faire un vers !
    Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
    A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
    N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
    Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
    Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
    Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
    Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
    Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
    Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
    Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
    Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
    Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

    LE BRET:
    Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
    As-tu donc contracté la manie effroyable
    De te faire toujours, partout, des ennemis ?

    CYRANO:
    A force de vous voir vous faire des amis,
    Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
    D'une bouche empruntée au derrière des poules !
    J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
    Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !

    LE BRET:
    Quelle aberration !

    CYRANO:
    Eh bien, oui, c'est mon vice.
    Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
    Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
    Sous la pistolétade excitante des yeux !
    Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
    Le fiel des envieux et la bave des lâches !
    –Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
    Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
    Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
    On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
    Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
    S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
    La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
    La fraise dont l'empois force à lever la tête;
    Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
    Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
    Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
    La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !

    LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
    Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
    Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !

    CYRANO (vivement):
    Tais-toi !
    (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
    ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
    petite table, où Lise le sert.)

    Scène 2.IX.

    Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.

    UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
    Hé ! Cyrano !
    (Cyrano se retourne):
    Le récit ?

    CYRANO:
    Tout à l'heure !
    (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)

    LE CADET (se levant, et descendant):
    Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
    Leçon
    (Il s'arrête devant la table où est Christian):
    pour ce timide apprentif !

    CHRISTIAN (levant la tête):
    Apprentif ?

    UN AUTRE CADET:
    Oui, septentrional maladif !

    CHRISTIAN:
    Maladif ?

    PREMIER CADET (goguenard):
    Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
    C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
    Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

    CHRISTIAN:
    Qu'est-ce ?

    UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
    Regardez-moi !
    (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
    M'avez-vous entendu ?

    CHRISTIAN:
    Ah ! c'est le. . .

    UN AUTRE:
    Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
    (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
    Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !

    UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
    sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
    Deux nasillards par lui furent exterminés
    Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

    UN AUTRE (d'une voix caverneuse,–surgissant de sous la table où il
    s'est glissé à quatre pattes):
    On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
    La moindre allusion au fatal cartilage !

    UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
    Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
    Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
    (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
    lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
    l'air de ne rien voir.)

    CHRISTIAN:
    Capitaine !

    CARBON (se retournant et le toisant):
    Monsieur ?

    CHRISTIAN:
    Que fait-on quand on trouve
    Des Méridionaux trop vantards ?. . .

    CARBON:
    On leur prouve
    Qu'on peut être du Nord, et courageux.
    (Il lui tourne le dos.)

    CHRISTIAN:
    Merci.

    PREMIER CADET (à Cyrano):
    Maintenant, ton récit !

    TOUS:
    Son récit !

    CYRANO (redescendant vers eux):
    Mon récit ?. . .
    (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
    le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
    Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
    La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
    Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
    S'étant mis à passer un coton nuager
    Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
    Il se fit une nuit la plus noire du monde,
    Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
    Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .

    CHRISTIAN:
    Que son nez.
    (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
    terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)

    CYRANO:
    Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

    UN CADET (à mi-voix):
    C'est un homme
    Arrivé ce matin.

    CYRANO (faisant un pas vers Christian):
    Ce matin ?

    CARBON (à mi-voix):
    Il se nomme
    Le baron de Neuvil. . .

    CYRANO (vivement, s'arrêtant):
    Ah ! C'est bien. . .
    (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
    Je. . .
    (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
    Très bien. . .
    (Il reprend):
    Je disais donc. . .
    (Avec un éclat de rage dans la voix):
    Mordious !. . .
    (Il continue d'un ton naturel):
    que l'on n'y voyait rien.
    (Stupeur. On se rassied en se regardant):
    Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
    J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
    Qui m'aurait sûrement. . .

    CHRISTIAN:
    Dans le nez !. . .
    (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)

    CYRANO (d'une voix étranglée):
    Une dent,–
    Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
    J'allais fourrer. . .

    CHRISTIAN:
    Le nez. . .

    CYRANO:
    Le doigt. . .entre l'écorce
    Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
    À me faire donner. . .'

    CHRISTIAN:
    Sur le nez. . .

    CYRANO (essuyant la sueur à son front):
    Sur les doigts.
    –Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
    Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
    Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .

    CHRISTIAN:
    Une nasarde.

    CYRANO:
    Je la pare, et soudain me trouve. . .

    CHRISTIAN:
    Nez à nez. . .

    CYRANO (bondissant vers lui):
    Ventre-Saint-Gris !
    (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
    il se maîtrise et continue):
    avec cent braillards avinés
    Qui puaient. . .

    CHRISTIAN:
    À plein nez. . .

    CYRANO (blême et souriant):
    L'oignon et la litharge !
    Je bondis, front baissé. . .

    CHRISTIAN:
    Nez au vent !

    CYRANO:
    et je charge !
    J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
    Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .

    CHRISTIAN:
    Pif !

    CYRANO (éclatant):
    Tonnerre ! Sortez tous !
    (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)

    PREMIER CADET:
    C'est le réveil du tigre !

    CYRANO:
    Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

    DEUXIÈME CADET:
    Bigre !
    On va le retrouver en hachis !

    RAGUENEAU:
    En hachis ?

    UN AUTRE CADET:
    Dans un de vos pâtés !

    RAGUENEAU:
    Je sens que je blanchis,
    Et que je m'amollis comme une serviette !

    CARBON:
    Sortons !

    UN AUTRE:
    Il n'en va pas laisser une miette !

    UN AUTRE:
    Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !

    UN AUTRE (refermant la porte de droite):
    Quelque chose d'épouvantable !
    (Ils sont tous sortis,–soit par le fond, soit par les
    côtés,–quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
    restent face à face, et se regardent un moment.)

    Scène 2.X.

    Cyrano, Christian.

    CYRANO:
    Embrasse-moi !

    CHRISTIAN:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Brave.

    CHRISTIAN:
    Ah ça ! mais !. . .

    CYRANO:
    Très brave. Je préfère.

    CHRISTIAN:
    Me direz-vous ?. . .

    CYRANO:
    Embrasse-moi. Je suis son frère.

    CHRISTIAN:
    De qui ?

    CYRANO:
    Mais d'elle !

    CHRISTIAN:
    Hein ?. . .

    CYRANO:
    Mais de Roxane !

    CHRISTIAN (courant à lui):
    Ciel !
    Vous, son frère ?

    CYRANO:
    Ou tout comme: un cousin fraternel.

    CHRISTIAN:
    Elle vous a ?. . .

    CYRANO:
    Tout dit !

    CHRISTIAN:
    M'aime-t-elle ?

    CYRANO:
    Peut-être !

    CHRISTIAN (lui prenant les mains):
    Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

    CYRANO:
    Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.

    CHRISTIAN:
    Pardonnez-moi. . .

    CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
    C'est vrai qu'il est beau, le gredin !

    CHRISTIAN:
    Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

    CYRANO:
    Mais tous ces nez que vous m'avez. . .

    CHRISTIAN:
    Je les retire !

    CYRANO:
    Roxane attend ce soir une lettre. . .

    CHRISTIAN:
    Hélas !

    CYRANO:
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    C'est me perdre que de cesser de rester coi !

    CYRANO:
    Comment ?

    CHRISTIAN:
    Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !

    CYRANO:
    Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
    D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.

    CHRISTIAN:
    Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
    Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
    Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
    Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .

    CYRANO:
    Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

    CHRISTIAN:
    Non ! car je suis de ceux,–je le sais. . .et je tremble !–
    Qui ne savent parler d'amour.

    CYRANO:
    Tiens !. . .Il me semble
    Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
    J'aurais été de ceux qui savent en parler.

    CHRISTIAN:
    Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

    CYRANO:
    Être un joli petit mousquetaire qui passe !

    CHRISTIAN:
    Roxane est précieuse et sûrement je vais
    Désillusionner Roxane !

    CYRANO (regardant Christian):
    Si j'avais
    Pour exprime mon âme un pareil interprète !

    CHRISTIAN (avec désespoir):
    Il me faudrait de l'éloquence !

    CYRANO (brusquement):
    Je t'en prête !
    Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
    Et faisons à nous deux un héros de roman !

    CHRISTIAN:
    Quoi ?

    CYRANO:
    Te sens-tu de force à répéter les choses
    Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .

    CHRISTIAN:
    Tu me proposes ?. . .

    CYRANO:
    Roxane n'aura pas de désillusions !
    Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
    Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
    Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .

    CHRISTIAN:
    Mais, Cyrano !. . .

    CYRANO:
    Christian, veux-tu ?

    CHRISTIAN:
    Tu me fais peur !

    CYRANO:
    Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
    Veux-tu que nous fassions–et bientôt tu l'embrases !–
    Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .

    CHRISTIAN:
    Tes yeux brillent !. . .

    CYRANO:
    Veux-tu ?

    CHRISTIAN:
    Quoi ! cela te ferait
    Tant de plaisir ?. . .

    CYRANO (avec enivrement):
    Cela. . .
    (Se reprenant, et en artiste):
    Cela m'amuserait !
    C'est une expérience à tenter un poète.
    Veux-tu me compléter et que je te complète ?
    Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
    Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

    CHRISTIAN:
    Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
    Je ne pourrai jamais. . .

    CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
    Tiens, la voilà, ta lettre !

    CHRISTIAN:
    Comment ?

    CYRANO:
    Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.

    CHRISTIAN:
    Je. . .

    CYRANO:
    Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

    CHRISTIAN:
    Vous aviez ?. . .

    CYRANO:
    Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
    Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
    Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
    Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
    Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
    Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
    Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
    Tu verras que je fus dans cette lettre–prends !–
    D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
    –Prends donc, et finissons !

    CHRISTIAN:
    N'est-il pas nécessaire
    De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
    Ira-t-elle à Roxane ?

    CYRANO:
    Elle ira comme un gant !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    CYRANO:
    La crédulité de l'amour-propre est telle,
    Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !

    CHRISTIAN:
    Ah ! mon ami !
    (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)

    Scène 2.XI.

    Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.

    UN CADET (entr'ouvrant la porte):
    Plus rien. . .Un silence de mort. . .
    Je n'ose regarder. . .
    (Il passe la tête):
    Hein ?

    TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
    Ah !. . .Oh !. . .

    UN CADET:
    C'est trop fort !
    (Consternation.)

    LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
    Ouais ?. . .

    CARBON:
    Notre démon est doux comme un apôtre !
    Quand sur une narine on le frappe,–il tend l'autre !

    LE MOUSQUETAIRE:
    On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
    (Appelant Lise, d'un air triomphant):
    –Eh ! Lise ! Tu vas voir !
    (Humant l'air avec affectation):
    Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
    Quelle odeur !. . .
    (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
    Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
    Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .

    CYRANO (le souffletant):
    La giroflée !
    (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)

    Rideau.

    Acte III.

    Le Baiser de Roxane.

    Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
    de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
    débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
    balcon. Un banc devant le seuil.

    Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
    retombe.

    Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
    au balcon.

    En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
    porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
    un pouce malade.

    Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
    grande ouverte sur le balcon de Roxane.

    Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
    il termine un récit, en s'essuyant les yeux.

    Scène 3.I.

    Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.

    RAGUENEAU:
    . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
    Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
    Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
    Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

    LA DUÈGNE:
    Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

    RAGUENEAU:
    Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
    Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
    –Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

    LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
    Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !

    LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
    Je passe
    Une mante !

    LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
    C'est là qu'on nous attend, en face.
    Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
    On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

    RAGUENEAU:
    Sur le Tendre ?

    LA DUÈGNE (minaudant):
    Mais oui !. . .
    (Criant vers la fenêtre):
    Roxane, il faut descendre,
    Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

    LA VOIX DE ROXANE:
    Je viens !
    (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)

    LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
    La ! la ! la ! la !

    LA DUÈGNE (surprise):
    On nous joue un morceau ?

    CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
    Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

    PREMIER PAGE (ironique):
    Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

    CYRANO:
    Je suis musicien, comme tous les disciples
    De Gassendi !

    LE PAGE (jouant et chantant):
    La ! la !

    CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
    Je peux continuer !. . .
    La ! la ! la ! la !

    ROXANE (paraissant sur le balcon):
    C'est vous ?

    CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
    Moi qui viens saluer
    Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !

    ROXANE:
    Je descends !
    (Elle quitte le balcon.)

    LA DUÈGNE (montrant les pages):
    Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

    CYRANO:
    C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
    Nous discutions un point de grammaire.–Non !–Si !–
    Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
    Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
    Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
    "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
    Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
    J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
    De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
    Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
    (Aux musiciens):
    Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
    A Montfleury !. . .
    (Les pages remontent pour sortir.–A la duègne):
    Je viens demander à Roxane
    Ainsi que chaque soir. . .
    (Aux pages qui sortent):
    Jouez longtemps,–et faux !
    (A la duègne):
    . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?

    ROXANE (sortant de la maison):
    Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !

    CYRANO (souriant):
    Christian a tant d'esprit ?. . .

    ROXANE:
    Mon cher, plus que vous-même !

    CYRANO:
    J'y consens.

    ROXANE:
    Il ne peut exister à mon goût
    Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
    Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
    Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

    CYRANO (incrédule):
    Non ?

    ROXANE:
    C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
    Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

    CYRANO:
    Il sait parler du cœur d'une façon experte ?

    ROXANE:
    Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !

    CYRANO:
    Il écrit ?

    ROXANE:
    Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
    (Déclamant):
    Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
    (Triomphante, à Cyrano):
    Hé ! bien ?

    CYRANO:
    Peuh !. . .

    ROXANE:
    Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
    Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !

    CYRANO:
    Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
    Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .

    ROXANE (frappant du pied):
    Vous m'agacez !
    C'est la jalousie. . .

    CYRANO (tressaillant):
    Hein !. . .

    ROXANE:
    . . .d'auteur qui vous dévore !
    –Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
    Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
    Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
    Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .

    CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
    Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
    (Se reprenant et avec dédain):
    mais bien mièvres !

    ROXANE:
    Et ceci. . .

    CYRANO (ravi):
    Vous savez donc ses lettres par cœur ?

    ROXANE:
    Toutes !

    CYRANO (frisant sa moustache):
    Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !

    ROXANE:
    C'est un maître !

    CYRANO (modeste):
    Oh !. . .un maître !. . .

    ROXANE (péremptoire):
    Un maître !. . .

    CYRANO (saluant):
    Soit !. . .un maître !

    LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
    Monsieur de Guiche !
    (A Cyrano, le poussant vers la maison):
    Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
    Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
    Le mettre sur la piste. . .

    ROXANE (à Cyrano):
    Oui, de mon cher secret !
    Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
    Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

    CYRANO (entrant dans la maison):
    Bien ! bien ! bien !
    (De Guiche paraît.)

    Scène 3.II.

    Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.

    ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
    Je sortais.

    DE GUICHE:
    Je viens prendre congé.

    ROXANE:
    Vous partez ?

    DE GUICHE:
    Pour la guerre.

    ROXANE:
    Ah !

    DE GUICHE:
    Ce soir même.

    ROXANE:
    Ah !

    DE GUICHE:
    J'ai
    Des ordres. On assiège Arras.

    ROXANE:
    Ah. . .on assiège ?. . .

    DE GUICHE:
    Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

    ROXANE (poliment):
    Oh !. . .

    DE GUICHE:
    Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
    –Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?

    ROXANE (indifférente):
    Bravo.

    DE GUICHE:
    Du régiment des gardes.

    ROXANE (saisie):
    Ah ? des gardes ?

    DE GUICHE:
    Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
    Je saurai me venger de lui, là-bas.

    ROXANE (suffoquée):
    Comment !
    Les gardes vont là-bas ?

    DE GUICHE (riant):
    Tiens ! c'est mon régiment !

    ROXANE (tombant assise sur le banc,–à part):
    Christian !

    DE GUICHE:
    Qu'avez-vous ?

    ROXANE (toute émue):
    Ce. . .départ. . .me désespère !
    Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !

    DE GUICHE (surpris et charmé):
    Pour la première fois me dire un mot si doux,
    Le jour de mon départ !

    ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
    Alors,–vous allez vous
    Venger de mon cousin ?. . .

    DE GUICHE (souriant):
    On est pour lui ?

    ROXANE:
    Non,–contre !

    DE GUICHE:
    Vous le voyez ?

    ROXANE:
    Très peu.

    DE GUICHE:
    Partout on le rencontre
    Avec un des cadets. . .
    (Il cherche le nom):
    ce Neu. . .villen. . .viller. . .

    ROXANE:
    Un grand ?

    DE GUICHE:
    Blond.

    ROXANE:
    Roux.

    DE GUICHE:
    Beau !. . .

    ROXANE:
    Peuh !

    DE GUICHE:
    Mais bête.

    ROXANE:
    Il en a l'air !
    (Changeant de tone):
    . . .Votre vengeance envers Cyrano ?–c'est peut-être
    De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
    Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

    DE GUICHE:
    C'est ?. . .

    ROXANE:
    Mais, si le régiment, en partant, le laissait
    Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
    A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
    Un homme comme lui, de le faire enrager:
    Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

    DE GUICHE:
    Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
    Pour inventer ce tour !

    ROXANE:
    Il se rongera l'âme,
    Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
    Et vous serez vengé !

    DE GUICHE (se rapprochant):
    Vous m'aimez donc un peu ?
    (Elle sourit):
    Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
    Une preuve d'amour, Roxane !. . .

    ROXANE:
    C'en est une.

    DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
    J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
    A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
    (Il en détache un):
    Celui-ci ! C'est celui des cadets.
    (Il le met dans sa poche):
    Je le garde.
    (Riant):
    Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
    –Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .

    ROXANE (le regardant):
    Quelquefois.

    DE GUICHE (tout près d'elle):
    Vous m'affolez ! Ce soir–écoutez–oui, je dois
    Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
    Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
    D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
    Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
    N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
    Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
    –Ce sont les capucins qui servent Richelieu
    Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
    –On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
    Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .

    ROXANE (vivement):
    Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .

    DE GUICHE:
    Bah !

    ROXANE:
    Mais
    Le siège, Arras. . .

    DE GUICHE:
    Tant pis ! Permettez !

    ROXANE:
    Non !

    DE GUICHE:
    Permets !

    ROXANE (tendrement):
    Je dois vous le défendre !

    DE GUICHE:
    Ah !

    ROXANE:
    Partez !
    (A part):
    Christian reste.
    (Haut):
    Je vous veux héroïque,–Antoine !

    DE GUICHE:
    Mot céleste !
    Vous aimez donc celui ?. . .

    ROXANE:
    Pour lequel j'ai frémi.

    DE GUICHE (transporté de joie):
    Ah ! je pars !
    (Il lui baise la main):
    Êtes-vous contente ?

    ROXANE:
    Oui, mon ami !
    (Il sort.)

    LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
    Oui, mon ami !

    ROXANE (à la duègne):
    Taisons ce que je viens de faire:
    Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
    (Elle appelle vers la maison):
    Cousin !

    Scène 3.III.

    Roxane, la duègne, Cyrano.

    ROXANE:
    Nous allons chez Clomire.
    (Elle désigne la porte d'en face):
    Alcandre y doit
    Parler, et Lysimon !

    LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
    Oui ! mais mon petit doigt
    Dit qu'on va les manquer !

    CYRANO (à Roxane):
    Ne manquez pas ces singes.
    (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)

    LA DUÈGNE (avec ravissement):
    Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
    (Au heurtoir):
    On vous a baillonné pour que votre métal
    Ne troublât pas les beaux discours,–petit brutal !
    (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)

    ROXANE (voyant qu'on ouvre):
    Entrons !. . .
    (Du seuil, à Cyrano):
    Si Christian vient, comme je le présume,
    Qu'il m'attende !

    CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
    Ah !. . .
    (Elle se retourne):
    Sur quoi, selon votre coutume,
    Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !

    ROXANE:
    Sur. . .

    CYRANO (vivement):
    Sur ?

    ROXANE:
    Mais vous serez muet, là-dessus !

    CYRANO:
    Comme un mur.

    ROXANE:
    Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
    Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

    CYRANO (souriant):
    Bon.

    ROXANE:
    Chut !. . .

    CYRANO:
    Chut !. . .

    ROXANE:
    Pas un mot !. . .
    (Elle rentre et referme la porte.)

    CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
    En vous remerciant.
    (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)

    ROXANE:
    Il se préparerait !. . .

    CYRANO:
    Diable, non !. . .

    TOUS LES DEUX (ensemble):
    Chut !. . .
    (La porte se ferme.)

    CYRANO (appelant):
    Christian !

    Scène 3.IV.

    Cyrano, Christian.

    CYRANO:
    Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
    Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
    Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
    Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .

    CHRISTIAN:
    Non !

    CYRANO:
    Hein ?

    CHRISTIAN:
    Non ! J'attends Roxane ici.

    CYRANO:
    De quel vertige
    Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .

    CHRISTIAN:
    Non, te dis-je !
    Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
    Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
    C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
    Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

    CYRANO:
    Ouais !

    CHRISTIAN:
    Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
    Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
    Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
    Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
    Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
    (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
    –C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

    CYRANO (le saluant):
    Parlez tout seul, Monsieur.
    (Il disparaît derrière le mur du jardin.)

    Scène 3.V.

    Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
    un instant.

    ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
    quitte: révérences et saluts):
    Barthénoïde !–Alcandre !–Grémione !. . .

    LA DUÈGNE (désespérée):
    On a manqué le discours sur le Tendre !
    (Elle rentre chez Roxane.)

    ROXANE (saluant encore):
    Urimédonte !. . .Adieu !. . .
    (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
    s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
    C'est vous !. . .
    (Elle va à lui):
    Le soir descend.
    Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
    Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

    CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
    Je vous aime.

    ROXANE (fermant les yeux):
    Oui, parlez-moi d'amour.

    CHRISTIAN:
    Je t'aime.

    ROXANE:
    C'est le thème.
    Brodez, brodez.

    CHRISTIAN:
    Je vous. . .

    ROXANE:
    Brodez !

    CHRISTIAN:
    Je t'aime tant.

    ROXANE:
    Sans doute ! Et puis ?

    CHRISTIAN:
    Et puis. . .je serais si content
    Si vous m'aimiez !–Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

    ROXANE (avec une moue):
    Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
    Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .

    CHRISTIAN:
    Mais. . .beaucoup.

    ROXANE:
    Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !

    CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
    Ton cou !
    Je voudrais l'embrasser !. . .

    ROXANE:
    Christian !

    CHRISTIAN:
    Je t'aime !

    ROXANE (voulant se lever):
    Encore !

    CHRISTIAN (vivement, la retenant):
    Non ! je ne t'aime pas !

    ROXANE (se rasseyant):
    C'est heureux !

    CHRISTIAN:
    Je t'adore !

    ROXANE (se levant et s'éloignant):
    Oh !

    CHRISTIAN:
    Oui. . .je deviens sot !

    ROXANE (sèchement):
    Et cela me déplaît !
    Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Allez rassembler votre éloquence en fuite !

    CHRISTIAN:
    Je. . .

    ROXANE:
    Vous m'aimez, je sais. Adieu.
    (Elle va vers la maison.)

    CHRISTIAN:
    Pas tout de suite !
    Je vous dirai. . .

    ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
    Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
    Non ! Non ! Allez-vous-en !

    CHRISTIAN:
    Mais je. . .
    (Elle lui ferme la porte au nez.)

    CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
    C'est un succès.

    Scène 3.VI.

    Christian, Cyrano, les pages, un instant.

    CHRISTIAN:
    Au secours !

    CYRANO:
    Non monsieur.

    CHRISTIAN:
    Je meurs si je ne rentre
    En grâce, à l'instant même. . .

    CYRANO:
    Et comment puis-je, diantre !
    Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .

    CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
    Oh ! là, tiens, vois !
    (La fenêtre du balcon s'est éclairée):

    CYRANO (ému):
    Sa fenêtre !

    CHRISTIAN (criant):
    Je vais mourir !

    CYRANO:
    Baissez la voix !

    CHRISTIAN (tout bas):
    Mourir !. . .

    CYRANO:
    La nuit est noire. . .

    CHRISTIAN:
    Eh ! bien ?

    CYRANO:
    C'est réparable.
    Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
    Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
    Et je te soufflerai tes mots.

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Taisez-vous !

    LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
    Hep !

    CYRANO:
    Chut !. . .
    (Il leur fait signe de parler bas.)

    PREMIER PAGE (à mi-voix):
    Nous venons de donner la sérénade
    A Montfleury !. . .

    CYRANO (bas, vite):
    Allez-vous mettre en embuscade
    L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
    Et si quelque passant gênant vient par ici,
    Jouez un air !

    DEUXIÈME PAGE:
    Quel air, monsieur le gassendiste ?

    CYRANO:
    Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
    (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.–A Christian):
    Appelle-la !

    CHRISTIAN:
    Roxane !

    CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
    Attends ! Quelques cailloux.

    Scène VII.

    Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.

    ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
    Qui donc m'appelle ?

    CHRISTIAN:
    Moi.

    ROXANE:
    Qui, moi ?

    CHRISTIAN:
    Christian.

    ROXANE (avec dédain):
    C'est vous ?

    CHRISTIAN:
    Je voudrais vous parler.

    CYRANO (sous le balcon, à Christian):
    Bien. Bien. Presque à voix basse.

    ROXANE:
    Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

    CHRISTIAN:
    De grâce !. . .

    ROXANE:
    Non ! Vous ne m'aimez plus !

    CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
    M'accuser,–justes dieux !–
    De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !

    ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
    Tiens ! mais c'est mieux !

    CHRISTIAN (même jeu):
    L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
    Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !

    ROXANE (s'avançant sur le balcon):
    C'est mieux !–Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
    De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !

    CHRISTIAN (même jeu):
    Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
    Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.

    ROXANE:
    C'est mieux !

    CHRISTIAN (même jeu):
    De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
    Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.

    ROXANE (s'accoudant au balcon):
    Ah ! c'est très bien.
    –Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
    Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

    CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
    Chut ! Cela devient trop difficile !. . .

    ROXANE:
    Aujourd'hui. . .
    Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

    CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
    C'est qu'il fait nuit,
    Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

    ROXANE:
    Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

    CYRANO:
    Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
    Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
    Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
    D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
    Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !

    ROXANE:
    Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

    CYRANO:
    De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

    ROXANE:
    Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !

    CYRANO:
    Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
    Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !

    ROXANE (avec un mouvement):
    Je descends.

    CYRANO (vivement)
    Non !

    ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
    Grimpez sur le banc, alors, vite !

    CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
    Non !

    ROXANE:
    Comment. . .non ?

    CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
    Laissez un peu que l'on profite. . .
    De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
    Se parler doucement, sans se voir.

    ROXANE:
    Sans se voir ?

    CYRANO:
    Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
    Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
    J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
    Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
    Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
    Si quelquefois je fus éloquent. . .

    ROXANE:
    Vous le fûtes !

    CYRANO:
    Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
    De mon vrai cœur. . .

    ROXANE:
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Parce que. . .jusqu'ici
    Je parlais à travers. . .

    ROXANE:
    Quoi ?

    CYRANO:
    . . .le vertige où tremble
    Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
    Que je vais vous parler pour la première fois !

    ROXANE:
    C'est vrai que vous avez une tout autre voix.

    CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
    Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
    J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
    (Il s'arrête et avec égarement):
    Où en étais-je ?
    Je ne sais. . .tout ceci,–pardonnez mon émoi,–
    C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !

    ROXANE:
    Si nouveau ?

    CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
    Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
    La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .

    ROXANE:
    Raillé de quoi ?

    CYRANO:
    Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
    Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
    Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
    Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

    ROXANE:
    La fleurette a du bon.

    CYRANO:
    Ce soir, dédaignons-la !

    ROXANE:
    Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !

    CYRANO:
    Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
    On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
    Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
    Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
    Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
    En buvant largement à même le grand fleuve !

    ROXANE:
    Mais l'esprit ?. . .

    CYRANO:
    J'en ai fait pour vous faire rester
    D'abord, mais maintenant ce serait insulter
    Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
    Que de parler comme un billet doux de Voiture !
    –Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
    Nous désarmer de tout notre artificiel:
    Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
    Le vrai du sentiment ne se volatilise,
    Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
    Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

    ROXANE:
    Mais l'esprit ?. . .

    CYRANO:
    Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
    Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
    Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
    –Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !–
    Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
    Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

    ROXANE:
    Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
    Quels mots me direz-vous ?

    CYRANO:
    Tous ceux, tous ceux, tous ceux
    Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
    Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
    Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
    Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
    Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
    Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
    De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
    Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
    Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
    J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
    Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
    On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
    Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
    Mon regard ébloui pose des taches blondes !

    ROXANE (d'une voix troublée):
    Oui, c'est bien de l'amour. . .

    CYRANO:
    Certes, ce sentiment
    Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
    De l'amour, il en a toute la fureur triste !
    De l'amour,–et pourtant il n'est pas égoïste !
    Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
    Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
    S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
    Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
    –Chaque regard de toi suscite une vertu
    Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
    À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
    Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
    Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
    Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
    C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
    Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
    Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
    Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
    Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
    Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
    Ou non, le tremblement adoré de ta main
    Descendre tout le long des branches du jasmin !
    (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)

    ROXANE:
    Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
    Et tu m'as enivrée !

    CYRANO:
    Alors, que la mort vienne !
    Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
    Je ne demande plus qu'une chose. . .

    CHRISTIAN (sous le balcon):
    Un baiser !

    ROXANE (se rejetant en arrière):
    Hein ?

    CYRANO:
    Oh !

    ROXANE:
    Vous demandez ?

    CYRANO:
    Oui. . .je. . .
    (A Christian bas):
    Tu vas trop vite.

    CHRISTIAN:
    Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

    CYRANO (à Roxane):
    Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
    Je comprends que je fus bien trop audacieux.

    ROXANE (un peu déçue):
    Vous n'insistez pas plus que cela ?

    CYRANO:
    Si ! j'insiste. . .
    Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
    Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !

    CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Tais-toi, Christian !

    ROXANE (se penchant):
    Que dites-vous tout bas ?

    CYRANO:
    Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
    Je me disais: tais toi, Christian !. . .
    (Les théorbes se mettent à jouer):
    Une seconde !. . .
    On vient !
    (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
    un air folâtre et l'autre un air lugubre):
    Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
    Est-ce un homme ? Une femme ?–Ah ! c'est un capucin !
    (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
    regardant les portes.)

    Scène 3.VIII.

    Cyrano, Christian, un capucin.

    CYRANO (au capucin):
    Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

    LE CAPUCIN:
    Je cherche la maison de madame. . .

    CHRISTIAN:
    Il nous gêne !

    LE CAPUCIN:
    Magdeleine Robin. . .

    CHRISTIAN:
    Que veut-il ?. . .

    CYRANO (lui montrant une rue montante):
    Par ici !
    Tout droit,–toujours tout droit. . .

    LE CAPUCIN
    Je vais pour vous !–Merci
    Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
    (Il sort.)

    CYRANO:
    Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
    (Il redescend vers Christian.)

    Scène 3.IX.

    Cyrano, Christian.

    CHRISTIAN:
    Obtiens-moi ce baiser !. . .

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Tôt ou tard !. . .

    CYRANO:
    C'est vrai !
    Il viendra, ce moment de vertige enivré
    Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
    De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
    (A lui-même):
    J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
    (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)

    Scène 3.X.

    Cyrano, Christian, Roxane.

    ROXANE (s'avançant sur le balcon):
    C'est vous ?
    Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .

    CYRANO:
    Baiser ! Le mot est doux.
    Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
    S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
    Ne vous en faites pas un épouvantement:
    N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
    Quitté le badinage et glissé sans alarmes
    Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
    Glissez encore un peu d'insensible façon:
    Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

    ROXANE:
    Taisez-vous !

    CYRANO:
    Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
    Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
    Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
    Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
    C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
    Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
    Une communion ayant un goût de fleur,
    Une façon d'un peu se respirer le cœur,
    Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

    ROXANE:
    Taisez-vous !

    CYRANO:
    Un baiser, c'est si noble, Madame,
    Que la reine de France, au plus heureux des lords,
    En a laissé prendre un, la reine même !

    ROXANE:
    Alors !

    CYRANO (s'exaltant):
    J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
    J'adore comme lui la reine que vous êtes,
    Comme lui je suis triste et fidèle. . .

    ROXANE:
    Et tu es
    Beau comme lui !

    CYRANO (à part, dégrisé):
    C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

    ROXANE:
    Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .

    CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
    Monte !

    ROXANE:
    Ce goût de cœur. . .

    CYRANO:
    Monte !

    ROXANE:
    Ce bruit d'abeille. . .

    CYRANO:
    Monte !

    CHRISTIAN (hésitant):
    Mais il me semble, à présent, que c'est mal !

    ROXANE:
    Cet instant d'infini !. . .

    CYRANO (le poussant):
    Monte donc, animal !
    (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
    atteint les balustres qu'il enjambe.)

    CHRISTIAN:
    Ah, Roxane !
    (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)

    CYRANO:
    Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
    –Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
    Il me vient dans cette ombre une miette de toi,–
    Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
    Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
    Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
    (On entend les théorbes):
    Un air triste, un air gai: le capucin !
    (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
    Holà !

    ROXANE:
    Qu'est ce ?

    CYRANO:
    Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?

    CHRISTIAN (très étonné):
    Tiens Cyrano !

    ROXANE:
    Bonjour, cousin !

    CYRANO:
    Bonjour, cousine !

    ROXANE:
    Je descends !
    (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)

    CHRISTIAN (l'apercevant):
    Oh ! encor !
    (Il suit Roxane.)

    Scène 3.XI.

    Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.

    LE CAPUCIN:
    C'est ici,–je m'obstine–
    Magdeleine Robin !

    CYRANO:
    Vous aviez dit: Ro-lin.

    LE CAPUCIN:
    Non: Bin. B, i, n, bin !

    ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
    porte une lanterne, et de Christian):
    Qu'est-ce ?

    LE CAPUCIN:
    Une lettre.

    CHRISTIAN:
    Hein ?

    LE CAPUCIN (à Roxane):
    Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
    C'est un digne seigneur qui. . .

    ROXANE (à Christian):
    C'est De Guiche !

    CHRISTIAN:
    Il ose ?. . .

    ROXANE:
    Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
    (Décachetant la lettre):
    Je t'aime, et si. . .
    (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
    Mademoiselle,
    Les tambours
    Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
    Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
    Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
    Je vais venir, et vous le mande auparavant
    Par un religieux simple comme une chèvre
    Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
    M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
    Éloignez un chacun, et daignez recevoir
    L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
    Qui signe votre très. . .et caetera. . .
    (Au capucin):
    Mon Père,
    Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
    (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
    Mademoiselle,
    Il faut souscrire aux volontés
    Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
    C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
    Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
    D'un très intelligent et discret capucin;
    Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
    La bénédiction
    (Elle tourne la page):
    nuptiale sur l'heure.
    Christian doit en secret devenir votre époux;
    Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
    Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
    Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
    Le respect de celui qui fut et qui sera
    Toujours votre très humble et très. . .et cætera.

    LE CAPUCIN (rayonnant):
    Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
    Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

    ROXANE (bas à Christian):
    N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?

    CHRISTIAN:
    Hum !

    ROXANE (haut, avec désespoir):
    Ah !. . .c'est affreux !

    LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
    C'est vous ?

    CHRISTIAN:
    C'est moi !

    LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
    venait, en voyant sa beauté):
    Mais. . .

    ROXANE (vivement):
    Post-scriptum:
    Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.

    LE CAPUCIN:
    Digne,
    Digne seigneur !
    (A Roxane):
    Résignez-vous ?

    ROXANE (en martyre):
    Je me résigne !
    (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
    à entrer, elle dit bas à Cyrano):
    Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
    Qu'il n'entre pas tant que. . .

    CYRANO:
    Compris !
    (Au capucin):
    Pour les bénir
    Il vous faut ?. . .

    LE CAPUCIN:
    Un quart d'heure.

    CYRANO (les poussant tous vers la maison):
    Allez ! moi, je demeure !

    ROXANE (à Christian):
    Viens !. . .
    (Ils entrent.)

    Scène XII.

    Cyrano, seul.

    CYRANO:
    Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
    (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
    Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
    (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
    Ho ! c'est un homme !
    (Le trémolo devient sinistre):
    Ho ! ho !
    Cette fois, c'en est un !. . .
    (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
    épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
    Non, ce n'est pas trop haut !. . .
    (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
    arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
    prêt a se laisser tomber):
    Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .

    Scène 3.XIII.

    Cyrano, De Guiche.

    DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
    Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

    CYRANO:
    Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
    (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
    Cric ! Crac !
    (Solennellement):
    Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .

    DE GUICHE (regardant la maison):
    Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
    (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
    qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
    lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
    il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
    Hein ? quoi ?
    (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
    ciel; il ne comprend pas):
    D'où tombe donc cet homme ?

    CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
    De la lune !

    DE GUICHE:
    De la ?. . .

    CYRANO (d'une voix de rêve):
    Quelle heure est-il ?

    DE GUICHE:
    N'a-t-il plus sa raison ?

    CYRANO:
    Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

    DE GUICHE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Je suis étourdi !

    DE GUICHE:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Comme une bombe
    Je tombe de la lune !

    DE GUICHE (impatienté):
    Ah ça ! Monsieur !

    CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
    J'en tombe !

    DE GUICHE (reculant):
    Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !

    CYRANO (marchant sur lui):
    Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .

    DE GUICHE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Il y a cent ans, ou bien une minute,
    –J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !–
    J'étais dans cette boule à couleur de safran !

    DE GUICHE (haussant les épaules):
    Oui. Laissez-moi passer !

    CYRANO (s'interposant):
    Où suis-je ? soyez franc !
    Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
    Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

    DE GUICHE:
    Morbleu !. . .

    CYRANO:
    Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
    De mon point d'arrivée,–et j'ignore où je chois !
    Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
    Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?

    DE GUICHE:
    Mais je vous dis, Monsieur. . .

    CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
    Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
    Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

    DE GUICHE (portant la main à son visage):
    Comment ?

    CYRANO (avec une peur emphatique):
    Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .

    DE GUICHE (qui a senti son masque):
    Ce masque !. . .

    CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
    Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?

    DE GUICHE (voulant passer):
    Une dame m'attend !. . .

    CYRANO (complètement rassuré):
    Je suis donc à Paris.

    DE GUICHE (souriant malgré lui):
    Le drôle est assez drôle !

    CYRANO:
    Ah ! vous riez ?

    DE GUICHE:
    Je ris,
    Mais veux passer !

    CYRANO (rayonnant):
    C'est à Paris que je retombe !
    (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
    J'arrive–excusez-moi !–par la dernière trombe.
    Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
    J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
    Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
    (Cueillant quelque chose sur sa manche):
    Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
    (Il souffle comme pour le faire envoler.)

    DE GUICHE (hors de lui):
    Monsieur !. . .

    CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
    quelque chose et l'arrête):
    Dans mon mollet je rapporte une dent
    De la Grande Ourse,–et comme, en frôlant le Trident,
    Je voulais éviter une de ses trois lances,
    Je suis allé tomber assis dans les Balances,–
    Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
    (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
    pourpoint):
    Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
    Il jaillirait du lait !

    DE GUICHE:
    Hein ? du lait ?. . .

    CYRANO:
    De la Voie
    Lactée !. . .

    DE GUICHE:
    Oh ! Par l'enfer !

    CYRANO:
    C'est le ciel qui m'envoie !
    (Se croisant les bras):
    Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
    Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
    (Confidentiel):
    L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
    (Riant):
    J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
    (Superbe):
    Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
    Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
    Je viens de rapporter à mes périls et risques,
    Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !

    DE GUICHE:
    A la parfin, je veux. . .

    CYRANO:
    Vous, je vous vois venir !

    DE GUICHE:
    Monsieur !

    CYRANO:
    Vous voudriez de ma bouche tenir
    Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
    Dans la rotondité de cette cucurbite ?

    DE GUICHE (criant):
    Mais non ! Je veux. . .

    CYRANO:
    Savoir comment j'y suis monté.
    Ce fut par un moyen que j'avais inventé.

    DE GUICHE (découragé):
    C'est un fou !

    CYRANO (dédaigneux):
    Je n'ai pas refait l'aigle stupide
    De Regiomontanus, ni le pigeon timide
    D'Archytas !. . .

    DE GUICHE:
    C'est un fou,–mais c'est un fou savant.

    CYRANO:
    Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
    (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
    Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
    J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

    DE GUICHE (se retournant):
    Six ?

    CYRANO (avec volubilité):
    Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
    La caparaçonner de fioles de cristal
    Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
    Et ma personne, alors, au soleil exposée,
    L'astre l'aurait humée en humant la rosée !

    DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
    Tiens ! Oui, cela fait un !

    CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
    Et je pouvais encor
    Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
    En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
    Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

    DE GUICHE (fait encore un pas):
    Deux !

    CYRANO (reculant toujours):
    Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
    Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
    Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
    Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

    DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
    Trois !

    CYRANO:
    Puisque la fumée a tendance à monter,
    En souffler dans un globe assez pour m'emporter !

    DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
    Quatre !

    CYRANO:
    Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
    Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !

    DE GUICHE (stupéfait):
    Cinq !

    CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
    d'un banc):
    Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
    Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
    Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
    Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
    On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
    On peut monter ainsi indéfiniment.

    DE GUICHE:
    Six !
    –Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
    Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

    CYRANO:
    Un septième !

    DE GUICHE:
    Par exemple ! Et lequel ?

    CYRANO:
    Je vous le donne en cent !. . .

    DE GUICHE:
    C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

    CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
    Houüh ! houüh !

    DE GUICHE:
    Eh bien !

    CYRANO:
    Vous devinez ?

    DE GUICHE:
    Non !

    CYRANO:
    La marée !. . .
    A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
    Je me mis sur la sable–après un bain de mer–
    Et la tête partant la première, mon cher,
    –Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !–
    Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
    Je montais, je montais doucement, sans efforts,
    Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .

    DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
    Alors ?

    CYRANO:
    Alors. . .
    (Reprenant sa voix naturelle):
    Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
    Le mariage est fait.

    DE GUICHE (se relevant d'un bond):
    Çà, voyons, je suis ivre !. . .
    Cette voix ?
    (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
    candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
    Et ce nez–Cyrano ?

    CYRANO (saluant):
    Cyrano.
    –Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.

    DE GUICHE:
    Qui cela ?
    (Il se retourne.–Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
    se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
    élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
    saut de lit):
    Ciel !

    Scène 3.XIV.

    Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.

    DE GUICHE (à Roxane):
    Vous ?
    (Reconnaissant Christian avec stupeur):
    Lui ?
    (Saluant Roxane avec admiration):
    Vous êtes des plus fines !
    (A Cyrano):
    Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
    Votre récit eût fait s'arrêter au portail
    Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
    Car vraiment cela peut resservir dans un livre !

    CYRANO (s'inclinant):
    Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.

    LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
    sa grande barbe blanche):
    Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

    DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
    Oui.
    (A Roxane):
    Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

    ROXANE:
    Comment ?

    DE GUICHE (à Christian):
    Le régiment déjà se met en route.
    Joignez-le !

    ROXANE:
    Pour aller à la guerre ?

    DE GUICHE:
    Sans doute !

    ROXANE:
    Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !

    DE GUICHE:
    Ils iront.
    (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
    Voici l'ordre.
    (A Christian):
    Courez le porter, vous, baron.

    ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
    Christian !

    DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
    La nuit de noce est encore lointaine !

    CYRANO (à part):
    Dire qu'il croit me faire énormément de peine !

    CHRISTIAN (à Roxane):
    Oh ! tes lèvres encor !

    CYRANO:
    Allons, voyons, assez !

    CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
    C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .

    CYRANO (cherchant à l'entraîner):
    Je sais.
    (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)

    DE GUICHE (qui est remonté au fond):
    Le régiment qui part !

    ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
    Oh !. . .je vous le confie !
    Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
    En danger !

    CYRANO:
    J'essaierai. . .mais ne peux cependant
    Promettre. . .

    ROXANE (même jeu):
    Promettez qu'il sera très prudent !

    CYRANO:
    Oui, je tâcherai, mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'à ce siège terrible
    Il n'aura jamais froid !

    CYRANO:
    Je ferai mon possible.
    Mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'il sera fidèle !

    CYRANO:
    Eh oui ! sans doute, mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'il m'écrira souvent !

    CYRANO (s'arrêtant):
    Ça,–je vous le promets !

    Rideau.

    Acte IV.

    Les Cadets de Gascogne.

    Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
    d'Arras.

    Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
    de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
    silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.

    Tentes; armes éparses; tambours, etc.–Le jour va se lever. Jaune
    Orient.–Sentinelles espacées. Feux.

    Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
    Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
    Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
    visage éclairé par un feu. Silence.

    Scène 4.I.

    Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.

    LE BRET:
    C'est affreux !

    CARBON:
    Oui. Plus rien.

    LE BRET:
    Mordious !

    CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
    Jure en sourdine !
    Tu vas les réveiller.
    (Aux cadets):
    Chut ! Dormez !
    (A Le Bret):
    Qui dort dîne !

    LE BRET:
    Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
    Quelle famine !
    (On entend au loin quelques coups de feu.)

    CARBON:
    Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
    Ils vont me réveiller mes enfants !
    (Aux cadets qui lèvent la tête):
    Dormez !
    (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)

    UN CADET (s'agitant):
    Diantre !
    Encore ?

    CARBON:
    Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
    (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)

    UNE SENTINELLE (au dehors):
    Ventrebieu ! qui va là ?

    LA VOIX DE CYRANO:
    Bergerac !

    LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
    Ventrebieu !
    Qui va là ?

    CYRANO (paraissant sur la crête):
    Bergerac, imbécile !
    (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):

    LE BRET:
    Ah ! grand Dieu !

    CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
    Chut !

    LE BRET:
    Blessé ?

    CYRANO:
    Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
    De me manquer tous les matins !

    LE BRET:
    C'est un peu rude,
    Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
    De risquer !

    CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
    J'ai promis qu'il écrirait souvent !
    (Il le regarde):
    Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
    Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !

    LE BRET:
    Va vite
    Dormir !

    CYRANO:
    Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
    Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
    Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

    LE BRET:
    Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

    CYRANO:
    Il faut être léger pour passer !–Mais je sais
    Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
    Mangeront ou mourront,–si j'ai bien vu. . .

    LE BRET:
    Raconte !

    CYRANO:
    Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !

    CARBON:
    Quelle honte,
    Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !

    LE BRET:
    Hélas !
    Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
    Nous assiégeons Arras,–nous-mêmes, pris au piège,
    Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .

    CYRANO:
    Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

    LE BRET:
    Je ne ris pas.

    CYRANO:
    Oh ! oh !

    LE BRET:
    Penser que chaque jour
    Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
    Pour porter. . .
    (Le voyant qui se dirige vers une tente):
    Où vas-tu ?

    CYRANO:
    J'en vais écrire une autre.
    (Il soulève la toile et disparaît.)

    Scène 4.II.

    Les mêmes, moins Cyrano.

    (Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
    l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
    batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
    battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
    éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
    camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)

    CARBON (avec un soupir):
    La diane !. . .Hélas !
    (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
    Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
    Je sais trop quel sera leur premier cri !

    UN CADET (se mettant sur son séant):
    J'ai faim !

    UN AUTRE:
    Je meurs !

    TOUS:
    Oh !

    CARBON:
    Levez-vous !

    TROISIÈME CADET:
    Plus un pas !

    QUATRIÈME CADET:
    Plus un geste !

    LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
    Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !

    UN AUTRE:
    Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

    UN AUTRE:
    Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
    De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
    Je me retire sous ma tente–comme Achille !

    UN AUTRE:
    Oui, du pain !

    CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
    Cyrano !

    D'AUTRES:
    Nous mourons !

    CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
    Au secours !
    Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
    Viens les ragaillardir !

    DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
    Qu'est-ce que tu grignotes !

    LE PREMIER:
    De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
    On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
    Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

    UN AUTRE (entrant):
    Moi, je viens de chasser !

    UN AUTRE (même jeu):
    J'ai pêché, dans la Scarpe !

    TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
    Quoi !–Que rapportez-vous ?–Un faisan ?–Une carpe ?–
    Vite, vite, montrez !

    LE PÊCHEUR:
    Un goujon !

    LE CHASSEUR:
    Un moineau !

    TOUS (exaspérés):
    Assez !–Révoltons-nous !

    CARBON:
    Au secours, Cyrano !
    (Il fait maintenant tout à fait jour.)

    Scène 4.III.

    Les mêmes, Cyrano.

    CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
    à la main):
    Hein ?
    (Silence. Au premier cadet):
    Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?

    LE CADET:
    J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .

    CYRANO:
    Et quoi donc ?

    LE CADET:
    L'estomac !

    CYRANO:
    Moi de même, pardi !

    LE CADET:
    Cela doit te gêner ?

    CYRANO:
    Non, cela me grandit.

    DEUXIÈME CADET:
    J'ai les dents longues !

    CYRANO:
    Tu n'en mordras que plus large.

    UN TROISIÈME:
    Mon ventre sonne creux !

    CYRANO:
    Nous y battrons la charge.

    UN AUTRE:
    Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

    CYRANO:
    Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !

    UN AUTRE:
    Oh ! manger quelque chose,–à l'huile !

    CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
    Ta salade.

    UN AUTRE:
    Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

    CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
    L'Iliade.

    UN AUTRE:
    Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !

    CYRANO:
    Il devrait t'envoyer du perdreau ?

    LE MÊME:
    Pourquoi pas ?
    Et du vin !

    CYRANO:
    Richelieu, du Bourgogne, if you please ?

    LE MÊME:
    Par quelque capucin !

    CYRANO:
    L'éminence qui grise ?

    UN AUTRE:
    J'ai des faims d'ogre !

    CYRANO:
    Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !

    LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
    Toujours le mot, la pointe !

    CYRANO:
    Oui, la pointe, le mot !
    Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
    En faisant un bon mot, pour une belle cause !
    –Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
    Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
    Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
    Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !

    CRIS DE TOUS:
    J'ai faim !

    CYRANO (se croisant les bras):
    Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
    –Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
    Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
    Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
    Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
    Dont chaque note est comme une petite sœur,
    Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
    Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
    Que le hameau natal exhale de ses toits,
    Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
    (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
    Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
    Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
    Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
    Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
    Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
    L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
    (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
    Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
    Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
    Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
    C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
    Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
    Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
    C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
    Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
    (Toutes les têtes se sont inclinées;–tous les yeux rêvent;–et des
    larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
    manteau.)

    CARBON (à Cyrano, bas):
    Mais tu les fais pleurer !

    CYRANO:
    De nostalgie !. . .Un mal
    Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
    J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
    Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !

    CARBON:
    Tu vas les affaiblir en les attendrissant !

    CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
    Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
    Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
    (Il fait un geste. Le tambour roule.)

    TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
    Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?

    CYRANO (souriant):
    Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
    Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
    Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !

    UN CADET (qui regarde au fond):
    Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.

    TOUS LES CADETS (murmurant):
    Hou. . .

    CYRANO (souriant):
    Murmure
    Flatteur !

    UN CADET:
    Il nous ennuie !

    UN AUTRE:
    Avec, sur son armure,
    Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !

    UN AUTRE:
    Comme si l'on portait du linge sur du fer !

    LE PREMIER:
    C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

    LE DEUXIÈME:
    Encore un courtisan !

    UN AUTRE:
    Le neveu de son oncle !

    CARBON:
    C'est un Gascon pourtant !

    LE PREMIER:
    Un faux !. . .Méfiez-vous !
    Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
    Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

    LE BRET:
    Il est pâle !

    UN AUTRE:
    Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
    Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
    Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !

    CYRANO (vivement):
    N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
    Vos pipes et vos dés. . .
    (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
    escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
    pipes de pétun):
    Et moi, je lis Descartes.
    (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
    tiré de sa poche.–Tableau.–De Guiche entre. Tout le monde a l'air
    absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)

    Scène 4.IV.

    Les mêmes, de Guiche.

    DE GUICHE (à Carbon):
    Ah !–Bonjour !
    (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
    Il est vert.

    CARBON (de même):
    Il n'a plus que les yeux.

    DE GUICHE (regardant les cadets):
    Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
    Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
    Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
    Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
    N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
    M'appellent intrigant, courtisan,–qu'il les gêne
    De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,–
    Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
    Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
    (Silence. On joue. On fume):
    Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
    Non.

    CARBON:
    D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .

    DE GUICHE:
    Ah ?

    CARBON:
    J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
    Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

    DE GUICHE:
    Ah ?. . .Ma foi !
    Cela suffit.
    (S'adressant aux cadets):
    Je peux mépriser vos bravades.
    On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
    Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
    J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
    Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
    J'ai chargé par trois fois !

    CYRANO (sans lever le nez de son livre):
    Et votre écharpe blanche ?

    DE GUICHE (surpris et satisfait):
    Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
    Durant que je faisais ma caracole afin
    De rassembler mes gens la troisième charge,
    Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
    Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
    Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
    De dénouer et de laisser couler à terre
    L'écharpe qui disait mon grade militaire;
    En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
    Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
    Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
    –Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
    (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
    cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
    joues: attente.)

    CYRANO:
    Qu'Henri quatre
    N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
    A se diminuer de son panache blanc.
    (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
    s'échappe.)

    DE GUICHE:
    L'adresse a réussi, cependant !
    (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)

    CYRANO:
    C'est possible.
    Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
    (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
    satisfaction croissante):
    Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
    –Nos courages, monsieur, diffèrent en cela–
    Je l'aurais ramassée et me la serais mise.

    DE GUICHE:
    Oui, vantardise, encor, de gascon !

    CYRANO:
    Vantardise ?. . .
    Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
    A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

    DE GUICHE:
    Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
    Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
    En un lieu que depuis la mitraille cribla,–
    Où nul ne peut aller la chercher !

    CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
    La voilà.
    (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
    cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
    reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
    indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)

    DE GUICHE (prenant l'écharpe):
    Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
    Pouvoir faire un signal,–que j'hésitais à faire.
    (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)

    TOUS:
    Hein !

    LA SENTINELLE (en haut du talus):
    Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .

    DE GUICHE (redescendant):
    C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
    De grands services. Les renseignements qu'il porte
    Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
    Que l'on peut influer sur leurs décisions.

    CYRANO:
    C'est un gredin !

    DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
    C'est très commode. Nous disions ?. . .
    –Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
    Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
    Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
    Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
    Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
    Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
    Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
    La moitié de l'armée est absente du camp !

    CARBON:
    Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
    Mais ils ne savent pas ce départ ?

    DE GUICHE:
    Ils le savent.
    Ils vont nous attaquer.

    CARBON:
    Ah !

    DE GUICHE:
    Mon faux espion
    M'est venu prévenir de leur agression.
    Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
    Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
    Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
    Et l'effort portera sur lui."–J'ai répondu:
    "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
    Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."

    CARBON (aux cadets):
    Messieurs, préparez-vous !
    (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)

    DE GUICHE:
    C'est dans une heure.

    PREMIER CADET:
    Ah !. . .bien !. . .
    (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)

    DE GUICHE (à Carbon):
    Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

    CARBON:
    Et pour gagner du temps ?

    DE GUICHE:
    Vous aurez l'obligeance
    De vous faire tuer.

    CYRANO:
    Ah ! voilà la vengeance ?

    DE GUICHE:
    Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
    Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
    Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
    C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

    CYRANO (saluant):
    Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

    DE GUICHE (saluant):
    Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
    Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
    (Il remonte, avec Carbon.)

    CYRANO (aux cadets):
    Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
    Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
    Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
    (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
    des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
    resté immobile, les bras croisés.)

    CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
    Christian ?

    CHRISTIAN (secouant la tête):
    Roxane !

    CYRANO:
    Hélas !

    CHRISTIAN:
    Au moins, je voudrais mettre
    Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .

    CYRANO:
    Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
    (Il tire un billet de son pourpoint):
    Et j'ai fait tes adieux.

    CHRISTIAN:
    Montre !. . .

    CYRANO:
    Tu veux ?. . .

    CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
    Mais oui !
    (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
    Tiens !

    CYRANO:
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    Ce petit rond ?. . .

    CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
    Un rond ?. . .

    CHRISTIAN:
    C'est une larme !

    CYRANO:
    Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
    Tu comprends. . .ce billet,–c'était très émouvant:
    Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

    CHRISTIAN:
    Pleurer ?. . .

    CYRANO:
    Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
    Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
    Car enfin je ne la. . .
    (Christian le regarde):
    nous ne la. . .
    (Vivement):
    tu ne la. . .

    CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
    Donne-moi ce billet !
    (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)

    LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
    Ventrebieu, qui va là ?
    (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)

    CARBON:
    Qu'est-ce ?. . .

    LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
    Un carrosse !
    (On se précipite pour voir.)

    CRIS:
    Quoi ! Dans le camp ?–Il y entre !
    –Il a l'air de venir de chez l'ennemi !–Diantre !
    Tirez !–Non ! Le cocher a crié !–Crié quoi ?–
    Il a crié: Service du Roi !
    (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
    rapprochent.)

    DE GUICHE:
    Hein ? Du Roi !. . .
    (On redescend, on s'aligne.)

    CARBON:
    Chapeau bas, tous !

    DE GUICHE (à la cantonade):
    Du Roi !–Rangez-vous, vile tourbe,
    Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
    (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
    poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
    net.)

    CARBON (criant):
    Battez aux champs !
    (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)

    DE GUICHE:
    Baissez le marchepied !
    (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)

    ROXANE (sautant du carrosse):
    Bonjour !
    (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
    profondément incliné.–Stupeur.)

    Scène 4.V.

    Les mêmes, Roxane.

    DE GUICHE:
    Service du Roi ! Vous ?

    ROXANE:
    Mais du seul roi, l'Amour !

    CYRANO:
    Ah ! grand Dieu !

    CHRISTIAN (s'élancant):
    Vous ! Pourquoi ?

    ROXANE:
    C'était trop long, ce siège !

    CHRISTIAN:
    Pourquoi ?. . .

    ROXANE:
    Je te dirai !

    CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
    tourner les yeux vers elle):
    Dieu ! La regarderai-je ?

    DE GUICHE:
    Vous ne pouvez rester ici !

    ROXANE (gaiement):
    Mais si ! mais si !
    Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
    (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
    Là, merci !
    (Elle rit):
    On a tiré sur mon carrosse !
    (Fièrement):
    Une patrouille !
    –Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
    N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
    Avec des rats.
    (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
    Bonjour !
    (Les regardant tous):
    Vous n'avez pas l'air gais !
    –Savez-vous que c'est loin, Arras ?
    (Apercevant Cyrano):
    Cousin, charmée !

    CYRANO (a'avançant):
    Ah çà ! comment ?. . .

    ROXANE:
    Comment j'ai retrouvé l'armée ?
    Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
    Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
    Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
    Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
    De votre Roi, le mien vaut mieux !

    CYRANO:
    Voyons, c'est fou !
    Par où diable avez-vous bien pu passer ?

    ROXANE:
    Par où ?
    Par chez les Espagnols.

    PREMIER CADET:
    Ah ! qu'elles sont malignes !

    DE GUICHE:
    Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

    LE BRET:
    Cela dut être très difficile !. . .

    ROXANE:
    Pas trop.
    J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
    Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
    Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
    Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
    Les plus galantes gens du monde,–je passais !

    CARBON:
    Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
    Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
    Où vous alliez ainsi, madame ?

    ROXANE:
    Fréquemment.
    Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
    –Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
    Refermait gravement la porte du carrosse,
    D'un geste de la main à faire envie au Roi
    Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
    Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
    L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
    Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
    S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"

    CHRISTIAN:
    Mais, Roxane. . .

    ROXANE:
    J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
    Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
    Ne m'eût laissé passer !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Qu'avez-vous ?

    DE GUICHE:
    Il faut
    Vous en aller d'ici !

    ROXANE:
    Moi ?

    CYRANO:
    Bien vite !

    LE BRET:
    Au plus tôt !

    CHRISTIAN:
    Oui !

    ROXANE:
    Mais comment ?

    CHRISTIAN (embarrassé):
    C'est que. . .

    CYRANO (de même):
    Dans trois quarts d'heure. . .

    DE GUICHE (de même):
    . . .ou quatre. . .

    CARBON (de même):
    Il vaut mieux. . .

    LE BRET (de même):
    Vous pourriez. . .

    ROXANE:
    Je reste. On va se battre.

    TOUS:
    Oh ! non !

    ROXANE:
    C'est mon mari !
    (Elle se jette dans les bras de Christian):
    Qu'on me tue avec toi !

    CHRISTIAN:
    Mais quels yeux vous avez !

    ROXANE:
    Je te dirai pourquoi !

    DE GUICHE (désespéré):
    C'est un poste terrible !

    ROXANE (se retournant):
    Hein ! terrible ?

    CYRANO:
    Et la preuve
    C'est qu'il nous l'a donné !

    ROXANE (à De Guiche):
    Ah ! vous me vouliez veuve ?

    DE GUICHE:
    Oh ! je vous jure !. . .

    ROXANE:
    Non ! Je suis folle à présent !
    Et je ne m'en vais plus !–D'ailleurs, c'est amusant.

    CYRANO:
    Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

    ROXANE:
    Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

    UN CADET:
    Nous vous défendrons bien !

    ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
    Je le crois, mes amis !

    UN AUTRE (avec enivrement):
    Tout le camp sent l'iris !

    ROXANE:
    Et j'ai justement mis
    Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
    (Regardant de Guiche):
    Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
    On pourrait commencer.

    DE GUICHE:
    Ah ! c'en est trop ! Je vais
    Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
    Le temps encor: changez d'avis !

    ROXANE:
    Jamais !
    (De Guiche sort.)

    Scène 4.VI.

    Les mêmes, moins De Guiche.

    CHRISTIAN (suppliant):
    Roxane !. . .

    ROXANE:
    Non !

    PREMIER CADET (aux autres):
    Elle reste !

    TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
    Un peigne !–Un savon !–Ma basane
    Est trouée: une aiguille !–Un ruban !–Ton miroir !–
    Mes manchettes !–Ton fer à moustache !–Un rasoir !. . .

    ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
    Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

    CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
    son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
    Roxane, et cérémonieusement):
    Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
    Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
    Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
    (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
    présente):
    Baron de Peyrescous de Colignac !

    LE CADET (saluant):
    Madame. . .

    CARBON (continuant):
    Baron de Casterac de Cahuzac.–Vidame
    De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.–
    Chevalier d'Antignac-Juzet.–Baron Hillot
    De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .

    ROXANE:
    Mais combien avez-vous de noms, chacun ?

    LE BARON HILLOT:
    Des foules !

    CARBON (à Roxane):
    Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

    ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
    Pourquoi ?
    (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)

    CARBON (le ramassant vivement):
    Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
    C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

    ROXANE (souriant):
    Il est un peu petit.

    CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
    Mais il est en dentelle !

    UN CADET (aux autres):
    Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
    Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .

    CARBON (qui l'a entendu, indigné):
    Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .

    ROXANE:
    Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
    Pâtés, chaud-froids, vins fins:–mon menu, le voilà !
    –Voulez-vous m'apporter tout cela !
    (Consternation.)

    UN CADET:
    Tout cela !

    UN AUTRE:
    Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

    ROXANE (tranquillement):
    Dans mon carrosse.

    TOUS:
    Hein ?

    ROXANE:
    Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
    Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
    Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
    Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

    LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
    C'est Ragueneau !
    (Acclamations):
    Oh ! Oh !

    ROXANE (les suivant des yeux):
    Pauvre gens !

    CYRANO (lui baisant la main):
    Bonne fée !

    RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
    Messieurs !. . .
    (Enthousiasme.)

    LES CADETS:
    Bravo ! Bravo !

    RAGUENEAU:
    Les Espagnols n'ont pas,
    Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
    (Applaudissements.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Hum ! hum ! Christian !

    RAGUENEAU:
    Distraits par la galanterie
    Ils n'ont pas vu. . .
    (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
    la galantine !. . .
    (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Je t'en prie,
    Un seul mot !. . .

    RAGUENEAU:
    Et Vénus sut occuper leur œil
    Pour que Diane en secret, pût passer. . .
    (Il brandit un gigot):
    son chevreuil !
    (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Je voudrais te parler !

    ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
    Posez cela par terre !
    (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
    imperturbables qui étaient derrière le carrosse):

    ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
    Vous, rendez-vous utile ?
    (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)

    RAGUENEAU:
    Un paon truffé !

    PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
    jambon):
    Tonnerre !
    Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
    Sans faire un gueuleton. . .
    (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
    pardon ! un balthazar !

    RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
    Les coussins sont remplis d'ortolans !
    (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)

    TROISIÈME CADET:
    Ah ! Viédaze !

    RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
    Des flacons de rubis !–
    (De vin blanc):
    Des flacons de topaze !

    ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
    Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !

    RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
    Chaque lanterne est un petit garde-manger !

    CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
    Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

    RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
    Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !

    ROXANE (versant du vin, servant):
    Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
    Du reste de l'armée !–Oui ! tout pour les Gascons !
    Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
    (Allant de l'un à l'autre):
    Là, vous avez le temps.–Ne manger pas si vite !–
    Buvez un peu.–Pourquoi pleurez-vous ?

    PREMIER CADET:
    C'est trop bon !. . .

    ROXANE:
    Chut !–Rouge ou blanc ?–Du pain pour monsieur de Carbon !
    –Un couteau !–Votre assiette !–Un peu de croûte ?–Encore ?
    Je vous sers !–Du bourgogne ?–Une aile ?

    CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
    Je l'adore !

    ROXANE (allant vers Christian):
    Vous ?

    CHRISTIAN:
    Rien.

    ROXANE:
    Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !

    CHRISTIAN (essayant de la retenir):
    Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

    ROXANE:
    Je me dois
    A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .

    LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
    pain à la sentinelle du talus):
    De Guiche !

    CYRANO:
    Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
    Hop !–N'ayons l'air de rien !. . .
    (A Ragueneau):
    Toi, remonte d'un bond
    Sur ton siège !–Tout est caché ?. . .
    (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
    les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.–De Guiche entre
    vivement–et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.–Silence.)

    Scène 4.VII.

    Les mêmes, De Guiche.

    DE GUICHE:
    Cela sent bon.

    UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
    To lo lo !. . .

    DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
    Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !

    LE CADET:
    Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !

    UN AUTRE:
    Poum. . .poum. . .poum. . .

    DE GUICHE (se retournant):
    Qu'est cela ?

    LE CADET (légèrement gris):
    Rien ! C'est une chanson !
    Une petite. . .

    DE GUICHE:
    Vous êtes gai, mon garçon !

    LE CADET:
    L'approche du danger !

    DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
    Capitaine ! je. . .
    (Il s'arrête en le voyant):
    Peste !
    Vous avez bonne mine aussi !

    CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
    geste évasif):
    Oh !. . .

    DE GUICHE:
    Il me reste
    Un canon que j'ai fait porter. . .
    (Il montre un endroit dans la coulisse):
    là, dans ce coin,
    Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

    UN CADET (se dandinant):
    Charmante attention !

    UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
    Douce sollicitude !

    DE GUICHE:
    Ah ça ! mais ils sont fous !–
    (Sèchement):
    N'ayant pas l'habitude
    Du canon, prenez garde au recul.

    LE PREMIER CADET:
    Ah ! pfftt !

    DE GUICHE (allant à lui, furieux):
    Mais !. . .

    LE CADET:
    Le canon des Gascons ne recule jamais !

    DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
    Vous êtes gris !. . .De quoi ?

    LE CADET (superbe):
    De l'odeur de la poudre !

    DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
    Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

    ROXANE:
    Je reste !

    DE GUICHE:
    Fuyez !

    ROXANE:
    Non !

    DE GUICHE:
    Puisqu'il en est ainsi,
    Qu'on me donne un mousquet !

    CARBON:
    Comment ?

    DE GUICHE:
    Je reste aussi.

    CYRANO:
    Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

    PREMIER CADET:
    Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

    ROXANE:
    Quoi !. . .

    DE GUICHE:
    Je ne quitte pas une femme en danger.

    DEUXIÈME CADET (au premier):
    Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
    (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

    DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
    Des vivres !

    UN TROISIÈME CADET:
    Il en sort de sous toutes les vestes !

    DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
    Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?

    CYRANO (saluant):
    Vous faites des progrès !

    DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
    pointe d'accent):
    Je vais me battre à jeun !

    PREMIER CADET (exultant de joie):
    A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

    DE GUICHE (riant):
    Moi ?

    LE CADET:
    C'en est un !
    (Ils se mettent tous à danser.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
    talus, reparaissant sur la crête):
    J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
    (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)

    DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
    Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
    (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
    et les suit.)

    CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
    Parle vite !
    (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
    abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)

    LES PIQUIERS (au dehors):
    Vivat !

    CHRISTIAN:
    Quel était ce secret ?. . .

    CYRANO:
    Dans le cas où Roxane. . .

    CHRISTIAN:
    Eh bien ?. . .

    CYRANO:
    Te parlerait
    Des lettres ?. . .

    CHRISTIAN:
    Oui, je sais !. . .

    CYRANO:
    Ne fais pas la sottise
    De t'étonner. . .

    CHRISTIAN:
    De quoi ?

    CYRANO:
    Il faut que je te dise !. . .
    Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
    En la voyant. Tu lui. . .

    CHRISTIAN:
    Parle vite !

    CYRANO:
    Tu lui. . .
    As écrit plus souvent que tu ne crois.

    CHRISTIAN:
    Hein ?

    CYRANO:
    Dame !
    Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
    J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !

    CHRISTIAN:
    Ah ?

    CYRANO:
    C'est tout simple !

    CHRISTIAN:
    Mais comment t'y es-tu pris,
    Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .

    CYRANO:
    Oh !. . .avant l'aurore
    Je pouvais traverser. . .

    CHRISTIAN (se croisant les bras):
    Ah ! c'est tout simple encore ?
    Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?–Trois ?–
    Quatre ?–

    CYRANO:
    Plus.

    CHRISTIAN:
    Tous les jours ?

    CYRANO:
    Oui, tous les jours.–Deux fois.

    CHRISTIAN (violemment):
    Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
    Que tu bravais la mort. . .

    CYRANO (voyant Roxane qui revient):
    Tais-toi ! Pas devant elle !
    (Il rentre vivement dans sa tente.)

    Scène 4.VIII.

    Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
    Guiche donnent des ordres.

    ROXANE (courant à Christian):
    Et maintenant, Christian !. . .

    CHRISTIAN (lui prenant les mains):
    Et maintenant, dis-moi
    Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
    A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
    Tu m'a rejoint ici ?

    ROXANE:
    C'est à cause des lettres !

    CHRISTIAN:
    Tu dis ?

    ROXANE:
    Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
    Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
    Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
    Et plus belles toujours !

    CHRISTIAN:
    Quoi ! pour quelques petites
    Lettres d'amour. . .

    ROXANE:
    Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
    Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
    D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
    Ton âme commença de se faire connaître. . .
    Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
    Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
    De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
    Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
    Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
    Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
    Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
    Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Je lisais, je relisais, je défaillais,
    J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
    Était comme un pétale envolé de ton âme.
    On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
    L'amour puissant, sincère. . .

    CHRISTIAN:
    Ah ! sincère et puissant ?
    Cela se sent, Roxane ?. . .

    ROXANE:
    Oh ! si cela se sent !

    CHRISTIAN:
    Et vous venez ?. . .

    ROXANE:
    Je viens (ô mon Christian, mon maître !
    Vous me relèveriez si je voulais me mettre
    A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
    Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
    Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
    De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
    De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
    L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !

    CHRISTIAN (avec épouvante):
    Ah ! Roxane !

    ROXANE:
    Et plus tard, mon ami, moins frivole,
    –Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,–
    Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
    Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .

    CHRISTIAN:
    Et maintenant ?

    ROXANE:
    Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
    Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !

    CHRISTIAN (reculant):
    Ah ! Roxane !

    ROXANE:
    Sois donc heureux. Car n'être aimé
    Que pour ce dont on est un instant costumé,
    Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
    Mais ta chère pensée efface ta figure,
    Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
    Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !

    CHRISTIAN:
    Oh !. . .

    ROXANE:
    Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .

    CHRISTIAN (douloureusement):
    Roxane !

    ROXANE:
    Je comprends, tu ne peux pas y croire,
    A cet amour ?. . .

    CHRISTIAN:
    Je ne veux pas de cet amour !
    Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .

    ROXANE:
    Pour
    Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
    Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

    CHRISTIAN:
    Non ! c'était mieux avant !

    ROXANE:
    Ah ! tu n'y entends rien !
    C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
    C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
    Et moins brillant. . .

    CHRISTIAN:
    Tais-toi !

    ROXANE:
    Je t'aimerais encore !
    Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .

    CHRISTIAN:
    Oh ! ne dis pas cela !

    ROXANE:
    Si, je le dis !

    CHRISTIAN:
    Quoi ? laid ?

    ROXANE:
    Laid ! je le jure !

    CHRISTIAN:
    Dieu !

    ROXANE:
    Et ta joie est profonde ?

    CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
    Oui. . .

    ROXANE:
    Qu'as-tu ?

    CHRISTIAN (la repoussant doucement):
    Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .

    ROXANE:
    Mais ?. . .

    CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
    A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
    Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !

    ROXANE (attendrie):
    Cher Christian !. . .
    (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
    d'elle.)

    Scène 4.IX.

    Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.

    CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
    Cyrano ?

    CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
    Qu'est-ce ? Te voilà blême !

    CHRISTIAN:
    Elle ne m'aime plus !

    CYRANO:
    Comment ?

    CHRISTIAN:
    C'est toi qu'elle aime !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Elle n'aime plus que mon âme !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Si !
    C'est donc bien toi qu'elle aime,–et tu l'aimes aussi !

    CYRANO:
    Moi ?

    CHRISTIAN:
    Je le sais.

    CYRANO:
    C'est vrai.

    CHRISTIAN:
    Comme un fou.

    CYRANO:
    Davantage.

    CHRISTIAN:
    Dis-le-lui !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Regarde mon visage !

    CHRISTIAN:
    Elle m'aimerait laid !

    CYRANO:
    Elle te l'a dit !

    CHRISTIAN:
    Là !

    CYRANO:
    Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
    Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
    –Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
    De la dire,–mais va, ne la prend pas au mot,
    Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !

    CHRISTIAN:
    C'est ce que je veux voir !

    CYRANO:
    Non, non !

    CHRISTIAN:
    Qu'elle choisisse !
    Tu vas lui dire tout !

    CYRANO:
    Non, non ! Pas ce supplice.

    CHRISTIAN:
    Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
    C'est trop injuste !

    CYRANO:
    Et moi, je mettrais au tombeau
    Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
    J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?

    CHRISTIAN:
    Dis-lui tout !

    CYRANO:
    Il s'obstine à me tenter, c'est mal !

    CHRISTIAN:
    Je suis las de porter en moi-même un rival !

    CYRANO:
    Christian !

    CHRISTIAN:
    Notre union–sans témoins–clandestine,
    –Peut se rompre,–si nous survivons !

    CYRANO:
    Il s'obstine !. . .

    CHRISTIAN:
    Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
    –Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
    Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
    L'un de nous deux !

    CYRANO:
    Ce sera toi !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .je l'espère !
    (Il appelle):
    Roxane !

    CYRANO:
    Non ! Non !

    ROXANE (accourant):
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    Cyrano vous dira
    Une chose importante. . .
    (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)

    Scène 4.X.

    Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
    Ragueneau, de Guiche, etc.

    ROXANE:
    Importante ?

    CYRANO (éperdu):
    Il s'en va !. . .
    (A Roxane):
    Rien !. . .Il attache,–oh ! Dieu ! vous devez le connaître !–
    De l'importance à rien !

    ROXANE (vivement):
    Il a douté peut-être
    De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .

    CYRANO (lui prenant la main):
    Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?

    ROXANE:
    Oui, oui, je l'aimerais même. . .
    (Elle hésite une seconde.)

    CYRANO (souriant tristement):
    Le mot vous gêne
    Devant moi ?

    ROXANE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Il ne me fera pas de peine !
    –Même laid ?

    ROXANE:
    Même laid !
    (Mousqueterie au dehors):
    Ah ! tiens, on a tiré !

    CYRANO (ardemment):
    Affreux ?

    ROXANE:
    Affreux !

    CYRANO:
    Défiguré !

    ROXANE:
    Défiguré !

    CYRANO:
    Grotesque ?

    ROXANE:
    Rien ne peut me le rendre grotesque !

    CYRANO:
    Vous l'aimeriez encore ?

    ROXANE:
    Et davantage presque !

    CYRANO (perdant la tête, à part):
    Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
    (A Roxane):
    Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .

    LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
    Cyrano !

    CYRANO (se retournant):
    Hein ?

    LE BRET:
    Chut !
    (Il lui dit un mot tout bas.)

    CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Qu'avez vous ?

    CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
    C'est fini.
    (Détonations nouvelles.)

    ROXANE:
    Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
    (Elle remonte pour regarder au dehors.)

    CYRANO:
    C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

    ROXANE (voulant s'élancer):
    Que se passe-t-il ?

    CYRANO (vivement, l'arrêtant):
    Rien !
    (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
    forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)

    ROXANE:
    Ces hommes ?

    CYRANO (l'éloignant):
    Laissez-les !. . .

    ROXANE:
    Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .

    CYRANO:
    Ce que j'allais
    Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
    (Solennellement):
    Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
    Étaient. . .
    (Se reprenant avec terreur):
    sont les plus grands. . .

    ROXANE:
    Étaient ?
    (Avec un grand cri):
    Ah !. . .
    (Elle se précipite et écarte tout le monde.)

    CYRANO:
    C'est fini !

    ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
    Christian !

    LE BRET (à Cyrano):
    Le premier coup de feu le l'ennemi !
    (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
    Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
    C'est l'attaque ! Aux mousquets !
    (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)

    ROXANE:
    Christian !

    LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
    Qu'on se dépêche !

    ROXANE:
    Christian !

    CARBON:
    Alignez-vous !

    ROXANE:
    Christian !

    CARBON:
    Mesurez. . .mèche !
    (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)

    CHRISTIAN (d'une voix mourante):
    Roxane !. . .

    CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
    trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
    poitrine):
    J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
    (Christian ferme les yeux.)

    ROXANE:
    Quoi, mon amour ?

    CARBON:
    Baguette haute !

    ROXANE (à Cyrano):
    Il n'est pas mort ?. . .

    CARBON:
    Ouvrez la charge avec les dents !

    ROXANE:
    Je sens sa joue
    Devenir froide, là, contre la mienne !

    CARBON:
    En joue !

    ROXANE:
    Une lettre sur lui !
    (Elle l'ouvre):
    Pour moi !

    CYRANO (à part):
    Ma lettre !

    CARBON:
    Feu !
    (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)

    CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
    Mais, Roxane, on se bat !

    ROXANE (le retenant):
    Restez encore un peu.
    Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
    (Elle pleure doucement):
    –N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
    Merveilleux ?

    CYRANO (debout, tête nue):
    Oui, Roxane.

    ROXANE:
    Un poète inouï.
    Adorable ?

    CYRANO:
    Oui, Roxane.

    ROXANE:
    Un esprit sublime ?

    CYRANO:
    Oui,
    Roxane !

    ROXANE:
    Un cœur profond, inconnu du profane,
    Une âme magnifique et charmante ?

    CYRANO (fermement):
    Oui, Roxane !

    ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
    Il est mort !

    CYRANO (à part, tirant l'épée):
    Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
    Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
    (Trompettes au loin.)

    DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
    voix tonnante):
    C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
    Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
    Tenez encore un peu !

    ROXANE:
    Sur sa lettre, du sang,
    Des pleurs !

    UNE VOIX (au dehors, criant):
    Rendez-vous !

    VOIX DES CADETS:
    Non !

    RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
    le talus):
    Le péril va croissant !

    CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
    Emportez-la ! Je vais charger !

    ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
    Son sang ! ses larmes !. . .

    RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
    Elle s'évanouit !

    DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
    Tenez bon !

    UNE VOIX (au dehors):
    Bas les armes !

    VOIX DES CADETS:
    Non !

    CYRANO (à de Guiche):
    Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
    (Lui montrant Roxane):
    Fuyez en la sauvant !

    DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
    Soit ! Mais on est vainqueur
    Si vous gagnez du temps !

    CYRANO:
    C'est bon !
    (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
    Adieu, Roxane !
    (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
    scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
    Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)

    CARBON:
    Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

    CYRANO (criant aux Gascons):
    Hardi ! Reculès pas, drollos !
    (A Carbon, qu'il soutient):
    N'ayez pas peur !
    J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
    (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
    de Roxane):
    Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
    (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
    Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
    (Au fifre):
    Un air de fifre !
    (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
    talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
    carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
    transforme en redoute.)

    UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
    Ils montent le talus !
    (et tombe mort.)

    CYRANO:
    On va les saluer !
    (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
    Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
    Feu !
    (Décharge générale.)

    CRI (dans les rangs ennemis):
    Feu !
    (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)

    UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
    Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

    CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
    Ce sont les cadets de Gascogne,
    De Carbon de Castel-Jaloux;
    Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
    (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
    Ce sont les cadets. . .
    (Le reste se perd dans la bataille.)

    Rideau.

    Acte V.

    La Gazette de Cyrano.

    Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
    occupaient à Paris.

    Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
    plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
    d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
    un banc de pierre demi-circulaire.

    Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
    aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
    parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
    on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
    profondeurs du parc, le ciel.

    La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
    vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
    les buis.

    C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
    fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
    feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
    craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
    bancs.

    Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
    lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
    de pelotons. Tapisserie commencée.

    Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
    quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
    âgée. Des feuilles tombent.

    Scène 5.I.

    Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.

    SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
    Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
    Sa cornette, devant la glace.
    MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
    C'est très laid.

    SŒUR CLAIRE:
    Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
    Ce matin: je l'ai vu.
    MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
    C'est très vilain, sœur Marthe.

    SŒUR CLAIRE:
    Un tout petit regard !

    SŒUR MARTHE:
    Un tout petit pruneau !
    MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
    Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

    SŒUR CLAIRE (épouvantée):
    Non, il va se moquer !

    SŒUR MARTHE:
    Il dira que les nonnes
    Sont très coquettes !

    SŒUR CLAIRE:
    Très gourmandes !

    MÈRE MARGUERITE (souriant):
    Et très bonnes.

    SŒUR CLAIRE:
    N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
    Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !

    MÈRE MARGUERITE:
    Et plus !
    Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
    Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
    Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
    Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

    SŒUR MARTHE:
    Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
    Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

    TOUTES LES SŒURS:
    Il est si drôle !–C'est amusant quand il vient !
    –Il nous taquine !–Il est gentil !–Nous l'aimons bien !
    –Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

    SŒUR MARTHE:
    Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

    SŒUR CLAIRE:
    Nous le convertirons.

    LES SŒURS:
    Oui ! oui !

    MÈRE MARGUERITE:
    Je vous défends
    De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
    Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !

    SŒUR MARTHE:
    Mais. . .Dieu !. . .

    MÈRE MARGUERITE:
    Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.

    SŒUR MARTHE:
    Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
    Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'

    MÈRE MARGUERITE:
    Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
    Il n'avait pas mangé depuis deux jours !

    SŒUR MARTHE:
    Ma Mère !

    MÈRE MARGUERITE:
    Il est pauvre.

    SŒUR MARTHE:
    Qui vous l'a dit ?

    MÈRE MARGUERITE:
    Monsieur Le Bret.

    SŒUR MARTHE:
    On ne le secourt pas ?

    MÈRE MARGUERITE:
    Non, il se fâcherait.
    (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
    avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
    vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
    Marguerite se lève):
    –Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
    Avec un visiteur, dans le parc se promène.

    SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
    C'est le duc-maréchal de Grammont ?

    SŒUR CLAIRE (regardant):
    Oui, je crois.

    SŒUR MARTHE:
    Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

    LES SŒURS:
    Il est très pris !–La cour !–Les camps !

    SŒUR CLAIRE:
    Les soins du monde !
    (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
    s'arrêtent près du métier. Un temps.)

    Scène 5.II.

    Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
    Ragueneau.

    LE DUC:
    Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
    Toujours en deuil ?

    ROXANE:
    Toujours.

    LE DUC:
    Aussi fidèle ?

    ROXANE:
    Aussi.

    LE DUC (après un temps):
    Vous m'avez pardonné ?

    ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
    Puisque je suis ici.
    (Nouveau silence.)

    LE DUC:
    Vraiment c'était un être ?. . .

    ROXANE:
    Il fallait le connaître !

    LE DUC:
    Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
    . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?

    ROXANE:
    Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

    LE DUC:
    Même mort, vous l'aimez ?

    ROXANE:
    Quelquefois il me semble
    Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
    Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

    LE DUC (après un silence encore):
    Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

    ROXANE:
    Oui, souvent.
    –Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
    Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
    On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
    En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
    –Car je ne tourne plus même le front !–sa canne
    Descendre le perron; il s'assied; il ricane
    De ma tapisserie éternelle; il me fait
    La chronique de la semaine, et. . .
    (Le Bret paraît sur le perron):
    Tiens, Le Bret !
    (Le Bret descend):
    Comment va notre ami ?

    LE BRET:
    Mal.

    LE DUC:
    Oh !

    ROXANE (au duc):
    Il exagère !

    LE BRET:
    Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
    Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
    Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
    Les faux braves, les plagiaires,–tout le monde.

    ROXANE:
    Mais son épée inspire une terreur profonde.
    On ne viendra jamais à bout de lui.

    LE DUC (hochant la tête):
    Qui sait ?

    LE BRET:
    Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
    La solitude, la famine, c'est Décembre
    Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
    Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
    –Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
    Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
    Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

    LE DUC:
    Ah ! celui-là n'est pas parvenu !–C'est égal,
    Ne le plaignez pas trop.

    LE BRET (avec un sourire amer):
    Monsieur le maréchal !. . .

    LE DUC:
    Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
    Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

    LE BRET (de même):
    Monsieur le duc !. . .

    LE DUC (hautainement):
    Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
    Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
    (Saluant Roxane):
    Adieu.

    ROXANE:
    Je vous conduis.
    (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)

    LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
    Oui, parfois, je l'envie.
    –Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
    On sent,–n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !–
    Mille petits dégoûts de soi, dont le total
    Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
    Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
    Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
    Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
    Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
    Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

    ROXANE (ironique):
    Vous voilà bien rêveur ?. . .

    LE DUC:
    Eh ! oui !
    (Au moment de sortir, brusquement):
    Monsieur Le Bret !
    (A Roxane):
    Vous permettez ? Un mot.
    (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
    C'est vrai: nul n'oserait
    Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
    Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
    "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

    LE BRET:
    Ah ?

    LE DUC:
    Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

    LE BRET (levant les bras au ciel):
    Prudent !
    Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .

    ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
    Qu'est-ce ?

    LA SŒUR:
    Ragueneau vent vous voir, Madame.

    ROXANE:
    Qu'on le laisse
    Entrer.
    (Au duc et à Le Bret):
    Il vient crier misère. Étant un jour
    Parti pour être auteur, il devint tour à tour
    Chantre. . .

    LE BRET:
    Étuviste. . .

    ROXANE:
    Acteur. . .

    LE BRET:
    Bedeau. . .

    ROXANE:
    Perruquier. . .

    LE BRET:
    Maître
    De théorbe. . .

    ROXANE:
    Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?

    RAGUENEAU (entrant précipitamment):
    Ah ! Madame !
    (Il aperçoit Le Bret):
    Monsieur !

    ROXANE (souriant):
    Racontez vos malheurs
    A Le Bret. Je reviens.

    RAGUENEAU:
    Mais, Madame. . .
    (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)

    Scène 5.III.

    Le Bret, Ragueneau.

    RAGUENEAU:
    D'ailleurs,
    Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
    –J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
    A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
    Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
    De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
    Sous laquelle il passait–est-ce un hasard ?. . .peut-être !–
    Un laquais laisse choir une pièce de bois.

    LE BRET:
    Les lâches !. . .Cyrano !

    RAGUENEAU:
    J'arrive et je le vois. . .

    LE BRET:
    C'est affreux !

    RAGUENEAU:
    Notre ami, Monsieur, notre poète,
    Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

    LE BRET:
    Il est mort ?

    RAGUENEAU:
    Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
    Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

    LE BRET:
    Il souffre ?

    RAGUENEAU:
    Non, Monsieur, il est sans connaissance,

    LE BRET:
    Un médecin ?

    RAGUENEAU:
    Il en vint un par complaisance,

    LE BRET:
    Mon pauvre Cyrano !–Ne disons pas cela
    Tout d'un coup à Roxane !–Et ce docteur ?

    RAGUENEAU:
    Il a
    Parlé,–je ne sais plus,–de fièvre, de méninges !. . .
    Ah ! si vous le voyiez–la tête dans des linges !. . .
    Courons vite !–Il n'y a personne à son chevet !–
    C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

    LE BRET (l'entraînant vers la droite):
    Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

    ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
    colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
    Monsieur Le Bret !
    (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
    Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
    C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
    (Elle descend le perron.)

    Scène 5.IV.

    Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.

    ROXANE:
    Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
    Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
    Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
    (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
    apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
    Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
    Mon vieil ami !

    SŒUR MARTHE:
    Mais c'est le meilleur du parloir !

    ROXANE:
    Merci, ma sœur.
    (Les sœurs s'éloignent):
    Il va venir.
    (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
    Là. . .l'heure sonne.
    –Mes écheveaux !–L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
    Serait-il en retard pour la première fois ?
    La sœur tourière doit–mon dé ?. . .là, je le vois !–
    L'exhorter à la pénitence.
    (Un temps):
    Elle l'exhorte !
    –Il ne peut plus tarder.–Tiens ! une feuille morte !–
    (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
    D'ailleurs, rien ne pourrait.–Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !–
    L'empêcher de venir !

    UNE SŒUR (paraissant sur le perron):
    Monsieur de Bergerac.

    Scène 5.V.

    Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.

    ROXANE (sans se retourner):
    Qu'est-ce que je disais ?. . .
    (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
    paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
    perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
    s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
    Ah ! ces teintes fanées. . .
    Comment les rassortir ?
    (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
    Depuis quatorze années,
    Pour la première fois, en retard !

    CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
    contrastant avec son visage):
    Oui, c'est fou !
    J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .

    ROXANE:
    Par ?. . .

    CYRANO:
    Par une visite assez inopportune.

    ROXANE (distraite, travaillant):
    Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

    CYRANO:
    Cousine, c'était une
    Fâcheuse.

    ROXANE:
    Vous l'avez renvoyée ?

    CYRANO:
    Oui, j'ai dit:
    Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
    Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
    Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !

    ROXANE (légèrement):
    Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
    Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

    CYRANO (avec douceur):
    Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
    (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
    parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
    signe de tête.)

    ROXANE (à Cyrano):
    Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?

    CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
    Si !
    (Avec une grosse voix comique):
    Sœur Marthe !
    Approchez !
    (La sœur glisse vers lui):
    Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

    SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
    Mais. . .
    (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
    Oh !

    CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
    Chut ! Ce n'est rien !–
    (D'une voix fanfaronne. Haut):
    Hier, j'ai fait gras.

    SŒUR MARTHE:
    Je sais.
    (A part):
    C'est pour cela qu'il est si pâle !
    (Vite et bas):
    Au réfectoire
    Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
    Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?

    CYRANO:
    Oui, oui, oui.

    SŒUR MARTHE:
    Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

    ROXANE (qui les entend chuchoter):
    Elle essaye de vous convertir ?

    SŒUR MARTHE:
    Je m'en garde !

    CYRANO:
    Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
    Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
    (Avec une fureur bouffonne):
    Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
    Tenez, je vous permets. . .
    (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
    Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
    De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

    ROXANE:
    Oh ! oh !

    CYRANO (riant):
    Sœur Marthe est dans la stupéfaction !

    SŒUR MARTHE (doucement):
    Je n'ai pas attendu votre permission.
    (Elle rentre.)

    CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
    Du diable si je peux jamais, tapisserie,
    Voir ta fin !

    ROXANE:
    J'attendais cette plaisanterie.
    (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)

    CYRANO:
    Les feuilles !

    ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
    Elles sont d'un blond vénitien.
    Regardez-les tomber.

    CYRANO:
    Comme elles tombent bien !
    Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
    Comme elles savent mettre une beauté dernière,
    Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
    Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

    ROXANE:
    Mélancolique, vous ?

    CYRANO (se reprenant):
    Mais pas du tout, Roxane !

    ROXANE:
    Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
    Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
    Ma gazette ?

    CYRANO:
    Voici !

    ROXANE:
    Ah !

    CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
    Samedi, dix-neuf:
    Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
    Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
    Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
    Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
    Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
    Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
    Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
    On a pendu quatre sorciers; le petit chien
    De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .

    ROXANE:
    Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

    CYRANO:
    Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.

    ROXANE:
    Oh !

    CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
    Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
    Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
    Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,–ou presque !
    Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
    Et samedi, vingt-six. . .
    (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)

    ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
    se levant effrayée):
    Il est évanoui ?
    (Elle court vers lui en criant):
    Cyrano !

    CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
    Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
    (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
    sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
    Non ! non ! je vous assure,
    Ce n'est rien ! Laissez-moi !

    ROXANE:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    C'est ma blessure
    D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .

    ROXANE:
    Pauvre ami !

    CYRANO:
    Mais ce n'est rien. Cela va finir.
    (Il sourit avec effort):
    C'est fini.

    ROXANE (debout près de lui):
    Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
    Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
    (Elle met la main sur sa poitrine):
    Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
    Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
    (Le crépuscule commence à venir.)

    CYRANO:
    Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
    Vous me la feriez lire ?

    ROXANE:
    Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?

    CYRANO:
    Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .

    ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
    Tenez !

    CYRANO (le prenant):
    Je peux ouvrir ?

    ROXANE:
    Ouvrez. . .lisez !. . .
    (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)

    CYRANO (lisant):
    Roxane, adieu, je vais mourir !. . .

    ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
    Tout haut ?

    CYRANO (lisant):
    C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
    J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
    Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
    Mes regards dont c'était. . .

    ROXANE:
    Comment vous la lisez,
    Sa lettre !

    CYRANO (continuant):
    . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
    Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
    J'en revois un petit qui vous est familier
    Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .

    ROXANE (troublée):
    Comme vous la lisez,–cette lettre !
    (La nuit vient insensiblement.)

    CYRANO:
    Et je crie:
    Adieu !. . .

    ROXANE:
    Vous la lisez. . .

    CYRANO:
    Ma chère, ma chérie,
    Mon trésor. . .

    ROXANE (rêveuse):
    D'une voix. . .

    CYRANO:
    Mon amour !. . .

    ROXANE:
    D'une voix. . .
    (Elle tressaille):
    Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
    (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
    derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
    lettre.–L'ombre augmente.)

    CYRANO:
    Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
    Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
    Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .

    ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
    Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
    (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
    d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
    complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
    Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
    D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

    CYRANO:
    Roxane !

    ROXANE:
    C'était vous !

    CYRANO:
    Non, non, Roxane, non !

    ROXANE:
    J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

    CYRANO:
    Non, ce n'était pas moi !

    ROXANE:
    C'était vous !

    CYRANO:
    Je vous jure. . .

    ROXANE:
    J'aperçois toute la généreuse imposture:
    Les lettres, c'était vous. . .

    CYRANO:
    Non !

    ROXANE:
    Les mots chers et fous,
    C'était vous. . .

    CYRANO:
    Non !

    ROXANE:
    La voix dans la nuit, c'était vous !

    CYRANO:
    Je vous jure que non !

    ROXANE:
    L'âme, c'était la vôtre !

    CYRANO:
    Je ne vous aimais pas.

    ROXANE:
    Vous m'aimiez !

    CYRANO (se débattant):
    C'était l'autre !

    ROXANE:
    Vous m'aimiez !

    CYRANO (d'une voix qui faiblit):
    Non !

    ROXANE:
    Déjà vous le dites plus bas !

    CYRANO:
    Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

    ROXANE:
    Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
    –Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
    Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
    Ces pleurs étaient de vous ?

    CYRANO (lui tendant la lettre):
    Ce sang était le sien.

    ROXANE:
    Alors pourquoi laisser ce sublime silence
    Se briser aujourd'hui ?

    CYRANO:
    Pourquoi ?. . .
    (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)

    Scène 5.VI.

    Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.

    LE BRET:
    Quelle imprudence !
    Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !

    CYRANO (souriant et se redressant):
    Tiens, parbleu !

    LE BRET:
    Il s'est tué, Madame, en se levant !

    ROXANE:
    Grand Dieu !
    Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .

    CYRANO:
    C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
    . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
    Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
    (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)

    ROXANE:
    Que dit-il ?–Cyrano !–Sa tête enveloppée !. . .
    Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

    CYRANO:
    "D'un coup d'épée,
    Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
    –Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
    Et voilà que je suis tué dans une embûche,
    Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
    C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

    RAGUENEAU:
    Ah, Monsieur !. . .

    CYRANO:
    Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
    (Il lui tend la main):
    Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

    RAGUENEAU (à travers ses larmes):
    Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.

    CYRANO:
    Molière !

    RAGUENEAU:
    Mais je veux le quitter, dès demain:
    Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
    Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !

    LE BRET:
    Entière !

    RAGUENEAU:
    Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."

    LE BRET (furieux):
    Molière te l'a pris !

    CYRANO:
    Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
    (A Ragueneau):
    La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

    RAGUENEAU (sanglotant):
    Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !

    CYRANO:
    Oui, ma vie
    Ce fut d'être celui qui souffle–et qu'on oublie !
    (A Roxane):
    Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
    Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
    Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
    D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
    C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
    Molière a du génie et Christian était beau !
    (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
    fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
    Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

    ROXANE (se relevant pour appeler):
    Ma sœur ! ma sœur !

    CYRANO (la retenant):
    Non ! non ! n'allez chercher personne:
    Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
    (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
    Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.

    ROXANE:
    Je vous aime, vivez !

    CYRANO:
    Non ! car c'est dans le conte
    Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
    Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
    Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

    ROXANE:
    J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !

    CYRANO:
    Vous ?. . .au contraire !
    J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
    Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
    Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
    Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
    Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

    LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
    Ton autre amie est là, qui vient te voir !

    CYRANO (souriant à la lune):
    Je vois.

    ROXANE:
    Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

    CYRANO:
    Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
    Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .

    LE BRET:
    Que dites-vous ?

    CYRANO:
    Mais oui, c'est là, je vous le dis,
    Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
    Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
    Et je retrouverai Socrate et Galilée !

    LE BRET (se révoltant):
    Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
    Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
    Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .

    CYRANO:
    Voilà Le Bret qui grogne !

    LE BRET (fondant en larmes):
    Mon cher ami. . .

    CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
    Ce sont les cadets de Gascogne. . .
    –La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .

    LE BRET:
    Sa science. . .dans son délire !

    CYRANO:
    Copernic
    A dit. . .

    ROXANE:
    Oh !

    CYRANO:
    Mais aussi que diable allait-il faire,
    Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
    Philosophe, physicien,
    Rimeur, bretteur, musicien,
    Et voyageur aérien,
    Grand riposteur du tac au tac,
    Amant aussi–pas pour son bien !–
    Ci-gît Hercule-Savinien
    De Cyrano de Bergerac,
    Qui fut tout, et qui ne fut rien,
    . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
    Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
    (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
    il la regarde, et caressant ses voiles):
    Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
    Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
    Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
    Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
    Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

    ROXANE:
    Je vous jure !. . .

    CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
    Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
    (On veut s'élancer vers lui):
    –Ne me soutenez pas !–Personne !
    (Il va s'adosser à l'arbre):
    Rien que l'arbre !
    (Silence):
    Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
    –Ganté de plomb !
    (Il se raidit):
    Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
    Je l'attendrai debout,
    (Il tire l'épée):
    et l'épée à la main !

    LE BRET:
    Cyrano !

    ROXANE (défaillante):
    Cyrano !
    (Tous reculent épouvantés.)

    CYRANO:
    Je crois qu'elle regarde. . .
    Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
    (Il lève son épée):
    Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
    Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
    Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
    –Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?–Vous êtes mille ?
    Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
    Le Mensonge ?
    (Il frappe de son épée le vide):
    Tiens, tiens !–Ha ! ha ! les Compromis !
    Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
    (Il frappe):
    Que je pactise ?
    Jamais, jamais !–Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
    –Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
    N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
    (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
    Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
    Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
    Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
    Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
    Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
    J'emporte malgré vous,
    (Il s'élance l'épée haute):
    et c'est. . .
    (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
    Le Bret et de Ragueneau.)

    ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
    C'est ?. . .

    CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
    Mon panache.

    Rideau.