Atterré par ce que M. de Norpois venait de me dire du fragment que je
lui avais soumis, songeant d'autre part aux difficultés que
j'éprouvais quand je voulais écrire un essai ou seulement me livrer à
des réflexions sérieuses, je sentis une fois de plus ma nullité
intellectuelle et que je n'étais pas né pour la littérature. Sans
doute autrefois à Combray, certaines impressions fort humbles, ou une
lecture de Bergotte, m'avaient mis dans un état de rêverie qui m'avait
paru avoir une grande valeur. Mais cet état, mon poème en prose le
reflétait: nul doute que M. de Norpois n'en eût saisi et percé à jour
tout de suite ce que j'y trouvais de beau seulement par un mirage
entièrement trompeur, puisque l'ambassadeur n'en était pas dupe. Il
venait de m'apprendre au contraire quelle place infime était la mienne
(quand j'étais jugé du dehors, objectivement, par le connaisseur le
mieux disposé et le plus intelligent). Je me sentais consterné,
réduit; et mon esprit comme un fluide qui n'a de dimensions que celles
du vase qu'on lui fournit, de même qu'il s'était dilaté jadis à
remplir les capacités immenses du génie, contracté maintenant, tenait
tout entier dans la médiocrité étroite où M. de Norpois l'avait
soudain enfermé et restreint.
–Notre mise en présence, à Bergotte et à moi, ajouta-t-il en se
tournant vers mon père, ne laissait pas que d'être assez épineuse (ce
qui après tout est aussi une manière d'être piquante). Bergotte voilà
quelques années de cela, fit un voyage à Vienne, pendant que j'y étais
ambassadeur; il me fut présenté par la princesse de Metternich, vint
s'inscrire et désirait être invité. Or, étant à l'étranger
représentant de la France, à qui en somme il fait honneur par ses
écrits, dans une certaine mesure, disons, pour être exacts, dans une
mesure bien faible, j'aurais passé sur la triste opinion que j'ai de
sa vie privée. Mais il ne voyageait pas seul et bien plus il
prétendait ne pas être invité sans sa compagne. Je crois ne pas être
plus pudibond qu'un autre et étant célibataire, je pouvais peut-être
ouvrir un peu plus largement les portes de l'Ambassade que si j'eusse
été marié et père de famille. Néanmoins, j'avoue qu'il y a un degré
d'ignominie dont je ne saurais m'accommoder, et qui est rendu plus
écœurant encore par le ton plus que moral, tranchons le mot,
moralisateur, que prend Bergotte dans ses livres où on ne voit
qu'analyses perpétuelles et d'ailleurs entre nous, un peu
languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et pour
de simples peccadilles, de véritables prêchis-prêchas (on sait ce
qu'en vaut l'aune), alors qu'il montre tant d'inconscience et de
cynisme dans sa vie privée. Bref, j'éludai la réponse, la princesse
revint à la charge, mais sans plus de succès. De sorte que je ne
suppose pas que je doive être très en odeur de sainteté auprès du
personnage, et je ne sais pas jusqu'à quel point il a apprécié
l'attention de Swann de l'inviter en même temps que moi. A moins que
ce ne soit lui qui l'ait demandé. On ne peut pas savoir, car au fond
c'est un malade. C'est même sa seule excuse.
–Et est-ce que la fille de Mme Swann était à ce dîner, demandai-je à
M. de Norpois, profitant pour faire cette question d'un moment où,
comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon
émotion que je n'aurais fait à table, immobile et en pleine lumière.
M. de Norpois parut chercher un instant à se souvenir:
–Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans? En effet, je me
souviens qu'elle m'a été présentée avant le dîner comme la fille de
notre amphitryon. Je vous dirai que je l'ai peu vue, elle est allée se
coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me
rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes fort au courant de la
maison Swann.
–Je joue avec Mlle Swann aux Champs-Élysées, elle est délicieuse.
–Ah! voilà! voilà! Mais à moi, en effet, elle m'a paru charmante.
Je vous avoue pourtant que je ne crois pas qu'elle approchera jamais
de sa mère, si je peux dire cela sans blesser en vous un sentiment
trop vif.
–Je préfère la figure de Mlle Swann, mais j'admire aussi énormément
sa mère, je vais me promener au Bois rien que dans l'espoir de la voir
passer.
–Ah! mais je vais leur dire cela, elles seront très flattées.
Pendant qu'il disait ces mots, M. de Norpois était, pour quelques
secondes encore, dans la situation de toutes les personnes qui,
m'entendant parler de Swann comme d'un homme intelligent, de ses
parents comme d'agents de change honorables, de sa maison comme d'une
belle maison, croyaient que je parlerais aussi volontiers d'un autre
homme aussi intelligent, d'autres agents de change aussi honorables,
d'une autre maison aussi belle; c'est le moment où un homme sain
d'esprit qui cause avec un fou ne s'est pas encore aperçu que c'est un
fou. M. de Norpois savait qu'il n'y a rien que de naturel dans le
plaisir de regarder les jolies femmes, qu'il est de bonne compagnie
dès que quelqu'un nous parle avec chaleur de l'une d'elles, de faire
semblant de croire qu'il en est amoureux, de l'en plaisanter, et de
lui promettre de seconder ses desseins. Mais en disant qu'il parlerait
de moi à Gilberte et à sa mère (ce qui me permettrait, comme une
divinité de l'Olympe qui a pris la fluidité d'un souffle ou plutôt
l'aspect du vieillard dont Minerve emprunte les traits, de pénétrer
moi-même, invisible, dans le salon de Mme Swann, d'attirer son
attention, d'occuper sa pensée, d'exciter sa reconnaissance pour mon
admiration, de lui apparaître comme l'ami d'un homme important, de lui
sembler à l'avenir digne d'être invité par elle et d'entrer dans
l'intimité de sa famille), cet homme important qui allait user en ma
faveur du grand prestige qu'il devait avoir aux yeux de Mme Swann,
m'inspira subitement une tendresse si grande que j'eus peine à me
retenir de ne pas embrasser ses douces mains blanches et fripées, qui
avaient l'air d'être restées trop longtemps dans l'eau. J'en ébauchai
presque le geste que je me crus seul à avoir remarqué. Il est
difficile en effet à chacun de nous de calculer exactement à quelle
échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui; par peur
de nous exagérer notre importance et en grandissant dans des
proportions énormes le champ sur lequel sont obligés de s'étendre les
souvenirs des autres au cours de leur vie, nous nous imaginons que les
parties accessoires de notre discours, de nos attitudes, pénètrent à
peine dans la conscience, à plus forte raison ne demeurent pas dans la
mémoire de ceux avec qui nous causons. C'est d'ailleurs à une
supposition de ce genre qu'obéissent les criminels quand ils
retouchent après coup un mot qu'ils ont dit et duquel ils pensent
qu'on ne pourra confronter cette variante à aucune autre version. Mais
il est bien possible que, même en ce qui concerne la vie millénaire de
l'humanité, la philosophie du feuilletoniste selon laquelle tout est
promis à l'oubli soit moins vraie qu'une philosophie contraire qui
prédirait la conservation de toutes choses. Dans le même journal où le
moraliste du «Premier Paris» nous dit d'un événement, d'un
chef-d'œuvre, à plus forte raison d'une chanteuse qui eut «son heure de
célébrité»: «Qui se souviendra de tout cela dans dix ans?» à la
troisième page, le compte rendu de l'Académie des Inscriptions ne
parle-t-il pas souvent d'un fait par lui-même moins important, d'un
poème de peu de valeur, qui date de l'époque des Pharaons et qu'on
connaît encore intégralement? Peut-être n'en est-il pas tout à fait de
même dans la courte vie humaine. Pourtant quelques années plus tard,
dans une maison où M. de Norpois, qui se trouvait en visite, me
semblait le plus solide appui que j'y pusse rencontrer, parce qu'il
était l'ami de mon père, indulgent, porté à nous vouloir du bien à
tous, d'ailleurs habitué par sa profession et ses origines à la
discrétion, quand, une fois l'Ambassadeur parti, on me raconta qu'il
avait fait allusion à une soirée d'autrefois dans laquelle il avait
«vu le moment où j'allais lui baiser les mains», je ne rougis pas
seulement jusqu'aux oreilles, je fus stupéfait d'apprendre qu'étaient
si différentes de ce que j'aurais cru, non seulement la façon dont M.
de Norpois parlait de moi, mais encore la composition de ses
souvenirs; ce «potin» m'éclaira sur les proportions inattendues de
distraction et de présence d'esprit, de mémoire et d'oubli dont est
fait l'esprit humain; et, je fus aussi merveilleusement surpris que le
jour où je lus pour la première fois, dans un livre de Maspero, qu'on
savait exactement la liste des chasseurs qu'Assourbanipal invitait à
ses battues, dix siècles avant Jésus-Christ.
–Oh! monsieur, dis-je à M. de Norpois, quand il m'annonça qu'il
ferait part à Gilberte et à sa mère, de l'admiration que j'avais pour
elles, si vous faisiez cela, si vous parliez de moi à Mme Swann, ce ne
serait pas assez de toute ma vie pour vous témoigner ma gratitude, et
cette vie vous appartiendrait! Mais je tiens à vous faire remarquer
que je ne connais pas Mme Swann et que je ne lui ai jamais été
présenté.
J'avais ajouté ces derniers mots par scrupule et pour ne pas avoir
l'air de m'être vanté d'une relation que je n'avais pas. Mais en les
prononçant, je sentais qu'ils étaient déjà devenus inutiles, car dès
le début de mon remerciement, d'une ardeur réfrigérante, j'avais vu
passer sur le visage de l'ambassadeur une expression d'hésitation et
de mécontentement et dans ses yeux, ce regard vertical, étroit et
oblique (comme, dans le dessin en perspective d'un solide, la ligne
fuyante d'une de ses faces), regard qui s'adresse à cet interlocuteur
invisible qu'on a en soi-même, au moment où on lui dit quelque chose
que l'autre interlocuteur, le Monsieur avec qui on parlait jusqu'ici–moi
dans la circonstance–ne doit pas entendre. Je me rendis
compte aussitôt que ces phrases que j'avais prononcées et qui, faibles
encore auprès de l'effusion reconnaissante dont j'étais envahi,
m'avaient paru devoir toucher M. de Norpois et achever de le décider à
une intervention qui lui eût donné si peu de peine, et à moi tant de
joie, étaient peut-être (entre toutes celles qu'eussent pu chercher
diaboliquement des personnes qui m'eussent voulu du mal), les seules
qui pussent avoir pour résultat de l'y faire renoncer. En les
entendant en effet, de même qu'au moment où un inconnu, avec qui nous
venions d'échanger agréablement des impressions que nous avions pu
croire semblables sur des passants que nous nous accordions à trouver
vulgaires, nous montre tout à coup l'abîme pathologique qui le sépare
de nous en ajoutant négligemment tout en tâtant sa poche: «C'est
malheureux que je n'aie pas mon revolver, il n'en serait pas resté un
seul», M. de Norpois qui savait que rien n'était moins précieux ni
plus aisé que d'être recommandé à Mme Swann et introduit chez elle, et
qui vit que pour moi, au contraire, cela présentait un tel prix, par
conséquent, sans doute, une grande difficulté, pensa que le désir,
normal en apparence, que j'avais exprimé, devait dissimuler quelque
pensée différente, quelque visée suspecte, quelque faute antérieure, à
cause de quoi, dans la certitude de déplaire à Mme Swann, personne
n'avait jusqu'ici voulu se charger de lui transmettre une commission
de ma part. Et je compris que cette commission, il ne la ferait
jamais, qu'il pourrait voir Mme Swann quotidiennement pendant des
années, sans pour cela lui parler une seule fois de moi. Il lui
demanda cependant quelques jours plus tard un renseignement que je
désirais et chargea mon père de me le transmettre. Mais il n'avait pas
cru devoir dire pour qui il le demandait. Elle n'apprendrait donc pas
que je connaissais M. de Norpois et que je souhaitais tant d'aller
chez elle; et ce fut peut-être un malheur moins grand que je ne
croyais. Car la seconde de ces nouvelles n'eût probablement pas
beaucoup ajouté à l'efficacité, d'ailleurs incertaine, de la première.
Pour Odette, l'idée de sa propre vie et de sa propre demeure
n'éveillant aucun trouble mystérieux, une personne qui la connaissait,
qui allait chez elle, ne lui semblait pas un être fabuleux comme il le
paraissait à moi qui aurais jeté dans les fenêtres de Swann une pierre
si j'avais pu écrire sur elle que je connaissais M. de Norpois:
j'étais persuadé qu'un tel message, même transmis d'une façon aussi
brutale, m'eût donné beaucoup plus de prestige aux yeux de la maîtresse
de la maison qu'il ne l'eût indisposée contre moi. Mais, même si
j'avais pu me rendre compte que la mission dont ne s'acquitta pas M.
de Norpois fût restée sans utilité, bien plus, qu'elle eût pu me nuire
auprès des Swann, je n'aurais pas eu le courage, s'il s'était montré
consentant, d'en décharger l'Ambassadeur et de renoncer à la volupté,
si funestes qu'en pussent être les suites, que mon nom et ma personne
se trouvassent ainsi un moment auprès de Gilberte, dans sa maison et
sa vie inconnues.
Quand M. de Norpois fut parti, mon père jeta un coup d'œil sur le
journal du soir; je songeais de nouveau à la Berma. Le plaisir que
j'avais eu à l'entendre exigeait d'autant plus d'être complété qu'il
était loin d'égaler celui que je m'étais promis; aussi s'assimilait-il
immédiatement tout ce qui était susceptible de le nourrir, par exemple
ces mérites que M. de Norpois avait reconnus à la Berma et que mon
esprit avait bus d'un seul trait comme un pré trop sec sur qui on
verse de l'eau. Or mon père me passa le journal en me désignant un
entrefilet conçu en ces termes: «La représentation de _Phèdre_ qui a
été donnée devant une salle enthousiaste où on remarquait les principales
notabilités du monde des arts et de la critique a été pour Mme Berma
qui jouait le rôle de Phèdre, l'occasion d'un triomphe comme elle en a
rarement connu de plus éclatant au cours de sa prestigieuse carrière.
Nous reviendrons plus longuement sur cette représentation qui
constitue un véritable événement théâtral; disons seulement que les
juges les plus autorisés s'accordaient à déclarer qu'une telle
interprétation renouvelait entièrement le rôle de Phèdre, qui est un
des plus beaux et des plus fouillés de Racine, et constituait la plus
pure et la plus haute manifestation d'art à laquelle de notre temps il
ait été donné d'assister.» Dès que mon esprit eut conçu cette idée
nouvelle de «la plus pure et haute manifestation d'art», celle-ci se
rapprocha du plaisir imparfait que j'avais éprouvé au théâtre, lui
ajouta un peu de ce qui lui manquait et leur réunion forma quelque
chose de si exaltant que je m'écriai: «Quelle grande artiste!» Sans
doute on peut trouver que je n'étais pas absolument sincère. Mais
qu'on songe plutôt à tant d'écrivains qui, mécontents du morceau
qu'ils viennent d'écrire, s'ils lisent un éloge du génie de
Chateaubriand, ou évoquant tel grand artiste dont ils ont souhaité
d'être l'égal, fredonnant par exemple en eux-mêmes telle phrase de
Beethoven de laquelle ils comparent la tristesse à celle qu'ils ont
voulu mettre dans leur prose, se remplissent tellement de cette idée
de génie qu'ils l'ajoutent à leurs propres productions en repensant à
elles, ne les voient plus telles qu'elles leur étaient apparues
d'abord, et risquant un acte de foi dans la valeur de leur œuvre se
disent: «Après tout!» sans se rendre compte que, dans le total qui
détermine leur satisfaction finale, ils font entrer le souvenir de
merveilleuses pages de Chateaubriand qu'ils assimilent aux leurs, mais
enfin qu'ils n'ont point écrites; qu'on se rappelle tant d'hommes qui
croient en l'amour d'une maîtresse de qui ils ne connaissent que les
trahisons; tous ceux aussi qui espèrent alternativement soit une
survie incompréhensible dès qu'ils pensent, maris inconsolables, à une
femme qu'ils ont perdue et qu'ils aiment encore, artistes, à la gloire
future de laquelle ils pourront jouir, soit un néant rassurant quand
leur intelligence se reporte au contraire aux fautes que sans lui ils
auraient à expier après leur mort; qu'on pense encore aux touristes
qu'exalte la beauté d'ensemble d'un voyage dont jour par jour ils
n'ont éprouvé que de l'ennui, et qu'on dise, si dans la vie en commun
que mènent les idées au sein de notre esprit, il est une seule de
celles qui nous rendent le plus heureux qui n'ait été d'abord en
véritable parasite demander à une idée étrangère et voisine le
meilleur de la force qui lui manquait.
Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour
moi à la «carrière». Je crois que soucieuse avant tout qu'une règle
d'existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu'elle
regrettait, c'était moins de me voir renoncer à la diplomatie que
m'adonner à la littérature. «Mais laisse donc, s'écria mon père, il
faut avant tout prendre du plaisir à ce qu'on fait. Or, il n'est plus
un enfant. Il sait bien maintenant ce qu'il aime, il est peu probable
qu'il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le
rendra heureux dans l'existence.» En attendant que grâce à la liberté
qu'elles m'octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l'existence,
les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout
temps ses gentillesses imprévues m'avaient, quand elles se
produisaient, donné une telle envie d'embrasser au-dessus de sa barbe
ses joues colorées que si je n'y cédais pas, c'était seulement par
peur de lui déplaire. Aujourd'hui, comme un auteur s'effraye de voir
ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu'il
ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier,
à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me
demandais si mon désir d'écrire était quelque chose d'assez important
pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout
en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était
destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux
terribles soupçons. Le premier c'était que (alors que chaque jour je
me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne
débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée,
bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très différent de
ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n'était à vrai dire
qu'une autre forme du premier, c'est que je n'étais pas situé en
dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de
roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tristesse,
quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d'osier.
Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en
aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on
vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. Et pour rendre
sa fuite sensible, les romanciers sont obligés, en accélérant
follement les battements de l'aiguille, de faire franchir au lecteur
dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d'une page on a
quitté un amant plein d'espoir, au bas de la suivante on le retrouve
octogénaire, accomplissant péniblement dans le préau d'un hospice sa
promenade quotidienne, répondant à peine aux paroles qu'on lui
adresse, ayant oublié le passé. En disant de moi: «Ce n'est plus un
enfant, ses goûts ne changeront plus, etc.», mon père venait tout d'un
coup de me faire apparaître à moi-même dans le Temps, et me causait le
même genre de tristesse, que si j'avais été non pas encore
l'hospitalisé ramolli, mais ces héros dont l'auteur, sur un ton
indifférent qui est particulièrement cruel, nous dit à la fin d'un
livre: «il quitte de moins en moins la campagne. Il a fini par s'y
fixer définitivement, etc.»
Cependant, mon père, pour aller au-devant des critiques que nous
aurions pu faire sur notre invité, dit à maman:
–J'avoue que le père Norpois a été un peu «poncif» comme vous
dites. Quand il a dit qu'il aurait été «peu séant» de poser une
question au comte de Paris, j'ai eu peur que vous ne vous mettiez à
rire.
–Mais pas du tout, répondit ma mère, j'aime beaucoup qu'un homme
de cette valeur et de cet âge ait gardé cette sorte de naïveté qui ne
prouve qu'un fond d'honnêteté et de bonne éducation.
–Je crois bien! Cela ne l'empêche pas d'être fin et intelligent, je
le sais moi qui le vois à la Commission tout autre qu'il n'est ici,
s'écria mon père, heureux de voir que maman appréciait M. de Norpois,
et voulant lui persuader qu'il était encore supérieur à ce qu'elle
croyait, parce que la cordialité surfait avec autant de plaisir qu'en
prend la taquinerie à déprécier. Comment a-t-il donc dit … «avec les
princes on ne sait jamais…»
–Mais oui, comme tu dis là. J'avais remarqué, c'est très fin. On
voit qu'il a une profonde expérience de la vie.
–C'est extraordinaire qu'il ait dîné chez les Swann et qu'il y ait
trouvé en somme des gens réguliers, des fonctionnaires…. Où est-ce
que Mme Swann a pu aller pêcher ce monde-là?
–As-tu remarqué, avec quelle malice il a fait cette réflexion:
«C'est une maison où il va surtout des hommes!»
Et tous deux cherchaient à reproduire la manière dont M. de Norpois
avait dit cette phrase, comme ils auraient fait pour quelque
intonation de Bressant ou de Thiron dans _l'Aventurière_ ou dans _le
Gendre de M. Poirier_. Mais de tous ses mots, le plus goûté, le fut par
Françoise qui, encore plusieurs années après, ne pouvait pas «tenir
son sérieux» si on lui rappelait qu'elle avait été traitée par
l'ambassadeur de «chef de premier ordre», ce que ma mère était allée
lui transmettre comme un ministre de la guerre les félicitations d'un
souverain de passage après «la Revue». Je l'avais d'ailleurs précédée
à la cuisine. Car j'avais fait promettre à Françoise, pacifiste mais
cruelle, qu'elle ne ferait pas trop souffrir le lapin qu'elle avait à
tuer et je n'avais pas eu de nouvelles de cette mort; Françoise
m'assura qu'elle s'était passée le mieux du monde et très rapidement:
«J'ai jamais vu une bête comme ça; elle est morte sans dire seulement
une parole, vous auriez dit qu'elle était muette.» Peu au courant du
langage des bêtes, j'alléguai que le lapin ne criait peut-être pas
comme le poulet. «Attendez un peu voir, me dit Françoise indignée de
mon ignorance, si les lapins ne crient pas autant comme les poulets.
Ils ont même la voix bien plus forte.» Françoise accepta les
compliments de M. de Norpois avec la fière simplicité, le regard
joyeux et–fût-ce momentanément–intelligent, d'un artiste à qui
on parle de son art. Ma mère l'avait envoyée autrefois dans certains
grands restaurants voir comment on y faisait la cuisine. J'eus ce
soir-là à l'entendre traiter les plus célèbres de gargotes le même
plaisir qu'autrefois à apprendre, pour les artistes dramatiques, que
la hiérarchie de leurs mérites n'était pas la même que celle de leurs
réputations. «L'Ambassadeur, lui dit ma mère, assure que nulle part on
ne mange de bœuf froid et de soufflés comme les vôtres.» Françoise avec
un air de modestie et de rendre hommage à la vérité, l'accorda, sans
être, d'ailleurs, impressionnée par le titre d'ambassadeur; elle
disait de M. de Norpois, avec l'amabilité due à quelqu'un qui l'avait
prise pour un «chef»: «C'est un bon vieux comme moi.» Elle avait bien
cherché à l'apercevoir quand il était arrivé, mais sachant que Maman
détestait qu'on fût derrière les portes ou aux fenêtres et pensant
qu'elle saurait par les autres domestiques ou par les concierges
qu'elle avait fait le guet (car Françoise ne voyait partout que
«jalousies» et «racontages» qui jouaient dans son imagination le même
rôle permanent et funeste que, pour telles autres personnes, les
intrigues des jésuites ou des juifs), elle s'était contentée de
regarder par la croisée de la cuisine, «pour ne pas avoir des raisons
avec Madame» et sur l'aspect sommaire de M. de Norpois, elle avait
«cru voir Monsieur Legrand», à cause de son _agileté_, et bien qu'il
n'y eût pas un trait commun entre eux. «Mais enfin, lui demanda ma mère,
comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que
vous (quand vous le voulez)?–Je ne sais pas d'où ce que ça devient»,
répondit Françoise (qui n'établissait pas une démarcation bien nette
entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le
verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n'était pas
beaucoup plus capable–ou désireuse–de dévoiler le mystère qui
faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu'une grande
élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant.
Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même
des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite,
répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout
ensemble. Il faut que le bœuf, il devienne comme une éponge, alors il
boit tout le jus jusqu'au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où
il me semble qu'on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas
que c'était tout à fait ma gelée, mais c'était fait bien doucement et
les soufflés ils avaient bien de la crème.–Est-ce Henry? demanda mon
père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de
la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps.–Oh
non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je
parlais d'un petit restaurant. Chez cet Henry c'est très bon bien sûr,
mais c'est pas un restaurant, c'est plutôt … un bouillon!–Weber?–Ah!
non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c'est
dans la rue Royale, ce n'est pas un restaurant, c'est une brasserie.
Je ne sais pas si ce qu'ils vous donnent est servi. Je crois qu'ils
n'ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va
comme je te pousse.–Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu'en
fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait
pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous
nous apercevions qu'avec son air de simplicité Françoise était pour
les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut
l'être l'actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes
pourtant qu'elle avait un sentiment juste de son art et le respect des
traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c'est
qu'il y avait l'air d'avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise.
C'est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup.
Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait
par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas
à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière…» Le
restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d'orgueil et de
bonhomie, c'était … le Café Anglais.
Quand vint le 1er janvier, je fis d'abord des visites de famille avec
maman, qui, pour ne pas me fatiguer, les avait d'avance (à l'aide d'un
itinéraire tracé par mon père) classées par quartier plutôt que selon
le degré exact de la parenté. Mais à peine entrés dans le salon d'une
cousine assez éloignée qui avait comme raison de passer d'abord, que
sa demeure ne le fût pas de la nôtre, ma mère était épouvantée en
voyant, ses marrons glacés ou déguisés à la main, le meilleur ami du
plus susceptible de mes oncles auquel il allait rapporter que nous
n'avions pas commencé notre tournée par lui. Cet oncle serait sûrement
blessé; il n'eût trouvé que naturel que nous allassions de la
Madeleine au Jardin des Plantes où il habitait avant de nous arrêter à
Saint-Augustin, pour repartir rue de l'École-de-Médecine.
Les visites finies (ma grand'mère dispensait que nous en fissions une
chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu'aux
Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu'elle la remît à la
personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y
chercher du pain d'épices, la lettre que dès le jour où mon amie
m'avait fait tant de peine, j'avais décidé de lui envoyer au nouvel
an, et dans laquelle je lui disais que notre amitié ancienne
disparaissait avec l'année finie, que j'oubliais mes griefs et mes
déceptions et qu'à partir du 1er janvier, c'était une amitié neuve que
nous allions bâtir, si solide que rien ne la détruirait, si
merveilleuse que j'espérais que Gilberte mettrait quelque coquetterie
à lui garder toute sa beauté et à m'avertir à temps comme je
promettais de le faire moi-même, aussitôt que surviendrait le moindre
péril qui pourrait l'endommager. En rentrant, Françoise me fit
arrêter, au coin de la rue Royale, devant un étalage en plein vent où
elle choisit, pour ses propres étrennes, des photographies de Pie IX
et de Raspail et où, pour ma part, j'en achetai une de la Berma. Les
innombrables admirations qu'excitait l'artiste donnaient quelque chose
d'un peu pauvre à ce visage unique qu'elle avait pour y répondre,
immuable et précaire comme ce vêtement des personnes qui n'en ont pas
de rechange, et où elle ne pouvait exhiber toujours que le petit pli
au-dessus de la lèvre supérieure, le relèvement des sourcils, quelques
autres particularités physiques toujours les mêmes qui, en somme,
étaient à la merci d'une brûlure ou d'un choc. Ce visage, d'ailleurs,
ne m'eût pas à lui seul semblé beau, mais il me donnait l'idée, et par
conséquent, l'envie de l'embrasser à cause de tous les baisers qu'il
avait dû supporter, et que du fond de la «carte-album», il semblait
appeler encore par ce regard coquettement tendre et ce sourire
artificieusement ingénu. Car la Berma devait ressentir effectivement
pour bien des jeunes hommes ces désirs qu'elle avouait sous le couvert
du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui
ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre
l'assouvissement si facile. Le soir tombait, je m'arrêtai devant une
colonne de théâtre où était affichée la représentation que la Berma
donnait pour le 1er janvier. Il soufflait un vent humide et doux.
C'était un temps que je connaissais; j'eus la sensation et le
pressentiment que le jour de l'an n'était pas un jour différent des
autres, qu'il n'était pas le premier d'un monde nouveau où j'aurais
pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de
Gilberte comme au temps de la Création, comme s'il n'existait pas
encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices
qu'on aurait pu en tirer pour l'avenir, les déceptions qu'elle m'avait
parfois causées: un nouveau monde où rien ne subsistât de l'ancien …
rien qu'une chose: mon désir que Gilberte m'aimât. Je compris que si
mon coeur souhaitait ce renouvellement autour de lui d'un univers qui ne
l'avait pas satisfait, c'est que lui, mon cœur, n'avait pas changé, et
je me dis qu'il n'y avait pas de raison pour que celui de Gilberte eût
changé davantage; je sentis que cette nouvelle amitié c'était la même,
comme ne sont pas séparées des autres par un fossé les années
nouvelles que notre désir, sans pouvoir les atteindre et les modifier,
recouvre à leur insu d'un nom différent. J'avais beau dédier celle-ci
à Gilberte, et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la
nature essayer d'imprimer au jour de l'an l'idée particulière que je
m'étais faite de lui, c'était en vain; je sentais qu'il ne savait pas
qu'on l'appelât le jour de l'an, qu'il finissait dans le crépuscule
d'une façon qui ne m'était pas nouvelle: dans le vent doux qui
soufflait autour de la colonne d'affiches, j'avais reconnu, j'avais
senti reparaître la matière éternelle et commune, l'humidité
familière, l'ignorante fluidité des anciens jours.
Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes
vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu'on ne leur
donne plus d'étrennes, mais parce qu'ils ne croient plus au nouvel an.
Des étrennes j'en avais reçu mais non pas les seules qui m'eussent
fait plaisir et qui eussent été un mot de Gilberte. J'étais pourtant
jeune encore tout de même puisque j'avais pu lui en écrire un par
lequel j'espérais, en lui disant les rêves lointains de ma tendresse,
en éveiller de pareils en elle. La tristesse des hommes qui ont
vieilli c'est de ne pas même songer à écrire de telles lettres dont
ils ont appris l'inefficacité.
Quand je fus couché, les bruits de la rue, qui se prolongeaient plus
tard ce soir de fête, me tinrent éveillé. Je pensais à tous les gens
qui finiraient leur nuit dans les plaisirs, à l'amant, à la troupe de
débauchés peut-être, qui avaient dû aller chercher la Berma à la fin
de cette représentation que j'avais vue annoncée pour le soir. Je ne
pouvais même pas, pour calmer l'agitation que cette idée faisait
naître en moi dans cette nuit d'insomnie, me dire que la Berma ne
pensait peut-être pas à l'amour, puisque les vers qu'elle récitait,
qu'elle avait longuement étudiés, lui rappelaient à tous moments qu'il
est délicieux, comme elle le savait d'ailleurs si bien qu'elle en
faisait apparaître les troubles bien connus–mais doués d'une
violence nouvelle et d'une douceur insoupçonnée–à des spectateurs
émerveillés dont chacun pourtant les avait ressentis par soi-même. Je
rallumai ma bougie éteinte pour regarder encore une fois son visage. A
la pensée qu'il était sans doute en ce moment caressé par ces hommes
que je ne pouvais empêcher de donner à la Berma, et de recevoir
d'elle, des joies surhumaines et vagues, j'éprouvais un émoi plus
cruel qu'il n'était voluptueux, une nostalgie que vint aggraver le son
du cor, comme on l'entend la nuit de la Mi-Carême, et souvent des
autres fêtes, et qui, parce qu'il est alors sans poésie, est plus
triste, sortant d'un mastroquet, que «le soir au fond des bois». A ce
moment-là, un mot de Gilberte n'eût peut-être pas été ce qu'il m'eût
fallu. Nos désirs vont s'interférant et, dans la confusion de
l'existence, il est rare qu'un bonheur vienne justement se poser sur
le désir qui l'avait réclamé.
Je continuai à aller aux Champs-Élysées les jours de beau temps, par
des rues dont les maisons élégantes et roses baignaient, parce que
c'était le moment de la grande vogue des Expositions d'Aquarellistes,
dans un ciel mobile et léger. Je mentirais en disant que dans ce
temps-là les palais de Gabriel m'aient paru d'une plus grande beauté
ni même d'une autre époque que les hôtels avoisinants. Je trouvais
plus de style et aurais cru plus d'ancienneté sinon au Palais de
l'Industrie, du moins à celui du Trocadéro. Plongée dans un sommeil
agité, mon adolescence enveloppait d'un même rêve tout le quartier où
elle le promenait, et je n'avais jamais songé qu'il pût y avoir un
édifice du XVIIIe siècle dans la rue Royale, de même que j'aurais été
étonné si j'avais appris que la Porte-Saint-Martin et la Porte
Saint-Denis, chefs-d'œuvre du temps de Louis XIV, n'étaient pas
contemporains des immeubles les plus récents de ces arrondissements
sordides. Une seule fois un des palais de Gabriel me fit arrêter
longuement; c'est que la nuit étant venue, ses colonnes
dématérialisées par le clair de lune avaient l'air découpées dans du
carton et, me rappelant un décor de l'opérette _Orphée aux Enfers_, me
donnaient pour la première fois une impression de beauté.
Gilberte cependant ne revenait toujours pas aux Champs-Élysées. Et
pourtant j'aurais eu besoin de la voir, car je ne me rappelais même
pas sa figure. La manière chercheuse, anxieuse, exigeante que nous
avons de regarder la personne que nous aimons, notre attente de la
parole qui nous donnera ou nous ôtera l'espoir d'un rendez-vous pour
le lendemain, et, jusqu'à ce que cette parole soit dite, notre
imagination alternative, sinon simultanée, de la joie et du désespoir,
tout cela rend notre attention en face de l'être aimé trop tremblante
pour qu'elle puisse obtenir de lui une image bien nette. Peut-être
aussi cette activité de tous les sens à la fois, et qui essaye de
connaître avec les regards seuls ce qui est au delà d'eux, est-elle
trop indulgente aux mille formes, à toutes les saveurs, aux mouvements
de la personne vivante que d'habitude, quand nous n'aimons pas, nous
immobilisons. Le modèle chéri, au contraire, bouge; on n'en a jamais
que des photographies manquées. Je ne savais vraiment plus comment
étaient faits les traits de Gilberte sauf dans les moments divins, où
elle les dépliait pour moi: je ne me rappelais que son sourire. Et ne
pouvant revoir ce visage bien-aimé, quelque effort que je fisse pour
m'en souvenir, je m'irritais de trouver, dessinés dans ma mémoire avec
une exactitude définitive, les visages inutiles et frappants de
l'homme des chevaux de bois et de la marchande de sucre d'orge: ainsi
ceux qui ont perdu un être aimé qu'ils ne revoient jamais en dormant,
s'exaspèrent de rencontrer sans cesse dans leurs rêves tant de gens
insupportables et que c'est déjà trop d'avoir connus dans l'état de
veille. Dans leur impuissance à se représenter l'objet de leur
douleur, ils s'accusent presque de n'avoir pas de douleur. Et moi je
n'étais pas loin de croire que ne pouvant me rappeler les traits de
Gilberte, je l'avais oubliée elle-même, je ne l'aimais plus. Enfin
elle revint jouer presque tous les jours, mettant devant moi de
nouvelles choses à désirer, à lui demander, pour le lendemain, faisant
bien chaque jour en ce sens-là, de ma tendresse une tendresse
nouvelle. Mais une chose changea une fois de plus et brusquement la
façon dont tous les après-midis vers deux heures se posait le problème
de mon amour. M. Swann avait-il surpris la lettre que j'avais écrite à
sa fille, ou Gilberte ne faisait-elle que m'avouer longtemps après, et
afin que je fusse plus prudent, un état de choses déjà ancien? Comme
je lui disais combien j'admirais son père et sa mère, elle prit cet
air vague, plein de réticences et de secret qu'elle avait quand on lui
parlait de ce qu'elle avait à faire, de ses courses et de ses visites,
et tout d'un coup finit par me dire: «Vous savez, ils ne vous gobent
pas!» et glissante comme une ondine–elle était ainsi–elle éclata
de rire. Souvent son rire en désaccord avec ses paroles semblait,
comme fait la musique, décrire dans un autre plan une surface
invisible. M. et Mme Swann ne demandaient pas à Gilberte de cesser de
jouer avec moi, mais eussent autant aimé, pensait-elle, que cela n'eût
pas commencé. Ils ne voyaient pas mes relations avec elle d'un œil
favorable, ne me croyaient pas d'une grande moralité et s'imaginaient
que je ne pouvais exercer sur leur fille qu'une mauvaise influence. Ce
genre de jeunes gens peu scrupuleux auxquels Swann me croyait
ressembler, je me les représentais comme détestant les parents de la
jeune fille qu'ils aiment, les flattant quand ils sont là, mais se
moquant d'eux avec elle, la poussant à leur désobéir, et quand ils ont
une fois conquis leur fille, les privant même de la voir. A ces traits
(qui ne sont jamais ceux sous lesquels le plus grand misérable se voit
lui-même) avec quelle violence mon cœur opposait ces sentiments dont il
était animé à l'égard de Swann, si passionnés au contraire que je ne
doutais pas que s'il les eût soupçonnés il ne se fût repenti de son
jugement à mon égard comme d'une erreur judiciaire. Tout ce que je
ressentais pour lui, j'osai le lui écrire dans une longue lettre que
je confiai à Gilberte en la priant de la lui remettre. Elle y
consentit. Hélas! il voyait donc en moi un plus grand imposteur encore
que je ne pensais; ces sentiments que j'avais cru peindre, en seize
pages, avec tant de vérité, il en avait donc douté; la lettre que je
lui écrivis, aussi ardente et aussi sincère que les paroles que
j'avais dites à M. de Norpois n'eut pas plus de succès. Gilberte me
raconta le lendemain, après m'avoir emmené à l'écart derrière un
massif de lauriers, dans une petite allée où nous nous assîmes chacun
sur une chaise, qu'en lisant la lettre qu'elle me rapportait, son père
avait haussé les épaules, en disant: «Tout cela ne signifie rien, cela
ne fait que prouver combien j'ai raison.» Moi qui savais la pureté de
mes intentions, la bonté de mon âme, j'étais indigné que mes paroles
n'eussent même pas effleuré l'absurde erreur de Swann. Car que ce fût
une erreur, je n'en doutais pas alors. Je sentais que j'avais décrit
avec tant d'exactitude certaines caractéristiques irrécusables de mes
sentiments généreux que, pour que d'après elles Swann ne les eût pas
aussitôt reconstitués, ne fût pas venu me demander pardon et avouer
qu'il s'était trompé, il fallait que ces nobles sentiments, il ne les
eût lui-même jamais ressentis, ce qui devait le rendre incapable de
les comprendre chez les autres.
Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n'est
souvent que l'aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes
quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être
avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple
effet–et une confirmation enthousiaste–de mon amour pour
Gilberte, par lequel–et non par ma vénération secondaire pour lui–seraient
fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais
partager ses prévisions, car je n'avais pas réussi à abstraire de
moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres
et à en supporter expérimentalement les conséquences; j'étais
désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m'ayant
appelé. Il me fallut l'accompagner dans un petit pavillon treillissé
de vert, assez semblable aux bureaux d'octroi désaffectés du vieux
Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu'on appelle
en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal
informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l'entrée,
où je restai à attendre Françoise, dégageaient une fraîche odeur de
renfermé qui, m'allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire
naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra
d'un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous
laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder,
mais au contraire d'un plaisir consistant auquel je pouvais m'étayer,
délicieux, paisible, riche d'une vérité durable, inexpliquée et
certaine. J'aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté
de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui
m'avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation
vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu'elle ne me
donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu'elle ne
m'avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l'établissement, vieille
dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler.
Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle
avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille», par
conséquent quelqu'un qu'elle trouvait plus différent d'un ouvrier que
Saint-Simon un duc d'un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute
la tenancière avant de l'être avait eu des revers. Mais Françoise
assurait qu'elle était marquise et appartenait à la famille de
Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais
et m'ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer?
en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait
peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous
venions faire une commande m'offraient un des bonbons qu'elles avaient
sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait,
hélas! d'accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle
vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et
qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la
«marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la
porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis
comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins
l'espérance de les corrompre que le plaisir qu'on éprouve à se montrer
vainement prodigue envers ce qu'on aime, car je n'ai jamais vu auprès
d'elle d'autre visiteur qu'un vieux garde forestier du jardin.
Un instant après je prenais congé de la marquise, accompagné de
Françoise, et je quittai cette dernière pour retourner auprès de
Gilberte. Je l'aperçus tout de suite, sur une chaise, derrière le
massif de lauriers. C'était pour ne pas être vue de ses amies: on
jouait à cache-cache. J'allai m'asseoir à côté d'elle. Elle avait une
toque plate qui descendait assez bas sur ses yeux leur donnant ce même
regard «en dessous», rêveur et fourbe que je lui avais vu la première
fois à Combray. Je lui demandai s'il n'y avait pas moyen que j'eusse
une explication verbale avec son père. Gilberte me dit qu'elle la lui
avait proposée, mais qu'il la jugeait inutile. Tenez, ajouta-t-elle,
ne me laissez pas votre lettre, il faut rejoindre les autres
puisqu'ils ne m'ont pas trouvée.»
Si Swann était arrivé alors avant même que je l'eusse reprise, cette
lettre de la sincérité de laquelle je trouvais qu'il avait été si
insensé de ne pas s'être laissé persuader, peut-être aurait-il vu que
c'était lui qui avait raison. Car m'approchant de Gilberte qui,
renversée sur sa chaise, me disait de prendre la lettre et ne me la
tendait pas, je me sentis si attiré par son corps que je lui dis:
–Voyons, empêchez-moi de l'attraper, nous allons voir qui sera le
plus fort.
Elle la mit dans son dos, je passai mes mains derrière son cou, en
soulevant les nattes de ses cheveux qu'elle portait sur les épaules, soit
que ce fût encore de son âge, soit que sa mère voulût la faire
paraître plus longtemps enfant, afin de se rajeunir elle-même; nous
luttions, arc-boutés. Je tâchais de l'attirer, elle résistait; ses
pommettes enflammées par l'effort étaient rouges et rondes comme des
cerises; elle riait comme si je l'eusse chatouillée; je la tenais
serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j'aurais voulu
grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu'en
fût à peine augmenté l'essoufflement que me donnaient l'exercice
musculaire et l'ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de
sueur arrachées par l'effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même
m'attarder le temps d'en connaître le goût; aussitôt je pris la
lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté:
–Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu.
Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre
objet que celui que j'avais avoué, mais n'avait-elle pas su remarquer
que je l'avais atteint. Et moi qui craignais qu'elle s'en fût aperçue
(et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée
qu'elle eut un instant après, me donna à penser que je n'avais pas eu
tort de le craindre), j'acceptai de lutter encore, de peur qu'elle pût
croire que je ne m'étais proposé d'autre but que celui après quoi je
n'avais plus envie que de rester tranquille auprès d'elle.
En rentrant, j'aperçus, je me rappelai brusquement l'image, cachée
jusque-là, dont m'avait approché, sans me la laisser voir ni
reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé.
Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à
Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d'humidité. Mais je
ne pus comprendre et je remis à plus tard de chercher pourquoi le
rappel d'une image si insignifiante m'avait donné une telle félicité.
En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de
Norpois: j'avais préféré jusqu'ici à tous les écrivains celui qu'il
appelait un simple «joueur de flûte» et une véritable exaltation
m'avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une
odeur de moisi.
Depuis quelque temps, dans certaines familles, le nom des
Champs-Élysées, si quelque visiteur le prononçait, était accueilli par
les mères avec l'air malveillant qu'elles réservent à un médecin
réputé auquel elles prétendent avoir vu faire trop de diagnostics
erronés pour avoir encore confiance en lui; on assurait que ce jardin
ne réussissait pas aux enfants, qu'on pouvait citer plus d'un mal de
gorge, plus d'une rougeole et nombre de fièvres dont il était
responsable. Sans mettre ouvertement en doute la tendresse de maman
qui continuait à m'y envoyer, certaines de ses amies déploraient du
moins son aveuglement.
Les névropathes sont peut-être, malgré l'expression consacrée, ceux qui
«s'écoutent» le moins: ils entendent en eux tant de choses dont ils se
rendent compte ensuite qu'ils avaient eu tort de s'alarmer, qu'ils
finissent par ne plus faire attention à aucune. Leur système nerveux
leur a si souvent crié: «Au secours!» comme pour une grave maladie,
quand tout simplement il allait tomber de la neige ou qu'on allait
changer d'appartement, qu'ils prennent l'habitude de ne pas plus tenir
compte de ces avertissements qu'un soldat, lequel dans l'ardeur de
l'action, les perçoit si peu, qu'il est capable, étant mourant, de
continuer encore quelques jours à mener la vie d'un homme en bonne
santé. Un matin, portant coordonnés en moi mes malaises habituels, de
la circulation constante et intestine desquels je tenais toujours mon
esprit détourné aussi bien que de celle de mon sang, je courais
allègrement vers la salle à manger où mes parents étaient déjà à
table, et–m'étant dit comme d'ordinaire qu'avoir froid peut
signifier non qu'il faut se chauffer, mais par exemple qu'on a été
grondé, et ne pas avoir faim, qu'il va pleuvoir et non qu'il ne faut
pas manger–je me mettais à table, quand, au moment d'avaler la
première bouchée d'une côtelette appétissante, une nausée, un
étourdissement m'arrêtèrent, réponse fébrile d'une maladie commencée,
dont la glace de mon indifférence avait masqué, retardé les symptômes,
mais qui refusait obstinément la nourriture que je n'étais pas en état
d'absorber. Alors, dans la même seconde, la pensée que l'on
m'empêcherait de sortir si l'on s'apercevait que j'étais malade me
donna, comme l'instinct de conservation à un blessé, la force de me
traîner jusqu'à ma chambre où je vis que j'avais 40 degrés de fièvre,
et ensuite de me préparer pour aller aux Champs-Élysées. A travers le
corps languissant et perméable dont elle était enveloppée, ma pensée
souriante rejoignait, exigeait le plaisir si doux d'une partie de
barres avec Gilberte, et une heure plus tard, me soutenant à peine,
mais heureux à côté d'elle, j'avais la force de le goûter encore.
Françoise, au retour, déclara que je m'étais «trouvé indisposé», que
j'avais dû prendre un «chaud et froid», et le docteur, aussitôt
appelé, déclara «préférer» la «sévérité», la «virulence» de la poussée
fébrile qui accompagnait ma congestion pulmonaire et ne serait «qu'un
feu de paille» à des formes plus «insidieuses» et «larvées». Depuis
longtemps déjà j'étais sujet à des étouffements et notre médecin,
malgré la désapprobation de ma grand'mère, qui me voyait déjà mourant
alcoolique, m'avait conseillé outre la caféine qui m'était prescrite
pour m'aider à respirer, de prendre de la bière, du champagne ou du
cognac quand je sentais venir une crise. Celles-ci avorteraient,
disait-il, dans l'«euphorie» causée par l'alcool. J'étais souvent
obligé pour que ma grand'mère permît qu'on m'en donnât, de ne pas
dissimuler, de faire presque montre de mon état de suffocation.
D'ailleurs, dès que je le sentais s'approcher, toujours incertain des
proportions qu'il prendrait, j'en étais inquiet à cause de la
tristesse de ma grand'mère que je craignais beaucoup plus que ma
souffrance. Mais en même temps mon corps, soit qu'il fût trop faible
pour garder seul le secret de celle-ci, soit qu'il redoutât que dans
l'ignorance du mal imminent on exigeât de moi quelque effort qui lui
eût été impossible ou dangereux, me donnait le besoin d'avertir ma
grand'mère de mes malaises avec une exactitude où je finissais par
mettre une sorte de scrupule physiologique. Apercevais-je en moi un
symptôme fâcheux que je n'avais pas encore discerné, mon corps était
en détresse tant que je ne l'avais pas communiqué à ma grand'mère.
Feignait-elle de n'y prêter aucune attention, il me demandait
d'insister. Parfois j'allais trop loin; et le visage aimé qui n'était
plus toujours aussi maître de ses émotions qu'autrefois, laissait
paraître une expression de pitié, une contraction douloureuse. Alors
mon cœur était torturé par la vue de la peine qu'elle avait; comme si
mes baisers eussent dû effacer cette peine, comme si ma tendresse eût
pu donner à ma grand'mère autant de joie que mon bonheur, je me jetais
dans ses bras. Et les scrupules étant d'autre part apaisés par la
certitude qu'elle connaissait le malaise ressenti, mon corps ne
faisait pas opposition à ce que je la rassurasse. Je protestais que ce
malaise n'avait rien de pénible, que je n'étais nullement à plaindre,
qu'elle pouvait être certaine que j'étais heureux; mon corps avait
voulu obtenir exactement ce qu'il méritait de pitié, et pourvu qu'on
sût qu'il avait une douleur en son côté droit, il ne voyait pas
d'inconvénient à ce que je déclarasse que cette douleur n'était pas un
mal et n'était pas pour moi un obstacle au bonheur, mon corps ne se
piquant pas de philosophie; elle n'était pas de son ressort. J'eus
presque chaque jour de ces crises d'étouffement pendant ma
convalescence. Un soir que ma grand'mère m'avait laissé assez bien,
elle rentra dans ma chambre très tard dans la soirée, et s'apercevant
que la respiration me manquait: «Oh! mon Dieu, comme tu souffres»,
s'écria-t-elle, les traits bouleversés. Elle me quitta aussitôt,
j'entendis la porte cochère, et elle rentra un peu plus tard avec du
cognac qu'elle était allée acheter parce qu'il n'y en avait pas à la
maison. Bientôt je commençai à me sentir heureux. Ma grand'mère, un
peu rouge, avait l'air gêné, et ses yeux une expression de lassitude
et de découragement.
–J'aime mieux te laisser et que tu profites un peu de ce mieux, me
dit-elle, en me quittant brusquement. Je l'embrassai pourtant et je
sentis sur ses joues fraîches quelque chose de mouillé dont je ne sus
pas si c'était l'humidité de l'air nocturne qu'elle venait de
traverser. Le lendemain, elle ne vint que le soir dans ma chambre
parce qu'elle avait eu, me dit-on, à sortir. Je trouvai que c'était
montrer bien de l'indifférence pour moi, et je me retins pour ne pas
la lui reprocher.
Mes suffocations ayant persisté alors que ma congestion depuis
longtemps finie ne les expliquait plus, mes parents firent venir en
consultation le professeur Cottard. Il ne suffit pas à un médecin
appelé dans des cas de ce genre d'être instruit. Mis en présence de
symptômes qui peuvent être ceux de trois ou quatre maladies
différentes, c'est en fin de compte son flair, son coup d'œil qui
décident à laquelle malgré les apparences à peu près semblables il y a
chance qu'il ait à faire. Ce don mystérieux n'implique pas de
supériorité dans les autres parties de l'intelligence et un être d'une
grande vulgarité, aimant la plus mauvaise peinture, la plus mauvaise
musique, n'ayant aucune curiosité d'esprit, peut parfaitement le
posséder. Dans mon cas ce qui était matériellement observable pouvait
aussi bien être causé par des spasmes nerveux, par un commencement de
tuberculose, par de l'asthme, par une dyspnée toxi-alimentaire avec
insuffisance rénale, par de la bronchite chronique, par un état
complexe dans lequel seraient entrés plusieurs de ces facteurs. Or les
spasmes nerveux demandaient à être traités par le mépris, la
tuberculose par de grands soins et par un genre de suralimentation qui
eût été mauvaise pour un état arthritique comme l'asthme, et eût pu
devenir dangereux en cas de dyspnée toxi-alimentaire laquelle exige un
régime qui en revanche serait néfaste pour un tuberculeux. Mais les
hésitations de Cottard furent courtes et ses prescriptions
impérieuses: «Purgatifs violents et drastiques, lait pendant plusieurs
jours, rien que du lait. Pas de viande, pas d'alcool.»–Ma mère
murmura que j'avais pourtant bien besoin d'être reconstitué, que
j'étais déjà assez nerveux, que cette purge de cheval et ce régime me
mettraient à bas. Je vis aux yeux de Cottard, aussi inquiets que s'il
avait peur de manquer le train, qu'il se demandait s'il ne s'était pas
laissé aller à sa douceur naturelle. Il tâchait de se rappeler s'il
avait pensé à prendre un masque froid, comme on cherche une glace pour
regarder si on n'a pas oublié de nouer sa cravate. Dans le doute et
pour faire, à tout hasard, compensation, il répondit grossièrement:
«Je n'ai pas l'habitude de répéter deux fois mes ordonnances.
Donnez-moi une plume. Et surtout au lait. Plus tard, quand nous aurons
jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez
quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait.
Cela vous plaira, puisque l'Espagne est à la mode, ollé! ollé! (Ses
élèves connaissaient bien ce calembour qu'il faisait à l'hôpital
chaque fois qu'il mettait un cardiaque ou un hépatique au régime
lacté.) Ensuite vous reviendrez progressivement à la vie commune. Mais
chaque fois que la toux et les étouffements recommenceront, purgatifs,
lavages intestinaux, lit, lait.» Il écouta d'un air glacial, sans y
répondre, les dernières objections de ma mère, et, comme il nous
quitta sans avoir daigné expliquer les raisons de ce régime, mes
parents le jugèrent sans rapport avec mon cas, inutilement
affaiblissant et ne me le firent pas essayer. Ils cherchèrent
naturellement à cacher au Professeur leur désobéissance et pour y
réussir plus sûrement, évitèrent toutes les maisons où ils auraient pu
le rencontrer. Puis mon état s'aggravant on se décida à me faire
suivre à la lettre les prescriptions de Cottard; au bout de trois
jours je n'avais plus de râles, plus de toux et je respirais bien.
Alors nous comprîmes que Cottard, tout en me trouvant comme il le dit
dans la suite, assez asthmatique et surtout «toqué», avait discerné
que ce qui prédominait à ce moment-là en moi, c'était l'intoxication,
et qu'en faisant couler mon foie et en lavant mes reins, il
décongestionnerait mes bronches, me rendrait le souffle, le sommeil,
les forces. Et nous comprîmes que cet imbécile était un grand
clinicien. Je pus enfin me lever. Mais on parlait de ne plus m'envoyer
aux Champs-Élysées. On disait que c'était à cause du mauvais air; je
pensais bien qu'on profitait du prétexte pour que je ne pusse plus
voir Mlle Swann et je me contraignais à redire tout le temps le nom de
Gilberte, comme ce langage natal que les vaincus s'efforcent de
maintenir pour ne pas oublier la patrie qu'ils ne reverront pas.
Quelquefois ma mère passait sa main sur mon front en me disant:
–Alors, les petits garçons ne racontent plus à leur maman les
chagrins qu'ils ont?
Françoise s'approchait tous les jours de moi en me disant: «Monsieur a
une mine! Vous ne vous êtes pas regardé, on dirait un mort!» Il est
vrai que si j'avais eu un simple rhume, Françoise eût pris le même air
funèbre. Ces déplorations tenaient plus à sa «classe» qu'à mon état de
santé. Je ne démêlais pas alors si ce pessimisme était chez Françoise
douloureux ou satisfait. Je conclus provisoirement qu'il était social
et professionnel.
Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre.
Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ne pouvait pas porter la seule
signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je
n'avais pas de relations en dehors des Champs-Élysées. Or, au bas du
papier, timbré d'un sceau d'argent représentant un chevalier casqué
sous lequel se contournait cette devise: _Per viam rectam_, au-dessous
d'une lettre, d'une grande écriture, et où presque toutes les phrases
semblaient soulignées, simplement parce que la barre des t étant
tracée non au travers d'eux, mais au-dessus, mettait un trait sous le
mot correspondant de la ligne supérieure, ce fut justement la
signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais
impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée
de croyance, ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit
que frapper d'irréalité tout ce qui m'entourait. Avec une vitesse
vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre
coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller
comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait
pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en
contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant
montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les
sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts
réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde. «Mon cher ami,
disait la lettre, j'ai appris que vous aviez été très souffrant et que
vous ne veniez plus aux Champs-Élysées. Moi je n'y vais guère non plus
parce qu'il y a énormément de malades. Mais mes amies viennent goûter
tous les lundis et vendredis à la maison. Maman me charge de vous dire
que vous nous feriez très grand plaisir en venant aussi dès que vous
serez rétabli, et nous pourrions reprendre à la maison nos bonnes
causeries des Champs-Élysées. Adieu, mon cher ami, j'espère que vos
parents vous permettront de venir très souvent goûter, et je vous
envoie toutes mes amitiés. Gilberte.»
Tandis que je lisais ces mots, mon système nerveux recevait avec une
diligence admirable la nouvelle qu'il m'arrivait un grand bonheur.
Mais mon âme, c'est-à-dire moi-même, et en somme le principal
intéressé, l'ignorait encore. Le bonheur, le bonheur par Gilberte,
c'était une chose à laquelle j'avais constamment songé, une chose
toute en pensées, c'était, comme disait Léonard, de la peinture, _cosa
mentale_. Une feuille de papier couverte de caractères, la pensée ne
s'assimile pas cela tout de suite. Mais dès que j'eus terminé la
lettre, je pensai à elle, elle devint un objet de rêverie, elle
devint, elle aussi, _cosa mentale_ et je l'aimais déjà tant que toutes
les cinq minutes, il me fallait la relire, l'embrasser. Alors, je
connus mon bonheur.
La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer les
personnes qui aiment. Il est possible que celui-ci eût été provoqué
artificiellement par ma mère qui voyant que depuis quelque temps
j'avais perdu tout cœur à vivre, avait peut-être fait demander à
Gilberte de m'écrire, comme, au temps de mes premiers bains de mer,
pour me donner du plaisir à plonger, ce que je détestais parce que
cela me coupait la respiration, elle remettait en cachette à mon guide
baigneur de merveilleuses boîtes en coquillages et des branches de
corail que je croyais trouver moi-même au fond des eaux. D'ailleurs,
pour tous les événements qui dans la vie et ses situations
contrastées, se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer
de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable, comme
d'inespéré, ils semblent régis par des lois plutôt magiques que
rationnelles. Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant,
reçoit son congé d'une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit,
appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l'or et
fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire
reprendre, mieux vaut devant l'invincible entêtement de sa maîtresse
supposer que le Destin veut l'accabler et le faire mourir d'une
maladie de cœur plutôt que de chercher une explication logique. Ces
obstacles contre lesquels les amants ont à lutter et que leur
imagination surexcitée par la souffrance cherche en vain à deviner,
résident parfois dans quelque singularité de caractère de la femme
qu'ils ne peuvent ramener à eux, dans sa bêtise, dans l'influence
qu'ont prise sur elle et les craintes que lui ont suggérées des êtres
que l'amant ne connaît pas, dans le genre de plaisirs qu'elle demande
momentanément à la vie, plaisirs que son amant, ni la fortune de son
amant ne peuvent lui offrir. En tous cas l'amant est mal placé pour
connaître la nature des obstacles que la ruse de la femme lui cache et
que son propre jugement faussé par l'amour l'empêche d'apprécier
exactement. Ils ressemblent à ces tumeurs que le médecin finit par
réduire mais sans en avoir connu l'origine. Comme elles ces obstacles
restent mystérieux mais sont temporaires. Seulement ils durent
généralement plus que l'amour. Et comme celui-ci n'est pas une passion
désintéressée, l'amoureux qui n'aime plus ne cherche pas à savoir
pourquoi la femme pauvre et légère qu'il aimait, s'est obstinément
refusée pendant des années à ce qu'il continuât à l'entretenir.
Or, le même mystère qui dérobe aux yeux souvent la cause des
catastrophes, quand il s'agit de l'amour, entoure, tout aussi
fréquemment la soudaineté de certaines solutions heureuses (telle que
celle qui m'était apportée par la lettre de Gilberte). Solutions
heureuses ou du moins qui paraissent l'être, car il n'y en a guère qui
le soient réellement quand il s'agit d'un sentiment d'une telle sorte
que toute satisfaction qu'on lui donne ne fait généralement que
déplacer la douleur. Parfois pourtant une trêve est accordée et l'on a
pendant quelque temps l'illusion d'être guéri.
En ce qui concerne cette lettre au bas de laquelle Françoise se refusa
à reconnaître le nom de Gilberte parce que le G historié, appuyé sur
un _i_ sans point avait l'air d'un A, tandis que la dernière syllabe
était indéfiniment prolongée à l'aide d'un paraphe dentellé, si l'on
tient à chercher une explication rationnelle du revirement qu'elle
traduisait et qui me rendait si joyeux, peut-être pourra-t-on penser
que j'en fus, pour une part, redevable à un incident que j'avais cru
au contraire de nature à me perdre à jamais dans l'esprit des Swann.
Peu de temps auparavant, Bloch était venu pour me voir, pendant que le
professeur Cottard, que depuis que je suivais son régime on avait
fait revenir, se trouvait dans ma chambre. La consultation étant finie
et Cottard restant seulement en visiteur parce que mes parents
l'avaient retenu à dîner, on laissa entrer Bloch. Comme nous étions
tous en train de causer, Bloch ayant raconté qu'il avait entendu dire
que Mme Swann m'aimait beaucoup, par une personne avec qui il avait
dîné la veille et qui elle-même était très liée avec Mme Swann,
j'aurais voulu lui répondre qu'il se trompait certainement, et bien
établir, par le même scrupule qui me l'avait fait déclarer à M. de
Norpois et de peur que Mme Swann me prît pour un menteur, que je ne la
connaissais pas et ne lui avais jamais parlé. Mais je n'eus pas le
courage de rectifier l'erreur de Bloch, parce que je compris bien
qu'elle était volontaire, et que s'il inventait quelque chose que Mme
Swann n'avait pas pu dire en effet, c'était pour faire savoir, ce
qu'il jugeait flatteur et ce qui n'était pas vrai, qu'il avait dîné à
côté d'une des amies de cette dame. Or il arriva que tandis que M. de
Norpois apprenant que je ne connaissais pas et aurais aimé connaître
Mme Swann, s'était bien gardé de lui parler de moi, Cottard, qu'elle
avait pour médecin, ayant induit de ce qu'il avait entendu dire à
Bloch qu'elle me connaissait beaucoup et m'appréciait, pensa que,
quand il la verrait, dire que j'étais un charmant garçon avec lequel
il était lié, ne pourrait en rien être utile pour moi et serait
flatteur pour lui, deux raisons qui le décidèrent à parler de moi à
Odette dès qu'il en trouva l'occasion.
Alors je connus cet appartement d'où dépassait jusque dans l'escalier
le parfum dont se servait Mme Swann, mais qu'embaumait bien plus
encore le charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de
Gilberte. L'implacable concierge, changé en une bienveillante
Euménide, prit l'habitude, quand je lui demandais si je pouvais
monter, de m'indiquer en soulevant sa casquette d'une main propice,
qu'il exauçait ma prière. Les fenêtres qui du dehors interposaient
entre moi et les trésors qui ne m'étaient pas destinés, un regard
brillant, distant et superficiel qui me semblait le regard même des
Swann, il m'arriva, quand à la belle saison j'avais passé tout un
après-midi avec Gilberte dans sa chambre, de les ouvrir moi-même pour
laisser entrer un peu d'air et même de m'y pencher à côté d'elle, si
c'était le jour de réception de sa mère, pour voir arriver les visites
qui souvent, levant la tête en descendant de voiture, me faisaient
bonjour de la main, me prenant pour quelque neveu de la maîtresse de
maison. Les nattes de Gilberte dans ces moments-là touchaient ma joue.
Elles me semblaient, en la finesse de leur gramen à la fois naturel et
surnaturel, et la puissance de leurs rinceaux d'art, un ouvrage unique
pour lequel on avait utilisé le gazon même du Paradis. A une section
même infime d'elles, quel herbier céleste n'eussé-je pas donné comme
châsse. Mais n'espérant point obtenir un morceau vrai de ces nattes,
si au moins j'avais pu en posséder la photographie, combien plus
précieuse que celle de fleurettes dessinées par le Vinci! Pour en
avoir une je fis auprès d'amis des Swann et même de photographes, des
bassesses qui ne me procurèrent pas ce que je voulais, mais me lièrent
pour toujours avec des gens très ennuyeux.
Les parents de Gilberte, qui si longtemps m'avaient empêché de la
voir, maintenant–quand j'entrais dans la sombre antichambre où
planait perpétuellement, plus formidable et plus désirée que jadis à
Versailles l'apparition du Roi, la possibilité de les rencontrer, et
où habituellement, après avoir buté contre un énorme porte-manteaux à
sept branches comme le Chandelier de l'Écriture, je me confondais en
salutations devant un valet de pied assis, dans sa longue jupe grise,
sur le coffre de bois et que dans l'obscurité j'avais pris pour Mme
Swann,–les parents de Gilberte, si l'un d'eux se trouvait passer au
moment de mon arrivée, loin d'avoir l'air irrité, me serraient la main
en souriant et me disaient:
–Comment allez-vous (qu'ils prononçaient tous deux «commen
allez-vous», sans faire la liaison du _t_, liaison, qu'on pense bien
qu'une fois rentré à la maison je me faisais un incessant et
voluptueux exercice de supprimer). Gilberte sait-elle que vous êtes
là? alors je vous quitte.
Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et
qui si longtemps m'avaient paru la plus infranchissable des
séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une
occasion de nous réunir dont elle m'avertissait par un mot, écrit
(parce que j'étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier
à lettres toujours différent. Une fois il était orné d'un caniche bleu
en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et
suivie d'un point d'exclamation, une autre fois timbré d'une ancre
marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui
tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte»
tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient
la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous
d'un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un
monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les
lettres en majuscules sans qu'il fût possible d'en distinguer une
seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte
possédait, pour nombreuse que fût cette série, n'était pas illimitée,
au bout d'un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui
portait, comme la première fois qu'elle m'avait écrit, la devise: _Per
viam rectam_, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille
d'argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre
en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois
maintenant, parce qu'elle cherchait à se rappeler ceux dont elle
s'était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à
un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la
peine de faire des frais, qu'aux intervalles les plus éloignés
possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons,
certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient
obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès
l'escalier j'entendais s'échapper de l'antichambre un murmure de voix
qui, dans l'émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle
j'allais assister, rompait brusquement bien avant que j'atteignisse le
palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et
m'ôtaient jusqu'au souvenir d'avoir à retirer mon foulard une fois que
je serais au chaud et de regarder l'heure pour ne pas rentrer en
retard. Cet escalier, d'ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors
dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été
si longtemps l'idéal d'Odette et dont elle devait bientôt se déprendre,
et pourvu d'une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on
lisait ces mots: «Défense de se servir de l'ascenseur pour descendre»,
me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes
parents que c'était un escalier ancien rapporté de très loin par M.
Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n'aurais pas
hésité à leur donner ce renseignement même si j'avais su qu'il était
faux, car seul il pouvait leur permettre d'avoir pour la dignité de
l'escalier des Swann le même respect que moi. C'est ainsi que devant
un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d'un
grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu'il ne sait
pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n'avais aucun esprit
d'observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l'espèce des
choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que
quand elles approchaient les Swann, elles devaient être
extraordinaires, il ne me parut pas certain qu'en avertissant mes
parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet
escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais
cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge,
quand mon père m'interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là;
j'en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement
plusieurs étages, c'est Berlier qui les a construites.» Il ajouta
qu'il avait voulu louer dans l'une d'elles, mais qu'il y avait
renoncé, ne les trouvant pas commodes et l'entrée pas assez claire; il
le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au
prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par
un coup d'autorité intérieure, malgré ce que je venais d'entendre,
j'écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la _Vie de Jésus_ de
Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement
quelconque que nous aurions pu habiter.
Cependant, ces jours de goûter, m'élevant dans l'escalier marche à
marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n'étant plus que
le jouet des plus vils réflexes, j'arrivais à la zone où le parfum de
Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau
au chocolat, entouré d'un cercle d'assiettes à petits fours et de
petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l'étiquette
et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé
semblait, comme l'univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte
suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de
Gilberte, tout d'un coup regardant l'heure, elle disait:
–Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu'à
huit heures, j'ai bien envie de manger quelque chose. Qu'en
diriez-vous?
Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme
l'intérieur d'un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau
architectural aussi débonnaire et familier qu'il était imposant,
semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas
où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses
créneaux en chocolat et d'abattre ses remparts aux pentes fauves et
raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien
mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive,
Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s'informait encore
de la mienne, tandis qu'elle extrayait pour moi du monument écroulé
tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût
oriental. Elle me demandait même l'heure à laquelle mes parents
dînaient, comme si je l'avais encore sue, comme si le trouble qui me
dominait avait laissé persister la sensation de l'inappétence ou de la
faim, la notion du dîner ou l'image de la famille, dans ma mémoire
vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n'était
que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m'en apercevoir, il
viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore
lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J'en buvais
indéfiniment, alors qu'une seule tasse m'empêchait de dormir pour
vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l'habitude de dire:
«C'est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer
malade.» Mais savais-je seulement quand j'étais chez les Swann que
c'était du thé que je buvais? L'eussé-je su que j'en eusse pris tout
de même, car en admettant que j'eusse recouvré un instant le
discernement du présent, cela ne m'eût pas rendu le souvenir du passé
et la prévision de l'avenir. Mon imagination n'était pas capable
d'aller jusqu'au temps lointain où je pourrais avoir l'idée de me
coucher et le besoin du sommeil.
Les amies de Gilberte n'étaient pas toutes plongées dans cet état
d'ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé!
Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque:
«Décidément, je n'ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer
davantage l'idée de cérémonie, dérangeant l'ordre des chaises autour
de la table: «Nous avons l'air d'une noce; mon Dieu que les
domestiques sont bêtes.»
Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d'x et placé de
travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa
disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme
Swann–dont le «jour» coïncidait d'ordinaire avec les goûters de
Gilberte–après avoir reconduit une visite, entrait, un moment
après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans
une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait
d'un air étonné:
–Tiens, ça a l'air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de
vous voir manger du cake.
–Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.
–Mais non, mon trésor, qu'est-ce que diraient mes visites, j'ai
encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère
Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient
seulement d'arriver. Qu'est-ce qu'ils diraient toutes ces bonnes gens
de ne pas me voir
revenir; s'il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous
(ce qui m'amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois
que je mérite d'être un peu tranquille, j'ai eu quarante-cinq visites
et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du
tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle,
prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l'aimez,
comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en
s'enfuyant vers ses visites et comme si ç'avait été quelque chose
d'aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j'aurais eue
de prendre le thé, si j'en avais jamais pris; quand à un «studio»
j'étais incertain si j'en avais un ou non) que j'étais venu chercher
dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera
des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain»,
disait-elle, car depuis qu'elle aussi commençait à avoir un salon,
elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme
minaudier. Les toasts m'étant d'ailleurs aussi inconnus que Colombin,
cette dernière promesse n'aurait pu ajouter à ma tentation. Il
semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être
même maintenant à Combray, que je n'eusse pas à la première minute
compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l'entendis me faire
l'éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l'anglais, je
compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux
Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu'elle
devait produire, j'appris par Mme Swann que c'est tout ce que Gilberte
lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son
mari de la sympathie pour moi. «On sent qu'elle vous est si dévouée,
qu'elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d'avis sur
Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d'un
caoutchouc et d'un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.)
Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme
Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les
visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m'eussent
pas été aussi précieuses que j'avais cru et n'eussent amélioré en rien
ma situation chez les Swann.
Si j'avais déjà commencé d'explorer avec ces tressaillements de
respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait
ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c'était
seulement en tant qu'ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j'étais
accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où
Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils
se dirigeaient après m'avoir serré la main quand ils traversaient en
même temps que moi, en sens inverse, l'antichambre. Mais bientôt je
pénétrai aussi au cœur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n'était pas
là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui
avait sonné, et apprenant que c'était moi, m'avaient fait prier
d'entrer un instant auprès d'eux, désirant que j'usasse dans tel ou
tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur
fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que
j'avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n'avait même pas
daigné répondre. J'admirais l'impuissance de l'esprit, du raisonnement
et du cœur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces
difficultés, qu'ensuite la vie, sans qu'on sache seulement comment
elle s'y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d'ami de
Gilberte, doué sur elle d'une excellente influence, me faisait
maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade,
dans un collège où on m'eût classé toujours premier, le fils d'un roi,
j'avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences
dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme
s'il n'avait pas été surchargé d'occupations glorieuses, me faisait
entrer dans sa bibliothèque et m'y laissait pendant une heure répondre
par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et
incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m'empêchait
de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d'art et des
livres qu'il jugeait susceptibles de m'intéresser et dont je ne
doutais pas d'avance qu'ils ne passassent infiniment en beauté tous
ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu'il
m'était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d'hôtel
m'aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon
épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le
reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire
dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas
l'auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf
en a eu certainement un (un de ces esprits inventifs et modestes
ainsi qu'il s'en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles
telles que «mettre un nom sur une figure»; mais leur nom à eux, ils ne
le font pas connaître), _je ne savais plus ce que je faisais_. Tout au
plus m'étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de
réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces
heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait
ni à l'insuffisance des chefs-d'œuvre montrés, ni à l'impossibilité
d'arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n'était pas la beauté
intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d'être dans le
cabinet de Swann, c'était l'adhérence à ces choses–qui eussent pu
être les plus laides du monde–du sentiment particulier, triste et
voluptueux que j'y localisais depuis tant d'années et qui l'imprégnait
encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d'argent, des
autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus
grands artistes, ses amis, n'étaient pour rien dans le sentiment de
mon indignité et de sa bienveillance royale qui m'était inspiré quand
Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et
imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes
de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et
vers laquelle sur l'ordre proféré par le valet de pied en culotte
courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le
sentier sinueux d'un couloir tout embaumé à distance des essences
précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs
effluves odoriférants.
Quand Mme Swann était retournée auprès de ses visites, nous
l'entendions encore parler et rire, car même devant deux personnes et
comme si elle avait eu à tenir tête à tous les «camarades», elle
élevait la voix, lançait les mots, comme elle avait si souvent, dans
le petit clan, entendu faire à la «patronne», dans les moments où
celle-ci «dirigeait la conversation». Les expressions que nous avons
récemment empruntées aux autres étant celles, au moins pendant un
temps, dont nous aimons le plus à nous servir, Mme Swann choisissait
tantôt celles qu'elle avait apprises de gens distingués que son mari
n'avait pu éviter de lui faire connaître (c'est d'eux qu'elle tenait
le maniérisme qui consiste à supprimer l'article ou le pronom
démonstratif devant un adjectif qualifiant une personne), tantôt de
plus vulgaires (par exemple: «C'est un rien!» mot favori d'une de ses
amies) et cherchait à les placer dans toutes les histoires que, selon
une habitude prise dans le «petit clan», elle aimait à raconter. Elle
disait volontiers ensuite: «J'aime beaucoup cette histoire», «ah!
avouez, c'est une bien belle histoire!»; ce qui lui venait, par son
mari, des Guermantes qu'elle ne connaissait pas.
Mme Swann avait quitté la salle à manger, mais son mari qui venait de
rentrer faisait à son tour une apparition auprès de nous.–Sais-tu
si ta mère est seule, Gilberte?–Non, elle a encore du monde,
papa.–Comment, encore? à sept heures! C'est effrayant. La pauvre
femme doit être brisée. C'est odieux. (A la maison j'avais toujours
entendu, dans _odieux_, prononcer l'_o_ long–audieux,–mais M. et
Mme Swann disaient odieux, en faisant l'_o_ bref.) Pensez, depuis deux
heures de l'après-midi! reprenait-il en se tournant vers moi. Et
Camille me disait qu'entre quatre et cinq heures, il est bien venu
douze personnes. Qu'est-ce que je dis douze, je crois qu'il m'a dit
quatorze. Non, douze; enfin je ne sais plus. Quand je suis rentré je
ne songeais pas que c'était son jour, et en voyant toutes ces voitures
devant la porte, je croyais qu'il y avait un mariage dans la maison.
Et depuis un moment que je suis dans ma bibliothèque les coups de
sonnette n'ont pas arrêté, ma parole d'honneur, j'en ai mal à la tête.
Et il y a encore beaucoup de monde près d'elle?–Non, deux visites
seulement.–Sais-tu qui?–Mme Cottard et Mme Bontemps.–Ah! la femme
du chef de cabinet du ministre des Travaux publics.–J'sais que son
mari est employé dans un ministère, mais j'sais pas au
juste comme quoi, disait Gilberte en faisant l'enfant.
–Comment, petite sotte, tu parles comme si tu avais deux ans.
Qu'est-ce que tu dis: employé dans un ministère? Il est tout
simplement chef de cabinet, chef de toute la boutique, et encore, où
ai-je la tête, ma parole je suis aussi distrait que toi, il n'est pas
chef de cabinet, il est _directeur_ du cabinet.
–J'sais pas, moi; alors c'est beaucoup d'être le directeur du
cabinet? répondait Gilberte qui ne perdait jamais une occasion de
manifester de l'indifférence pour tout ce qui donnait de la vanité à
ses parents (elle pouvait d'ailleurs penser qu'elle ne faisait
qu'ajouter à une relation aussi éclatante, en n'ayant pas l'air d'y
attacher trop d'importance).
–Comment, si c'est beaucoup! s'écriait Swann qui préférait à cette
modestie qui eût pu me laisser dans le doute, un langage plus
explicite. Mais c'est simplement le premier après le ministre! C'est
même plus que le ministre, car c'est lui qui fait tout. Il paraît du
reste que c'est une capacité, un homme de premier ordre, un individu
tout à fait distingué. Il est officier de la Légion d'honneur. C'est
un homme délicieux, même fort joli garçon.
Sa femme d'ailleurs l'avait épousé envers et contre tous parce que
c'était un «être de charme». Il avait, ce qui peut suffire à
constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse,
de jolis traits, une voix nasale, l'haleine forte et un œil de verre.
–Je vous dirai, ajoutait-il en s'adressant à moi, que je m'amuse
beaucoup de voir ces gens-là dans le gouvernement actuel, parce que ce
sont les Bontemps, de la maison Bontemps-Chenut, le type de la
bourgeoisie réactionnaire cléricale, à idées étroites. Votre pauvre
grand-père a bien connu, au moins de réputation et de vue, le vieux
père Chenut qui ne donnait qu'un sou de pourboire aux cochers bien
qu'il fût riche pour l'époque, et le baron Bréau-Chenut. Toute la
fortune a sombré dans le krach de l'Union Générale, vous êtres trop
jeune pour avoir connu ça, et dame on s'est refait comme on a pu.
–C'est l'oncle d'une petite qui venait à mon cours, dans une classe
bien au-dessous de moi, la fameuse «Albertine». Elle sera sûrement
très «fast» mais en attendant elle a une drôle de touche.
–Elle est étonnante ma fille, elle connaît tout le monde.
–Je ne la connais pas. Je la voyais seulement passer, on criait Albertine
par-ci, Albertine par-là. Mais je connais Mme Bontemps, et elle ne me plaît
pas non plus.
–Tu as le plus grand tort, elle est charmante, jolie, intelligente.
Elle est même spirituelle. Je vais aller lui dire bonjour, lui
demander si son mari croit que nous allons avoir la guerre, et si on
peut compter sur le roi Théodose. Il doit savoir cela, n'est-ce pas,
lui qui est dans le secret des Dieux?
Ce n'est pas ainsi que Swann parlait autrefois; mais qui n'a vu des
princesses royales fort simples, si dix ans plus tard elles se sont
fait enlever par un valet de chambre, et qu'elles cherchent à revoir
du monde et sentent qu'on ne vient pas volontiers chez elles, prendre
spontanément le langage des vieilles raseuses, et quand on cite une
duchesse à la mode, ne les a entendues dire: «Elle était hier chez
moi», et: «Je vis très à l'écart»? Aussi est-il inutile d'observer les
mœurs puisque on peut les déduire des lois psychologiques.
Les Swann participaient à ce travers des gens chez qui peu de monde
va; la visite, l'invitation, une simple parole aimable de personnes un
peu marquantes étaient pour eux un événement auquel ils souhaitaient
de donner de la publicité. Si la mauvaise chance voulait que les
Verdurin fussent à Londres quand Odette avait eu un dîner un peu
brillant, on s'arrangeait pour que par quelque ami commun la nouvelle
leur en fût câblée outre-Manche. Il n'est pas jusqu'aux lettres, aux
télégrammes flatteurs reçus par Odette, que les Swann ne fussent
incapables de garder pour eux. On en parlait aux amis, on les faisait
passer de mains en mains. Le salon des Swann ressemblait ainsi à ces
hôtels de villes d'eaux où on affiche les dépêches.
Du reste, les personnes qui n'avaient pas seulement connu l'ancien
Swann en dehors du monde, comme j'avais fait, mais dans le monde, dans
ce milieu Guermantes, où, en exceptant les Altesses et les Duchesses,
on était d'une exigence infinie pour l'esprit et le charme, où on
prononçait l'exclusive pour des hommes éminents, qu'on trouvait
ennuyeux ou vulgaires, ces personnes-là auraient pu s'étonner en
constatant que l'ancien Swann avait cessé d'être non seulement discret
quand il parlait de ses relations mais difficile quand il s'agissait
de les choisir. Comment Mme Bontemps, si commune, si méchante, ne
l'exaspérait-elle pas? Comment pouvait-il la déclarer agréable? Le
souvenir du milieu Guermantes, aurait dû l'en empêcher semblait-il; en
réalité il l'y aidait. Il y avait certes chez les Guermantes, à
l'encontre des trois quarts des milieux mondains, du goût, un goût
raffiné même, mais aussi du snobisme, d'où possibilité d'une
interruption momentanée dans l'exercice du goût. S'il s'agissait de
quelqu'un qui n'était pas indispensable à cette coterie, d'un ministre
des Affaires étrangères, républicain un peu solennel, d'un académicien
bavard, le goût s'exerçait à fond contre lui, Swann plaignait Mme de
Guermantes d'avoir dîné à côté de pareils convives dans une ambassade
et on leur préférait mille fois un homme élégant, c'est-à-dire un
homme du milieu Guermantes, bon à rien, mais possédant l'esprit des
Guermantes, quelqu'un qui était de la même chapelle. Seulement, une
grande-duchesse, une princesse du sang dînait-elle souvent chez Mme de
Guermantes, elle se trouvait alors faire partie de cette chapelle elle
aussi, sans y avoir aucun droit, sans en posséder en rien l'esprit.
Mais avec la naïveté des gens du monde, du moment qu'on la recevait,
on s'ingéniait à la trouver agréable, faute de pouvoir se dire que
c'est parce qu'on l'avait trouvée agréable qu'on la recevait. Swann,
venant au secours de Mme de Guermantes, lui disait quand l'Altesse
était partie: «Au fond elle est bonne femme, elle a même un certain
sens du comique. Mon Dieu je ne pense pas qu'elle ait approfondi la
_Critique de la Raison pure_, mais elle n'est pas déplaisante.–Je
suis absolument de votre avis, répondait la duchesse. Et encore elle
était intimidée, mais vous verrez qu'elle peut être charmante.–Elle est
bien moins embêtante que Mme X (la femme de l'académicien
bavard, laquelle était remarquable) qui vous cite vingt volumes.–Mais
il n'y a même pas de comparaison possible.» La faculté de dire
de telles choses, de les dire sincèrement, Swann l'avait acquise chez
la duchesse, et conservée. Il en usait maintenant à l'égard des gens
qu'il recevait. Il s'efforçait à discerner, à aimer en eux les
qualités que tout être humain révèle, si on l'examine avec une
prévention favorable et non avec le dégoût des délicats; il mettait en
valeur les mérites de Mme Bontemps comme autrefois ceux de la
princesse de Parme, laquelle eût dû être exclue du milieu Guermantes,
s'il n'y avait pas eu entrée de faveur pour certaines altesses et si
même quand il s'agissait d'elles on n'eût vraiment considéré que
l'esprit et un certain charme. On a vu d'ailleurs autrefois que Swann
avait le goût (dont il faisait maintenant une application seulement
plus durable) d'échanger sa situation mondaine contre une autre qui
dans certaines circonstances lui convenait mieux. Il n'y a que les
gens incapables de décomposer, dans leur perception, ce qui au premier
abord paraît indivisible, qui croient que la situation fait corps avec
la personne. Un même être, pris à des moments successifs de sa vie,
baigne à différents degrés de l'échelle sociale dans des milieux qui
ne sont pas forcément de plus en plus élevés; et chaque fois que dans
une période autre de l'existence, nous nouons, ou renouons, des liens
avec un certain milieu, que nous nous y sentons choyés, nous
commençons tout naturellement à nous y attacher en y poussant
d'humaines racines.
Pour ce qui concerne Mme Bontemps, je crois aussi que Swann en parlant
d'elle avec cette insistance n'était pas fâché de penser que mes
parents apprendraient qu'elle venait voir sa femme. A vrai dire, à la
maison, le nom des personnes que celle-ci arrivait peu à peu à
connaître, piquait plus la curiosité qu'il n'excitait d'admiration. Au
nom de Mme Trombert, ma mère disait:
–Ah! mais voilà une nouvelle recrue et qui lui en amènera
d'autres.
Et comme si elle eût comparé la façon un peu sommaire, rapide et
violente dont Mme Swann conquérait ses relations à une guerre
coloniale, maman ajoutait:
–Maintenant que les Trombert sont soumis, les tribus voisines ne
tarderont pas à se rendre.
Quand elle croisait dans la rue Mme Swann, elle nous disait en
rentrant:
–J'ai aperçu Mme Swann sur son pied de guerre, elle devait partir
pour quelque offensive fructueuse chez les Masséchutos, les Cynghalais
ou les Trombert.
Et toutes les personnes nouvelles que je lui disais avoir vues dans ce
milieu un peu composite et artificiel où elles avaient souvent été
amenées assez difficilement et de mondes assez différents, elle en
devinait tout de suite l'origine et parlait d'elles comme elle aurait
fait de trophées chèrement achetés; elle disait:
–Rapporté d'une Expédition chez les un tel.
Pour Mme Cottard, mon père s'étonnait que Mme Swann pût trouver
quelque avantage à attirer cette bourgeoise peu élégante et disait:
«Malgré la situation du professeur, j'avoue que je ne comprends pas.»
Ma mère, elle, au contraire, comprenait très bien; elle savait qu'une
grande partie des plaisirs qu'une femme trouve à pénétrer dans un
milieu différent de celui où elle vivait autrefois lui manquerait si
elle ne pouvait informer ses anciennes relations de celles,
relativement plus brillantes par lesquelles elle les a remplacées.
Pour cela il faut un témoin qu'on laisse pénétrer dans ce monde
nouveau et délicieux, comme dans une fleur un insecte bourdonnant et
volage, qui ensuite, au hasard de ses visites, répandra, on l'espère
du moins, la nouvelle, le germe dérobé d'envie et d'admiration. Mme
Cottard toute trouvée pour remplir ce rôle rentrait dans cette
catégorie spéciale d'invités que maman qui avait certains côtés de la
tournure d'esprit de son père, appelait des: «Etranger, va dire à
Sparte!» D'ailleurs–en dehors d'une autre raison qu'on ne sut que
bien des années après–Mme Swann en conviant cette amie
bienveillante, réservée et modeste, n'avait pas craint d'introduire
chez soi, à ses «jours» brillants, un traître ou une concurrente. Elle
savait le nombre énorme de calices bourgeois que pouvait, quand elle
était armée de l'aigrette et du porte-cartes, visiter en un seul
après-midi cette active ouvrière. Elle en connaissait le pouvoir de
dissémination et en se basant sur le calcul des probabilités, était
fondée à penser que, très vraisemblablement, tel habitué des Verdurin,
apprendrait dès le surlendemain que le gouverneur de Paris avait mis
des cartes chez elle, ou que M. Verdurin lui-même entendrait raconter
que M. Le Hault de Pressagny, président du Concours hippique, les
avait emmenés, elle et Swann, au gala du roi Théodose; elle ne
supposait les Verdurin informés que de ces deux événements flatteurs
pour elle parce que les matérialisations particulières sous lesquelles
nous nous représentons et nous poursuivons la gloire sont peu
nombreuses par le défaut de notre esprit qui n'est pas capable
d'imaginer à la fois toutes les formes que nous espérons bien
d'ailleurs–en gros–que, simultanément, elle ne manquera pas de
revêtir pour nous.
D'ailleurs, Mme Swann n'avait obtenu de résultats que dans ce qu'on
appelait le «monde officiel». Les femmes élégantes n'allaient pas chez
elle. Ce n'était pas la présence de notabilités républicaines qui les
avaient fait fuir. Au temps de ma petite enfance, tout ce qui
appartenait à la société conservatrice était mondain, et dans un salon
bien posé on n'eût pas pu recevoir un républicain. Les personnes qui
vivaient dans un tel milieu s'imaginaient que l'impossibilité de
jamais inviter un «opportuniste», à plus forte raison un affreux
radical, était une chose qui durerait toujours, comme les lampes à
huile et les omnibus à chevaux. Mais pareille aux kaléidoscopes qui
tournent de temps en temps, la société place successivement de façon
différente des éléments qu'on avait cru immuables et compose une autre
figure. Je n'avais pas encore fait ma première communion, que des
dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite
une juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont
produites par ce qu'un philosophe appellerait un changement de
critère. L'affaire Dreyfus en amena un nouveau, à une époque un peu
postérieure à celle où je commençais à aller chez Mme Swann, et le
kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés.
Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des
nationalistes obscurs montèrent prendre sa place. Le salon le plus
brillant de Paris fut celui d'un prince autrichien et
ultra-catholique. Qu'au lieu de l'affaire Dreyfus il fût survenu une
guerre avec l'Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans
un autre sens. Les juifs ayant à l'étonnement général, montré qu'ils
étaient patriotes, auraient gardé leur situation et personne n'aurait
plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince
autrichien. Cela n'empêche pas que chaque fois que la société est
momentanément immobile, ceux qui y vivent s'imaginent qu'aucun
changement n'aura plus lieu, de même qu'ayant vu commencer le
téléphone, ils ne veulent pas croire à l'aéroplane. Cependant, les
philosophes du journalisme flétrissent la période précédente, non
seulement le genre de plaisirs que l'on y prenait et qui leur semble
le dernier mot de la corruption, mais même les œuvres des artistes et
des philosophes qui n'ont plus à leurs yeux aucune valeur, comme si
elles étaient reliées indissolublement aux modalités successives de la
frivolité mondaine. La seule chose qui ne change pas est qu'il semble
chaque fois qu'il y ait «quelque chose de changé en France». Au moment
où j'allai chez Mme Swann, l'affaire Dreyfus n'avait pas encore
éclaté, et certains grands juifs étaient fort puissants. Aucun ne
l'était plus que sir Rufus Israels dont la femme lady Israels était la
tante de Swann. Elle n'avait pas personnellement des intimités aussi
élégantes que son neveu qui d'autre part, ne l'aimant pas, ne l'avait
jamais beaucoup cultivée, quoiqu'il dût vraisemblablement être son
héritier. Mais c'était la seule des parentes de Swann qui eût
conscience de la situation mondaine de celui-ci, les autres étant
toujours restées à cet égard dans la même ignorance qui avait été
longtemps la nôtre. Quand, dans une famille, un des membres émigre
dans la haute société–ce qui lui semble à lui un phénomène unique,
mais ce qu'à dix ans de distance il constate avoir été accompli d'une
autre façon et pour des raisons différentes par plus d'un jeune homme
avec qui il avait été élevé–il décrit autour de lui une zone
d'ombre, une _terra incognita_, fort visible en ses moindres nuances
pour tous ceux qui l'habitent, mais qui n'est que nuit et pur néant
pour ceux qui n'y pénètrent pas et la côtoient sans en soupçonner,
tout près d'eux, l'existence. Aucune Agence Havas n'ayant renseigné
les cousines de Swann sur les gens qu'il fréquentait, c'est (avant son
horrible mariage bien entendu) avec des sourires de condescendance
qu'on se racontait dans les dîners de famille qu'on avait
«vertueusement» employé son dimanche à aller voir le «cousin Charles»
que, le croyant un peu envieux et parent pauvre on appelait
spirituellement, en jouant sur le titre du roman de Balzac: «Le Cousin
Bête». Lady Rufus Israels, elle, savait à merveille qui étaient ces
gens qui prodiguaient à Swann une amitié dont elle était jalouse. La
famille de son mari qui était à peu près l'équivalent des Rothschild,
faisait depuis plusieurs générations les affaires des princes
d'Orléans. Lady Israels, excessivement riche, disposait d'une grande
influence et elle l'avait employée à ce qu'aucune personne qu'elle
connaissait ne reçût Odette. Une seule avait désobéi, en cachette.
C'était la comtesse de Marsantes. Or, le malheur avait voulu qu'Odette
étant allé faire visite à Mme De Marsantes, lady Israels était entrée
presque en même temps. Mme De Marsantes était sur des épines. Avec la
lâcheté des gens qui pourtant pourraient tout se permettre, elle
n'adressa pas une fois la parole à Odette qui ne fut pas encouragée à
pousser désormais plus loin une incursion dans un monde qui du reste
n'était nullement celui où elle eût aimé être reçue. Dans ce complet
désintéressement du faubourg Saint-Germain, Odette continuait à être
la cocotte illettrée bien différente des bourgeois ferrés sur les
moindres points de généalogie et qui trompent dans la lecture des
anciens mémoires la soif des relations aristocratiques que la vie
réelle ne leur fournit pas. Et Swann d'autre part, continuait sans
doute d'être l'amant à qui toutes ces particularités d'une ancienne
maîtresse semblent agréables ou inoffensives, car souvent j'entendis
sa femme proférer de vraies hérésies mondaines sans que (par un reste
de tendresse, un manque d'estime, ou la paresse de la perfectionner)
il cherchât à les corriger. C'était peut-être aussi là une forme de
cette simplicité qui nous avait si longtemps trompés à Combray et qui
faisait maintenant que continuant à connaître, au moins pour son
compte, des gens très brillants, il ne tenait pas à ce que dans la
conversation on eût l'air dans le salon de sa femme de leur trouver
quelque importance. Ils en avaient d'ailleurs moins que jamais pour
Swann, le centre de gravité de sa vie s'étant déplacé. En tous cas
l'ignorance d'Odette en matière mondaine était telle que si le nom de
la princesse de Guermantes venait dans la conversation après celui de
la duchesse, sa cousine: «Tiens, ceux-là sont princes, ils ont donc
monté en grade, disait Odette.» Si quelqu'un disait: «le prince» en
parlant du duc de Chartres, elle rectifiait: «Le duc, il est duc de
Chartres et non prince.» Pour le duc d'Orléans, fils du comte de
Paris: «C'est drôle, le fils est plus que le père», tout en ajoutant
comme elle était anglomane: «On s'y embrouille dans ces «Royalties»;
et à une personne qui lui demandait de quelle province étaient les
Guermantes, elle répondit: «de l'Aisne».