A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Deuxième partie
Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une heure
vingt-deux que je m'étais plu trop longtemps à chercher dans
l'indicateur des chemins de fer, où il me donnait chaque fois
l'émotion, presque la bienheureuse illusion du départ, pour ne pas me
figurer que je le connaissais. Comme la détermination dans notre
imagination des traits d'un bonheur tient plutôt à l'identité des
désirs qu'il nous inspire, qu'à la précision des renseignements que
nous avons sur lui, je croyais connaître celui-là dans ses détails, et
je ne doutais pas que j'éprouverais dans le wagon un plaisir spécial
quand la journée commencerait à fraîchir, que je contemplerais tel
effet à l'approche d'une certaine station; si bien que ce train
réveillant toujours en moi les images des mêmes villes que
j'enveloppais dans la lumière de ces heures de l'après-midi qu'il
traverse, me semblait différent de tous les autres trains; et j'avais
fini comme on fait souvent pour un être qu'on n'a jamais vu mais dont
on se plaît à s'imaginer qu'on a conquis l'amitié, par donner une
physionomie particulière et immuable à ce voyageur artiste et blond
qui m'aurait emmené sur sa route, et à qui j'aurais dit adieu au pied
de la cathédrale de Saint-Lô, avant qu'il se fût éloigné vers le
couchant.
Comme ma grand'mère ne pouvait se résoudre à aller «tout bêtement» à
Balbec, elle s'arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies,
de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et
aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l'église de Balbec,
qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où
je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement
de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir
l'objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit
où j'entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.
Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma mère avait arrangé
de s'installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou
feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement
après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la
maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour
Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d'avoir beaucoup à
faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'être à court de
temps, en réalité pour m'éviter la cruauté de ce genre d'adieux, elle
avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu'à ce départ du train où,
dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui
n'engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement
impossible à souffrir, alors qu'elle n'est déjà plus possible à
éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité
impuissante et suprême.
Pour la première fois je sentais qu'il était possible que ma mère
vécût sans moi, autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait
habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma
mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l'existence un peu compliquée
et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me
disais qu'elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions
successives que je lui avais causées, qu'elle m'avait tues et après
lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes; et
peut-être aussi le premier essai d'une existence à laquelle elle
commençait à se résigner pour l'avenir, au fur et à mesure que les
années viendraient pour mon père et pour elle, d'une existence où je
la verrais moins, où, ce qui même dans mes cauchemars ne m'était jamais
apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu'on
verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant
au concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.
Je pus à peine répondre à l'employé qui voulut me prendre ma valise.
Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les
plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir l'air de ne pas voir mon
chagrin, elle le plaisantait doucement:
–Eh bien, qu'est-ce que dirait l'église de Balbec si elle savait
que c'est avec cet air malheureux qu'on s'apprête à aller la voir?
Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je saurai
si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore
avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.
–Ma fille, dit ma grand'mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une
carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.
Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je
commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait
compliment d'un chapeau et d'un manteau qu'elle ne reconnaissait pas,
bien qu'ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus
neufs sur ma grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le
surmontait, l'autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le
manteau étant hors d'usage, Françoise l'avait fait retourner et
exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant à l'oiseau, il y
avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même
qu'il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait
épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la
place qu'il fallait–de même le nœud de velours, la coque de ruban
qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise
les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau
devenu charmant.
Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l'honnêteté qui
donnaient souvent de la noblesse au visage de notre vieille
servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans
bassesse, qui sait «tenir son rang et garder sa place», elle avait
revêtus pour le voyage afin d'être digne d'être vue avec nous sans
avoir l'air de chercher à se faire voir,–Françoise dans le drap
cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son
collet de fourrure, faisait penser à quelqu'une de ces images d'Anne
de Bretagne peintes dans des livres d'Heures par un vieux maître, et
dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l'ensemble
s'est si également répandu dans toutes les parties que la riche et
désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les
yeux, les lèvres et les mains.
On n'aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait
rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien
comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d'atteindre
directement. Le monde immense des idées n'existait pas pour elle. Mais
devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez,
de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d'êtres
cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le
noble détachement d'un esprit d'élite, on était troublé comme devant
le regard intelligent et bon d'un chien à qui on sait pourtant que
sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se
demander s'il n'y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans,
des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples
d'esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre
parmi les simples d'esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus
naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d'élite que
ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres
dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des
parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels–comme
il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs
yeux où pourtant elle ne s'applique à rien–il n'a manqué, pour
avoir du talent, que du savoir.
Ma mère voyant que j'avais peine à contenir mes larmes, me disait:
«Régulus avait coutume dans les grandes circonstances… Et puis ce
n'est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta
grand'mère: «Je vais être obligée de me servir de tout le courage que
tu n'as pas.» Et se rappelant que l'affection pour autrui détourne des
douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant
qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s'effectuerait bien,
qu'elle était contente du fiacre qu'elle avait gardé, que le cocher
était poli, et la voiture confortable. Je m'efforçais de sourire à ces
détails et j'inclinais la tête d'un air d'acquiescement et de
satisfaction. Mais ils ne m'aidaient qu'à me représenter avec plus de
vérité le départ de Maman et c'est le cœur serré que je la regardais
comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille
rond qu'elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère
qu'elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine
chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de
«Montretout» où je ne la verrais pas.
Pour éviter les crises de suffocation que me donnerait le voyage, le
médecin m'avait conseillé de prendre au moment du départ un peu trop
de bière ou de cognac, afin d'être dans un état qu'il appelait
«euphorie», où le système nerveux est momentanément moins vulnérable.
J'étais encore incertain si je le ferais, mais je voulais au moins que
ma grand'mère reconnût qu'au cas où je m'y déciderais, j'aurais pour
moi le droit et la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon hésitation
ne portait que sur l'endroit où je boirais de l'alcool, buffet ou
wagon-bar. Mais aussitôt à l'air de blâme que prit le visage de ma
grand'mère et de ne pas même vouloir s'arrêter à cette idée: «Comment,
m'écriai-je, me résolvant soudain à cette action d'aller boire, dont
l'exécution devenait nécessaire à prouver ma liberté puisque son
annonce verbale n'avait pu passer sans protestation, comment tu sais
combien je suis malade, tu sais ce que le médecin m'a dit, et voilà le
conseil que tu me donnes!»
Quand j'eus expliqué mon malaise à ma grand'mère, elle eut un air si
désolé, si bon, en répondant: «Mais alors, va vite chercher de la
bière ou une liqueur, si cela doit te faire du bien» que je me jetai
sur elle et la couvris de baisers. Et si j'allai cependant boire
beaucoup trop dans le bar du train, ce fut parce que je sentais que
sans cela j'aurais un accès trop violent et que c'est encore ce qui la
peinerait le plus. Quand, à la première station, je remontai dans notre
wagon, je dis à ma grand'mère combien j'étais heureux d'aller à
Balbec, que je sentais que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je
m'habituerais vite à être loin de maman, que ce train était agréable,
l'homme du bar et les employés si charmants que j'aurais voulu refaire
souvent ce trajet pour avoir la possibilité de les revoir. Ma
grand'mère cependant ne paraissait pas éprouver la même joie que moi
de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me répondit en évitant de me
regarder:
–Tu devrais peut-être essayer de dormir un peu, et tourna les yeux
vers la fenêtre dont nous avions baissé le rideau qui ne remplissait
pas tout le cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser
sur le chêne ciré de la portière et le drap de la banquette (comme une
réclame beaucoup plus persuasive pour une vie mêlée à la nature que
celles accrochées trop haut dans le wagon, par les soins de la
Compagnie, et représentant des paysages dont je ne pouvais pas lire
les noms) la même clarté tiède et dormante qui faisait la sieste dans
les clairières.
Mais quand ma grand'mère croyait que j'avais les yeux fermés, je la
voyais par moments sous son voile à gros pois jeter un regard sur moi
puis le retirer, puis recommencer, comme quelqu'un qui cherche à
s'efforcer, pour s'y habituer, à un exercice qui lui est pénible.
Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui être agréable. Et
à moi pourtant ma propre voix me donnait du plaisir, et de même les
mouvements les plus insensibles, les plus intérieurs de mon corps.
Aussi je tâchais de les faire durer, je laissais chacune de mes
inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais chacun de mes
regards se trouver bien là où il s'était posé et y rester au delà du
temps habituel. «Allons, repose-toi, me dit ma grand'mère. Si tu ne
peux pas dormir lis quelque chose.» Et elle me passa un volume de Mme
de Sévigné que j'ouvris, pendant qu'elle-même s'absorbait dans les
Mémoires de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un
tome de l'une et de l'autre. C'était ses deux auteurs de prédilection.
Ne bougeant pas volontiers ma tête en ce moment et éprouvant un grand
plaisir à garder une position une fois que je l'avais prise, je restai
à tenir le volume de Mme de Sévigné sans l'ouvrir, et je n'abaissai
pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu de la
fenêtre. Mais contempler ce store me paraissait admirable et je
n'eusse pas pris la peine de répondre à qui eût voulu me détourner de
ma contemplation. La couleur bleue du store me semblait, non peut-être
par sa beauté mais par sa vivacité intense, effacer à tel point toutes
les couleurs qui avaient été devant mes yeux depuis le jour de ma
naissance jusqu'au moment où j'avais fini d'avaler ma boisson et où
elle avait commencé de faire son effet, qu'à côté de ce bleu du store,
elles étaient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut l'être
rétrospectivement l'obscurité où ils ont vécu pour les aveugles-nés
qu'on opère sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un vieil
employé vint nous demander nos billets. Les reflets argentés
qu'avaient les boutons en métal de sa tunique ne laissèrent pas de me
charmer. Je voulus lui demander de s'asseoir à côté de nous. Mais il
passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie à la vie des
cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin de fer, ne
devaient guère manquer un seul jour de voir ce vieil employé. Le
plaisir que j'éprouvais à regarder le store bleu et à sentir que ma
bouche était à demi ouverte commença enfin à diminuer. Je devins plus
mobile; je remuai un peu; j'ouvris le volume que ma grand'mère m'avait
tendu et je pus fixer mon attention sur les pages que je choisis çà et
là. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de
Sévigné.
Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement
formelles qui tiennent à l'époque, à la vie de salon et qui font que
certaines personnes croient qu'elles ont fait leur Sévigné quand elles
ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de
l'esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de
Simiane s'imagine ressembler à sa grand'mère parce qu'elle écrit: «M.
de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état
d'entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que
votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il
me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des
tabatières de bergamote. Je m'en acquitte pour huit, il en viendra
d'autres…; jamais la terre n'en avait tant porté. C'est apparemment
pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la
saignée, sur les citrons, etc., qu'elle se figure être des lettres de
Mme de Sévigné. Mais ma grand'mère qui était venue à celle-ci par le
dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait appris à
en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient
bientôt me frapper d'autant plus que Mme de Sévigné est une grande
artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à
Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses,
Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que
lui, qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos
perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. Mais
déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où
apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets
toutes mes coiffes et casques qui n'étaient pas nécessaires, je vais
dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je trouve
mille coquecigrues, _des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses
grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis
tout droits contre des arbres_, etc.», je fus ravi par ce que j'eusse
appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même
façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des _Lettres de
Madame de Sévigné_.
Quand le soir, après avoir conduit ma grand'mère et être resté
quelques heures chez son amie, j'eus repris seul le train, du moins je
ne trouvai pas pénible la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas à la
passer dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me
tiendrait éveillé; j'étais entouré par la calmante activité de tous
ces mouvements du train qui me tenaient compagnie, s'offraient à
causer avec moi si je ne trouvais pas le sommeil, me berçaient de
leurs bruits que j'accouplais comme le son des cloches à Combray
tantôt sur un rythme, tantôt sur un autre (entendant selon ma
fantaisie d'abord quatre doubles croches égales, puis une double
croche furieusement précipitée contre une noire); ils neutralisaient
la force centrifuge de mon insomnie en exerçant sur elle des pressions
contraires qui me maintenaient en équilibre et sur lesquelles mon
immobilité et bientôt mon sommeil se sentirent portés avec la même
impression rafraîchissante que m'aurait donnée le repos dû à la
vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie, si
j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui dort dans
la mer, promené dans son assoupissement par les courants et la vague,
ou en quelque aigle étendu sur le seul appui de la tempête.
Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages en
chemin de fer, comme les œufs durs, les journaux illustrés, les jeux de
cartes, les rivières où des barques s'évertuent sans avancer. A un
moment où je dénombrais les pensées qui avaient rempli mon esprit
pendant les minutes précédentes, pour me rendre compte si je venais ou
non de dormir (et où l'incertitude même qui me faisait me poser la
question, était en train de me fournir une réponse affirmative), dans
le carreau de la fenêtre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des
nuages échancrés dont le doux duvet était d'un rose fixé, mort, qui ne
changera plus, comme celui qui teint les plumes de l'aile qui l'a
assimilé ou le pastel sur lequel l'a déposé la fantaisie du peintre.
Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'était ni inertie, ni
caprice, mais nécessité et vie. Bientôt s'amoncelèrent derrière elle
des réserves de lumière. Elle s'aviva, le ciel devint d'un incarnat
que je tâchais, en collant mes yeux à la vitre, de mieux voir car je
le sentais en rapport avec l'existence profonde de la nature, mais la
ligne du chemin de fer ayant changé de direction, le train tourna, la
scène matinale fut remplacée dans le cadre de la fenêtre par un
village nocturne aux toits bleus de clair de lune, avec un lavoir
encrassé de la nacre opaline de la nuit, sous un ciel encore semé de
toutes ses étoiles, et je me désolais d'avoir perdu ma bande de ciel
rose quand je l'aperçus de nouveau, mais rouge cette fois, dans la
fenêtre d'en face qu'elle abandonna à un deuxième coude de la voie
ferrée; si bien que je passais mon temps à courir d'une fenêtre à
l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments intermittents et
opposites de mon beau matin écarlate et versatile et en avoir une vue
totale et un tableau continu.
Le paysage devint accidenté, abrupt, le train s'arrêta à une petite
gare entre deux montagnes. On ne voyait au fond de la gorge, au bord
du torrent, qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au
ras des fenêtres. Si un être peut être le produit d'un sol dont on
goûte en lui le charme particulier, plus encore que la paysanne que
j'avais tant désiré voir apparaître quand j'errais seul du côté de
Méséglise, dans les bois de Roussainville, ce devait être la grande
fille que je vis sortir de cette maison et, sur le sentier
qu'illuminait obliquement le soleil levant, venir vers la gare en
portant une jarre de lait. Dans la vallée à qui ces hauteurs cachaient
le reste du monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces
trains qui ne s'arrêtaient qu'un instant. Elle longea les wagons,
offrant du café au lait à quelques voyageurs réveillés. Empourpré des
reflets du matin, son visage était plus rose que le ciel. Je ressentis
devant elle ce désir de vivre qui renaît en nous chaque fois que nous
prenons de nouveau conscience de la beauté et du bonheur. Nous
oublions toujours qu'ils sont individuels et, leur substituant dans
notre esprit un type de convention que nous formons en faisant une
sorte de moyenne entre les différents visages qui nous ont plu, entre
les plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images
abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur manque
précisément ce caractère d'une chose nouvelle, différente de ce que
nous avons connu, ce caractère qui est propre à la beauté et au
bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que nous
supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne de compte
le bonheur et la beauté quand nous les avons omis et remplacés par des
synthèses où d'eux il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que bâille
d'avance d'ennui un lettré à qui on parle d'un nouveau «beau livre»,
parce qu'il imagine une sorte de composé de tous les beaux livres
qu'il a lus, tandis qu'un beau livre est particulier, imprévisible, et
n'est pas fait de la somme de tous les chefs-d'œuvre précédents mais de
quelque chose que s'être parfaitement assimilé cette somme ne suffit
nullement à faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle. Dès
qu'il a eu connaissance de cette nouvelle œuvre, le lettré, tout à
l'heure blasé, se sent de l'intérêt pour la réalité qu'elle dépeint.
Telle, étrangère aux modèles de beauté que dessinait ma pensée quand
je me trouvais seul, la belle fille me donna aussitôt le goût d'un
certain bonheur (seule forme, toujours particulière, sous laquelle
nous puissions connaître le goût du bonheur), d'un bonheur qui se
réaliserait en vivant auprès d'elle. Mais ici encore la cessation
momentanée de l'Habitude agissait pour une grande part. Je faisais
bénéficier la marchande de lait de ce que c'était mon être complet,
apte à goûter de vives jouissances, qui était en face d'elle. C'est
d'ordinaire avec notre être réduit au minimum que nous vivons, la
plupart de nos facultés restent endormies parce qu'elles se reposent
sur l'habitude qui sait ce qu'il y a à faire et n'a pas besoin
d'elles. Mais par ce matin de voyage l'interruption de la routine de
mon existence, le changement de lieu et d'heure avaient rendu leur
présence indispensable. Mon habitude qui étaient sédentaire et n'était
pas matinale, faisait défaut, et toutes mes facultés étaient accourues
pour la remplacer, rivalisant entre elles de zèle–s'élevant
toutes, comme des vagues à un même niveau inaccoutumé–de la plus
basse, à la plus noble, de la respiration, de l'appétit, et de la
circulation sanguine à la sensibilité et à l'imagination. Je ne sais
si, en me faisant croire que cette fille n'était pas pareille aux
autres femmes, le charme sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais
elle le leur rendait. La vie m'aurait paru délicieuse si seulement
j'avais pu, heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner
jusqu'au torrent, jusqu'à la vache, jusqu'au train, être toujours à
ses côtés, me sentir connu d'elle, ayant ma place dans sa pensée. Elle
m'aurait initié aux charmes de la vie rustique et des premières heures
du jour. Je lui fis signe qu'elle vînt me donner du café au lait.
J'avais besoin d'être remarqué d'elle. Elle ne me vit pas, je
l'appelai. Au-dessus de son corps très grand, le teint de sa figure
était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un
vitrail illuminé. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais détacher mes
yeux de son visage de plus en plus large, pareil à un soleil qu'on
pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à venir tout près de vous,
se laissant regarder de près, vous éblouissant d'or et de rouge. Elle
posa sur moi son regard perçant, mais comme les employés fermaient les
portières, le train se mit en marche; je la vis quitter la gare et
reprendre le sentier, il faisait grand jour maintenant: je m'éloignais
de l'aurore. Que mon exaltation eût été produite par cette fille, ou
au contraire eût causé la plus grande partie du plaisir que j'avais eu
à me trouver près d'elle, en tous cas elle était si mêlée à lui, que
mon désir de la revoir était avant tout le désir moral de ne pas
laisser cet état d'excitation périr entièrement, de ne pas être séparé
à jamais de l'être qui y avait, même à son insu, participé. Ce n'est
pas seulement que cet état fût agréable. C'est surtout que (comme la
tension plus grande d'une corde ou la vibration plus rapide d'un nerf
produit une sonorité ou une couleur différente) il donnait une autre
tonalité à ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans un
univers inconnu et infiniment plus intéressant; cette belle fille que
j'apercevais encore, tandis que le train accélérait sa marche, c'était
comme une partie d'une vie autre que celle que je connaissais, séparée
d'elle par un liseré, et où les sensations qu'éveillaient les objets
n'étaient plus les mêmes; et d'où sortir maintenant eût été comme
mourir à moi-même. Pour avoir la douceur de me sentir du moins attaché
à cette vie il eût suffi que j'habitasse assez près de la petite
station pour pouvoir venir tous les matins demander du café au lait à
cette paysanne. Mais, hélas! elle serait toujours absente de l'autre
vie vers laquelle je m'en allais de plus en plus vite et que je ne me
résignais à accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient un
jour de reprendre ce même train et de m'arrêter à cette même gare,
projet qui avait aussi l'avantage de fournir un aliment à la
disposition intéressée, active, pratique, machinale, paresseuse,
centrifuge qui est celle de notre esprit car il se détourne volontiers
de l'effort qu'il faut pour approfondir en soi-même, d'une façon
générale et désintéressée, une impression agréable que nous avons eue.
Et comme d'autre part nous voulons continuer à penser à elle, il
préfère l'imaginer dans l'avenir, préparer habilement les
circonstances qui pourront la faire renaître, ce qui ne nous apprend
rien sur son essence, mais nous évite la fatigue de la recréer en
nous-même et nous permet d'espérer la recevoir de nouveau du dehors.
Certains noms de villes, Vezelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais
servent à désigner, par abréviation, leur église principale. Cette
acception partielle où nous le prenons si souvent, finit–s'il
s'agit de lieux que nous ne connaissons pas encore–par sculpter le
nom tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire entrer l'idée
de la ville–de la ville que nous n'avons jamais vue–lui
imposera–comme un moule–les mêmes ciselures, et du même style,
en fera une sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une station
de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres blanches sur un
avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de
Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y
aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l'église et la mer;
on n'avait pas l'air de comprendre ce que je voulais dire.
Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n'était ni une
plage ni un port. Certes, c'était bien dans la mer que les pêcheurs
avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail
de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la
découverte; c'était bien de falaises battues par les flots qu'avait
été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu'à cause
de cela j'avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à
plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa
coupole, ce clocher que, parce que j'avais lu qu'il était lui-même une
âpre falaise normande où s'amassaient les grains, où tournoyaient les
oiseaux, je m'étais toujours représenté comme recevant à sa base la
dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où
était l'embranchement de deux lignes de tramways, en face d'un Café
qui portait, écrit en lettres d'or, le mot «Billard»; il se détachait
sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et
l'église–entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant
à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j'allais
retourner–faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un
produit de cette fin d'après-midi, dans laquelle la coupe moelleuse et
gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui
baignait les cheminées des maisons mûrissait la peau rose, dorée et
fondante. Mais je ne voulus plus penser qu'à la signification
éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j'avais
vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de
la Vierge, devant la baie profonde du porche m'attendaient comme pour
me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos
voûté, ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
l'_Alleluia_ d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur expression
était immuable comme celle d'un mort et ne se modifiait que si on
tournait autour d'eux. Je me disais: c'est ici, c'est l'église de
Balbec. Cette place qui a l'air de savoir sa gloire est le seul lieu
du monde qui possède l'église de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
c'était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de
cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant
c'est l'église elle-même, c'est la statue elle-même, ce sont elles;
elles, les uniques, c'est bien plus.
C'était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme un jour d'examen
ou de duel, trouve le fait sur lequel on l'a interrogé, la balle qu'il
a tirée, bien peu de chose, quand il pense aux réserves de science et
de courage qu'il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même
mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions
que j'en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui
pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale,
ayant une valeur universelle, s'étonnait de voir la statue qu'il avait
mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de
pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle
avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne,
enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand'rue, ne
pouvant fuir les regards du café et du bureau d'omnibus, recevant sur
son visage la moitié du rayon de soleil couchant–et bientôt, dans
quelques heures de la clarté du réverbère–dont le bureau du
Comptoir d'Escompte recevait l'autre moitié, gagnée en même temps que
cette succursale d'un établissement de crédit, par le relent des
cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point
que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c'est
elle, la Vierge illustre que jusque-là j'avais douée d'une existence
générale et d'une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
qui, hélas! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la
même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s'en défaire,
montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler la trace de
mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c'était elle enfin
l'œuvre d'art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais,
métamorphosée ainsi que l'église elle-même, en une petite vieille de
pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides.
L'heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre
ma grand'mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me
rappelais ce que j'avais lu sur Balbec, les paroles de Swann: «C'est
délicieux, c'est aussi beau que Sienne.» Et n'accusant de ma déception
que des contingences, la mauvaise disposition où j'étais, ma fatigue,
mon incapacité de savoir regarder, j'essayais de me consoler en
pensant qu'il restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je
pourrais prochainement peut-être pénétrer, comme au milieu d'une pluie
de perles, dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé,
traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais
pour Balbec dès que j'y étais entré ç'avait été comme si j'avais
entr'ouvert un nom qu'il eût fallu tenir hermétiquement clos et où,
profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un
café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir
d'Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une
force pneumatique, s'étaient engouffrés à l'intérieur des syllabes
qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche
de l'église persane et ne cesseraient plus de les contenir.
Dans le petit chemin de fer d'intérêt local qui devait nous conduire à
Balbec-Plage, je retrouvai ma grand'mère mais l'y retrouvai seule–car
elle avait imaginé de faire partir avant elle pour que tout fût
préparé d'avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n'avait
réussi qu'à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui
en ce moment sans s'en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se
réveillerait peut-être à Bordeaux. A peine fus-je assis dans le
wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et par la chaleur
persistante de l'après-midi (la première, hélas! me permettant de voir
en plein sur le visage de ma grand'mère combien la seconde l'avait
fatiguée), elle me demanda: «Hé bien, Balbec?» avec un sourire si
ardemment éclairé par l'espérance du grand plaisir qu'elle pensait que
j'avais éprouvé, que je n'osai pas lui avouer tout d'un coup ma
déception. D'ailleurs, l'impression que mon esprit avait recherchée
m'occupait moins au fur et à mesure que se rapprochait le lieu auquel
mon corps aurait à s'accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus
d'une heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur de
l'hôtel de Balbec pour qui j'étais, en ce moment, inexistant, et
j'aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse
que celle de ma grand'mère qui allait certainement lui demander des
rabais. Il m'apparaissait empreint d'une morgue certaine, mais très
vague de contours.
A tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l'une des
stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes
(Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville,
Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges,
alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les
noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à
l'oreille d'un musicien deux motifs, matériellement composés de
plusieurs des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance,
s'ils diffèrent par la couleur de l'harmonie et de l'orchestration. De
même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d'espace trop
aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s'échappait
comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de
Roussainville ou de Martinville, qui parce que je les avais entendu
prononcer si souvent par ma grand'tante à table, dans la «salle»,
avaient acquis un certain charme sombre où s'étaient peut-être
mélangés des extraits du goût des confitures, de l'odeur du feu de
bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la
maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore, quand ils remontent
comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire, conservent leur vertu
spécifique à travers les couches superposées de milieux différents
qu'ils ont à franchir avant d'atteindre jusqu'à la surface.
C'étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou
s'accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d'un vert cru et
d'une forme désobligeante, comme celle du canapé d'une chambre d'hôtel
où l'on vient d'arriver, composées de quelques villas que prolongeait
un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait
au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me
montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les
montraient par leur dehors–des joueurs de tennis en casquettes
blanches, le chef de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses
roses, une dame, coiffée d'un «canotier», qui, décrivant le tracé
quotidien d'une vie que je ne connaîtrais jamais, rappelait son
lévrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet où la lampe était
déjà allumée–et qui blessaient cruellement de ces images
étrangement usuelles et dédaigneusement familières, mes regards
inconnus et mon cœur dépaysé. Mais combien ma souffrance s'aggrava
quand nous eûmes débarqué dans le hall du grand hôtel de Balbec, en
face de l'escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma
grand'mère, sans souci d'accroître l'hostilité et le mépris des
étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les
«conditions» avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la
voix pleines de cicatrices (qu'avait laissées l'extirpation sur l'une,
de nombreux boutons, sur l'autre des divers accents dus à des origines
lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au
regard de psychologue, prenant généralement à l'arrivée de
l'«omnibus», les grands seigneurs pour des râleux et les rats d'hôtel
pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne
touchait pas cinq cent francs d'appointements mensuels, il méprisait
profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme
il disait «vingt-cinq louis» est «une somme» et les considérait comme
faisant partie d'une race de parias à qui n'était pas destiné le Grand
Hôtel. Il est vrai que dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne
payaient pas très cher tout en étant estimés du directeur, à condition
que celui-ci fût certain qu'ils regardaient à dépenser non pas par
pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au
prestige, puisqu'elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer
dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la
seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation
sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu'elle
était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de
porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare
ceint de pourpre et d'or d'un étui en maroquin écrasé (tous avantages,
hélas! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux
d'expressions choisies, mais à contre-sens.
Tandis que j'entendais ma grand'mère, sans se froisser qu'il l'écoutât
son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une
intonation artificielle: «Et quels sont… vos prix?… Oh! beaucoup
trop élevés pour mon petit budget», attendant sur une banquette, je me
réfugiais au plus profond de moi-même, je m'efforçais d'émigrer dans
des pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à
la surface de mon corps–insensibilisée comme l'est celle des
animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse–afin
de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d'habitude
m'était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en
avoir au même moment une dame élégante à qui le directeur témoignait
son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle
était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en
demandant «s'il avait des lettres», tous ces gens pour qui c'était
regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en même
temps le regard de Minos, Eaque et Rhadamante (regard dans lequel je
plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la
protégeait), me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés
peut-être dans l'art de «recevoir», portaient le titre de «chefs de
réception»; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient
assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu'il prête au
Paradis et à l'Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui
avaient le droit d'y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que
m'eût causée ma grand'mère si, dans son insouci de ce genre
d'impressions, elle m'eût ordonné d'y pénétrer.
Mon impression de solitude s'accrut encore un moment après. Comme
j'avais avoué à ma grand'mère que je n'étais pas bien, que je croyais
que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle
avait dit qu'elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien
si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m'être
toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m'eussent
manqué); en l'attendant j'étais allé faire les cent pas dans les rues
encombrées d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d'un
pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la
statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir
que son image au milieu d'un «illustré» peut en procurer au malade
qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un chirurgien. Je
m'étonnais qu'il y eût des gens assez différents de moi pour que,
cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller
comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu'est
une demeure nouvelle pût paraître à certains «un séjour de délices»
comme disait le prospectus de l'hôtel qui pouvait exagérer, mais
pourtant s'adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts.
Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de
Balbec, non seulement «la chère exquise» et le «coup d'œil féerique des
jardins du Casino», mais encore les «arrêts de Sa Majesté la Mode,
qu'on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi
aucun homme bien élevé ne voudrait s'exposer». Le besoin que j'avais
de ma grand'mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une
désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne
supportais pas cette fatigue c'était à désespérer qu'aucun voyage pût
me faire du bien. Je me décidai à rentrer l'attendre; le directeur
vint lui-même pousser un bouton: et un personnage encore inconnu de
moi, qu'on appelait «lift» (et qui à ce point le plus haut de l'hôtel
où serait le lanternon d'une église normande, était installé comme un
photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa
chambre), se mit à descendre vers moi avec l'agilité d'un écureuil
domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long
d'un pilier il m'entraîna à sa suite vers le dôme de la nef
commerciale. A chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de
communication, se dépliaient en éventails de sombres galeries, dans
lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre.
J'appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule le masque
de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné
vers moi l'horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de
l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que j'éprouvais à
traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie,
éclairé d'une seule rangée verticale de verrières que faisait l'unique
water-closet de chaque étage, j'adressai la parole au jeune organiste,
artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait
à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je
m'excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine,
et lui demandai si je ne le gênais pas dans l'exercice d'un art, à
l'endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester
de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit
pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de
l'étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger,
paresse d'intelligence ou consigne du directeur.
Il n'est peut-être rien qui donne plus l'impression de la réalité de
ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par
rapport à nous, d'une personne même insignifiante, avant que nous
l'ayons connue, et après. J'étais le même homme qui avait pris à la
fin de l'après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en
moi la même âme. Mais dans cette âme, à l'endroit où, à six heures, il
y avait avec l'impossibilité d'imaginer le directeur, le Palace, son
personnel, une attente vague et craintive du moment où j'arriverais,
se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du
directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu'il
fût–comme il disait parce qu'il employait toujours des expressions
qu'il croyait distinguées, sans s'apercevoir qu'elles étaient
vicieuses–«d'originalité roumaine»)–son geste pour sonner le
lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol
sortis de cette boîte de Pandore qu'était le Grand-Hôtel,
indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé,
stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n'étais pas
intervenu me prouvait qu'il s'était passé quelque chose d'extérieur à
moi–si dénuée d'intérêt que cette chose fût en soi–et j'étais
comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une
course, constate que les heures sont passées, quand il le voit
derrière lui. J'étais brisé par la fatigue, j'avais la fièvre, je me
serais bien couché, mais je n'avais rien de ce qu'il eût fallu pour
cela. J'aurais voulu au moins m'étendre un instant sur le lit, mais à
quoi bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos à cet
ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus
qui l'encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied
permanent d'une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards,
mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode
(même si j'avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue
dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s'asseoir. C'est
notre attention qui met des objets dans une chambre, et l'habitude qui
les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n'y en
avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom
seulement), elle était pleine de choses qui ne me connaissant pas,
me rendirent le coup d'œil méfiant que je leur jetai et sans tenir
aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le
train-train de la leur. La pendule–alors qu'à la maison je
n'entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement
quand je sortais d'une profonde méditation–continua sans
s'interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos
qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux
violets l'écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à
celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d'un
tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère
quasi-historique qui eût pu la rendre appropriée à l'assassinat du duc
de Guise, et plus tard à une visite de touristes, conduits par un
guide de l'agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J'étais
tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui
couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds,
arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je
sentais qu'il n'y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à
tout moment mes regards–que les objets de ma chambre de Paris ne
gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils
n'étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de
moi-même–vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet
de l'hôtel et que ma grand'mère avait choisi pour moi; et, jusque dans
cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous
entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs,
c'était presque à l'intérieur de mon moi que celle du vétiver venait
pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle
j'opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d'un
reniflement alarmé. N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de
corps que menacé par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
dans les os par la fièvre, j'étais seul, j'avais envie de mourir.
Alors ma grand'mère entra; et à l'expansion de mon cœur refoulé
s'ouvrirent aussitôt des espaces infinis.
Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle revêtait à la
maison chaque fois que l'un de nous était malade (parce qu'elle s'y
sentait plus à l'aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu'elle
faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour
nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de
religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu'elles
ont, le mérite qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit
augmentent encore l'impression qu'on a d'être, pour elles, un autre,
de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son
propre désir de vivre, je savais, quand j'étais avec ma grand'mère, si
grand chagrin qu'il y eût en moi, qu'il serait reçu dans une pitié
plus vaste encore; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon
vouloir, serait, en ma grand'mère, étayé sur un désir de conservation
et d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
j'avais de moi-même; et mes pensées se prolongeaient en elle sans
subir de déviation parce qu'elles passaient de mon esprit dans le sien
sans changer de milieu, de personne. Et–comme quelqu'un qui veut
nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu'il
voit n'est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main,
ou comme un chien qui poursuit à terre l'ombre dansante d'un insecte–trompé
par l'apparence du corps comme on l'est dans ce monde où
nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras
de ma grand'mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si
j'accédais ainsi à ce cœur immense qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais
ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j'y puisais quelque
chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
l'immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d'un enfant qui tette.
Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un
beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la
tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût,
un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à
elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes
paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de
respect, de précaution et de douceur que si j'y avais caressé sa
bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m'en
épargnait une, et, dans un moment d'immobilité et de calme pour mes
membres fatigués, quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu
qu'elle voulait m'aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste
de l'en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle
arrêta d'un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers
boutons de ma veste et de mes bottines.
–Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie pour ta
grand'mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin
de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison
est très mince. D'ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour
voir si nous nous comprenons bien.
Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups–que une semaine
plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours
tous les matins parce que ma grand'mère voulait me donner du lait de
bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu'elle était réveillée–pour
qu'elle n'attendît pas et pût, tout de suite après, se
rendormir–je risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
distinctement malgré tout, car si je craignais d'interrompre son
sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je
n'aurais pas voulu non plus qu'elle continuât d'épier un appel qu'elle
n'aurait pas distingué d'abord et que je n'oserais pas renouveler. Et
à peine j'avais frappé mes coups que j'en entendais trois autres,
d'une intonation différente de ceux-là, empreints d'une calme
autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient:
«Ne t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai là»; et
bientôt après ma grand'mère arrivait. Je lui disais que j'avais eu
peur qu'elle ne m'entendît pas ou crût que c'était un voisin qui avait
frappé; elle riait:
–Confondre les coups de mon pauvre chou avec d'autres, mais entre
mille sa grand'mère les reconnaîtrait! Crois-tu donc qu'il y en ait
d'autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi
partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris.
Mais quand même elle se contenterait d'un grattement, on reconnaîtrait
tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et
à plaindre que la mienne. Je l'entendais déjà depuis un moment qui
hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.
Elle entr'ouvrait les persiennes; à l'annexe en saillie de l'hôtel, le
soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui
commence tôt son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne pas
réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l'immobilité le fait
paraître plus agile. Elle me disait l'heure, le temps qu'il ferait,
que ce n'était pas la peine que j'allasse jusqu'à la fenêtre, qu'il y
avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte,
quelle était cette voiture qu'on entendait: tout cet insignifiant
lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne
n'assiste, petit morceau de vie qui n'était qu'à nous deux, que
j'évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des
étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu'il y avait
eu le matin à six heures, avec l'ostentation non d'un savoir acquis,
mais d'une marque d'affection reçue par moi, seul; doux instant
matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de
mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie,
devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait
par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où
elle savait transporter l'âme de ma grand'mère tout entière et la
promesse de sa venue, avec une allégresse d'annonciation et une
fidélité musicale. Mais cette première nuit d'arrivée, quand ma
grand'mère m'eut quitté, je recommençai à souffrir, comme j'avais déjà
souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi
que j'avais–qu'ont tant d'autres–de coucher dans une chambre
inconnue, peut-être cet effroi, n'est-il que la forme la plus humble,
obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré
qu'opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie
présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la
formule d'un avenir où elles ne figurent pas; refus qui était au fond
de l'horreur que m'avait fait si souvent éprouver la pensée que mes
parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient
m'obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer
définitivement dans un pays où je ne verrais plus jamais mes amis;
refus qui était encore au fond de la difficulté que j'avais à penser à
ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux
hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes
souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à
l'idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d'une
éternité où ils ne seraient plus.
Quand Swann m'avait dit à Paris, un jour que j'étais particulièrement
souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de
l'Océanie, vous verrez que vous n'en reviendrez plus», j'aurais voulu
lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au
milieu de choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.» Et pourtant ma
raison me disait: «Qu'est-ce que cela peut faire, puisque tu n'en
seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il
entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le
voudras pas, c'est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison
savait que l'habitude–l'habitude qui allait assumer maintenant
l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer de place
la glace, la nuance des rideaux, d'arrêter la pendule–se charge
aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu
d'abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique
le son d'une voix, de modifier l'inclination des cœurs. Certes ces
amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l'oubli
des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
envisager sans terreur la perspective d'une vie où je serais à jamais
séparé d'êtres dont je perdrais le souvenir, et c'est comme une
consolation qu'elle offrait à mon cœur une promesse d'oubli qui ne
faisait au contraire qu'affoler son désespoir. Ce n'est pas que notre
cœur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée,
les effets analgésiques de l'habitude; mais jusque-là il continuera de
souffrir. Et la crainte d'un avenir où nous serons enlevés la vue et
l'entretien de ceux que nous aimons et d'où nous tirons aujourd'hui
notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s'accroît,
si à la douleur d'une telle privation nous pensons que s'ajoutera ce
qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la
ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi
serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents,
de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous,
mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement
arrachée de notre cœur dont elle est aujourd'hui une notable part, que
nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d'eux dont la pensée
nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc une vraie mort de
nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi
différent et jusqu'à l'amour duquel ne peuvent s'élever les parties de
l'ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles–même les plus
chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à
l'atmosphère d'une chambre–qui s'effarent et refusent, en des
rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai
de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et
quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu'elle
s'insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque
moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des
cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
était la mienne, c'est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs,
remplissent mal leurs fonctions, n'arrêtent pas dans sa route vers
la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles
éléments du moi qui vont disparaître, l'anxieuse alarme que
j'éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n'était que la
protestation d'une amitié qui survivait en moi, pour un plafond
familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre
ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient,
sous le nom d'Habitude, accompli leur œuvre double); mais jusqu'à son
anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là
surtout, mise en présence d'un avenir déjà réalisé où il n'y avait
plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri
de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond
inaccessible.
Mais le lendemain matin!–après qu'un domestique fut venu m'éveiller
et m'apporter de l'eau chaude, et pendant que je faisais ma toilette
et essayais vainement de trouver les affaires dont j'avais besoin dans
ma malle d'où je ne tirais, pêle-mêle, que celles qui ne pouvaient me
servir à rien, quelle joie, pensant déjà au plaisir du déjeuner et de
la promenade, de voir dans la fenêtre et dans toutes les vitrines des
bibliothèques, comme dans les hublots d'une cabine de navire, la mer
nue, sans ombrages et pourtant à l'ombre sur une moitié de son étendue
que délimitait une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les
flots qui s'élançaient l'un après l'autre comme des sauteurs sur un
tremplin. A tous moments, tenant à la main la serviette raide et
empesée où était écrit le nom de l'hôtel et avec laquelle je faisais
d'inutiles efforts pour me sécher, je retournais près de la fenêtre
jeter encore un regard sur ce vaste cirque éblouissant et montagneux
et sur les sommets neigeux de ses vagues en pierre d'émeraude çà et là
polie et translucide, lesquelles avec une placide violence et un
froncement léonin laissaient s'accomplir et dévaler l'écoulement de
leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans visage.
Fenêtre à laquelle je devais ensuite me mettre chaque matin comme au
carreau d'une diligence dans laquelle on a dormi, pour voir si pendant
la nuit s'est rapprochée ou éloignée une chaîne désirée–ici ces
collines de la mer qui avant de revenir vers nous en dansant, peuvent
reculer si loin que souvent ce n'était qu'après une longue plaine
sablonneuse que j'apercevais à une grande distance leurs premières
ondulations, dans un lointain transparent, vaporeux et bleuâtre comme
ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs toscans.
D'autres fois, c'était tout près de moi que le soleil riait sur ces
flots d'un vert aussi tendre que celui que conserve aux prairies
alpestres (dans les montagnes où le soleil s'étale çà et là comme un
géant qui en descendrait gaiement, par bonds inégaux, les pentes)
moins l'humidité du sol que la liquide mobilité de la lumière. Au
reste, dans cette brèche que la plage et les flots pratiquent au
milieu du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
lumière, c'est elle surtout, selon la direction d'où elle vient et que
suit notre œil, c'est elle qui déplace et situe les vallonnements de la
mer. La diversité de l'éclairage ne modifie pas moins l'orientation
d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de nouveaux buts qu'il nous
donne le désir d'atteindre, que ne ferait un trajet longuement et
effectivement parcouru en voyage. Quand le matin le soleil venait de
derrière l'hôtel, découvrant devant moi les grèves illuminées
jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il semblait m'en montrer un
autre versant et m'engager à poursuivre, sur la route tournante de ses
rayons, un voyage immobile et varié à travers les plus beaux sites du
paysage accidenté des heures. Et dès ce premier matin le soleil me
désignait au loin d'un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui
n'ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu'à ce qu'étourdi de
sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs
crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l'abri du vent dans
ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses
sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même
et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l'impression du désordre.
Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à
manger–tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir
d'un citron, nous répandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes,
frisé comme une plume et sonore comme une cithare–il parut cruel à
ma grand'mère de n'en pas sentir le souffle vivifiant à cause du
châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de
la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le
ciel entrait si complètement que son azur avait l'air d'être la
couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me
persuadant que j'étais «assis sur le môle» ou au fond du «boudoir»
dont parle Baudelaire, je me demandais si son «soleil rayonnant sur
la mer» ce n'était pas–bien différent du rayon du soir, simple et
superficiel comme un trait doré et tremblant–celui qui en ce moment
brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde
et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par
moments s'y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque
Dieu semblait s'amuser à déplacer en bougeant un miroir dans le ciel.
Malheureusement ce n'était pas seulement par son aspect que différait
de la «salle» de Combray donnant sur les maisons d'en face, cette
salle à manger de Balbec, nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une
piscine, et à quelques mètres de laquelle la marée pleine et le grand
jour élevaient, comme devant la cité céleste, un rempart indestructible
et mobile d'émeraude et d'or. A Combray, comme nous étions connus de
tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la vie de bains de
mer on ne connaît que ses voisins. Je n'étais pas encore assez âgé et
j'étais resté trop sensible pour avoir renoncé au désir de plaire aux
êtres et de les posséder. Je n'avais pas l'indifférence plus noble
qu'aurait éprouvée un homme du monde à l'égard des personnes qui
déjeunaient dans la salle à manger, ni des jeunes gens et des jeunes
filles passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que
je ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
grand'mère, dédaigneuse des formes mondaines et ne s'occupant que de
ma santé, leur avait adressé la demande, humiliante pour moi, de
m'agréer comme compagnon de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers
quelque chalet inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre
raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des
chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec
une curiosité passionnée, dans cet éclairage aveuglant de la plage où
les proportions sociales sont changées, je suivais tous leurs
mouvements à travers la transparence de cette grande baie vitrée qui
laissait passer tant de lumière. Mais elle interceptait le vent et
c'était un défaut à l'avis de ma grand'mère qui, ne pouvant supporter
l'idée que je perdisse le bénéfice d'une heure d'air, ouvrit
subrepticement un carreau et fit envoler du même coup avec les menus,
les journaux, voiles et casquettes de toutes les personnes qui étaient
en train de déjeuner; elle-même, soutenue par le souffle céleste,
restait calme et souriante comme sainte Blandine, au milieu des
invectives qui, augmentant mon impression d'isolement et de tristesse,
réunissaient contre nous les touristes méprisants, dépeignés et
furieux.
Pour une certaine partie–ce qui, à Balbec, donnait à la population,
d'ordinaire banalement riche et cosmopolite, de ces sortes d'hôtels de
grand luxe, un caractère régional assez accentué–ils se composaient
de personnalités éminentes des principaux départements de cette partie
de la France, d'un premier président de Caen, d'un bâtonnier de
Cherbourg, d'un grand notaire du Mans qui, à l'époque des vacances,
partant des points sur lesquels toute l'année ils étaient disséminés
en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
concentrer dans cet hôtel. Ils y conservaient toujours les mêmes
chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des prétentions à
l'aristocratie, formaient un petit groupe, auquel s'étaient adjoints
un grand avocat et un grand médecin de Paris qui le jour du départ
leur disaient:
–Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le même train que nous, vous
êtes privilégiés, vous serez rendus pour le déjeuner.
–Comment, privilégiés? Vous qui habitez la capitale, Paris, la
grand ville, tandis que j'habite un pauvre chef-lieu de cent mille
âmes, il est vrai cent deux mille au dernier recensement; mais
qu'est-ce à côté de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?
et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'éclat du monde parisien?
Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre d'aigreur,
car c'étaient des lumières de leur province qui auraient pu comme
d'autres venir à Paris–on avait plusieurs fois offert au premier
président de Caen un siège à la Cour de cassation–mais avaient
préféré rester sur place, par amour de leur ville, ou de l'obscurité,
ou de la gloire, ou parce qu'ils étaient réactionnaires, et pour
l'agrément des relations de voisinage avec les châteaux. Plusieurs
d'ailleurs ne regagnaient pas tout de suite leur chef-lieu.
Car–comme la baie de Balbec était un petit univers à part au
milieu du grand, une corbeille des saisons où étaient rassemblés en
cercle les jours variés et les mois successifs, si bien que, non
seulement les jours où on apercevait Rivebelle, ce qui était signe
d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant qu'il
faisait noir à Balbec, mais encore que quand les froids avaient gagné
Balbec, on était certain de trouver sur cette autre rive deux ou trois
mois supplémentaires de chaleur–ceux de ces habitués du Grand-Hôtel
dont les vacances commençaient tard ou duraient longtemps, faisaient,
quand arrivaient les pluies et les brumes, à l'approche de l'automne,
charger leurs malles sur une barque, et traversaient rejoindre l'été à
Rivebelle ou à Costedor. Ce petit groupe de l'hôtel de Balbec
regardait d'un air méfiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne
pas s'intéresser à lui, tous interrogeaient sur son compte leur ami le
maître d'hôtel. Car c'était le même–Aimé–qui revenait tous les
ans faire la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
épouses, sachant que sa femme attendait un bébé, travaillaient après
les repas chacune à une pièce de la layette, tout en nous toisant avec
leur face à main, ma grand'mère et moi, parce que nous mangions des
œufs durs dans la salade, ce qui était réputé commun et ne se faisait
pas dans la bonne société d'Alençon. Ils affectaient une attitude de
méprisante ironie à l'égard d'un Français qu'on appelait Majesté et
qui s'était, en effet, proclamé lui-même roi d'un petit îlot de
l'Océanie peuplé par quelques sauvages. Il habitait l'hôtel avec sa
jolie maîtresse, sur le passage de qui, quand elle allait se baigner,
les gamins criaient: «Vive la reine!» parce qu'elle faisait pleuvoir
sur eux des pièces de cinquante centimes. Le premier président et le
bâtonnier ne voulaient même pas avoir l'air de la voir, et si
quelqu'un de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le prévenir
que c'était une petite ouvrière.
–Mais on m'avait assuré qu'à Ostende ils usaient de la cabine
royale.
–Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous pouvez la
prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais pertinemment que, lui,
avait fait demander une audience au roi qui lui a fait savoir qu'il
n'avait pas à connaître ce souverain de Guignol.
–Ah, vraiment, c'est intéressant! il y a tout de même des gens!…
Et sans doute tout cela était vrai, mais c'était aussi par ennui de
sentir que pour une bonne partie de la foule ils n'étaient, eux, que
de bons bourgeois qui ne connaissaient pas ce roi et cette reine
prodigues de leur monnaie, que le notaire, le président, le bâtonnier,
au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval, éprouvaient tant de
mauvaise humeur et manifestaient tout haut une indignation au courant
de laquelle était leur ami le maître d'hôtel, qui, obligé de faire bon
visage aux souverains plus généreux qu'authentiques, cependant tout en
prenant leur commande, adressait de loin à ses vieux clients un
clignement d'œil significatif. Peut-être y avait-il aussi un peu de ce
même ennui d'être par erreur crus moins «chic» et de ne pouvoir
expliquer qu'ils l'étaient davantage, au fond du «Joli Monsieur!» dont
ils qualifiaient un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d'un
grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une
orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne, et allait, pâle,
impassible, un sourire d'indifférence aux lèvres, jeter au Casino sur
la table de baccarat des sommes énormes «qu'il n'a pas les moyens de
perdre» disait d'un air renseigné le notaire au premier président
duquel la femme «tenait de bonne source» que ce jeune homme «fin de
siècle» faisait mourir de chagrin ses parents.
D'autre part, le bâtonnier et ses amis ne tarissaient pas de
sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et titrée, parce qu'elle
ne se déplaçait qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la
femme du notaire et la femme du premier président la voyaient dans la
salle à manger au moment des repas, elles l'inspectaient insolemment
avec leur face à main du même air minutieux et défiant que si elle
avait été quelque plat au nom pompeux mais à l'apparence suspecte
qu'après le résultat défavorable d'une observation méthodique on fait
éloigner, avec un geste distant, et une grimace de dégoût.
Sans doute par là voulaient-elles seulement montrer que, s'il y avait
certaines choses dont elles manquaient–dans l'espèce certaines
prérogatives de la vieille dame, et être en relations avec elle–c'était
non pas parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
posséder. Mais elles avaient fini par s'en convaincre elles-mêmes; et
c'est la suppression de tout désir, de la curiosité pour les formes de
la vie qu'on ne connaît pas, de l'espoir de plaire à de nouveaux
êtres, remplacés chez ces femmes par un dédain simulé, par une
allégresse factice, qui avait l'inconvénient de leur faire mettre du
déplaisir sous l'étiquette de contentement et se mentir
perpétuellement à elles-mêmes, deux conditions pour qu'elles fussent
malheureuses. Mais tout le monde dans cet hôtel agissait sans doute de
la même manière qu'elles, bien que sous d'autres formes, et sacrifiait
sinon à l'amour-propre, du moins à certains principes d'éducations ou
à des habitudes intellectuelles, le trouble délicieux de se mêler à
une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel s'isolait la
vieille dame n'était pas empoisonné de virulentes aigreurs comme le
groupe où ricanaient de rage la femme du notaire et du premier
président. Il était au contraire embaumé d'un parfum fin et vieillot
mais qui n'était pas moins factice. Car au fond la vieille dame eût
probablement trouvé à séduire, à s'attacher, en se renouvelant pour
cela elle-même, la sympathie mystérieuse d'êtres nouveaux, un charme
dont est dénué le plaisir qu'il y a à ne fréquenter que des gens de
son monde et à se rappeler que, ce monde étant le meilleur qui soit,
le dédain mal informé d'autrui est négligeable. Peut-être sentait-elle
que, si elle était arrivée inconnue au Grand-Hôtel de Balbec elle eût
avec sa robe de laine noire et son bonnet démodé fait sourire quelque
noceur qui de son «rocking» eût murmuré «quelle purée!» ou surtout
quelque homme de valeur ayant gardé comme le premier président, entre
ses favoris poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels
comme elle les aimait, et qui eût aussitôt désigné à la lentille
rapprochante du face à main conjugal l'apparition de ce phénomène
insolite; et peut-être était-ce par inconsciente appréhension de cette
première minute qu'on sait courte mais qui n'est pas moins redoutée–comme
la première tête qu'on pique dans l'eau–que cette dame
envoyait d'avance un domestique mettre l'hôtel au courant de sa
personnalité et de ses habitudes, et coupant court aux salutations du
directeur gagnait avec une brièveté où il y avait plus de timidité que
d'orgueil sa chambre où des rideaux personnels remplaçant ceux qui
pendaient aux fenêtres, des paravents, des photographies, mettaient si
bien entre elle et le monde extérieur auquel il eût fallu s'adapter
la cloison de ses habitudes, que c'était son chez elle, au sein duquel
elle était restée, qui voyageait plutôt qu'elle-même…
Dès lors, ayant placé entre elle d'une part, le personnel de l'hôtel
et les fournisseurs de l'autre, ses domestiques qui recevaient à sa
place le contact de cette humanité nouvelle et entretenaient autour de
leur maîtresse l'atmosphère accoutumée, ayant mis ses préjugés entre
elle et les baigneurs, insoucieuse de déplaire à des gens que ses
amies n'auraient pas reçus, c'est dans son monde qu'elle continuait à
vivre par la correspondance avec ses amies, par le souvenir, par la
conscience intime qu'elle avait de sa situation, de la qualité de ses
manières, de la compétence de sa politesse. Et tous les jours, quand
elle descendait pour aller dans sa calèche faire une promenade, sa
femme de chambre qui portait ses affaires derrière elle, son valet de
pied qui la devançait semblaient comme ces sentinelles, qui aux portes
d'une ambassade, pavoisée aux couleurs du pays dont elle dépend,
garantissent pour elle, au milieu d'un sol étranger, le privilège de
son exterritorialité. Elle ne quitta pas sa chambre avant le milieu de
l'après-midi, le jour de notre arrivée, et nous ne l'aperçûmes pas dans
la salle à manger où le directeur, comme nous étions nouveaux venus,
nous conduisit, sous sa protection, à l'heure du déjeuner, comme un
gradé qui mène des bleus chez le caporal tailleur pour les faire
habiller; mais nous y vîmes, en revanche, au bout d'un instant un
hobereau et sa fille, d'une obscure mais très ancienne famille de
Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner la
table, croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus seulement à
Balbec pour retrouver des châtelains qu'ils connaissaient dans le
voisinage, ils ne passaient dans la salle à manger de l'hôtel, entre
les invitations acceptées au dehors et les visites rendues que le
temps strictement nécessaire. C'était leur morgue qui les préservait
de toute sympathie humaine, de tout intérêt pour les inconnus assis
autour d'eux, et au milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air
glacial, pressé, distant, rude, pointilleux et malintentionné, qu'on a
dans un buffet de chemin de fer au milieu de voyageurs qu'on n'a
jamais vus, qu'on ne reverra pas, et avec qui on ne conçoit d'autres
rapports que de défendre contre eux son poulet froid et son coin dans
le wagon. A peine commencions-nous à déjeuner qu'on vint nous faire
lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel venait d'arriver et sans
le moindre geste d'excuse à notre adresse, pria à haute voix le maître
d'hôtel de veiller à ce qu'une pareille erreur ne se renouvelât pas,
car il lui était désagréable que «des gens qu'il ne connaissait pas»
eussent pris sa table.
Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice (plus
connue d'ailleurs à cause de son élégance, de son esprit, de ses
belles collections de porcelaine allemande que pour quelques rôles
joués à l'Odéon), son amant, jeune homme très riche pour lequel elle
s'était cultivée, et deux hommes très en vue de l'aristocratie, à faire
dans la vie bande à part, à ne voyager qu'ensemble, à prendre à Balbec
leur déjeuner, très tard, quand tout le monde avait fini; à passer la
journée dans leur salon à jouer aux cartes, il n'entrait aucune
malveillance, mais seulement les exigences du goût qu'ils avaient pour
certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
raffinements de bonne chère, lequel leur faisait trouver plaisir à ne
vivre, à ne prendre leurs repas qu'ensemble, et leur eût rendu
insupportable la vie en commun avec des gens qui n'y avaient pas été
initiés. Même devant une table servie, ou devant une table à jeu,
chacun d'eux avait besoin de savoir que dans le convive ou le
partenaire qui était assis en face de lui, reposaient en suspens et
inutilisés un certain savoir qui permet de reconnaître la camelote
dont tant de demeures parisiennes se parent comme d'un «moyen âge» ou
d'une «Renaissance» authentiques et, en toutes choses, des critériums
communs à eux pour distinguer le bon et le mauvais. Sans doute ce
n'était plus, dans ces moments-là, que par quelque rare et drôle
interjection jetée au milieu du silence du repas ou de la partie, ou
par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice avait revêtue
pour déjeuner ou faire un poker, que se manifestait l'existence
spéciale dans laquelle ces amis voulaient partout rester plongés. Mais
en les enveloppant ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient à fond, elle
suffisait à les protéger contre le mystère de la vie ambiante. Pendant
de longs après-midi, la mer n'était suspendue en face d'eux que comme
une toile d'une couleur agréable accrochée dans le boudoir d'un riche
célibataire, et ce n'était que dans l'intervalle des coups qu'un des
joueurs, n'ayant rien de mieux à faire, levait les yeux vers elle pour
en tirer une indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler
aux autres que le goûter attendait. Et le soir ils ne dînaient pas à
l'hôtel où les sources électriques faisant sourdre à flots la lumière
dans la grande salle à manger, celle-ci devenait comme un immense et
merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population
ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits
bourgeois, invisibles dans l'ombre, s'écrasaient au vitrage pour
apercevoir, lentement balancée dans des remous d'or, la vie luxueuse de
ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons
et de mollusques étranges (une grande question sociale, de savoir si
la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses
et si les gens obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne
viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger). En
attendant, peut-être parmi la foule arrêtée et confondue dans la nuit
y avait-il quelque écrivain, quelque amateur d'ichtyologie humaine,
qui, regardant les mâchoires de vieux monstres féminins se refermer
sur un morceau de nourriture engloutie, se complaisait à classer
ceux-ci par race, par caractères innés et aussi par ces caractères
acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont l'appendice buccal est
d'un grand poisson de mer, parce que depuis son enfance elle vit dans
les eaux douces du faubourg Saint-Germain, mange la salade comme une
La Rochefoucauld.
A cette heure-là on apercevait les trois hommes en smoking attendant
la femme en retard laquelle bientôt, en une robe presque chaque fois
nouvelle et des écharpes choisies selon un goût particulier à son
amant, après avoir, de son étage, sonné le lift, sortait de l'ascenseur
comme d'une boîte de joujoux. Et tous les quatre qui trouvaient que le
phénomène international du Palace, implanté à Balbec, y avait fait
fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient dans une
voiture, allaient dîner à une demi-lieue de là dans un petit
restaurant réputé où ils avaient avec le cuisinier d'interminables
conférences sur la composition du menu et la confection des plats.
Pendant ce trajet la route bordée de pommiers qui part de Balbec
n'était pour eux que la distance qu'il fallait franchir–peu
distincte dans la nuit noire de celle qui séparait leurs domiciles
parisiens du Café Anglais ou de la Tour d'Argent–avant d'arriver au
petit restaurant élégant où, tandis que les amis du jeune homme riche
l'enviaient d'avoir une maîtresse si bien habillée, les écharpes de
celle-ci tendaient devant la petite société comme un voile parfumé et
souple, mais qui la séparait du monde.
Malheureusement pour ma tranquillité, j'étais bien loin d'être comme
tous ces gens. De beaucoup d'entre eux je me souciais; j'aurais voulu
ne pas être ignoré d'un homme au front déprimé, au regard fuyant entre
les œillères de ses préjugés et de son éducation, le grand seigneur de
la contrée, lequel n'était autre que le beau-frère de Legrandin, qui
venait quelquefois en visite à Balbec et, le dimanche, par la
garden-party hebdomadaire que sa femme et lui donnaient, dépeuplait
l'hôtel d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
étaient invités à ces fêtes, et parce que les autres pour ne pas avoir
l'air de ne pas l'être, choisissaient ce jour-là pour faire une
excursion éloignée. Il avait, d'ailleurs, été le premier jour fort mal
reçu à l'hôtel quand le personnel, frais débarqué de la Côte d'Azur,
ne savait pas encore qui il était. Non seulement il n'était pas
habillé en flanelle blanche, mais par vieille manière française et
ignorance de la vie des Palaces, entrant dans un hall où il y avait
des femmes, il avait ôté son chapeau dès la porte, ce qui avait fait
que le directeur n'avait même pas touché le sien pour lui répondre,
estimant que ce devait être quelqu'un de la plus humble extraction, ce
qu'il appelait un homme «sortant de l'ordinaire». Seule la femme du
notaire s'était sentie attirée vers le nouveau venu qui fleurait toute
la vulgarité gourmée des gens comme il faut et elle avait déclaré,
avec le fond de discernement infaillible et d'autorité sans réplique
d'une personne pour qui la première société du Mans n'a pas de
secrets, qu'on se sentait devant lui en présence d'un homme d'une
haute distinction, parfaitement bien élevé et qui tranchait sur tout
ce qu'on rencontrait à Balbec et qu'elle jugeait infréquentable tant
qu'elle ne le fréquentait pas. Ce jugement favorable qu'elle avait
porté sur le beau-frère de Legrandin tenait peut-être au terne aspect
de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant, peut-être à ce qu'elle
avait reconnu dans ce gentilhomme-fermier à allure de sacristain les
signes maçonniques de son propre cléricalisme.
J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient tous les
jours à cheval devant l'hôtel étaient les fils du propriétaire véreux
d'un magasin de nouveautés et que mon père n'eût jamais consenti à
connaître, la «vie de bains de mer» les dressait, à mes yeux, en
statues équestres de demi-dieux, et le mieux que je pouvais espérer
était qu'ils ne laissassent jamais tomber leurs regards sur le pauvre
garçon que j'étais, qui ne quittait la salle à manger de l'hôtel que
pour aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
sympathie à l'aventurier même qui avait été roi d'une île déserte
en Océanie, même au jeune tuberculeux dont j'aimais à supposer qu'il
cachait sous ses dehors insolents une âme craintive et tendre qui eût
peut-être prodigué pour moi seul des trésors d'affection. D'ailleurs
(au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations de voyage)
comme être vu avec certaines personnes peut vous ajouter, sur une
plage où l'on retourne quelquefois, un coefficient sans équivalent dans
la vraie vie mondaine, il n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi à
distance, mais qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris,
que les amitiés de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
pouvaient avoir de moi toutes ces notabilités momentanées ou locales
que ma disposition à me mettre à la place des gens et à recréer leur
état d'esprit me faisait situer non à leur rang réel, à celui qu'ils
auraient occupé à Paris par exemple et qui eût été fort bas, mais à
celui qu'ils devaient croire le leur, et qui l'était à vrai dire à
Balbec où l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
supériorité relative et d'intérêt singulier. Hélas d'aucune de ces
personnes le mépris ne m'était aussi pénible que celui de M. de
Stermaria.
Car j'avais remarqué sa fille dès son entrée, son joli visage pâle et
presque bleuté, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
haute taille, dans sa démarche, et qui m'évoquait avec raison son
hérédité, son éducation aristocratique et d'autant plus clairement que
je savais son nom–comme ces thèmes expressifs inventés par des
musiciens de génie et qui peignent splendidement le scintillement de
la flamme, le bruissement du fleuve et la paix de la campagne, pour
les auditeurs qui, en parcourant préalablement le livret, ont aiguillé
leur imagination dans la bonne voie. La «race» en ajoutant aux charmes
de Mlle de Stermaria l'idée de leur cause, les rendait plus
intelligibles, plus complets. Elle les faisait aussi plus désirables,
annonçant qu'ils étaient peu accessibles, comme un prix élevé ajoute à
la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige héréditaire donnait à
ce teint composé de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou d'un
cru célèbre.
Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de nous
donner à ma grand'mère et à moi, pour tous les habitants de l'hôtel,
un prestige immédiat. En effet, dès ce premier jour, au moment où la
vieille dame descendait de chez elle, exerçant, grâce au valet de pied
qui la précédait, à la femme de chambre qui courait derrière avec un
livre et une couverture oubliés, une action sur les âmes et excitant
chez tous une curiosité et un respect auxquels il fut visible
qu'échappait moins que personne M. de Stermaria, le directeur se
pencha vers ma grand'mère, et par amabilité (comme on montre le Shah
de Perse ou la Reine Ranavalo à un spectateur obscur qui ne peut
évidemment avoir aucune relation avec le puissant souverain, mais peut
trouver intéressant de l'avoir vu à quelques pas), il lui coula dans
l'oreille: «La Marquise de Villeparisis», cependant qu'au même moment
cette dame apercevant ma grand'mère ne pouvait retenir un regard de
joyeuse surprise.
On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits d'une petite
vieille, de la plus puissante des fées, ne m'aurait pas causé plus de
plaisir, dénué comme j'étais de tout recours pour m'approcher de Mlle
de Stermaria, dans un pays où je ne connaissais personne. J'entends
personne au point de vue pratique. Esthétiquement, le nombre des types
humains est trop restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans
quelque endroit qu'on aille, la joie de revoir des gens de
connaissance, même sans les chercher dans les tableaux des vieux
maîtres, comme faisait Swann. C'est ainsi que dès les premiers jours
de notre séjour à Balbec, il m'était arrivé de rencontrer Legrandin,
le concierge de Swann, et Mme Swann elle-même, devenus le premier
garçon de café, le second un étranger de passage que je ne revis pas,
et la dernière, un maître baigneur. Et une sorte d'aimantation attire
et retient si inséparablement les uns après les autres certains
caractères de physionomie et de mentalité que quand la nature
introduit ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile
pas trop. Legrandin changé en garçon de café gardait intacts sa
stature, le profil de son nez et une partie du menton; Mme Swann dans
le sexe masculin et la condition de maître baigneur avait été suivie
non seulement par sa physionomie habituelle, mais même par une
certaine manière de parler. Seulement elle ne pouvait pas m'être de
plus d'utilité entourée de sa ceinture rouge, et hissant, à la moindre
houle, le drapeau qui interdit les bains, car les maîtres-baigneurs
sont prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'eût pu dans la
fresque de la _Vie de Moïse_ où Swann l'avait reconnue jadis sous les
traits de la fille de Jethro. Tandis que cette Mme de Villeparisis
était bien la véritable, elle n'avait pas été victime d'un
enchantement qui l'eût dépouillée de sa puissance, mais était capable
au contraire d'en mettre un à la disposition de la mienne qu'il
centuplerait, et grâce auquel, comme si j'avais été porté par les
ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques instants les
distances sociales infinies, au moins à Balbec, qui me séparaient
de Mlle de Stermaria.
Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que quiconque, vécût
enfermé dans son univers particulier, c'était ma grand'mère. Elle ne
m'aurait même pas méprisé, elle ne m'aurait pas compris, si elle avait
su que j'attachais de l'importance à l'opinion, que j'éprouvais de
l'intérêt pour la personne, de gens dont elle ne remarquait seulement
pas l'existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu
le nom; je n'osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l'avaient vu
causer avec Mme de Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir,
parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l'hôtel et
que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non
d'ailleurs que l'amie de ma grand'mère me représentât le moins du
monde une personne de l'aristocratie: j'étais trop habitué à son nom
devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s'arrêtât sur lui,
quand tout enfant je l'entendais prononcer à la maison; et son titre
n'y ajoutait qu'une particularité bizarre comme aurait fait un prénom
peu usité, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue où on n'aperçoit
rien de plus noble, dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et
vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue
Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me
faisait pas plus penser à une personne d'un monde spécial, que son
cousin Mac-Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président
de la République, comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté
la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'mère avait pour
principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu'on ne va
pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a tout le temps pour
cela à Paris, qu'ils vous feraient perdre en politesses, en banalités,
le temps précieux qu'il faut passer tout entier au grand air, devant
les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion
était partagée par tout le monde et qu'elle autorisait entre de vieux
amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction
d'un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se
contenta de détourner les yeux et eut l'air de ne pas voir Mme de
Villeparisis qui, comprenant que ma grand'mère ne tenait pas à faire
de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s'éloigna,
et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru
s'approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s'être arrêté.
Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l'autre
bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l'hôtel
ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer; en effet, je vis
qu'il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une
invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l'honneur d'avoir
le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se
contentait de leur adresser de loin un clignement d'œil pour faire à
cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour
qu'elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s'approcher.
–Eh bien, j'espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme
chic, lui dit le soir la femme du premier président.
–Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un
étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu'il
était incapable de feindre plus longtemps; mais qu'est-ce que ça a de
chic d'avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu'ils déjeunent quelque
part!
–Mais si, c'est chic! C'était bien les _de_ Cambremer, n'est-ce pas?
Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas par
les femmes.
–Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait
pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais
des signes… je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une
légère ironie l'énormité de cette proposition comme Assuérus quand il
dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!»
–Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l'humble violette.
–Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier
enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas
mangés. Allons-nous faire notre petit bésigue?
–Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer, maintenant que
vous traitez des marquises!
–Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire. Tenez, j'y dîne
demain soir. Voulez-vous y aller à ma place? C'est de grand cœur.
Franchement, j'aime autant rester ici.
–Non, non!… on ne me révoquerait comme réactionnaire, s'écria le
président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous
êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.
–Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par
l'autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.
M. de Stermaria n'était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du
bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d'hôtel:
–Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu'il n'est pas le seul
noble qu'il y ait eu dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce
monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin? Hein? petites moustaches,
air militaire? Eh bien, c'est le marquis de Cambremer.
–Ah, vraiment? cela ne m'étonne pas!
–Ça lui montrera qu'il n'est pas le seul homme titré. Et attrape
donc! Il n'est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous
savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis,
ce n'est pas pour moi; du reste, il le connaît bien.
Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le bâtonnier avait
plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.
–Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous
réunir, nos jours n'ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus, dit le
bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on ne
cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant
(si le hasard vous met en possession de l'humble réalité qui est en
contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à
jamais la méfiance.
Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s'était
éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria.
Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes,
comme quand les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre
au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d'un regard vite
épuisé, la dureté foncière, familiale, qu'on sentait, mal recouverte
sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait
choqué ma grand'mère, une sorte de cran d'arrêt atavique auquel elle
revenait dès que dans un coup d'œil ou une intonation elle avait achevé
de donner sa pensée propre; tout cela ramenait la pensée de celui qui
la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de
sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d'ampleur
dans l'étoffe qui à tout moment faisait faute. Mais à certains regards
qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et
dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût
prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle
bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout
être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un
saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari; à
certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses
joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des
nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût
facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie
si poétique qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop
d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté
ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix,
mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chétive
réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son
expression quelque chose de lâche, peut-être n'eût-elle pas trouvé les
ressources d'une résistance. Et surmonté d'une plume un peu démodée et
prétentieuse, le feutre gris qu'elle portait invariablement à chaque
repas me la rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son
teint d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer
pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à une attitude de convention
par la présence de son père, mais apportant déjà à la perception et au
classement des êtres qui étaient devant elle des principes autres que
lui, peut-être voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le
sexe et l'âge. Si un jour M. de Stermaria était sorti sans elle,
surtout si Mme de Villeparisis en venant s'asseoir à notre table lui
avait donné de nous une opinion qui m'eût enhardi à m'approcher
d'elle, peut-être aurions-nous pu échanger quelques paroles, prendre
un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée
seule sans ses parents dans son château romanesque, peut-être
aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le
crépuscule où luiraient plus doucement au-dessus de l'eau assombrie
les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le
clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île
empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait enfermé la
vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle reposait dans la
mémoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l'aurais vraiment
possédée que là, quand j'aurais traversé ces lieux qui l'enveloppaient
de tant de souvenirs–voile que mon désir voulait arracher et de
ceux que la nature interpose entre la femme et quelques êtres (dans la
même intention qui lui fait, pour tous, mettre l'acte de la
reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes,
placer devant le nectar le pollen qu'ils doivent emporter) afin que
trompés par l'illusion de la posséder ainsi plus entière ils soient
forcés de s'emparer d'abord des paysages au milieu desquels elle vit
et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel,
n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.
JIM – Assistente
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