Autor: Editor

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    MARCEL PROUST

    À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU

    TOME I

    Du Côté de Chez Swann

    À Monsieur Gaston Calmette

    _Comme un témoignage de profonde
    et affectueuse reconnaissance_,

    Marcel Proust.

    PREMIÈRE PARTIE
    COMBRAY

    I.

    Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
    bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
    temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
    qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
    le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
    lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
    ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
    peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
    l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
    Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
    mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
    écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
    bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
    inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
    existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
    libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
    j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
    reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
    qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
    comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
    pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
    éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
    distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
    voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
    suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
    lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
    adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
    de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

    J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
    qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
    frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
    l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
    coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
    apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
    matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
    on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
    courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
    rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
    porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
    domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
    remède.

    Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
    d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
    boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
    l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
    sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
    n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
    vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
    jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
    enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
    qu’avait dissipée le jour,–date pour moi d’une ère nouvelle,–où on les
    avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
    retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
    échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
    j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
    dans le monde des rêves.

    Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
    pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
    plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
    elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
    chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
    m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
    quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
    encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
    Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
    que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
    but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
    yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
    réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
    j’avais oublié la fille de mon rêve.

    Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
    l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
    s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
    le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
    se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
    sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
    de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
    arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
    réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
    se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
    et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
    le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
    magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
    l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
    quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
    dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
    esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
    et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
    me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
    j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
    l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
    dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir–non encore du
    lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
    où j’aurais pu être–venait à moi comme un secours d’en haut pour me
    tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
    seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
    entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
    recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

    Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
    par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
    l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
    quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
    y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
    l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
    engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
    repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
    mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
    où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
    de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
    où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
    changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
    tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
    hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
    rapprochant les circonstances, lui,–mon corps,–se rappelait pour
    chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
    fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
    endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
    à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
    mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
    j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
    bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
    des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
    fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
    rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
    d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
    de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
    grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
    actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
    tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.

    Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
    dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
    Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
    doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
    tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
    avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
    Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
    rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
    un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
    Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
    la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
    soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
    pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
    par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

    Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
    quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
    trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
    suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
    cheval courir, les positions successives que nous montre le
    kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
    chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
    rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
    chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
    nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
    l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
    et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
    la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
    temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
    (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
    la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
    dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
    traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
    alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
    ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
    nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
    voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
    refroidies;–chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
    le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
    du lit son échelle enchantée, où on
    dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
    pointe d’un rayon–; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
    premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
    colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
    tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
    contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
    pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
    d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
    par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
    violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
    tout haut comme si je n’eusse pas été là;–où une étrange et
    impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
    angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
    champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;–où ma
    pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
    hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
    remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
    de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
    levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
    ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
    pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
    sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
    la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
    bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
    des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
    est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
    moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

    Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
    dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
    de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
    mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
    bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
    j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
    l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
    distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
    donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
    tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
    rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
    Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
    les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
    d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.

    A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
    le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
    de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
    point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
    pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
    de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
    dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
    et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
    des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
    multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
    vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
    que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
    j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
    elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
    plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
    «chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
    chemin de fer.

    Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
    sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
    la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
    de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
    ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
    ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
    lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
    lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
    et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
    connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
    mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
    s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
    haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
    parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
    pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
    s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
    chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
    Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
    bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
    lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
    s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
    rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
    intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
    et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
    aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
    trouble de cette transvertébration.

    Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
    semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
    des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
    me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
    une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
    faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
    de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
    tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
    de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
    ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
    maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
    maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
    j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
    suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
    mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
    soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
    Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
    Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
    scrupules.

    Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
    restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
    petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
    monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
    enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
    père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
    ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
    le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
    petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
    père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
    la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
    ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
    trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
    supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
    la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
    précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
    voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
    mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
    salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
    parcourait les allées détrempées,–trop symétriquement alignées à son
    gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
    auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
    s’arrangerait,–de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
    mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
    puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
    des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
    prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
    une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
    et un problème.

    Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
    une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
    moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
    comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
    étaient servies sur la table à jeu,–si ma grand’tante lui criait:
    «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
    taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
    esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
    tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
    ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
    grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
    cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
    repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
    humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
    de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
    conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
    qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
    d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
    yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
    passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
    grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
    faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
    grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
    desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
    prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
    persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
    causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
    grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
    ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
    que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
    devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
    voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
    salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
    et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
    pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
    fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
    vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
    donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
    sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
    à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
    inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
    Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
    écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
    délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
    préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
    incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
    repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
    brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
    les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
    demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
    triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
    involontaire.

    Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
    viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
    durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
    l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
    bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
    pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
    moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
    m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
    que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
    possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
    pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
    ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
    «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
    son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
    à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
    paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
    voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
    me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
    pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
    le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
    penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
    hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
    présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
    maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
    encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
    cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
    bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
    étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
    nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
    qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
    voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
    l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
    marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
    jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
    étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
    glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
    sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
    clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
    «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
    pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
    prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
    disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
    pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
    train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
    en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
    faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
    subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
    aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
    bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
    trop aplatis.

    Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
    nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
    nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
    «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
    la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
    sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
    la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
    jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
    l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
    beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
    n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
    visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
    était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
    de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
    rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
    cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
    raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
    qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
    veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
    longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
    possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
    n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
    en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
    où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
    grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
    bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
    ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
    m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
    Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
    même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
    revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
    avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
    il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
    question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
    front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
    pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
    années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
    je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
    beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
    père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
    qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
    m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
    que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
    jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
    fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
    comment? c’était un cœur d’or!»

    Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
    Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
    grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
    la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
    d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
    hébergeaient,–avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
    chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,–un des membres les plus
    élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
    Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
    Saint-Germain.

    L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
    Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
    son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
    de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
    composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
    placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
    des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
    pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
    M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
    faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
    une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
    savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
    donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
    situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
    relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
    famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
    bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
    orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
    parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
    qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
    rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
    coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
    d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
    été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
    toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
    demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
    collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
    situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
    d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
    votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
    par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
    en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
    vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
    sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
    quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
    recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
    parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
    à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
    presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
    sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
    renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
    nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
    de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
    avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
    cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
    qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
    donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
    peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
    était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
    soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
    qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
    avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
    laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
    Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
    les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
    apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
    du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
    de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
    vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
    par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

    Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
    fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
    «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
    de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
    quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
    sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
    coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
    dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
    contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
    l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
    liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
    causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
    empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
    reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
    chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
    assiettes à petits fours de Combray–d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
    lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
    de trésors insoupçonnés.

    Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
    d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
    cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,–«Oui, chez une princesse
    du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
    lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.

    Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
    croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
    tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
    panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
    ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
    chefs-d’œuvre.

    On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
    d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
    grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
    suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
    la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
    Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
    moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
    Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
    lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
    de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
    recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
    collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
    doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
    bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
    le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
    hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
    qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
    qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
    qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
    insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
    matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
    n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
    d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
    pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
    personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
    Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
    toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
    nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
    part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
    suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
    bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
    qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
    visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
    retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
    s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
    entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
    cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
    voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
    busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
    entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
    spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
    résidu,–mi-mémoire, mi-oubli,–des heures oisives passées ensemble
    après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
    jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
    corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
    quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
    devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
    une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
    dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
    passe à ce premier Swann,–à ce premier Swann dans lequel je retrouve
    les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
    moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
    comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
    portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité–à
    ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
    marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.

    Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
    une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
    de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
    relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
    Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
    dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
    ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
    visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
    Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
    et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
    était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
    déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
    parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
    giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
    vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
    indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
    giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
    dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
    rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»

    Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
    celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
    Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
    grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
    de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
    manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
    à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
    personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
    opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
    confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
    une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
    continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
    d’après laquelle ils crurent pouvoir juger–supposant que c’était là
    qu’il l’avait prise–le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
    habituellement.

    Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
    un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
    X…, dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
    en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
    tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
    dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
    le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
    des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
    interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
    qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
    né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
    déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
    toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
    honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
    familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
    d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
    par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
    d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
    d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
    bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
    Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
    nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
    vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
    déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
    trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
    d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
    de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
    historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
    directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
    leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
    semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,–ayant
    fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
    conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
    que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
    leur étaient chers,–mettait alors au repos ses organes récepteurs et
    leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
    grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
    fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
    les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
    distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
    lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
    voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
    souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
    par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
    fou.

    Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
    venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
    d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
    tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
    la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
    a «les honneurs» du Figaro?»–«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
    beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
    qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
    qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
    n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
    raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
    ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
    force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
    grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
    Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
    aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
    persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
    plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
    feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
    désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
    journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
    ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
    celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
    dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
    qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
    s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
    mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
    fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
    faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
    comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
    fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»

    Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
    d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
    des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
    dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
    jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
    dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
    jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
    baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
    lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
    manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
    déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
    s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
    besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
    prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
    le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
    faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
    à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
    l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
    souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
    quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
    que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
    interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
    le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
    délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
    deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
    Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
    parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
    qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
    d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
    faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
    peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
    quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
    laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
    avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
    «Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
    fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
    papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
    dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
    s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
    délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
    force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
    quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
    qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
    sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
    de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
    passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
    tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
    je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
    d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
    l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
    préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
    mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
    pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
    élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
    distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
    pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
    sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
    efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
    d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
    émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
    peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
    orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
    question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
    était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
    j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
    donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
    ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
    un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
    perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
    savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
    le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
    tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
    je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
    Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
    voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
    en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
    même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
    remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
    avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
    souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
    l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
    parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
    réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
    sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
    «Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
    la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
    possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
    ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
    fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
    faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
    vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
    grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
    a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
    choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
    Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
    sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
    guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
    ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
    que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
    de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
    fort agréable…», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
    avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
    parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
    Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
    aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
    choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
    notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
    nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
    on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
    sais pas, les… Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
    d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
    volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
    ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
    qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
    de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
    costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
    regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
    sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
    ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
    se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
    Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
    c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
    bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
    «Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
    chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
    aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
    mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
    ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
    Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
    s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
    qui le nom de Saint-Simon,–un littérateur,–avait empêché l’anesthésie
    complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
    admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
    vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
    Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
    l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
    enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
    à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
    vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
    l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
    raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
    basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
    soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
    vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»

    Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
    table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
    dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
    pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
    été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
    pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
    l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
    tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
    place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
    pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
    minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
    comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
    prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
    tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
    modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
    la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
    devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
    père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
    que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
    voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
    «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
    comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
    me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
    l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
    contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
    lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
    escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
    une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
    sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
    rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
    sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
    sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
    perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
    cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
    que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
    nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
    rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
    l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
    monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
    rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
    l’inhalation,–beaucoup plus toxique que la pénétration morale,–de
    l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
    chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
    creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
    suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
    fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
    l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
    révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
    en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
    dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
    ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
    Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
    une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
    aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
    lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
    l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
    impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
    insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
    antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
    enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
    bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
    animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
    l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
    commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
    complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
    l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
    n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
    avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
    comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
    qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
    produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
    représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
    Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
    probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
    présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
    simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
    parents,–comme pour les morts, les prêtres et les rois,–mais encore
    pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
    peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
    bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
    parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
    au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
    cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
    mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
    écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
    recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
    un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
    très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
    ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
    plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
    signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
    cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
    l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
    sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
    elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
    signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
    pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
    encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
    remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
    on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
    à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
    tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
    mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
    ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
    entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
    de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
    où, il y avait un instant encore, la glace elle-même–le «granité»–et
    les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
    mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
    s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
    enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
    l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
    n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
    délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
    sans doute venir!

    L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
    bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
    contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
    le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
    lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
    a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
    pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
    connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
    lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
    elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
    dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
    affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
    lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
    pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
    apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
    remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
    donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
    arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
    redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
    errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
    avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
    ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
    chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
    n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
    de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons–comme en ce
    moment j’aimais Françoise–, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
    mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
    fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
    des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
    nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
    jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
    des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
    doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
    suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
    par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
    dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
    autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
    maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
    possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
    on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
    moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
    de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
    nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
    sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
    causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
    l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
    une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
    par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

    Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
    à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
    de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
    ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
    des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
    rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
    dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
    C’est bien, je vais attendre encore.» Et–de même qu’elle assure
    invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
    concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
    les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
    et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
    faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,–ayant décliné
    l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
    moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
    les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
    prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
    sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
    fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
    je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
    les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
    douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
    calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
    anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
    puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
    prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
    maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
    certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
    remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
    me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
    la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
    m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
    qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
    aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
    lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
    elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
    fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
    qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
    marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
    jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
    bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
    circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
    bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
    l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
    qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
    pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
    l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
    croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
    les vieux abonnés,–les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
    avait donné ses places,–tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
    les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
    tourné la rue de Trévise.

    Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
    pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
    les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
    le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
    des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
    l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
    enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
    que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
    d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
    que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
    nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
    cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
    succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
    reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
    du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
    commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
    j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
    j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
    se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
    bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
    on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
    dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
    mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
    dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
    réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.

    J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
    le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
    la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
    bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
    pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
    la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
    pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
    d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
    toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
    tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
    mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
    anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
    ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
    soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
    que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
    ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
    sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
    monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
    remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
    temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
    son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
    Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
    naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
    lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
    empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
    sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
    ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
    tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
    remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
    délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
    cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
    bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
    aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
    mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
    c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
    «Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
    Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
    prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
    instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
    nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
    sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
    me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
    puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
    dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
    ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
    Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
    bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
    peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
    d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
    projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
    m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
    comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
    de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
    moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
    jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
    pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
    terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
    allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
    parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
    on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
    qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
    se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
    père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
    déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
    voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
    père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
    «Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
    de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
    approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
    éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
    allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
    tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
    mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»

    Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
    permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
    octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
    des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
    Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
    supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
    consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
    il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
    disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
    parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
    il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
    instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
    en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
    donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
    dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
    «Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
    dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
    enfant…» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
    les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
    désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
    l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
    dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
    couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
    pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»

    On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
    appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
    était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
    cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
    depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
    gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
    Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
    de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
    bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
    ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
    se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
    nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
    me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
    que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
    possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
    peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
    l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
    et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
    réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
    tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
    comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
    ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
    remettent à sonner dans le silence du soir.

    Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
    commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
    la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
    d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
    manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
    gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
    caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
    plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
    même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
    coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
    car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
    n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
    j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
    savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
    m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
    afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
    mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
    sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
    comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
    consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
    gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
    le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
    quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
    me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
    «Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
    «Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
    vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
    fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
    mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
    officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
    j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
    l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
    pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
    choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
    dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
    devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
    fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
    d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
    pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
    concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
    abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
    que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
    me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
    elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
    chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
    et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
    date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
    pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
    réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
    ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
    le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
    plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
    ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
    doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
    il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
    triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
    enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
    tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
    premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
    vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
    avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
    une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
    me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
    rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
    Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
    pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
    Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
    je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
    fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
    J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
    livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
    enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
    aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
    couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
    la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
    Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
    les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
    jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
    pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
    eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
    moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
    Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
    qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
    Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
    pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
    souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
    fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
    champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
    pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»

    En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
    tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
    belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
    dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
    avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
    donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
    «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
    d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
    des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
    eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
    ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
    et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
    trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
    dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
    essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
    commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
    grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
    «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
    Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
    renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
    représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
    de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
    Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
    Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
    chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
    reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
    Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
    reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
    gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
    ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
    représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
    voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
    dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
    manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
    très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
    Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
    beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
    photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
    ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
    des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
    époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
    servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
    destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
    de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
    fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
    Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
    d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
    les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
    dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
    les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
    étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
    désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
    campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
    comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
    pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
    sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
    d’impossibles voyages dans le temps.

    Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
    qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
    pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
    n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
    George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
    imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
    délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
    ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
    l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
    reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples–à
    moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
    beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
    raison d’exister qu’en soi,–une émanation troublante de l’essence
    particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
    ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
    intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
    parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
    rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
    aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
    quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
    les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
    produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
    qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
    naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
    figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
    si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
    je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
    mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
    elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
    le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
    douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
    œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
    admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
    écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
    qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
    tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
    vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
    fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
    George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
    morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
    supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
    bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
    les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
    affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
    fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
    qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
    et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
    sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
    l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
    n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
    dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
    douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
    tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
    commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
    pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
    dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
    sorte de vie sentimentale et continue.

    Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
    nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
    pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
    garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
    était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
    tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
    être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
    reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
    étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
    encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
    ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
    de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
    paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.

    …

    C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
    ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
    lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
    l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
    éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
    restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
    la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
    Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
    m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
    qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
    irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
    à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
    même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
    détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
    celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
    représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
    Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
    escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
    A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
    comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
    comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
    mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
    renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
    je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
    était en réalité mort pour moi.

    Mort à jamais? C’était possible.

    Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
    notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
    faveurs du premier.

    Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
    que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
    une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
    jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
    trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
    est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
    que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
    nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

    Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
    à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
    est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
    matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
    nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
    rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

    Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
    pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
    quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
    que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
    habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
    me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
    appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
    valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
    machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
    triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
    j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
    même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
    tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
    plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
    Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
    ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
    qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
    cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
    sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
    puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
    gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
    même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
    Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
    première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
    est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
    est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
    Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
    indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
    je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
    redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
    un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
    esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
    incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
    lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
    il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
    pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
    encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
    lumière.

    Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
    n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
    sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
    essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
    moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
    état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
    plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
    que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
    tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
    attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
    esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
    cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
    refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
    le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
    de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
    qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
    désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
    monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
    distances traversées.

    Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
    souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
    moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
    perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
    couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
    comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
    contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
    m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
    passé il s’agit.

    Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
    l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
    si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
    sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
    peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
    faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
    nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
    conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
    mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
    remâcher sans peine.

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
    morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
    jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
    lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
    l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
    petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
    peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
    sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
    Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
    ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
    survivait, tout s’était désagrégé; les formes,–et celle aussi du petit
    coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
    sévère et dévot–s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
    force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
    Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
    êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
    vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
    et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
    à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
    fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
    souvenir.

  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    Produced by John Walker

    De la Terre à la Lune

    Trajet Direct

    en 97 Heures 20 Minutes

    par Jules Verne

    I
    ——————–
    LE GUN-CLUB

    Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
    influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
    sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
    peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
    négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
    colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
    West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
    dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
    eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
    les millions et les hommes.

    Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
    ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
    atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
    des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
    inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
    plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
    les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
    canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
    poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

    Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
    du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
    Allemands métaphysiciens,–de naissance. Rien de plus naturel, dès
    lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
    audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
    utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
    admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
    Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
    Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
    d'outre-mer.

    Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
    artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
    célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
    marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
    tête à calculer des trajectoires insensées.

    Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
    la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
    secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
    fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
    est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
    un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
    qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
    «Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
    trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
    soixante-quinze membres correspondants.

    Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
    voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
    tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
    feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
    quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
    jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
    primaient en toute circonstance.

    «L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
    du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
    raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
    projectiles!

    Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
    transportée dans l'ordre moral.

    Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
    le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
    proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
    limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
    ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
    de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

    Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
    trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
    soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
    projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
    milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
    de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
    kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
    trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
    épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
    l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

    Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
    chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
    Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
    Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
    qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
    canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
    ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
    d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
    bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
    projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
    soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
    Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
    meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
    inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
    Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
    son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,–en
    éclatant, il est vrai!

    Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
    admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
    statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
    les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
    ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
    cent soixante-quinze hommes et une fraction.

    A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
    préoccupation de cette société savante fut la destruction de
    l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
    armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

    C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
    fils du monde.

    Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
    tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
    personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
    lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
    débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
    leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
    figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
    plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
    Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
    en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
    collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
    Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
    et seulement deux jambes pour six.

    Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
    se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
    relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
    dépensés.

    Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
    les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
    mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
    la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
    les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
    poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
    vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
    Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

    Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
    encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
    gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
    pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
    les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
    moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
    ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
    maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
    dans les rêveries de l'artillerie platonique!

    «C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
    jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
    faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
    temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
    détonations?

    –Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
    se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
    On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
    devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
    Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
    généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
    ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
    l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

    –Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
    déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
    au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
    bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
    il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
    déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

    Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
    donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
    n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

    «Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
    en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
    nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
    de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
    épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
    les lois de la guerre!

    –Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
    dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

    –Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
    menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
    travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
    s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
    [Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
    pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
    scandaleux des populations!

    –Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
    en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

    –Eh bien?

    –Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
    l'on acceptait nos services…

    –Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
    des étrangers!

    –Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
    colonel.

    –Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
    même pas songer à cet expédient.

    –Et pourquoi cela? demanda le colonel.

    –Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
    contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
    s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
    servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
    saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
    Or, c'est tout simplement…

    –Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
    fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
    les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
    à distiller de l'huile de baleine!

    –Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
    dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
    perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
    rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
    ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
    une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
    à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
    seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
    droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

    –Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
    bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
    produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
    américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

    –Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

    –Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

    –Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
    nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
    l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
    profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
    loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
    autrefois aux Anglais?

    –Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
    béquille.

    –Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
    n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

    –Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

    –Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
    Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

    –Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
    avait sauvées de la bataille.

    –Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
    que faire de compter sur ma voix!

    –Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
    invalides.

    –En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
    fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
    de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
    m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

    –Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
    l'audacieux J.-T. Maston.

    Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
    plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
    événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

    Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
    recevait une circulaire libellée en ces termes:

    _Baltimore, 3 octobre._

    _Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
    la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
    intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
    cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
    présente._

    _Très cordialement leur_
    IMPEY BARBICANE, P. G.-C.

    II
    ——————–
    COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

    Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
    dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
    cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
    président. Quant aux membres correspondants, les express les
    débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
    fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
    place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
    couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
    le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
    gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
    communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
    s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
    dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

    Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
    obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
    était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
    nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
    magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
    par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
    administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

    Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
    Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
    hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
    servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
    véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
    panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
    toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
    murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
    d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
    girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
    faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
    canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
    plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
    refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
    projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
    l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
    laissaient à penser que leur véritable destination était plus
    décorative que meurtrière.

    A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
    morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
    précieux débris du canon de J.-T. Maston.

    A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
    secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
    affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
    mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
    quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
    que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
    [Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
    agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
    tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
    exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
    détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
    discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
    peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

    Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
    circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
    bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
    Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
    remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
    pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

    Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
    d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
    chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
    inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
    des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
    l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
    colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
    Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
    Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
    bloc.

    Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
    nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
    fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
    puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
    expérimentales un incomparable élan.

    C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
    dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
    semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
    pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
    Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
    l'énergie, de l'audace et du sang-froid.

    En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
    absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
    cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

    Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
    ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
    ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
    l'X de son imperturbable physionomie.

    Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
    salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
    subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
    peu emphatique, prit la parole en ces termes:

    «Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
    venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
    désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
    d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
    la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
    toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
    venue…

    –Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

    –Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

    –Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
    circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
    interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
    canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
    parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
    qui nous dévore!

    L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
    Elle redoubla d'attention.

    «Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
    suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
    pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
    siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
    de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
    mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
    une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
    projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
    est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
    de faire du bruit dans le monde!

    –Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

    –Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

    –N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

    –Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
    m'accorder toute votre attention.

    Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
    rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
    voix calme:

    «Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
    tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
    viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
    réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
    secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
    son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
    pays de l'Union!

    –Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

    –On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
    son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
    rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
    des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
    elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
    donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
    les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
    un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
    l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
    jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

    [* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]

    Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

    «Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
    certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
    prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
    siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
    habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
    _Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
    espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
    expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
    autre Français–ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune–, le nommé
    Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
    temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
    Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
    John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
    études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
    un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
    yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
    il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
    des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
    moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
    des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
    brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
    publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
    Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
    que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
    premiers à en rire.

    –Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
    belli_!…

    –Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
    avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
    rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
    s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
    trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
    dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
    précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
    écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
    J'ai nommé Poe!

    –Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
    paroles de son président.

    –J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
    purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
    relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
    ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
    communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
    géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
    steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
    d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
    lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
    le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
    le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
    figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
    répondront par une figure semblable, et la communication une fois
    établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
    s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
    allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
    aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
    est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
    avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
    certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

    Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
    n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
    par les paroles de l'orateur.

    «Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

    Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
    son discours interrompu:

    «Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
    quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
    parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
    que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
    puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
    de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
    suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
    serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

    A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
    haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
    profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
    éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
    fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
    le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
    se faire entendre.

    «Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
    sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
    indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
    initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
    dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
    l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
    petite expérience!

    III
    ——————–
    EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

    Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
    de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
    succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
    toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
    C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
    criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
    salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
    n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
    surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
    canons.

    Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
    peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
    car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
    s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
    Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
    de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
    surexcitée.

    Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
    «impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
    dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
    aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
    Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
    ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
    dite, chose faite.

    La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
    véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
    Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
    du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
    hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

    Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
    Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
    intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
    dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
    saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
    ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
    huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
    à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
    de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
    propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
    audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
    pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
    assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
    en usage parmi les nations civilisées.

    Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
    maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
    magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
    hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
    fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
    dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
    nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
    les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
    regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
    conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
    depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
    devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
    de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
    jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
    Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
    grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
    Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
    sombres tavernes du Fells-Point.

    Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
    Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
    hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
    abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
    l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
    convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
    des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

    Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
    mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
    grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
    Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
    la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
    prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
    correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
    et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
    du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
    s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
    télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
    deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
    mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
    peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
    États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
    seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
    battirent de la même pulsation.

    Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
    bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
    l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
    économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
    ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
    achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
    Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
    encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
    terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
    l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
    d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
    derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
    semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
    l'équilibre européen.

    Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
    recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
    les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
    les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
    Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
    géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
    américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
    Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
    Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

    Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
    d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
    pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
    qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
    d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
    auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
    flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
    le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
    ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
    partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
    chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
    montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
    homme.

    Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
    troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
    _Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
    comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
    ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
    envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
    directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
    s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
    comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
    Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
    phénoménales.

    IV
    ——————–
    RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

    Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
    dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
    dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
    consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
    leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
    mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
    grande expérience.

    Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
    rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
    Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
    États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
    trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
    puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
    d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
    établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
    du Gun-Club.

    Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
    arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
    ces termes:

    _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
    à Baltimore._

    «Cambridge, 7 octobre.

    «Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
    Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
    s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
    le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
    répondre comme suit:

    «Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

    «1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

    «2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
    satellite?

    «3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
    imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
    moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
    déterminé?

    «4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
    position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

    «5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
    lancer le projectile?

    «6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
    partira le projectile?

    «Sur la première question:–Est-il possible d'envoyer un projectile
    dans la Lune?

    «Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
    parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
    yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
    suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
    pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
    c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
    action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
    boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
    moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
    c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
    moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
    tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
    possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
    quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
    employé.

    «Sur la deuxième question:–Quelle est la distance exacte qui sépare
    la Terre de son satellite?

    «La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
    une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
    conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
    et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
    apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
    grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
    l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
    apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
    cinquante-deux milles (–99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
    périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
    seulement (– 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
    mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (– 11,630 lieues), ou plus
    du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
    qui doit servir de base aux calculs.

    «Sur la troisième question:–Quelle sera la durée du trajet du
    projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
    et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
    rencontre la Lune en un point déterminé?

    «Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
    mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
    comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
    trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
    secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
    atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
    équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
    secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
    Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
    minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

    «Sur la quatrième question:–A quel moment précis la Lune se
    présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
    atteinte par le projectile?

    «D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
    l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
    où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
    distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
    milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
    quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (–86,410 lieues).
    Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
    pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
    conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
    coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
    circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
    deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
    zénith.

    «Sur la cinquième question:–Quel point du ciel devra-t-on viser avec
    le canon destiné à lancer le projectile?

    «Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
    braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
    verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
    sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
    projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
    terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
    que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
    cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
    comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
    lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
    degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
    vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
    nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

    «Sur la sixième question:–Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
    le ciel au moment où partira le projectile?

    «Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
    avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
    secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
    ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
    secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
    durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
    compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
    rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
    avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
    comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
    ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
    mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
    au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
    verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

    «Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
    Cambridge par les membres du Gun-Club.

    «En résumé:

    «1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud.

    «2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

    «3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde.

    «4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
    heures moins treize minutes et vingt secondes.

    «5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
    décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

    «Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
    travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
    au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
    décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
    périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

    «Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
    disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
    la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

    «Pour le bureau:

    «J.-M. BELFAST,
    «_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._

    V
    ——————–
    LE ROMAN DE LA LUNE

    Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
    centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
    d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
    à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
    d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
    jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
    affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
    sont parsemées les profondeurs du ciel.

    Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
    leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
    tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
    suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
    diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
    et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
    centre de l'amas nébuleux.

    En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
    molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
    à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
    graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
    nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
    actuellement, était formée.

    Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
    nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
    dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

    [* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]

    Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
    millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
    diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
    Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
    qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
    est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
    à ses yeux.

    En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
    mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
    de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
    fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
    où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
    tend à repousser les molécules vers le centre.

    Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
    l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
    s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
    briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
    anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
    anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
    la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
    secondaires, c'est-à-dire en planètes.

    Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
    planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
    et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
    ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

    Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
    l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
    l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
    planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
    transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
    jours du monde.

    Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
    cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
    la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
    paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
    sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
    lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
    premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
    ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
    Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
    régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
    errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
    télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
    [Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
    faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
    gymnastique.]

    De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
    par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
    tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
    Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
    importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
    génie audacieux des Américains prétendait conquérir.

    L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
    rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
    avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
    est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
    contemplateurs à baisser les yeux.

    La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
    voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
    et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
    Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
    compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
    Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
    et demi environ.].

    Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
    déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
    Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
    et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
    mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
    mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
    avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
    Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
    cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
    Séléné.

    Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
    un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
    les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
    sélénographie.

    Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
    certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
    les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
    Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
    détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
    un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
    d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
    Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
    lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
    d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
    régissent l'astre des nuits.

    Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
    était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
    explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
    lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
    mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
    révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
    toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
    chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
    du satellite de la Terre.

    Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
    aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
    au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
    subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
    du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
    moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
    XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
    système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
    célestes.

    A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
    sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
    Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
    phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
    moyenne de quatre mille cinq cents toises.

    Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
    altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
    les reporta à sept mille.

    Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
    réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
    cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
    différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
    se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
    Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
    et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
    résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
    des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
    Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
    au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
    deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
    est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
    huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

    En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
    apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
    volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
    dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
    l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
    d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
    Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
    organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
    Terre.

    Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
    perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
    point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
    mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
    c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
    la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
    kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
    du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
    à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
    encore leurs prodigieuses observations.

    Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
    apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
    pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
    grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
    nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
    entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
    cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
    et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
    des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
    ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
    desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
    manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
    jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
    reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
    de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
    considéra comme un système de fortifications élevées par les
    ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
    d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
    une communication directe avec la Lune.

    Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
    à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
    que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
    sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
    cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
    renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
    lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
    dans ses première et dernière phases.

    Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
    Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
    vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

    VI
    ——————–
    CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
    PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

    La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
    l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
    nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
    apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
    encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
    lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
    «étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
    vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
    rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
    premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
    eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
    sélénomanie.

    De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
    les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
    l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
    approuvée sans réserve.

    Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
    d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
    bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
    erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
    formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
    d'être un âne…en astronomie.

    Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
    distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
    circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
    mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
    étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
    droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
    Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
    immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
    deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
    (– 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
    pas de soixante-dix milles (– 30 lieues).

    A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
    les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
    mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
    dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
    dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
    de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
    revenir à une même étoile.].

    Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
    surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
    nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
    cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
    face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
    intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
    toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
    heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
    qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
    particularité que les mouvements de rotation et de révolution
    s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
    suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
    probablement à tous les autres satellites.

    Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
    pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
    à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
    temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
    «Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
    manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
    circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
    puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
    salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
    et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
    comparaison.

    Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
    cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
    certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
    «libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
    disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

    Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
    l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
    ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
    la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
    instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
    d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
    Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
    Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
    différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
    opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
    sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
    quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
    se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
    premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
    et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

    Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
    que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
    conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
    conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
    c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
    n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
    lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
    sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

    Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
    l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
    cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
    du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
    lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
    directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
    nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
    l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
    l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
    que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
    plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
    essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
    préoccuper vivement l'opinion publique.

    Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
    Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
    ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
    non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
    foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
    aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
    prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
    bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
    la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

    Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
    personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
    vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
    illusoires, furent moins faciles à déraciner.

    Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
    était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
    autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
    dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
    expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
    ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
    observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
    peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

    D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
    certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
    que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
    mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
    en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
    accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
    distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
    l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
    Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
    générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
    Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
    mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
    diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
    l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
    à venir.

    Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
    ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
    et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
    disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
    divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
    prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
    cinquante avaient amené des changements notables, tels que
    cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
    croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
    destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
    poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
    rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
    le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
    entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
    naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
    dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
    vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
    dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
    courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
    l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
    n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
    continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
    étoilé des États-Unis d'Amérique.

    VII
    ——————–
    L'HYMNE DU BOULET

    L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
    octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
    s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
    les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
    pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.

    Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
    du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
    élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
    poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
    matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
    général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
    Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

    Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
    Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
    troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
    membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
    et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
    son crochet de fer, et la séance commença.

    Barbicane prit la parole:

    «Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
    importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
    qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
    dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
    eux-mêmes.

    –Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
    voix émue.

    –Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
    cette première séance à la discussion de l'engin…

    –En effet, répondit le général Morgan.

    –Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
    que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
    dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

    –Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

    La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
    magnifique.

    «Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
    de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
    Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
    notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
    un point de vue purement moral.

    Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
    curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
    attention aux paroles de J.-T. Maston.

    «Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
    de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
    boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
    éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
    se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
    rapproché du Créateur!

    –Très bien! dit le major Elphiston.

    –En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
    planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
    terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
    sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
    l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
    vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
    satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
    vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
    chevaux les plus rapides!

    J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
    en chantant cet hymne sacré du boulet.

    «Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
    simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
    vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
    l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
    soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
    translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
    dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
    la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
    deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
    quatorze milles à la minute (– 6 lieues), huit cent quarante milles à
    l'heure (– 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (– 8,640
    lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
    mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
    mille cinq cents milles par an (– 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
    onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
    trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
    solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
    mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
    lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
    superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
    là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

    Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
    Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
    collègues.

    «Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
    poésie, attaquons directement la question.

    –Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
    chacun une demi-douzaine de sandwiches.

    –Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
    s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
    seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
    moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
    pourra nous édifier à cet égard.

    –D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
    guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
    donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
    cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
    de cinq cents yards à la seconde.

    –Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
    à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.

    –La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
    lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
    avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
    jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

    –Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
    l'est son redoutable crochet.

    –Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
    vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

    –Oui, répondit Morgan.

    –Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
    n'eût pas éclaté…

    –Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
    bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
    cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
    autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
    vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
    dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
    ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

    –Pourquoi pas? demanda le major.

    –Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
    assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
    existe toutefois.

    –Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
    encore.

    –Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

    –Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
    plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
    jusqu'au moment où il atteindra le but.

    –Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
    proposition.

    –Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
    notre expérience ne produira aucun résultat.

    –Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
    dimensions énormes?

    –Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
    d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
    on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
    à ramener la Lune à quarante milles environ (– 16 lieues). Or, à
    cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
    parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
    de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
    qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
    réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
    puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

    –Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
    à votre projectile un diamètre de soixante pieds?

    –Non pas!

    –Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

    –Parfaitement.

    –Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

    –Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
    diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
    Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

    –Évidemment.

    –Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
    télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

    –Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
    simplifier les choses!… Et quel grossissement espérez-vous obtenir
    ainsi?

    –Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
    cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
    plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

    –Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
    pieds de diamètre?

    –Précisément.

    –Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
    qu'il sera encore d'un poids tel, que…

    –Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
    laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
    genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
    progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
    obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
    que les nôtres.

    –Par exemple! répliqua Morgan.

    –Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

    –Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
    l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
    Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
    dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

    –Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
    chiffre!

    –A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
    Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
    livres.

    –Pas possible!

    –Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
    lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
    partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
    allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

    –Très bien! dit J.-T. Maston.

    –Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
    boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
    d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
    portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
    de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
    décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
    Malte.

    –C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
    employer pour le projectile?

    –De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

    –Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
    c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

    –N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
    suffira.

    –Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
    proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
    de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

    –Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

    –Creux! ce sera donc un obus?

    –Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
    échantillons de nos productions terrestres!

    –Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
    plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
    poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
    une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
    poids de cinq mille livres.

    –Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

    –Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
    diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
    moins.

    –Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
    ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
    donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
    des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
    avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
    Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
    tenante.

    –Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

    Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
    vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
    deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
    certaine racine cubique, et dit:

    «Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

    –Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

    –Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

    –Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
    embarrassé.

    –Employer un autre métal que la fonte.

    –Du cuivre? dit Morgan.

    –Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
    proposer.

    –Quoi donc? dit le major.

    –De l'aluminium, répondit Barbicane.

    –De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

    –Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
    Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
    l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
    de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
    fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
    facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
    l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
    plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
    nous fournir la matière de notre projectile!

    –Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
    très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

    –Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
    revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

    –Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
    la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
    quatre-vingts dollars (– environ 1,500 francs); puis elle est tombée
    à vingt-sept dollars (– 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
    dollars (– 48.75 F).

    –Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
    facilement, c'est encore un prix énorme!

    –Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

    –Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

    –Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
    de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
    centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
    pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
    quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

    –Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

    –Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
    dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera…

    –Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (–
    928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
    amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
    réponds.

    –Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

    –Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.

    –Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

    –Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
    puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
    dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
    lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

    Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
    était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
    pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
    donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!

    VIII
    ——————–
    L'HISTOIRE DU CANON

    Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
    au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
    boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
    demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
    suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
    séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

    Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
    de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
    de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
    préambule.

    «Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
    l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
    et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
    dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
    notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
    m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
    les crains pas!

    Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

    «N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
    a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
    imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
    obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
    livres.

    –Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

    –Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
    l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
    indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
    force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
    résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
    importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
    (– 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
    le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
    court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
    insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
    à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
    en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
    physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
    surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
    centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
    Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
    ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
    à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
    dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
    demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
    l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
    de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
    d'impulsion.

    –Voilà la difficulté, répondit le major.

    –La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
    car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
    longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
    n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
    aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
    nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
    dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

    –Tout ceci est évident, répondit le général.

    –Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
    Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
    allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
    forcés d'adopter.

    –Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
    un canon d'un demi-mille au moins!

    –Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

    –Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

    –Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

    –Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
    pourquoi vous me taxez d'exagération.

    –Parce que vous allez trop loin!

    –Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
    sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
    trop loin!

    La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

    «Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
    grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
    gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
    certaines limites.

    –Parfaitement, dit le major.

    –Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
    longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
    et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

    –Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

    –J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
    proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
    livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
    et un poids de sept millions deux cent mille livres.

    –C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

    –Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
    de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
    pieds.

    Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
    cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
    fut définitivement adoptée.

    «Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

    –Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

    –Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
    affût? demanda le major.

    –Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

    –Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
    engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
    enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
    chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
    terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
    soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
    l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
    pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
    toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

    –Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

    –Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
    ami.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
    obusier ou un mortier?

    –Un canon, répliqua Morgan.

    –Un obusier, repartit le major.

    –Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

    Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
    préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

    «Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
    tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
    puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
    sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
    mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
    degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
    communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
    dans ses flancs.

    –Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

    –Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
    rayé?

    –Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
    énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
    canons rayés que des canons à âme lisse.

    –C'est juste.

    –Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

    –Pas tout à fait encore, répliqua le président.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

    –Décidons-le sans retard.

    –J'allais vous le proposer.

    Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
    sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

    «Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
    grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
    indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

    –Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
    faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
    l'embarras du choix.

    –Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
    Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
    parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

    –Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
    donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
    trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
    faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
    fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?

    –Parfaitement, répondit Elphiston.

    –En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
    le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
    moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
    fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
    excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
    d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
    minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

    –Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

    –Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
    je vous en réponds.

    –On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
    Maston.

    –Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
    secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
    pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
    d'épaisseur.

    –A l'instant», répondit J.-T. Maston.

    Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
    merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

    «Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (–68,040,000
    kg).

    –Et à deux _cents_ la livre (– 10 centimes), il coûtera?…

    –Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (–
    13,608,000 francs).

    J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
    inquiet.

    «Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
    vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
    pas!

    Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
    remis au lendemain soir sa troisième séance.

    IX
    ——————–
    LA QUESTION DES POUDRES

    Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
    anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
    longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
    nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
    l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
    son rôle dans des proportions inaccoutumées.

    On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
    inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
    grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
    histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
    n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
    grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
    depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
    fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

    Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
    poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
    c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
    question soumise au Comité.

    Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (– 900 grammes [La
    livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
    cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
    température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
    de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
    des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
    l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
    comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

    Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
    lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
    Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

    «Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
    des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
    vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
    termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
    livres de poudre seulement.

    –Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

    –Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
    que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
    livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
    poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
    faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
    dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

    –Parfaitement, répondit le général.

    –Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
    chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
    du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
    boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
    ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
    poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
    Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
    de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
    réduite à cent soixante livres seulement.

  • Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Dans Le Fondu Des Mots Poésie

    Aproximadamente 2.108 palavras.

    Huguette Bertrand

    DANS LE FONDU DES MOTS

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Zone de tendresse
    libertés permises
    si tant loin du corps
    une douceur fluide
    de l'aimante obscure
    ses paroles translucides
    répandues sur les noeuds
    troublants d'une blessure
    sur velours parfumé
    en ses songes repose
    inaltérée
    désir secoué
    par tant de baisers
    allés se rejoindre
    dans le tourbillon
    des mots rouges
    _______________________

    Ce carnage dans les mots
    suspendus sur le temps
    carnet rieur
    de tous nos maux
    accomplissent l'automne
    d'un présent à l'autre
    repasse dans la mémoire
    un vieux cri d'amour
    brisé s'enchaîne
    autour des formes
    courroux d'une chair
    pulse le sang
    les sens tendus

    10.10.00
    _________________________

    Sous un ciel écorché
    la mort ose
    devenir saison
    dépouillée se repose
    de ses soeurs frivoles
    surannées
    bouillonne sous l'écorce
    en ses sens
    épuisés

    cette morose
    ose la mort
    peu de chose
    à l'aurore

    19.10.00
    _____________________

    En un clin d'oeil
    les encres anéantissent la nuit
    d'un trait
    tracent des silences rouge sanguin
    au coeur des pierres
    au rythme des sens
    s'animent les formes
    dans un regard
    oppressé

    24.10.00
    _________________________

    Vie
    secrets
    ascension
    jusqu'au sommet des sens
    en plein désir
    en plein délire
    se consument
    dans le feu du poème
    ses frémissements

    25.10.00
    _________________________

    Assis sur le temps
    le coeur trempe dans l'attente
    étale sur le blanc
    des pensées brumeuses
    spontanées
    en mouvement

    25.10.00
    _________________________

    Étoilé
    l'automne fou
    en ces douces colères
    annonce un hiver sombre
    rage sage
    son innocence

    27.10.00
    _________________________

    Bel espoir
    dont les lèvres
    sont la pulpe de mes désirs

    29.10.00
    _________________________

    Faut-il s'en vouloir
    d'être là
    à crier des mots
    qu'on ne veut plus entendre
    passant par le noir des incertitudes
    collées sur le pavé d'un monde
    à fric à freak
    dans l'entre-deux langues
    la nôtre extensible
    à n'en plus finir de vivre
    mais toujours en cette langue
    du poème que nous sommes
    surprend nos moments fous
    exaltés
    en nos âmes harnachées
    par des silences mous
    persistants
    _________________________

    Rire rouge
    devant la lune folle
    poussière d'espace
    rôdeuse vieille rôdeuse
    allègrement se promène
    sur la voie des songes
    sous facettes multiples
    s'éprend des va-nu-coeurs
    épave flottante frivole
    sur la noirceur d'une page
    glisse entre les mots
    pose son regard unique
    sur le multiple
    reconnaît et recrée le monde
    à chaque instant

    31.10.00
    _________________________

    L'INNÉ DIT

    Cette ébauche m'a éveillée
    m'a emmenée par la main
    jusqu'aux murmures
    ses vibrations
    à travers le miroir d'une harmonie
    lourd trésor
    à peine délivré
    se déplie sur le tracé du feu
    suit le contour du corps
    au risque de brûlures
    effleure le gémissement de la vague
    contorsion du ciel en son ventre
    glisse sur les eaux trouble du désir
    emporté en son remous
    vers aussi loin
    que les distances qui les séparent

    14.11.00
    _________________________

    Des brins de nostalgies
    par vagues poudreuses
    emportent les espoirs
    vers de lointains lendemains
    sans lendemain
    vers des horizons spontanés
    aussitôt vus puis disparus
    vers d'interminables saisons
    que la vie égrène
    sur un fauteuil sur mesure
    à la mesure des recommencements
    sans demi-mesure
    ni le quart d'heure appréhendé
    ni l'instant d'après
    échoué sur le corps des mots
    en leur plus doux paysage
    entrevu au large
    par ce va-et-vient
    des gestes luxuriants

    18.11.00
    _________________________

    Enfants du Sud
    Enfants du Nord
    qui du dehors avez froid
    quand le dedans s'éprend d'un geste
    d'une parole unique
    venue dire
    je t'aime

    03.12.00
    _________________________

    DE CONFIDENCES EN ÉVIDENCES

    Séducteur le temps
    se joue des époques
    reprend sa marche
    secoue la soif
    en un respir redit le tendre
    refait les gestes
    posés sur l'affranchie

    vent doux
    vent d'âmes
    souffle sur l'immense
    grise le temps
    ses évidences

    04.12.00
    _________________________

    Un soupir moribond
    trainait sur la place
    de l'espoir
    respirait les échos
    d'un lointain plaisir
    incrusté dans l'âme
    de son présent
    toujours soupirait
    entre les attentes
    désordonnées

    04.12.00
    _________________________

    OSER BAS

    Je pense
    J'ose
    Je fais
    Je dis
    J'écris
    emportés par les tempêtes du Nord
    mes mots se dispersent
    entre silence et ombre
    en petits tas de cendres
    s'affaissent sur l'éphémère
    quelques braises encore
    veillent sur la folie des gestes
    improvisés

    05.12.00
    _________________________

    Un ciel rose m'est tombé dans l'oeil
    par mon unique fenêtre
    m'a montré des femmes de silence
    femmes de pluie
    marchent dans leur nuit
    voilées
    murmurent sans écho
    abandonnées dans leur regard
    clos

    07.12.00
    _________________________

    Il pleut des jours glacés
    sur un amas de mots effarouchés
    déployés sur l'aujourd'hui
    que demain rassemblera en un texte
    long comme l'hier

    16.12.00
    _________________________

    La dureté des pierres
    me prononce à chaque instant
    me porte vers les mots
    danse des mots sur les lignes
    danse sur ma toile
    débordent le cadre des tristesses
    toujours combattues
    dans l'amplitude du mouvement

    17.12.00
    _________________________

    À l'eau toit, là-haut
    sous une pluie d'étoiles
    quand la peur rebelle hurle ses maux
    défie les couleurs confuses
    délirante projette sur la toile
    l'infini d'un mouvement en pointillés
    que la main trace d'un instant à l'autre
    en ses durs silences
    parmi ses jeux de lumières incandescentes
    éclate
    marque le temps
    ce temps d'être là
    dans l'instant
    instant des recommencements

    17.12.00
    _________________________

    Les mots immobiles
    tracent mes silences
    sur le mouvement des choses tues
    mots tuant les maux
    couleur des mots
    au fil d'instants morts
    morts des maux
    mots des morts
    mortellement mots
    incarnés dans le mouvement
    des maux
    tus

    17.12.00
    _________________________

    Rage de vie
    rage de mots
    rage de couleurs
    répandue douce
    au coeur de l'événement
    reprend le geste
    refait les mots
    recrée la forme
    retour au cercle
    renaît la vie
    son mouvement
    ondulé

    18.12.00
    _________________________

    À coeur à corps perdu
    de l'oeil aux pieds
    par les deux bouts
    entre midi et quatorze heures
    courir pattes blanches
    derrière un lièvre
    trébucher sur le rêve des autres
    noyer ses peines dans l'eau remuante
    des désirs
    changer de cap
    s'asseoir sur une branche
    surveiller le temps
    se moucher de temps en temps
    semer des feux
    ça et là
    embrasser quatre chemins
    puis ensuite s'endormir
    entre les bras d'une étoile
    à mourir de rire
    dans un plume
    éphémère

    23.12.00
    _________________________

    Au rythme de la mémoire
    un long poème s'écrit
    sans fin épelle l'amour
    en d'intimes enlacements
    déposés dans l'écrin des jours
    d'images en musiques
    de musiques en paroles
    paroles assidues
    de connivence avec la terre brute
    ses arrogances
    ses manigances
    à la croisée des regards
    nus

    23.12.00
    _________________________

    Oui la vie
    ce long poème agité
    par le rouge et le noir des saisons
    reprend la clé s'ouvre la porte
    cherche la trace
    du temps recueilli
    se chuchote
    en mille mots
    transperce la peau
    jusqu'au coeur se faufile
    à travers pulsations
    inédites

    25.12.00
    _________________________

    Dans l'obscurité
    j'avance dans mes pas bleus
    sans trahir la lumière autour
    traces d'argile
    sur les silences
    en nos chairs s'abreuvent
    à la source des désirs
    éclatés en sanglots
    coulent sur la dure
    emplissent les murs de mille voix
    par vagues et chuchotements
    d'une caresse se conjuguent
    aux embrassements des lendemains
    effrayés

    25.12.00
    _________________________

    En ses doux murmures
    me convie à la table des silences
    durs silences
    en son poème
    dévoilés

    à la frontière
    une caresse enserre l'obscur
    dépose en son centre
    un regard neuf

    25.12.00
    _________________________

    Avait-il mal à son monde
    poète qu'il était
    s'abreuvait à sa source
    en ses fibres
    par son sang l'écrivait
    l'oeil coquin
    souvent le buvait
    d'un verre à l'autre
    à travers ses larmes rieuses
    écrivit son long poème
    jusqu'à sa fin

    26.12.00
    _________________________

    Si loin
    le soleil s'abandonne
    dans le chaud regard de l'oeil
    que transpercent les mots
    les uns derrière les autres
    sans fin redisent
    l'amour en pointillés
    d'ébats en combats
    par le sang
    la vie l'écrit
    le boit le lie
    au dernier regard
    ennivré

    04.01.01
    _________________________

    Dans les veines
    d'un horizon glacé
    la substance des jours
    traîne sa longue plainte
    sur la langueur des solitudes
    verse le sang
    rougi au feu des amours
    sur la page
    incendiée

    04.01.01
    _________________________

    Ne tirez pas sur le poète
    il marche dans sa chair glaise
    entre les regards apaisés
    et les bouffées de silence
    que l'amour ému
    toujours remue
    jusqu'à l'ivre-mort
    mort ivre du vivant nonchalant
    toujours il marche
    dans sa glaise
    glaise de vie
    amour à vie
    amour à mort

    13.01.01
    _________________________

    Étendu blanc
    sur un long souffle
    l'hiver murmure des flocons
    à n'en plus finir
    s'attaque à nos endurances
    apprises par coeur
    quand déjà s'entend
    le ruissellement des sèves
    dans les veines d'avril
    sous la glace
    rompue

    17.01.01
    _________________________

    À bout de souffle
    le dernier mot
    s'écrase sur les phrases
    glisse dans les abysses du coeur
    sans retour givré dans la splendeur
    d'un instant mort d'amour

    c'était l'autre histoire
    une histoire imaginée
    dans le nu d'un instant
    une fièvre passagère
    un passage démentiel vers le haut pavé du ciel
    un ciel incarné dans un corps bien né
    gémissante tendresse en corps accord
    perle douce perle rare
    d'une autre histoire
    ses mouvements
    passagers

    20.01.01
    _________________________

    En l'absence du désert
    j'ai longé l'avenue des échanges
    dans une ville étrangère
    j'accentuai mon pas
    sur une toile vierge offerte
    aux reflets du soleil
    emprisonnés dans la passion
    de mes gestes spontanés
    mouvements crépusculaires
    allés se noyer rebelles
    dans les fragrances de l'aube
    emportée dans le remous d'un horizon
    estompé

    29.01.01
    _________________________

    Désir au pair
    perdre l'idée
    l'idée des mots
    mots m'ont tuée
    tué le nous
    encore debout
    le bout de tout
    tout à l'envers
    retour autour
    d'un tour de taille
    entaille le verbe
    verborescence
    à sens unique
    nids d'hirondelles
    ne riront d'elle
    d'une aile à l'autre
    sauter des mots
    sauter des monts
    montée de vie
    via l'amour

    29.01.01
    _________________________

    Histoire de parole
    parole du sens
    sens en mouvement
    musique des mots
    mouvement rythmé
    cadence du corps
    d'accords brisés
    reprend son souffle
    retour aux sens
    remet les mots
    rejoint le sens
    son mouvement

    05.02.01
    _________________________

    Le temps ne m'aime plus
    le temps ne m'aime plus
    que dans l'éphémère des instants
    dérive d'instants sur l'âme fragmentée
    dérive les fragments sur les mots
    beauté mouvante d'une parole
    au-dessus de l'abyme
    prison de soie
    prison de chair
    assiégée par la vague
    d'une mer amoureuse
    son repli

    10.02.01
    _________________________

    Lui parler près du coeur
    murmurer en son centre
    ce doux temps
    cet espace
    à travers le silence
    à jamais
    poétique

    16.02.01

    _________________________

    Affaissée dans ses mots
    une femme sur un lit
    de désirs se replie
    quand l'esprit d'un oiseau
    de l'épaule s'évade
    d'une douce emprise
    des distances
    d'une parole
    à demeure en son être
    exposée
    au soleil des durées

    17.02.01
    _________________________

    L'AMER ARRIMÉ

    Charmes de chair de serpent
    rampant sur ses misères
    déployées sur le temps
    d'une nuit mensongère

    s'est dressée une barrière
    en mon coeur de métal
    faisant trève de tout mal
    que mon âme ne tolère

    excusez-la
    excusez-moi
    ça va oui merci
    et vous moi non plus
    s'arrime de vous à moi
    sans moi la détente
    s'abandonne la jouissance
    jouirez-vous non pas du tout
    tout à vous en mille bisous
    dans le délire du tout à nous

    18.02.01
    _________________________

    EN TOUT SENS

    Magnétique
    elle est sans cesse en mouvement
    elle bouge beau dans ses heures
    chaque instant la ramène
    sur le douillet du tendre
    son corps roule exalté
    dans les flammes du coeur
    trempé dans la gourmandise
    d'un regard neuf
    plonge dans le plaisir nu
    jusqu'au seuil de l'abandon
    s'accorde aux ondes de qui l'a vue
    à travers l'absolu de son infinitude

    20.02.01

    =====================================

    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mars 2001
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-22-1
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/dans_fondu_mots/01-06/fondumots1.html ]

    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
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    ************

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    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

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    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

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  • Cyrano de Bergerac

    Cyrano de Bergerac

    Aproximadamente 36.247 palavras.

    This etext was prepared by Sue Asscher

    CYRANO DE BERGERAC

    Edmond Rostand

    Comédie Héroïque en Cinq Actes
    en vers

    Représentée à Paris, sur le Théâtre de la Porte-Saint-Martin
    le 28 décembre 1897

    C'est à l'âme de CYRANO que je voulais dédier ce poème.

    Mais puisqu'elle a passé en vous, COQUELIN, c'est à vous
    que je le dédie.

    E. R.

    Personnages:

    CYRANO DE BERGERAC
    CHRISTIAN DE NEUVILLETTE
    COMTE DE GUICHE
    RAGUENEAU
    LE BRET
    CARBON DE CASTEL-JALOUX
    LES CADETS
    LIGNIÈRE
    DE VALVERT
    UN MARQUIS
    DEUXIÈME MARQUIS
    TROISIÈME MARQUIS
    MONTFLEURY
    BELLEROSE
    JODELET
    CUIGY
    BRISSAILLE
    UN FÂCHEUX
    UN MOUSQUETAIRE
    UN AUTRE
    UN OFFICIER ESPAGNOL
    UN CHEVAU-LÉGER
    LE PORTIER
    UN BOURGEOIS
    SON FILS
    UN TIRE-LAINE
    UN SPECTATEUR
    UN GARDE
    BERTRANDOU LE FIFRE
    LE CAPUCIN
    DEUX MUSICIENS
    LES POÈTES
    LES PATISSIERS
    ROXANE
    SŒUR MARTHE
    LISE
    LA DISTRIBUTRICE
    MÈRE MARGUERITE DE JÉSUS
    LA DUÈGNE
    SŒUR CLAIRE
    UNE COMÉDIENNE
    LA SOUBRETTE
    LES PAGES
    LA BOUQUETIÈRE

    La foule, bourgeois, marquis, mousquetaires, tire-laine, pâtissiers,
    poètes, cadets gascons, comédiens, violons, pages, enfants, soldats,
    espagnols, spectateurs, spectatrices, précieuses, comédiennes,
    bourgeoises, religieuses, etc.

    (Les quatre premiers actes en 1640, le cinquième en 1655.)

    Acte I.

    Une Représentation à l'Hôtel de Bourgogne.

    La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de
    paume aménagé et embelli pour des représentations.

    La salle est un carré long; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses
    côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier
    plan, à gauche, faire angle avec la scène, qu'on aperçoit en pan coupé.

    Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par
    des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent
    s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On
    descend de l'estrade dans la salle par de larges marches. De chaque côté
    de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles.

    Deux rangs superposés de galeries latérales: le rang supérieur est
    divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du
    théâtre; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan,
    quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des
    places supérieures, et dont on ne voit que le départ, une sorte de
    buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal,
    d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.

    Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre.
    Grande porte qui s'entre-bâille pour laisser passer les spectateurs. Sur
    les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus
    du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit: La Clorise.

    Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore.
    Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être
    allumés.

    Scène 1.I.

    Le public, qui arrive peu à peu. Cavaliers, bourgeois, laquais, pages,
    tire-laine, le portier, etc., puis les marquis, Cuigy, Brissaille, la
    distributrice, les violons, etc.

    (On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier
    entre brusquement.)

    LE PORTIER (le poursuivant):
    Holà ! vos quinze sols !

    LE CAVALIER:
    J'entre gratis !

    LE PORTIER:
    Pourquoi ?

    LE CAVALIER:
    Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

    LE PORTIER (à un autre cavalier qui vient d'entrer):
    Vous ?

    DEUXIÈME CAVALIER:
    Je ne paye pas !

    LE PORTIER:
    Mais. . .

    DEUXIÈME CAVALIER:
    Je suis mousquetaire.

    PREMIER CAVALIER (au deuxième):
    On ne commence qu'à deux heures. Le parterre
    Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
    (Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.)

    UN LAQUAIS (entrant):
    Pst. . .Flanquin. . . !

    UN AUTRE (déjà arrivé):
    Champagne ?. . .

    LE PREMIER (lui montrant des jeux qu'il sort de son pourpoint):
    Cartes. Dés.
    (Il s'assied par terre):
    Jouons.

    LE DEUXIÈME (même jeu):
    Oui, mon coquin.

    PREMIER LAQUAIS (tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume
    et colle par terre):
    J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

    UN GARDE (à une bouquetière qui s'avance):
    C'est gentil de venir avant que l'on n'éclaire !. . .
    (Il lui prend la taille.)

    UN DES BRETTEURS (recevant un coup de fleuret):
    Touche !

    UN DES JOUEURS:
    Trèfle !

    LE GARDE (poursuivant la fille):
    Un baiser !

    LA BOUQUETIÈRE (se dégageant):
    On voit !. . .

    LE GARDE (l'entraînant dans les coins sombres):
    Pas de danger !

    UN HOMME (s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions
    de bouche):
    Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

    UN BOURGEOIS (conduisant son fils):
    Plaçons-nous là, mon fils.

    UN JOUEUR:
    Brelan d'as !

    UN HOMME (tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi):
    Un ivrogne
    Doit boire son bourgogne. . .
    (il boit):
    À l'hôtel de Bourgogne !

    LE BOURGEOIS (à son fils):
    Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?
    (Il montre l'ivrogne du bout de sa canne):
    Buveurs. . .
    (En rompant, un des cavaliers le bouscule):
    Bretteurs !
    (Il tombe au milieu des joueurs):
    Joueurs !

    LE GARDE (derrière lui, lutinant toujours la femme):
    Un baiser !

    LE BOURGEOIS (éloignant vivement son fils):
    Jour de Dieu !
    –Et penser que c'est dans une salle pareille
    Qu'on joua du Rotrou, mon fils.

    LE JEUNE HOMME:
    Et du Corneille !

    UNE BANDE DE PAGES (se tenant par la main, entre en farandole et chante):
    Tra la la la la la la la la la la lère. . .

    LE PORTIER (sévèrement aux pages):
    Les pages, pas de farce !. . .

    PREMIER PAGE (avec une dignité blessée):
    Oh ! Monsieur ! ce soupçon !. . .
    (Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos):
    As-tu de la ficelle ?

    LE DEUXIÈME:
    Avec un hameçon.

    PREMIER PAGE:
    On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

    UN TIRE-LAINE (groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine):
    Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque:
    Puis donc que vous volez pour la première fois. . .

    DEUXIÈME PAGE (criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures):
    Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

    TROISIÈME PAGE (d'en haut):
    Et des pois !
    (Il souffle et les crible de pois.)

    LE JEUNE HOMME (à son père):
    Que va-t-on nous jouer ?

    LE BOURGEOIS:
    Clorise.

    LE JEUNE HOMME:
    De qui est-ce ?

    LE BOURGEOIS:
    De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !. . .
    (Il remonte au bras de son fils.)

    LE TIRE-LAINE (à ses acolytes):
    . . .La dentelle surtout des canons, coupez-la !

    UN SPECTATEUR (à un autre, lui montrant une encoignure élevée):
    Tenez, à la première du Cid, j'étais là !

    LE TIRE-LAINE (faisant avec ses doigts le geste de subtiliser):
    Les montres. . .

    LE BOURGEOIS (redescendant, à son fils):
    Vous verrez des acteurs très illustres. . .

    LE TIRE-LAINE (faisant le geste de tirer par petites secousses furtives):
    Les mouchoirs. . .

    LE BOURGEOIS:
    Montfleury. . .

    QUELQU'UN (criant de la galerie supérieure):
    Allumez donc les lustres !

    LE BOURGEOIS:
    . . .Bellerose, L'Epy, la Beaupré, Jodelet !

    UN PAGE (au parterre):
    Ah ! voici la distributrice !

    LA DISTRIBUTRICE (paraissant derrière le buffet):
    Oranges, lait,
    Eau de frambroise, aigre de cèdre !
    (Brouhaha à la porte.)

    UNE VOIX DE FAUSSET:
    Place, brutes !

    UN LAQUAIS (s'étonnant):
    Les marquis !. . .au parterre ?. . .

    UN AUTRE LAQUAIS:
    Oh ! pour quelques minutes.
    (Entre une bande de petits marquis.)

    UN MARQUIS (voyant la salle à moitié vide):
    Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,
    Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds ?
    Ah, fi ! fi ! fi !
    (Is se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant):
    Cuigy ! Brissaille !
    (Grandes embrassades.)

    CUIGY:
    Des fidèles !. . .
    Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles. . .

    LE MARQUIS:
    Ah, ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur. . .

    UN AUTRE:
    Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !

    LA SALLE (saluant l'entrée de l'allumeur):
    Ah !. . .
    (On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont
    pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à
    Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne
    distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu
    démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.)

    Scène 1.II.

    Les mêmes, Christian, Lignière, puis Ragueneau et Le Bret.

    CUIGY:
    Lignière !

    BRISSAILLE (riant):
    Pas encor gris !. . .

    LIGNIÈRE (bas à Christian):
    Je vous présente ?
    (Signe d'assentiment de Christian):
    Baron de Neuvillette.
    (Saluts.)

    LA SALLE (acclamant l'ascension du premier lustre allumé):
    Ah !

    CUIGY (à Brissaille, en regardant Christian):
    La tête est charmante.

    PREMIER MARQUIS (qui a entendu):
    Peuh !. . .

    LIGNIÈRE (présentant à Christian):
    Messieurs de Cuigy, de Brissaille. . .

    CHRISTIAN (s'inclinant):
    Enchanté !. . .

    PREMIER MARQUIS (au deuxième):
    Il est assez joli, mais n'est pas ajusté
    Au dernier goût.

    LIGNIÈRE (à Cuigy):
    Monsieur débarque de Touraine.

    CHRISTIAN:
    Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.
    J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.

    PREMIER MARQUIS (regardant les personnes qui entrent dans les loges):
    Voilà
    La présidente Aubry !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Oranges, lait. . .

    LES VIOLONS (s'accordant):
    La. . .la. . .

    CUIGY (à Christian, lui désignant la salle qui se garnit):
    Du monde !

    CHRISTIAN:
    Eh, oui, beaucoup,

    PREMIER MARQUIS:
    Tout le bel air !
    (Ils nomment les femmes à mesure qu'elles entrent, très parées, dans
    les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.)

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Mesdames
    De Guéméné. . .

    CUIGY:
    De Bois-Dauphin. . .

    PREMIER MARQUIS:
    Que nous aimâmes. . .

    BRISSAILLE:
    De Chavigny. . .

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Qui de nos cœurs va se jouant !

    LIGNIÈRE:
    Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

    LE JEUNE HOMME (à son père):
    L'Académie est là ?

    LE BOURGEOIS:
    Mais. . .j'en vois plus d'un membre;
    Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
    Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud. . .
    Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !

    PREMIER MARQUIS:
    Attention ! nos précieuses prennent place:
    Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace,
    Félixérie. . .

    DEUXIÈME MARQUIS (se pâmant):
    Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !
    Marquis, tu les sais tous ?

    PREMIER MARQUIS:
    Je les sais tous, marquis !

    LIGNIÈRE (prenant Christian à part):
    Mon cher, je suis entré pour vous rendre service:
    La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !

    CHRISTIAN (suppliant):
    Non !. . .Vous, qui chansonnez et la ville et la cour,
    Restez: vous me direz pour qui je meurs d'amour.

    LE CHEF DES VIOLONS (frappant sur son pupitre, avec son archet):
    Messieurs les violons !. . .
    (Il lève son archet.)

    LA DISTRIBUTRICE:
    Macarons, citronnée. . .
    (Les violons commencent à jouer.)

    CHRISTIAN:
    J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,
    Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit.
    Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,
    Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.
    –Elle est toujours à droite, au fond: la loge vide.

    LIGNIÈRE (faisant mine de sortir):
    Je pars.

    CHRISTIAN (le retenant encore):
    Oh ! non, restez !

    LIGNIÈRE:
    Je ne peux. D'Assoucy
    M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

    LA DISTRIBUTRICE (passant devant lui avec un plateau):
    Orangeade ?

    LIGNIÈRE:
    Fi !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Lait ?

    LIGNIÈRE:
    Pouah !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Rivesalte ?

    LIGNIÈRE:
    Halte !
    (A Christian):
    Je reste encore un peu.–Voyons ce rivesalte ?
    (Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.)

    CRIS (dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui):
    Ah ! Ragueneau !. . .

    LIGNIÈRE (à Christian):
    Le grand rôtisseur Ragueneau.

    RAGUENEAU (costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers
    Lignière):
    Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

    LIGNIÈRE (présentant Ragueneau à Christian):
    Le pâtissier des comédiens et des poètes !

    RAGUENEAU (se confondant):
    Trop d'honneur. . .

    LIGNIÈRE:
    Taisez-vous, Mécène que vous êtes !

    RAGUENEAU:
    Oui, ces messieurs chez moi se servent. . .

    LIGNIÈRE:
    A crédit.
    Poète de talent lui-même. . .

    RAGUENEAU:
    Ils me l'ont dit.

    LIGNIÈRE:
    Fou de vers !

    RAGUENEAU:
    Il est vrai que pour une odelette. . .

    LIGNIÈRE:
    Vous donnez une tarte. . .

    RAGUENEAU:
    Oh ! une tartelette !

    LIGNIÈRE:
    Brave homme, il s'en excuse ! Et pour un triolet
    Ne donnâtes-vous pas ?. . .

    RAGUENEAU:
    Des petits pains !

    LIGNIÈRE (sévèrement):
    Au lait.
    –Et le théâtre, vous l'aimez ?

    RAGUENEAU:
    Je l'idolâtre.

    LIGNIÈRE:
    Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !
    Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,
    Vous a coûté combien ?

    RAGUENEAU:
    Quatre flans. Quinze choux.
    (Il regarde de tous côtés):
    Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.

    LIGNIÈRE:
    Pourquoi ?

    RAGUENEAU:
    Montfleury joue !

    LIGNIÈRE:
    En effet, cette tonne
    Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.
    Qu'importe à Cyrano ?

    RAGUENEAU:
    Mais vous ignorez donc ?
    Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,
    Défense, pour un mois, de reparaître en scène.

    LIGNIÈRE (qui en est à son quatrième petit verre):
    Eh bien ?

    RAGUENEAU:
    Montfleury joue !

    CUIGY (qui s'est rapproché de son groupe):
    Il n'y peut rien.

    RAGUENEAU:
    Oh ! oh !
    Moi, je suis venu voir !

    PREMIER MARQUIS:
    Quel est ce Cyrano ?

    CUIGY:
    C'est un garcon versé dan les colichemardes.

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Noble ?

    CUIGY:
    Suffisamment. Il est cadet aux gardes.
    (Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il
    cherchait quelqu'un):
    Mais son ami Le Bret peut vous dire. . .
    (Il appelle):
    Le Bret !
    (Le Bret descend vers eux):
    Vous cherchez Bergerac ?

    LE BRET:
    Oui, je suis inquiet !. . .

    CUIGY:
    N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

    LE BRET (avec tendresse):
    Ah, c'est le plus exquis des êtres sublunaires !

    RAGUENEAU:
    Rimeur !

    CUIGY:
    Bretteur !

    BRISSAILLE:
    Physicien !

    LE BRET:
    Musicien !

    LIGNIÈRE:
    Et quel aspect hétéroclite que le sien !

    RAGENEAU:
    Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne
    Le solennel monsieur Philippe de Champaigne;
    Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,
    Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot
    Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques:
    Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,
    Cape que par derrière, avec pompe, l'estoc
    Lève, comme une queue insolente de coq,
    Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne
    Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,
    Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,
    Un nez !. . .Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !. . .
    On ne peut voir passer un pareil nasigère
    Sans s'écrier: "Oh ! non, vraiment, il exagère !"
    Puis on sourit, on dit: "Il va l'enlever. . ." Mais
    Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.

    LE BRET (hochant la tête):
    Il le porte,–et pourfend quiconque le remarque !

    RAGUENEAU (fièrement):
    Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

    PREMIER MARQUIS (haussant les épaules):
    Il ne viendra pas !

    RAGUENEAU:
    Si !. . .Je parie un poulet
    A la Ragueneau !

    LE MARQUIS (riant):
    Soit !
    (Rumeurs d'admiration dan la salle. Roxane vient de paraître dans sa
    loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond.
    Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.)

    DEUXIÈME MARQUIS (avec des petit cris):
    Ah, messieurs ! mais elle est
    Épouvantablement ravissante !

    PREMIER MARQUIS:
    Une pêche
    Qui sourirait avec une fraise !

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Et si fraîche
    Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de cœur !

    CHRISTIAN (lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière
    par le bras):
    C'est elle !

    LIGNIÈRE (regardant):
    Ah ! c'est elle ?. . .

    CHRISTIAN:
    Oui. Dites vite. J'ai peur.

    LIGNIÈRE (dégustant son rivesalte à petits coups):
    Magdaleine Robin, dite Roxane.–Fine.
    Précieuse.

    CHRISTIAN:
    Hélas !

    LIGNIÈRE:
    Libre. Orpheline. Cousine
    De Cyrano,–dont on parlait. . .
    (A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir,
    entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.)

    CHRISTIAN (tressaillant):
    Cet homme ?. . .

    LIGNIÈRE (qui commence à être gris, clignant de l'œil):
    Hé ! hé !. . .
    –Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié
    A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire
    Faire épouser Roxane à certain triste sire,
    Un monsieur de Valvert, vicomte. . .et complaisant.
    Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant:
    Il peut persécuter une simple bourgeoise.
    D'ailleurs j'ai dévoilé sa manœuvre sournoise
    Dans une chanson qui. . .Ho ! il doit m'en vouloir !
    –La fin était méchante. . .Écoutez. . .
    (Il se lève en titubant, le verre haut, prêt a chanter.)

    CHRISTIAN:
    Non. Bonsoir.

    LIGNIÈRE:
    Vous allez ?

    CHRISTIAN:
    Chez monsieur de Valvert !

    LIGNIÈRE:
    Prenez garde:
    C'est lui qui vous tuera !
    (Lui désignant du coin de l'œil Roxane):
    Restez. On vous regarde.

    CHRISTIAN:
    C'est vrai !
    (Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce
    moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de
    lui.)

    LIGNIÈRE:
    C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend
    –Dans les tavernes !
    (Il sort, zigzaguant.)

    LE BRET (qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une
    voix rassurée):
    Pas de Cyrano.

    RAGUENEAU (incrédule):
    Pourtant. . .

    LE BRET:
    Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !

    LA SALLE:
    Commencez ! Commencez !

    Scène 1.III.

    Les mêmes, moins Lignière; De Guiche, Valvert, puis Montfleury.

    UN MARQUIS (voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse
    le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte
    de Valvert):
    Quelle cour, ce de Guiche !

    UN AUTRE:
    Fi !. . .Encore un Gascon !

    LE PREMIER:
    Le Gascon souple et froid,
    Celui qui réussit !. . .Saluons-le, crois-moi.
    (Ils vont vers de Guiche.)

    DEUXIÈME MARQUIS:
    Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?
    Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

    DE GUICHE:
    C'est couleur Espagnol malade.

    PREMIER MARQUIS:
    La couleur
    Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,
    L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !

    DE GUICHE:
    Je monte
    Sur scène. Venez-vous ?
    (Il se dirige, suivi de tous les marquis et gentilshommes, vers le
    théâtre. Il se retourne et appelle):
    Viens, Valvert !

    CHRISTIAN (qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom):
    Le vicomte !
    Ah ! je vais lui jeter à la face mon. . .
    (Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en
    train de le dévaliser. Il se retourne):
    Hein ?

    LE TIRE-LAINE:
    Ay !. . .

    CHRISTIAN (sans le lâcher):
    Je cherchais un gant !

    LE TIRE-LAINE (avec un sourire piteux):
    Vous trouvez une main.
    (Changeant de ton, bas et vite):
    Lâchez-moi. Je vous livre un secret.

    CHRISTIAN (le tenant toujours):
    Quel ?

    LE TIRE-LAINE:
    Lignière. . .
    Qui vous quitte. . .

    CHRISTIAN (de même):
    Eh ! bien ?

    LE TIRE-LAINE:
    . . .touche à son heure dernière.
    Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,
    Et cent hommes–j'en suis–ce soir sont postés !. . .

    CHRISTIAN:
    Cent !
    Par qui ?

    LE TIRE-LAINE:
    Discrétion. . .

    CHRISTIAN (haussant les épaules):
    Oh !

    LE TIRE-LAINE (avec beaucoup de dignité):
    Professionnelle !

    CHRISTIAN:
    Où seront-ils postés ?

    LE TIRE-LAINE:
    À la porte de Nesle.
    Sur son chemin. Prévenez-le !

    CHRISTIAN (qui lui lâche enfin le poignet):
    Mais où le voir !

    LE TIRE-LAINE:
    Allez courir tous les cabarets: le Pressoir
    D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,
    Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,–et dans chaque,
    Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.

    CHRISTIAN:
    Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !
    (Regardant Roxane avec amour):
    La quitter. . .elle !
    (Avec fureur, Valvert):
    Et lui !. . .–Mais il faut que je sauve
    Lignière !. . .
    (Il sort en courant.–De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les
    gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur
    les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus
    une place vide aux galeries et aux loges.)

    LA SALLE:
    Commencez.

    UN BOURGEOIS (dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée
    par un page de la galerie supérieure):
    Ma perruque !

    CRIS DE JOIE:
    Il est chauve !. . .
    Bravo, les pages !. . .Ha ! ha ! ha !. . .

    LE BOURGEOIS (furieux, montrant le poing):
    Petit gredin !

    RIRES ET CRIS (qui commencent très fort et vont décroissant):
    Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !
    (Silence complet.)

    LE BRET (étonné):
    Ce silence soudain ?. . .
    (Un spectateur lui parle bas):
    Ah ?

    LE SPECTATEUR:
    La chose me vient d'être certifiée.

    MURMURES (qui courent):
    Chut !–Il paraît ?. . .–Non !. . .–Si !–Dans la loge grillée.–
    Le Cardinal !–Le Cardinal ?–Le Cardinal !

    UN PAGE:
    Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !. . .
    (On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.)

    LA VOIX D'UN MARQUIS (dans le silence, derrière le rideau):
    Mouchez cette chandelle !

    UN AUTRE MARQUIS (passant la tête par la fente du rideau):
    Une chaise !
    (Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le
    marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers
    aux loges.)

    UN SPECTATEUR:
    Silence !
    (On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis
    assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond
    représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de
    cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.)

    LE BRET (à Ragueneau, bas):
    Montfleury entre en scène ?

    RAGUENEAU (bas aussi):
    Oui, c'est lui qui commence.

    LE BRET:
    Cyrano n'est pas là.

    RAGUENEAU:
    J'ai perdu mon pari.

    LE BRET:
    Tant mieux ! tant mieux !
    (On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme,
    dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses
    penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.)

    LE PARTERRE (applaudissant):
    Bravo, Montfleury ! Montfleury !

    MONTFLEURY (après avoir salué, jouant le rôle de Phédon):
    Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,
    Se prescrit à soi-même un exil volontaire,
    Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois. . .

    UNE VOIX (au milieu du parterre):
    Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
    (Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.)

    VOIX DIVERSES:
    Hein ?–Quoi ?–Qu'est-ce ?. . .
    (On se lève dans les loges, pour voir.)

    CUIGY:
    C'est lui !

    LE BRET (terrifié):
    Cyrano !

    LA VOIX:
    Roi des pitres !
    Hors de scène a l'instant !

    TOUTE LA SALLE (indignée):
    Oh !

    MONTFLEURY:
    Mais. . .

    LA VOIX:
    Tu récalcitres ?

    VOIX DIVERSES (du parterre, des loges):
    Chut !–Assez !–Montfleury, jouez !–Ne craignez rien !. . .

    MONTFLEURY (d'une voix mal assurée):
    Heureux qui loin des cours dans un lieu sol. . .

    LA VOIX (plus menaçante):
    Eh bien !
    Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,
    Une plantation de bois sur vos épaules ?
    (Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.)

    MONTFLEURY (d'une voix de plus en plus faible):
    Heureux qui. . .
    (La canne s'agite.)

    LA VOIX:
    Sortez !

    LE PARTERRE:
    Oh !

    MONTFLEURY (s'étranglant):
    Heureux qui loin des cours. . .

    CYRANO (surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés,
    son feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible):
    Ah ! je vais me fâcher !. . .
    (Sensation à sa vue.)

    Scène 1.IV.

    Les mêmes, Cyrano, puis Bellerose, Jodelet.

    MONTFLEURY (aux marquis):
    Venez à mon secours,
    Messieurs !

    UN MARQUIS (nonchalamment):
    Mais jouez donc !

    CYRANO:
    Gros homme, si tu joues
    Je vais être obligé de te fesser les joues !

    LE MARQUIS:
    Assez !

    CYRANO:
    Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
    Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !

    TOUS LES MARQUIS (debout):
    C'en est trop !. . .Montfleury. . .

    CYRANO:
    Que Montfleury s'en aille,
    Ou bien je l'essorille et le désentripaille !

    UNE VOIX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Qu'il sorte !

    UNE AUTRE VOIX:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    Ce n'est pas encor fait ?
    (Avec le geste de retrousser ses manches):
    Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,
    Découper cette mortadelle d'Italie !

    MONTFLEURY (rassemblant toute sa dignité):
    En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !

    CYRANO (très poli):
    Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,
    Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien
    Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,
    Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

    LE PARTERRE:
    Montfleury ! Montfleury !–La pièce de Baro !–

    CYRANO (à ceux qui crient autour de lui):
    Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau:
    Si vous continuez, il va rendre sa lame !
    (Le cercle s'élargit.)

    LA FOULE (reculant):
    Hé ! là !. . .

    CYRANO (à Montfleury):
    Sortez de scène !

    LA FOULE (se rapprochant et grondant):
    Oh ! oh !

    CYRANO (se retournant vivement):
    Quelqu'un réclame ?
    (Nouveau recul.)

    UNE VOIX (chantant au fond):
    Monsieur de Cyrano
    Vraiment nous tyrannise,
    Malgré ce tyranneau
    On jouera la Clorise.

    TOUTE LA SALLE (chantant):
    La Clorise, la Clorise !. . .

    CYRANO:
    Si j'entends une fois encor cette chanson,
    Je vous assomme tous.

    UN BOURGEOIS:
    Vous n'êtes pas Samson !

    CYRANO:
    Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?

    UNE DAME (dans les loges):
    C'est inouï !

    UN SEIGNEUR:
    C'est scandaleux !

    UN BOURGEOIS:
    C'est vexatoire !

    UN PAGE:
    Ce qu'on s'amuse !

    LE PARTERRE:
    Kss !–Montfleury !–Cyrano !

    CYRANO:
    Silence !

    LE PARTERRE (en délire):
    Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !

    CYRANO:
    Je vous. . .

    UN PAGE:
    Miâou !

    CYRANO:
    Je vous ordonne de vous taire !
    Et j'adresse un défi collectif au parterre !
    –J'inscris les noms !–Approchez-vous, jeunes héros !
    Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !–
    Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?
    Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,
    Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !
    –Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.
    (Silence):
    La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?
    Pas un nom ?–Pas un doigt ?–C'est bien. Je continue.
    (Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse):
    Donc, je désire voir le théâtre guéri
    De cette fluxion. Sinon. . .
    (La main à son épée):
    le bistouri !

    MONTFLEURY:
    Je. . .

    CYRANO (descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est
    formé, s'installe comme chez lui):
    Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !
    Vous vous éclipserez à la troisième.

    LE PARTERRE (amusé):
    Ah ?. . .

    CYRANO (frappant dans ses mains):
    Une !

    MONTFLEURY:
    Je. . .

    UNE VOIX (des loges):
    Restez !

    LE PARTERRE:
    Restera. . .restera pas. . .

    MONTFLEURY:
    Je crois,
    Messieurs. . .

    CYRANO:
    Deux !

    MONTFLEURY:
    Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que. . .

    CYRANO:
    Trois !
    (Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, de
    sifflets et de huées.)

    LA SALLE:
    Hu !. . .hu !. . .Lâche !. . .Reviens !. . .

    CYRANO (épanoui, se renverse sur sa chaise, et croise ses jambes):
    Qu'il revienne, s'il l'ose !

    UN BOURGEOIS:
    L'orateur de la troupe !
    (Bellerose s'avance et salue.)

    LES LOGES:
    Ah !. . .Voilà Bellerose !

    BELLEROSE (avec élégance):
    Nobles seigneurs. . .

    LE PARTERRE:
    Non ! Non ! Jodelet !

    JODELET (s'avance, et, nasillard):
    Tas de veaux !

    LE PARTERRE:
    Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !

    JODELET:
    Pas de bravos !
    Le gros tragédien dont vous aimez le ventre
    S'est senti. . .

    LE PARTERRE:
    C'est un lâche !

    JODELET:
    Il dut sortir !

    LE PARTERRE:
    Qu'il rentre !

    LES UNS:
    Non !

    LES AUTRES:
    Si !

    UN JEUNE HOMME (à Cyrano):
    Mais à la fin, monsieur, quelle raison
    Avez-vous de haïr Montfleury ?

    CYRANO (gracieux, toujours assis):
    Jeune oison,
    J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.
    Primo: c'est un acteur déplorable, qui gueule,
    Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,
    Le vers qu'il faut laisser s'envoler !–Secundo:
    Est mon secret. . .

    LE VIEUX BOURGEOIS (derrière lui):
    Mais vous nous privez sans scrupule
    De la Clorise ! Je m'entête. . .

    CYRANO (tournant sa chaise vers le bourgeois, respecteusement):
    Vieille mule !
    Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,
    J'interromps sans remords !

    LES PRÉCIEUSES (dans les loges):
    Ha !–Ho !–Notre Baro !
    Ma chère !–Peut-on dire ?. . .Ah ! Dieu !. . .

    CYRANO (tournant sa chaise vers les loges, galant):
    Belles personnes,
    Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes
    De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,
    Inspirez-nous des vers. . .mais ne les jugez pas !

    BELLEROSE:
    Et l'argent qu'il va falloir rendre !

    CYRANO (tournant sa chaise vers la scène):
    Bellerose,
    Vous avez dit la seule intelligente chose !
    Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous:
    (Il se lève, et lançant un sac sur la scène):
    Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !

    LA SALLE (éblouie):
    Ah !. . .Oh !. . .

    JODELET (ramassant prestement la bourse et la soupesant):
    A ce prix-là, monsieur, je t'autorise
    A venir chaque jour empêcher la Clorise !. . .

    LA SALLE
    Hu !. . .Hu !. . .

    JODELET:
    Dussions-nous même ensemble être hués !. . .

    BELLEROSE:
    Il faut évacuer la salle !. . .

    JODELET:
    Évacuez !. . .
    (On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait.
    Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la
    sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout,
    leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se
    rasseoir.)

    LE BRET (à Cyrano):
    C'est fou !. . .

    UN FÂCHEUX (qui s'est approché de Cyrano):
    Le comédien Montfleury ! quel scandale !
    Mais il est protégé par le duc de Candale !
    Avez-vous un patron ?

    CYRANO:
    Non !

    LE FÂCHEUX:
    Vous n'avez pas ?. . .

    CYRANO:
    Non !

    LE FÂCHEUX:
    Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?. . .

    CYRANO (agacé):
    Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?
    Non, pas de protecteur. . .
    (La main à son épée):
    mais une protectrice !

    LE FÂCHEUX:
    Mais vous allez quitter la ville ?

    CYRANO:
    C'est selon.

    LE FÂCHEUX:
    Mais le duc de Candale a le bras long !

    CYRANO:
    Moins long
    Que n'est le mien. . .
    (Montrant son épée):
    quand je lui mets cette rallonge !

    LE FÂCHEUX:
    Mais vous ne songez pas à prétendre. . .

    CYRANO:
    J'y songe.

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tournez les talons, maintenant.

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tournez !
    –Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

    LE FÂCHEUX (ahuri):
    Je. . .

    CYRANO (marchant sur lui):
    Qu'a-t-il d'étonnant ?

    LE FÂCHEUX (reculant):
    Votre Grâce se trompe. . .

    CYRANO:
    Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?. . .

    LE FÂCHEUX (même jeu):
    Je n'ai pas. . .

    CYRANO:
    Ou crochu comme un bec de hibou ?

    LE FÂCHEUX:
    Je. . .

    CYRANO:
    Y distingue-t-on une verrue au bout ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?
    Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

    LE FÂCHEUX:
    Oh !. . .

    CYRANO:
    Est-ce un phénomène ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais d'y porter les yeux j'avais su me garder !

    CYRANO:
    Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

    LE FÂCHEUX:
    J'avais. . .

    CYRANO:
    Il vous dégoûte alors ?

    LE FÂCHEUX:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Malsaine
    Vous semble sa couleur ?

    LE FÂCHEUX:
    Monsieur !

    CYRANO:
    Sa forme, obscène ?

    LE FÂCHEUX:
    Mais du tout !. . .

    CYRANO:
    Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?
    –Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

    LE FÂCHEUX (balbutiant):
    Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

    CYRANO:
    Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?
    Petit, mon nez ? Holà !

    LE FÂCHEUX:
    Ciel !

    CYRANO:
    Énorme, mon nez !
    –Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez
    Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,
    Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice
    D'un homme affable, bon, courtois, spirituel,
    Libéral, courageux, tel que je suis, et tel
    Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,
    Déplorable maraud ! car la face sans gloire
    Que va chercher ma main en haut de votre col,
    Est aussi dénuée. . .
    (Il le soufflette.)

    LE FÂCHEUX:
    Aï !

    CYRANO:
    De fierté, d'envol,
    De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,
    De somptuosité, de Nez enfin, que celle. . .
    (Il se retourne par les épaules, joignant le geste à la parole):
    Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

    LE FÂCHEUX (se sauvant):
    Au secours ! A la garde !

    CYRANO:
    Avis donc aux badauds
    Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,
    Et si le plaisantin est noble, mon usage
    Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,
    Pas devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !

    DE GUICHE (qui est descendu de la scène, avec les marquis):
    Mais à la fin il nous ennuie !

    LE VICOMTE DE VALVERT (haussant les épaules):
    Il fanfaronne !

    DE GUICHE:
    Personne ne va donc lui répondre ?. . .

    LE VICOMTE:
    Personne ?
    Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !. . .
    (Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un
    air fat):
    Vous. . .vous avez un nez. . .heu. . .un nez. . .très grand.

    CYRANO (gravement):
    Très !

    LE VICOMTE (riant):
    Ha !

    CYRANO (imperturbable):
    C'est tout ?. . .

    LE VICOMTE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !
    On pouvait dire. . .Oh ! Dieu !. . .bien des choses en somme. . .
    En variant le ton,–par exemple, tenez:
    Agressif: "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez
    Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse !"
    Amical: "Mais il doit tremper dans votre tasse !
    Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"
    Descriptif: "C'est un roc !. . .c'est un pic !. . .c'est un cap !
    Que dis-je, c'est un cap ?. . .C'est une péninsule !"
    Curieux: "De quoi sert cette oblongue capsule ?
    D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ?"
    Gracieux: "Aimez-vous à ce point les oiseaux
    Que paternellement vous vous préoccupâtes
    De tendre ce perchoir à leur petites pattes ?"
    Truculent: "Ça, monsieur, lorsque vous pétunez,
    La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
    Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"
    Prévenant: "Gardez-vous, votre tête entraînée
    Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"
    Tendre: "Faites-lui faire un petit parasol
    De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"
    Pédant: "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane
    Appelle Hippocampelephantocamélos
    Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"
    Cavalier: 'Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
    Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !'
    Emphatique: "Aucun vent ne peut, nez magistral,
    T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"
    Dramatique: "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"
    Admiratif: "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"
    Lyrique: "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"
    Naïf: "Ce monument, quand le visite-t-on ?"
    Respectueux: "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
    C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"
    Campagnard: "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
    C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"
    Militaire: "Pointez contre cavalerie !"
    Pratique: "Voulez-vous le mettre en loterie ?
    Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"
    Enfin, parodiant Pyrame en un sanglot:
    "Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
    A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"
    –Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
    Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit:
    Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
    Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
    Vous n'avez que les trois qui forment le mot: sot !
    Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
    Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
    Me servir toutes ces folles plaisanteries,
    Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
    De la moitié du commencement d'une, car
    Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
    Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

    DE GUICHE (voulant emmener le vicomte pétrifié):
    Vicomte, laissez donc !

    LE VICOMTE (suffoqué):
    Ces grands airs arrogants !
    Un hobereau qui. . .qui. . .n'a même pas de gants !
    Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

    CYRANO:
    Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.
    Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,
    Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet;
    Je ne sortirais pas avec, par négligence,
    Un affront pas très bien lavé, la conscience
    Jaune encor de sommeil dans le coin de son œil,
    Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
    Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
    Empanaché d'indépendance et de franchise;
    Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est
    Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,
    Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,
    Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,
    Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
    Sonner les vérités comme des éperons.

    LE VICOMTE:
    Mais, monsieur. . .

    CYRANO:
    Je n'ai pas de gants ?. . .la belle affaire !
    Il m'en restait un seul. . .d'une très vieille paire !
    –Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun:
    Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

    LE VICOMTE:
    Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule !

    CYRANO (ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se
    présenter):
    Ah ?. . .Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
    De Bergerac.
    (Rires.)

    LE VICOMTE (exaspéré):
    Bouffon !

    CYRANO (poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe):
    Ay !. . .

    LE VICOMTE (qui remontait, se retournant):
    Qu'est-ce encor qu'il dit ?

    CYRANO (avec des grimaces de douleur):
    Il faut la remuer car elle s'engourdit. . .
    –Ce que c'est que de la laisser inoccupée !–
    Ay !. . .

    LE VICOMTE:
    Qu'avez-vous ?

    CYRANO:
    J'ai des fourmis dans mon épée !

    LE VICOMTE (tirant la sienne):
    Soit !

    CYRANO:
    Je vais vous donner un petit coup charmant.

    LE VICOMTE (méprisant):
    Poète !. . .

    CYRANO:
    Oui, monsieur, poète ! et tellement,
    Qu'en ferraillant je vais–hop !–à l'improvisade,
    Vous composer une ballade.

    LE VICOMTE:
    Une ballade ?

    CYRANO:
    Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

    LE VICOMTE:
    Mais. . .

    CYRANO (récitant comme une leçon):
    La ballade, donc, se compose de trois
    Couplets de huit vers. . .

    LE VICOMTE (piétinant):
    Oh !

    CYRANO (continuant):
    Et d'un envoi de quatre. . .

    LE VICOMTE:
    Vous. . .

    CYRANO:
    Je vais tout ensemble en faire une et me battre,
    Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

    LE VICOMTE:
    Non !

    CYRANO:
    Non ?
    (Déclamant):
    Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon
    Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !

    LE VICOMTE:
    Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?

    CYRANO:
    C'est le titre.

    LA SALLE (surexcitée au plus haut point):
    Place !–Très amusant !–Rangez-vous !–Pas de bruits !
    (Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers
    mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple; les pages grimpés sur des
    épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A
    droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau,
    Cuigy, etc.)

    CYRANO (fermant une seconde les yeux):
    Attendez !. . .je choisis mes rimes. . .Là, j'y suis.
    (Il fait ce qu'il dit, à mesure):
    Je jette avec grâce mon feutre,
    Je fais lentement l'abandon
    Du grand manteau qui me calfeutre,
    Et je tire mon espadon;
    Élégant comme Céladon,
    Agile comme Scaramouche,
    Je vous préviens, cher Mirmydon,
    Qu'à la fin de l'envoi je touche !
    (Premiers engagements de fer):
    Vous auriez bien dû rester neutre;
    Où vais-je vous larder, dindon ?. . .
    Dans le flanc, sous votre maheutre ?. . .
    Au cœur, sous votre bleu cordon ?. . .
    –Les coquilles tintent, ding-don !
    Ma pointe voltige: une mouche !
    Décidément. . .c'est au bedon,
    Qu'à la fin de l'envoi, je touche.
    Il me manque une rime en eutre. . .
    Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?
    C'est pour me fournir le mot pleutre !
    –Tac ! je pare la pointe dont
    Vous espériez me faire don;–
    J'ouvre la ligne,–je la bouche. . .
    Tiens bien ta broche, Laridon !
    A la fin de l'envoi, je touche.
    (Il annonce solennellement):
    Envoi.
    Prince, demande à Dieu pardon !
    Je quarte du pied, j'escarmouche,
    Je coupe, je feinte. . .
    (Se fendant):
    Hé ! là, donc !
    (Le vicomte chancelle; Cyrano salue):
    A la fin de l'envoi, je touche !
    (Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des
    mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano.
    Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis
    du vicomte le soutiennent et l'emmènent.)

    LA FOULE (en un long cri):
    Ah !. . .

    UN CHEVAU-LÉGER:
    Superbe !

    UNE FEMME:
    Joli !

    RAGUENEAU:
    Pharamineux !

    UN MARQUIS:
    Nouveau !. . .

    LE BRET:
    Insensé !

    BOUSCULADE (autour de Cyrano. On entend):
    . . .Compliments !. . .félicite. . .bravo. . .

    VOIX DE FEMME:
    C'est un héros !. . .

    UN MOUSQUETAIRE (s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue):
    Monsieur, voulez-vous me permettre ?. . .
    C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître;
    J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !. . .
    (Il s'éloigne.)

    CYRANO (à Cuigy):
    Comment s'appelle donc ce monsieur ?

    CUIGY:
    D'Artagnan.

    LE BRET (à Cyrano, lui prenant le bras):
    Çà, causons !. . .

    CYRANO:
    Laisse un peu sortir cette cohue. . .
    (A Bellerose):
    Je peux rester ?

    BELLEROSE (respecteusement):
    Mais oui !. . .
    (On entend des cris au dehors.)

    JODELET (qui a regardé):
    C'est Montfleury qu'on hue !

    BELLEROSE (solennellement):
    Sic transit !. . .
    (Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles):
    Balayez. Fermez. N'éteignez pas.
    Nous allons revenir après notre repas,
    Répéter pour demain une nouvelle farce.
    (Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.)

    LE PORTIER (à Cyrano):
    Vous ne dînez donc pas ?

    CYRANO:
    Moi ?. . .Non.
    (Le portier se retire.)

    LE BRET (à Cyrano):
    Parce que ?

    CYRANO (fièrement):
    Parce. . .
    (Changeant de ton, en voyant que le portier est loin):
    Que je n'ai pas d'argent !. . .

    LE BRET (faisant le geste de lancer un sac):
    Comment ! le sac d'écus ?. . .

    CYRANO:
    Pension paternelle, en un jour, tu vécus !

    LE BRET:
    Pour vivre tout un mois, alors ?. . .

    CYRANO:
    Rien ne me reste.

    LE BRET:
    Jeter ce sac, quelle sottise !

    CYRANO:
    Mais quel geste !. . .

    LA DISTRIBUTRICE (toussant derrière son petit comptoir):
    Hum !. . .
    (Cyrano et Le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée):
    Monsieur. . .Vous savoir jeûner. . .le cœur me fend. . .
    (Montrant le buffet):
    J'ai là tout ce qu'il faut. . .
    (Avec élan):
    Prenez !

    CYRANO (se découvrant):
    Ma chère enfant,
    Encor que mon orgeuil de Gascon m'interdise
    D'accepter de vos doigts la moindre friandise,
    J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,
    Et j'accepterai donc. . .
    (Il va au buffet et choisit):
    Oh ! peu de chose !–un grain
    De ce raisin. . .
    (Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain):
    Un seul !. . .ce verre d'eau. . .
    (Elle veut y verser du vin, il l'arrête):
    limpide !
    –Et la moitié d'un macaron !
    (Il rend l'autre moitié.)

    LE BRET:
    Mais c'est stupide !

    LA DISTRIBUTRICE:
    Oh ! quelque chose encor !

    CYRANO:
    Oui. La main à baiser.
    (Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.)

    LA DISTRIBUTRICE:
    Merci, monsieur.
    (Révérence):
    Bonsoir.
    (Elle sort.)

    Scène 1.V.

    Cyrano, Le Bret, puis le portier.

    CYRANO (à Le Bret):
    Je t'écoute causer.
    (Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron):
    Dîner !. . .
    (. . .le verre d'eau):
    Boisson !. . .
    (. . .le grain de raisin):
    Dessert !. . .
    (Il s'assied):
    Là, je me mets à table !
    –Ah !. . .j'avais une faim, mon cher, épouvantable !
    (Mangeant):
    –Tu disais ?

    LE BRET:
    Que ces fats aux grands airs belliqueux
    Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !. . .
    Va consulter des gens de bon sens, et t'informe
    De l'effet qu'a produit ton algarade.

    CYRANO (achevant son macaron):
    Énorme.

    LE BRET:
    Le Cardinal. . .

    CYRANO (s'épanouissant):
    Il était là, le Cardinal ?

    LE BRET:
    A dû trouver cela. . .

    CYRANO:
    Mais très original.

    LE BRET:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire
    Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.

    LE BRET:
    Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !

    CYRANO (attaquant son grain de raisin):
    Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?

    LE BRET:
    Quarante-huit. Sans compter les femmes.

    CYRANO:
    Voyons, compte !

    LE BRET:
    Montfleury, le bourgeois, de Guiche, le vicomte,
    Baro, l'Académie. . .

    CYRANO:
    Assez ! tu me ravis !

    LE BRET:
    Mais où te mènera la façon dont tu vis ?
    Quel système est le tien ?

    CYRANO:
    J'errais dans un méandre;
    J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre;
    J'ai pris. . .

    LE BRET:
    Lequel ?

    CYRANO:
    Mais le plus simple, de beaucoup.
    J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !

    LE BRET (haussant les épaules):
    Soit !–Mais enfin, à moi, le motif de ta haine
    Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

    CYRANO (se levant):
    Ce Silène,
    Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,
    Pour les femmes encor se croit un doux péril,
    Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,
    Des yeux de carpe avec ses gros yeux de grenouille !. . .
    Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,
    De poser son regard, sur celle. . .Oh ! j'ai cru voir
    Glisser sur une fleur une longue limace !

    LE BRET (stupéfait):
    Hein ? Comment ? Serait-il possible ?. . .

    CYRANO (avec un rire amer):
    Que j'aimasse ?. . .
    (Changeant de ton et gravement):
    J'aime.

    LE BRET:
    Et peut-on savoir ? tu ne m'as jamais dit ?. . .

    CYRANO:
    Qui j'aime ?. . .Réfléchis, voyons. Il m'interdit
    Le rêve d'être aimé même par une laide,
    Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède;
    Alors, moi, j'aime qui ?. . .Mais cela va de soi !
    J'aime–mais c'est forcé !–la plus belle qui soit !

    LE BRET:
    La plus belle ?. . .

    CYRANO:
    Tout simplement, qui soit au monde !
    La plus brillante, la plus fine,
    (Avec accablement):
    la plus blonde !

    LE BRET:
    Eh ! mon Dieu, quelle est donc cette femme ?. . .

    CYRANO:
    Un danger
    Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,
    Un piège de nature, une rose muscade
    Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !
    Qui connaît son sourire a connu le parfait.
    Elle fait de la grâce avec rien, elle fait
    Tenir tout le divin dans un geste quelconque,
    Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,
    Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,
    Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !. . .

    LE BRET:
    Sapristi ! je comprends. C'est clair !

    CYRANO:
    C'est diaphane.

    LE BRET:
    Magdeleine Robin, ta cousine ?

    CYRANO:
    Oui,–Roxane.

    LE BRET:
    Eh bien, mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !
    Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

    CYRANO:
    Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance
    Pourrait bien me laisser cette protubérance !
    Oh ! je ne me fais pas d'illusion !–Parbleu,
    Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu;
    J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume;
    Avec mon pauvre grand diable de nez je hume
    L'avril,–je suis des yeux, sous un rayon d'argent,
    Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant
    Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,
    Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,
    Je m'exalte, j'oublie. . .et j'aperçois soudain
    L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

    LE BRET (ému):
    Mon ami !. . .

    CYRANO:
    Mon ami, j'ai de mauvaises heures !
    De me sentir si laid, parfois, tout seul. . .

    LE BRET (vivement, lui prenant la main):
    Tu pleures ?

    CYRANO:
    Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,
    Si le long de ce nez une larme coulait !
    Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,
    La divine beauté des larmes se commettre
    Avec tant de laideur grossière !. . .Vois-tu bien,
    Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,
    Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,
    Une seule, par moi, fût ridiculisée !. . .

    LE BRET:
    Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

    CYRANO (secouant la tête):
    Non ! J'aime Cléopâtre: ai-je l'air d'un César ?
    J'adore Bérénice: ai-je l'aspect d'un Tite ?

    LE BRET:
    Mais ton courage ! ton esprit !–Cette petite
    Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,
    Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !

    CYRANO (saisi):
    C'est vrai !

    LE BRET:
    Hé ! bien ! alors ?. . .Mais, Roxane, elle-même,
    Toute blême a suivi ton duel !

    CYRANO:
    Toute blême ?

    LE BRET:
    Son cœur et son esprit déjà sont étonnés !
    Ose, et lui parle, afin. . .

    CYRANO:
    Qu'elle me rie au nez ?
    Non !–C'est la seule chose au monde que je craigne !

    LE PORTIER (introduisant quelqu'un à Cyrano):
    Monsieur, on vous demande. . .

    CYRANO (voyant la duègne):
    Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

    Scène 1.VI.

    Cyrano, Le Bret, la duègne.

    LA DUÈGNE (avec un grand salut):
    De son vaillant cousin on désire savoir
    Où l'on peut, en secret, le voir.

    CYRANO (bouleversé):
    Me voir ?

    LA DUÈGNE (avec une révérence):
    Vous voir.
    –On a des choses à vous dire.

    CYRANO:
    Des ?. . .

    LA DUÈGNE (nouvelle révérence):
    Des choses !

    CYRANO (chancelant):
    Ah, mon Dieu !

    LA DUÈGNE:
    L'on ira, demain, aux primes roses
    D'aurore,–ouïr la messe à Saint-Roch.

    CYRANO (se soutenant sur Le Bret):
    Ah ! mon Dieu !

    LA DUÈGNE:
    En sortant,–où peut-on entrer, causer un peu ?

    CYRANO (affolé):
    Où ?. . .Je. . .mais. . .Ah ! mon Dieu !. . .

    LA DUÈGNE:
    Dites vite.

    CYRANO:
    Je cherche !. . .

    LA DUÈGNE:
    Où ?

    CYRANO:
    Chez. . .chez. . .Ragueneau. . .le pâtissier. . .

    LA DUÈGNE:
    Il perche ?

    CYRANO:
    Dans la rue–Ah ! mon Dieu, mon Dieu !–Saint-Honoré !

    LA DUÈGNE (remontant):
    On ira. Soyez-y. Sept heures.

    CYRANO:
    J'y serai.
    (La duègne sort.)

    Scène 1.VII.

    Cyrano, Le Bret, puis les comédiens, les comédiennes, Cuigy, Brissaille,
    Lignière, le portier, les violons.)

    CYRANO (tombant dans les bras de Le Bret):
    Moi !. . .D'elle !. . .Un rendez-vous !. . .

    LE BRET:
    Eh bien ! tu n'es plus triste ?

    CYRANO:
    Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !

    LE BRET:
    Maintenant, tu vas être calme ?

    CYRANO (hors de lui):
    Maintenant. . .
    Mais je vais être frénétique et fulminant !
    Il me faut une armée entière a déconfire !
    J'ai dix cœurs; j'ai vingt bras; il ne peut me suffire
    De pourfendre des nains. . .
    (Il crie à tue-tête):
    Il me faut des géants !
    (Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et
    de comédiennes s'agitent, chuchotent: on commence à répéter. Les
    violons ont repris leur place.)

    UNE VOIX (de la scène):
    Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !

    CYRANO (riant):
    Nous partons !
    (Il remonte; par la grande porte du fond; entrent Cuigy, Brissaille,
    plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.)

    CUIGY:
    Cyrano !

    CYRANO:
    Qu'est-ce ?

    CUIGY:
    Une énorme grive
    Qu'on t'apporte !

    CYRANO (le reconnaissant):
    Lignière !. . .Hé, qu'est-ce qui t'arrive ?

    CUIGY:
    Il te cherche !

    BRISSAILLE:
    Il ne peut rentrer chez lui !

    CYRANO:
    Pourquoi ?

    LIGNIÈRE (d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné):
    Ce billet m'avertit. . .cent hommes contre moi. . .
    A cause de. . .chanson. . .grand danger me menace. . .
    Porte de Nesle. . .Il faut, pour rentrer, que j'y passe. . .
    Permets-moi donc d'aller coucher sous. . .sous ton toit !

    CYRANO:
    Cent hommes, m'as-tu dit ? Tu coucheras chez toi !

    LIGNIÈRE (épouvanté):
    Mais. . .

    CYRANO (d'une voix terrible, lui montrant la lanterne allumée que le
    portier balance en écoutant curieusement cette scène):
    Prends cette lanterne !. . .
    (Lignière saisit précipitamment la lanterne):
    Et marche !–Je te jure
    Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !. . .
    (Aux officiers):
    Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

    CUIGY:
    Mais cent hommes !. . .

    CYRANO:
    Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
    (Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont
    rapprochés dans leurs divers costumes.)

    LE BRET:
    Mais pourquoi protéger. . .

    CYRANO:
    Voilà Le Bret qui grogne !

    LE BRET:
    Cet ivrogne banal ?. . .

    CYRANO (frappant sur l'épaule de Lignière):
    Parce que cet ivrogne,
    Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,
    Fit quelque chose un jour de tout à fait joli:
    Au sortir d'une messe ayant, selon le rite,
    Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,
    Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,
    Se pencha sur sa conque et le but tout entier !. . .

    UNE COMÉDIENNE (en costume de soubrette):
    Tiens, c'est gentil, cela !

    CYRANO:
    N'est-ce pas, la soubrette ?

    LA COMÉDIENNE (aux autres):
    Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

    CYRANO:
    Marchons !
    (Aux officiers):
    Et vous, messieurs, en me voyant charger,
    Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

    UNE AUTRE COMÉDIENNE (sautant de la scène):
    Oh ! mais, moi, je vais voir !

    CYRANO:
    Venez !. . .

    UNE AUTRE (sautant aussi, à un vieux comédien):
    Viens-tu, Cassandre ?. . .

    CYRANO:
    Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,
    Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol,
    La farce italienne à ce drame espagnol,
    Et, sur son ronflement tintant un bruit fantasque,
    L'entourer de grelots comme un tambour de basque !. . .

    TOUTES LES FEMMES (sautant de joie):
    Bravo !–Vite, une mante !–Un capuchon !

    JODELET:
    Allons !

    CYRANO (aux violons):
    Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !
    (Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des
    chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient
    une retraite aux flambeaux):
    Bravo ! des officiers, des femmes en costume,
    Et, vingt pas en avant. . .
    (Il se place comme il dit):
    Moi, tout seul, sous la plume
    Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,
    Fier comme un Scipion triplement Nasica !. . .
    –C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !–
    On y est ?. . .Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !
    (Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque
    et lunaire paraît):
    Ah !. . .Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux;
    Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus;
    Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène;
    Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,
    Comme un mystérieux et magique miroir,
    Tremble. . .Et vous allez voir ce que vous allez voir !

    TOUS:
    A la porte de Nesle !

    CYRANO (debout sur le seuil):
    A la porte de Nesle !
    (Se retournant avant de sortir, à la soubrette):
    Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,
    Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?
    (Il tire l'épée et, tranquillement):
    C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
    (Il sort. Le cortège,–Lignière zigzaguant en tête,–puis les
    comédiennes aux bras des officiers,–puis les comédiens gambadant,–se
    met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote
    des chandelles.)

    Rideau.

    Acte II.

    La Rôtisserie Des Poètes.

    La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin
    de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit
    largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les
    premières lueurs de l'aube.

    À gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé,
    auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de
    grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves,
    principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan,
    immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont
    chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les
    lèchefrites.

    À droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant
    à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieur par des
    volets ouverts; une table y est dressée, un menu lustre flamand y
    luit: c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois,
    faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles
    analogues.

    Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire
    descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées,
    fait un lustre de gibier.

    Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres
    étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident, des
    jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons
    effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces.
    Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On
    apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des
    quinconces de brioches, des villages de petits-fours.

    Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres, entourées
    de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs. Une plus petite,
    dans un coin, disparaît sous les papiers. Ragueneau y est assis au
    lever du rideau; il écrit.

    Scène 2.I.

    Ragueneau, pâtissiers, puis Lise; Ragueneau, à la petite table,
    écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

    PREMIER PATISSIER (apportant une pièce montée):
    Fruits en nougat !

    DEUXIÈME PATISSIER (apportant un plat):
    Flan !

    TROISIÈME PATISSIER (apportant un rôti paré de plumes):
    Paon !

    QUATRIÈME PATISSIER (apportant une plaque de gâteaux):
    Roinsoles !

    CINQUIÈME PATISSIER (apportant une sorte de terrine):
    Bœuf en daube !

    RAGUENEAU (cessant d'écrire et levant la tête):
    Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !
    Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !
    L'heure du luth viendra,–c'est l'heure du fourneau !
    (Il se lève. A un cuisinier):
    Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !

    LE CUISINIER:
    De combien ?

    RAGUENEAU:
    De trois pieds.
    (Il passe.)

    LE CUISINIER:
    Hein ?

    PREMIER PATISSIER:
    La tarte !

    DEUXIÈME PATISSIER:
    La tourte !

    RAGUENEAU (devant la cheminée):
    Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants
    N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !
    (A un pâtissier, lui montrant des pains):
    Vous avez mal placé la fente de ces miches:
    Au milieu la césure,–entre les hémistiches !
    (A un autre, lui montrant un pâté inachevé):
    A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit. . .
    (A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles):
    Et toi, sur cette broche interminable, toi,
    Le modeste poulet et la dinde superbe,
    Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe
    Alternait les grands vers avec les plus petits,
    Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !

    UN AUTRE APPRENTI (s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette):
    Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire
    Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
    (Il découvre le plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.)

    RAGUENEAU (ébloui):
    Une lyre !

    L'APPRENTI:
    En pâte de brioche.

    RAGUENEAU (ému):
    Avec des fruits confits !
    L'APPRENTI:
    Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

    RAGUENEAU (lui donnant de l'argent):
    Va boire à ma santé !
    (Apercevant Lise qui entre):
    Chut ! ma femme ! Circule,
    Et cache cet argent !
    (A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné):
    C'est beau ?

    LISE:
    C'est ridicule !
    (Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.)

    RAGUENEAU:
    Des sacs ?. . .Bon. Merci.
    (Il les regarde):
    Ciel ! Mes livres vénérés !
    Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !
    Pour en faire des sacs à mettre des croquantes. . .
    Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

    LISE (sèchement):
    Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment
    Ce que laissent ici, pour unique paiement,
    Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

    RAGUENEAU:
    Fourmi !. . .n'insulte pas ces divines cigales !

    LISE:
    Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,
    Vous ne m'appeliez pas bacchante,–ni fourmi !

    RAGUENEAU:
    Avec des vers, faire cela !

    LISE:
    Pas autre chose.

    RAGUENEAU:
    Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?

    Scène 2.II.

    Les mêmes, deux enfants, qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.

    RAGUENEAU:
    Vous désirez, petits ?

    PREMIER ENFANT:
    Trois pâtés.

    RAGUENEAU (les servant):
    Là, bien roux. . .
    Et bien chauds.

    DEUXIÈME ENFANT:
    S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?

    RAGUENEAU (saisi, à part):
    Hélas ! un de mes sacs !
    (Aux enfants):
    Que je les enveloppe ?. . .
    (Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit):
    Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope. . .
    Pas celui-ci !. . .
    (Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les
    pâtés, il lit):
    Le blond Phœbus. . . Pas celui-là !
    (Même jeu.)

    LISE (impatientée):
    Eh bien ! qu'attendez-vous ?

    RAGUENEAU:
    Voilà, voilà, voilà !
    (Il en prend un troisième et se résigne):
    Le sonnet à Philis !. . .mais c'est dur tout de même !

    LISE:
    C'est heureux qu'il se soit décidé !
    (Haussant les épaules):
    Nicodème !
    (Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.)

    RAGUENEAU (profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants
    déjà à la porte):
    Pst !. . .Petits !. . .Rendez-moi le sonnet à Philis,
    Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.
    (Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et
    sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant):
    Philis !. . . Sur ce doux nom, une tache de beurre !. . .
    Philis !. . .
    (CYRANO entre brusquement.)

    Scène 2.III.

    Ragueneau, Lise, Cyrano, puis le mousquetaire.

    CYRANO:
    Quelle heure est-il ?

    RAGUENEAU (le saluant avec empressement):
    Six heures.

    CYRANO (avec émotion):
    Dans une heure !
    (Il va et vient dans la boutique.)

    RAGUENEAU (le suivant):
    Bravo ! J'ai vu. . .

    CYRANO:
    Quoi donc !

    RAGUENEAU:
    Votre combat !. . .

    CYRANO:
    Lequel ?

    RAGUENEAU:
    Celui de l'hôtel de Bourgogne !

    CYRANO (avec dédain):
    Ah !. . .Le duel !

    RAGUENEAU (admiratif):
    Oui, le duel en vers !. . .

    LISE:
    Il en a plein la bouche !

    CYRANO:
    Allons ! tant mieux !

    RAGUENEAU (se fendant avec une broche qu'il a saisi):
    A la fin de l'envoi, je touche !. . .
    A la fin de l'envoi, je touche !. . .Que c'est beau !
    (Avec un enthousiasme croissant):
    A la fin de l'envoi. . .

    CYRANO:
    Quelle heure, Ragueneau ?

    RAGUENEAU (restant fendu pour regarder l'horloge):
    Six heures cinq !. . .. . .je touche !
    (Il se relève):
    . . .Oh ! faire une ballade !

    LISE (à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré
    distraitement la main):
    Qu'avez-vous à la main ?

    CYRANO:
    Rien. Une estafilade.

    RAGUENEAU:
    Courûtes-vous quelque péril ?

    CYRANO:
    Aucun péril.

    LISE (le menaçant du doigt):
    Je crois que vous mentez !

    CYRANO:
    Mon nez remuerait-il ?
    Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !
    (Changeant de ton):
    J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,
    Vous nous laisserez seuls.

    RAGUENEAU:
    C'est que je ne peux pas;
    Mes rimeurs vont venir. . .

    LISE (ironique):
    Pour leur premier repas.

    CYRANO:
    Tu les éloigneras quand je te ferai signe. . .
    L'heure ?

    RAGUENEAU:
    Six heures dix.

    CYRANO (s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du
    papier):
    Une plume ?. . .

    RAGUENEAU (lui offrant celle qu'il a à son oreille):
    De cygne.

    UN MOUSQUETAIRE (superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor):
    Salut !
    (Lise remonte vivement vers lui.)

    CYRANO (se retournant):
    Qu'est-ce ?

    RAGUENEAU:
    Un ami de ma femme. Un guerrier
    Terrible,–à ce qu'il dit !. . .

    CYRANO (reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau):
    Chut !. . .
    Écrire,–plier,–
    (A lui-même):
    Lui donner,–me sauver. . .
    (Jetant la plume):
    Lâche !. . .Mais que je meure,
    Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot. . .
    (A Ragueneau):
    L'heure ?

    RAGUENEAU:
    Six et quart !. . .

    CYRANO (frappant sa poitrine):
    –un seul mot de tous ceux que j'ai là !
    Tandis qu'en écrivant. . .
    (Il reprend la plume):
    Eh bien ! écrivons-la,
    Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite
    Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,
    Et que mettant mon âme à côté du papier,
    Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
    (Il écrit.–Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des
    silhouettes maigres et hésitantes.)

    Scène 2.IV.

    Ragueneau, Lise, le mousquetaire, Cyrano, à la petite table, écrivant,
    les poètes, vêtus de noir, les bas tombants, couverts de boue.

    LISE (entrant, à Ragueneau):
    Les voici vos crottés !

    PREMIER POÈTE (entrant, à Ragueneau):
    Confrère !. . .

    DEUXIÈME POÈTE (de même, lui secouant les mains):
    Cher confrère !

    TROISIÈME POÈTE:
    Aigle des pâtissiers !
    (Il renifle):
    Ça sent bon dans votre aire,

    QUATRIÈME POÈTE:
    O Phœbus-Rôtisseur !

    CINQUIÈME POÈTE:
    Apollon maître-queux !. . .

    RAGUENEAU (entouré, embrassé, secoué):
    Comme on est tout de suite à son aise avec eux !. . .

    PREMIER POÈTE:
    Nous fûmes retardés par la foule attroupée
    A la porte de Nesle !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Ouverts à coups d'épée,
    Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

    CYRANO (levant une seconde la tête):
    Huit ?. . .Tiens, je croyais sept.
    (Il reprend sa lettre.)

    RAGUENEAU (à Cyrano):
    Est-ce que vous savez
    Le héros du combat ?

    CYRANO (négligemment):
    Moi ?. . .Non !

    LISE (au mousquetaire):
    Et vous ?

    LE MOUSQUETAIRE (se frisant la moustache):
    Peut-être !

    CYRANO (écrivant, à part,–on l'entend murmurer de temps en temps):
    Je vous aime. . .

    PREMIER POÈTE:
    Un seul homme, assurait-on, sut mettre
    Toute une bande en fuite !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Oh ! c'etait curieux !
    Des piques, des bâtons jonchaient le sol !. . .

    CYRANO (écrivant):
    . . .vos yeux. . .

    TROISIÈME POÈTE:
    On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !

    PREMIER POÈTE:
    Sapristi ! ce dut être un féroce. . .

    CYRANO (même jeu):
    . . .vos lèvres. . .

    PREMIER POÈTE:
    Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !

    CYRANO (même jeu):
    . . .Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.

    DEUXIÈME POÈTE (happant un gâteau):
    Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

    CYRANO (même jeu):
    . . .qui vous aime. . .
    (Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans
    son pourpoint):
    Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

    RAGUENEAU (au deuxième poète):
    J'ai mis une recette en vers.

    TROISIÈME POÈTE (s'installant près d'un plateau de choux à la crème):
    Oyons ces vers !

    QUATRIÈME POÈTE (regardant une brioche qu'il a prise):
    Cette brioche a mis son bonnet de travers.
    (Il la décoiffe d'un coup de dent.)

    PREMIER POÈTE:
    Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,
    De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
    (Il happe le morceau de pain d'épice.)

    DEUXIÈME POÈTE:
    Nous écoutons.

    TROISIÈME POÈTE (serrant légèrement un chou entre ses doigts):
    Ce chou bave sa crème. Il rit.

    DEUXIÈME POÈTE (mordant à même la grande lyre de pâtisserie):
    Pour la première fois la Lyre me nourrit !

    RAGUENEAU (qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet,
    pris une pose):
    Une recette en vers. . .

    DEUXIÈME POÈTE (au premier, lui donnant un coup de coude):
    Tu déjeunes ?

    PREMIER POÈTE (au deuxième):
    Tu dînes !

    RAGUENEAU:
    Comment on fait les tartelettes amandines.
    Battez, pour qu'ils soient mousseux,
    Quelques œufs;
    Incorporez à leur mousse
    Un jus de cédrat choisi;
    Versez-y
    Un bon lait d'amande douce;
    Mettez de la pâte à flan
    Dans le flanc
    De moules à tartelette;
    D'un doigt preste, abricotez
    Les côtés;
    Versez goutte à gouttelette
    Votre mousse en ces puits, puis
    Que ces puits
    Passent au four, et, blondines,
    Sortant en gais troupelets,
    Ce sont les
    Tartelettes amandines !

    LES POÈTES (la bouche pleine):
    Exquis ! Délicieux !

    UN POÈTE (s'étouffant):
    Homph !
    (Ils remontent vers le fond, en mangeant.)

    CYRANO (qui a observé s'avance vers Ragueneau):
    Bercés par ta voix,
    Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

    RAGUENEAU (plus bas, avec un sourire):
    Je le vois. . .
    Sans regarder, de peur que cela ne les trouble;
    Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,
    Puisque je satisfais un doux faible que j'ai
    Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

    CYRANO (lui frappant sur l'épaule):
    Toi, tu me plais !. . .
    (Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un
    peu brusquement):
    Hé là, Lise ?
    (Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et
    descend vers Cyrano):
    Ce capitaine. . .
    Vous assiège ?

    LISE (offensée):
    Oh ! mes yeux, d'une œillade hautaine,
    Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

    CYRANO:
    Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

    LISE (suffoquée):
    Mais. . .

    CYRANO (nettement):
    Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,
    Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

    LISE:
    Mais. . .

    CYRANO (qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant):
    A bon entendeur. . .
    (Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte
    du fond, après avoir regardé l'horloge.)

    LISE (au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano):
    Vraiment, vous m'étonnez !. . .
    Répondez. . .sur son nez. . .

    LE MOUSQUETAIRE:
    Sur son nez. . .sur son nez. . .
    (Il s'éloigne vivement, Lise le suit.)

    CYRANO (de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les
    poètes):
    Pst !. . .

    RAGUENEAU (montrant aux poètes la porte de droite):
    Nous serons bien mieux par là. . .

    CYRANO (s'impatientant):
    Pst ! pst !. . .

    RAGUENEAU (les entraînant):
    Pour lire
    Des vers. . .

    PREMIER POÈTE (désespéré, la bouche pleine):
    Mais les gâteaux !. . .

    DEUXIÈME POÈTE:
    Emportons-les !
    (Ils sortent tous derrière Ragueneau, processionellement, et après
    avoir fait une râfle de plateaux.)

    Scène 2.V.

    Cyrano, Roxane, la duègne.

    CYRANO:
    Je tire
    Ma lettre si je sens seulement qu'il y a
    Le moindre espoir !. . .
    (Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il
    ouvre vivement la porte):
    Entrez !. . .
    (Marchant sur la duègne):
    Vous, deux mots, duègna !

    LA DUÈGNE:
    Quatre.

    CYRANO:
    Êtes-vous gourmande ?

    LA DUÈGNE:
    A m'en rendre malade.

    CYRANO (prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir):
    Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade. . .

    LA DUÈGNE (piteuse):
    Heu !. . .

    CYRANO:
    . . .que je vous remplis de darioles.

    LA DUÈGNE (changeant de figure):
    Hou !

    CYRANO:
    Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?

    LA DUÈGNE (avec dignité):
    Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.

    CYRANO:
    J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème
    De Saint-Amant ! Et dans ces vers de Chapelain
    Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.
    –Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

    LA DUÈGNE:
    J'en suis férue !

    CYRANO (lui chargeant les bras de sacs remplis):
    Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

    LA DUÈGNE:
    Mais. . .

    CYRANO (la poussant dehors):
    Et ne revenez qu'après avoir fini !
    (Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert,
    à une distance respectueuse.)

    Scène 2.VI.

    Cyrano, Roxane, la duègne, un instant.

    CYRANO:
    Que l'instant entre tous les instants soit béni,
    Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire
    Vous venez jusqu'ici pour me dire. . .me dire ?. . .

    ROXANE (qui s'est démasquée):
    Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat
    Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,
    C'est lui qu'un grand seigneur. . .épris de moi. . .

    CYRANO:
    De Guiche ?

    ROXANE (baissant les yeux):
    Cherchait à m'imposer . . .comme mari. . .

    CYRANO:
    Postiche ?
    (Saluant):
    Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,
    Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

    ROXANE:
    Puis. . .je voulais. . .Mais pour l'aveu que je viens faire,
    Il faut que je revoie en vous le. . .presque frère,
    Avec qui je jouais, dans le parc–près du lac !. . .

    CYRANO:
    Oui. . .vous veniez tous les étés à Bergerac !

    ROXANE:
    Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées ?. . .

    CYRANO:
    Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

    ROXANE:
    C'était le temps des jeux. . .

    CYRANO:
    Des mûrons aigrelets. . .

    ROXANE:
    Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !. . .

    CYRANO:
    Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine. . .

    ROXANE:
    J'étais jolie, alors ?

    CYRANO:
    Vous n'étiez pas vilaine.

    ROXANE:
    Parfois, la main en sang de quelque grimpement,
    Vous accouriez !–Alors, jouant à la maman,
    Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure:
    (Elle lui prend la main):
    'Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ?'
    (Elle s'arrête stupéfaite):
    Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !
    (Cyrano veut retirer sa main):
    Non ! Montrez-la !
    Hein ? à votre âge, encor !–Où t'es-tu fait cela ?

    CYRANO:
    En jouant, du côté de la porte de Nesle.

    ROXANE (s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre
    d'eau):
    Donnez !

    CYRANO (s'asseyant aussi):
    Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

    ROXANE:
    Et, dites-moi,–pendant que j'ôte un peu le sang,–
    Ils étaient contre vous ?

    CYRANO:
    Oh ! pas tout à fait cent.

    ROXANE:
    Racontez !

    CYRANO:
    Non. Laissez. Mais vous, dites la chose
    Que vous n'osiez tantôt me dire. . .

    ROXANE (sans quitter sa main):
    A présent, j'ose,
    Car le passé m'encouragea de son parfum !
    Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Qui ne le sait pas d'ailleurs.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Pas encore.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima
    Timidement, de loin, sans oser le dire. . .

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.–
    Mais moi, j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE (achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir):
    Et figurez-vous, tenez, que, justement
    Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE (riant):
    Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

    CYRANO:
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Il a sur son front de l'esprit, du génie,
    Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau. . .

    CYRANO (se levant tout pâle):
    Beau !

    ROXANE:
    Quoi ? Qu'avez-vous ?

    CYRANO:
    Moi, rien. . .C'est. . .c'est. . .
    (Il montre sa main, avec un sourire):
    C'est ce bobo.

    ROXANE:
    Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous die
    Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie. . .

    CYRANO:
    Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

    ROXANE:
    Nos yeux seuls.

    CYRANO:
    Mais comment savez-vous, alors ?

    ROXANE:
    Sous les tilleuls
    De la place Royale, on cause. . .Des bavardes
    M'ont renseignée. . .

    CYRANO:
    Il est cadet ?

    ROXANE:
    Cadet aux gardes.

    CYRANO:
    Son nom ?

    ROXANE:
    Baron Christian de Neuvillette.

    CYRANO:
    Hein ?. . .
    Il n'est pas aux cadets.

    ROXANE:
    Si, depuis ce matin:
    Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

    CYRANO:
    Vite,
    Vite, on lance son cœur !. . .Mais, ma pauvre petite. . .

    LA DUÈGNE (ouvrant la porte du fond):
    J'ai fini les gâteaux, monsieur de Bergerac !

    CYRANO:
    Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !
    (La duègne disparaît):
    . . .Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,
    Bel esprit,–si c'était un profane, un sauvage.

    ROXANE:
    Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfe !

    CYRANO:
    S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

    ROXANE:
    Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !

    CYRANO:
    Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.
    –Mais si c'était un sot !. . .

    ROXANE (frappant du pied):
    Eh bien ! j'en mourrais, là !

    CYRANO (après un temps):
    Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?
    Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.

    ROXANE:
    Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,
    Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons
    Dans votre compagnie. . .

    CYRANO:
    Et que nous provoquons
    Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre
    Parmis les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?
    C'est ce qu'on vous a dit ?

    ROXANE:
    Et vous pensez si j'ai
    Tremblé pour lui !

    CYRANO (entre ses dents):
    Non sans raison !

    ROXANE:
    Mais j'ai songé
    Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,
    Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes,–
    J'ai songé: s'il voulait, lui que tous ils craindront. . .

    CYRANO:
    C'est bien, je défendrai votre petit baron.

    ROXANE:
    Oh ! n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?
    J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Vous serez son ami ?

    CYRANO:
    Je le serai.

    ROXANE:
    Et jamais il n'aura de duel ?

    CYRANO:
    C'est juré.

    ROXANE:
    Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.
    (Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et,
    distraitement):
    Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille
    De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !. . .
    –Dites-lui qu'il m'écrive.
    (Elle lui envoie un petit baiser de la main):
    Oh ! je vous aime !

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Cent hommes contre vous ? Allons, adieu.–Nous sommes
    De grands amis !

    CYRANO:
    Oui, oui.

    ROXANE:
    Qu'il m'écrive !–Cent hommes !–
    Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis.
    Cent hommes ! Quel courage !

    CYRANO (la saluant):
    Oh ! j'ai fait mieux depuis.
    (Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La
    porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe sa tête.)

    Scène 2.VII.

    Cyrano, Ragueneau, les poètes, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets, la
    foule, etc., puis De Guiche.

    RAGUENEAU:
    Peut-on rentrer ?

    CYRANO (sans bouger):
    Oui. . .
    (Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte
    du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux
    gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX:
    Le voilà !

    CYRANO (levant la tête):
    Mon capitaine !. . .

    CARBON (exultant):
    Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine
    De mes cadets sont là !. . .

    CYRANO (reculant):
    Mais. . .

    CARBON (voulant l'entraîner):
    Viens ! on veut te voir !

    CYRANO:
    Non !

    CARBON:
    Il boivent en face, à la Croix du Trahoir.

    CYRANO:
    Je. . .

    CARBON (remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de
    tonnerre):
    Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !

    UNE VOIX (au dehors):
    Ah ! Sandious !
    (Tumulte au dehors, bruit d'épées et de bottes qui se rapprochent.)

    CARBON (se frottant les mains):
    Les voici qui traversent la rue !

    LES CADETS (entrant dans la rôtisserie):
    Mille dious !–Capdedious !–Mordious !–Pocapdedious !

    RAGUENEAU (reculant épouvanté):
    Messieurs, vous êtes donc tous de Gascogne !

    LES CADETS:
    Tous !

    UN CADET (à Cyrano):
    Bravo !

    CYRANO:
    Baron !

    UN AUTRE (lui secouant les mains):
    Vivat !

    CYRANO:
    Baron !

    TROISIÈME CADET:
    Que je t'embrasse !

    CYRANO:
    Baron !. . .

    PLUSIEURS GASCONS:
    Embrassons-le !

    CYRANO (ne sachant auquel répondre):
    Baron !. . .baron !. . .de grâce. . .

    RAGUENEAU:
    Vous êtes tous barons, messieurs ?

    LES CADETS:
    Tous ?

    RAGUENEAU:
    Le sont-ils ?. . .

    PREMIER CADET:
    On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

    LE BRET (entrant, et courant à Cyrano):
    On te cherche ! Une foule en délire conduite
    Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite. . .

    CYRANO (épouvanté):
    Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?. . .

    LE BRET (se frottant les mains):
    Si !

    UN BOURGEOIS (entrant suivi d'un groupe):
    Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
    (Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des
    carrosses s'arrêtent.)

    LE BRET (bas, souriant, à Cyrano):
    Et Roxane ?

    CYRANO (vivement):
    Tais-toi !

    LA FOULE (criant dehors):
    Cyrano !. . .
    (Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.)

    RAGUENEAU (debout sur une table):
    Ma boutique
    Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !

    DES GENS (autour de Cyrano):
    Mon ami. . .mon ami. . .

    CYRANO:
    Je n'avais pas hier
    Tant d'amis !

    LE BRET (ravi):
    Le succès !

    UN PETIT MARQUIS (accourant, les mains tendues):
    Si tu savais, mon cher. . .

    CYRANO:
    Si tu ?. . .Tu ?. . .Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?

    UN AUTRE:
    Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames
    Qui là, dans mon carrosse. . .

    CYRANO (froidement):
    Et vous d'abord, à moi,
    Qui vous présentera ?

    LE BRET (stupéfait):
    Mais qu'as-tu donc ?

    CYRANO:
    Tais-toi !

    UN HOMME DE LETTRES (avec une écritoire):
    Puis-je avoir des détails sur ?. . .

    CYRANO:
    Non.

    LE BRET (lui poussant le coude):
    C'est Théophraste,
    Renaudot ! l'inventeur de la gazette.

    CYRANO:
    Baste !

    LE BRET:
    Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !
    On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !

    LE POÈTE (s'avançant):
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Encor !

    LE POÈTE:
    Je veux faire un pentacrostiche
    Sur votre nom. . .

    QUELQU'UN (s'avançant encore):
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Assez !
    (Mouvement. On se range. De Guiche paraît, escorté d'officiers. Cuigy,
    Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du
    premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.)

    CUIGY (à Cyrano):
    Monsieur de Guiche !
    (Murmure. Tout le monde se range):
    Vient de la part du maréchal de Gassion !

    DE GUICHE (saluant Cyrano):
    . . .Qui tient à vous mander son admiration
    Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

    LA FOULE:
    Bravo !. . .

    CYRANO (s'inclinant):
    Le maréchal s'y connaît en bravoure.

    DE GUICHE:
    Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs
    N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.

    CUIGY:
    De nos yeux !

    LE BRET (bas à Cyrano, qui a l'air absent):
    Mais. . .

    CYRANO:
    Tais-toi !

    LE BRET:
    Tu parais souffrir !

    CYRANO (tressaillant et se redressant vivement):
    Devant ce monde ?. . .
    (Sa moustache se hérisse; il poitrine):
    Moi souffrir ?. . .Tu vas voir !

    DE GUICHE (auquel Cuigy a parlé à l'oreille):
    Votre carière abonde
    De beaux exploits, déjà.–Vous servez chez ces fous
    De Gascons, n'est-ce pas ?

    CYRANO:
    Aux cadets, oui.

    UN CADET (d'une voix terrible):
    Chez nous !

    DE GUICHE (regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano):
    Ah ! ah !. . .Tous ces messieurs à la mine hautaine,
    Ce sont donc les fameux ?. . .

    CARBON DE CASTEL-JALOUX:
    Cyrano !

    CYRANO:
    Capitaine ?

    CARBON:
    Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,
    Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.

    CYRANO (faisant deux pas vers De Guiche et montrant les cadets):
    Ce sont les cadets de Gascogne
    De Carbon de Castel-Jaloux !
    Bretteurs et menteurs sans vergogne,
    Ce sont les cadets de Gascogne !
    Parlant blason, lambel, bastogne,
    Tous plus nobles que des filous,
    Ce sont les cadets de Gascogne
    De Carbon de Castel-Jaloux:
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Moustache de chat, dents de loups,
    Fendant la canaille qui grogne,
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Ils vont,–coiffés d'un vieux vigogne
    Dont la plume cache les trous !–
    Œil d'aigle, jambe de cigogne,
    Moustache de chat, dents de loups !
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne
    Sont leurs sobriquets les plus doux;
    De gloire, leur âme est ivrogne !
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne,
    Dans tous les endroits où l'on cogne
    Ils se donnent des rendez-vous. . .
    Perce-Bedaine et Casse-Trogne
    Sont leurs sobriquets les plus doux !
    Voici les cadets de Gascogne
    Qui font cocus tous les jaloux !
    O femme, adorable carogne,
    Voici les cadets de Gascogne !
    Que le vieil époux se renfrogne:
    Sonnez, clairons ! chantez, coucous !
    Voici les cadets de Gascogne
    Qui font cocus tous les jaloux !

    DE GUICHE (nonchalamment assis dans un fauteuil que Ragueneau a vite
    apporté):
    Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.
    –Voulez-vous être à moi ?

    CYRANO:
    Non, Monsieur, à personne.

    DE GUICHE:
    Votre verve amusa mon oncle Richelieu,
    Hier. Je veux vous servir auprès de lui.

    LE BRET (ébloui):
    Grand Dieu !

    DE GUICHE:
    Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?

    LE BRET (à l'oreille de Cyrano):
    Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

    DE GUICHE:
    Portez-les-lui.

    CYRANO (tenté et un peu charmé):
    Vraiment. . .

    DE GUICHE:
    Il est des plus experts.
    Il vous corrigera seulement quelques vers. . .

    CYRANO (dont le visage s'est immédiatement rembruni):
    Impossible, Monsieur; mon sang se coagule
    En pensant qu'on y peut changer une virgule.

    DE GUICHE:
    Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,
    Il le paye très cher.

    CYRANO:
    Il le paye moins cher
    Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,
    Je me le paye, en me le chantant à moi-même !

    DE GUICHE:
    Vous êtes fier.

    CYRANO:
    Vraiment, vous l'avez remarqué ?

    UN CADET (entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets
    miteux, aux coiffes trouées, défoncées):
    Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai
    Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !
    Les feutres des fuyards !. . .

    CARBON:
    Des dépouilles opimes !

    TOUT LE MONDE (riant):
    Ah ! Ah ! Ah !

    CUIGY:
    Celui qui posta ces gueux, ma foi,
    Doit rager aujourd'hui.

    BRISSAILLE:
    Sait-on qui c'est ?

    DE GUICHE:
    C'est moi.
    (Les rires s'arrêtent):
    Je les avais chargés de châtier,–besogne
    Qu'on ne fait pas soi-même,–un rimailleur ivrogne.
    (Silence gêné.)

    LE CADET (à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres):
    Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras. . .Un salmis ?

    CYRANO (prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un
    salut, tous glisser aux pieds de De Guiche):
    Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

    DE GUICHE (se levant et d'une voix brève):
    Ma chaise et mes porteurs, tout de suite: je monte.
    (A Cyrano, violemment):
    Vous, Monsieur !. . .

    UNE VOIX (dans la rue, criant):
    Les porteurs de monseigneur le comte
    De Guiche !

    DE GUICHE (qui s'est dominé, avec un sourire):
    . . .Avez-vous lu Don Quichot ?

    CYRANO:
    Je l'ai lu.
    Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

    DE GUICHE:
    Veuillez donc méditer alors. . .

    UN PORTEUR (paraissant au fond):
    Voici la chaise.

    DE GUICHE:
    Sur le chapitre des moulins !

    CYRANO (saluant):
    Chapitre treize.

    DE GUICHE:
    Car, lorsqu'on les attaque, il arrive souvent. . .

    CYRANO:
    J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

    DE GUICHE:
    Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
    Vous lance dans la boue !. . .

    CYRANO:
    Ou bien dans les étoiles !
    (De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs
    s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.)

    Scène 2.VIII.

    Cyrano, Le Bret, les cadets, qui se sont attablés à droite et à gauche
    et auxquels on sert à boire et à manger.

    CYRANO (saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans oser le saluer):
    Messieurs. . .Messieurs. . .Messieurs. . .

    LE BRET (désolé, redescendant, les bras au ciel):
    Ah ! dans quels jolis draps.

    CYRANO:
    Oh ! toi ! tu vas grogner !

    LE BRET:
    Enfin, tu conviendras
    Qu'assassiner toujours la chance passagère,
    Devient exagéré.

    CYRANO:
    Hé bien oui, j'exagère !

    LE BRET (triomphant):
    Ah !

    CYRANO:
    Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,
    Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.

    LE BRET:
    Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire,
    La fortune et la gloire. . .

    CYRANO:
    Et que faudrait-il faire ?
    Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
    Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
    Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,
    Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?
    Non, merci. Dédier, comme tous il le font,
    Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
    Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,
    Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
    Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?
    Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
    Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?
    Exécuter des tours de souplesse dorsale ?. . .
    Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou
    Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,
    Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
    Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
    Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
    Devenir un petit grand homme dans un rond,
    Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
    Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
    Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
    Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
    S'aller faire nommer pape par les conciles
    Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
    Non, merci ! Travailler à se construire un nom
    Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,
    Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?
    Être terrorisé par de vagues gazettes,
    Et se dire sans cesse: "Oh, pourvu que je sois
    Dans les petits papiers du Mercure François ?". . .
    Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
    Aimer mieux faire une visite qu'un poème,
    Rédiger des placets, se faire présenter ?
    Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais. . .chanter,
    Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
    Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
    Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
    Pour un oui, pour un non, se battre,–ou faire un vers !
    Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
    A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
    N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
    Et modeste d'ailleurs, se dire: mon petit,
    Soit satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
    Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
    Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,
    Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,
    Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
    Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,
    Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,
    Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

    LE BRET:
    Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable
    As-tu donc contracté la manie effroyable
    De te faire toujours, partout, des ennemis ?

    CYRANO:
    A force de vous voir vous faire des amis,
    Et rire à ces amis dont vous avez des foules,
    D'une bouche empruntée au derrière des poules !
    J'aime raréfier sur mes pas les saluts,
    Et m'écrie avec joie: un ennemi de plus !

    LE BRET:
    Quelle aberration !

    CYRANO:
    Eh bien, oui, c'est mon vice.
    Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.
    Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux
    Sous la pistolétade excitante des yeux !
    Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches
    Le fiel des envieux et la bave des lâches !
    –Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,
    Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés
    Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine:
    On y est plus à l'aise. . .et de moins haute mine,
    Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,
    S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,
    La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête
    La fraise dont l'empois force à lever la tête;
    Chaque ennemi de plus est un nouveau godron
    Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon:
    Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,
    La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !

    LE BRET (après un silence, passant son bras sous le sien):
    Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais, tout bas
    Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !

    CYRANO (vivement):
    Tais-toi !
    (Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets; ceux-ci
    ne lui adressent pas la parole; il a fini par s'asseoir seul à une
    petite table, où Lise le sert.)

    Scène 2.IX.

    Cyrano, Le Bret, les cadets, Christian de Neuvillette.

    UN CADET (assis à une table du fond, le verre en main):
    Hé ! Cyrano !
    (Cyrano se retourne):
    Le récit ?

    CYRANO:
    Tout à l'heure !
    (Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.)

    LE CADET (se levant, et descendant):
    Le récit du combat ! Ce sera la meilleure
    Leçon
    (Il s'arrête devant la table où est Christian):
    pour ce timide apprentif !

    CHRISTIAN (levant la tête):
    Apprentif ?

    UN AUTRE CADET:
    Oui, septentrional maladif !

    CHRISTIAN:
    Maladif ?

    PREMIER CADET (goguenard):
    Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose:
    C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause
    Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

    CHRISTIAN:
    Qu'est-ce ?

    UN AUTRE CADET (d'une voix terrible):
    Regardez-moi !
    (Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez):
    M'avez-vous entendu ?

    CHRISTIAN:
    Ah ! c'est le. . .

    UN AUTRE:
    Chut !. . .jamais ce mot ne se profère !
    (Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.)
    Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !

    UN AUTRE (qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu
    sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos):
    Deux nasillards par lui furent exterminés
    Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

    UN AUTRE (d'une voix caverneuse,–surgissant de sous la table où il
    s'est glissé à quatre pattes):
    On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,
    La moindre allusion au fatal cartilage !

    UN AUTRE (lui posant la main sur l'épaule):
    Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !
    Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
    (Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se
    lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a
    l'air de ne rien voir.)

    CHRISTIAN:
    Capitaine !

    CARBON (se retournant et le toisant):
    Monsieur ?

    CHRISTIAN:
    Que fait-on quand on trouve
    Des Méridionaux trop vantards ?. . .

    CARBON:
    On leur prouve
    Qu'on peut être du Nord, et courageux.
    (Il lui tourne le dos.)

    CHRISTIAN:
    Merci.

    PREMIER CADET (à Cyrano):
    Maintenant, ton récit !

    TOUS:
    Son récit !

    CYRANO (redescendant vers eux):
    Mon récit ?. . .
    (Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent
    le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise):
    Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.
    La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,
    Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger
    S'étant mis à passer un coton nuager
    Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,
    Il se fit une nuit la plus noire du monde,
    Et les quais n'étant pas du tout illuminés,
    Mordious ! on n'y voyait pas plus loin. . .

    CHRISTIAN:
    Que son nez.
    (Silence. Tous le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec
    terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.)

    CYRANO:
    Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

    UN CADET (à mi-voix):
    C'est un homme
    Arrivé ce matin.

    CYRANO (faisant un pas vers Christian):
    Ce matin ?

    CARBON (à mi-voix):
    Il se nomme
    Le baron de Neuvil. . .

    CYRANO (vivement, s'arrêtant):
    Ah ! C'est bien. . .
    (Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian):
    Je. . .
    (Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde):
    Très bien. . .
    (Il reprend):
    Je disais donc. . .
    (Avec un éclat de rage dans la voix):
    Mordious !. . .
    (Il continue d'un ton naturel):
    que l'on n'y voyait rien.
    (Stupeur. On se rassied en se regardant):
    Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince
    J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince,
    Qui m'aurait sûrement. . .

    CHRISTIAN:
    Dans le nez !. . .
    (Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.)

    CYRANO (d'une voix étranglée):
    Une dent,–
    Qui m'aurait une dent. . .et qu'en somme, imprudent,
    J'allais fourrer. . .

    CHRISTIAN:
    Le nez. . .

    CYRANO:
    Le doigt. . .entre l'écorce
    Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force
    À me faire donner. . .'

    CHRISTIAN:
    Sur le nez. . .

    CYRANO (essuyant la sueur à son front):
    Sur les doigts.
    –Mais j'ajoutai: Marche, Gascon, fais ce que dois !
    Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,
    Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte. . .

    CHRISTIAN:
    Une nasarde.

    CYRANO:
    Je la pare, et soudain me trouve. . .

    CHRISTIAN:
    Nez à nez. . .

    CYRANO (bondissant vers lui):
    Ventre-Saint-Gris !
    (Tous les Gascons se précipitent pour voir, arrivé sur Christian,
    il se maîtrise et continue):
    avec cent braillards avinés
    Qui puaient. . .

    CHRISTIAN:
    À plein nez. . .

    CYRANO (blême et souriant):
    L'oignon et la litharge !
    Je bondis, front baissé. . .

    CHRISTIAN:
    Nez au vent !

    CYRANO:
    et je charge !
    J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !
    Quelqu'un m'ajuste: Paf ! et je riposte. . .

    CHRISTIAN:
    Pif !

    CYRANO (éclatant):
    Tonnerre ! Sortez tous !
    (Tous les cadets se précipitent vers les portes.)

    PREMIER CADET:
    C'est le réveil du tigre !

    CYRANO:
    Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

    DEUXIÈME CADET:
    Bigre !
    On va le retrouver en hachis !

    RAGUENEAU:
    En hachis ?

    UN AUTRE CADET:
    Dans un de vos pâtés !

    RAGUENEAU:
    Je sens que je blanchis,
    Et que je m'amollis comme une serviette !

    CARBON:
    Sortons !

    UN AUTRE:
    Il n'en va pas laisser une miette !

    UN AUTRE:
    Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !

    UN AUTRE (refermant la porte de droite):
    Quelque chose d'épouvantable !
    (Ils sont tous sortis,–soit par le fond, soit par les
    côtés,–quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian
    restent face à face, et se regardent un moment.)

    Scène 2.X.

    Cyrano, Christian.

    CYRANO:
    Embrasse-moi !

    CHRISTIAN:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Brave.

    CHRISTIAN:
    Ah ça ! mais !. . .

    CYRANO:
    Très brave. Je préfère.

    CHRISTIAN:
    Me direz-vous ?. . .

    CYRANO:
    Embrasse-moi. Je suis son frère.

    CHRISTIAN:
    De qui ?

    CYRANO:
    Mais d'elle !

    CHRISTIAN:
    Hein ?. . .

    CYRANO:
    Mais de Roxane !

    CHRISTIAN (courant à lui):
    Ciel !
    Vous, son frère ?

    CYRANO:
    Ou tout comme: un cousin fraternel.

    CHRISTIAN:
    Elle vous a ?. . .

    CYRANO:
    Tout dit !

    CHRISTIAN:
    M'aime-t-elle ?

    CYRANO:
    Peut-être !

    CHRISTIAN (lui prenant les mains):
    Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

    CYRANO:
    Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.

    CHRISTIAN:
    Pardonnez-moi. . .

    CYRANO (le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule):
    C'est vrai qu'il est beau, le gredin !

    CHRISTIAN:
    Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

    CYRANO:
    Mais tous ces nez que vous m'avez. . .

    CHRISTIAN:
    Je les retire !

    CYRANO:
    Roxane attend ce soir une lettre. . .

    CHRISTIAN:
    Hélas !

    CYRANO:
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    C'est me perdre que de cesser de rester coi !

    CYRANO:
    Comment ?

    CHRISTIAN:
    Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !

    CYRANO:
    Mais non, tu ne l'es pas, puisque tu t'en rends compte.
    D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.

    CHRISTIAN:
    Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !
    Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,
    Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.
    Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés. . .

    CYRANO:
    Leurs cœurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

    CHRISTIAN:
    Non ! car je suis de ceux,–je le sais. . .et je tremble !–
    Qui ne savent parler d'amour.

    CYRANO:
    Tiens !. . .Il me semble
    Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,
    J'aurais été de ceux qui savent en parler.

    CHRISTIAN:
    Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

    CYRANO:
    Être un joli petit mousquetaire qui passe !

    CHRISTIAN:
    Roxane est précieuse et sûrement je vais
    Désillusionner Roxane !

    CYRANO (regardant Christian):
    Si j'avais
    Pour exprime mon âme un pareil interprète !

    CHRISTIAN (avec désespoir):
    Il me faudrait de l'éloquence !

    CYRANO (brusquement):
    Je t'en prête !
    Toi, du charme physique et vainqueur, prête-m'en:
    Et faisons à nous deux un héros de roman !

    CHRISTIAN:
    Quoi ?

    CYRANO:
    Te sens-tu de force à répéter les choses
    Que chaque jour je t'apprendrai ?. . .

    CHRISTIAN:
    Tu me proposes ?. . .

    CYRANO:
    Roxane n'aura pas de désillusions !
    Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?
    Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle
    Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !. . .

    CHRISTIAN:
    Mais, Cyrano !. . .

    CYRANO:
    Christian, veux-tu ?

    CHRISTIAN:
    Tu me fais peur !

    CYRANO:
    Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son cœur,
    Veux-tu que nous fassions–et bientôt tu l'embrases !–
    Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?. . .

    CHRISTIAN:
    Tes yeux brillent !. . .

    CYRANO:
    Veux-tu ?

    CHRISTIAN:
    Quoi ! cela te ferait
    Tant de plaisir ?. . .

    CYRANO (avec enivrement):
    Cela. . .
    (Se reprenant, et en artiste):
    Cela m'amuserait !
    C'est une expérience à tenter un poète.
    Veux-tu me compléter et que je te complète ?
    Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté:
    Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

    CHRISTIAN:
    Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !
    Je ne pourrai jamais. . .

    CYRANO (sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite):
    Tiens, la voilà, ta lettre !

    CHRISTIAN:
    Comment ?

    CYRANO:
    Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.

    CHRISTIAN:
    Je. . .

    CYRANO:
    Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

    CHRISTIAN:
    Vous aviez ?. . .

    CYRANO:
    Nous avons toujours, nous, dans nos poches,
    Des épîtres à des Chloris. . .de nos caboches,
    Car nous sommes ceux-là qui pour amante n'ont
    Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !. . .
    Prends, et tu changeras en vérités ces feintes;
    Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes:
    Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.
    Tu verras que je fus dans cette lettre–prends !–
    D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !
    –Prends donc, et finissons !

    CHRISTIAN:
    N'est-il pas nécessaire
    De changer quelques mots ? Écrite en divaguant,
    Ira-t-elle à Roxane ?

    CYRANO:
    Elle ira comme un gant !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    CYRANO:
    La crédulité de l'amour-propre est telle,
    Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !

    CHRISTIAN:
    Ah ! mon ami !
    (Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.)

    Scène 2.XI.

    Cyrano, Christian, les Gascons, le mousquetaire, Lise.

    UN CADET (entr'ouvrant la porte):
    Plus rien. . .Un silence de mort. . .
    Je n'ose regarder. . .
    (Il passe la tête):
    Hein ?

    TOUS LES CADETS (entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent):
    Ah !. . .Oh !. . .

    UN CADET:
    C'est trop fort !
    (Consternation.)

    LE MOUSQUETAIRE (goguenard):
    Ouais ?. . .

    CARBON:
    Notre démon est doux comme un apôtre !
    Quand sur une narine on le frappe,–il tend l'autre !

    LE MOUSQUETAIRE:
    On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?. . .
    (Appelant Lise, d'un air triomphant):
    –Eh ! Lise ! Tu vas voir !
    (Humant l'air avec affectation):
    Oh !. . .oh !. . .c'est surprenant !
    Quelle odeur !. . .
    (Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence):
    Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?
    Qu'est-ce que cela sent ici ?. . .

    CYRANO (le souffletant):
    La giroflée !
    (Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano: ils font des culbutes.)

    Rideau.

    Acte III.

    Le Baiser de Roxane.

    Une petite place dans l'ancien Marais. Vieille maisons. Perspectives
    de ruelles. À droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que
    débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et
    balcon. Un banc devant le seuil.

    Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et
    retombe.

    Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper
    au balcon.

    En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une
    porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme
    un pouce malade.

    Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est
    grande ouverte sur le balcon de Roxane.

    Près de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée:
    il termine un récit, en s'essuyant les yeux.

    Scène 3.I.

    Ragueneau, la duègne, puis Roxane, Cyrano, et deux pages.

    RAGUENEAU:
    . . .Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !
    Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.
    Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,
    Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

    LA DUÈGNE:
    Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

    RAGUENEAU:
    Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !
    Mars mangeait les gâteaux qui laissait Apollon:
    –Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

    LA DUÈGNE (se levant et appelant vers la fenêtre ouverte):
    Roxane, êtes-vous prête ?. . .On nous attend !

    LA VOIX DE ROXANE (par la fenêtre):
    Je passe
    Une mante !

    LA DUÈGNE (à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face):
    C'est là qu'on nous attend, en face.
    Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.
    On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

    RAGUENEAU:
    Sur le Tendre ?

    LA DUÈGNE (minaudant):
    Mais oui !. . .
    (Criant vers la fenêtre):
    Roxane, il faut descendre,
    Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

    LA VOIX DE ROXANE:
    Je viens !
    (On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.)

    LA VOIX DE CYRANO (chantant dans la coulisse):
    La ! la ! la ! la !

    LA DUÈGNE (surprise):
    On nous joue un morceau ?

    CYRANO (suivi de deux pages porteurs de théorbes):
    Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

    PREMIER PAGE (ironique):
    Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

    CYRANO:
    Je suis musicien, comme tous les disciples
    De Gassendi !

    LE PAGE (jouant et chantant):
    La ! la !

    CYRANO (lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale):
    Je peux continuer !. . .
    La ! la ! la ! la !

    ROXANE (paraissant sur le balcon):
    C'est vous ?

    CYRANO (chantant sur l'air qu'il continue):
    Moi qui viens saluer
    Vos lys, et présenter mes respects à vos ro. . .ses !

    ROXANE:
    Je descends !
    (Elle quitte le balcon.)

    LA DUÈGNE (montrant les pages):
    Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

    CYRANO:
    C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.
    Nous discutions un point de grammaire.–Non !–Si !–
    Quand soudain me montrant ces deux grands escogriffes
    Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,
    Et dont il fait toujours son escorte, il me dit:
    "Je te parie un jour de musique !" Il perdit.
    Jusqu'à ce que Phœbus recommence son orbe,
    J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,
    De tout ce que je fais harmonieux témoins !. . .
    Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.
    (Aux musiciens):
    Hep !. . .Allez de ma part jouer une pavane
    A Montfleury !. . .
    (Les pages remontent pour sortir.–A la duègne):
    Je viens demander à Roxane
    Ainsi que chaque soir. . .
    (Aux pages qui sortent):
    Jouez longtemps,–et faux !
    (A la duègne):
    . . .Si l'ami de son âme est toujours sans défauts ?

    ROXANE (sortant de la maison):
    Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit, et que je l'aime !

    CYRANO (souriant):
    Christian a tant d'esprit ?. . .

    ROXANE:
    Mon cher, plus que vous-même !

    CYRANO:
    J'y consens.

    ROXANE:
    Il ne peut exister à mon goût
    Plus fin diseur de ces jolis riens qui sont tout.
    Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes;
    Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

    CYRANO (incrédule):
    Non ?

    ROXANE:
    C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont:
    Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

    CYRANO:
    Il sait parler du cœur d'une façon experte ?

    ROXANE:
    Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !

    CYRANO:
    Il écrit ?

    ROXANE:
    Mieux encor ! Écoutez donc un peu:
    (Déclamant):
    Plus tu me prends de cœur, plus j'en ai !. . .
    (Triomphante, à Cyrano):
    Hé ! bien ?

    CYRANO:
    Peuh !. . .

    ROXANE:
    Et ceci: Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,
    Si vous gardez mon cœur, envoyez-moi le vôtre !

    CYRANO:
    Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.
    Qu'est-ce au juste qu'il veut, de cœur ?. . .

    ROXANE (frappant du pied):
    Vous m'agacez !
    C'est la jalousie. . .

    CYRANO (tressaillant):
    Hein !. . .

    ROXANE:
    . . .d'auteur qui vous dévore !
    –Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?
    Croyez que devers vous mon cœur ne fait qu'un cri,
    Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,
    Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !. . .

    CYRANO (souriant malgré lui de satisfaction):
    Ha ! ha ! ces lignes-là sont. . .hé ! hé !
    (Se reprenant et avec dédain):
    mais bien mièvres !

    ROXANE:
    Et ceci. . .

    CYRANO (ravi):
    Vous savez donc ses lettres par cœur ?

    ROXANE:
    Toutes !

    CYRANO (frisant sa moustache):
    Il n'y a pas à dire: c'est flatteur !

    ROXANE:
    C'est un maître !

    CYRANO (modeste):
    Oh !. . .un maître !. . .

    ROXANE (péremptoire):
    Un maître !. . .

    CYRANO (saluant):
    Soit !. . .un maître !

    LA DUÈGNE (qui était remontée, redescendant vivement):
    Monsieur de Guiche !
    (A Cyrano, le poussant vers la maison):
    Entrez !. . .car il vaut mieux, peut-être,
    Qu'il ne vous trouve pas ici; cela pourrait
    Le mettre sur la piste. . .

    ROXANE (à Cyrano):
    Oui, de mon cher secret !
    Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !
    Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

    CYRANO (entrant dans la maison):
    Bien ! bien ! bien !
    (De Guiche paraît.)

    Scène 3.II.

    Roxane, De Guiche, la duègne, à l'écart.

    ROXANE (à De Guiche, lui faisant une révérence):
    Je sortais.

    DE GUICHE:
    Je viens prendre congé.

    ROXANE:
    Vous partez ?

    DE GUICHE:
    Pour la guerre.

    ROXANE:
    Ah !

    DE GUICHE:
    Ce soir même.

    ROXANE:
    Ah !

    DE GUICHE:
    J'ai
    Des ordres. On assiège Arras.

    ROXANE:
    Ah. . .on assiège ?. . .

    DE GUICHE:
    Oui. . .Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

    ROXANE (poliment):
    Oh !. . .

    DE GUICHE:
    Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?. . .Quand ?
    –Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?

    ROXANE (indifférente):
    Bravo.

    DE GUICHE:
    Du régiment des gardes.

    ROXANE (saisie):
    Ah ? des gardes ?

    DE GUICHE:
    Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.
    Je saurai me venger de lui, là-bas.

    ROXANE (suffoquée):
    Comment !
    Les gardes vont là-bas ?

    DE GUICHE (riant):
    Tiens ! c'est mon régiment !

    ROXANE (tombant assise sur le banc,–à part):
    Christian !

    DE GUICHE:
    Qu'avez-vous ?

    ROXANE (toute émue):
    Ce. . .départ. . .me désespère !
    Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !

    DE GUICHE (surpris et charmé):
    Pour la première fois me dire un mot si doux,
    Le jour de mon départ !

    ROXANE (changeant de ton et s'éventant):
    Alors,–vous allez vous
    Venger de mon cousin ?. . .

    DE GUICHE (souriant):
    On est pour lui ?

    ROXANE:
    Non,–contre !

    DE GUICHE:
    Vous le voyez ?

    ROXANE:
    Très peu.

    DE GUICHE:
    Partout on le rencontre
    Avec un des cadets. . .
    (Il cherche le nom):
    ce Neu. . .villen. . .viller. . .

    ROXANE:
    Un grand ?

    DE GUICHE:
    Blond.

    ROXANE:
    Roux.

    DE GUICHE:
    Beau !. . .

    ROXANE:
    Peuh !

    DE GUICHE:
    Mais bête.

    ROXANE:
    Il en a l'air !
    (Changeant de tone):
    . . .Votre vengeance envers Cyrano ?–c'est peut-être
    De l'exposer au feu, qu'il adore ?. . .Elle est piètre !
    Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

    DE GUICHE:
    C'est ?. . .

    ROXANE:
    Mais, si le régiment, en partant, le laissait
    Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,
    A Paris, bras croisés !. . .C'est la seule manière,
    Un homme comme lui, de le faire enrager:
    Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

    DE GUICHE:
    Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme
    Pour inventer ce tour !

    ROXANE:
    Il se rongera l'âme,
    Et ses amis les poings, de n'être pas au feu:
    Et vous serez vengé !

    DE GUICHE (se rapprochant):
    Vous m'aimez donc un peu ?
    (Elle sourit):
    Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune
    Une preuve d'amour, Roxane !. . .

    ROXANE:
    C'en est une.

    DE GUICHE (montrant plusieurs plis cachetés):
    J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis
    A chaque compagnie, a l'instant même, hormis. . .
    (Il en détache un):
    Celui-ci ! C'est celui des cadets.
    (Il le met dans sa poche):
    Je le garde.
    (Riant):
    Ah ! ah ! ah ! Cyrano !. . .Son humeur bataillarde !. . .
    –Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?. . .

    ROXANE (le regardant):
    Quelquefois.

    DE GUICHE (tout près d'elle):
    Vous m'affolez ! Ce soir–écoutez–oui, je dois
    Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !. . .
    Écoutez. Il y a, près d'ici, dans la rue
    D'Orléans, un couvent fondé par le syndic
    Des capucins, le Père Athanase. Un laïc
    N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !. . .
    Il peuvent me cacher dans leur manche: elle est large.
    –Ce sont les capucins qui servent Richelieu
    Chez lui; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.
    –On me croira parti. Je viendrai sous le masque.
    Laissez-moi retarder d'un jour, chère fantasque !. . .

    ROXANE (vivement):
    Mais si cela s'apprend, votre gloire. . .

    DE GUICHE:
    Bah !

    ROXANE:
    Mais
    Le siège, Arras. . .

    DE GUICHE:
    Tant pis ! Permettez !

    ROXANE:
    Non !

    DE GUICHE:
    Permets !

    ROXANE (tendrement):
    Je dois vous le défendre !

    DE GUICHE:
    Ah !

    ROXANE:
    Partez !
    (A part):
    Christian reste.
    (Haut):
    Je vous veux héroïque,–Antoine !

    DE GUICHE:
    Mot céleste !
    Vous aimez donc celui ?. . .

    ROXANE:
    Pour lequel j'ai frémi.

    DE GUICHE (transporté de joie):
    Ah ! je pars !
    (Il lui baise la main):
    Êtes-vous contente ?

    ROXANE:
    Oui, mon ami !
    (Il sort.)

    LA DUÈGNE (lui faisant dans le dos une révérence comique):
    Oui, mon ami !

    ROXANE (à la duègne):
    Taisons ce que je viens de faire:
    Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !
    (Elle appelle vers la maison):
    Cousin !

    Scène 3.III.

    Roxane, la duègne, Cyrano.

    ROXANE:
    Nous allons chez Clomire.
    (Elle désigne la porte d'en face):
    Alcandre y doit
    Parler, et Lysimon !

    LA DUÈGNE (mettant son petit doigt dans son oreille):
    Oui ! mais mon petit doigt
    Dit qu'on va les manquer !

    CYRANO (à Roxane):
    Ne manquez pas ces singes.
    (Ils sont arrivés devant la porte de Clomire.)

    LA DUÈGNE (avec ravissement):
    Oh, voyez ! le heurtoir est entouré de linges !. . .
    (Au heurtoir):
    On vous a baillonné pour que votre métal
    Ne troublât pas les beaux discours,–petit brutal !
    (Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.)

    ROXANE (voyant qu'on ouvre):
    Entrons !. . .
    (Du seuil, à Cyrano):
    Si Christian vient, comme je le présume,
    Qu'il m'attende !

    CYRANO (vivement, comme elle va disparaître):
    Ah !. . .
    (Elle se retourne):
    Sur quoi, selon votre coutume,
    Comptez-vous aujourd'hui l'interroger !

    ROXANE:
    Sur. . .

    CYRANO (vivement):
    Sur ?

    ROXANE:
    Mais vous serez muet, là-dessus !

    CYRANO:
    Comme un mur.

    ROXANE:
    Sur rien !. . .Je vais lui dire: Allez ! Partez sans bride !
    Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

    CYRANO (souriant):
    Bon.

    ROXANE:
    Chut !. . .

    CYRANO:
    Chut !. . .

    ROXANE:
    Pas un mot !. . .
    (Elle rentre et referme la porte.)

    CYRANO (la saluant, la porte une fois fermée):
    En vous remerciant.
    (La porte se rouvre et Roxane passe la tête.)

    ROXANE:
    Il se préparerait !. . .

    CYRANO:
    Diable, non !. . .

    TOUS LES DEUX (ensemble):
    Chut !. . .
    (La porte se ferme.)

    CYRANO (appelant):
    Christian !

    Scène 3.IV.

    Cyrano, Christian.

    CYRANO:
    Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.
    Voici l'occasion de se couvrir de gloire.
    Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.
    Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre. . .

    CHRISTIAN:
    Non !

    CYRANO:
    Hein ?

    CHRISTIAN:
    Non ! J'attends Roxane ici.

    CYRANO:
    De quel vertige
    Es-tu frappé ? Viens vite apprendre. . .

    CHRISTIAN:
    Non, te dis-je !
    Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,
    Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !. . .
    C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !
    Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

    CYRANO:
    Ouais !

    CHRISTIAN:
    Et qui te dit que je ne saurais pas ?. . .
    Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !
    Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.
    Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,
    Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !. . .
    (Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire):
    –C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

    CYRANO (le saluant):
    Parlez tout seul, Monsieur.
    (Il disparaît derrière le mur du jardin.)

    Scène 3.V.

    Christian, Roxane, quelques précieux et précieuses, et la duègne,
    un instant.

    ROXANE (sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle
    quitte: révérences et saluts):
    Barthénoïde !–Alcandre !–Grémione !. . .

    LA DUÈGNE (désespérée):
    On a manqué le discours sur le Tendre !
    (Elle rentre chez Roxane.)

    ROXANE (saluant encore):
    Urimédonte !. . .Adieu !. . .
    (Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et
    s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian):
    C'est vous !. . .
    (Elle va à lui):
    Le soir descend.
    Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.
    Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

    CHRISTIAN (s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence):
    Je vous aime.

    ROXANE (fermant les yeux):
    Oui, parlez-moi d'amour.

    CHRISTIAN:
    Je t'aime.

    ROXANE:
    C'est le thème.
    Brodez, brodez.

    CHRISTIAN:
    Je vous. . .

    ROXANE:
    Brodez !

    CHRISTIAN:
    Je t'aime tant.

    ROXANE:
    Sans doute ! Et puis ?

    CHRISTIAN:
    Et puis. . .je serais si content
    Si vous m'aimiez !–Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

    ROXANE (avec une moue):
    Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !
    Dites un peu comment vous m'aimez ?. . .

    CHRISTIAN:
    Mais. . .beaucoup.

    ROXANE:
    Oh !. . .Délabyrinthez vos sentiments !

    CHRISTIAN (qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde):
    Ton cou !
    Je voudrais l'embrasser !. . .

    ROXANE:
    Christian !

    CHRISTIAN:
    Je t'aime !

    ROXANE (voulant se lever):
    Encore !

    CHRISTIAN (vivement, la retenant):
    Non ! je ne t'aime pas !

    ROXANE (se rasseyant):
    C'est heureux !

    CHRISTIAN:
    Je t'adore !

    ROXANE (se levant et s'éloignant):
    Oh !

    CHRISTIAN:
    Oui. . .je deviens sot !

    ROXANE (sèchement):
    Et cela me déplaît !
    Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Allez rassembler votre éloquence en fuite !

    CHRISTIAN:
    Je. . .

    ROXANE:
    Vous m'aimez, je sais. Adieu.
    (Elle va vers la maison.)

    CHRISTIAN:
    Pas tout de suite !
    Je vous dirai. . .

    ROXANE (poussant la porte pour rentrer):
    Que vous m'adorez. . .oui, je sais.
    Non ! Non ! Allez-vous-en !

    CHRISTIAN:
    Mais je. . .
    (Elle lui ferme la porte au nez.)

    CYRANO (qui depuis un moment est rentré sans être vu):
    C'est un succès.

    Scène 3.VI.

    Christian, Cyrano, les pages, un instant.

    CHRISTIAN:
    Au secours !

    CYRANO:
    Non monsieur.

    CHRISTIAN:
    Je meurs si je ne rentre
    En grâce, à l'instant même. . .

    CYRANO:
    Et comment puis-je, diantre !
    Vous faire à l'instant même, apprendre ?. . .

    CHRISTIAN (lui saisissant le bras):
    Oh ! là, tiens, vois !
    (La fenêtre du balcon s'est éclairée):

    CYRANO (ému):
    Sa fenêtre !

    CHRISTIAN (criant):
    Je vais mourir !

    CYRANO:
    Baissez la voix !

    CHRISTIAN (tout bas):
    Mourir !. . .

    CYRANO:
    La nuit est noire. . .

    CHRISTIAN:
    Eh ! bien ?

    CYRANO:
    C'est réparable.
    Vous ne méritez pas. . .Mets-toi là, misérable !
    Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous. . .
    Et je te soufflerai tes mots.

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Taisez-vous !

    LES PAGES (reparaissant au fond, à Cyrano):
    Hep !

    CYRANO:
    Chut !. . .
    (Il leur fait signe de parler bas.)

    PREMIER PAGE (à mi-voix):
    Nous venons de donner la sérénade
    A Montfleury !. . .

    CYRANO (bas, vite):
    Allez-vous mettre en embuscade
    L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci;
    Et si quelque passant gênant vient par ici,
    Jouez un air !

    DEUXIÈME PAGE:
    Quel air, monsieur le gassendiste ?

    CYRANO:
    Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !
    (Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue.–A Christian):
    Appelle-la !

    CHRISTIAN:
    Roxane !

    CYRANO (ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres):
    Attends ! Quelques cailloux.

    Scène VII.

    Roxane, Christian, Cyrano, d'abord caché sous le balcon.

    ROXANE (entr'ouvrant sa fenêtre):
    Qui donc m'appelle ?

    CHRISTIAN:
    Moi.

    ROXANE:
    Qui, moi ?

    CHRISTIAN:
    Christian.

    ROXANE (avec dédain):
    C'est vous ?

    CHRISTIAN:
    Je voudrais vous parler.

    CYRANO (sous le balcon, à Christian):
    Bien. Bien. Presque à voix basse.

    ROXANE:
    Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

    CHRISTIAN:
    De grâce !. . .

    ROXANE:
    Non ! Vous ne m'aimez plus !

    CHRISTIAN (à qui Cyrano souffle ses mots):
    M'accuser,–justes dieux !–
    De n'aimer plus. . .quand. . .j'aime plus !

    ROXANE (qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant):
    Tiens ! mais c'est mieux !

    CHRISTIAN (même jeu):
    L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète. . .
    Que ce. . .cruel marmot prit pour. . .barcelonnette !

    ROXANE (s'avançant sur le balcon):
    C'est mieux !–Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot
    De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !

    CHRISTIAN (même jeu):
    Aussi l'ai-je tenté, mais. . .tentative nulle:
    Ce. . .nouveau-né, Madame, est un petit. . .Hercule.

    ROXANE:
    C'est mieux !

    CHRISTIAN (même jeu):
    De sorte qu'il. . .strangula comme rien. . .
    Les deux serpents. . .Orgueil et. . .Doute.

    ROXANE (s'accoudant au balcon):
    Ah ! c'est très bien.
    –Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?
    Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

    CYRANO (tirant Christian sous le balcon, et se glissant à sa place):
    Chut ! Cela devient trop difficile !. . .

    ROXANE:
    Aujourd'hui. . .
    Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

    CYRANO (parlant à mi-voix, comme Christian):
    C'est qu'il fait nuit,
    Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

    ROXANE:
    Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

    CYRANO:
    Ils trouvent tout de suite ? Oh ! cela va de soi,
    Puisque c'est dans mon cœur, eux, que je les reçois;
    Or, moi, j'ai le cœur grand, vous, l'oreille petite.
    D'ailleurs vos mots à vous, descendent: ils vont vite.
    Les miens montent, Madame: il leur faut plus de temps !

    ROXANE:
    Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

    CYRANO:
    De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

    ROXANE:
    Je vous parle, en effet, d'une vraie altitude !

    CYRANO:
    Certe, et vous me tueriez si de cette hauteur
    Vous me laissiez tomber un mot dur sur le cœur !

    ROXANE (avec un mouvement):
    Je descends.

    CYRANO (vivement)
    Non !

    ROXANE (lui montrant le banc qui est sous le balcon):
    Grimpez sur le banc, alors, vite !

    CYRANO (reculant avec effroi dans la nuit):
    Non !

    ROXANE:
    Comment. . .non ?

    CYRANO (que l'émotion gagne de plus en plus):
    Laissez un peu que l'on profite. . .
    De cette occasion qui s'offre. . .de pouvoir
    Se parler doucement, sans se voir.

    ROXANE:
    Sans se voir ?

    CYRANO:
    Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.
    Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,
    J'aperçois la blancheur d'une robe d'été:
    Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !
    Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !
    Si quelquefois je fus éloquent. . .

    ROXANE:
    Vous le fûtes !

    CYRANO:
    Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti
    De mon vrai cœur. . .

    ROXANE:
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Parce que. . .jusqu'ici
    Je parlais à travers. . .

    ROXANE:
    Quoi ?

    CYRANO:
    . . .le vertige où tremble
    Quiconque est sous vos yeux !. . .Mais, ce soir, il me semble. . .
    Que je vais vous parler pour la première fois !

    ROXANE:
    C'est vrai que vous avez une tout autre voix.

    CYRANO (se rapprochant avec fièvre):
    Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège
    J'ose être enfin moi-même, et j'ose. . .
    (Il s'arrête et avec égarement):
    Où en étais-je ?
    Je ne sais. . .tout ceci,–pardonnez mon émoi,–
    C'est si délicieux,. . .c'est si nouveau pour moi !

    ROXANE:
    Si nouveau ?

    CYRANO (bouleversé, et essayant toujours de rattraper ses mots):
    Si nouveau. . .mais oui. . .d'être sincère:
    La peur d'être raillé, toujours au cœur me serre. . .

    ROXANE:
    Raillé de quoi ?

    CYRANO:
    Mais de. . .d'un élan !. . .Oui, mon cœur
    Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur:
    Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête
    Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

    ROXANE:
    La fleurette a du bon.

    CYRANO:
    Ce soir, dédaignons-la !

    ROXANE:
    Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !

    CYRANO:
    Ah ! si loin des carquois, des torches et des flèches,
    On se sauvait un peu vers des choses. . .plus fraîches !
    Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon
    Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,
    Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve
    En buvant largement à même le grand fleuve !

    ROXANE:
    Mais l'esprit ?. . .

    CYRANO:
    J'en ai fait pour vous faire rester
    D'abord, mais maintenant ce serait insulter
    Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,
    Que de parler comme un billet doux de Voiture !
    –Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel
    Nous désarmer de tout notre artificiel:
    Je crains tant que parmi notre alchimie exquise
    Le vrai du sentiment ne se volatilise,
    Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,
    Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

    ROXANE:
    Mais l'esprit ?. . .

    CYRANO:
    Je le hais dans l'amour ! C'est un crime
    Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !
    Le moment vient d'ailleurs inévitablement,
    –Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !–
    Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe
    Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

    ROXANE:
    Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,
    Quels mots me direz-vous ?

    CYRANO:
    Tous ceux, tous ceux, tous ceux
    Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,
    Sans les mettre en bouquet: je vous aime, j'étouffe,
    Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop;
    Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot,
    Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,
    Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !
    De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé:
    Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,
    Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !
    J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure
    Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,
    On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,
    Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,
    Mon regard ébloui pose des taches blondes !

    ROXANE (d'une voix troublée):
    Oui, c'est bien de l'amour. . .

    CYRANO:
    Certes, ce sentiment
    Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment
    De l'amour, il en a toute la fureur triste !
    De l'amour,–et pourtant il n'est pas égoïste !
    Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,
    Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,
    S'il se pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse
    Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !
    –Chaque regard de toi suscite une vertu
    Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu
    À comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?
    Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?. . .
    Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !
    Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !
    C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,
    Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste
    Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots
    Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !
    Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles !
    Car tu trembles ! car j'ai senti, que tu le veuilles
    Ou non, le tremblement adoré de ta main
    Descendre tout le long des branches du jasmin !
    (Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.)

    ROXANE:
    Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !
    Et tu m'as enivrée !

    CYRANO:
    Alors, que la mort vienne !
    Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer !
    Je ne demande plus qu'une chose. . .

    CHRISTIAN (sous le balcon):
    Un baiser !

    ROXANE (se rejetant en arrière):
    Hein ?

    CYRANO:
    Oh !

    ROXANE:
    Vous demandez ?

    CYRANO:
    Oui. . .je. . .
    (A Christian bas):
    Tu vas trop vite.

    CHRISTIAN:
    Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

    CYRANO (à Roxane):
    Oui, je. . .j'ai demandé, c'est vrai. . .mais justes cieux !
    Je comprends que je fus bien trop audacieux.

    ROXANE (un peu déçue):
    Vous n'insistez pas plus que cela ?

    CYRANO:
    Si ! j'insiste. . .
    Sans insister !. . .Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !
    Eh bien ! mais, ce baiser. . .ne me l'accordez pas !

    CHRISTIAN (à Cyrano, le tirant par son manteau):
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Tais-toi, Christian !

    ROXANE (se penchant):
    Que dites-vous tout bas ?

    CYRANO:
    Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde;
    Je me disais: tais toi, Christian !. . .
    (Les théorbes se mettent à jouer):
    Une seconde !. . .
    On vient !
    (Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont l'un joue
    un air folâtre et l'autre un air lugubre):
    Air triste ? Air gai ?. . .Quel est donc leur dessein ?
    Est-ce un homme ? Une femme ?–Ah ! c'est un capucin !
    (Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main,
    regardant les portes.)

    Scène 3.VIII.

    Cyrano, Christian, un capucin.

    CYRANO (au capucin):
    Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

    LE CAPUCIN:
    Je cherche la maison de madame. . .

    CHRISTIAN:
    Il nous gêne !

    LE CAPUCIN:
    Magdeleine Robin. . .

    CHRISTIAN:
    Que veut-il ?. . .

    CYRANO (lui montrant une rue montante):
    Par ici !
    Tout droit,–toujours tout droit. . .

    LE CAPUCIN
    Je vais pour vous !–Merci
    Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
    (Il sort.)

    CYRANO:
    Bonne chance ! Mes vœux suivent votre cuculle !
    (Il redescend vers Christian.)

    Scène 3.IX.

    Cyrano, Christian.

    CHRISTIAN:
    Obtiens-moi ce baiser !. . .

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Tôt ou tard !. . .

    CYRANO:
    C'est vrai !
    Il viendra, ce moment de vertige enivré
    Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause
    De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !
    (A lui-même):
    J'aime mieux que ce soit à cause de. . .
    (Bruit des volets qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.)

    Scène 3.X.

    Cyrano, Christian, Roxane.

    ROXANE (s'avançant sur le balcon):
    C'est vous ?
    Nous parlions de. . .de. . .d'un. . .

    CYRANO:
    Baiser ! Le mot est doux.
    Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose;
    S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?
    Ne vous en faites pas un épouvantement:
    N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,
    Quitté le badinage et glissé sans alarmes
    Du sourire au soupir, et du soupir aux larmes !
    Glissez encore un peu d'insensible façon:
    Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

    ROXANE:
    Taisez-vous !

    CYRANO:
    Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?
    Un serment fait d'un peu plus près, une promesse
    Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,
    Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer;
    C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,
    Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,
    Une communion ayant un goût de fleur,
    Une façon d'un peu se respirer le cœur,
    Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

    ROXANE:
    Taisez-vous !

    CYRANO:
    Un baiser, c'est si noble, Madame,
    Que la reine de France, au plus heureux des lords,
    En a laissé prendre un, la reine même !

    ROXANE:
    Alors !

    CYRANO (s'exaltant):
    J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,
    J'adore comme lui la reine que vous êtes,
    Comme lui je suis triste et fidèle. . .

    ROXANE:
    Et tu es
    Beau comme lui !

    CYRANO (à part, dégrisé):
    C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

    ROXANE:
    Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille. . .

    CYRANO (poussant Christian vers le balcon):
    Monte !

    ROXANE:
    Ce goût de cœur. . .

    CYRANO:
    Monte !

    ROXANE:
    Ce bruit d'abeille. . .

    CYRANO:
    Monte !

    CHRISTIAN (hésitant):
    Mais il me semble, à présent, que c'est mal !

    ROXANE:
    Cet instant d'infini !. . .

    CYRANO (le poussant):
    Monte donc, animal !
    (Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers,
    atteint les balustres qu'il enjambe.)

    CHRISTIAN:
    Ah, Roxane !
    (Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.)

    CYRANO:
    Aïe ! au cœur, quel pincement bizarre !
    –Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !
    Il me vient dans cette ombre une miette de toi,–
    Mais oui, je sens un peu mon cœur qui te reçoit,
    Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre
    Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !
    (On entend les théorbes):
    Un air triste, un air gai: le capucin !
    (Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire):
    Holà !

    ROXANE:
    Qu'est ce ?

    CYRANO:
    Moi. Je passais. . .Christian est encor là ?

    CHRISTIAN (très étonné):
    Tiens Cyrano !

    ROXANE:
    Bonjour, cousin !

    CYRANO:
    Bonjour, cousine !

    ROXANE:
    Je descends !
    (Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.)

    CHRISTIAN (l'apercevant):
    Oh ! encor !
    (Il suit Roxane.)

    Scène 3.XI.

    Cyrano, Christian, Roxane, le capucin, Ragueneau.

    LE CAPUCIN:
    C'est ici,–je m'obstine–
    Magdeleine Robin !

    CYRANO:
    Vous aviez dit: Ro-lin.

    LE CAPUCIN:
    Non: Bin. B, i, n, bin !

    ROXANE (paraissant sur le seuil de la maison, suivie de Ragueneau qui
    porte une lanterne, et de Christian):
    Qu'est-ce ?

    LE CAPUCIN:
    Une lettre.

    CHRISTIAN:
    Hein ?

    LE CAPUCIN (à Roxane):
    Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !
    C'est un digne seigneur qui. . .

    ROXANE (à Christian):
    C'est De Guiche !

    CHRISTIAN:
    Il ose ?. . .

    ROXANE:
    Oh ! mais il ne va pas m'importuner toujours !
    (Décachetant la lettre):
    Je t'aime, et si. . .
    (A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse):
    Mademoiselle,
    Les tambours
    Battent; mon régiment boucle sa soubreveste;
    Il part; moi, l'on me croit déjà parti: je reste.
    Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.
    Je vais venir, et vous le mande auparavant
    Par un religieux simple comme une chèvre
    Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre
    M'a trop souri tantôt: j'ai voulu la revoir.
    Éloignez un chacun, et daignez recevoir
    L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,
    Qui signe votre très. . .et caetera. . .
    (Au capucin):
    Mon Père,
    Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez:
    (Tous se rapprochent, elle lit à haute voix):
    Mademoiselle,
    Il faut souscrire aux volontés
    Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.
    C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre
    Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,
    D'un très intelligent et discret capucin;
    Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,
    La bénédiction
    (Elle tourne la page):
    nuptiale sur l'heure.
    Christian doit en secret devenir votre époux;
    Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.
    Songez bien que le ciel bénira votre zèle,
    Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,
    Le respect de celui qui fut et qui sera
    Toujours votre très humble et très. . .et cætera.

    LE CAPUCIN (rayonnant):
    Digne seigneur !. . .Je l'avais dit. J'étais sans crainte !
    Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

    ROXANE (bas à Christian):
    N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?

    CHRISTIAN:
    Hum !

    ROXANE (haut, avec désespoir):
    Ah !. . .c'est affreux !

    LE CAPUCIN (qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lanterne):
    C'est vous ?

    CHRISTIAN:
    C'est moi !

    LE CAPUCIN (tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui
    venait, en voyant sa beauté):
    Mais. . .

    ROXANE (vivement):
    Post-scriptum:
    Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.

    LE CAPUCIN:
    Digne,
    Digne seigneur !
    (A Roxane):
    Résignez-vous ?

    ROXANE (en martyre):
    Je me résigne !
    (Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite
    à entrer, elle dit bas à Cyrano):
    Vous, retenez ici De Guiche ! Il va venir !
    Qu'il n'entre pas tant que. . .

    CYRANO:
    Compris !
    (Au capucin):
    Pour les bénir
    Il vous faut ?. . .

    LE CAPUCIN:
    Un quart d'heure.

    CYRANO (les poussant tous vers la maison):
    Allez ! moi, je demeure !

    ROXANE (à Christian):
    Viens !. . .
    (Ils entrent.)

    Scène XII.

    Cyrano, seul.

    CYRANO:
    Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure.
    (Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon):
    Là !. . .Grimpons !. . .J'ai mon plan !. . .
    (Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre):
    Ho ! c'est un homme !
    (Le trémolo devient sinistre):
    Ho ! ho !
    Cette fois, c'en est un !. . .
    (Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son
    épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au dehors):
    Non, ce n'est pas trop haut !. . .
    (Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des
    arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains,
    prêt a se laisser tomber):
    Je vais légèrement troubler cette atmosphère !. . .

    Scène 3.XIII.

    Cyrano, De Guiche.

    DE GUICHE (qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit):
    Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

    CYRANO:
    Diable ! Et ma voix ?. . .S'il la reconnaissait ?
    (Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef):
    Cric ! Crac !
    (Solennellement):
    Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !. . .

    DE GUICHE (regardant la maison):
    Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !
    (Il va pour entrer, Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche,
    qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche; il feint de tomber
    lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où
    il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bond en arrière):
    Hein ? quoi ?
    (Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée; il ne voit que le
    ciel; il ne comprend pas):
    D'où tombe donc cet homme ?

    CYRANO (se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne):
    De la lune !

    DE GUICHE:
    De la ?. . .

    CYRANO (d'une voix de rêve):
    Quelle heure est-il ?

    DE GUICHE:
    N'a-t-il plus sa raison ?

    CYRANO:
    Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

    DE GUICHE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Je suis étourdi !

    DE GUICHE:
    Monsieur. . .

    CYRANO:
    Comme une bombe
    Je tombe de la lune !

    DE GUICHE (impatienté):
    Ah ça ! Monsieur !

    CYRANO (se relevant, d'une voix terrible):
    J'en tombe !

    DE GUICHE (reculant):
    Soit ! soit ! vous en tombez !. . .c'est peut-être un dément !

    CYRANO (marchant sur lui):
    Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .

    DE GUICHE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Il y a cent ans, ou bien une minute,
    –J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !–
    J'étais dans cette boule à couleur de safran !

    DE GUICHE (haussant les épaules):
    Oui. Laissez-moi passer !

    CYRANO (s'interposant):
    Où suis-je ? soyez franc !
    Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,
    Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

    DE GUICHE:
    Morbleu !. . .

    CYRANO:
    Tout en cheyant je n'ai pu faire choix
    De mon point d'arrivée,–et j'ignore où je chois !
    Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,
    Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?

    DE GUICHE:
    Mais je vous dis, Monsieur. . .

    CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche):
    Ha ! grand Dieu !. . .je crois voir
    Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

    DE GUICHE (portant la main à son visage):
    Comment ?

    CYRANO (avec une peur emphatique):
    Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .

    DE GUICHE (qui a senti son masque):
    Ce masque !. . .

    CYRANO (feignant de se rassurer un peu):
    Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?

    DE GUICHE (voulant passer):
    Une dame m'attend !. . .

    CYRANO (complètement rassuré):
    Je suis donc à Paris.

    DE GUICHE (souriant malgré lui):
    Le drôle est assez drôle !

    CYRANO:
    Ah ! vous riez ?

    DE GUICHE:
    Je ris,
    Mais veux passer !

    CYRANO (rayonnant):
    C'est à Paris que je retombe !
    (Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant):
    J'arrive–excusez-moi !–par la dernière trombe.
    Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !
    J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai
    Aux éperons, encor, quelques poils de planète !
    (Cueillant quelque chose sur sa manche):
    Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .
    (Il souffle comme pour le faire envoler.)

    DE GUICHE (hors de lui):
    Monsieur !. . .

    CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer
    quelque chose et l'arrête):
    Dans mon mollet je rapporte une dent
    De la Grande Ourse,–et comme, en frôlant le Trident,
    Je voulais éviter une de ses trois lances,
    Je suis allé tomber assis dans les Balances,–
    Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !
    (Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du
    pourpoint):
    Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,
    Il jaillirait du lait !

    DE GUICHE:
    Hein ? du lait ?. . .

    CYRANO:
    De la Voie
    Lactée !. . .

    DE GUICHE:
    Oh ! Par l'enfer !

    CYRANO:
    C'est le ciel qui m'envoie !
    (Se croisant les bras):
    Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,
    Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?
    (Confidentiel):
    L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !
    (Riant):
    J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !
    (Superbe):
    Mais je compte en un livre écrire tout ceci,
    Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi
    Je viens de rapporter à mes périls et risques,
    Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !

    DE GUICHE:
    A la parfin, je veux. . .

    CYRANO:
    Vous, je vous vois venir !

    DE GUICHE:
    Monsieur !

    CYRANO:
    Vous voudriez de ma bouche tenir
    Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite
    Dans la rotondité de cette cucurbite ?

    DE GUICHE (criant):
    Mais non ! Je veux. . .

    CYRANO:
    Savoir comment j'y suis monté.
    Ce fut par un moyen que j'avais inventé.

    DE GUICHE (découragé):
    C'est un fou !

    CYRANO (dédaigneux):
    Je n'ai pas refait l'aigle stupide
    De Regiomontanus, ni le pigeon timide
    D'Archytas !. . .

    DE GUICHE:
    C'est un fou,–mais c'est un fou savant.

    CYRANO:
    Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !
    (De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane.
    Cyrano le suit, prêt a l'empoigner):
    J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

    DE GUICHE (se retournant):
    Six ?

    CYRANO (avec volubilité):
    Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,
    La caparaçonner de fioles de cristal
    Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,
    Et ma personne, alors, au soleil exposée,
    L'astre l'aurait humée en humant la rosée !

    DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano):
    Tiens ! Oui, cela fait un !

    CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté):
    Et je pouvais encor
    Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,
    En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre
    Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

    DE GUICHE (fait encore un pas):
    Deux !

    CYRANO (reculant toujours):
    Ou bien, machiniste autant qu'artificier,
    Sur une sauterelle aux détentes d'acier,
    Me faire, par des feux successifs de salpêtre,
    Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

    DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts):
    Trois !

    CYRANO:
    Puisque la fumée a tendance à monter,
    En souffler dans un globe assez pour m'emporter !

    DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné):
    Quatre !

    CYRANO:
    Puisque Phœbé, quand son arc est le moindre,
    Aime sucer, ô bœufs, votre moëlle. . .m'en oindre !

    DE GUICHE (stupéfait):
    Cinq !

    CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près
    d'un banc):
    Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,
    Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !
    Ça, c'est un bon moyen: le fer se précipite,
    Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite;
    On relance l'aimant bien vite, et cadédis !
    On peut monter ainsi indéfiniment.

    DE GUICHE:
    Six !
    –Mais voilà six moyens excellents !. . .Quel système
    Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

    CYRANO:
    Un septième !

    DE GUICHE:
    Par exemple ! Et lequel ?

    CYRANO:
    Je vous le donne en cent !. . .

    DE GUICHE:
    C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

    CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux):
    Houüh ! houüh !

    DE GUICHE:
    Eh bien !

    CYRANO:
    Vous devinez ?

    DE GUICHE:
    Non !

    CYRANO:
    La marée !. . .
    A l'heure où l'onde par la lune est attirée,
    Je me mis sur la sable–après un bain de mer–
    Et la tête partant la première, mon cher,
    –Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !–
    Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.
    Je montais, je montais doucement, sans efforts,
    Quand je sentis un choc !. . .Alors. . .

    DE GUICHE (entraîné par la curiosité, et s'asseyant sur le banc):
    Alors ?

    CYRANO:
    Alors. . .
    (Reprenant sa voix naturelle):
    Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre:
    Le mariage est fait.

    DE GUICHE (se relevant d'un bond):
    Çà, voyons, je suis ivre !. . .
    Cette voix ?
    (La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des
    candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé):
    Et ce nez–Cyrano ?

    CYRANO (saluant):
    Cyrano.
    –Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.

    DE GUICHE:
    Qui cela ?
    (Il se retourne.–Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian
    se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau
    élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit
    saut de lit):
    Ciel !

    Scène 3.XIV.

    Les mêmes, Roxane, Christian, le capucin, Ragueneau, laquais, la duègne.

    DE GUICHE (à Roxane):
    Vous ?
    (Reconnaissant Christian avec stupeur):
    Lui ?
    (Saluant Roxane avec admiration):
    Vous êtes des plus fines !
    (A Cyrano):
    Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines:
    Votre récit eût fait s'arrêter au portail
    Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,
    Car vraiment cela peut resservir dans un livre !

    CYRANO (s'inclinant):
    Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.

    LE CAPUCIN (montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction
    sa grande barbe blanche):
    Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

    DE GUICHE (le regardant d'un œil glacé):
    Oui.
    (A Roxane):
    Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

    ROXANE:
    Comment ?

    DE GUICHE (à Christian):
    Le régiment déjà se met en route.
    Joignez-le !

    ROXANE:
    Pour aller à la guerre ?

    DE GUICHE:
    Sans doute !

    ROXANE:
    Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !

    DE GUICHE:
    Ils iront.
    (Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche):
    Voici l'ordre.
    (A Christian):
    Courez le porter, vous, baron.

    ROXANE (se jetant dans les bras de Christian):
    Christian !

    DE GUICHE (ricanant, à Cyrano):
    La nuit de noce est encore lointaine !

    CYRANO (à part):
    Dire qu'il croit me faire énormément de peine !

    CHRISTIAN (à Roxane):
    Oh ! tes lèvres encor !

    CYRANO:
    Allons, voyons, assez !

    CHRISTIAN (continuant à embrasser Roxane):
    C'est dur de la quitter. . .Tu ne sais pas. . .

    CYRANO (cherchant à l'entraîner):
    Je sais.
    (On entend au loin des tambours qui battent une marche.)

    DE GUICHE (qui est remonté au fond):
    Le régiment qui part !

    ROXANE (à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner):
    Oh !. . .je vous le confie !
    Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie
    En danger !

    CYRANO:
    J'essaierai. . .mais ne peux cependant
    Promettre. . .

    ROXANE (même jeu):
    Promettez qu'il sera très prudent !

    CYRANO:
    Oui, je tâcherai, mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'à ce siège terrible
    Il n'aura jamais froid !

    CYRANO:
    Je ferai mon possible.
    Mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'il sera fidèle !

    CYRANO:
    Eh oui ! sans doute, mais. . .

    ROXANE (même jeu):
    Qu'il m'écrira souvent !

    CYRANO (s'arrêtant):
    Ça,–je vous le promets !

    Rideau.

    Acte IV.

    Les Cadets de Gascogne.

    Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège
    d'Arras.

    Au fond, talus traversant toute la scène. Au delà s'aperçoit un horizon
    de plaine: le pays couvert de travaux de siège. Les murs d'Arras et la
    silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.

    Tentes; armes éparses; tambours, etc.–Le jour va se lever. Jaune
    Orient.–Sentinelles espacées. Feux.

    Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment. Carbon de
    Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris.
    Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le
    visage éclairé par un feu. Silence.

    Scène 4.I.

    Christian, Carbon de Castel-Jaloux, Le Bret, les cadets, puis Cyrano.

    LE BRET:
    C'est affreux !

    CARBON:
    Oui. Plus rien.

    LE BRET:
    Mordious !

    CARBON (lui faisant signe de parler plus bas):
    Jure en sourdine !
    Tu vas les réveiller.
    (Aux cadets):
    Chut ! Dormez !
    (A Le Bret):
    Qui dort dîne !

    LE BRET:
    Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !
    Quelle famine !
    (On entend au loin quelques coups de feu.)

    CARBON:
    Ah ! maugrébis des coups de feu !. . .
    Ils vont me réveiller mes enfants !
    (Aux cadets qui lèvent la tête):
    Dormez !
    (On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.)

    UN CADET (s'agitant):
    Diantre !
    Encore ?

    CARBON:
    Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
    (Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.)

    UNE SENTINELLE (au dehors):
    Ventrebieu ! qui va là ?

    LA VOIX DE CYRANO:
    Bergerac !

    LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
    Ventrebieu !
    Qui va là ?

    CYRANO (paraissant sur la crête):
    Bergerac, imbécile !
    (Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet):

    LE BRET:
    Ah ! grand Dieu !

    CYRANO (lui faisant signe de ne réveiller personne):
    Chut !

    LE BRET:
    Blessé ?

    CYRANO:
    Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude
    De me manquer tous les matins !

    LE BRET:
    C'est un peu rude,
    Pour porter une lettre, à chaque jour levant,
    De risquer !

    CYRANO (s'arrêtant devant Christian):
    J'ai promis qu'il écrirait souvent !
    (Il le regarde):
    Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite
    Savait qu'il meurt de faim. . .Mais toujours beau !

    LE BRET:
    Va vite
    Dormir !

    CYRANO:
    Ne grogne pas, Le Bret !. . .Sache ceci:
    Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi
    Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

    LE BRET:
    Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

    CYRANO:
    Il faut être léger pour passer !–Mais je sais
    Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français
    Mangeront ou mourront,–si j'ai bien vu. . .

    LE BRET:
    Raconte !

    CYRANO:
    Non. Je ne suis pas sûr. . .vous verrez !

    CARBON:
    Quelle honte,
    Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !

    LE BRET:
    Hélas !
    Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras:
    Nous assiégeons Arras,–nous-mêmes, pris au piège,
    Le cardinal infant d'Espagne nous assiège. . .

    CYRANO:
    Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

    LE BRET:
    Je ne ris pas.

    CYRANO:
    Oh ! oh !

    LE BRET:
    Penser que chaque jour
    Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,
    Pour porter. . .
    (Le voyant qui se dirige vers une tente):
    Où vas-tu ?

    CYRANO:
    J'en vais écrire une autre.
    (Il soulève la toile et disparaît.)

    Scène 4.II.

    Les mêmes, moins Cyrano.

    (Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d' Arras se dore à
    l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une
    batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours
    battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant,
    éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le
    camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.)

    CARBON (avec un soupir):
    La diane !. . .Hélas !
    (Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent):
    Sommeil succulent, tu prends fin !. . .
    Je sais trop quel sera leur premier cri !

    UN CADET (se mettant sur son séant):
    J'ai faim !

    UN AUTRE:
    Je meurs !

    TOUS:
    Oh !

    CARBON:
    Levez-vous !

    TROISIÈME CADET:
    Plus un pas !

    QUATRIÈME CADET:
    Plus un geste !

    LE PREMIER (se regardant dans un morceau de cuirasse):
    Ma langue est jaune: l'air du temps est indigeste !

    UN AUTRE:
    Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

    UN AUTRE:
    Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster
    De quoi m'élaborer une pinte de chyle,
    Je me retire sous ma tente–comme Achille !

    UN AUTRE:
    Oui, du pain !

    CARBON (allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix):
    Cyrano !

    D'AUTRES:
    Nous mourons !

    CARBON (toujours à mi-voix, à la porte de la tente):
    Au secours !
    Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,
    Viens les ragaillardir !

    DEUXIÈME CADET (se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose):
    Qu'est-ce que tu grignotes !

    LE PREMIER:
    De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes
    On fait frire en la graisse à graisser les moyeux,
    Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

    UN AUTRE (entrant):
    Moi, je viens de chasser !

    UN AUTRE (même jeu):
    J'ai pêché, dans la Scarpe !

    TOUS (debout, se ruant sur les deux nouveaux venus):
    Quoi !–Que rapportez-vous ?–Un faisan ?–Une carpe ?–
    Vite, vite, montrez !

    LE PÊCHEUR:
    Un goujon !

    LE CHASSEUR:
    Un moineau !

    TOUS (exaspérés):
    Assez !–Révoltons-nous !

    CARBON:
    Au secours, Cyrano !
    (Il fait maintenant tout à fait jour.)

    Scène 4.III.

    Les mêmes, Cyrano.

    CYRANO (sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre
    à la main):
    Hein ?
    (Silence. Au premier cadet):
    Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne ?

    LE CADET:
    J'ai quelque chose, dans les talons, qui me gêne !. . .

    CYRANO:
    Et quoi donc ?

    LE CADET:
    L'estomac !

    CYRANO:
    Moi de même, pardi !

    LE CADET:
    Cela doit te gêner ?

    CYRANO:
    Non, cela me grandit.

    DEUXIÈME CADET:
    J'ai les dents longues !

    CYRANO:
    Tu n'en mordras que plus large.

    UN TROISIÈME:
    Mon ventre sonne creux !

    CYRANO:
    Nous y battrons la charge.

    UN AUTRE:
    Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

    CYRANO:
    Non, non; ventre affamé, pas d'oreilles: tu mens !

    UN AUTRE:
    Oh ! manger quelque chose,–à l'huile !

    CYRANO (le décoiffant et lui mettant son casque dans la main):
    Ta salade.

    UN AUTRE:
    Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

    CYRANO (lui jetant le livre qu'il tient à la main):
    L'Iliade.

    UN AUTRE:
    Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !

    CYRANO:
    Il devrait t'envoyer du perdreau ?

    LE MÊME:
    Pourquoi pas ?
    Et du vin !

    CYRANO:
    Richelieu, du Bourgogne, if you please ?

    LE MÊME:
    Par quelque capucin !

    CYRANO:
    L'éminence qui grise ?

    UN AUTRE:
    J'ai des faims d'ogre !

    CYRANO:
    Eh ! bien !. . .tu croques le marmot !

    LE PREMIER CADET (haussant les épaules):
    Toujours le mot, la pointe !

    CYRANO:
    Oui, la pointe, le mot !
    Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,
    En faisant un bon mot, pour une belle cause !
    –Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,
    Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,
    Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,
    Tomber la pointe au cœur en même temps qu'aux lèvres !

    CRIS DE TOUS:
    J'ai faim !

    CYRANO (se croisant les bras):
    Ah çà ! mais vous ne pensez qu'à manger ?. . .
    –Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger;
    Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,
    Souffle, et joue à ce tas de goinfres et de piffres
    Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,
    Dont chaque note est comme une petite sœur,
    Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,
    Ces airs dont la lenteur est celle des fumées
    Que le hameau natal exhale de ses toits,
    Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois !. . .
    (Le vieux s'assied et prépare son fifre):
    Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,
    Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige
    Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,
    Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau;
    Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse
    L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !. . .
    (Le vieux commence à jouer des airs languedociens):
    Écoutez, les Gascons. . .Ce n'est plus, sous ses doigts,
    Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !
    Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,
    C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !. . .
    Écoutez. . .C'est le val, la lande, la forêt,
    Le petit pâtre brun sous son rouge béret,
    C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,
    Écoutez, les Gascons: c'est toute la Gascogne !
    (Toutes les têtes se sont inclinées;–tous les yeux rêvent;–et des
    larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de
    manteau.)

    CARBON (à Cyrano, bas):
    Mais tu les fais pleurer !

    CYRANO:
    De nostalgie !. . .Un mal
    Plus noble que la faim !. . . pas physique: moral !
    J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,
    Et que ce soit leur cœur, maintenant, qui se serre !

    CARBON:
    Tu vas les affaiblir en les attendrissant !

    CYRANO (qui a fait signe au tambour d'approcher):
    Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leur sang
    Sont vite réveillés ! Il suffit. . .
    (Il fait un geste. Le tambour roule.)

    TOUS (se levant et se précipitant sur leurs armes):
    Hein ?. . .Quoi ?. . .Qu'est-ce ?

    CYRANO (souriant):
    Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse !
    Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour. . .
    Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !

    UN CADET (qui regarde au fond):
    Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche.

    TOUS LES CADETS (murmurant):
    Hou. . .

    CYRANO (souriant):
    Murmure
    Flatteur !

    UN CADET:
    Il nous ennuie !

    UN AUTRE:
    Avec, sur son armure,
    Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !

    UN AUTRE:
    Comme si l'on portait du linge sur du fer !

    LE PREMIER:
    C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

    LE DEUXIÈME:
    Encore un courtisan !

    UN AUTRE:
    Le neveu de son oncle !

    CARBON:
    C'est un Gascon pourtant !

    LE PREMIER:
    Un faux !. . .Méfiez-vous !
    Parce que, les Gascons. . .ils doivent être fous:
    Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

    LE BRET:
    Il est pâle !

    UN AUTRE:
    Il a faim. . .autant qu'un pauvre diable !
    Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,
    Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !

    CYRANO (vivement):
    N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,
    Vos pipes et vos dés. . .
    (Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des
    escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues
    pipes de pétun):
    Et moi, je lis Descartes.
    (Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a
    tiré de sa poche.–Tableau.–De Guiche entre. Tout le monde a l'air
    absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.)

    Scène 4.IV.

    Les mêmes, de Guiche.

    DE GUICHE (à Carbon):
    Ah !–Bonjour !
    (Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction):
    Il est vert.

    CARBON (de même):
    Il n'a plus que les yeux.

    DE GUICHE (regardant les cadets):
    Voici donc les mauvaises têtes ?. . .Oui, messieurs,
    Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde
    Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,
    Hobereaux béarnais, barons périgourdins,
    N'ont pour leur colonel pas assez de dédains,
    M'appellent intrigant, courtisan,–qu'il les gêne
    De voir sur ma cuirasse un col en point de Gêne,–
    Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux
    Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !
    (Silence. On joue. On fume):
    Vous ferai-je punir par votre capitaine ?
    Non.

    CARBON:
    D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine. . .

    DE GUICHE:
    Ah ?

    CARBON:
    J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.
    Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

    DE GUICHE:
    Ah ?. . .Ma foi !
    Cela suffit.
    (S'adressant aux cadets):
    Je peux mépriser vos bravades.
    On connaît ma façon d'aller aux mousquetades;
    Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi
    J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi;
    Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,
    J'ai chargé par trois fois !

    CYRANO (sans lever le nez de son livre):
    Et votre écharpe blanche ?

    DE GUICHE (surpris et satisfait):
    Vous savez ce détail ?. . .En effet, il advint,
    Durant que je faisais ma caracole afin
    De rassembler mes gens la troisième charge,
    Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge
    Des ennemis; j'étais en danger qu'on me prît
    Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit
    De dénouer et de laisser couler à terre
    L'écharpe qui disait mon grade militaire;
    En sorte que je pus, sans attirer les yeux,
    Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,
    Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !
    –Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?
    (Les cadets n'ont pas l'air d'écouter; mais ici les cartes et les
    cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les
    joues: attente.)

    CYRANO:
    Qu'Henri quatre
    N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,
    A se diminuer de son panache blanc.
    (Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombe. La fumée
    s'échappe.)

    DE GUICHE:
    L'adresse a réussi, cependant !
    (Même attente suspendant les jeux et les pipes.)

    CYRANO:
    C'est possible.
    Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.
    (Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une
    satisfaction croissante):
    Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula
    –Nos courages, monsieur, diffèrent en cela–
    Je l'aurais ramassée et me la serais mise.

    DE GUICHE:
    Oui, vantardise, encor, de gascon !

    CYRANO:
    Vantardise ?. . .
    Prêtez-la-moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,
    A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

    DE GUICHE:
    Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe
    Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,
    En un lieu que depuis la mitraille cribla,–
    Où nul ne peut aller la chercher !

    CYRANO (tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant):
    La voilà.
    (Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les
    cornets à dés. De Guiche se retourne, les regarde: immédiatement ils
    reprennent leur gravité, leurs jeux; l'un d'eux sifflote avec
    indifférence l'air montagnard joué par le fifre.)

    DE GUICHE (prenant l'écharpe):
    Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,
    Pouvoir faire un signal,–que j'hésitais à faire.
    (Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.)

    TOUS:
    Hein !

    LA SENTINELLE (en haut du talus):
    Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !. . .

    DE GUICHE (redescendant):
    C'est un faux espion espagnol. Il nous rend
    De grands services. Les renseignements qu'il porte
    Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte
    Que l'on peut influer sur leurs décisions.

    CYRANO:
    C'est un gredin !

    DE GUICHE (se nouant nonchalamment son écharpe):
    C'est très commode. Nous disions ?. . .
    –Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,
    Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,
    Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours;
    Les vivandiers du Roi sont là; par les labours
    Il les joindra; mais pour revenir sans encombre,
    Il a pris avec lui des troupes en tel nombre
    Que l'on aurait beau jeu, certe, en nous attaquant:
    La moitié de l'armée est absente du camp !

    CARBON:
    Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.
    Mais ils ne savent pas ce départ ?

    DE GUICHE:
    Ils le savent.
    Ils vont nous attaquer.

    CARBON:
    Ah !

    DE GUICHE:
    Mon faux espion
    M'est venu prévenir de leur agression.
    Il ajouta: "J'en peux déterminer la place;
    Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?
    Je dirai que de tous c'est le moins défendu,
    Et l'effort portera sur lui."–J'ai répondu:
    "C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne:
    Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."

    CARBON (aux cadets):
    Messieurs, préparez-vous !
    (Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.)

    DE GUICHE:
    C'est dans une heure.

    PREMIER CADET:
    Ah !. . .bien !. . .
    (Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.)

    DE GUICHE (à Carbon):
    Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

    CARBON:
    Et pour gagner du temps ?

    DE GUICHE:
    Vous aurez l'obligeance
    De vous faire tuer.

    CYRANO:
    Ah ! voilà la vengeance ?

    DE GUICHE:
    Je ne prétendrai pas que si je vous aimais
    Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,
    Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,
    C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

    CYRANO (saluant):
    Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

    DE GUICHE (saluant):
    Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.
    Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
    (Il remonte, avec Carbon.)

    CYRANO (aux cadets):
    Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,
    Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,
    Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
    (De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne
    des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est
    resté immobile, les bras croisés.)

    CYRANO (lui mettant la main sur l'épaule):
    Christian ?

    CHRISTIAN (secouant la tête):
    Roxane !

    CYRANO:
    Hélas !

    CHRISTIAN:
    Au moins, je voudrais mettre
    Tout l'adieu de mon cœur dans une belle lettre !. . .

    CYRANO:
    Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.
    (Il tire un billet de son pourpoint):
    Et j'ai fait tes adieux.

    CHRISTIAN:
    Montre !. . .

    CYRANO:
    Tu veux ?. . .

    CHRISTIAN (lui prenant la lettre):
    Mais oui !
    (Il l'ouvre, lit et s'arrête):
    Tiens !

    CYRANO:
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    Ce petit rond ?. . .

    CYRANO (reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf):
    Un rond ?. . .

    CHRISTIAN:
    C'est une larme !

    CYRANO:
    Oui. . .Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !. . .
    Tu comprends. . .ce billet,–c'était très émouvant:
    Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

    CHRISTIAN:
    Pleurer ?. . .

    CYRANO:
    Oui. . .parce que. . .mourir n'est pas terrible.
    Mais. . .ne plus la revoir jamais. . .voilà l'horrible !
    Car enfin je ne la. . .
    (Christian le regarde):
    nous ne la. . .
    (Vivement):
    tu ne la. . .

    CHRISTIAN (lui arrachant la lettre):
    Donne-moi ce billet !
    (On entend une rumeur, au loin, dans le camp.)

    LA VOIX D'UNE SENTINELLE:
    Ventrebieu, qui va là ?
    (Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.)

    CARBON:
    Qu'est-ce ?. . .

    LA SENTINELLE (qui est sur le talus):
    Un carrosse !
    (On se précipite pour voir.)

    CRIS:
    Quoi ! Dans le camp ?–Il y entre !
    –Il a l'air de venir de chez l'ennemi !–Diantre !
    Tirez !–Non ! Le cocher a crié !–Crié quoi ?–
    Il a crié: Service du Roi !
    (Tout le monde est sur le talus et regarde au dehors. Les grelots se
    rapprochent.)

    DE GUICHE:
    Hein ? Du Roi !. . .
    (On redescend, on s'aligne.)

    CARBON:
    Chapeau bas, tous !

    DE GUICHE (à la cantonade):
    Du Roi !–Rangez-vous, vile tourbe,
    Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
    (Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de
    poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête
    net.)

    CARBON (criant):
    Battez aux champs !
    (Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.)

    DE GUICHE:
    Baissez le marchepied !
    (Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.)

    ROXANE (sautant du carrosse):
    Bonjour !
    (Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde
    profondément incliné.–Stupeur.)

    Scène 4.V.

    Les mêmes, Roxane.

    DE GUICHE:
    Service du Roi ! Vous ?

    ROXANE:
    Mais du seul roi, l'Amour !

    CYRANO:
    Ah ! grand Dieu !

    CHRISTIAN (s'élancant):
    Vous ! Pourquoi ?

    ROXANE:
    C'était trop long, ce siège !

    CHRISTIAN:
    Pourquoi ?. . .

    ROXANE:
    Je te dirai !

    CYRANO (qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser
    tourner les yeux vers elle):
    Dieu ! La regarderai-je ?

    DE GUICHE:
    Vous ne pouvez rester ici !

    ROXANE (gaiement):
    Mais si ! mais si !
    Voulez-vous m'avancer un tambour ?. . .
    (Elle s'assied sur un tambour qu'on avance):
    Là, merci !
    (Elle rit):
    On a tiré sur mon carrosse !
    (Fièrement):
    Une patrouille !
    –Il a l'air d'être fait avec une citrouille,
    N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais
    Avec des rats.
    (Envoyant des lèvres un baiser à Christian):
    Bonjour !
    (Les regardant tous):
    Vous n'avez pas l'air gais !
    –Savez-vous que c'est loin, Arras ?
    (Apercevant Cyrano):
    Cousin, charmée !

    CYRANO (a'avançant):
    Ah çà ! comment ?. . .

    ROXANE:
    Comment j'ai retrouvé l'armée ?
    Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple: j'ai
    Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.
    Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse
    Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service
    De votre Roi, le mien vaut mieux !

    CYRANO:
    Voyons, c'est fou !
    Par où diable avez-vous bien pu passer ?

    ROXANE:
    Par où ?
    Par chez les Espagnols.

    PREMIER CADET:
    Ah ! qu'elles sont malignes !

    DE GUICHE:
    Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

    LE BRET:
    Cela dut être très difficile !. . .

    ROXANE:
    Pas trop.
    J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.
    Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,
    Je mettais mon plus beau sourire à la portière,
    Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,
    Les plus galantes gens du monde,–je passais !

    CARBON:
    Oui, c'est un passe-port, certes, que ce sourire !
    Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire
    Où vous alliez ainsi, madame ?

    ROXANE:
    Fréquemment.
    Alors je répondais: "Je vais voir mon amant."
    –Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce
    Refermait gravement la porte du carrosse,
    D'un geste de la main à faire envie au Roi
    Relevait les mousquets déjà braqués sur moi,
    Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,
    L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,
    Le feutre au vent pour que la plume palpitât,
    S'inclinait en disant: "Passez, señorita !"

    CHRISTIAN:
    Mais, Roxane. . .

    ROXANE:
    J'ai dit: mon amant, oui. . .pardonne !
    Tu comprends, si j'avais dit: mon mari, personne
    Ne m'eût laissé passer !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Qu'avez-vous ?

    DE GUICHE:
    Il faut
    Vous en aller d'ici !

    ROXANE:
    Moi ?

    CYRANO:
    Bien vite !

    LE BRET:
    Au plus tôt !

    CHRISTIAN:
    Oui !

    ROXANE:
    Mais comment ?

    CHRISTIAN (embarrassé):
    C'est que. . .

    CYRANO (de même):
    Dans trois quarts d'heure. . .

    DE GUICHE (de même):
    . . .ou quatre. . .

    CARBON (de même):
    Il vaut mieux. . .

    LE BRET (de même):
    Vous pourriez. . .

    ROXANE:
    Je reste. On va se battre.

    TOUS:
    Oh ! non !

    ROXANE:
    C'est mon mari !
    (Elle se jette dans les bras de Christian):
    Qu'on me tue avec toi !

    CHRISTIAN:
    Mais quels yeux vous avez !

    ROXANE:
    Je te dirai pourquoi !

    DE GUICHE (désespéré):
    C'est un poste terrible !

    ROXANE (se retournant):
    Hein ! terrible ?

    CYRANO:
    Et la preuve
    C'est qu'il nous l'a donné !

    ROXANE (à De Guiche):
    Ah ! vous me vouliez veuve ?

    DE GUICHE:
    Oh ! je vous jure !. . .

    ROXANE:
    Non ! Je suis folle à présent !
    Et je ne m'en vais plus !–D'ailleurs, c'est amusant.

    CYRANO:
    Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

    ROXANE:
    Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

    UN CADET:
    Nous vous défendrons bien !

    ROXANE (enfiévrée de plus en plus):
    Je le crois, mes amis !

    UN AUTRE (avec enivrement):
    Tout le camp sent l'iris !

    ROXANE:
    Et j'ai justement mis
    Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !. . .
    (Regardant de Guiche):
    Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille:
    On pourrait commencer.

    DE GUICHE:
    Ah ! c'en est trop ! Je vais
    Inspecter mes canons, et reviens. . .Vous avez
    Le temps encor: changez d'avis !

    ROXANE:
    Jamais !
    (De Guiche sort.)

    Scène 4.VI.

    Les mêmes, moins De Guiche.

    CHRISTIAN (suppliant):
    Roxane !. . .

    ROXANE:
    Non !

    PREMIER CADET (aux autres):
    Elle reste !

    TOUS (se précipitant, se bousculant, s'astiquant):
    Un peigne !–Un savon !–Ma basane
    Est trouée: une aiguille !–Un ruban !–Ton miroir !–
    Mes manchettes !–Ton fer à moustache !–Un rasoir !. . .

    ROXANE (à Cyrano qui la supplie encore):
    Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

    CARBON (après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé
    son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers
    Roxane, et cérémonieusement):
    Peut-être siérait-il que je vous présentasse,
    Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs
    Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.
    (Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon
    présente):
    Baron de Peyrescous de Colignac !

    LE CADET (saluant):
    Madame. . .

    CARBON (continuant):
    Baron de Casterac de Cahuzac.–Vidame
    De Malgouyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.–
    Chevalier d'Antignac-Juzet.–Baron Hillot
    De Blagnac-Saléchan de Castel Crabioules. . .

    ROXANE:
    Mais combien avez-vous de noms, chacun ?

    LE BARON HILLOT:
    Des foules !

    CARBON (à Roxane):
    Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

    ROXANE (ouvre la main et le mouchoir tombe):
    Pourquoi ?
    (Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.)

    CARBON (le ramassant vivement):
    Ma compagnie était sans drapeau ! Mais ma foi,
    C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

    ROXANE (souriant):
    Il est un peu petit.

    CARBON (attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine):
    Mais il est en dentelle !

    UN CADET (aux autres):
    Je mourrais sans regret ayant vu ce minois,
    Si j'avais seulement dans le ventre une noix !. . .

    CARBON (qui l'a entendu, indigné):
    Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !. . .

    ROXANE:
    Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame:
    Pâtés, chaud-froids, vins fins:–mon menu, le voilà !
    –Voulez-vous m'apporter tout cela !
    (Consternation.)

    UN CADET:
    Tout cela !

    UN AUTRE:
    Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

    ROXANE (tranquillement):
    Dans mon carrosse.

    TOUS:
    Hein ?

    ROXANE:
    Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !
    Regardez mon cocher d'un peu plus près, messieurs,
    Et vous reconnaîtrez un homme précieux:
    Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

    LES CADETS (se ruant vers le carrosse):
    C'est Ragueneau !
    (Acclamations):
    Oh ! Oh !

    ROXANE (les suivant des yeux):
    Pauvre gens !

    CYRANO (lui baisant la main):
    Bonne fée !

    RAGUENEAU (debout sur le siège comme un charlatan en place publique):
    Messieurs !. . .
    (Enthousiasme.)

    LES CADETS:
    Bravo ! Bravo !

    RAGUENEAU:
    Les Espagnols n'ont pas,
    Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
    (Applaudissements.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Hum ! hum ! Christian !

    RAGUENEAU:
    Distraits par la galanterie
    Ils n'ont pas vu. . .
    (Il tire de son siège un plat qu'il élève):
    la galantine !. . .
    (Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Je t'en prie,
    Un seul mot !. . .

    RAGUENEAU:
    Et Vénus sut occuper leur œil
    Pour que Diane en secret, pût passer. . .
    (Il brandit un gigot):
    son chevreuil !
    (Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.)

    CYRANO (bas à Christian):
    Je voudrais te parler !

    ROXANE (aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles):
    Posez cela par terre !
    (Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais
    imperturbables qui étaient derrière le carrosse):

    ROXANE (à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part):
    Vous, rendez-vous utile ?
    (Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.)

    RAGUENEAU:
    Un paon truffé !

    PREMIER CADET (épanoui, qui descend en coupant une large tranche de
    jambon):
    Tonnerre !
    Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard
    Sans faire un gueuleton. . .
    (Se reprenant vivement en voyant Roxane):
    pardon ! un balthazar !

    RAGUENEAU (lançant les coussins du carrosse):
    Les coussins sont remplis d'ortolans !
    (Tumulte. On éventre les coussins. Rires. Joie.)

    TROISIÈME CADET:
    Ah ! Viédaze !

    RAGUENEAU (lançant des flacons de vin rouge):
    Des flacons de rubis !–
    (De vin blanc):
    Des flacons de topaze !

    ROXANE (jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano):
    Défaites cette nappe !. . .Eh ! hop ! Soyez léger !

    RAGUENEAU (brandissant une lanterne arrachée):
    Chaque lanterne est un petit garde-manger !

    CYRANO (bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble):
    Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

    RAGUENEAU (de plus en plus lyrique):
    Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !

    ROXANE (versant du vin, servant):
    Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons
    Du reste de l'armée !–Oui ! tout pour les Gascons !
    Et si De Guiche vient, personne ne l'invite !
    (Allant de l'un à l'autre):
    Là, vous avez le temps.–Ne manger pas si vite !–
    Buvez un peu.–Pourquoi pleurez-vous ?

    PREMIER CADET:
    C'est trop bon !. . .

    ROXANE:
    Chut !–Rouge ou blanc ?–Du pain pour monsieur de Carbon !
    –Un couteau !–Votre assiette !–Un peu de croûte ?–Encore ?
    Je vous sers !–Du bourgogne ?–Une aile ?

    CYRANO (qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir):
    Je l'adore !

    ROXANE (allant vers Christian):
    Vous ?

    CHRISTIAN:
    Rien.

    ROXANE:
    Si ! ce biscuit, dans du muscat. . .deux doigts !

    CHRISTIAN (essayant de la retenir):
    Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

    ROXANE:
    Je me dois
    A ces malheureux. . .Chut ! Tout à l'heure !. . .

    LE BRET (qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un
    pain à la sentinelle du talus):
    De Guiche !

    CYRANO:
    Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !
    Hop !–N'ayons l'air de rien !. . .
    (A Ragueneau):
    Toi, remonte d'un bond
    Sur ton siège !–Tout est caché ?. . .
    (En un clin d'œil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous
    les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres.–De Guiche entre
    vivement–et s'arrête, tout d'un coup, reniflant.–Silence.)

    Scène 4.VII.

    Les mêmes, De Guiche.

    DE GUICHE:
    Cela sent bon.

    UN CADET (chantonnant d'un air détaché):
    To lo lo !. . .

    DE GUICHE (s'arrêtant et le regardant):
    Qu'avez-vous, vous ?. . .Vous êtes tout rouge !

    LE CADET:
    Moi ?. . .Mais rien. C'est le sang. On va se battre: il bouge !

    UN AUTRE:
    Poum. . .poum. . .poum. . .

    DE GUICHE (se retournant):
    Qu'est cela ?

    LE CADET (légèrement gris):
    Rien ! C'est une chanson !
    Une petite. . .

    DE GUICHE:
    Vous êtes gai, mon garçon !

    LE CADET:
    L'approche du danger !

    DE GUICHE (appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre):
    Capitaine ! je. . .
    (Il s'arrête en le voyant):
    Peste !
    Vous avez bonne mine aussi !

    CARBON (cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec an
    geste évasif):
    Oh !. . .

    DE GUICHE:
    Il me reste
    Un canon que j'ai fait porter. . .
    (Il montre un endroit dans la coulisse):
    là, dans ce coin,
    Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

    UN CADET (se dandinant):
    Charmante attention !

    UN AUTRE (lui souriant gracieusement):
    Douce sollicitude !

    DE GUICHE:
    Ah ça ! mais ils sont fous !–
    (Sèchement):
    N'ayant pas l'habitude
    Du canon, prenez garde au recul.

    LE PREMIER CADET:
    Ah ! pfftt !

    DE GUICHE (allant à lui, furieux):
    Mais !. . .

    LE CADET:
    Le canon des Gascons ne recule jamais !

    DE GUICHE (le prenant par le bras et le secouant):
    Vous êtes gris !. . .De quoi ?

    LE CADET (superbe):
    De l'odeur de la poudre !

    DE GUICHE (haussant les épaules, le repousse et va vivement à Roxane):
    Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

    ROXANE:
    Je reste !

    DE GUICHE:
    Fuyez !

    ROXANE:
    Non !

    DE GUICHE:
    Puisqu'il en est ainsi,
    Qu'on me donne un mousquet !

    CARBON:
    Comment ?

    DE GUICHE:
    Je reste aussi.

    CYRANO:
    Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

    PREMIER CADET:
    Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

    ROXANE:
    Quoi !. . .

    DE GUICHE:
    Je ne quitte pas une femme en danger.

    DEUXIÈME CADET (au premier):
    Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
    (Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.)

    DE GUICHE (dont les yeux s'allument):
    Des vivres !

    UN TROISIÈME CADET:
    Il en sort de sous toutes les vestes !

    DE GUICHE (se maîtrisant, avec hauteur):
    Est-ce que vous croyez que je mange vos restes ?

    CYRANO (saluant):
    Vous faites des progrès !

    DE GUICHE (fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère
    pointe d'accent):
    Je vais me battre à jeun !

    PREMIER CADET (exultant de joie):
    A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

    DE GUICHE (riant):
    Moi ?

    LE CADET:
    C'en est un !
    (Ils se mettent tous à danser.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX (qui a disparu depuis un moment derrière le
    talus, reparaissant sur la crête):
    J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
    (Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.)

    DE GUICHE (à Roxane, en s'inclinant):
    Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?. . .
    (Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tous le monde se découvre
    et les suit.)

    CHRISTIAN (allant à Cyrano, vivement):
    Parle vite !
    (Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent,
    abaissées pour le salut, un cri s'élève: elle s'incline.)

    LES PIQUIERS (au dehors):
    Vivat !

    CHRISTIAN:
    Quel était ce secret ?. . .

    CYRANO:
    Dans le cas où Roxane. . .

    CHRISTIAN:
    Eh bien ?. . .

    CYRANO:
    Te parlerait
    Des lettres ?. . .

    CHRISTIAN:
    Oui, je sais !. . .

    CYRANO:
    Ne fais pas la sottise
    De t'étonner. . .

    CHRISTIAN:
    De quoi ?

    CYRANO:
    Il faut que je te dise !. . .
    Oh ! mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui
    En la voyant. Tu lui. . .

    CHRISTIAN:
    Parle vite !

    CYRANO:
    Tu lui. . .
    As écrit plus souvent que tu ne crois.

    CHRISTIAN:
    Hein ?

    CYRANO:
    Dame !
    Je m'en étais chargé: j'interprétais ta flamme !
    J'écrivais quelquefois sans te dire: j'écris !

    CHRISTIAN:
    Ah ?

    CYRANO:
    C'est tout simple !

    CHRISTIAN:
    Mais comment t'y es-tu pris,
    Depuis qu'on est bloqué pour ?. . .

    CYRANO:
    Oh !. . .avant l'aurore
    Je pouvais traverser. . .

    CHRISTIAN (se croisant les bras):
    Ah ! c'est tout simple encore ?
    Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?. . .Deux ?–Trois ?–
    Quatre ?–

    CYRANO:
    Plus.

    CHRISTIAN:
    Tous les jours ?

    CYRANO:
    Oui, tous les jours.–Deux fois.

    CHRISTIAN (violemment):
    Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle
    Que tu bravais la mort. . .

    CYRANO (voyant Roxane qui revient):
    Tais-toi ! Pas devant elle !
    (Il rentre vivement dans sa tente.)

    Scène 4.VIII.

    Roxane, Christian; au fond, allées et venues de cadets. Carbon et De
    Guiche donnent des ordres.

    ROXANE (courant à Christian):
    Et maintenant, Christian !. . .

    CHRISTIAN (lui prenant les mains):
    Et maintenant, dis-moi
    Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi
    A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,
    Tu m'a rejoint ici ?

    ROXANE:
    C'est à cause des lettres !

    CHRISTIAN:
    Tu dis ?

    ROXANE:
    Tant pis pour vous si je cours ces dangers !
    Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez
    Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,
    Et plus belles toujours !

    CHRISTIAN:
    Quoi ! pour quelques petites
    Lettres d'amour. . .

    ROXANE:
    Tais-toi ! Tu ne peux pas savoir !
    Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,
    D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,
    Ton âme commença de se faire connaître. . .
    Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,
    Comme si tout le temps je l'entendais, ta voix
    De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !
    Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope
    Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,
    Si le seigneur Ulysse eût écrit comme toi,
    Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,
    Envoyé promener ses pelotons de laine !. . .

    CHRISTIAN:
    Mais. . .

    ROXANE:
    Je lisais, je relisais, je défaillais,
    J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets
    Était comme un pétale envolé de ton âme.
    On sent à chaque mot de ces lettres de flamme
    L'amour puissant, sincère. . .

    CHRISTIAN:
    Ah ! sincère et puissant ?
    Cela se sent, Roxane ?. . .

    ROXANE:
    Oh ! si cela se sent !

    CHRISTIAN:
    Et vous venez ?. . .

    ROXANE:
    Je viens (ô mon Christian, mon maître !
    Vous me relèveriez si je voulais me mettre
    A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,
    Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)
    Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure
    De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)
    De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,
    L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !

    CHRISTIAN (avec épouvante):
    Ah ! Roxane !

    ROXANE:
    Et plus tard, mon ami, moins frivole,
    –Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,–
    Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,
    Je t'aimais pour les deux ensemble !. . .

    CHRISTIAN:
    Et maintenant ?

    ROXANE:
    Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,
    Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !

    CHRISTIAN (reculant):
    Ah ! Roxane !

    ROXANE:
    Sois donc heureux. Car n'être aimé
    Que pour ce dont on est un instant costumé,
    Doit mettre un cœur avide et noble à la torture;
    Mais ta chère pensée efface ta figure,
    Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,
    Maintenant j'y vois mieux. . .et je ne la vois plus !

    CHRISTIAN:
    Oh !. . .

    ROXANE:
    Tu doutes encor d'une telle victoire ?. . .

    CHRISTIAN (douloureusement):
    Roxane !

    ROXANE:
    Je comprends, tu ne peux pas y croire,
    A cet amour ?. . .

    CHRISTIAN:
    Je ne veux pas de cet amour !
    Moi, je veux être aimé plus simplement pour. . .

    ROXANE:
    Pour
    Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?
    Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

    CHRISTIAN:
    Non ! c'était mieux avant !

    ROXANE:
    Ah ! tu n'y entends rien !
    C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !
    C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore !
    Et moins brillant. . .

    CHRISTIAN:
    Tais-toi !

    ROXANE:
    Je t'aimerais encore !
    Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait. . .

    CHRISTIAN:
    Oh ! ne dis pas cela !

    ROXANE:
    Si, je le dis !

    CHRISTIAN:
    Quoi ? laid ?

    ROXANE:
    Laid ! je le jure !

    CHRISTIAN:
    Dieu !

    ROXANE:
    Et ta joie est profonde ?

    CHRISTIAN (d'une voix étouffée):
    Oui. . .

    ROXANE:
    Qu'as-tu ?

    CHRISTIAN (la repoussant doucement):
    Rien. Deux mots à dire: une seconde. . .

    ROXANE:
    Mais ?. . .

    CHRISTIAN (lui montrant un groupe de cadets, au fond):
    A ces pauvres gens mon amour t'enleva:
    Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir. . .va !

    ROXANE (attendrie):
    Cher Christian !. . .
    (Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent repectueusement autour
    d'elle.)

    Scène 4.IX.

    Christian, Cyrano; au fond Roxane causant avec Carbon et quelques cadets.

    CHRISTIAN (appelant vers la tente de Cyrano):
    Cyrano ?

    CYRANO (reparaissant, armé pour la bataille):
    Qu'est-ce ? Te voilà blême !

    CHRISTIAN:
    Elle ne m'aime plus !

    CYRANO:
    Comment ?

    CHRISTIAN:
    C'est toi qu'elle aime !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Elle n'aime plus que mon âme !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Si !
    C'est donc bien toi qu'elle aime,–et tu l'aimes aussi !

    CYRANO:
    Moi ?

    CHRISTIAN:
    Je le sais.

    CYRANO:
    C'est vrai.

    CHRISTIAN:
    Comme un fou.

    CYRANO:
    Davantage.

    CHRISTIAN:
    Dis-le-lui !

    CYRANO:
    Non !

    CHRISTIAN:
    Pourquoi ?

    CYRANO:
    Regarde mon visage !

    CHRISTIAN:
    Elle m'aimerait laid !

    CYRANO:
    Elle te l'a dit !

    CHRISTIAN:
    Là !

    CYRANO:
    Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !
    Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !
    –Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée
    De la dire,–mais va, ne la prend pas au mot,
    Va, ne deviens pas laid: elle m'en voudrait trop !

    CHRISTIAN:
    C'est ce que je veux voir !

    CYRANO:
    Non, non !

    CHRISTIAN:
    Qu'elle choisisse !
    Tu vas lui dire tout !

    CYRANO:
    Non, non ! Pas ce supplice.

    CHRISTIAN:
    Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?
    C'est trop injuste !

    CYRANO:
    Et moi, je mettrais au tombeau
    Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,
    J'ai le don d'exprimer. . .ce que tu sens peut-être ?

    CHRISTIAN:
    Dis-lui tout !

    CYRANO:
    Il s'obstine à me tenter, c'est mal !

    CHRISTIAN:
    Je suis las de porter en moi-même un rival !

    CYRANO:
    Christian !

    CHRISTIAN:
    Notre union–sans témoins–clandestine,
    –Peut se rompre,–si nous survivons !

    CYRANO:
    Il s'obstine !. . .

    CHRISTIAN:
    Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !
    –Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout
    Du poste; je reviens: parle, et qu'elle préfère
    L'un de nous deux !

    CYRANO:
    Ce sera toi !

    CHRISTIAN:
    Mais. . .je l'espère !
    (Il appelle):
    Roxane !

    CYRANO:
    Non ! Non !

    ROXANE (accourant):
    Quoi ?

    CHRISTIAN:
    Cyrano vous dira
    Une chose importante. . .
    (Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.)

    Scène 4.X.

    Roxane, Cyrano, puis Le Bret, Carbon de Castel-Jaloux, les cadets,
    Ragueneau, de Guiche, etc.

    ROXANE:
    Importante ?

    CYRANO (éperdu):
    Il s'en va !. . .
    (A Roxane):
    Rien !. . .Il attache,–oh ! Dieu ! vous devez le connaître !–
    De l'importance à rien !

    ROXANE (vivement):
    Il a douté peut-être
    De ce que j'ai dit là ?. . .J'ai vu qu'il a douté !. . .

    CYRANO (lui prenant la main):
    Mais avez-vous bien dit, d'ailleurs, la vérité ?

    ROXANE:
    Oui, oui, je l'aimerais même. . .
    (Elle hésite une seconde.)

    CYRANO (souriant tristement):
    Le mot vous gêne
    Devant moi ?

    ROXANE:
    Mais. . .

    CYRANO:
    Il ne me fera pas de peine !
    –Même laid ?

    ROXANE:
    Même laid !
    (Mousqueterie au dehors):
    Ah ! tiens, on a tiré !

    CYRANO (ardemment):
    Affreux ?

    ROXANE:
    Affreux !

    CYRANO:
    Défiguré !

    ROXANE:
    Défiguré !

    CYRANO:
    Grotesque ?

    ROXANE:
    Rien ne peut me le rendre grotesque !

    CYRANO:
    Vous l'aimeriez encore ?

    ROXANE:
    Et davantage presque !

    CYRANO (perdant la tête, à part):
    Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là !
    (A Roxane):
    Je. . .Roxane. . .écoutez !. . .

    LE BRET (entrant rapidement, appelle à mi-voix):
    Cyrano !

    CYRANO (se retournant):
    Hein ?

    LE BRET:
    Chut !
    (Il lui dit un mot tout bas.)

    CYRANO (laissant échapper la main de Roxane, avec un cri):
    Ah !. . .

    ROXANE:
    Qu'avez vous ?

    CYRANO (à lui-même, avec stupeur):
    C'est fini.
    (Détonations nouvelles.)

    ROXANE:
    Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
    (Elle remonte pour regarder au dehors.)

    CYRANO:
    C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

    ROXANE (voulant s'élancer):
    Que se passe-t-il ?

    CYRANO (vivement, l'arrêtant):
    Rien !
    (Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils
    forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.)

    ROXANE:
    Ces hommes ?

    CYRANO (l'éloignant):
    Laissez-les !. . .

    ROXANE:
    Mais qu'alliez-vous me dire avant ?. . .

    CYRANO:
    Ce que j'allais
    Vous dire ?. . .rien, oh ! rien, je le jure, madame !
    (Solennellement):
    Je jure que l'esprit de Christian, que son âme
    Étaient. . .
    (Se reprenant avec terreur):
    sont les plus grands. . .

    ROXANE:
    Étaient ?
    (Avec un grand cri):
    Ah !. . .
    (Elle se précipite et écarte tout le monde.)

    CYRANO:
    C'est fini !

    ROXANE (voyant Christian couché dans son manteau):
    Christian !

    LE BRET (à Cyrano):
    Le premier coup de feu le l'ennemi !
    (Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu.
    Cliquetis. Rumeurs. Tambours.)

    CARBON DE CASTEL-JALOUX (l'épée au poing):
    C'est l'attaque ! Aux mousquets !
    (Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.)

    ROXANE:
    Christian !

    LA VOIX DE CARBON (derrière le talus):
    Qu'on se dépêche !

    ROXANE:
    Christian !

    CARBON:
    Alignez-vous !

    ROXANE:
    Christian !

    CARBON:
    Mesurez. . .mèche !
    (Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.)

    CHRISTIAN (d'une voix mourante):
    Roxane !. . .

    CYRANO (vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que Roxane affolée
    trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa
    poitrine):
    J'ai tout dit. Ce toi qu'elle aime encor !
    (Christian ferme les yeux.)

    ROXANE:
    Quoi, mon amour ?

    CARBON:
    Baguette haute !

    ROXANE (à Cyrano):
    Il n'est pas mort ?. . .

    CARBON:
    Ouvrez la charge avec les dents !

    ROXANE:
    Je sens sa joue
    Devenir froide, là, contre la mienne !

    CARBON:
    En joue !

    ROXANE:
    Une lettre sur lui !
    (Elle l'ouvre):
    Pour moi !

    CYRANO (à part):
    Ma lettre !

    CARBON:
    Feu !
    (Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.)

    CYRANO (voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée):
    Mais, Roxane, on se bat !

    ROXANE (le retenant):
    Restez encore un peu.
    Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.
    (Elle pleure doucement):
    –N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être
    Merveilleux ?

    CYRANO (debout, tête nue):
    Oui, Roxane.

    ROXANE:
    Un poète inouï.
    Adorable ?

    CYRANO:
    Oui, Roxane.

    ROXANE:
    Un esprit sublime ?

    CYRANO:
    Oui,
    Roxane !

    ROXANE:
    Un cœur profond, inconnu du profane,
    Une âme magnifique et charmante ?

    CYRANO (fermement):
    Oui, Roxane !

    ROXANE (se jetant sur le corps de Christian):
    Il est mort !

    CYRANO (à part, tirant l'épée):
    Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,
    Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
    (Trompettes au loin.)

    DE GUICHE (qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une
    voix tonnante):
    C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !
    Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !
    Tenez encore un peu !

    ROXANE:
    Sur sa lettre, du sang,
    Des pleurs !

    UNE VOIX (au dehors, criant):
    Rendez-vous !

    VOIX DES CADETS:
    Non !

    RAGUENEAU (qui, grimpé sur son carrosse, regarde la bataille par-dessus
    le talus):
    Le péril va croissant !

    CYRANO (à de Guiche, lui montrant Roxane):
    Emportez-la ! Je vais charger !

    ROXANE (baisant la lettre, d'une voix mourante):
    Son sang ! ses larmes !. . .

    RAGUENEAU (sautant à bas du carrosse pour courir vers elle):
    Elle s'évanouit !

    DE GUICHE (sur le talus, aux cadets, avec rage):
    Tenez bon !

    UNE VOIX (au dehors):
    Bas les armes !

    VOIX DES CADETS:
    Non !

    CYRANO (à de Guiche):
    Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur:
    (Lui montrant Roxane):
    Fuyez en la sauvant !

    DE GUICHE (qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras):
    Soit ! Mais on est vainqueur
    Si vous gagnez du temps !

    CYRANO:
    C'est bon !
    (Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie):
    Adieu, Roxane !
    (Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en
    scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par
    Carbon de Castel-Jaloux, couvert de sang.)

    CARBON:
    Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

    CYRANO (criant aux Gascons):
    Hardi ! Reculès pas, drollos !
    (A Carbon, qu'il soutient):
    N'ayez pas peur !
    J'ai deux morts à venger: Christian et mon bonheur !
    (Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir
    de Roxane):
    Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !
    (Il la plante en terre; il crie aux cadets):
    Toumbé dèssus ! Escrasas lous !
    (Au fifre):
    Un air de fifre !
    (Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le
    talus, viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le
    carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se
    transforme en redoute.)

    UN CADET (paraissant, à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie):
    Ils montent le talus !
    (et tombe mort.)

    CYRANO:
    On va les saluer !
    (Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis.
    Les grands étendards des Impériaux se lèvent):
    Feu !
    (Décharge générale.)

    CRI (dans les rangs ennemis):
    Feu !
    (Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.)

    UN OFFICIER ESPAGNOL (se découvrant):
    Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

    CYRANO (récitant debout au milieu des balles):
    Ce sont les cadets de Gascogne,
    De Carbon de Castel-Jaloux;
    Bretteurs et menteurs sans vergogne. . .
    (Il s'élance, suivi des quelques survivants):
    Ce sont les cadets. . .
    (Le reste se perd dans la bataille.)

    Rideau.

    Acte V.

    La Gazette de Cyrano.

    Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la Croix
    occupaient à Paris.

    Superbes ombrages. A gauche, la maison; vaste perron sur lequel ouvrent
    plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu
    d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis,
    un banc de pierre demi-circulaire.

    Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marroniers qui
    aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entre-vue
    parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée,
    on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les
    profondeurs du parc, le ciel.

    La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de
    vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière
    les buis.

    C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses
    fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de
    feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène,
    craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les
    bancs.

    Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant
    lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et
    de pelotons. Tapisserie commencée.

    Au lever du rideau, des sœurs vont et viennent dans le parc;
    quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus
    âgée. Des feuilles tombent.

    Scène 5.I.

    Mère Marguerite, Sœur Marthe, Sœur Claire, les sœurs.

    SŒUR MARTHE (à Mère Marguerite):
    Sœur Claire a regardé deux fois comment allait
    Sa cornette, devant la glace.
    MÈRE MARGUERITE (à sœur Claire):
    C'est très laid.

    SŒUR CLAIRE:
    Mais sœur Marthe a repris un pruneau de la tarte,
    Ce matin: je l'ai vu.
    MÈRE MARGUERITE (à sœur Marthe):
    C'est très vilain, sœur Marthe.

    SŒUR CLAIRE:
    Un tout petit regard !

    SŒUR MARTHE:
    Un tout petit pruneau !
    MÈRE MARGUERITE (sévèrement):
    Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

    SŒUR CLAIRE (épouvantée):
    Non, il va se moquer !

    SŒUR MARTHE:
    Il dira que les nonnes
    Sont très coquettes !

    SŒUR CLAIRE:
    Très gourmandes !

    MÈRE MARGUERITE (souriant):
    Et très bonnes.

    SŒUR CLAIRE:
    N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,
    Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !

    MÈRE MARGUERITE:
    Et plus !
    Depuis que sa cousine à nos béguins de toile
    Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,
    Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,
    Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

    SŒUR MARTHE:
    Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,
    Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

    TOUTES LES SŒURS:
    Il est si drôle !–C'est amusant quand il vient !
    –Il nous taquine !–Il est gentil !–Nous l'aimons bien !
    –Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

    SŒUR MARTHE:
    Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

    SŒUR CLAIRE:
    Nous le convertirons.

    LES SŒURS:
    Oui ! oui !

    MÈRE MARGUERITE:
    Je vous défends
    De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.
    Ne le tourmentez pas: il viendrait moins peut-être !

    SŒUR MARTHE:
    Mais. . .Dieu !. . .

    MÈRE MARGUERITE:
    Rassurez-vous: Dieu doit bien le connaître.

    SŒUR MARTHE:
    Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,
    Il me dit en entrant: 'Ma sœur, j'ai fait gras, hier !'

    MÈRE MARGUERITE:
    Ah ! il vous dit cela ?. . .Eh bien ! la fois dernière
    Il n'avait pas mangé depuis deux jours !

    SŒUR MARTHE:
    Ma Mère !

    MÈRE MARGUERITE:
    Il est pauvre.

    SŒUR MARTHE:
    Qui vous l'a dit ?

    MÈRE MARGUERITE:
    Monsieur Le Bret.

    SŒUR MARTHE:
    On ne le secourt pas ?

    MÈRE MARGUERITE:
    Non, il se fâcherait.
    (Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir,
    avec la coiffe des veuves et de long voiles; de Guiche, magnifique et
    vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère
    Marguerite se lève):
    –Allons, il faut rentrer. . .Madame Madeleine,
    Avec un visiteur, dans le parc se promène.

    SŒUR MARTHE (bas à sœur Claire):
    C'est le duc-maréchal de Grammont ?

    SŒUR CLAIRE (regardant):
    Oui, je crois.

    SŒUR MARTHE:
    Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

    LES SŒURS:
    Il est très pris !–La cour !–Les camps !

    SŒUR CLAIRE:
    Les soins du monde !
    (Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et
    s'arrêtent près du métier. Un temps.)

    Scène 5.II.

    Roxane; le duc de Grammont, ancien comte de Guiche, puis Le Bret et
    Ragueneau.

    LE DUC:
    Et vous demeurerez ici, vainement blonde,
    Toujours en deuil ?

    ROXANE:
    Toujours.

    LE DUC:
    Aussi fidèle ?

    ROXANE:
    Aussi.

    LE DUC (après un temps):
    Vous m'avez pardonné ?

    ROXANE (simplement, regardant la croix du couvent):
    Puisque je suis ici.
    (Nouveau silence.)

    LE DUC:
    Vraiment c'était un être ?. . .

    ROXANE:
    Il fallait le connaître !

    LE DUC:
    Ah ! Il fallait ?. . .Je l'ai trop peu connu, peut-être !
    . . .Et son dernier billet, sur votre cœur, toujours ?

    ROXANE:
    Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

    LE DUC:
    Même mort, vous l'aimez ?

    ROXANE:
    Quelquefois il me semble
    Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos cœurs sont ensemble,
    Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

    LE DUC (après un silence encore):
    Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

    ROXANE:
    Oui, souvent.
    –Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.
    Il vient; c'est régulier; sous cet arbre où vous êtes
    On place son fauteuil, s'il fait beau; je l'attends
    En brodant; l'heure sonne; au dernier coup, j'entends
    –Car je ne tourne plus même le front !–sa canne
    Descendre le perron; il s'assied; il ricane
    De ma tapisserie éternelle; il me fait
    La chronique de la semaine, et. . .
    (Le Bret paraît sur le perron):
    Tiens, Le Bret !
    (Le Bret descend):
    Comment va notre ami ?

    LE BRET:
    Mal.

    LE DUC:
    Oh !

    ROXANE (au duc):
    Il exagère !

    LE BRET:
    Tout ce que j'ai prédit: l'abandon, la misère !. . .
    Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !
    Il attaque les faux nobles, les faux dévots,
    Les faux braves, les plagiaires,–tout le monde.

    ROXANE:
    Mais son épée inspire une terreur profonde.
    On ne viendra jamais à bout de lui.

    LE DUC (hochant la tête):
    Qui sait ?

    LE BRET:
    Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est
    La solitude, la famine, c'est Décembre
    Entrant à pas de loup dans son obscure chambre:
    Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !
    –Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.
    Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.
    Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

    LE DUC:
    Ah ! celui-là n'est pas parvenu !–C'est égal,
    Ne le plaignez pas trop.

    LE BRET (avec un sourire amer):
    Monsieur le maréchal !. . .

    LE DUC:
    Ne le plaignez pas trop: il a vécu sans pactes,
    Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

    LE BRET (de même):
    Monsieur le duc !. . .

    LE DUC (hautainement):
    Je sais, oui: j'ai tout; il n'a rien. . .
    Mais je lui serrerais bien volontiers la main.
    (Saluant Roxane):
    Adieu.

    ROXANE:
    Je vous conduis.
    (Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.)

    LE DUC (s'arrêtant, tandis qu'elle monte):
    Oui, parfois, je l'envie.
    –Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,
    On sent,–n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal !–
    Mille petits dégoûts de soi, dont le total
    Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure;
    Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,
    Pendant que des grandeurs on monte les degrés,
    Un bruit d'illusions sèches et de regrets,
    Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,
    Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

    ROXANE (ironique):
    Vous voilà bien rêveur ?. . .

    LE DUC:
    Eh ! oui !
    (Au moment de sortir, brusquement):
    Monsieur Le Bret !
    (A Roxane):
    Vous permettez ? Un mot.
    (Il va à Le Bret, et à mi-voix):
    C'est vrai: nul n'oserait
    Attaquer votre ami; mais beaucoup l'ont en haine;
    Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine:
    "Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident."

    LE BRET:
    Ah ?

    LE DUC:
    Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

    LE BRET (levant les bras au ciel):
    Prudent !
    Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !. . .

    ROXANE (qui est restée sur le perron, à une sœur qui s'avance vers elle):
    Qu'est-ce ?

    LA SŒUR:
    Ragueneau vent vous voir, Madame.

    ROXANE:
    Qu'on le laisse
    Entrer.
    (Au duc et à Le Bret):
    Il vient crier misère. Étant un jour
    Parti pour être auteur, il devint tour à tour
    Chantre. . .

    LE BRET:
    Étuviste. . .

    ROXANE:
    Acteur. . .

    LE BRET:
    Bedeau. . .

    ROXANE:
    Perruquier. . .

    LE BRET:
    Maître
    De théorbe. . .

    ROXANE:
    Aujourd'hui que pourrait-il bien être ?

    RAGUENEAU (entrant précipitamment):
    Ah ! Madame !
    (Il aperçoit Le Bret):
    Monsieur !

    ROXANE (souriant):
    Racontez vos malheurs
    A Le Bret. Je reviens.

    RAGUENEAU:
    Mais, Madame. . .
    (Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers le Bret.)

    Scène 5.III.

    Le Bret, Ragueneau.

    RAGUENEAU:
    D'ailleurs,
    Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !
    –J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore
    A vingt pas de chez lui. . .quand je le vois de loin,
    Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin
    De la rue. . .et je cours. . .lorsque d'une fenêtre
    Sous laquelle il passait–est-ce un hasard ?. . .peut-être !–
    Un laquais laisse choir une pièce de bois.

    LE BRET:
    Les lâches !. . .Cyrano !

    RAGUENEAU:
    J'arrive et je le vois. . .

    LE BRET:
    C'est affreux !

    RAGUENEAU:
    Notre ami, Monsieur, notre poète,
    Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

    LE BRET:
    Il est mort ?

    RAGUENEAU:
    Non ! mais. . .Dieu ! je l'ai porté chez lui.
    Dans sa chambre. . .Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

    LE BRET:
    Il souffre ?

    RAGUENEAU:
    Non, Monsieur, il est sans connaissance,

    LE BRET:
    Un médecin ?

    RAGUENEAU:
    Il en vint un par complaisance,

    LE BRET:
    Mon pauvre Cyrano !–Ne disons pas cela
    Tout d'un coup à Roxane !–Et ce docteur ?

    RAGUENEAU:
    Il a
    Parlé,–je ne sais plus,–de fièvre, de méninges !. . .
    Ah ! si vous le voyiez–la tête dans des linges !. . .
    Courons vite !–Il n'y a personne à son chevet !–
    C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

    LE BRET (l'entraînant vers la droite):
    Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

    ROXANE (paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la
    colonnade qui mène a la petite porte de la chapelle):
    Monsieur Le Bret !
    (Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre):
    Le Bret s'en va quand on l'appelle ?
    C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
    (Elle descend le perron.)

    Scène 5.IV.

    Roxane seule, puis deux sœurs, un instant.

    ROXANE:
    Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !
    Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,
    Se laisse décider par l'automne, moins brusque.
    (Elle s'assied à son métier. Deux sœurs sortent de la maison et
    apportent un grand fauteuil sous l'arbre):
    Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir
    Mon vieil ami !

    SŒUR MARTHE:
    Mais c'est le meilleur du parloir !

    ROXANE:
    Merci, ma sœur.
    (Les sœurs s'éloignent):
    Il va venir.
    (Elle s'installe. On entend sonner l'heure):
    Là. . .l'heure sonne.
    –Mes écheveaux !–L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !
    Serait-il en retard pour la première fois ?
    La sœur tourière doit–mon dé ?. . .là, je le vois !–
    L'exhorter à la pénitence.
    (Un temps):
    Elle l'exhorte !
    –Il ne peut plus tarder.–Tiens ! une feuille morte !–
    (Elle repousse du doigt la feuille tombée sur son métier):
    D'ailleurs, rien ne pourrait.–Mes ciseaux ?. . .dans mon sac !–
    L'empêcher de venir !

    UNE SŒUR (paraissant sur le perron):
    Monsieur de Bergerac.

    Scène 5.V.

    Roxane, Cyrano et, un moment, sœur Marthe.

    ROXANE (sans se retourner):
    Qu'est-ce que je disais ?. . .
    (Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux,
    paraît. La sœur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le
    perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en
    s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie):
    Ah ! ces teintes fanées. . .
    Comment les rassortir ?
    (A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie):
    Depuis quatorze années,
    Pour la première fois, en retard !

    CYRANO (qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voix gaie,
    contrastant avec son visage):
    Oui, c'est fou !
    J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !. . .

    ROXANE:
    Par ?. . .

    CYRANO:
    Par une visite assez inopportune.

    ROXANE (distraite, travaillant):
    Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

    CYRANO:
    Cousine, c'était une
    Fâcheuse.

    ROXANE:
    Vous l'avez renvoyée ?

    CYRANO:
    Oui, j'ai dit:
    Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,
    Jour où je dois me rendre en certaine demeure;
    Rien ne m'y fait manquer: repassez dans une heure !

    ROXANE (légèrement):
    Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir:
    Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

    CYRANO (avec douceur):
    Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
    (Il ferme les yeux et se tait un instant. Sœur Marthe traverse le
    parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit
    signe de tête.)

    ROXANE (à Cyrano):
    Vous ne taquinez pas sœur Marthe ?

    CYRANO (vivement, ouvrant les yeux):
    Si !
    (Avec une grosse voix comique):
    Sœur Marthe !
    Approchez !
    (La sœur glisse vers lui):
    Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

    SŒUR MARTHE (levant les yeux en souriant):
    Mais. . .
    (Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement):
    Oh !

    CYRANO (bas, lui montrant Roxane):
    Chut ! Ce n'est rien !–
    (D'une voix fanfaronne. Haut):
    Hier, j'ai fait gras.

    SŒUR MARTHE:
    Je sais.
    (A part):
    C'est pour cela qu'il est si pâle !
    (Vite et bas):
    Au réfectoire
    Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire
    Un grand bol de bouillon. . .Vous viendrez ?

    CYRANO:
    Oui, oui, oui.

    SŒUR MARTHE:
    Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

    ROXANE (qui les entend chuchoter):
    Elle essaye de vous convertir ?

    SŒUR MARTHE:
    Je m'en garde !

    CYRANO:
    Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,
    Vous ne me prêchez pas ? c'est étonnant, ceci !. . .
    (Avec une fureur bouffonne):
    Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !
    Tenez, je vous permets. . .
    (Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver):
    Ah ! la chose est nouvelle ?. . .
    De. . .de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

    ROXANE:
    Oh ! oh !

    CYRANO (riant):
    Sœur Marthe est dans la stupéfaction !

    SŒUR MARTHE (doucement):
    Je n'ai pas attendu votre permission.
    (Elle rentre.)

    CYRANO (revenant à Roxane, penchée sur son métier):
    Du diable si je peux jamais, tapisserie,
    Voir ta fin !

    ROXANE:
    J'attendais cette plaisanterie.
    (A ce moment un peu de brise fait tomber les feuilles.)

    CYRANO:
    Les feuilles !

    ROXANE (levant la tête, et regardant au loin, dans les allées):
    Elles sont d'un blond vénitien.
    Regardez-les tomber.

    CYRANO:
    Comme elles tombent bien !
    Dans ce trajet si court de la branche à la terre,
    Comme elles savent mettre une beauté dernière,
    Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,
    Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

    ROXANE:
    Mélancolique, vous ?

    CYRANO (se reprenant):
    Mais pas du tout, Roxane !

    ROXANE:
    Allons, laissez tomber les feuilles de platane. . .
    Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.
    Ma gazette ?

    CYRANO:
    Voici !

    ROXANE:
    Ah !

    CYRANO (de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur):
    Samedi, dix-neuf:
    Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,
    Le Roi fut pris de fièvre; à deux coups de lancette
    Son mal fut condamné pour lèse-majesté,
    Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !
    Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,
    Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche;
    Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien;
    On a pendu quatre sorciers; le petit chien
    De madame d'Athis a dû prendre un clystère. . .

    ROXANE:
    Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

    CYRANO:
    Lundi. . .rien. Lygdamire a changé d'amant.

    ROXANE:
    Oh !

    CYRANO (dont le visage s'altère de plus en plus):
    Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.
    Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque:
    Non ! Jeudi: Mancini, Reine de France,–ou presque !
    Le vingt-cinq, la Monglat à de Fiesque dit: Oui;
    Et samedi, vingt-six. . .
    (Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.)

    ROXANE (surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et
    se levant effrayée):
    Il est évanoui ?
    (Elle court vers lui en criant):
    Cyrano !

    CYRANO (rouvrant les yeux, d'une voix vague):
    Qu'est-ce ?. . .Quoi ?. . .
    (Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur
    sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil):
    Non ! non ! je vous assure,
    Ce n'est rien ! Laissez-moi !

    ROXANE:
    Pourtant. . .

    CYRANO:
    C'est ma blessure
    D'Arras. . .qui. . .quelquefois. . .vous savez. . .

    ROXANE:
    Pauvre ami !

    CYRANO:
    Mais ce n'est rien. Cela va finir.
    (Il sourit avec effort):
    C'est fini.

    ROXANE (debout près de lui):
    Chacun de nous a sa blessure: j'ai la mienne.
    Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,
    (Elle met la main sur sa poitrine):
    Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant
    Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
    (Le crépuscule commence à venir.)

    CYRANO:
    Sa lettre !. . .N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,
    Vous me la feriez lire ?

    ROXANE:
    Ah ! vous voulez ?. . .Sa lettre ?

    CYRANO:
    Oui. . .Je veux. . .Aujourd'hui. . .

    ROXANE (lui donnant le sachet pendu à son cou):
    Tenez !

    CYRANO (le prenant):
    Je peux ouvrir ?

    ROXANE:
    Ouvrez. . .lisez !. . .
    (Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.)

    CYRANO (lisant):
    Roxane, adieu, je vais mourir !. . .

    ROXANE (s'arrêtant, étonnée):
    Tout haut ?

    CYRANO (lisant):
    C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
    J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,
    Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
    Mes regards dont c'était. . .

    ROXANE:
    Comment vous la lisez,
    Sa lettre !

    CYRANO (continuant):
    . . .dont c'était les frémissantes fêtes,
    Ne baiseront au vol les gestes que vous faites;
    J'en revois un petit qui vous est familier
    Pour toucher votre front, et je voudrais crier. . .

    ROXANE (troublée):
    Comme vous la lisez,–cette lettre !
    (La nuit vient insensiblement.)

    CYRANO:
    Et je crie:
    Adieu !. . .

    ROXANE:
    Vous la lisez. . .

    CYRANO:
    Ma chère, ma chérie,
    Mon trésor. . .

    ROXANE (rêveuse):
    D'une voix. . .

    CYRANO:
    Mon amour !. . .

    ROXANE:
    D'une voix. . .
    (Elle tressaille):
    Mais. . .que je n'entends pas pour la première fois !
    (Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe
    derrière le fauteuil, se penche sans bruit, regarde la
    lettre.–L'ombre augmente.)

    CYRANO:
    Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
    Et je suis et serai jusque dans l'autre monde
    Celui qui vous aima sans mesure, celui. . .

    ROXANE (lui posant la main sur l'épaule):
    Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
    (Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste
    d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre
    complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains):
    Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
    D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

    CYRANO:
    Roxane !

    ROXANE:
    C'était vous !

    CYRANO:
    Non, non, Roxane, non !

    ROXANE:
    J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

    CYRANO:
    Non, ce n'était pas moi !

    ROXANE:
    C'était vous !

    CYRANO:
    Je vous jure. . .

    ROXANE:
    J'aperçois toute la généreuse imposture:
    Les lettres, c'était vous. . .

    CYRANO:
    Non !

    ROXANE:
    Les mots chers et fous,
    C'était vous. . .

    CYRANO:
    Non !

    ROXANE:
    La voix dans la nuit, c'était vous !

    CYRANO:
    Je vous jure que non !

    ROXANE:
    L'âme, c'était la vôtre !

    CYRANO:
    Je ne vous aimais pas.

    ROXANE:
    Vous m'aimiez !

    CYRANO (se débattant):
    C'était l'autre !

    ROXANE:
    Vous m'aimiez !

    CYRANO (d'une voix qui faiblit):
    Non !

    ROXANE:
    Déjà vous le dites plus bas !

    CYRANO:
    Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

    ROXANE:
    Ah ! que de choses qui sont mortes. . .qui sont nées !
    –Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
    Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,
    Ces pleurs étaient de vous ?

    CYRANO (lui tendant la lettre):
    Ce sang était le sien.

    ROXANE:
    Alors pourquoi laisser ce sublime silence
    Se briser aujourd'hui ?

    CYRANO:
    Pourquoi ?. . .
    (Le Bret et Ragueneau entrent en courant.)

    Scène 5.VI.

    Les mêmes, Le Bret et Ragueneau.

    LE BRET:
    Quelle imprudence !
    Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !

    CYRANO (souriant et se redressant):
    Tiens, parbleu !

    LE BRET:
    Il s'est tué, Madame, en se levant !

    ROXANE:
    Grand Dieu !
    Mais tout à l'heure alors. . .cette faiblesse ?. . .cette ?. . .

    CYRANO:
    C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette:
    . . .Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,
    Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
    (Il se découvre; on voit sa tête entourée de linges.)

    ROXANE:
    Que dit-il ?–Cyrano !–Sa tête enveloppée !. . .
    Ah, que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

    CYRANO:
    "D'un coup d'épée,
    Frappé par un héros, tomber la pointe au cœur !". . .
    –Oui, je disais cela !. . .Le destin est railleur !. . .
    Et voilà que je suis tué dans une embûche,
    Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !
    C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

    RAGUENEAU:
    Ah, Monsieur !. . .

    CYRANO:
    Ragueneau ne pleure pas si fort !. . .
    (Il lui tend la main):
    Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

    RAGUENEAU (à travers ses larmes):
    Je suis moucheur de. . .de. . .chandelles, chez Molière.

    CYRANO:
    Molière !

    RAGUENEAU:
    Mais je veux le quitter, dès demain:
    Oui, je suis indigné !. . .Hier, on jouer Scapin,
    Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !

    LE BRET:
    Entière !

    RAGUENEAU:
    Oui, Monsieur, le fameux: "Que Diable allait-il faire ?. . ."

    LE BRET (furieux):
    Molière te l'a pris !

    CYRANO:
    Chut ! chut ! Il a bien fait !. . .
    (A Ragueneau):
    La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

    RAGUENEAU (sanglotant):
    Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !

    CYRANO:
    Oui, ma vie
    Ce fut d'être celui qui souffle–et qu'on oublie !
    (A Roxane):
    Vous souvient-il du soir où Christian vous parla
    Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là:
    Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,
    D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !
    C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau:
    Molière a du génie et Christian était beau !
    (A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit passer au
    fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office):
    Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

    ROXANE (se relevant pour appeler):
    Ma sœur ! ma sœur !

    CYRANO (la retenant):
    Non ! non ! n'allez chercher personne:
    Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.
    (Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue):
    Il me manquait un peu d'harmonie. . .en voilà.

    ROXANE:
    Je vous aime, vivez !

    CYRANO:
    Non ! car c'est dans le conte
    Que lorsqu'on dit: Je t'aime ! au prince plein de honte,
    Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil. . .
    Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

    ROXANE:
    J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !

    CYRANO:
    Vous ?. . .au contraire !
    J'ignorais la douceur féminine. Ma mère
    Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de sœur.
    Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'œil moqueur.
    Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.
    Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

    LE BRET (lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches):
    Ton autre amie est là, qui vient te voir !

    CYRANO (souriant à la lune):
    Je vois.

    ROXANE:
    Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

    CYRANO:
    Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,
    Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine. . .

    LE BRET:
    Que dites-vous ?

    CYRANO:
    Mais oui, c'est là, je vous le dis,
    Que l'on va m'envoyer faire mon paradis
    Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,
    Et je retrouverai Socrate et Galilée !

    LE BRET (se révoltant):
    Non, non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop
    Injuste ! Un tel poète ! Un cœur si grand, si haut !
    Mourir ainsi !. . .Mourir !. . .

    CYRANO:
    Voilà Le Bret qui grogne !

    LE BRET (fondant en larmes):
    Mon cher ami. . .

    CYRANO (se soulevant, l'œil égaré):
    Ce sont les cadets de Gascogne. . .
    –La masse élémentaire. . .Eh oui !. . .voilà le hic. . .

    LE BRET:
    Sa science. . .dans son délire !

    CYRANO:
    Copernic
    A dit. . .

    ROXANE:
    Oh !

    CYRANO:
    Mais aussi que diable allait-il faire,
    Mais que diable allait-il faire en cette galère ?. . .
    Philosophe, physicien,
    Rimeur, bretteur, musicien,
    Et voyageur aérien,
    Grand riposteur du tac au tac,
    Amant aussi–pas pour son bien !–
    Ci-gît Hercule-Savinien
    De Cyrano de Bergerac,
    Qui fut tout, et qui ne fut rien,
    . . .Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre:
    Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !
    (Il se retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité,
    il la regarde, et caressant ses voiles):
    Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,
    Ce bon, ce beau Christian; mais je veux seulement
    Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,
    Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,
    Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

    ROXANE:
    Je vous jure !. . .

    CYRANO (est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement):
    Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !
    (On veut s'élancer vers lui):
    –Ne me soutenez pas !–Personne !
    (Il va s'adosser à l'arbre):
    Rien que l'arbre !
    (Silence):
    Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,
    –Ganté de plomb !
    (Il se raidit):
    Oh ! mais !. . .puisqu'elle est en chemin,
    Je l'attendrai debout,
    (Il tire l'épée):
    et l'épée à la main !

    LE BRET:
    Cyrano !

    ROXANE (défaillante):
    Cyrano !
    (Tous reculent épouvantés.)

    CYRANO:
    Je crois qu'elle regarde. . .
    Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde
    (Il lève son épée):
    Que dites-vous ?. . .C'est inutile ?. . .Je le sais !
    Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !
    Non ! non ! c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !
    –Qu'est-ce que c'est tous ceux-là ?–Vous êtes mille ?
    Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
    Le Mensonge ?
    (Il frappe de son épée le vide):
    Tiens, tiens !–Ha ! ha ! les Compromis !
    Les Préjugés, les Lâchetés !. . .
    (Il frappe):
    Que je pactise ?
    Jamais, jamais !–Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
    –Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas;
    N'importe: je me bats ! je me bats ! je me bats !
    (Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant):
    Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !
    Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
    Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,
    Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
    Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
    J'emporte malgré vous,
    (Il s'élance l'épée haute):
    et c'est. . .
    (L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de
    Le Bret et de Ragueneau.)

    ROXANE (se penchant sur lui et lui baisant le front):
    C'est ?. . .

    CYRANO (rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant):
    Mon panache.

    Rideau.

  • Cinq Semaines En Ballon

    Cinq Semaines En Ballon

    Aproximadamente 84.512 palavras.

    CINQ SEMAINES EN BALLON

    BY JULES VERNE

    VOYAGE DE DÉCOUVERTES EN AFRIQUE PAR TROIS ANGLAIS

    CHAPITRE PREMIER

    La fin d'un discours très applaudi.–Présentation du docteur Samuel
    Fergusson–« Excelsior. »–Portrait en pied du docteur.–Un fataliste
    convaincu.–Dîner au Traveller's club.–Nombreux toasts.

    Il y avait une grande affluence d'auditeurs, le 14 janvier 1862, à la
    séance de la Société royale géographique de Londres, Waterloo place, 3.
    Le président, sir Francis M…, faisait à ses honorables collègues une
    importante communication dans un discours fréquemment interrompu par
    les applaudissements.

    Ce rare morceau d'éloquence se terminait enfin par quelques phrases
    ronflantes dans lesquelles le patriotisme se déversait à pleines
    périodes:

    « L'Angleterre a toujours à la tête des nations (car, on l'a remarqué,
    les nations marchent universellement à la tête les unes des autres), «
    par l'intrépidité de ses voyageurs dans la voie des découvertes
    géographiques. (Assentiments nombreux.) Le docteur Samuel Fergusson,
    l'un de ses glorieux enfants, ne faillira pas à son origine. (De toutes
    parts: Non! non!) Cette tentative, si elle réussit (elle réussira!)
    reliera, en les complétant, les notions éparses de la cartologie
    africaine (véhémente approbation), et si elle échoue (jamais! jamais!),
    elle restera du moins comme l'un des plus audacieuses conceptions du
    génie humain! (Trépignements frénétiques.) »

    –Hourra! hourra! fit l'assemblée électrisée par ces émouvantes
    paroles.

    –Hourra pour l'intrépide Fergusson!» s'écria l'un des membres les plus
    expansifs de l'auditoire.

    Des cris enthousiastes retentirent. Le nom de Fergusson éclata dans
    toutes les bouches, et nous sommes fondés à croire qu'il gagna
    singulièrement à passer par des gosiers anglais. La salle des séances
    en fut ébranlée.

    Ils étaient là pourtant, nombreux, vieillis, fatigués, ces intrépides
    voyageurs que leur tempérament mobile promena dans les cinq parties du
    monde! Tous, plus ou moins, physiquement ou moralement, ils avaient
    échappé aux naufrages, aux incendies. aux tomahawks de l'Indien, aux
    casse-têtes du sauvage, au poteau du supplice, aux estomacs de la
    Polynésie! Mais rien ne put comprimer les battements de leurs cœurs
    pendant le discours de sir Francis M…, et, de mémoire humaine, ce fut
    là certainement le plus beau succès oratoire de la Société royale
    géographique de Londres Mais, en Angleterre, l'enthousiasme ne s'en
    tient pas seulement aux paroles. Il bat monnaie plus rapidement encore
    que le balancier de « the Royal Mint [La Monnaie à Londres.]. » Une
    indemnité d'encouragement fut votée, séance tenante, en faveur du
    docteur Fergusson, et s'éleva au chiffre de deux mille cinq cents
    livres[Soixante-deux mille cinq cents francs.]. L'importance de la
    somme se proportionnait à l'importance de l'entreprise.

    L'un des membres de la Société interpella le président sur la question
    de savoir si le docteur Fergusson ne serait pas officiellement
    présenté.

    « Le docteur se tient à la disposition de l'assemblée, répondit sir
    Francis M …

    –Qu'il entre! s'écria-t-on, qu'il entre! Il est bon de voir par ses
    propres yeux un homme d'une audace aussi extraordinaire!

    –Peut-être cette incroyable proposition, dit un vieux commodore
    apoplectique, n'a-t-elle eu d'autre but que de nous mystifier!

    –Et si le docteur Fergusson n'existait pas! cria une voix malicieuse.

    –Il faudrait l'inventer, répondit un membre plaisant de cette grave
    Société.

    –Faites entrer le docteur Fergusson, » dit simplement sir Francis M
    …

    Et le docteur entra au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, pas le
    moins du monde ému d'ailleurs.

    C'était un homme d'une quarantaine d'années, de taille et de
    constitution ordinaires; son tempérament sanguin se trahissait par une
    coloration forcée du visage, il avait une figure froide, aux traits
    réguliers, avec un nez fort, le nez en proue de vaisseau de l'homme
    prédestiné aux découvertes; ses yeux fort doux, plus intelligents que
    hardis, donnaient un grand charme à sa physionomie; ses bras étaient
    longs, et ses pieds se posaient à terre avec l'aplomb du grand
    marcheur.

    La gravité calme respirait dans toute la personne du docteur, et l'idée
    ne venait pas à l'esprit qu'il put être l'instrument de la plus
    innocente mystification.

    Aussi, les hourras et les applaudissements ne cessèrent qu'au moment où
    le docteur Fergusson réclama le silence par un geste aimable. Il se
    dirigea vers le fauteuil préparé pour sa présentation; puis, debout,
    fixe, le regard énergique, il leva vers le ciel l'index de la main
    droite; ouvrit la bouche et prononça ce seul mot:

    « Excelsior! »

    Non! jamais interpellation inattendue de MM. Bright et Cobden, jamais
    demande de fonds extraordinaires de lord Palmerston pour cuirasser les
    rochers de l'Angleterre, n'obtinrent un pareil succès. Le discours de
    sir Francis M… était dépassé, et de haut. Le docteur se montrait à la
    fois sublime, grand, sobre et mesuré; il avait dit le mot de la
    situation:

    « Excelsior! »

    Le vieux commodore, complètement rallié à cet homme étrange, réclama
    l'insertion « intégrale » du discours Fergusson dans the Proceedings of
    the Royal Geographical Society of London [Bulletins de la Société
    Royale Géographique de Londres.].

    Qu'était donc ce docteur, et à quelle entreprise allait-il se dévouer?

    Le père du jeune Fergusson, un brave capitaine de la marine anglaise,
    avait associé son fils, dès son plus jeune âge, aux dangers et aux
    aventures de sa profession. Ce digne enfant, qui paraît n'avoir jamais
    connu la crainte, annonça promptement un esprit vif, une intelligence
    de chercheur, une propension remarquable vers les travaux
    scientifiques; il montrait, en outre, une adresse peu commune à se
    tirer d'affaire; il ne fut jamais embarrassé de rien, pas même de se
    servir de sa première fourchette, à quoi les enfants réussissent si peu
    en général.

    Bientôt son imagination s'enflamma à la lecture des entreprises
    hardies, des explorations maritimes; il suivit avec passion les
    découvertes qui signalèrent la première partie du XlXe siècle; il rêva
    la gloire des Mungo-Park, des Bruce, des Caillié, des Levaillant, et
    même un peu, je crois, celle de Selkirk, le Robinson Crusoé, qui ne lui
    paraissait pas inférieure. Que d'heures bien occupées il passa avec lui
    dans son île de Juan Fernandez! Il approuva souvent les idées du
    matelot abandonné; parfois il discuta ses plans et ses projets; il eût
    fait autrement, mieux peut-être, tout aussi bien, à coup sûr! Mais,
    chose certaine, il n'eût jamais fui cette bienheureuse île, où il était
    heureux comme un roi sans sujets….; non, quand il se fût agi de
    devenir premier lord de l'amirauté!

    Je vous laisse à penser si ces tendances se développèrent pendant sa
    jeunesse aventureuse jetée aux quatre coins du monde. Son père, en
    homme instruit, ne manquait pas d'ailleurs de consolider cette vive
    intelligence par des études sérieuses en hydrographie, en physique et
    en mécanique, avec une légère teinture de botanique, de médecine et
    d'astronomie.

    A la mort du digne capitaine, Samuel Fergusson, âgé de vingt-deux ans,
    avait déjà fait son tour du monde; il s'enrôla dans le corps des
    ingénieurs bengalais, et se distingua en plusieurs affaires; mais cette
    existence de soldat ne lui convenait pas; se souciant peu de commander,
    il n'aimait pas à obéir. Il donna sa démission, et, moitié chassant,
    moitié herborisant, il remonta vers le nord de la péninsule indienne et
    la traversa de Calcutta à Surate. Une simple promenade d'amateur.

    De Surate, nous le voyons passer en Australie, et prendre part en 1845
    à l'expédition du capitaine Sturt, chargé de découvrir cette mer
    Caspienne que l'on suppose exister au centre de la Nouvelle-Hollande.

    Samuel Fergusson revint en Angleterre vers 1830, et, plus que jamais
    possédé du démon des découvertes, il accompagna jusqu’en 1853 le
    capitaine Mac Clure dans l'expédition qui contourna le continent
    américain du détroit de Behring au cap Farewel.

    En dépit des fatigues de tous genres, et sous tous les climats, la
    constitution de Fergusson résistait merveilleusement; il vivait à son
    aise au milieu des plus complètes privations; c'était le type du
    parfait voyageur, dont l'estomac se resserre ou se dilate à volonté,
    dont les jambes s'allongent ou se raccourcissent suivant la couche
    improvisée, qui s'endort à toute heure du jour et se réveille à toute
    heure de la nuit.

    Rien de moins étonnant, dès lors, que de retrouver notre infatigable
    voyageur visitant de 1855 à 1857 tout l'ouest du Tibet en compagnie des
    frères Schlagintweit, et rapportant de cette exploration de curieuses
    observations d'ethnographie.

    Pendant ces divers voyages, Samuel Fergusson fut le correspondant le
    plus actif et le plus intéressant du Daily Telegraph, ce journal à un
    penny, dont le tirage monte jusqu'à cent quarante mille exemplaires par
    jour, et suffit à peine à plusieurs millions de lecteurs. Aussi le
    connaissait-on bien, ce docteur, quoiqu'il ne fût membre d'aucune
    institution savante, ni des Sociétés royales géographiques de Londres,
    de Paris, de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg, ni du Club des
    Voyageurs, ni même de Royal Polytechnic Institution, où trônait son ami
    le statisticien Kokburn.

    Ce savant lui proposa même un jour de résoudre le problème suivant,
    dans le but de lui être agréable: Étant donné le nombre de milles
    parcourus par le docteur autour du monde, combien sa tête en a-t-elle
    fait de plus que ses pieds, par suite de la différence des rayons? Ou
    bien, étant connu ce nombre de milles parcourus par les pieds et par la
    tête du docteur, calculer sa taille exacte à une ligne près?

    Mais Fergusson se tenait toujours éloigné des corps savants, étant de
    l'église militante et non bavardante; il trouvait le temps mieux
    employé à chercher qu'à discuter, à découvrir qu'à discourir.

    On raconte qu'un Anglais vint un jour à Genève avec l'intention de
    visiter le lac; on le fit monter dans l'une de ces vieilles voitures où
    l'on s'asseyait de côté comme dans les omnibus: or il advint que, par
    hasard, notre Anglais fut placé de manière à présenter le dos au lac;
    la voiture accomplit paisiblement son voyage circulaire, sans qu'il
    songeât à se retourner une seule fois, et il revint à Londres, enchanté
    du lac de Genève.

    Le docteur Fergusson s'était retourné, lui, et plus d'une fois pendant
    ses voyages, et si bien retourné qu'il avait beaucoup vu. En cela,
    d'ailleurs, il obéissait à sa nature, et nous avons de bonnes raisons
    de croire qu'il était un peu fataliste, mais d'un fatalisme très
    orthodoxe, comptant sur lui, et même sur la Providence; `il se disait
    poussé plutôt qu'attiré dans ses voyages, et parcourait le monde,
    semblable à une locomotive, qui ne se dirige pas, mais que la route
    dirige.

    « Je ne poursuis pas mon chemin, disait-il souvent, c'est mon chemin
    qui me poursuit. »

    On ne s'étonnera donc pas du sang-froid avec lequel il accueillit les
    applaudissements de la Société Royale; il était au-dessus de ces
    misères, n'ayant pas d'orgueil et encore moins de vanité; il trouvait
    toute simple la proposition qu'il avait adressée au président sir
    Francis M … et ne s'aperçut même pas de l’effet immense qu'elle
    produisit.

    Après la séance, le docteur fut conduit au Traveller's club, dans Pall
    Mall; un superbe festin s'y trouvait dressé à son intention; la
    dimension des pièces servies fut en rapport avec l'importance du
    personnage, et l'esturgeon qui figura dans ce splendide repas n'avait
    pas trois pouces de moins en longueur que Samuel Fergusson lui-même.

    Des toasts nombreux furent portés avec les vins de France aux célèbres
    voyageurs qui s'étaient illustrés sur la terre d'Afrique. On but à leur
    santé ou à leur mémoire, et par ordre alphabétique, ce qui est très
    anglais: à Abbadie, Adams, Adamson, Anderson, Arnaud, Baikie, Baldwin,
    Barth, Batouda, Beke, Beltrame, du Berba, Bimbachi, Bolognesi, Bolwik,
    Bolzoni, Bonnemain, Brisson, Browne, Bruce, Brun-Rollet, Burchell,
    Burckhardt, Burton, Caillaud, Caillié, Campbell, Chapman, Clapperton,
    Clot, Bey, Colomieu, Courval, Cumming, Cuny, Debono, Decken, Denham,
    Desavanchers, Dicksen, Dickson; Dochard, Duchaillu, Duncan, Durand,
    Duroulé, Duveyrier, Erhardt, d'Escayrac de Lauture, Ferret, Fresnel,
    Galinier, Galton, Geoffroy, Golberry, Hahn, Halm, Harnier, Hecquart,
    Heuglin, Hornemann, Houghton, Imbert, Kaufmann, Knoblecher, Krapf,
    Kummer, Lafargue, Laing, Lajaille, Lambert, Lamiral, Lamprière, John
    Lander, Richard Lander, Lefebvre, Lejean, Levaillant, Livingstone,
    Maccarthie, Maggiar, Maizan, Malzac, Moffat, Mollien, Monteiro,
    Morrisson, Mungo-Park, Neimans, Overwev, Panet, Partarrieau, Pascal,
    Pearse, Peddie, Peney, Petherick, Poncet, Prax, Raffenel, Rath,
    Rebmann, Richardson, Riley, Ritchie, Rochet d'Héricourt, Rongâwi,
    Roscher, Ruppel, Saugnier, Speke, Steidner, Thibaud, Thompson,
    Thornton, Toole, Tousny, Trotter, Tuckey, Tyrwitt, Vaudey, Veyssière,
    Vincent, Vinco, Vogel, Wahlberg, Warington, Washington, Werne, Wild, et
    enfin au docteur Samuel Fergusson qui, par son incroyable tentative,
    devait relier les travaux de ces voyageurs et compléter la série des
    découvertes africaines.

    CHAPITRE II

    Un article du Daily Telegraph.–Guerre de journaux savants.

    Le lendemain, dans son numéro du 16 janvier, le Daily Telegraph
    publiait un article ainsi conçu:

    « L'Afrique va livrer enfin le secret de ses vastes solitudes; un Œdipe
    moderne nous donnera le mot de cette énigme que les savants de soixante
    siècles n'ont pu déchiffrer. Autrefois, rechercher les sources du Nil,
    fontes Nili quœrere, était regardé comme une tentative insensée, une
    irréalisable chimère. »

    « Le docteur Barth, en suivant jusqu'au Soudan la route tracée par
    Denham et Clapperton; le docteur Livingstone, en multipliant ses
    intrépides investigations depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au
    bassin du Zambezi; les capitaines Burton et Speke, par la découverte
    des Grands Lacs intérieurs, ont ouvert trois chemins à la civilisation
    moderne; leur point d'intersection, où nul voyageur n'a encore pu
    parvenir, est le cœur même de l'Afrique. C'est là que doivent tendre
    tous les efforts. »

    « Or, les travaux de ces hardis pionniers de la science vont être
    renoués par l'audacieuse tentative du docteur Samuel Fergusson, dont
    nos lecteurs ont souvent apprécié les belles explorations. »

    « Cet intrépide découvreur (discoverer) se propose de traverser en
    ballon toute l'Afrique de l'est à l'ouest. Si nous sommes bien
    informés, le point de départ de ce surprenant voyage serait l'île de
    Zanzibar sur la côte orientale. Quant au point d'arrivée, à la
    Providence seule il est réservé de le connaître. »

    « La proposition de cette exploration scientifique a été faite hier
    officiellement à la Société Royale de Géographie; une somme de deux
    mille cinq cents livres est votée pour subvenir aux frais de
    l'entreprise.

    « Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette tentative, qui est
    sans précédents dans les fastes géographiques. »

    Comme on le pense, cet article eut un énorme retentissement; il souleva
    d'abord les tempêtes de l'incrédulité, le docteur Fergusson passa pour
    un être purement chimérique, de l'invention de M. Barnum, qui, après
    avoir travaillé aux États-Unis, s'apprêtait à « faire » les Iles
    Britanniques.

    Une réponse plaisante parut à Genève dans le numéro de février des «
    Bulletins de la Société Géographique », elle raillait spirituellement
    la Société Royale de Londres, le Traveller's club et l'esturgeon
    phénoménal.

    Mais M. Petermann, dans ses « Mittheilungen, » publiés à Gotha,
    réduisit au silence le plus absolu le journal de Genève. M. Petermann
    connaissait personnellement le docteur Fergusson, et se rendait garant
    de l'intrépidité de son audacieux ami

    Bientôt d'ailleurs le doute ne fut plus possible; les préparatifs du
    voyage se faisaient à Londres; les fabriques de Lyon avaient reçu une
    commande importante de taffetas pour la construction de l'aérostat;
    enfin le gouvernement britannique mettait à la disposition du docteur
    le transport le Resolute, capitaine Pennet

    Aussitôt mille encouragements se firent jour, mille félicitations
    éclatèrent. Les détails de l’entreprise parurent tout au long dans les
    Bulletins de la Société Géographique de Paris; un article remarquable
    fut imprimé dans les « Nouvelles Annales des voyages, de la géographie,
    de l'histoire et de l'archéologie de M. V.-A. Malte-Brun »; un travail
    minutieux publié dans « Zeitschrift für Allgemeine Erdkunde, » par le
    docteur W. Koner, démontra victorieusement la possibilité du voyage,
    ses chances de succès, la nature des obstacles, les immenses avantages
    du mode de locomotion par la voie aérienne; il blâma seulement le point
    de départ; il indiquait plutôt Masuah, petit port de l'Abyssinie, d’où
    James Bruce, en 1768, s'était élancé à la recherche des sources du Nil.
    D'ailleurs il admirait sans réserve cet esprit énergique du docteur
    Fergusson, et ce cœur couvert d'un triple airain qui concevait et
    tentait un pareil voyage.

    Le « North American Review » ne vit pas sans déplaisir une telle gloire
    réservée à l'Angleterre; il tourna la proposition du docteur en
    plaisanterie, et l'engagea à pousser jusqu'en Amérique, pendant qu'il
    serait en si bon chemin.

    Bref, sans compter les journaux du monde entier, il n'y eut pas de
    recueil scientifique, depuis le ·« Journal des Missions évangéliques »
    jusqu'à la « Revue algérienne et coloniale, » depuis les « Annales de
    la propagation de la foi » jusqu'au « Church missionnary intelligencer,
    » qui ne relatât le fait sous toutes ses formes.

    Des paris considérables s'établirent à Londres et dans l'Angleterre, 1°
    sur l'existence réelle ou supposée du docteur Fergusson; 2° sur le
    voyage lui-même, qui ne serait pas tenté suivant les uns, qui serait
    entrepris suivant les autres; 3° sur la question de savoir s'il
    réussirait ou s'il ne réussirait pas; 4° sur les probabilités ou les
    improbabilités du retour du docteur Fergusson. On engagea des sommes
    énormes au livre des paris, comme s'il se fût agi des courses d'Epsom.

    Ainsi donc, croyants, incrédules, ignorants et savants, tous eurent les
    yeux fixés sur le docteur; il devint le lion du jour sans se douter
    qu'il portât une crinière. Il donna volontiers des renseignements
    précis sur son expédition. Il fut aisément abordable et l'homme le plus
    naturel du monde. Plus d'un aventurier hardi se présenta, qui voulait
    partager la gloire et les dangers de sa tentative; mais il refusa sans
    donner de raisons de son refus.

    De nombreux inventeurs de mécanismes applicables à la direction des
    ballons vinrent lui proposer leur système. Il n'en voulut accepter
    aucun. A qui lui demanda s'il avait découvert quelque chose à cet
    égard, il refusa constamment de s'expliquer, et s'occupa plus
    activement que jamais des préparatifs de son voyage.

    CHAPITRE III

    L'ami du docteur.–D'où datait leur amitié.–Dick Kennedy à
    Londres.–Proposition inattendue, mais point rassurante.–Proverbe peu
    consolant.–Quelques mots du martyrologe africain–Avantages d'un
    aérostat.–Le secret du docteur Fergusson.

    Le docteur Fergusson avait un ami. Non pas un autre lui-même, un alter
    ego; l'amitié ne saurait exister entre deux êtres parfaitement
    identiques.

    Mais s'ils possédaient des qualités, des aptitudes, un tempérament
    distincts, Dick Kennedy et Samuel Fergusson vivaient d'un seul et même
    cœur, et cela ne les gênait pas trop. Au contraire.

    Ce Dick Kennedy était un Écossais dans toute l'acception du mot,
    ouvert, résolu, entêté. Il habitait la petite ville de Leith, près
    d'Édimbourg, une véritable banlieue de la « Vieille Enfumée »
    [Sobriquet d'Édimbourg, Auld Reekie,]. C'était quelquefois un pêcheur,
    mais partout et toujours un chasseur déterminé: rien de moins étonnant
    de la part d'un enfant de la Calédonie, quelque peu coureur des
    montagnes des Highlands. On le citait comme un merveilleux tireur à la
    carabine; non seulement il tranchait des balles sur une lame de
    couteau, mais il les coupait en deux moitiés si égales, qu'en les
    pesant ensuite on ne pouvait y trouver de différence appréciable.

    La physionomie de Kennedy rappelait beaucoup celle de Halbert
    Glendinning, telle que l'a peinte Walter Scott dans « le Monastére »;
    sa taille dépassait six pieds anglais [Environ cinq pieds huit
    pouces.]; plein de grâce et d'aisance, il paraissait doué d'une force
    herculéenne; une figure fortement hâlée par le soleil, des yeux vifs et
    noirs, une hardiesse naturelle très décidée, enfin quelque chose de bon
    et de solide dans toute sa personne prévenait en faveur de l'Écossais.

    La connaissance des deux amis se fit dans l'Inde, à l'époque où tous
    deux appartenaient au même régiment; pendant que Dick chassait au tigre
    et à l'éléphant, Samuel chassait à la plante et à l'insecte; chacun
    pouvait se dire adroit dans sa partie, et plus d'une plante rare devint
    la proie du docteur, qui valut à conquérir autant qu'une paire de
    défenses en ivoire.

    Ces deux jeunes gens n'eurent jamais l'occasion de se sauver la vie, ni
    de se rendre un service quelconque. De là une amitié inaltérable. La
    destinée les éloigna parfois, mais la sympathie les réunit toujours.

    Depuis leur rentrée en Angleterre, ils furent souvent séparés par les
    lointaines expéditions du docteur; mais, de retour, celui-ci ne manqua,
    jamais d'aller, non pas demander, mais donner quelques semaines de
    lui-même à son ami l'Écossais.

    Dick causait du passé, Samuel préparait l'avenir: l'un regardait en
    avant, l’autre en arrière. De là un esprit inquiet, celui de Fergusson,
    une placidité parfaite, celle de Kennedy.

    Après son voyage au Tibet, le docteur resta près de deux ans sans
    parler d'explorations nouvelles; Dick supposa que ses instincts de
    voyage, ses appétits d'aventures se calmaient. Il en fut ravi. Cela,
    pensait-il, devait finir mal un jour ou l'autre; quelque habitude que
    l'on ait des hommes, on ne voyage pas impunément au milieu des
    anthropophages et des bêtes féroces; Kennedy engageait donc Samuel à
    enrayer, ayant assez fait d'ailleurs pour la science, et trop pour la
    gratitude humaine.

    A cela, le docteur se contentait de ne rien répondre; il demeurait
    pensif, puis il se livrait à de secrets calculs, passant ses nuits dans
    des travaux de chiffres, expérimentant même des engins singuliers dont
    personne ne pouvait se rendre compte. On sentait qu'une grande pensée
    fermentait dans son cerveau.

    « Qu'a-t-il pu ruminer ainsi?» se demanda Kennedy, quand son ami l'eut
    quitté pour retourner à Londres, au mois de janvier.

    Il l'apprit un matin par l'article du Daily Telegraph.

    « Miséricorde! s'écria-t-il. Le fou! l'insensé traverser l'Afrique en
    ballon! Il ne manquait plus que cela! Voilà donc ce qu'il méditait
    depuis deux ans! »

    A la place de tous ces points d'exclamation, mettez des coups de poing
    solidement appliqués sur la tête, et vous aurez une idée de l'exercice
    auquel se livrait le brave Dick en parlant ainsi.

    Lorsque sa femme de confiance, la vieille Elspeth, voulut insinuer que
    ce pourrait bien être une mystification:

    « Allons donc! répondit-il, est-ce que je ne reconnais pas mon homme?

    Est-ce que ce n'est pas de lui? Voyager à travers les airs! Le voilà
    jaloux des aigles maintenant! Non, certes, cela ne sera pas! je saurai
    bien l'empêcher! Eh! si on le laissait faire, il partirait un beau jour
    pour la lune! »

    Le soir même, Kennedy, moitié inquiet, moitié exaspéré, prenait le
    chemin de fer à General Railway station, et le lendemain il arrivait à
    Londres.

    Trois quarts d'heure après un cab le déposait à la petite maison du
    docteur, Soho square, Greek street; il en franchit le perron, et
    s'annonça en frappant à la porte cinq coups solidement appuyés.

    Fergusson lui ouvrit en personne.

    « Dick? fit-il sans trop d`étonnement.

    –Dick lui-même, riposta Kennedy.

    –Comment, mon cher Dick, toi à Londres, pendant les chasses d'hiver?

    –Moi, à Londres.

    –Et qu'y viens-tu faire?

    –Empêcher une folie sans nom!

    –Une folie? dit le docteur.

    –Est-ce vrai ce que raconte ce journal, répondit Kennedy en tendant le
    numéro du Daily Telegraph.

    –Ah! c'est de cela que tu parles! Ces journaux sont bien indiscrets!
    Mais asseois-toi donc, mon cher Dick.

    –Je ne m'asseoirai pas. Tu as parfaitement l'intention d'entreprendre
    ce voyage?

    –Parfaitement; mes préparatifs vont bon train, et je…

    –Où sont-ils que je les mette en pièces, tes préparatifs? Où sont-ils
    que j’en fasse des morceaux »

    Le digne Écossais se mettait très sérieusement en colère.

    « Du calme, mon cher Dick reprit le docteur. Je conçois ton irritation.

    Tu m'en veux de ce que je ne t'ai pas encore appris mes nouveaux
    projets.

    –Il appelle cela de nouveaux projets!

    –J'ai été fort occupé, reprit Samuel sans admettre l'interruption,
    j'ai eu fort à faire! Mais sois tranquille, je ne serais pas parti sans
    t'écrire

    –Eh! je me moque bien.

    –Parce que j'ai l'intention de t'emmener avec moi. »

    L'Écossais fit un bond qu'un chamois n'eût pas désavoué.

    « Ah ca! dit-il, tu veux donc que l'on nous renferme tous les deux à
    l’hôpital de Betlehem! [Hôpital de fous à Londres.]

    –J'ai positivement compté sur toi, mon cher Dick, et je t'ai choisi à
    l’exclusion de bien d'autres. »

    Kennedy demeurait en pleine stupéfaction.

    « Quand tu m'auras écouté pendant dix minutes, répondit tranquillement
    le docteur, tu me remercieras

    –Tu parles sérieusement?

    –Très sérieusement.

    –Et si je refuse de t’accompagner?

    –Tu ne refuseras pas.

    –Mais enfin, si je refuse?

    –Je partirai seul.

    –Asseyons-nous, dit le chasseur, et parlons sans passion. Du moment
    que tu ne plaisantes pas, cela vaut la peine que l'on discute.

    –Discutons en déjeunant, si tu n'y vois pas d'obstacle, mon cher Dick.
    »

    Les deux amis se placèrent l'un en face de l'autre devant une petite
    table, entre une pile de sandwichs et une théière énorme

    « Mon cher Samuel, dit le chasseur, ton projet est insensé! il est
    impossible! il ne ressemble à rien de sérieux ni de praticable!

    –C'est ce que nous verrons bien après avoir essayé.

    –Mais ce que précisément il ne faut pas faire, c'est d'essayer.

    –Pourquoi cela, s'il te plaît?

    –Et les dangers, et les obstacles de toute nature!

    –Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson, sont inventés pour
    être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir? Tout
    est danger dans la vie; il peut être très dangereux de s'asseoir devant
    sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs
    considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le
    présent dans l'avenir, car l'avenir n'est qu'un présent un peu plus
    éloigné.

    –Que cela! fit Kennedy en levant les épaules. Tu es toujours
    fataliste!

    –Toujours, mais dans le bon sens du mot. Ne nous préoccupons donc pas
    de ce que le sort nous réserve et n'oublions jamais notre bon proverbe
    d'Angleterre:

    « L'homme né pour être pendu ne sera jamais noyé! »

    Il n'y avait rien à répondre, ce qui n'empêcha pas Kennedy de reprendre
    une série d'arguments faciles à imaginer, mais trop longs à rapporter
    ici

    « Mais enfin, dit-il après une heure de discussion, si tu veux
    absolument traverser l'Afrique, si cela est nécessaire à ton bonheur,
    pourquoi ne pas prendre les routes ordinaires?

    –Pourquoi? répondit le docteur en s'animant; parce que jusqu'ici
    toutes les tentatives ont échoué! Parce que depuis Mungo-Park assassiné
    sur le Niger jusqu'à Yogel disparu dans le Wadaï, depuis Oudney mort à
    Murmur, Clapperton mort à Sackatou, jusqu'au Français Maizan coupé en
    morceaux, depuis le major Laing tué par les Touaregs jusqu'à Roscher de
    Hambourg massacré au commencement de 1860, de nombreuses victimes ont
    été inscrites au martyrologe africain! Parce que lutter contre les
    éléments, contre la faim, la soif, la fièvre, contre les animaux
    féroces et contre des peuplades plus féroces encore, est impossible!
    Parce que ce qui ne peut être fait d'une façon doit être entrepris
    d'une autre! Enfin parce que, là où l'on ne peut passer au milieu, il
    faut passer à côté ou passer dessus!

    –S'il ne s'agissait que de passer dessus! répliqua Kennedy; mais
    passer par-dessus!

    –Eh bien, reprit le docteur avec le plus grand sang-froid du monde,
    qu'ai-je à redouter! Tu admettras bien que j'ai pris mes précautions de
    manière à ne pas craindre une chute de mon ballon; si donc il vient à
    me faire défaut, je me retrouverai sur terre dans les conditions
    normales des explorateurs; mais mon ballon ne me manquera pas, il n'y
    faut pas compter.

    —Il faut y compter, au contraire.

    –Non pas, mon cher Dick. J'entends bien ne pas m'en séparer avant mon
    arrivée à la côte occidentale d'Afrique. Avec lui, tout est possible;
    sans lui, je retombe dans les dangers et les obstacles naturels d'une
    pareille expédition; avec lui, ni la chaleur, ni les torrents, ni les
    tempêtes, ni le simoun, ni les climats insalubres, ni les animaux
    sauvages, ni les hommes ne sont à craindre! Si j'ai trop chaud, je
    monte, si j'ai froid, je descends; une montagne, je la dépasse; un
    précipice, je le franchis; un fleuve, je le traverse; un orage, je le
    domine; un torrent, je le rase comme un oiseau! Je marche sans fatigue,
    je m'arrête sans avoir besoin de repos! Je plane sur les cités
    nouvelles! Je vole avec la rapidité de l'ouragan tantôt au plus haut
    des airs, tantôt à cent pieds du sol, et la carte africaine se déroule
    sous mes yeux dans le grand atlas du monde! »

    Le brave Kennedy commençait à se sentir ému, et cependant le spectacle
    évoqué devant ses yeux lui donnait le vertige. Il contemplait Samuel
    avec admiration, mais avec crainte aussi; il se sentait déjà balancé
    dans l'espace.

    « Voyons, fit-il, voyons un peu, mon cher Samuel, tu as donc trouvé le
    moyen de diriger les ballons?

    –Pas le moins du monde. C'est une utopie.

    –Mais alors tu iras

    –Où voudra la Providence; mais cependant de l'est à l'ouest.

    –Pourquoi cela?

    –Parce que je compte me servir des vents alizés, dont la direction est
    constante.

    –Oh! vraiment! fit Kennedy en réfléchissant: les vents alizés….
    certainement… on peut à la rigueur… il y a quelque chose…

    –S'il y a quelque chose! non, mon brave ami, il y a tout. Le
    gouvernement anglais a mis un transport à ma disposition; il a été
    convenu également que trois ou quatre navires iraient croiser sur la
    côte occidentale vers l'époque présumée de mon arrivée. Dans trois mois
    au plus, je serai à Zanzibar, où j'opérerai le gonflement de mon
    ballon, et de là nous nous élancerons

    –Nous! fit Dick.

    –Aurais-tu encore l'apparence d'une objection à me faire? Parle, ami
    Kennedy.

    –Une objection! j'en aurais mille; mais, entre autres, dis-moi: si tu
    comptes voir le pays, si tu comptes monter et descendre à ta volonté,
    tu ne le pourras faire sans perdre ton gaz; il n'y a pas eu jusqu'ici
    d'autres moyens de procéder, et c'est ce qui a toujours empêché les
    longues pérégrinations dans l'atmosphère.

    –Mon cher Dick, je ne te dirai qu'une seule chose: je ne perdrai pas
    un atome de gaz, pas une molécule.

    –Et tu descendras à volonté

    –Je descendrai à volonté.

    –Et comment feras-tu?

    –Ceci est mon secret, ami Dick. Aie confiance, et que ma devise soit
    la tienne: « Excelcior! »

    –Va pour « Excelsior! » répondit le chasseur, qui ne savait pas un mot
    de latin.

    Mais il était bien décidé à s'opposer, par tous les moyens possibles,
    au départ de son ami. Il fit donc mine d'être de son avis et se
    contenta d'observer. Quant à Samuel, il alla surveiller ses apprêts.

    CHAPITRE IV

    Explorations africaines.

    La ligne aérienne que le docteur Fergusson comptait suivre n'avait pas
    été choisie au hasard; son point de départ fut sérieusement étudié, et
    ce ne fut pas sans raison qu'il résolut de s'élever de l'île de
    Zanzibar. Cette île, située près de la côte orientale d'Afrique, se
    trouve par 6° de latitude australe, c’est-à-dire à quatre cent trente
    milles géographiques au-dessous de l'équateur.

    De cette île venait de partir la dernière expédition envoyée par les
    Grands Lacs à la découverte des sources du Nil.

    Mais il est bon d’indiquer quelles explorations le docteur Fergusson
    espérait rattacher entre elles. Il y en a deux principales: celle du
    docteur Barth en 1849, celle des lieutenants Burton et Speke en 1858.

    Le docteur Barth est un Hambourgeois qui obtint pour son compatriote
    Overweg et pour lui la permission de se joindre à l'expédition de
    l'Anglais Richardson; celui-ci était chargé d'une mission dans le
    Soudan.

    Ce vaste pays est situé entre 15° et 10° de latitude nord, c'est-à-dire
    que, pour y parvenir, il faut s'avancer de plus de quinze cent milles
    [Six cent vingt-cinq lieues.] dans l'intérieur de l'Afrique.

    Jusque-là, cette contrée n'était connue que par le voyage de Denham, de
    Clapperton et d'Ouduey, de 1822 à 1824. Richardson, Barth et Overweg,
    jaloux de pousser plus loin leurs investigations, arrivent à Tunis et à
    Tripoli, comme leurs devanciers, et parviennent à Mourzouk, capitale du
    Fezzan.

    Ils abandonnent alors la ligne perpendiculaire et font un crochet dans
    l'ouest vers Ghât, guidés, non sans difficultés, par les Touaregs.
    Après mille scènes de pillage, de vexations, d'attaques à main armée,
    leur caravane arrive en octobre dans le vaste oasis de l'Asben. Le
    docteur Barth se détache de ses compagnons, fait une excursion à la
    ville d'Agbadès, et rejoint l'expédition, qui se remet en marche le 12
    décembre. Elle arrive dans la province du Damerghou; là, les trois
    voyageurs se séparent, et Barth prend la route de Kano, où il parvient
    à force de patience et en payant des tributs considérables.

    Malgré une fièvre intense, il quitte cette ville le 7 mars, suivi d'un
    seul domestique. Le principal but de son voyage est de reconnaître le
    lac Tchad, dont il est encore séparé par trois cent cinquante milles.
    Il s’avance donc vers l'est et atteint la ville de Zouricolo, dans le
    Bornou, qui est le noyau du grand empire central de l'Afrique. Là il
    apprend la mort de Richardson, tué par la fatigue et les privations. Il
    arrive à Kouka, capitale du Bornou, sur les bords du lac. Enfin, au
    bout de trois semaines, le 14 avril, douze mois et demi après avoir
    quitté Tripoli, il atteint la ville de Ngornou.

    Nous le retrouvons partant le 29 mars 1851, avec Overweg, pour visiter
    le royaume d'Adamaoua, au sud du lac; il parvient jusqu'à la ville
    d'Yola, un peu au-dessous du 9° degré de latitude nord. C'est la limite
    extrême atteinte au sud par ce hardi voyageur.

    Il revient au mois d'août à Kouka, de là parcourt successivement le
    Mandara, le Barghimi, le Kanem, et atteint comme limite extrême dans
    l'est la ville de Masena, située par 17° 20' de longitude ouest [Il
    s'agit du méridien anglais, qui passe par l'observatoire de
    Greenwich.].

    Le 25 novembre 1852, après la mort d'Overweg, son dernier compagnon, il
    s'enfonce dans l'ouest, visite Sockoto, traverse le Niger, et arrive
    enfin à Tombouctou, oh il doit languir huit longs mois, au milieu des
    vexations du cheik, des mauvais traitements et de la misère. Mais la
    présence d'un chrétien dans la ville ne peut être plus longtemps
    tolérée; les Foullannes menacent de l'assiéger. Le docteur la quitte
    donc le 17 mars 1854, se réfugie sur la frontière, où il demeure trente
    trois jours dans le dénûment le plus complet, revient à Kano en
    novembre, rentre à Kouka, d'où il reprend la route de Denham, après
    quatre mois d'attente; il revoit Tripoli vers la fin d'août 1855, et
    rentre à Londres le 6 septembre, seul de ses compagnons.

    Voilà ce que fut ce hardi voyage de Barth.

    Le docteur Fergusson nota soigneusement qu'il s'était arrêté à 4° de
    latitude nord et à 17° de longitude ouest.

    Voyons maintenant ce que firent les lieutenants Burton et Speke dans
    l'Afrique orientale.

    Les diverses expéditions qui remontèrent le Nil ne purent jamais
    parvenir aux sources mystérieuses de ce fleuve. D'après la relation du
    médecin allemand Ferdinand Werne, l'expédition tentée en 1840, sous les
    auspices de Mehemet-Ali, s'arrêta à Gondokoro, entre les 4° et 5°
    parallèles nord.

    En 1855, Brun-Rollet, un Savoisien, nommé consul de Sardaigne dans le
    Soudan oriental, en remplacement de Vaudey, mort à la peine, partit de
    Karthoum, et sous le nom de marchand Yacoub, trafiquant de gomme et
    d'ivoire, il parvint à Belenia, au-delà du 4e degré, et retourna malade
    à Karthoum, où il mourut en 1837.

    Ni le docteur Peney, chef du service médical égyptien, qui sur un petit
    steamer atteignit un degré au-dessous de Gondokoro, et revint mourir
    d'épuisement à Karthoum,–ni le Venitien Miani, qui, contournant les
    cataractes situées au-dessous de Gondokoro, atteignit le 2e
    parallèle,–ni le négociant maltais Andrea Debono, qui poussa plus loin
    encore son excursion sur le Nil–ne purent franchir l'infranchissable
    limite.

    En 1859, M. Guillaume Lejean, chargé d'une mission par le gouvernement
    français, se rendit à Karthoum par la mer Rouge, s'embarqua sur le Nil
    avec vingt et un hommes d'équipage et vingt soldats; mais il ne put
    dépasser Gondokoro, et courut les plus grands dangers au milieu des
    nègres en pleine révolte. L'expédition dirigée par M. d'Escayrac de
    Lauture tenta également d'arriver aux fameuses sources.

    Mais ce terme fatal arrêta toujours les voyageurs; les envoyés de Néron
    avaient atteint autrefois le 9e degré de latitude; on ne gagna donc en
    dix huit siècles que 5 ou 6 degrés, soit de trois cents à trois cent
    soixante milles géographiques.

    Plusieurs voyageurs tentèrent de parvenir aux sources du Nil, en
    prenant un point de départ sur la côte orientale de l'Afrique.

    De 1768 à 1772, l'Écossais Bruce partit de Masuah, port de l’Abyssinie,
    parcourut le Tigré, visita les ruines d'Axum, vit les sources du Nil où
    elles n'étaient pas, et n'obtint aucun résultat sérieux.

    En 1844, le docteur Krapf, missionnaire anglican, fondait un
    établissement à Monbaz sur la côte de Zanguebar, et découvrait, en
    compagnie du révérend Rebmann, deux montagnes à trois cents milles de
    la côte; ce sont les monts Kilimandjaro et Kenia, que MM. de Heuglin et
    Thornton viennent de gravir en partie.

    En 1845, le Français Maizan débarquait seul à Bagamayo, en face de
    Zanzibar, et parvenait à Deje-la-Mhora, où le chef le faisait périr
    dans de cruels supplices.

    En 1859, au mois d'août, le jeune voyageur Roscher, de Hambourg parti
    avec une caravane de marchands arabes, atteignait le lac Nyassa, où il
    fut assassiné pendant son sommeil.

    Enfin, en 1857, les lieutenants Burton et Speke, tous deux officiers à
    l'armée du Bengale, furent envoyés par la Société de Géographie de
    Londres pour explorer les Grands Lacs africains; le 17 juin ils
    quittèrent Zanzibar et s'enfoncèrent directement dans l'ouest.

    Après quatre mois de souffrances inouïes, leurs bagages pillés, leurs
    porteurs assommés, ils arrivèrent à Kazeh, centre de réunion des
    trafiquants et des caravanes; ils étaient en pleine terre de la Lune;
    là ils recueillirent des documents précieux sur les mœurs, le
    gouvernement, la religion, la faune et la flore du pays; puis ils se
    dirigèrent vers le premier des Grands Lacs, le Tanganayika situé entre
    3° et 8° de latitude australe; ils y parvinrent le 14 février 1858, et
    visitèrent les diverses peuplades des rives, pour la plupart
    cannibales.

    Ils repartirent le 26 mai, et rentrèrent à Kazeh le 20 juin. Là, Burton
    épuisé resta plusieurs mois malade; pendant ce temps, Speke fit au nord
    une pointe de plus de trois cents milles, jusqu'au lac Oukérooué, qu'il
    aperçut le 3 août; mais il n'en put voir que l'ouverture par 2° 30' de
    latitude.

    Il était de retour à Kazeh le 25 août, et reprenait avec Burton le
    chemin de Zanzibar, qu'ils revirent au mois de mars de l'année
    suivante. Ces deux hardis explorateurs revinrent alors en Angleterre,
    et la Société de Géographie de Paris leur décerna son prix annuel.

    Le docteur Fergusson remarqua avec soin qu'ils n'avaient franchi ni le
    2e degré de latitude australe, ni le 29e degré de longitude est.

    Il s'agissait donc de réunir les explorations de Burton et Speke à
    celles du docteur Barth; c'était s'engager à franchir une étendue de
    pays de plus de douze degrés.

    CHAPITRE V

    Rêves de Kennedy.–Articles et pronoms au pluriel.–Insinuations de
    Dick.–Promenade sur la carte d’Afrique–Ce qui reste entre les deux
    pointes du compas.–Expéditions actuelles.–Speke et Grant.–Krapf, de
    Decken, de Heuglin.

    Le docteur Fergusson pressait activement les préparatifs de son départ;
    il dirigeait lui-même la construction de son aérostat, suivant
    certaines modifications sur lesquelles il gardait un silence absolu.

    Depuis longtemps déjà, il s'était appliqué à l'étude de la langue arabe
    et de divers idiomes mandingues; grâce à ses dispositions de
    polyglotte, il fit de rapides progrès.

    En attendant, son ami le chasseur ne le quittait pas d'une semelle; il
    craignait sans doute que le docteur ne prît son vol sans rien dire; il
    lui tenait encore à ce sujet les discours les plus persuasifs, qui ne
    persuadaient pas Samuel Fergusson, et s'échappait en supplications
    pathétiques, dont celui-ci se montrait peu touché Dick le sentait
    glisser entre ses doigts.

    Le pauvre Écossais était réellement à plaindre; il ne considérait plus
    la voûte azurée sans de sombres terreurs; il éprouvait, en dormant, des
    balancements vertigineux, et chaque nuit il se sentait choir
    d'incommensurables hauteurs.

    Nous devons ajouter que, pendant ces terribles cauchemars, il tomba de
    son lit une fois ou deux. Son premier soin fut de montrer à Fergusson
    une forte contusion qu'il se fit à la tête.

    « Et pourtant, ajouta-t-il avec bonhomie, trois pieds de hauteur! pas
    plus! et une bosse pareille! Juge donc! »

    Cette insinuation, pleine de mélancolie, n'émût pas le docteur.

    « Nous ne tomberons pas, fit-il.

    –Mais enfin, si nous tombons?

    –Nous ne tomberons pas. »

    Ce fut net, et Kennedy n'eut rien à répondre.

    Ce qui exaspérait particulièrement Dick, c'est que le docteur semblait
    faire une abnégation parfaite de sa personnalité, à lui Kennedy; il le
    considérait comme irrévocablement destiné à devenir son compagnon
    aérien. Cela n'était plus l'objet d'un doute. Samuel faisait un
    intolérable abus du pronom pluriel de la première personne.

    « Nous » avançons…, « nous » serons prêts le…, « nous » partirons
    le…

    Et de l'adjectif possessif au singulier:

    « Notre » ballon…, « notre » nacelle…, « notre » exploration…

    Et du pluriel donc!

    « Nos » préparatifs…, « nos » découvertes .., « nos » ascensions…

    Dick en frissonnait, quoique décidé à ne point partir; mais il ne
    voulait pas trop contrarier son ami. Avouons même que, sans s'en rendre
    bien compte, il avait fait venir tout doucement d'Édimbourg quelques
    vêtements assortis et ses meilleurs fusils de chasse.

    Un jour, après avoir reconnu qu'avec un bonheur insolent, on pouvait
    avoir une chance sur mille de réussir, il feignit de se rendre aux
    désirs du docteur; mais, pour reculer le voyage, il entama la série des
    échappatoires les plus variées. Il se rejeta sur l'utilité de
    l'expédition et sur son opportunité. Cette découverte des sources du
    Nil était-elle vraiment nécessaire?… Aurait-on réellement travaillé
    pour le bonheur de l'humanité?… Quand, au bout du compte, les
    peuplades de l'Afrique seraient civilisées, en seraient-elles plus
    heureuses?… Était-on certain, d'ailleurs, que la civilisation ne fût
    pas plutôt là qu'en Europe–Peut-être.– Et d'abord ne pouvait-on
    attendre encore?… La traversée de l'Afrique serait certainement faite
    un jour, et d'une façon moins hasardeuse… Dans un mois, dans dix
    mois, avant un an, quelque explorateur arriverait sans doute…

    Ces insinuations produisaient un effet tout contraire à leur but, et le
    docteur frémissait d'impatience.

    « Veux-tu donc, malheureux Dick, veux-tu donc, faux ami, que cette
    gloire profite à un autre? Faut-il donc mentir à mon passé? reculer
    devant des obstacles qui ne sont pas sérieux? reconnaître par de lâches
    hésitations ce qu'ont fait pour moi, et le gouvernement anglais, et la
    Société Royale de Londres?

    –Mais…, reprit Kennedy, qui avait une grande habitude de cette
    conjonction.

    –Mais, fit le docteur, ne sais-tu pas que mon voyage doit concourir au
    succès des entreprises actuelles. Ignores-tu que de nouveaux
    explorateurs s'avancent vers le centre de l'Afrique

    –Cependant…

    –Écoute-moi bien, Dick, et jette les yeux sur cette carte. »

    Dick les jeta avec résignation.

    « Remonte le cours du Nil, dit Fergusson.

    –Je le remonte, dit docilement l'Écossais.

    –Arrive à Gondokoro.

    –J'y suis. »

    Et Kennedy songeait combien était facile un pareil voyage… sur la
    carte.

    « Prends une des pointes de ce compas, reprit le docteur, et appuie-la
    sur cette ville que les plus hardis ont à peine dépassée.

    –J'appuie.

    –Et maintenant cherche sur la côte l'île de Zanzibar, par 6° de
    latitude sud.

    –Je la tiens.

    –Suis maintenant ce parallèle et arrive à Kazeh.

    –C'est fait.

    –Remonte par le 33e degré de longitude jusqu'à l'ouverture du lac
    Oukéréoué, à l'endroit où s'arrêta le lieutenant Speke.

    –M'y voici! Un peu plus, je tombais dans le lac.

    –Eh bien! sais-tu ce qu'on a le droit de supposer d'après les
    renseignements donnés par les peuplades riveraines?

    –Je ne m'en doute pas.

    –C'est que ce lac, dont l'extrémité inférieure est par 2° 30' de
    latitude, doit s'étendre également de deux degrés et demi au-dessus de
    l'équateur.

    –Vraiment!

    –Or, de cette extrémité septentrionale s'échappe un cours d'eau qui
    doit nécessairement rejoindre le Nil, si ce n'est le Nil lui-même.

    –Voilà qui est curieux.

    –Or, appuie la seconde pointe de ton compas sur cette extrémité du lac
    Oukéréoué.

    –C'est fait, ami Fergusson

    –Combien comptes-tu de degrés entre les deux pointes?

    –A peine deux.

    –Et sais-tu ce que cela fait, Dick?

    –Pas le moins du monde.

    –Cela fait à peine cent vingt milles [Cinquante lieues], c'est-à-dire
    rien.

    –Presque rien, Samuel.

    –Or, sais-tu ce qui se passe en ce moment?

    –Non, sur ma vie!

    –Eh bien! le voici. La Société de Géographie a regardé comme très
    importante l'exploration de ce lac entrevu par Speke. Sous ses
    auspices, le lieutenant, aujourd'hui capitaine Speke, s'est associé le
    capitaine Grant de l'armée des Indes; ils se sont mis à la tête d'une
    expédition nombreuse et largement subventionnée; ils ont mission de
    remonter le lac et de re-venir jusqu'à Gondokoro; ils ont reçu un
    subside de plus de cinq mille livres, et le gouverneur du Cap a mis des
    soldats hottentots à leur dispo-sition; ils sont partis de Zanzibar à
    la fin d'octobre 1860. Pendant ce temps, l'Anglais John Petherick,
    consul de Sa Majesté à Kartoum, a reçu du Foreign-office sept cents
    livres environ; il doit équiper un bateau à vapeur à Karthoum, le
    charger de provisions suffisantes, et se rendre à Gondokoro; là il
    attendra la caravane du capitaine Speke et sera en mesure de la
    ravitailler.

    –Bien imaginé, dit Kennedy.

    –Tu vois bien que cela presse, si nous voulons participer à ces
    travaux d'exploration. Et ce n'est pas tout; pendant que l'on marche
    d’un pas sûr à la découverte des sources du Nil, d'autres voyageurs
    vont hardiment au cœur de l'Afrique.

    –A pied, fit Kennedy

    –A pied, répondit le docteur sans relever l'insinuation. Le docteur
    Krapf se propose de pousser dans l'ouest par le Djob, rivière située
    sous l'équateur. Le baron de Decken a quitté Monbaz, a reconnu les
    montagnes de Kenia et de Kilimandjaro, et s'enfonce vers le centre.

    –A pied toujours?

    –Toujours à pied, ou à dos de mulet.

    –C'est exactement la même chose pour moi, répliqua Kennedy.

    –Enfin, reprit le docteur, M. de Heuglin, vice-consul d'Autriche à
    Karthoum, vient d'organiser une expédition très importante, dont le
    premier but est de rechercher le voyageur Vogel, qui, en 1853, fut
    envoyé dans le Soudan pour s'associer aux travaux du docteur Barth. En
    1856, il quitta le Bornou, et résolut d'explorer ce pays inconnu qui
    s'étend entre le lac Tchad et le Darfour. Or, depuis ce temps, il nia
    pas reparu. Des lettres arrivées en juin 1860 à Alexandrie rapportent
    qu'il fut assassiné par les ordres du roi du Wadaï; mais d'autres
    lettres, adressées par le docteur Hartmann au père du voyageur, disent,
    d’après les récits d'un fellatah du Bornou, que Vogel serait seulement
    un prisonnier à Wara; tout espoir n'est donc pas perdu. Un comité s'est
    formé sous la présidence du duc régent de Saxe-Cobourg-Gotha; mon ami
    Petermann en est le secrétaire; une souscription nationale a fait les
    frais de l'expédition, à laquelle se sont joints de nombreux savants;
    M. de Heuglin est parti de Masuah dans le mois de juin, et en même
    temps qu'il recherche les traces de Vogel, il doit explorer tout le
    pays compris entre le Nil et le Tchad, c'est-à-dire relier les
    opérations du capitaine Speke à celles du docteur Barth. Et alors
    l'Afrique aura été traversée de l'est à l'ouest [Depuis le départ du
    docteur Fergusson, on a appris que M. de Heuglin, à la suite de
    certaines discussions, a pris une route différente de celle assignée à
    son expédition, dont le commandement a été remis à M. Munzinger.].

    –Eh bien! reprit l'Écossais, puisque tout cela s’emmanche si bien,
    qu'allons-nous faire là-bas? »

    Le docteur Fergusson ne répondit pas, et se contenta de hausser les
    épaules.

    CHAPITRE VI

    Un domestique impossible.–Il aperçoit les satellites de Jupiter.–Dick
    et Joe aux prises.–Le doute et la croyance.–Le pesage.–Joe
    Wellington.–Il reçoit une demi-couronne.

    Le docteur Fergusson avait un domestique; il répondait avec
    empressement au nom de Joe; une excellente nature; ayant voué à son
    maître une confiance absolue et un dévouement sans bornes; devançant
    même ses ordres, toujours interprétés d'une façon intelligente; un
    Caleb pas grognon et d'une éternelle bonne humeur; on l'eût fait exprès
    qu'on n'eût pas mieux réussi. Fergusson s'en rapportait entièrement à
    lui pour les détails de son existence, et il avait raison. Rare et
    honnête Joe! un domestique qui commande votre dîner, et dont le goût
    est le vôtre qui fait votre malle et n'oublie ni les bas ni les
    chemises, qui possède vos clefs et vos secrets, et n'en abuse pas!

    Mais aussi quel homme était le docteur pour ce digne Joe! avec quel
    respect et quelle confiance il accueillait ses décisions. Quand
    Fergusson avait parlé, fou qui eût voulu répondre. Tout ce qu'il
    pensait était juste; tout ce qu'il disait, sensé; tout ce qu'il
    commandait, faisable; tout ce qu'il entreprenait, possible; tout ce
    qu'il achevait, admirable. Vous auriez découpé Joe en morceaux, ce qui
    vous eût répugné sans doute, qu'il n'aurait pas changé d'avis à l'égard
    de son maître.

    Aussi, quand le docteur conçut ce projet de traverser l'Afrique par les
    airs, ce fut pour Joe chose faite; il n'existait plus d'obstacles; dès
    l'instant que le docteur Fergusson avait résolu de partir, il était
    arrivé–avec son fidèle serviteur, car ce brave garçon, sans en avoir
    jamais parlé, savait bien qu'il serait du voyage.

    Il devait d'ailleurs y rendre les plus grands services par son
    intelligence et sa merveilleuse agilité. S'il eut fallu nommer un
    professeur de gymnastique pour les singes du Zoological Garden, qui
    sont bien dégourdis cependant, Joe aurait certainement obtenu cette
    place. Sauter, grimper, voler, exécuter mille tours impossibles, il
    s'en faisait un jeu.

    Si Fergusson était la tête et Kennedy le bras, Joe devait être la main.
    Il avait déjà accompagné son maître pendant plusieurs voyages, et
    possédait quelque teinture de science appropriée à sa façon; mais il se
    distinguait surtout par une philosophie douce, un optimisme charmant;
    il trouvait tout facile, logique, naturel, et par conséquent il
    ignorait le besoin de se plaindre ou de maugréer.

    Entre autres qualités, il possédait une puissance et une étendue de
    vision étonnantes; il partageait avec Moestlin, le professeur de
    Képler, la rare faculté de distinguer sans lunettes les satellites de
    Jupiter et de compter dans le groupe des pléiades quatorze étoiles,
    dont les dernières sont de neuvième grandeur. Il ne s'en montrait pas
    plus fier pour cela; au contraire: il vous saluait de très loin, et, à
    l'occasion, il savait joliment se servir de ses yeux.

    Avec cette confiance que Joe témoignait au docteur, il ne faut donc pas
    s'étonner des incessantes discussions qui s'élevaient entre Kennedy et
    le digne serviteur, toute déférence gardée d'ailleurs.

    L'un doutait, l'autre croyait; l'un était la prudence clairvoyante,
    l'autre la confiance aveugle; le docteur se trouvait entre le doute et
    la croyance! je dois dire qu'il ne se préoccupait ni de l'une ni de
    l'autre.

    « Eh bien! monsieur Kennedy? disait Joe.

    –Eh bien! mon garçon?

    –Voilà le moment qui approche il parait que nous nous embarquons pour
    la lune.

    –Tu veux dire la terre de la Lune, ce qui n'est pas tout à fait aussi
    loin; mais sois tranquille, c'est aussi dangereux.

    –Dangereux! avec un homme comme le docteur Fergusson!

    –Je ne voudrais pas t’enlever tes illusions, mon cher Joe; mais ce
    qu'il entreprend là est tout bonnement le fait d'un insensé: il ne
    partira pas.

    –Il ne partira pas! Vous n'avez donc pas vu son ballon à l'atelier de
    MM. Mittchell, dans le Borough [ Faubourg méridional de Londres.].

    –Je me garderais bien de l'aller voir.

    –Vous perdez là un beau spectacle, Monsieur! Quelle belle chose!
    quelle jolie coupe! quelle charmante nacelle! Comme nous serons à notre
    aise là-dedans!

    –Tu comptes donc sérieusement accompagner ton maître?

    –Moi, répliqua Joe avec conviction, mais je l'accompagnerai où il
    voudra! Il ne manquerait plus que cela! le laisser aller seul, quand
    nous avons couru le monde ensemble! Et qui le soutiendrait donc quand
    il serait fatigué? qui lui tendrait une main vigoureuse pour sauter un
    précipice? qui le soignerait s'il tombait malade? Non, monsieur Dick,
    Joe sera toujours à son poste auprès du docteur, que dis-je, autour du
    docteur Fergusson

    –Brave garçon!

    –D'ailleurs, vous venez avec nous, reprit Joe.

    –Sans doute! fit Kennedy; c'est-à-dire je vous accompagne pour
    empêcher jusqu'au dernier moment Samuel de commettre une pareille
    folie! Je le suivrai même jusqu'à Zanzibar, afin que là encore la main
    d'un ami l’arrête dans son projet insensé.

    –Vous n'arrêterez rien du tout, monsieur Kennedy, sauf votre respect.
    Mon maître n'est point un cerveau brûlé; il médite longuement ce qu'il
    veut entreprendre, et quand sa résolution est prise, le diable serait
    bien qui l'en ferait démordre.

    –C'est ce que nous verrons!

    –Ne vous flattez pas de cet espoir. D'ailleurs, l'important est que
    vous veniez. Pour un chasseur comme vous, l'Afrique est un pays
    merveilleux. Ainsi, de toute façon, vous ne regretterez point votre
    voyage.

    –Non, certes, je ne le regretterai pas, surtout si cet entêté se rend
    enfin à l'évidence.

    –A propos, dit Joe, vous savez que c'est aujourd'hui le pesage.

    –Comment, le pesage?

    –Sans doute, mon maître, vous et moi, nous allons tous trois nous
    peser.

    –Comme des jockeys!

    –Comme des jockeys. Seulement, rassurez-vous, on ne vous fera pas
    maigrir si vous êtes trop lourd. On vous prendra comme vous serez.

    –Je ne me laisserai certainement pas peser, dit l'Écossais avec
    fermeté.

    –Mais, Monsieur, il paraît que c'est nécessaire pour sa machine

    –Eh bien! sa machine s'en passera

    –Par exemple! et si, faute de calculs exacts, nous n’allions pas
    pouvoir monter!

    –Eh parbleu! je ne demande que cela!

    –Voyons, monsieur Kennedy, mon maître va venir à l'instant nous
    chercher

    –Je n'irai pas.

    –Vous ne voudrez pas lui faire cette peine.

    –Je la lui ferai.

    –Bon! fit Joe en riant, vous parlez ainsi parce qu'il n'est pas là;
    mais quand il vous dira face à face: « Dick (sauf votre respect), Dick,
    j'ai besoin de connaître exactement ton poids, » vous irez, je vous en
    réponds.

    –Je n'irai pas.

    En ce moment le docteur rentra dans son cabinet de travail où se tenait
    cette conversation; il regarda Kennedy, qui ne se sentit pas trop à son
    aise.

    « Dick, dit le docteur, viens avec Joe; j'ai besoin de savoir ce que
    vous pesez tous les deux.

    –Mais…

    –Tu pourras garder ton chapeau sur ta tête. Viens. »

    Et Kennedy y alla.

    Ils se rendirent tous les trois à l'atelier de MM. Mittchell, où l'une
    de ces balances dites romaines avait été préparée. Il fallait
    effectivement que le docteur connût le poids de ses compagnons pour
    établir l'équilibre de son aérostat. Il fit donc monter Dick sur la
    plate-forme de la balance; celui-ci, sans faire de résistance, disait à
    mi-voix:

    « C'est bon! c'est bon! cela n'engage à rien.

    –Cent cinquante-trois livres, dit le docteur, en inscrivant ce nombre
    sur son carnet.

    –Suis-je trop lourd?

    –Mais non, monsieur Kennedy, répliqua Joe; d'ailleurs, je suis léger,
    cela fera compensation. »

    Et ce disant, Joe prit avec enthousiasme la place du chasseur; il
    faillit même renverser la balance dans son emportement; il se posa dans
    l'attitude du Wellington qui singe Achille à l'entrée d'Hyde-Park, et
    fut magnifique; sans bouclier.

    « Cent vingt livres, inscrivit le docteur..

    –Eh! eh! » fit Joe avec un sourire de satisfaction. Pourquoi
    souriait-il? Il n'eut jamais pu le dire.

    « A mon tour, dit Fergusson.

    Et il inscrivit cent trente-cinq livres pour son propre compte.

    « A nous trois, dit-il, nous ne pesons pas plus de quatre cents livres.

    –Mais, mon maître, reprit Joe, si cela était nécessaire pour votre
    expédition, je pourrais bien me faire maigrir d'une vingtaine de livres
    en ne mangeant pas.

    –C'est inutile, mon garçon, répondit le docteur; tu peux manger à ton
    aise, et voilà une demi-couronne pour te lester à ta fantaisie. »

    CHAPITRE VII

    Détails géométriques.–Calcul de la capacité du ballon. L’aérostat
    double.–L'enveloppe.–La nacelle.–L’appareil mystérieux.–Les
    vivres.–L'addition finale.

    Le docteur Fergusson s'était préoccupé depuis longtemps des détails de
    son expédition. On comprend que le ballon, ce merveilleux véhicule
    destiné à le transporter par air, fut l'objet de sa constante
    sollicitude.

    Tout d'abord, et pour ne pas donner de trop grandes dimensions à
    l'aérostat, il résolut de le gonfler avec du gaz hydrogène, qui est
    quatorze fois et demie plus léger que l'air. La production de ce gaz
    est facile, et c'est celui qui a donné les meilleurs résultats dans les
    expériences aérostatiques.

    Le docteur, d'après des calculs très-exacts, trouva que, pour les
    objets indispensables à son voyage et pour son appareil, il devait
    emporter un poids de quatre mille livres; il fallut donc rechercher
    quelle serait la force ascensionnelle capable d'enlever ce poids, et,
    par conséquent, quelle en serait la capacité.

    Un poids de quatre mille livres est représenté par un déplacement d'air
    de quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes [1,661
    mètres cubes.], ce qui revient à dire que quarante-quatre mille huit
    cent quarante-sept pieds cubes d'air pèsent quatre mille livres
    environ.

    En donnant au ballon cette capacité de quarante-quatre mille huit cent
    quarante-sept pieds cubes et en le remplissant, au lieu d'air, de gaz
    hydrogène, qui, quatorze fois et demie plus léger, ne pèse que deux
    cent soixante seize livres, il reste une rupture d'équilibre, soit une
    différence de trois mille sept cent vingt-quatre livrés. C'est cette
    différence entre le poids du gaz contenu dans le ballon et le poids de
    l'air environnant qui constitue la force ascensionnelle de l'aérostat.

    Toutefois, si l'on introduisait dans le ballon les quarante-quatre
    mille huit cent quarante pieds cubes de gaz dont nous parlons, il
    serait entièrement rempli; or cela ne doit pas être, car à mesure que
    le ballon monte dans les couches moins denses de l'air, le gaz qu'il
    renferme tend à se dilater et ne tarderait pas à crever l'enveloppe. On
    ne remplit donc généralement les ballons qu'aux deux tiers.

    Mais le docteur, par suite de certain projet connu de lui seul, résolut
    de ne remplir son aérostat qu'à moitié, et puisqu'il lui fallait
    emporter quarante-quatre mille huit cent quarante-sept pieds cubes
    d’hydrogène, de donner à son ballon une capacité à peu près double.

    Il le disposa suivant cette forme allongée que l'on sait être
    préférable; le diamètre horizontal fut de cinquante pieds et le
    diamètre vertical de soixante-quinze [Cette dimension n'a rien
    d'extraordinaire: en 1784, à Lyon, M. Montgolfier construisit un
    aérostat dont la capacité était de 340,000 pieds cubes, ou 20,000
    mètres cubes, et il pouvait enlever un poids de 20 tonnes, soit 20,000
    kilogrammes]; il obtint ainsi un sphéroïde dont la capacité s'élevait
    en chiffres ronds à quatre-vingt-dix mille pieds cubes.

    Si le docteur Fergusson avait pu employer deux ballons, ses chances de
    réussite se seraient accrues; en effet, au cas où l'un vient à se
    rompre dans l'air, on peut en jetant du lest se soutenir au moyen de
    l'autre. Mais la manœuvre de deux aérostats devient fort difficile,
    lorsqu'il s'agit de leur conserver une force d'ascension égale.

    Après avoir longuement réfléchi, Fergusson, par une disposition
    ingénieuse, réunit les avantages de deux ballons sans en avoir les
    inconvénients; il en construisit deux d'inégale grandeur et les
    renferma l'un dans l’autre. Son ballon extérieur, auquel il conserva
    les dimensions que nous avons données plus haut, en contint un plus
    petit, de même forme, qui n’eût que quarante-cinq pieds de diamètre
    horizontal et soixante-huit pieds de diamètre vertical. La capacité de
    ce ballon intérieur n’était donc que de soixante-sept mille pieds
    cubes; il devait nager dans le fluide qui l’entourait; une soupape
    s'ouvrait d'un ballon à l'autre et permettait au besoin de les faire
    communiquer entre eux.

    Cette disposition présentait cet avantage que, s'il fallait donner
    issue au gaz pour descendre, on laisserait échapper d'abord celui du
    grand ballon; dût-on même le vider entièrement, le petit resterait
    intact; on pouvait alors se débarrasser de l'enveloppe extérieure,
    comme d'un poids incommode, et le second aérostat, demeuré seul,
    n'offrait pas au vent la prise que donnent les ballons à demi
    dégonflés.

    De plus, dans le cas d'un accident, d'une déchirure arrivée au ballon
    extérieur, l'autre avait l'avantage d'être préservé.

    Les deux aérostats furent construits avec un taffetas croisé de Lyon
    enduit de: gutta-percha. Cette substance gommo-résineuse jouit d'une
    imperméabilité absolue; elle est entièrement inattaquable aux acides et
    aux gaz. Le taffetas fut juxtaposé en double au pôle supérieur du
    globe, où se fait presque tout l'effort.

    Cette enveloppe pouvait retenir le fluide pendant un temps illimité.
    Elle pesait une demi-livre par neuf pieds carrés. Or, la surface du
    ballon extérieur étant d'environ onze mille six cents pieds carrés, son
    enveloppe pesa six cent cinquante livres. L’enveloppe du second ayant
    neuf mille deux cents pieds carrés de surface ne pesait que cinq cent
    dix livres: soit donc, en tout, onze cent soixante livres.

    Le filet destiné à supporter la nacelle fut fait en corde de chanvre
    d'une très grande solidité; les deux soupapes devinrent l'objet de
    soins minutieux, comme l'eut été le gouvernail d'un navire.

    La nacelle, de forme circulaire et d'un diamètre de quinze pieds, était
    construite en osier, renforcée par une légère armure de fer, et revêtue
    à la partie inférieure de ressorts élastiques destinés à amortir les
    chocs. Son poids et celui du filet ne dépassaient pas deux cent quatre
    vingt livres.

    Le docteur fit construire, en outre, quatre caisses de tôle de deux
    lignes d'épaisseur; elles étaient réunies entre elles par des tuyaux
    munis de robinets; il y joignit un serpentin de deux pouces de diamètre
    environ qui se terminait par deux branches droites d'inégale longueur,
    mais dont la plus grande mesurait vingt-cinq pieds de haut, et la plus
    courte quinze pieds seulement.

    Les caisses de tôle s'emboîtaient dans la nacelle de façon à occuper le
    moins d'espace possible; le serpentin, qui ne devait s'ajuster que plus
    tard, fut emballé séparément, ainsi qu'une très forte pile électrique
    de Buntzen. Cet appareil avait été si ingénieusement combiné qu'il ne
    pesait pas plus de sept cents livres, en y comprenant même vingt-cinq
    gallons d'eau contenus dans une caisse spéciale.

    Les instruments destinés au voyage consistèrent en deux baromètres,
    deux thermomètres, deux boussoles, un sextant, deux chronomètres, un
    horizon artificiel et un altazimuth pour relever les objets lointains
    et inaccessibles. L'Observatoire de Greenwich s'était mis à la
    disposition du docteur. Celui-ci d'ailleurs ne se proposait pas de
    faire des expériences de physique; il voulait seulement reconnaître sa
    direction, et déterminer la position des principales rivières,
    montagnes et villes.

    Il se munit de trois ancres en fer bien éprouvées, ainsi que d'une
    échelle de soie légère et résistante, longue d'une cinquantaine de
    pieds.

    Il calcula également le poids exact de ses vivres; ils consistèrent en
    thé, en café, en biscuits, en viande salée et en pemmican, préparation
    qui, sous un mince volume, renferme beaucoup d'éléments nutritifs.
    Indépendamment d'une suffisante réserve d'eau-de-vie, il disposa deux
    caisses à eau qui contenaient chacune vingt-deux gallons [Cent litres à
    peu près. Le gallon, qui contient 8 pintes, vaut 4 litres 453].

    La consommation de ces divers aliments devait peu à peu diminuer le
    poids enlevé par l’aérostat. Car il faut savoir que l'équilibre d'un
    ballon dans l'atmosphère est d'une extrême sensibilité. La perte d'un
    poids presque insignifiant suffit pour produire un déplacement très
    appréciable.

    Le docteur n'oublia ni une tente qui devait recouvrir une partie de la
    nacelle, ni les couvertures qui composaient toute la literie de voyage,
    ni les fusils du chasseur, ni ses provisions de poudre et de balles.

    Voici le résumé de ses différents calculs:

    Fergusson. 135 livres. Kennedy… 153
    — Joe 120 — Poids du premier ballon… 650 —
    Poids du second ballon 510 — Nacelle et filet. 280 —
    Ancres, instruments, Fusils, couvertures, 190 — Tente,
    ustensiles divers, Viande, pemmican, Biscuits, thé, 386 —
    Café, eau-de-vie, Eau… 400 — Appareil
    700 — Poids de l'hydrogène. 276 — Lest
    200 — ————- Total. 4000 livres

    Tel était le décompte des quatre mille livres que le docteur Fergusson
    se proposait d'enlever; il n'emportait que deux cents livres de lest,
    pour « les cas imprévus seulement, » disait-il, car il comptait bien
    n'en pas user, grâce à son appareil.

    CHAPITRE VIII

    Importance de Joe.–Le commandant de la Resolute.–L'arsenal de
    Kennedy.–Aménagements.–Le dîner d’adieu.–Le départ du 21
    février.–Séances scientifiques du docteur.–Duveyrier,
    Livingstone.–Détails du voyage aérien.–Kennedy réduit au silence.

    Vers le 10 février, les préparatifs touchaient à la fin, les aérostats
    renfermés l'un dans l'autre étaient entièrement terminés; ils avaient
    subi une forte pression d'air refoulé dans leurs flancs; cette épreuve
    donnait bonne opinion de leur solidité, et témoignait des soins
    apportés à leur construction.

    Joe ne se sentait pas de joie; il allait incessamment de Greek street
    aux ateliers de MM. Mittchell, toujours affairé, mais toujours épanoui,
    donnant volontiers des détails sur l’affaire aux gens qui ne lui en
    demandaient point, fier entre toutes choses d’accompagner son maître.
    Je crois même qu'à montrer l'aérostat, à développer les idées et les
    plans du docteur, à laisser apercevoir celui-ci par une fenêtre
    entr'ouverte, ou à son passage dans les rues, le digne garçon gagna
    quelques demi-couronnes; il ne faut pas lui en vouloir; il avait bien
    le droit de spéculer un peu sur l'admiration et la curiosité de ses
    contemporains.

    Le 16 février, le Resolute vint jeter l'ancre devant Greenwich. C'était
    un navire à hélice du port de huit cents tonneaux, bon marcheur, et qui
    fut chargé de ravitailler la dernière expédition de sir James Ross aux
    régions polaires. Le commandant Pennet passait pour un aimable homme,
    il s'intéressait particulièrement au voyage du docteur, qu'il
    appréciait de longue date. Ce Pennet faisait plutôt un savant qu'un
    soldat, cela n'empêchait pas son bâtiment de porter quatre caronades,
    qui n'avaient jamais fait de mal à personne, et servaient seulement à
    produire les bruits les plus pacifiques du monde.

    La cale du Resolute fut aménagée de manière à loger l'aérostat; il y
    fut transporté avec les plus grandes précautions dans la journée du 18
    février; on l'emmagasina au fond du navire, de manière à prévenir tout
    accident; la nacelle et ses accessoires, les ancres, les cordes, les
    vivres, les caisses à eau que l'on devait remplir à l'arrivée, tout fut
    arrimé sous les yeux de Fergusson.

    On embarqua dix tonneaux d'acide sulfurique et dix tonneaux de vieille
    ferraille pour la production du gaz hydrogène. Cette quantité était
    plus que suffisante, mais il fallait parer aux pertes possibles.
    L'appareil destiné à développer le gaz, et composé d'une trentaine de
    barils, fut mis à fond de cale.

    Ces divers préparatifs se terminèrent le 18 février au soir. Deux
    cabines confortablement disposées attendaient le docteur Fergusson et
    son ami Kennedy. Ce dernier, tout en jurant qu'il ne partirait pas, se
    rendit à bord avec un véritable arsenal de chasse, deux excellents
    fusil à deux coups, se chargeant par la culasse, et une carabine à
    toute épreuve de la fabrique de Purdey Moore et Dickson d'Edimbourg;
    avec une pareille arme le chasseur n’était pas embarrassé de loger à
    deux mille pas de distance une balle dans l'œil d'un chamois; il y
    joignit deux revolvers Colt à six coups pour les besoins imprévus; sa
    poudrière, son sac à cartouches, son plomb et ses balles, en quantité
    suffisante, ne dépassaient pas les limites de poids assignées par le
    docteur.

    Les trois voyageurs s'installèrent à bord dans la journée du 19
    février; ils furent reçus avec une grande distinction par le capitaine
    et ses officiers, le docteur toujours assez froid, uniquement préoccupé
    de son expédition, Dick ému sans trop vouloir le paraître, Joe
    bondissant, éclatant en propos burlesques; il devint promptement le
    loustic du poste des maîtres, où un cadre lui avait: été réservé.

    Le 20, un grand dîner d'adieu fut donné au docteur Fergusson et à
    Kennedy par la Société Royale de Géographie. Le commandant Pennet et
    ses officiers assistaient à ce repas, qui fut très animé et très fourni
    en libations flatteuses; les santés y furent portées en assez grand
    nombre pour assurer à tous les convives une existence de centenaires.
    Sir Francis M… présidait avec une émotion contenue, mais pleine de
    dignité.

    A sa grande confusion; Dick Kennedy eut une large part dans les
    félicitations bachiques. Après avoir bu « à l'intrépide Fergusson, la
    gloire de « l'Angleterre, » on dut boire « au non moins courageux
    Kennedy, son audacieux compagnon. »

    Dick rougit beaucoup, ce qui passa pour de la modestie: les
    applaudissements redoublèrent Dick rougit encore davantage.

    Un message de la reine arriva au dessert; elle présentait ses
    compliments aux deux voyageurs et faisait des vœux pour la réussite de
    l'entreprise.

    Ce qui nécessita de nouveau toasts « à Sa Très Gracieuse Majesté. »

    A minuit, après des adieux émouvants et de chaleureuses poignées de
    mains, les convives se séparèrent.

    Les embarcations du Resolute attendaient au pont de Westminster; le
    commandant y prit place en compagnie de ses passagers et de ses
    officiers, et le courant rapide de la Tamise les porta vers Greenwich,

    A une heure, chacun dormait à bord.

    Le lendemain, 21 février, à trois heures du matin, les fourneaux
    ronflaient; à cinq heures, on levait l'ancre, et sous l'impulsion de
    son hélice, le Resolute fila vers l'embouchure de la Tamise.

    Nous n'avons pas besoin de dire que les conversations du bord roulèrent
    uniquement sur l'expédition du docteur Fergusson. A le voir comme à
    l'entendre, il inspirait une telle confiance bientôt, sauf l'Écossais,
    personne ne mit en question le succès de son entreprise.

    Pendant les longues heures inoccupées du voyage docteur faisait un
    véritable cours de géographie dans le carré des officiers. Ces jeunes
    gens se passionnaient pour les découvertes faites depuis quarante ans
    en Afrique; il leur raconta les explorations de Barth, de Burton, de
    Speke, de Grant, il leur dépeignit cette mystérieuse contrée livrée de
    toutes part aux investigations de la science. Dans le nord, le jeune
    Duveyrier explorait le Sahara et ramenait à Paris les chefs Touaregs.
    Sous l'inspiration du gouvernement français, deux expéditions se
    préparaient, qui, descendant du nord et venant à l'ouest, se
    croiseraient à Tembouctou. Au sud, l’infatigable Livingstone s'avançait
    toujours vers l'équateur, et depuis mars 1862, il remontait, en
    compagnie de Mackensie, la rivière Rovoonia. Le dix-neuvième siècle ne
    se passerait certainement pas sans que l'Afrique n'eût révélé les
    secrets enfouis dans son sein depuis six mille ans.

    L'intérêt des auditeurs de Fergusson fut excité surtout quand il leur
    fit connaître en détail les préparatifs de son voyage; ils voulurent
    vérifier ses calculs; ils discutèrent, et le docteur entra franchement
    dans la discussion.

    En général, on s'étonnait de la quantité relativement restreinte de
    vivres qu'il emportait avec lui. Un jour, l'un des officiers interrogea
    le docteur à cet égard

    « Cela vous surprend, répondit Fergusson.

    –Sans doute.

    –Mais quelle durée supposez-vous donc qu'aura mon voyage? Des mois
    entiers? C'est une grande erreur; s'il se prolongeait, nous serions
    perdus, nous n'arriverions pas. Sachez donc qu'il n'y a pas plus de
    trois mille cinq cents, mettez quatre mille milles [Environ 400 lieues]
    de Zanzibar à la côte du Sénégal. Or, à deux cent quarante milles [Cent
    lieues. Le docteur compte toujours par milles géographiques de 60 au
    degré] par douze heures, ce qui n'approche pas de la vitesse de nos
    chemins de fer, en voyageant jour et nuit, il suffirait de sept jours
    pour traverser l'Afrique.

    –Mais alors vous ne pourriez rien voir, ni faire de relèvements
    géographiques, ni reconnaître le pays.

    –Aussi, répondit le docteur, si je suis maître de mon ballon, si je
    monte ou descends à ma volonté, je m'arrêterai quand bon me semblera,
    surtout lorsque des courants trop violents menaceront de m'entraîner.

    –Et vous en rencontrerez, dit le commandant Pennet; il y a des
    ouragans qui font plus de deux cent quatre milles à l'heure.

    –Vous le voyez, répliqua le docteur, avec une telle rapidité, on
    traverserait l'Afrique en douze heures; on se lèverait à Zanzibar pour
    aller se coucher à Saint-Louis.

    –Mais, reprit un officier, est-ce qu'un ballon pourrait être entraîné
    par une vitesse pareille?

    –Cela s'est vu, répondit Fergusson.

    –Et le ballon a résisté?

    –Parfaitement. C'était à l'époque du couronnement de Napoléon en 1804.
    L'aéronaute Garnerin lança de Paris, à onze heures du soir, un ballon
    qui portait l'inscription suivante tracée en lettres d'or: « Paris, 25
    frimaire an XIII, couronnement de l'empereur Napoléon par S. S. Pie
    VII.» Le lendemain matin, à cinq heures, les habitants de Rome voyaient
    le même ballon planer au-dessus du Vatican, parcourir la campagne
    romaine, et aller s'abattre dans le lac de Bracciano. Ainsi, Messieurs,
    un ballon peut résister à de pareilles vitesses.

    –Un ballon, oui; mais un homme, se hasarda à dire Kennedy.

    –Mais un homme aussi! Car un ballon est toujours immobile par rapport
    à l'air qui l'environne; ce n'est pas lui qui marche, et est la masse
    de l'air elle-même; aussi, allumez une bougie dans votre nacelle, et la
    flamme ne vacillera pas. Un aéronaute montant le ballon de Garnerin
    n'aurait aucunement souffert de cette vitesse. D'ailleurs, je ne tiens
    pas à expérimenter une semblable rapidité, et si je puis m'accrocher
    pendant la nuit à quelque arbre ou quelque accident de terrain, je ne
    m'en ferai pas faute. Nous emportons d'ailleurs pour deux mois de
    vivres, et rien n'empêchera notre adroit chasseur de nous fournir du
    gibier en abondance quand nous prendrons terre.

    –Ah! monsieur Kennedy! vous allez faire là des coups de maître, dit un
    Jeune midshipman en regardant l'Écossais avec des yeux d'envie.

    –Sans compter, reprit un autre, que votre plaisir sera doublé d'une
    grande gloire.

    –Messieurs, répondit le chasseur, je suis fort sensible à vos
    compliments… mais il ne m'appartient pas de les recevoir. . .

    –Hein! fit-on de tous côtés vous ne partirez pas?

    –Je ne partirai pas.

    –Vous n’accompagnerez pas le docteur Fergusson?

    –Non seulement je ne l'accompagnerai pas, mais je ne suis ici que pour
    l’arrêter au dernier moment. »

    Tous les regards se dirigèrent vers le docteur.

    « Ne l'écoutez pas, répondit-il avec son air calme. C'est une chose
    qu'il ne faut pas discuter avec lui; au fond il sait parfaitement qu'il
    partira.

    –Par saint Patrick! s'écria Kennedy j’atteste…

    –N’atteste rien, ami Dick; tu es jaugé, tu es pesé, toi, ta poudre,
    tes fusils et tes balles; ainsi n'en parlons plus. »

    Et de fait, depuis ce jour jusqu'à l'arrivée à Zanzibar, Dick n'ouvrit
    plus la bouche; il ne parla pas plus de cela que d'autre chose. Il se
    tut.

    CHAPITRE IX

    On double le cap.–Le gaillard d'avant–Cours de cosmographie par le
    progrès Joe.–Do direction des ballons.–De la recherche des courants
    atmosphériques.–Eupnxa.

    Le Resolute filait rapidement vers le cap de Bonne-Espérance; le temps
    se maintenait au beau, quoique la mer devint plus forte.

    Le 30 mars, vingt-sept jours après le départ de Londres, la montagne de
    la Table se profila sur l'horizon; la ville du Cap, située au pied d'un
    amphithéâtre de collines, apparut au bout des lunettes marines, et
    bientôt le Resolute jeta l'ancre dans le port. Mais le commandant n'y
    relâchait que pour prendre du charbon; ce fut l'affaire d'un jour; le
    lendemain, le navire donnait dans le sud pour doubler la pointe
    méridionale de l'Afrique et entrer dans le canal de Mozambique.

    Joe n'en était pas à son premier voyage sur mer; il n'avait pas tardé à
    se trouver chez lui à bord. Chacun l'aimait pour sa franchise et sa
    bonne humeur. Une grande part de la célébrité de son maître
    rejaillissait sur lui. On l'écoutait comme un oracle, et il ne se
    trompait pas plus qu'un autre.

    Or, tandis que le docteur poursuivait le cours de ses descriptions dans
    le carré des officiers, Joe trônait sur le gaillard d'avant, et faisait
    de l'histoire à sa manière, procédé suivi d'ailleurs par les plus
    grands historiens de tous les temps.

    Il était naturellement question du voyage aérien. Joe avait eu de la
    peine à faire accepter l'entreprise par des esprits récalcitrants; mais
    aussi, la chose une fois acceptée, l'imagination des matelots, stimulée
    par le récit de Joe, ne connut plus rien d'impossible.

    L'éblouissant conteur persuadait à son auditoire qu'après ce voyage-là
    on en ferait bien d'autres. Ce n'était que le commencement d'une longue
    série d'entreprises surhumaines.

    « Voyez-vous, mes amis, quand on a goûté de ce genre de locomotion, on
    ne peut plus s'en passer; aussi, à notre prochaine expédition, au lieu
    d'aller de côté, nous irons droit devant nous en montant toujours.

    –Bon! dans la lune alors, dit un auditeur émerveillé.

    –Dans la lune! riposta Joe; non, ma foi, c'est trop commun! tout le
    monde y va dans la lune. D'ailleurs, il n'y a pas d'eau, et on est
    obligé d'en emporter des provisions énormes, et même de l'atmosphère en
    fioles, pour peu qu'on tienne à respirer.

    –Bon! si on y trouve du gin! dit un matelot fort amateur de cette
    boisson.

    –Pas davantage, mon brave. Non! point de lune; mais nous nous
    promènerons dans ces jolies étoiles, dans ces charmantes planètes dont
    mon maître m'a parlé si souvent. Ainsi, nous commencerons par visiter
    Saturne…

    –Celui qui a un anneau? demanda le quartier-maître.

    –Oui! un anneau de mariage. Seulement on ne sait pas ce que sa femme
    est devenue!

    –Comment vous iriez si haut que cela? fit un mousse stupéfait. C'est
    donc le diable, votre maître?

    –Le diable! il est trop bon pour cela!

    –Mais après Saturne? demanda l'un des plus impatients de l'auditoire.

    –Après Saturne? Eh bien, nous rendrons visite à Jupiter; un drôle de
    pays, allez, où les journées ne sont que de neuf heures et demie, ce
    qui est commode pour les paresseux, et où les années, par exemple,
    durent douze ans, ce qui est avantageux pour les gens qui n'ont plus
    que six mois à vivre.

    Ça prolonge un peu leur existence!

    –Douze ans? reprit le mousse.

    –Oui, mon petit; ainsi, dans cette contrée-là, tu téterais encore ta
    maman, et le vieux là-bas, qui court sur sa cinquantaine, serait un
    bambin de quatre ans et demi.

    –Voilà qui n'est pas croyable! s'écria le gaillard d'avant d'une seule
    voix.

    –Pure vérité, fit Joe avec assurance. Mais que voulez-vous quand on
    persiste à végéter dans ce monde-ci, on n'apprend rien, on reste
    ignorant comme un marsouin. Venez un peu dans Jupiter et vous verrez!
    par exemple, il faut de la tenue là-haut, car il a des satellites qui
    ne sont pas commodes! »

    Et l'on riait, mais on le croyait à demi; et il leur parlait de Neptune
    où les marins sont joliment reçus, et de Mars où les militaires
    prennent le haut du pavé, ce qui finit par devenir assommant. Quant à
    Mercure, vilain monde, rien que des voleurs et des marchands, et se
    ressemblant tellement les uns aux autres qu'il est difficile de les
    distinguer. Et enfin il leur faisait de Vénus un tableau vraiment
    enchanteur.

    « Et quand nous reviendrons de cette expédition-là, dit l'aimable
    conteur, on nous décorera de la croix du Sud, qui brille là-haut à la
    boutonnière du bon Dieu.

    –Et vous l'aurez bien gagnée! » dirent les matelots.

    Ainsi se passaient en joyeux propos les longues soirées du gaillard
    d'avant. Et pendant ce temps, les conversations instructives du docteur
    allaient leur train.

    Un jour, on s'entretenait de la direction des ballons, et Fergusson fut
    sollicité de donner son avis à cet égard.

    « Je ne crois pas, dit-il, que l'on puisse parvenir à diriger les
    ballons. Je connais tous les systèmes essayés ou proposés; pas un n'a
    réussi, pas un n'est praticable. Vous comprenez bien que j'ai du me
    préoccuper de cette question qui devait avoir un si grand intérêt pour
    moi; mais je n'ai pu la résoudre avec les moyens fournis par les
    connaissances actuelles de la mécanique. Il faudrait découvrir un
    moteur d'une puissance extraordinaire, et d'une légèreté impossible! Et
    encore, on ne pourra résister à des courants de quelque importance!
    Jusqu'ici, d'ailleurs, on s'est plutôt occupé de diriger la nacelle que
    le ballon. C'est une faute.

    –Il y a cependant, répliqua-t-on, de grands rapports entre un aérostat
    et un navire, que l'on dirige à volonté.

    Mais non, répondit le docteur Fergusson, il y en a peu ou point. L'air
    est infiniment moins dense que l'eau, dans laquelle le navire n'est
    submergé qu'à moitié, tandis que l'aérostat plonge tout entier dans
    l'atmosphère, et reste immobile par rapport au fluide environnant.

    –Vous pensez alors que la science aérostatique a dit son dernier mot?

    –Non pas! non pas! Il faut chercher autre chose, et, si l'on ne peut
    diriger un ballon, le maintenir au moins dans les courants
    atmosphériques favorables. A mesure que l'on s’élève, ceux-ci
    deviennent beaucoup plus uniformes, et sont constants dans leur
    direction; ils ne sont plus troublés par les vallées et les montagnes
    qui sillonnent la surface du globe, et là, vous le savez, est la
    principale cause des changements du vent et de l'inégalité de son
    souffle. Or, une fois ces zones déterminées, le ballon n'aura qu'à se
    placer dans les courants qui lui conviendront.

    –Mais alors, reprit le commandant Pennet, pour les atteindre, il
    faudra constamment monter ou descendre. Là est la vraie difficulté, mon
    cher docteur.

    –Et pourquoi, mon cher commandant?

    –Entendons-nous: ce ne sera une difficulté et un obstacle que pour les
    voyages de long cours, et non pas pour les simples promenades
    aériennes.

    –Et la raison, s'il vous plaît?

    –Parce que vous ne montez qu'à la condition de jeter du lest, vous ne
    descendez qu'à la condition de perdre du gaz, et à ce manège-là, vos
    provisions de gaz et de lest seront vite épuisées.

    –Mon cher Pennet, là est toute la question. Là est la seule difficulté
    que la science doive tendre à vaincre. Il ne s'agit pas de diriger les
    ballons; il s'agit de les mouvoir de haut en bas, sans dépenser ce gaz
    qui est sa force, son sang, son âme, si l'on peut s'exprimer ainsi.

    –Vous avez raison, mon cher docteur, mais cette difficulté n'est pas
    encore résolue, ce moyen n'est pas encore trouvé.

    –Je vous demande pardon, il est trouvé.

    –Par qui?

    –Par moi!

    –Par vous?

    –Vous comprenez bien que, sans cela, je n'aurais pas risqué cette
    traversée de l'Afrique en ballon. Au bout de vingt-quatre heures,
    j'aurais été à sec de gaz!

    –Mais vous n'avez pas parlé de cela en Angleterre!

    –Non. Je ne tenais pas à me faire discuter en public. Cela me
    paraissait inutile. J'ai fait en secret des expériences préparatoires,
    et j'ai été satisfait; je n'avais donc pas besoin d'en apprendre
    davantage.

    –Eh bien! mon cher Fergusson, peut-on vous demander votre secret?

    –Le voici, Messieurs, et mon moyen est bien simple. »

    L'attention de l'auditoire fut portée au plus haut point, et le docteur
    prit tranquillement la parole en ces termes:

    CHAPITRE X

    Essais antérieurs.–Les cinq caisses du docteur.–Le chalumeau à
    gaz.–Le calorifère.–Manière de manœuvrer.–Succès certain.

    « On a tenté souvent, Messieurs, de s'élever ou de descendre à volonté,
    sans perdre le gaz ou le lest d'un ballon Un aéronaute français, M.
    Meunier, voulait atteindre ce but en comprimant de l'air dans une
    capacité intérieure. Un belge, M. le docteur van Hecke, au moyen
    d'ailes et de palettes, déployait une force verticale qui eut été
    insuffisante dans la plupart des cas. Les résultats pratiques obtenus
    par ses divers moyens ont été insignifiants.

    « J'ai donc résolu d'aborder la question plus franchement. Et d'abord
    je supprime complètement le lest, si ce n’est pour les cas de force
    majeure, tels que la rupture de mon appareil, ou l'obligation de
    m'élever instantanément pour éviter un obstacle imprévu.

    « Mes moyens d'ascension et de descente consistent uniquement à dilater
    ou à contracter par des températures diverses le gaz renfermé dans
    l'intérieur de l'aérostat. Et voici comment j'obtiens ce résultat.

    "Vous avez vu embarquer avec la nacelle plusieurs caisses dont l'usage
    vous est inconnu. Ces caisses sont au nombre de cinq.

    « La première renferme environ vingt-cinq gallons d'eau, à laquelle
    j'ajoute quelques gouttes d'acide sulfurique pour augmenter sa
    conductibilité, et je la décompose au moyen d'une forte pile de
    Buntzen. L'eau, comme vous le savez, se compose de deux volumes en gaz
    hydrogène et d'un volume en gaz oxygène.

    « Ce dernier, sous l'action de la pile, se rend par son pôle positif
    dans une seconde caisse. Une troisième, placée au-dessus de celle-ci,
    et d'une capacité double, reçoit l'hydrogène qui arrive par le pôle
    négatif.

    « Des robinets, dont l'un a une ouverture double de l'autre, font
    communiquer ces deux caisses avec une quatrième, qui s'appelle caisse
    de mélange. Là, en effet, se mélangent ces deux gaz provenant de la
    décomposition de l'eau. La capacité de cette caisse de mélange est
    environ de quarante et un pieds cubes [Un mètre 50 centimètres carrés].

    « A la partie supérieure de cette caisse est un tube en platine, muni
    d'un robinet.

    « Vous l'avez déjà compris, Messieurs: l'appareil que je vous décris
    est tout bonnement un chalumeau à gaz oxygène et hydrogène, dont la
    chaleur dépasse celle des feux de forge.

    « Ceci établi, je passe à la seconde partie de l'appareil.

    « De la partie inférieure de mon ballon, qui est hermétiquement clos,
    sortent deux tubes séparés par un petit intervalle. L'un prend
    naissance au milieu des couches supérieures du gaz hydrogène, l'autre
    au milieu des couches inférieures.

    « Ces deux tuyaux sont munis de distance en distance de fortes
    articulations en caoutchouc, qui leur permettent de se prêter aux
    oscillations de l'aérostat.

    « Ils descendent tous deux jusqu'à la nacelle, et se perdent dans une
    caisse de fer de forme cylindrique, qui s'appelle caisse de chaleur.
    Elle est fermée à ses deux extrémités par deux forts disques de même
    métal.

    « Le tuyau parti de la région inférieure du ballon se rend dans cette
    boite cylindrique par le disque du bas; il y pénètre, et adopte alors
    la forme d'un serpentin hélicoïdal dont les anneaux superposés occupent
    presque toute la hauteur de la caisse. Avant d'en sortir, le serpentin
    se rend dans un petit cône, dont la base concave, en forme de calotte
    sphérique, est dirigée en bas.

    « C'est par le sommet de ce cône que sort le second tuyau, et il se
    rend, comme je vous l'ai dit, dans les couches supérieures du ballon.

    « La calotte sphérique du petit cône est en platine. afin de ne pas
    fondre sous l'action du chalumeau. Car celui-ci est placé sur le fond
    de la caisse en fer, au milieu du serpentin hélicoïdal, et l'extrémité
    de sa flamme viendra légèrement lécher cette calotte.

    « Vous savez, Messieurs, ce que c'est qu'un calorifère destiné à
    chauffer les appartements. Vous savez comment il agit. L'air de
    l'appartement est forcé de passer par les tuyaux, et il est restitué
    avec une température plus élevée. Or, ce que je viens de vous décrire
    là n'est, à vrai dire, qu'un calorifère.

    « En effet, que se passera-t-il? Une fois le chalumeau allumé,
    l'hydrogène du serpentin et du cône concave s'échauffe, et monte
    rapidement par le tuyau qui le mène aux régions supérieures de
    l'aérostat. Le vide se fait en dessous, et il attire le gaz des régions
    inférieures qui se chauffe à son tour, et est continuellement remplacé;
    il s'établit ainsi dans les tuyaux et le serpentin un courant
    extrêmement rapide de gaz, sortant du ballon, y retournant et se
    surchauffant sans cesse.

    « Or, les gaz augmentent de 1/480 de leur volume par degré de chaleur.
    Si donc je force la température de dix-huit degrés [10° centigrades.
    Les gaz augmentent de 1/267 de leur volume par 1° centigrade],
    l'hydrogène de l'aérostat se dilatera de 18/480, ou de seize cent
    quatorze pieds cubes [Soixante-deux mètres cubes environ], il déplacera
    donc seize cent soixante-quatorze pieds cubes d'air de plus, ce qui
    augmentera sa force ascensionnelle de cent soixante livres. Cela
    revient donc à jeter ce même poids de lest. Si j'augmente la
    température de cent quatre-vingt degrés [100° centigrades], le gaz se
    dilatera de, 180/480: il déplacera seize mille sept cent quarante pieds
    cubes de plus, et sa force ascensionnelle s'accroîtra de seize cents
    livres.

    « Vous le comprenez, Messieurs, je puis donc facilement obtenir des
    ruptures d'équilibre considérables. Le volume de l'aérostat a été
    calculé de telle façon, qu'étant à demi gonflé, il déplace un poids
    d'air exactement égal à celui de l'enveloppe du gaz hydrogène et de la
    nacelle chargée de voyageurs et de tous ses accessoires. A ce point de
    gonflement, il est exactement en équilibre dans l'air, il ne monte ni
    ne descend.

    « Pour opérer l'ascension, je porte le gaz à une température supérieure
    à la température ambiante au moyen de mon chalumeau; par cet excès de
    chaleur, il obtient une tension plus forte, et gonfle davantage le
    ballon, qui monte d'autant plus que je dilate l'hydrogène.

    « La descente se fait naturellement en modérant la chaleur du
    chalumeau, et en laissant la température se refroidir. L'ascension sera
    donc généralement beaucoup plus rapide que la descente. Mais c'est là
    une heureuse circonstance; je n'ai jamais d'intérêt à descendre
    rapidement, et c’est au contraire par une marche ascensionnelle très
    prompte que j'évite les obstacles. Les dangers sont en bas et non en
    haut.

    « D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, j'ai une certaine quantité de
    lest qui me permettra de m'élever plus vite encore, si cela devient
    nécessaire. Ma soupape, située au pôle supérieur du ballon, n'est plus
    qu'une soupape de sûreté. Le ballon garde toujours sa même charge
    d'hydrogène; les variations de température que je produis dans ce
    milieu de gaz clos pourvoient seules à tous ses mouvements de montée et
    de descente.

    « Maintenant, Messieurs, comme détail pratique, j'ajouterai ceci.

    « La combustion de l'hydrogène et de l'oxygène à la pointe du chalumeau
    produit uniquement de la vapeur d'eau. J'ai donc muni la partie
    inférieure de la caisse cylindrique en fer d'un tube de dégagement avec
    soupape fonctionnant à moins de deux atmosphères de pression; par
    conséquent, dès qu'elle a atteint cette tension, la vapeur s'échappe
    d'elle même.

    « Voici maintenant des chiffres très exacts.

    « Vingt-cinq gallons d'eau décomposée en ses éléments constitutifs
    donnent deux cents livres d'oxygène et vingt-cinq livres d'hydrogène.
    Cela représente, à la tension atmosphérique, dix-huit cent
    quatre-vingt-dix pieds cubes [Soixante-dix mètres cubes d'oxygène] du
    premier, et trois mille sept cent quatre-vingts pieds cubes [Cent
    quarante mètres cubes d'hydrogène] du second, en tout cinq mille six
    cent soixante-dix pieds cubes du mélange [Deux cent dix mètres cubes].

    « Or le robinet de mon chalumeau, ouvert en plein, dépense vingt-sept
    pieds cubes [Un mètre cube] à l'heure avec une flamme au moins six fois
    plus forte que celle des grandes lanternes d'éclairage. En moyenne
    donc, et pour me maintenir à une hauteur peu considérable, je ne
    brûlerai pas plus de neuf pieds cubes à l'heure [Un tiers de mètre
    cube]; mes vingt-cinq gallons d'eau me représentent donc six cent
    trente heures de navigation aérienne, ou un peu plus de vingt-six
    jours.

    « Or, comme je puis descendre à volonté, et renouveler ma provision
    d'eau sur la route, mon voyage peut avoir une durée indéfinie.

    « Voilà mon secret, Messieurs, il est simple, et, comme les choses
    simples, il ne peut manquer de réussir. La dilatation et la contraction
    du gaz de l'aérostat, tel est mon moyen, qui n'exige ni ailes
    embarrassantes, ni moteur mécanique. Un calorifère pour produire mes
    changements de température, un chalumeau pour le chauffer, cela n'est
    ni incommode, ni lourd. Je crois donc avoir réuni toutes les conditions
    sérieuses de succès. »

    Le docteur Fergusson termina ainsi son discours, et fut applaudi de bon
    cœur. Il n'y avait pas une objection à lui faire; tout était prévu et
    résolu.

    « Cependant, dit le commandant, cela peut être dangereux.

    –Qu'importe, répondit simplement le docteur, si cela est praticable?

    CHAPITRE XI

    Arrivée à Zanzibar,–Le consul anglais.–Mauvaises dispositions des
    habitants.–L'île Koumbeni.–Les faiseurs de pluie–Gonflement du
    ballon.–Départ du 18 avril.–Dernier adieu.–Le Victoria.

    Un vent constamment favorable avait hâté la marche du Resolute vers le
    lieu de sa destination. La navigation du canal de Mozambique fut
    particulièrement paisible. La traversée maritime faisait bien augurer
    de la traversée aérienne. Chacun aspirait au moment de l'arrivée, et
    voulait mettre la dernière main aux préparatifs du docteur Fergusson.

    Enfin le bâtiment vint en vue de la ville de Zanzibar, située sur l'île
    du même nom, et le 15 avril, à onze heures du matin, l laissa tomber
    l'ancre dans le port

    L'île de Zanzibar appartient à l’imam de Mascate, allié de la France et
    de l'Angleterre, et c'est à coup sûr sa plus belle colonie. Le port
    reçoit un grand nombre de navires des contrées avoisinantes.

    L'île n'est séparée de la côte africaine que par un canal dont la plus
    grande largeur n'excède pas trente milles [Douze lieues et demie].

    Elle fait un grand commerce de gomme, d'ivoire, et surtout d'ébène, car
    Zanzibar est le grand marché d'esclaves. Là vient se concentrer tout ce
    butin conquis dans les batailles que les chefs de l'intérieur se
    livrent incessamment. Ce trafic s'étend aussi sur toute la côte
    orientale, et jusque sous les latitudes du Nil, et M G. Lejean y a vu
    faire ouvertement la traite sous pavillon français. Dès l'arrivée du
    Resolute, le consul anglais de Zanzibar vint à bord se mettre à la
    disposition du docteur, des projets duquel, depuis un mois, les
    journaux d'Europe l'avaient tenu au courant. Mais jusque-là il faisait
    partie de la nombreuse phalange des incrédules.

    « Je doutais, dit-il en tendant la main à Samuel Fergusson, mais
    maintenant je ne doute plus. »

    Il offrit sa propre maison au docteur, à Dick Kennedy, et naturellement
    au brave Joe.

    Par ses soins, le docteur prit connaissance de diverses lettres qu'il
    avait reçues du capitaine Speke. Le capitaine et ses compagnons avaient
    eu à souffrir terriblement de la faim et du mauvais temps avant
    d'atteindre le pays d'Ugogo; ils ne s'avançaient qu'avec une extrême
    difficulté et ne pensaient plus pouvoir donner promptement de leurs
    nouvelles.

    « Voilà des périls et des privations que nous saurons éviter, » dit le
    docteur.

    Les bagages des trois voyageurs furent transportés à la maison du
    consul. On se disposait à débarquer le ballon sur la plage de Zanzibar;
    il y avait près du mât des signaux un emplacement favorable, auprès
    d'une énorme construction qui l'eut abrité des vents d'est. Cette
    grosse tour, semblable à un tonneau dressé sur sa base, et près duquel
    la tonne d'Heidelberg n'eut été qu'un simple baril, servait de fort, et
    sur sa plate-forme veillaient des Beloutchis armés de lances, sorte de
    garnisaires fainéants et braillards.

    Mais, lors du débarquement de l'aérostat, le consul fut averti que la
    population de l'île s'y opposerait par la force. Rien de plus aveugle
    que les passions fanatisées. La nouvelle de l'arrivée d'un chrétien qui
    devait s'enlever dans les airs fut reçue avec irritation; les nègres,
    plus émus que les Arabes, virent dans ce projet des intentions hostiles
    à leur religion; ils se figuraient qu'on en voulait au soleil et à la
    lune. Or, ces deux astres sont un objet de vénération pour les
    peuplades africaines. On résolut donc de s'opposer à cette expédition
    sacrilège.

    Le consul, instruit de ces dispositions, en conféra avec le docteur
    Fergusson et le commandant Pennet. Celui-ci ne voulait pas reculer
    devant des menaces; mais son ami lui fit entendre raison à ce sujet.

    « Nous finirons certainement par l’emporter lui dit-il; les garnisaires
    mêmes de l'iman nous prêteraient main-forte; au besoin; mais, mon cher
    commandant, un accident est vite arrivé; il suffirait d'un mauvais coup
    pour causer au ballon un accident irréparable, et le voyage serait
    compromis sans remise; il faut donc agir avec de grandes précautions.

    –Mais que faire? Si nous débarquons sur la côte d'Afrique, nous
    rencontrerons les mêmes difficultés! Que faire?

    –Rien n'est plus simple, répondit le consul. Voyez ces îles situées au
    delà du port; débarquez votre aérostat dans l’une d'elles,
    entourez-vous d'une ceinture de matelots, et vous n'aurez aucun risque
    à courir:

    –Parfait, dit le docteur, et nous serons à notre aise pour achever nos
    préparatifs.

    Le commandant se rendit à ce conseil. Le Resolute s'approcha de l'île
    de Koumbeni. Pendant la matinée du 16 avril, le ballon fut mis en
    sûreté au milieu d'une clairière, entre les grands bois dont le sol est
    hérissé.

    On dressa deux mats hauts de quatre-vingts pieds et placés à une
    pareille distance l'un de l'autre; un jeu de poulies fixées à leur
    extrémité permit d'enlever l'aérostat au moyen d'un câble transversal;
    il était alors entièrement dégonflé. Le ballon intérieur se trouvait
    rattaché au sommet du ballon extérieur de manière à être soulevé comme
    lui.

    C'est à l'appendice inférieur de chaque ballon que furent fixés les
    deux tuyaux d'introduction de l'hydrogène.

    La journée du 17 se passa à disposer l'appareil destiné à produire le
    gaz; il se composait de trente tonneaux, dans lesquels la décomposition
    de l'eau se faisait au moyen de ferraille et d'acide sulfurique mis en
    présence dans une grande quantité d'eau. L'hydrogène se rendait dans
    une vaste tonne centrale après avoir été lavé à son passage, et de là
    il passait dans chaque aérostat par les tuyaux d'introduction. De cette
    façon, chacun d'eux se remplissait d’une quantité de gaz parfaitement
    déterminée.

    Il fallut employer, pour cette opération, dix-huit cent soixante-six
    gallons [Trois mille deux cent cinquante litres] d'acide sulfurique,
    seize mille cinquante livres de fer [Plus de huit tonnes de fer] et
    neuf cent soixante-six gallons d'eau [Prés de quarante et un mille deux
    cent cinquante litres].

    Cette opération commença dans la nuit suivante, vers trois heures du
    matin; elle dura près de huit heures. Le lendemain, l’aérostat,
    recouvert de son filet, se balançait gracieusement au-dessus de-là
    nacelle, retenu par un grand nombre de sacs de terre. L'appareil de
    dilatation fut monté avec un grand soin, et les tuyaux sortant de
    l'aérostat furent adaptés à la boîte cylindrique.

    Les ancres, les cordes, les instruments, les couvertures de voyage, la
    tente, les vivres, les armes, durent prendre dans la nacelle la place
    qui leur était assignée; la provision d'eau fut faite à Zanzibar. Les
    deux cents livres de lest furent réparties dans cinquante sacs placés
    au fond de la nacelle, mais cependant à portée de la main.

    Ces préparatifs se terminaient vers cinq heures du soir; des
    sentinelles veillaient sans cesse autour de l’île, et les embarcations
    du Resolute sillonnaient le canal.

    Les nègres continuaient à manifester leur colère par des cris, des
    grimaces et des contorsions. Les sorciers parcouraient les groupes
    irrités, en soufflant sur toute cette irritation; quelques fanatiques
    essayèrent de ga-gner l'île à la nage, mais on les éloigna facilement.

    Alors les sortilèges et les incantations commencèrent; les faiseurs de
    pluie, qui prétendent commander aux nuages, appelèrent les ouragans et
    les « averses de pierres [Nom que les Nègres donnent à la grêle] » à
    leur secours; pour cela, ils cueillirent des feuilles de tous les
    arbres différents du pays; ils les firent bouillir à petit feu, pendant
    que l'on tuait un mouton en lui enfonçant une longue aiguille dans le
    cœur. Mais, en dépit de leurs cérémonies, le ciel demeura pur, et ils
    en furent pour leur mouton et leurs grimaces.

    Les nègres se livrèrent alors à de furieuses orgies, s'enivrant du «
    tembo,» liqueur ardente tirée du cocotier, ou d'une bière extrêmement
    capiteuse appelée « togwa. » Leurs chants, sans mélodie appréciable,
    mais dont le rythme est très juste, se poursuivirent fort avant dans la
    nuit.

  • Candide, ou l’optimisme

    Candide, ou l’optimisme

    Aproximadamente 36.452 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, Nº 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, Nº 20.

    MDCCCXXIX.

    CANDIDE,

    OU L’OPTIMISME

    Préface de l’Éditeur
    CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut chassé d’icelui.
    CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
    CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.
    CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.
    CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
    CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.
    CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait.
    CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.
    CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un Juif.
    CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.
    CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.
    CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.
    CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la vieille.
    CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.
    CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
    CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.
    CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.
    CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
    CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.
    CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
    CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.
    CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
    CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.
    CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.
    CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
    CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient.
    CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.
    CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.
    CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
    CHAPITRE XXX. Conclusion.

    Préface de l’Éditeur

    _Candide_ parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
    réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.

    Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui
    lui fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant
    d’indécences, et qu’un écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir
    recours à cette ressource pour se procurer des lecteurs.

    Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de _Candide_, et
    Voltaire désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie.
    Il ne faut pas, au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme.
    L’optimisme, dit-il ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.

    [1] _Homélie sur l’athéisme_. Voyez les _Mélanges_, année 1767; et
    aussi, tome XII, une des notes du troisième _Discours sur l’homme_.

    Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide,
    qui fut insérée dans le _Journal encyclopédique_, du 15 juillet 1759:
    on la trouvera dans les Mélanges, à cette date.

    C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une
    _Seconde partie de Candide_, publiée en 1761, et plusieurs fois
    réimprimée à la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On
    l’a même admise dans une édition intitulée: _Collection complète des
    Oeuvres de M, de Voltaire, 1764, in-12_. L’édition de Candide, 1778,
    avec des figures dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient
    les deux parties.

    Le _Remercîment de Candide à M. de Voltaire_ (par Marconnay) est de
    1760.

    Linguet publia, en 1766, la _Cacomonade, histoire politique et morale,
    traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,
    depuis son retour de Constantinople_, 1766, in-12; nouvelle édition,
    augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour
    royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le _Moniteur_ du 26
    mars 1825), ordonne la destruction de la _Canonnade, ou Histoire du Mal
    de Naples, par Linguet_. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages
    condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du
    parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du
    Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.

    _Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens_, est d’un
    auteur qu’on ne connaît pas.

    _Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide_, a paru en 1796, un
    volume in-i8.

    Le _Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du
    dix-huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son
    père_, an XI-1803, a deux volumes in-8º.

    Le chapitre XXVI de _Candide_ a été imité, en 1815, par Lemontey, dans
    un article intitulé: _Le Carnaval de Vénise_. J’ai renoncé à reproduire
    ce petit morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des _Oeuvres de Lemonley_,
    où sans doute on le trouvera.

    J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa _Lettre sur la Providence_
    qui a donné naissance à _Candide_; _Candide en est la réponse_.
    Voltaire en avait fait _une de deux pages où il bat la campagne, et
    Candide parut dix mois après_.

    [2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

    Ce que Rousseau appelle sa _Lettre sur la Providence_, est sa lettre à
    Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre
    1766; Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus
    tard.

    ———

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont
    de Voltaire.

    Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
    Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.

    Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
    éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
    signées de l’initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    CANDIDE,

    ou

    L’OPTIMISME,

    TRADUIT DE L’ALLEMAND

    DE M. LE DOCTEUR RALPH,

    AVEC LES ADDITIONS

    QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR, LORSQU’IL MOURUT

    À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759

    1759

    CHAPITRE I.
    Comment Candide fut élevé dans un beau château, et comment il fut
    chassé d’icelui.

    Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de
    Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les
    moeurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le
    jugement assez droit, avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois,
    pour cette raison qu’on le nommait Candide. Les anciens domestiques de
    la maison soupçonnaient qu’il était fils de la soeur de monsieur le
    baron et d’un bon et honnête gentilhomme du voisinage, que cette
    demoiselle ne voulut jamais épouser parce qu’il n’avait pu prouver que
    soixante et onze quartiers, et que le reste de son arbre généalogique
    avait été perdu par l’injure du temps.

    Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la
    Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande
    salle même était ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses
    basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers
    étaient ses piqueurs; le vicaire du village était son grand-aumônier.
    Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils riaient quand il fesait des
    contes.

    Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,
    s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs
    de la maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable.
    Sa fille Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur,
    fraîche, grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout
    digne de son père. Le précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la
    maison, et le petit Candide écoutait ses leçons avec toute la bonne foi
    de son âge et de son caractère.

    [1] De _pan_, tout, et _glossa_, langue. B.

    Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
    prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que,
    dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le
    baron était le plus beau des châteaux, et madame la meilleure des
    baronnes possibles.

    Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement;
    car tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la
    meilleure fin. Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des
    lunettes; aussi avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement
    instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres
    ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux; aussi
    monseigneur a un très beau château: le plus grand baron de la province
    doit être le mieux logé; et les cochons étant faits pour être mangés,
    nous mangeons du porc toute l’année: par conséquent, ceux qui ont
    avancé que tout est bien ont dit une sottise; il fallait dire que tout
    est au mieux.

    [2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les _Mélanges_, année 1738, le
    chapitre XI de la troisième partie des _Éléments de la philosophie de
    Newton_; et année 1768, le chapitre X des _Singularités de la nature_.
    B.

    Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
    mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la
    hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né
    baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être
    mademoiselle Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le
    quatrième, d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la
    province, et par conséquent de toute la terre.

    Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit
    bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur
    Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de
    chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme
    mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences,
    elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut
    témoin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets
    et les causes, et s’en retourna tout agitée, toute pensive, toute
    remplie du désir d’être savante, songeant qu’elle pourrait bien être la
    raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

    Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide
    rougit aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide
    lui parla sans savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner,
    comme on sortait de table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière
    un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa;
    elle lui prit innocemment la main; le jeune homme baisa innocemment la
    main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une
    grâce toute particulière; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux
    s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M.
    le baron de Thunder-ten-tronckh passa auprès du paravent, et voyant
    cette cause et cet effet, chassa Candide du château à grands coups de
    pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit: elle fut souffletée par
    madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-même; et tout fut
    consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

    CHAPITRE II
    Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

    Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
    pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus
    beau des châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se
    coucha sans souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige
    tombait à gros flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain
    vers la ville voisine, qui s’appelle _Valdberghoff-trarbk-dikdorff_,
    n’ayant point d’argent, mourant de faim et de lassitude. Il s’arrêta
    tristement à la porte d’un cabaret. Deux hommes habillés de bleu le
    remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un jeune homme très bien fait,
    et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers Candide et le
    prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide avec une
    modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je n’ai pas
    de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les
    personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien:
    n’avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est
    ma taille, dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à
    table; non seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons
    jamais qu’un homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits
    que pour se secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide;
    c’est ce que M. Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est
    au mieux. On le prie d’accepter quelques écus, il les prend et veut
    faire son billet; on n’en veut point, on se met à table. N’aimez-vous
    pas tendrement?….—Oh! oui, répond-il, j’aime tendrement mademoiselle
    Cunégonde.—Non, dit l’un de ces messieurs, nous vous demandons si vous
    n’aimez pas tendrement le roi des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car
    je ne l’ai jamais vu.—Comment! c’est le plus charmant des rois, et il
    faut boire à sa santé.—Oh! très volontiers, messieurs. Et il boit. C’en
    est assez, lui dit-on, vous voilà l’appui, le soutien, le défenseur, le
    héros des Bulgares; votre fortune est faite, et votre gloire est
    assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds, et on le mène au
    régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la baguette,
    remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui
    donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu
    moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui
    en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

    Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il
    était un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller
    promener, marchant tout droit devant lui, croyant que c’était un
    privilège de l’espèce humaine, comme de l’espèce animale, de se servir
    de ses jambes à son plaisir. Il n’eut pas fait deux lieues que voilà
    quatre autres héros de six pieds qui l’atteignent, qui le lient, qui le
    mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu’il aimait le
    mieux d’être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de
    recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau
    dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni
    l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de
    Dieu qu’on nomme _liberté_, à passer trente-six fois par les baguettes;
    il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille
    hommes; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la
    nuque du cou jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs.
    Comme on allait procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant
    plus, demanda en grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser
    la tête; il obtint cette faveur; on lui bande les yeux; on le fait
    mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s’informe du
    crime du patient; et comme ce roi avait un grand génie, il comprit, par
    tout ce qu’il apprit de Candide, que c’était un jeune métaphysicien
    fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec
    une clémence qui sera louée dans tous les journaux et dans tous les
    siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en trois semaines avec les
    émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un peu de peau et
    pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des
    Abares.

    CHAPITRE III.
    Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint.

    Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les
    deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours,
    les canons; formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en
    enfer. Les canons renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de
    chaque côté; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ
    neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette
    fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers
    d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes.
    Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu’il put
    pendant cette boucherie héroïque.

    Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des _Te Deum_, chacun
    dans son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets
    et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et
    gagna d’abord un village voisin; il était en cendres: c’était un
    village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit
    public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs
    femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles
    sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins
    naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à
    demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des
    cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes
    coupés.

    Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à
    des Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide,
    toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines,
    arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites
    provisions dans son bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle
    Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande; mais
    ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et
    qu’on y était chrétien, il ne douta pas qu’on ne le traitât aussi bien
    qu’il l’avait été dans le château de M. le baron, avant qu’il en eût
    été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunégonde.

    Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent
    tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une
    maison de correction pour lui apprendre à vivre.

    Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une
    heure de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le
    regardant de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous
    pour la bonne cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit
    modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et arrangé pour
    le mieux. Il a fallu que je fusse chassé d’auprès de mademoiselle
    Cunégonde, que j’aie passé par les baguettes, et il faut que je demande
    mon pain, jusqu’à ce que je puisse en gagner; tout cela ne pouvait être
    autrement. Mon ami, lui dit l’orateur, croyez-vous que le pape soit
    l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu dire, répondit Candide:
    mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque de pain. Tu ne
    mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va, misérable, ne
    m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête à la
    fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist,
    lui répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le
    zèle de la religion dans les dames!

    Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
    Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi
    un de ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme;
    il l’amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui
    fit présent de deux florins, et voulut même lui apprendre à travailler
    dans ses manufactures aux étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande.
    Candide se prosternant presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss
    me l’avait bien dit que tout est au mieux dans ce monde, car je suis
    infiniment plus touché de votre extrême générosité que de la dureté de
    ce monsieur à manteau noir, et de madame son épouse.

    Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
    pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers,
    les dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux
    violente, et crachant une dent à chaque effort.

    CHAPITRE IV.
    Comment Candide rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur
    Pangloss, et ce qui en advint.

    Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet
    épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête
    anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes,
    et sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à
    l’autre misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss?
    Qu’entends-je? vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible!
    quel malheur vous est-il donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le
    plus beau des châteaux? qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle
    des filles, le chef-d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit
    Pangloss. Aussitôt Candide le mena dans l’étable de l’anabaptiste, où
    il lui fit manger un peu de pain; et quand Pangloss fut refait: Eh
    bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte, reprit l’autre. Candide
    s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais
    vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide rouvre les
    yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-vous? Mais
    de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir vu
    chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
    Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après
    avoir été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à
    monsieur le baron qui voulait la défendre; madame la baronne a été
    coupée en morceaux; mon pauvre pupille traité précisément comme sa
    soeur; et quant au château, il n’est pas resté pierre sur pierre, pas
    une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre; mais nous avons
    été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans une baronnie
    voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.

    A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant
    dit tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet,
    et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux
    état. Hélas! dit l’autre, c’est l’amour: l’amour, le consolateur du
    genre humain, le conservateur de l’univers, l’âme de tous les êtres
    sensibles, le tendre amour. Hélas! dit Candide, je l’ai connu cet
    amour, ce souverain des coeurs, cette âme de notre âme; il ne m’a
    jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul. Comment cette
    belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si abominable?

    Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu
    Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté
    dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments
    d’enfer dont vous me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est
    peut-être morte. Paquette tenait ce présent d’un cordelier très savant
    qui avait remonté à la source, car il l’avait eu d’une vieille
    comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de cavalerie, qui le devait à
    une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait reçu d’un jésuite,
    qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des compagnons de
    Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne, car je me
    meurs.

    O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas
    le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;
    c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un
    ingrédient nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île
    de l’Amérique cette maladie[1] qui empoisonne la source de la
    génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est
    évidemment l’opposé du grand but de la nature, nous n’aurions ni le
    chocolat ni la cochenille; il faut encore observer que
    jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est
    particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les
    Persans, les Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas
    encore; mais il y a une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à
    leur tour dans quelques siècles. En attendant elle a fait un
    merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées
    composées d’honnêtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin
    des états; on peut assurer que, quand trente mille hommes combattent en
    bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ
    vingt mille vérolés de chaque côté.

    [1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

    Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir.
    Et comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et
    dans toute l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni
    prendre un lavement sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie
    pour nous.

    Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de
    son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si
    touchante de l’état où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita
    pas à recueillir le docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens.
    Pangloss, dans la cure, ne perdit qu’un oeil et une oreille. Il
    écrivait bien, et savait parfaitement l’arithmétique. L’anabaptiste
    Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de deux mois, étant obligé
    d’aller à Lisbonne pour les affaires de son commerce, il mena dans son
    vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui expliqua comment tout était
    on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet avis. Il faut bien,
    disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature, car ils ne
    sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné
    ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des
    baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne
    de compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des
    banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était
    indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs
    particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs
    particuliers, et plus tout est bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air
    s’obscurcit, les vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le
    vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête, à la vue du port de
    Lisbonne.

    CHAPITRE V.
    Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur
    Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.

    La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
    inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans
    toutes les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas
    même la force de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris
    et fesait des prières; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés,
    le vaisseau entr’ouvert. Travaillait qui pouvait, personne ne
    s’entendait, personne ne commandait. L’anabaptiste aidait un peu à la
    manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot furieux le frappe
    rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il lui donna, il
    eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du vaisseau, la
    tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de mât
    rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de
    l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot,
    qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide
    approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est
    englouti pour jamais. Il veut se jeter après lui dans la mer: le
    philosophe Pangloss l’en empêche, en lui prouvant que la rade de
    Lisbonne avait été formée exprès pour que cet anabaptiste s’y noyât.
    Tandis qu’il le prouvait _à priori_, le vaisseau s’entr’ouvre, tout
    périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal de matelot
    qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea heureusement
    jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

    Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il
    leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la
    faim après avoir échappé à la tempête.

    A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
    bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer
    s’élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à
    l’ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et
    les places publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés
    sur les fondements, et les fondements se dispersent; trente mille
    habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le
    matelot disait en sifflant et en jurant: il y aura quelque chose à
    gagner ici. Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène?
    disait Pangloss. Voici le dernier jour du monde! s’écriait Candide. Le
    matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour
    trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre, et ayant cuvé
    son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il
    rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des
    mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon
    ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison
    universelle, vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit
    l’autre, je suis matelot et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur
    le crucifix dans quatre voyages au Japon[2]; tu as bien trouvé ton
    homme avec ta raison universelle!

    [1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.

    [2] Voyez tome XVIII, page 470. B.

    Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans
    la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi
    un peu de vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est
    pas une chose nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les
    mêmes secousses en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets;
    il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima
    jusqu’à Lisbonne. Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour
    Dieu, un peu d’huile et de vin. Comment probable? répliqua le
    philosophe, je soutiens que la chose est démontrée. Candide perdit
    connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d’eau d’une fontaine
    voisine.

    Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant
    à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite
    ils travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à
    la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi
    bon dîner qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le
    repas était triste; les convives arrosaient leur pain de leurs larmes;
    mais Pangloss les consola, en les assurant que les choses ne pouvaient
    être autrement: Car, dit-il, tout ceci est ce qu’il y a de mieux; car
    s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs; car il est
    impossible que les choses ne soient pas où elles sont, car tout est
    bien.

    Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de
    lui, prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit
    pas au péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni
    chute ni punition.

    Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit Pangloss
    encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction
    entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles.
    Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre
    excellence m’excusera, dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la
    nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres;
    car enfin la volonté déterminée…… Pangloss était au milieu de sa
    phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafier qui lui
    servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

    CHAPITRE VI.
    Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de
    terre, et comment Candide fut fessé.

    Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
    Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
    pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel
    auto-da-fé[1]; il était décidé par l’université de Coïmbre que le
    spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande
    cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de
    trembler.

    [1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un
    autoda-fé, le 20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du
    _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa
    commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché
    le lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son
    disciple Candide, l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté
    avec un air d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des
    appartements d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais
    incommodé du soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un
    san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le
    san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et de
    diables qui n’avaient ni queues ni griffes; mais les diables de
    Pangloss portaient griffes et queues, et les flammes étaient droites.
    Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et entendirent un sermon très
    pathétique, suivi d’une belle musique en faux-bourdon. Candide fut
    fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen et les deux
    hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et
    Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la
    terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

    Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se
    disait à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que
    sont donc les autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été
    chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des
    philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sans que je sache pourquoi!
    ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il que vous ayez
    été noyé dans le port! ô mademoiselle Cunégonde! la perle des filles,
    faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!

    Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et
    béni, lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez
    courage, suivez-moi.

    CHAPITRE VII
    Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce
    qu’il aimait.

    Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une
    masure: elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à
    manger et à boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y
    avait auprès du lit un habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui
    dit-elle, et que Notre-Dame d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de
    Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle prennent soin de
    vous! je reviendrai demain. Candide, toujours étonné de tout ce qu’il
    avait vu, de tout ce qu’il avait souffert, et encore plus de la charité
    de la vieille, voulut lui baiser la main. Ce n’est pas ma main qu’il
    faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain. Frottez-vous de
    pommade, mangez et dormez.

    [1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année 1769, une
    des notes de Voltaire sur son _Extrait d’un journal_ (ou Mémoires de
    Dangeau). B.

    Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la
    vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même
    d’une autre pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur
    le soir et apporte à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes
    cérémonies. Qui êtes-vous? lui disait toujours Candide; qui vous a
    inspiré tant de bonté? quelles grâces puis-je vous rendre? La bonne
    femme ne répondait jamais rien. Elle revint sur le soir, et n’apporta
    point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne dites mot. Elle le
    prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne environ un
    quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de jardins
    et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle mène
    Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un
    canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver,
    et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent
    comme un songe agréable.

    La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
    tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et
    couverte d’un voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune
    homme approche; il lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle
    surprise! il croit voir mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet,
    c’était elle-même. La force lui manque, il ne peut proférer une parole,
    il tombe à ses pieds. Cunégonde tombe sur le canapé. La vieille les
    accable d’eaux spiritueuses, ils reprennent leurs sens, ils se parlent:
    ce sont d’abord des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui
    se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur
    recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. Quoi!
    c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en Portugal!
    On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre, comme
    le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle
    Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais
    votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit
    Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et
    pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais?
    et par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette
    maison?—Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut
    auparavant que vous m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le
    baiser innocent que vous me donnâtes, et les coups de pied que vous
    reçûtes.

    Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,
    quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît
    encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce
    qu’il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde
    levait les yeux au ciel: elle donna des larmes à la mort du bon
    anabaptiste et de Pangloss; après quoi elle parla en ces termes à
    Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux.

    CHAPITRE VIII.
    Histoire de Cunégonde.

    J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
    d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh;
    ils égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par
    morceaux. Un grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle
    j’avais perdu connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je
    repris mes sens, je criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je
    voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout
    ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d’usage: le
    brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche dont je porte
    encore la marque. Hélas! j’espère bien la voir, dit le naïf Candide.
    Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. Continuez, dit Candide.

    Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra,
    il me vit toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le
    capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait, ce
    brutal, et le tua sur mon corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena
    prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de
    chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine; il me trouvait fort jolie,
    il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait, et
    qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu de
    philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur
    Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et
    s’étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui
    trafiquait en Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les
    femmes. Ce Juif s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en
    triompher; je lui ai mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne
    d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le
    Juif, pour m’apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que
    vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il n’y avait rien sur la terre de
    si beau que le château de Thunder-ten-tronckh; j’ai été détrompée.

    Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna
    beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires
    secrètes. Je fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il
    me représenta combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un
    Israélite. On proposa de sa part à don Issachar de me céder à
    monseigneur. Don Issachar, qui est le banquier de la cour, et homme de
    crédit, n’en voulut rien faire. L’inquisiteur le menaça d’un
    auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un marché par lequel la
    maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif
    aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que
    l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois
    que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car
    souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à
    l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent
    à toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai
    toujours été aimée.

    Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
    intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer
    un auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien
    placée; on servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et
    l’exécution. Je fus, à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces
    deux Juifs et cet honnête Biscayen qui avait épousé sa commère: mais
    quelle fut ma surprise, mon effroi, mon trouble, quand je vis dans un
    san-benito, et sous une mitre, une figure qui ressemblait à celle de
    Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis
    pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je
    vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur, de la
    consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,
    que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait
    que celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les
    sentiments qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus
    dire, Arrêtez, barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient
    été inutiles. Quand vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il
    faire, disais-je, que l’aimable Candide et le sage Pangloss se trouvent
    à Lisbonne, l’un pour recevoir cent coups de fouet, et l’autre pour
    être pendu par l’ordre de monseigneur l’inquisiteur, dont je suis la
    bien-aimée? Pangloss m’a donc bien cruellement trompée, quand il me
    disait que tout va le mieux du monde!

    Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
    faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère,
    de mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de
    couteau qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière,
    de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable
    inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere
    en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser
    que je vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais
    vu pour la dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par
    tant d’épreuves. Je recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et
    de vous amener ici dès qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma
    commission; j’ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous
    entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j’ai
    grand appétit; commençons par souper.

    Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
    replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand
    le signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était
    le jour du sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son
    tendre amour.

    CHAPITRE IX.
    Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-inquisiteur, et d’un
    Juif.

    Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,
    depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne,
    ce n’est pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin
    partage aussi avec moi? En disant cela il tire un long poignard dont il
    était toujours pourvu, et, ne croyant pas que son adverse partie eût
    des armes, il se jette sur Candide; mais notre bon Vestphalien avait
    reçu une belle épée de la vieille avec l’habit complet. Il tire son
    épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et vous étend l’Israélite
    roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

    Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué
    chez moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait
    pas été pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette
    extrémité, car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la
    vieille. Elle était fort prudente, et commençait à dire son avis quand
    une autre petite porte s’ouvrit. Il était une heure après minuit,
    c’était le commencement du dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur
    l’inquisiteur. Il entre et voit le fessé Candide, l’épée à la main, un
    mort étendu par terre, Cunégonde effarée, et la vieille donnant des
    conseils.

    Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et comment
    il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
    infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a
    fait fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de
    tuer; il n’y a pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et,
    sans donner le temps à l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le
    perce d’outre en outre, et le jette à côté du Juif. En voici bien d’une
    autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de rémission; nous sommes
    excommuniés, notre dernière heure est venue! Comment avez-vous fait,
    vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un
    prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux,
    jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.

    La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous
    dans l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide
    les prépare; madame a des moyadors et des diamants, montons vite à
    cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à
    Cadix; il fait le plus beau temps du monde, et c’est un grand plaisir
    de voyager pendant la fraîcheur de la nuit.

    Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et
    lui, font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la
    sainte hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une
    belle église, on jette Issachar à la voirie.

    Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville
    d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils
    parlaient ainsi dans un cabaret.

    CHAPITRE X.
    Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille, arrivent à
    Cadix, et leur embarquement.

    Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
    Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
    inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la
    vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier
    dans la même auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un
    jugement téméraire! mais il entra deux fois dans notre chambre, et il
    partit long-temps avant nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss
    m’avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous
    les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien,
    suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne
    vous reste donc rien du tout, ma belle Cunégonde? Pas un maravédis,
    dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide. Vendons un des chevaux, dit
    la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne
    puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix.

    Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta
    le cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
    Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y
    équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la
    raison les révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir
    fait révolter une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de
    Portugal, auprès de la ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant
    servi chez les Bulgares, fit l’exercice bulgarien devant le général de
    la petite armée avec tant de grâce, de célérité, d’adresse, de fierté,
    d’agilité, qu’on lui donna une compagnie d’infanterie à commander. Le
    voilà capitaine; il s’embarque avec mademoiselle Cunégonde, la vieille,
    deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à M. le
    grand-inquisiteur de Portugal.

    [1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les _Mélanges_, année 1759, la
    _Lettre_ de M. Mead _aux auteurs du Journal encyclopédique_. B.

    Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie
    du pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide;
    c’est dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer
    qu’on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en
    physique et en morale. Je vous aime de tout mon coeur, disait
    Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout effarouchée de ce que j’ai vu,
    de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien, répliquait Candide; la mer de ce
    nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe; elle est
    plus calme, les vents plus constants. C’est certainement le
    Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles. Dieu le
    veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
    dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
    plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des
    infortunes telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et
    trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus
    malheureuse qu’elle. Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous
    n’ayez été violée par deux Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de
    couteau dans le ventre, qu’on n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on
    n’ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n’ayez vu
    deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous
    puissiez l’emporter sur moi; ajoutez que je suis née baronne avec
    soixante et douze quartiers, et que j’ai été cuisinière. Mademoiselle,
    répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance; et si
    je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites,
    et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit naître une extrême
    curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La vieille leur
    parla en ces termes.

    CHAPITRE XI.
    Histoire de la vieille.

    Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez
    n’a pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été
    servante. Je suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de
    Palestrine[a]. On m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel
    tous les châteaux de vos barons allemands n’auraient pas servi
    d’écurie; et une de mes robes valait mieux que toutes les magnificences
    de la Vestphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au
    milieu des plaisirs, des respects, et des espérances: j’inspirais déjà
    de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche, ferme,
    taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
    paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes
    deux prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me
    disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me
    déshabillaient tombaient en extase en me regardant par-devant et
    par-derrière; et tous les hommes auraient voulu être à leur place.

    [a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent
    aucun pape nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape
    connu. Quelle circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette
    note de Voltaire est posthume. Elle n’était même pas dans les éditions
    de Kehl. Je la tiens de feu Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain
    est Urbain VIII, mort en 1644. B.

    Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince!
    aussi beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit
    et brûlant d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois,
    avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées: c’était
    une pompe, une magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des
    carrousels, des opéra-buffa continuels; et toute l’Italie fit pour moi
    des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. Je touchais au
    moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été
    maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du chocolat chez elle; il
    mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables; mais
    ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée
    que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un séjour si funeste.
    Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous embarquâmes
    sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre de Rome.
    Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos soldats
    se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à genoux
    en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution _in
    articulo mortis_.

    Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
    filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
    diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce
    qui me surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans
    un endroit où nous autres femmes nous ne nous laissons mettre
    d’ordinaire que des canules. Cette cérémonie me paraissait bien
    étrange: voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son
    pays. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas caché
    là quelques diamants; c’est un usage établi de temps immémorial parmi
    les nations policées qui courent sur mer. J’ai su que messieurs les
    religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais quand ils prennent
    des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens à laquelle on
    n’a jamais dérogé.

    Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse
    d’être menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce
    que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était
    encore très belle: nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre
    avaient plus de charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique:
    pour moi, j’étais ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et
    j’étais pucelle: je ne le fus pas long-temps; cette fleur, qui avait
    été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le
    capitaine corsaire; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me
    faire beaucoup d’honneur. Certes il fallait que madame la princesse de
    Palestrine et moi fussions bien fortes pour résister à tout ce que nous
    éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc! Mais passons; ce sont des
    choses si communes, qu’elles ne valent pas la peine qu’on en parle.

    Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
    l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait
    en effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs
    contre basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres:
    c’était un carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.

    [1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans,
    voyez tome XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre
    XVIII du _Siècle de Louis XIV_; tome XXX, page 126. B.

    A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
    celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
    étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je
    fus témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
    d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent;
    ils n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en
    Afrique. Il semble que vos Européans aient du lait dans les veines;
    c’est du vitriol, c’est du feu qui coule dans celles des habitants du
    mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions,
    des tigres, et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.
    Un Maure saisit ma mère par le bras droit, le lieutenant de mon
    capitaine la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une
    jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles se
    trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
    Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au
    poing, et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes
    nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les
    monstres qui se les disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui
    les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres,
    et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un
    tas de morts. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans
    l’étendue de plus de trois cents lieues, sans qu’on manquât aux cinq
    prières par jour ordonnées par Mahomet.

    Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de
    cadavres sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au
    bord d’un ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude,
    d’horreur, de désespoir, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se
    livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l’évanouissement que du
    repos. J’étais dans cet état de faiblesse et d’insensibilité, entre la
    mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui
    s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de
    bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: _O che
    sciagura d’essere senza coglioni!_

    CHAPITRE XII.
    Suite des malheurs de la vieille.

    Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins
    surprise des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y
    avait de plus grands malheurs que celui dont il se plaignait; je
    l’instruisis en peu de mots des horreurs que j’avais essuyées, et je
    retombai en faiblesse. Il m’emporta dans une maison voisine, me fit
    mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me
    flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi, et que jamais
    il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. Je suis
    né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants tous
    les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
    que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit
    cette opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la
    chapelle de madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je.
    De votre mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune
    princesse que j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait
    déjà d’être aussi belle que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à
    quatre cents pas d’ici coupée en quartiers sous un tas de morts…..

    [1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être
    ministre, gouvernait l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782.
    Voltaire reparle de ce Farinelli dans la _Conversation de l’Intendant
    des menus en exercice_: voyez les _Mélanges_, année 1761. B.

    Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses
    aventures, et m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc
    par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité
    par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des
    vaisseaux, pour l’aider à exterminer le commerce des autres chrétiens.
    Ma mission est faite, dit cet honnête eunuque; je vais m’embarquer à
    Ceuta, et je vous ramènerai en Italie. _Ma che sciagura d’essere senza
    coglioni!_

    Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me
    mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette
    province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de
    l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur.
    Vous avez vu des tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous
    jamais eu la peste? Jamais, répondit la baronne.

    Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien
    au-dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique;
    j’en fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un
    pape, âgée de quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la
    pauvreté, l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait
    vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et
    mourait pestiférée dans Alger! Je n’en mourus pourtant pas; mais mon
    eunuque et le dey, et presque tout le sérail d’Alger périrent.

    Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés,
    on vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à
    Tunis; il me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de
    Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne;
    de Smyrne à Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires,
    qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui
    l’assiégeaient.

    L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail,
    et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
    eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais
    ils nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne
    pardonna ni au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les
    ennemis voulurent nous prendre par famine. Les vingt janissaires
    avaient juré de ne se jamais rendre. Les extrémités de la faim où ils
    furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur
    de violer leur serment. Au bout de quelques jours ils résolurent de
    manger les femmes.

    [2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la
    rendirent à la paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent;
    mais à la paix de 1789, ils la rendirent après l’avoir démantelée. La
    prise d’Azof, sous Catherine II, est postérieure de dix ans à
    _Candide_. B.

    Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un
    beau sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer
    tout-à-fait. Coupez, dit-il, seulement une fesse à chacune de ces
    dames, vous ferez très bonne chère; s’il faut y revenir, vous en aurez
    encore autant dans quelques jours; le ciel vous saura gré d’une action
    si charitable, et vous serez secourus.

    Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette
    horrible opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux
    enfants qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.

    A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions
    fourni, que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un
    janissaire ne réchappa. Les Russes ne firent aucune attention à l’état
    où nous étions. Il y a partout des chirurgiens français: un d’eux qui
    était fort adroit prit soin de nous, il nous guérit; et je me
    souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent bien fermées, il
    me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de nous
    consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
    arrivée, et que c’était la loi de la guerre.

    Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
    j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me
    donnait vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué
    au bout de deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque
    tracasserie de cour, je profitai de cette aventure; je m’enfuis; je
    traversai toute la Russie; je fus long-temps servante de cabaret à
    Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à
    Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli dans la misère et dans
    l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me souvenant toujours
    que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer, mais j’aimais
    encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
    penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de
    vouloir porter continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par
    terre; d’avoir son être en horreur, et de tenir à son être; enfin de
    caresser le serpent qui nous dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le
    coeur?

    J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les
    cabarets où j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient
    leur existence en exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient
    mis volontairement fin à leur misère, trois nègres, quatre Anglais,
    quatre Genevois, et un professeur allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini
    par être servante chez le Juif don Issachar; il me mit auprès de vous,
    ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j’ai été
    plus occupée de vos aventures que des miennes. Je ne vous aurais même
    jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez pas un peu piquée, et
    s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se
    désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je connais le
    monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous conter
    son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
    vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus
    malheureux des hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.

    [3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya
    volontairement en 1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa
    _Nouvelle Héloïse_, lettre vingt et unième de la troisième partie. B.

    CHAPITRE XIII.
    Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Cunégonde et de la
    vieille.

    La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit
    toutes les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son
    mérite. Elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers,
    l’un après l’autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle
    avouèrent que la vieille avait raison. C’est bien dommage, disait
    Candide, que le sage Pangloss ait été pendu contre la coutume dans un
    auto-da-fé; il nous dirait des choses admirables sur le mal physique et
    sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais
    assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques
    objections.

    A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
    aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la
    vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora,
    y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
    convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
    avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
    impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
    démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de
    le battre. Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce
    qu’il avait jamais vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de
    demander si elle n’était point la femme du capitaine. L’air dont il fit
    cette question alarma Candide: il n’osa pas dire qu’elle était sa
    femme, parcequ’en effet elle ne l’était point; il n’osait pas dire que
    c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et quoique ce
    mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
    anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop
    pure pour trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me
    faire l’honneur de m’épouser, et nous supplions votre excellence de
    daigner faire notre noce.

    [1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

    Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza,
    relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
    Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
    gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
    passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de
    l’Église, ou autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde
    lui demanda un quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la
    vieille, et pour se déterminer.

    La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
    quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du
    plus grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle
    moustache; est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve?
    Vous avez été violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu
    vos bonnes grâces: les malheurs donnent des droits. J’avoue que si
    j’étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d’épouser monsieur
    le gouverneur, et de faire la fortune de monsieur le capitaine Candide.
    Tandis que la vieille parlait avec toute la prudence que l’âge et
    l’expérience donnent, on vit entrer dans le port un petit vaisseau; il
    portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui était arrivé.

    La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
    manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
    Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut
    vendre quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les
    reconnut pour celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être
    pendu, avoua qu’il les avait volées: il indiqua les personnes, et la
    route qu’elles prenaient. La fuite de Cunégonde et de Candide était
    déjà connue. On les suivit à Cadix: on envoya, sans perdre de temps, un
    vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de
    Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait débarquer, et
    qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-inquisiteur.
    La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire. Vous
    ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre;
    ce n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le
    gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite;
    demeurez. Elle court sur-le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans
    une heure vous allez être brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre;
    mais comment se séparer de Cunégonde, et où se réfugier?

    CHAPITRE XIV.
    Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai.

    Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
    les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol,
    né d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur,
    sacristain, matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait
    Cacambo, et aimait fort son maître, parceque son maître était un fort
    bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux andalous. Allons, mon
    maître, suivons le conseil de la vieille, partons, et courons sans
    regarder derrière nous. Candide versa des larmes: O ma chère Cunégonde!
    faut-il vous abandonner dans le temps que monsieur le gouverneur va
    faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin, que deviendrez-vous? Elle
    deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les femmes ne sont jamais
    embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où me mènes-tu? où
    allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. Par saint
    Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire la guerre aux
    jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je vous
    mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
    fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse;
    quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.
    C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.

    Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
    Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je
    connais le gouvernement de los padres comme je connais les rues de
    Cadix. C’est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà
    plus de trois cents lieues de diamètre; il est divisé en trente
    provinces. Los padres y ont tout, et les peuples rien; c’est le
    chef-d’oeuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien
    de si divin que los padres, qui font ici la guerre au roi d’Espagne et
    au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois; qui tuent ici
    des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me ravit;
    avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel
    plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un
    capitaine qui sait l’exercice bulgare!

    Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la
    garde avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le
    commandant. On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain
    courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide
    et Cacambo furent d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux
    andalous. Les deux étrangers sont introduits au milieu de deux files de
    soldats; le commandant était au bout, le bonnet à trois cornes en tête,
    la robe retroussée, l’épée au côté, l’esponton à la main. Il fit un
    signe; aussitôt vingt-quatre soldats entourent les deux nouveaux venus.
    Un sergent leur dit qu’il faut attendre, que le commandant ne peut leur
    parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu’aucun Espagnol
    ouvre la bouche qu’en sa présence, et demeure plus de trois heures dans
    le pays. Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. Il est à
    la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent, et vous ne
    pourrez baiser ses éperons que dans trois heures. Mais, dit Cacambo,
    monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n’est point
    Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
    attendant sa révérence?

    Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
    commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je
    peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit
    Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de
    marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets,
    des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux
    les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases
    d’or; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles
    de bois, en plein champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père
    commandant entra dans la feuillée.

    C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
    couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres
    vermeilles, l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un
    Espagnol ni celle d’un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs
    armes, qu’on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous;
    Cacambo leur fit manger l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours
    l’oeil sur eux, crainte de surprise.

    Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se
    mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette
    langue. Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en
    prononçant ces paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et
    une émotion dont ils n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays
    d’Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. De la sale province de
    Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le château de
    Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le commandant.
    Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le commandant. Cela
    n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber tous deux à la
    renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. Quoi!
    serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle
    Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de
    monsieur le baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce
    monde est une étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise
    si vous n’aviez pas été pendu!

    Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui
    servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia
    Dieu et saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras,
    leurs visages étaient baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné,
    plus attendri, plus hors de vous-même, dit Candide, si je vous disais
    que mademoiselle Cunégonde, votre soeur, que vous avez crue éventrée,
    est pleine de santé.—Où?—Dans votre voisinage, chez M. le gouverneur de
    Buénos-Ayres; et je venais pour vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils
    prononcèrent dans cette longue conversation accumulait prodige sur
    prodige. Leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive
    dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs yeux. Comme ils étaient
    Allemands, ils tinrent table long-temps, en attendant le révérend père
    provincial; et le commandant parla ainsi à son cher Candide.

    CHAPITRE XV.
    Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.

    J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis
    tuer mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent
    retirés, on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une
    charrette ma mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits
    garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de
    jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite nous jeta
    de l’eau bénite; elle était horriblement salée; il en entra quelques
    gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma paupière fesait un
    petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit palpiter;
    je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.
    Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins
    encore davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la
    maison, prit pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de
    novice: quelque temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait
    besoin d’une recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du
    Paraguai reçoivent le moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils
    aiment mieux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus
    jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans
    cette vigne. Nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien, et moi. Je fus
    honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une lieutenance: je suis
    aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons vigoureusement les
    troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles seront excommuniées
    et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. Mais
    est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le voisinage,
    chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par serment que
    rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

    [1] Dans les premières éditions, au lieu de _Croust_, on lit: _Didrie_.
    Mais l’édition fesant partie du volume intitulé: _Seconde suite des
    Mélanges_, 1761, porte déjà Croust. Il est question du révérend P.
    Croust, _le plus brutal de la société_, dans le tome XXX, page 429. B.

    Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son
    frère, son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble,
    mon cher Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma
    soeur Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je
    comptais l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le
    baron, vous auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et
    douze quartiers! Je vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un
    dessein si téméraire! Candide, pétrifié d’un tel discours, lui
    répondit: Mon révérend père, tous les quartiers du monde n’y font rien;
    j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et d’un inquisiteur; elle m’a
    assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître Pangloss m’a toujours
    dit que les hommes sont égaux; et assurément je l’épouserai. C’est ce
    que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de Thunder-ten-tronckh;
    et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur le
    visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce jusqu’à la
    garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute
    fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon
    ancien maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du
    monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a
    deux prêtres.

    Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il
    ne nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va,
    sans doute, entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la
    main. Cacambo, qui en avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête;
    il prit la robe de jésuite que portait le baron, la mit sur le corps de
    Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval.
    Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons, mon maître; tout le monde
    vous prendra pour un jésuite qui va donner des ordres; et nous aurons
    passé les frontières avant qu’on puisse courir après nous. Il volait
    déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol: Place, place
    pour le révérend père colonel!

    CHAPITRE XVI.
    Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes, et les
    sauvages nommés Oreillons.

    Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne
    savait encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant
    Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de
    jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent
    avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent
    aucune route. Enfin une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se
    présenta devant eux. Nos deux voyageurs font repaître leurs montures.
    Cacambo propose à son maître de manger, et lui en donne l’exemple.
    Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j’ai tué
    le fils de monsieur le baron, et que je me vois condamné à ne revoir la
    belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira de prolonger mes
    misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle dans les
    remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?

    [1] L’ouvrage cité sous le titre de _Journal de Trévoux_, du nom de la
    ville où il s’imprima, est intitulé: _Mémoires pour servir à l’histoire
    des sciences et des beaux-arts_. Ce titre a subi plusieurs changements.
    B.

    En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait.
    Les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient
    poussés par des femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur
    ou de joie; mais ils se levèrent précipitamment avec cette inquiétude
    et cette alarme que tout inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs
    partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord
    de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les
    fesses. Candide fut touché de pitié; il avait appris à tirer chez les
    Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un buisson sans toucher
    aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue
    les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré d’un
    grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en
    tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la
    vie à deux filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et
    cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le
    pays.

    Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces
    deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur
    leurs corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne
    m’attendais pas à tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel
    lui répliqua: Vous avez fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous
    avez tué les deux amants de ces demoiselles. Leurs amants! serait-il
    possible? vous vous moquez de moi, Cacambo; le moyen de vous croire?
    Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout;
    pourquoi trouvez-vous si étrange que dans quelques pays il y ait des
    singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts
    d’homme, comme je suis un quart d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je
    me souviens d’avoir entendu dire à maître Pangloss qu’autrefois pareils
    accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des
    égypans, des faunes, des satyres; que plusieurs grands personnages de
    l’antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. Vous
    devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c’est une vérité, et
    vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont pas reçu une
    certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames ne nous
    fassent quelque méchante affaire.

    Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à
    s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après
    avoir maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres,
    et le baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils
    sentirent qu’ils ne pouvaient remuer; la raison en était que pendant la
    nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient
    dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.

    Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de
    flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir
    une grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous
    criaient: C’est un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et
    nous ferons bonne chère; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!

    Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,
    que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide
    apercevant la chaudière et les broches s’écria: Nous allons
    certainement être rôtis ou bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss,
    s’il voyait comme la pure nature est faite? Tout est bien; soit, mais
    j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu mademoiselle Cunégonde, et
    d’être mis à la broche par des Oreillons. Cacambo ne perdait jamais la
    tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j’entends un peu
    le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne manquez pas, dit
    Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité affreuse de faire
    cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.

    Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un
    jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter
    ainsi ses ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre
    prochain, et c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous
    n’usons pas du droit de le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de
    quoi faire bonne chère; mais vous n’avez pas les mêmes ressources que
    nous: certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d’abandonner
    aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire. Mais,
    messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis. Vous croyez aller
    mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est l’ennemi
    de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre
    pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être
    jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà
    le sujet de votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa
    robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padres;
    informez-vous si mon maître n’a pas tué un officier jésuite. Il vous
    faudra peu de temps; vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez
    que je vous ai menti. Mais, si je vous ai dit la vérité, vous
    connaissez trop les principes du droit public, les moeurs, et les lois,
    pour ne nous pas faire grâce.

    Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent
    deux notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux
    députés s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et
    revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent
    leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur
    offrirent des filles, leur donnèrent des rafraîchissements, et les
    reconduisirent jusqu’aux confins de leurs états, en criant avec
    allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point jésuite!

    Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel
    peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu
    le bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère
    de mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après
    tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me
    manger, m’ont fait mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais
    pas jésuite.

    CHAPITRE XVII.
    Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y
    virent.

    Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo
    à Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre;
    croyez-moi, retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y
    retourner, dit Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les
    Bulgares et les Abares y égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y
    suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout
    moment d’être mis en broche. Mais comment se résoudre à quitter la
    partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite?

    —Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des Français
    qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura
    peut-être pitié de nous.»

    Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu
    près de quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves,
    des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de
    terribles obstacles. Leurs chevaux moururent de fatigue; leurs
    provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits
    sauvages, et se trouvèrent enfin auprès d’une petite rivière bordée de
    cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs espérances.

    Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit
    à Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois
    un canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans
    cette petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène
    toujours à quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses
    agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit
    Candide, recommandons-nous à la Providence.

    Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt
    arides, tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait
    toujours; enfin elle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables
    qui s’élevaient jusqu’au ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse
    de s’abandonner aux flots sous cette voûte. Le fleuve resserré en cet
    endroit les porta avec une rapidité et un bruit horrible. Au bout de
    vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa
    contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en rocher pendant
    une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon immense, bordé de
    montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le plaisir comme
    pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins étaient
    couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière
    brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,
    traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en
    vitesse les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.

    [1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de
    l’auteur, et même des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont
    mis: _l’utile était_ joint à _l’agréable_. B.

    Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie.
    Il mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il
    rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout
    déchirés, jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de
    l’autre monde s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez
    larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat
    singulier. Il prit envie aux voyageurs d’en ramasser quelques uns;
    c’était de l’or, c’était des émeraudes, des rubis, dont le moindre
    aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. Sans doute, dit
    Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit
    palet. Le magister du village parut dans ce moment pour les faire
    rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille
    royale.

    Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs
    palets, et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les
    ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant
    entendre par signes que leurs altesses royales avaient oublié leur or
    et leurs pierreries. Le magister du village, en souriant, les jeta par
    terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de
    surprise, et continua son chemin.

    Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les
    émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des
    rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser
    l’or et les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils
    approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie
    comme un palais d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte,
    et encore plus dans le logis; une musique très agréable se fesait
    entendre, et une odeur délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo
    s’approcha de la porte, et entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa
    langue maternelle; car tout le monde sait que Cacambo était né au
    Tucuman, dans un village où l’on ne connaissait que cette langue. Je
    vous servirai d’interprète, dit-il à Candide; entrons, c’est ici un
    cabaret.

    Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap
    d’or, et les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre
    à la table de l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux
    perroquets, un contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux
    singes rôtis d’un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et
    six cents oiseaux-mouches dans un autre; des ragoûts exquis, des
    pâtisseries délicieuses; le tout dans des plats d’une espèce de cristal
    de roche. Les garçons et les filles de l’hôtellerie versaient plusieurs
    liqueurs faites de cannes de sucre.

    Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers,
    tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo
    avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes
    d’une manière à le satisfaire.

    Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer
    son écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces
    d’or qu’il avait ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et
    se tinrent long-temps les côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit
    l’hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes
    pas accoutumés à en voir. Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire
    quand vous nous avez offert en paiement les cailloux de nos grands
    chemins. Vous n’avez pas sans doute de la monnaie du pays, mais il
    n’est pas nécessaire d’en avoir pour dîner ici. Toutes les hôtelleries
    établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement.
    Vous avez fait mauvaise chère ici, parceque c’est un pauvre village,
    mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de l’être.
    Cacambo expliquait à Candide tous les discours de l’hôte, et Candide
    les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami
    Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays, disaient-ils l’un et
    l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la nature est
    d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays où
    tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce.
    Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout
    allait assez mal en Vestphalie.

    CHAPITRE XVIII
    Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].

    [1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

    Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis
    fort ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard
    retiré de la cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus
    communicatif. Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne
    jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. Ils
    entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n’était que
    d’argent, et les lambris des appartements n’étaient que d’or, mais
    travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne
    l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité incrustée que de
    rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était arrangé
    réparait bien cette extrême simplicité.

    Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes
    de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de
    diamant; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:

    Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon
    père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait
    été témoin. Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas,
    qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du
    monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols.

    Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent
    plus sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun
    habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui
    nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu
    une connaissance confuse de ce pays, ils l’ont appelé _Eldorado_; et un
    Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché il y a environ
    cent années; mais, comme nous sommes entourés de rochers inabordables
    et de précipices, nous avons toujours été jusqu’à présent à l’abri de
    la rapacité des nations de l’Europe, qui ont une fureur inconcevable
    pour les cailloux et pour la fange de notre terre, et qui, pour en
    avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.

    La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement,
    sur les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les
    arts. Enfin Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique,
    fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.

    Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous
    douter? Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
    humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit
    encore: Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons,
    je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir
    jusqu’au matin. N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait
    toujours d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le
    vieillard, qu’il n’y en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue
    que les gens de votre monde font des questions bien singulières.
    Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il
    voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. Nous ne le prions
    point, dit le bon et respectable sage; nous n’avons rien à lui
    demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le remercions
    sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
    demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il,
    nous sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent
    des cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et
    cinq ou six mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point
    de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent,
    et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait
    que nous fussions fous, dit le vieillard; nous sommes tous ici du même
    avis, et nous n’entendons pas ce que vous voulez dire avec vos moines.
    Candide à tous ces discours demeurait en extase, et disait en lui-même:
    Ceci est bien différent de la Vestphalie et du château de monsieur le
    baron: si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n’aurait plus dit
    que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu’il y avait de mieux
    sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.

    Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un
    carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux
    voyageurs pour les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon
    âge me prive de l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra
    d’une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez
    sans doute aux usages du pays, s’il y en a quelques uns qui vous
    déplaisent.

    Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
    moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de
    la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de
    cent de large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière.
    On voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces
    cailloux et sur ce sable que nous nommons or et pierreries.

    Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la
    descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes
    d’un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les
    grandes officières de la couronne les menèrent à l’appartement de sa
    majesté au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon
    l’usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo
    demanda à un grand officier comment il fallait s’y prendre pour saluer
    sa majesté: si on se jetait à genoux ou ventre à terre; si on mettait
    les mains sur la tête ou sur le derrière; si on léchait la poussière de
    la salle: en un mot, quelle était la cérémonie. L’usage, dit le
    grand-officier, est d’embrasser le roi et de le baiser des deux côtés.
    Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec
    toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.

    En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés
    jusqu’aux nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines
    d’eau pure, les fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de
    sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d’une
    espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du
    girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice,
    le parlement; on lui dit qu’il n’y en avait point, et qu’on ne plaidait
    jamais. Il s’informa s’il y avait des prisons, et on lui dit que non.
    Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le plus de plaisir, ce fut
    le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de deux mille
    pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de physique.

    Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie
    de la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa
    majesté, son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit
    meilleure chère, et jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa
    majesté. Cacambo expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique
    traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui
    étonnait Candide, ce n’était pas ce qui l’étonna le moins.

    Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
    Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je
    suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle
    Cunégonde n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en
    Europe. Si nous restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au
    lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze
    moutons chargés de cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que
    tous les rois ensemble, nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre,
    et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle Cunégonde.

    Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir
    chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que
    les deux heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur
    congé à sa majesté.

    Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est
    peu de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y
    rester. Je n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est
    une tyrannie qui n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les
    hommes sont libres; partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien
    difficile. Il est impossible de remonter la rivière rapide sur laquelle
    vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous des voûtes de rochers.
    Les montagnes qui entourent tout mon royaume ont dix mille pieds de
    hauteur, et sont droites comme des murailles: elles occupent chacune en
    largeur un espace de plus de dix lieues; on ne peut en descendre que
    par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir,
    je vais donner ordre aux intendants des machines d’en faire une qui
    puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au
    revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes
    sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont
    trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi d’ailleurs tout ce qu’il
    vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que
    quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la boue du pays.
    Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d’Europe ont
    pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand
    bien vous fasse.

    Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine
    pour guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois
    mille bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze
    jours, et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling,
    monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo; il y avait
    deux grands moutons rouges sellés et bridés pour leur servir de monture
    quand ils auraient franchi les montagnes, vingt moutons de bât chargés
    de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de
    plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries, et de diamants.
    Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.

    Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont
    ils furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les
    physiciens prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et
    Candide n’eut plus d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter
    ses moutons à mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer
    le gouverneur de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise
    à prix. Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons
    ensuite quel royaume nous pourrons acheter.

    CHAPITRE XIX.
    Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec
    Martin.

    La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils
    étaient encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors
    que l’Asie, l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide
    transporté écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde
    journée deux de leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y
    furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de
    fatigue quelques jours après; sept ou huit périrent ensuite de faim
    dans un désert; d’autres tombèrent au bout de quelques jours dans des
    précipices. Enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que
    deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon ami, vous voyez comme les
    richesses de ce monde sont périssables; il n’y a rien de solide que la
    vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde. Je l’avoue, dit
    Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus de trésors
    que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
    ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
    sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.

    En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
    n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de
    toile bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main
    droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là,
    mon ami, dans l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M.
    Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.
    Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le
    nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
    vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et
    que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous
    voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suis trouvé dans les
    deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.
    Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de
    Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les
    toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave
    de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père
    et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais
    ils n’ont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les
    perroquets, sont mille fois moins malheureux que nous: les fétiches
    hollandais qui m’ont converti me disent tous les dimanches que nous
    sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas
    généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous
    cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en user
    avec ses parents d’une manière plus horrible.

    O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
    c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme.
    Qu’est-ce qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la
    rage de soutenir que tout est bien quand on est mal; et il versait des
    larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.

    La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
    quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
    s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire
    avec eux un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret.
    Candide et le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux
    moutons.

    Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes
    ses aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle
    Cunégonde. Je me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le
    patron: je serais pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la
    maîtresse favorite de monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour
    Candide, il pleura longtemps; enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon
    cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que tu fasses. Nous avons chacun
    dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants, tu es plus
    habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à Buénos-Ayres. Si le
    gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million: s’il ne se
    rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué d’inquisiteur, on ne se
    défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau, j’irai t’attendre
    à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni des
    Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
    applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer
    d’un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être
    utile l’emporta sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en
    versant des larmes: Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne
    vieille. Cacambo partit dès le jour même: c’était un très bon homme que
    ce Cacambo.

    Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
    patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui
    restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était
    nécessaire pour un long voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros
    vaisseau, vint se présenter à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à
    cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes gens, mon
    bagage, et les deux moutons que voilà? Le patron s’accorda à dix mille
    piastres: Candide n’hésita pas.

    Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
    mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis
    revenant un moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins
    de vingt mille. Eh bien! vous les aurez, dit Candide.

    Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille
    piastres aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il
    ne pouvait le conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous
    en aurez donc trente mille, répondit Candide.

    Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
    coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
    trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer
    les trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux
    petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que
    demandait le patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent
    embarqués. Candide suivait dans un petit bateau pour joindre le
    vaisseau à la rade; le patron prend son temps, met à la voile, démarre;
    le vent le favorise. Candide éperdu et stupéfait le perd bientôt de
    vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l’Ancien Monde. Il
    retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de
    quoi faire la fortune de vingt monarques.

    Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu
    troublé, il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure,
    et crie un peu plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui
    faire payer dix mille piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite
    il l’écouta patiemment, lui promit d’examiner son affaire sitôt que le
    marchand serait revenu, et se fit payer dix mille autres piastres pour
    les frais de l’audience.

    Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé
    des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et
    celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans
    une noire mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son
    esprit dans toute sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes.
    Enfin un vaisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux,
    comme il n’avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il
    loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la
    ville qu’il paierait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille
    piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à
    condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le plus
    malheureux de la province.

    Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu
    contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il
    distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient sociables, et
    qui toutes prétendaient mériter la préférence. Il les assembla dans son
    cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment
    de raconter fidèlement son histoire, promettant de choisir celui qui
    lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état, à
    plus juste titre, et de donner aux autres quelques gratifications.

    La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
    toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la
    vieille en allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite,
    qu’il n’y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très
    grands malheurs. Il songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui
    contait. Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son
    système. Je voudrais qu’il fût ici. Certainement si tout va bien, c’est
    dans Eldorado, et non pas dans le reste de la terre. Enfin il se
    détermina en faveur d’un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour
    les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y avait point de métier au
    monde dont on dût être plus dégoûté.

    Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
    femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait
    enlever par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi
    duquel il subsistait; et les prédicants de Surinam le persécutaient,
    parcequ’ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les
    autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide
    espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres
    rivaux trouvèrent que Candide leur fesait une grande injustice; mais il
    les apaisa en leur donnant à chacun cent piastres.

    CHAPITRE XX.
    Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

    Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
    avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert;
    et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le
    cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal
    moral et du mal physique pendant tout le voyage.

    Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
    espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
    rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il
    eût perdu cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de
    la terre, quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron
    hollandais; cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses
    poches, et quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il
    penchait alors pour le système de Pangloss.

    Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
    cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique?
    Monsieur, répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1];
    mais la vérité du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez
    de moi, dit Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a
    moi, dit Martin: je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser
    autrement. Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. Il se
    mêle si fort des affaires de ce monde, dit Martin, qu’il pourrait bien
    être dans mon corps, comme partout ailleurs: mais je vous avoue qu’en
    jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu
    l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en excepte toujours
    Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine de la ville
    voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
    famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant
    lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux
    dont on vend la laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés,
    courant d’un bout de l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le
    brigandage avec discipline pour gagner son pain, parcequ’il n’a pas de
    métier plus honnête; et dans les villes qui paraissent jouir de la
    paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus
    d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée n’éprouve de
    fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères
    publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
    manichéen.

    [1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence:
    voyez tome XXVIII, page 435. B.

    [2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome
    XV, pages 27, 314-315. B.

    Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait
    Martin; mais je ne le connais pas.

    Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
    redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
    vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le
    vent les amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut
    le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux
    vaisseaux lâcha à l’autre une bordée si bas et si juste, qu’il le coula
    à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine
    d’hommes sur le tillac du vaisseau qui s’enfonçait; ils levaient tous
    les mains au ciel, et jetaient des clameurs effroyables: en un moment
    tout fut englouti.

    Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
    autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique
    dans cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un
    rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la
    chaloupe pour voir ce que ce pouvait être; c’était un de ses moutons.
    Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton, qu’il n’avait été
    affligé d’en perdre cent tous chargés de gros diamants d’Eldorado.

    Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
    submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un
    pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les
    richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies
    avec lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez,
    dit Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de
    patron hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais
    fallait-il que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent
    aussi? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres.

    Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route,
    et Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent
    quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi
    avancés que le premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient
    des idées, ils se consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je
    t’ai retrouvé, dit-il, je pourrai bien retrouver Cunégonde.

    CHAPITRE XXI.
    Candide et Martin approchent des côtes de France, et raisonnent.

    On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France,
    monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs
    provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques
    unes où l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux
    et assez bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la
    principale occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la
    troisième, de dire des sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu
    Paris? Oui, j’ai vu Paris; il tient de toutes ces espèces-là; c’est un
    chaos, c’est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir,
    et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu’il m’a paru. J’y
    ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de tout ce que j’avais, par
    des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-même pour un
    voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur
    d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je
    connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
    convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette
    ville-là: je le veux croire.

    Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous
    devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se
    soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je
    vais l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en
    Italie; ne m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on
    dit que Venise n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que
    cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup
    d’argent; je n’en ai point; vous en avez, je vous suivrai partout. A
    propos, dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement
    une mer, comme on l’assure dans ce gros livre qui appartient au
    capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout, dit Martin, non
    plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis quelque temps.
    Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. Pour
    nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien étonné,
    continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des Oreillons
    avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
    Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a
    d’étrange; j’ai tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus
    rien d’extraordinaire pour moi. Croyez-vous, dit Candide, que les
    hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font
    aujourd’hui? qu’ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides,
    ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands,
    ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés,
    fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit Martin, que les
    éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé?
    Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont
    toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
    aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence,
    car le libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.

    [1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae
    erant super faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme
    présentant la même idée que ce vers d’Ovide (_Métam_., 1, 15):

    «Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»

    Voyez la première journée de _Telliamed_, où il est dit que _la mer a
    été supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes
    nos montagnes_. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son
    _Telliamed_. Voyez entre autres, dans les _Mélanges_, année 1768, le
    chapitre XVIII des _Singularités de la nature_; et année 1777, le
    onzième des _Dialogues d’Evhémère_. B.

    CHAPITRE XXII[1].
    Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.

    [1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note,
    plus en bas. B.

    Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait
    pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une
    bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son
    philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son
    mouton, qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle
    proposa pour le sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la
    laine de ce mouton était rouge; et le prix fut adjugé à un savant du
    Nord, qui démontra par A, plus B, moins C divisé par Z, que le mouton
    devait être rouge, et mourir de la clavelée[2].

    [2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible
    que, sur dix mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois
    cents académies qui y sont établies, il ne se trouve point quelque
    académie qui propose des prix ridicules, et quelques savants qui
    fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles. Ce
    ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les
    savants du Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de
    l’ancienne barbarie scolastique; et la philosophie hardie, mais
    hypothétique et absurde de Leibnitz, n’avait pas contribué à les en
    dépouiller. K.

    Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de
    la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général
    lui donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup
    se détourner du chemin de Venise.

    Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus
    vilain village de la Vestphalie.

    A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une
    maladie légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un
    diamant énorme, et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette
    prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins
    qu’il n’avait pas mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent
    pas, et deux dévotes qui fesaient chauffer ses bouillons. Martin
    disait: Je me souviens d’avoir été malade aussi à Paris dans mon
    premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi n’eus-je ni amis, ni
    dévotes, ni médecins, et je guéris.

    Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
    devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander
    un billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut
    rien faire; les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode:
    Candide répondit qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut
    jeter l’habitué par les fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait
    point Candide. Martin jura qu’il enterrerait le clerc, s’il continuait
    à les importuner. La querelle s’échauffa: Martin le prit par les
    épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand scandale, dont on
    fit un procès-verbal.

    Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie
    à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que
    jamais les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.

    Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un
    petit abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes,
    toujours serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent
    les étrangers à leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la
    ville, et leur offrent des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord
    Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle.
    Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne
    l’empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des
    raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entr’acte: Vous
    avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise; l’acteur
    qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est encore
    plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et
    cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne
    croit pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures
    contre lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en
    France? dit Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est
    beaucoup, dit Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize,
    répliqua l’autre. C’est beaucoup, dit Martin.

    [3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une _Épitre à M.
    Arouet de Voltaire_, dans laquelle on trouve ces vers:

    Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
    S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
    Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
    Les pays et les temps où tu les fais renaître.
    Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
    Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.

    Voltaire profita de la critique, et mit _Araspe_ au lieu de _Hidaspe_.
    C’est peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici
    allusion. B.

    [4] Dans l’édition de 1759, on lit:

    «… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué
    cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine?
    Il ne vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante
    mille écus de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner,
    répondit Candide, parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.

    Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses
    et d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à
    Venise, etc.» (Voyez page 306.)

    Le texte actuel existe dès 1761. B.

    Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth,
    dans une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette
    actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de
    mademoiselle Cunégonde; je serais bien aise de la saluer. L’abbé
    périgourdin s’offrit à l’introduire chez elle. Candide, élevé en
    Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et comment on traitait en
    France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit l’abbé: en
    province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand elles
    sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
    reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur
    l’abbé a raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa,
    comme on dit, de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci
    appellent les _honneurs de la sépulture_, c’est-à-dire de pourrir avec
    tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée
    toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui
    faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. Cela est bien
    impoli, dit Candide. Que voulez-vous? dit Martin; ces gens-ci sont
    ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les
    incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans
    les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de
    nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit
    l’abbé, mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de
    grands éclats de rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus
    détestables.

    [5] C’est probablement _le Comte d’Essex_, tragédie de Thomas
    Corneille. (Note de M. Decroix.)

    [6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
    Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: _La Mort de
    mademoiselle Lecouvreur_. B.

    [7] Feu Decroix proposait, au lieu de _même_, de mettre ici _comme_. Je
    n’ai trouvé cette version dans aucune édition. B.

    Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
    pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de
    plaisir? C’est un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire
    du mal de toutes les pièces et de tous les livres; il hait quiconque
    réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants; c’est un de ces
    serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin;
    c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous folliculaire? dit Candide.
    C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.

    C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
    l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique
    je sois très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je
    voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru
    admirable.

    L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne
    voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais
    j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous
    connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.

    Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame,
    au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze
    tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes,
    registre cornu de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la
    pâleur était sur le front des pontes, l’inquiétude sur celui du
    banquier; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier
    impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous
    les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait ses cartes;
    elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et ne
    se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait
    appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était
    au nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries
    de ces pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort.
    L’abbé périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva,
    ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément occupés de
    leurs cartes. Madame la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus
    civile, dit Candide.

    Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à
    moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de
    tête tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à
    Candide, qui perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi
    on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne
    fût pas ému de sa perte; les laquais disaient entre eux, dans leur
    langage de laquais: Il faut que ce soit quelque milord anglais. Le
    souper fut comme la plupart des soupers de Paris, d’abord du silence,
    ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue point, puis des
    plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses nouvelles, de
    mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance;
    on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé périgourdin,
    le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit un des
    convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits
    impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de
    Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette
    immensité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à
    ponter au pharaon. Et les _Mélanges_ de l’archidiacre Trublet, qu’en
    dites-vous? dit l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux
    mortel! comme il vous dit curieusement ce que tout le monde sait! comme
    il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d’être remarqué
    légèrement! comme il s’approprie, sans esprit, l’esprit des autres!
    comme il gâte ce qu’il pille! comme il me dégoûte! mais il ne me
    dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages de l’archidiacre.

    [8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: _Lettres sur quelques écrits
    de ce temps_. On lui donna une abbaye, et il fut plus richement
    récompensé que s’il avait fait _L’Esprit des Lois_, et résolu le
    problème de la précession des équinoxes. K.—C’est D’Alembert qui a
    résolu le problème de la précession des équinoxes: voyez, tome XXI, la
    note des éditeurs sur le chapitre XLIII du _Précis du Siècle de Louis
    XV_. B.

    Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait
    la marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il
    y avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait
    lire. L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait
    avoir quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en
    peu de mots que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces
    situations qu’on trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours
    les spectateurs; mais qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent
    sublime et toujours naturel, connaître le coeur humain et le faire
    parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce
    paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté,
    avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens.
    Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces règles, peut faire une
    ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté
    au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes tragédies: les
    unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
    autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des
    amplifications qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en
    style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux
    dieux, parcequ’on ne sait point parler aux hommes, des maximes fausses,
    des lieux communs ampoulés.

    Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
    discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté
    d’elle, il s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui
    demander qui était cet homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit
    la dame, qui ne ponte point, et que l’abbé m’amène quelquefois à
    souper; il se connaît parfaitement en tragédies et en livres, et il a
    fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a jamais vu hors de la
    boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a dédié. Le grand
    homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.

    Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans
    doute, que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral,
    et que rien ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le
    savant, je ne pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers
    chez nous; que personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa
    charge, ni ce qu’il fait, ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le
    souper, qui est assez gai, et où il paraît assez d’union, tout le reste
    du temps se passe en querelles impertinentes; jansénistes contre
    molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens de lettres
    contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers contre
    le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une
    guerre éternelle.

    Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le
    malheur d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont
    des ombres à un beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit
    Martin; vos ombres sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui
    font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce
    n’est donc pas leur faute, dit Martin. La plupart des pontes, qui
    n’entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le
    savant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du
    logis.

    Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit
    asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours
    éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame,
    répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous
    me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français m’aurait
    dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous
    voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
    Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit
    la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous
    ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la
    ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide
    la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais
    quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends
    à vous dès la première nuit, parcequ’il faut faire les honneurs de son
    pays à un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes
    diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne
    foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marquise.

    Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
    remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé
    entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille
    livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants
    moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant
    qu’il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait
    lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit
    qu’il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il
    la verrait à Venise.

    Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un
    intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à
    tout ce qu’il voulait faire.

    Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui,
    monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver
    mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce
    qu’il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures
    avec cette illustre Vestphalienne.

    Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et
    qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit
    Candide; car, figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour
    d’elle, je ne pus lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était
    morte, qu’ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui
    ai envoyé à deux mille cinq cents lieues d’ici un exprès dont j’attends
    la réponse.

    L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit
    bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés.
    Le lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces
    termes:

    «Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en
    cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si
    je pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le
    fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le
    gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur.
    Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»

    Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide
    d’une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla
    de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses
    diamants, et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle
    Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur
    palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut
    faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante;
    la lumière la tue; et soudain elle referme le rideau. Ma chère
    Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous
    ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler, dit la
    suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose
    long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de diamants, en
    laissant un sac plein d’or sur le fauteuil.

    Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé
    périgourdin et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers
    suspects? Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de
    les traîner en prison. Ce n’est pas ainsi qu’on traite les voyageurs
    dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit
    Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de
    basse-fosse, dit l’exempt.

    Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se
    prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un
    fripon, qui avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et
    l’exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.

    Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé
    par son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la
    véritable Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ
    trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton
    d’ivoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le
    plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille
    pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener
    dans un cachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire;
    j’ai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous
    avez quelque diamant à lui donner, il aura soin de vous comme moi-même.

    Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
    périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du
    pays d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait
    commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de
    mai[10], mais tel que celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que
    plusieurs autres commis dans d’autres années et dans d’autres mois par
    d’autres gueux qui avaient entendu dire des sottises.

    [9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K.
    —L’attentat de Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le
    chapitre XXXVII du _Précis du Siècle de Louis XV_; et tome XXII, page
    339. B.

    [10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par
    Ravaillac: voyez tome XVIII, page 152. B.

    [11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un
    coup de couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.

    L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres!
    s’écria Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et
    qui chante! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes
    agacent des tigres? J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des
    hommes que dans le Dorado. Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi
    à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous
    mener qu’en Basse-Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait
    ôter ses fers, dit qu’il s’est mépris, renvoie ses gens, emmène à
    Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère.
    Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l’aide
    de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque
    Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire voile pour
    Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise; mais
    Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre
    la route de Venise à la première occasion.

    [12] Chef de sbires. B.

    CHAPITRE XXIII.
    Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

    Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
    qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
    Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
    connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une
    autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont
    en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles
    dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne
    vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un
    pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me
    permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous
    allons voir sont fort atrabilaires.

    [1] Voyez, tome XXI, _Le précis du Siècle de Louis XV_, chapitre XXXV.
    B.

    En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
    couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui
    était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la
    flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent
    chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et
    toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce
    donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son
    empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en
    cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet
    amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde;
    il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était
    pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi
    loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est
    incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
    tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.

    [2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des
    efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités
    politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était
    une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de
    garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757:
    voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
    entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il
    fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui
    de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.

    Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa
    à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et
    dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit
    Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle
    Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien,
    tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.

    CHAPITRE XXIV.
    De Paquette, et de frère Giroflée.

    Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
    dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva
    point. Il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux
    et de toutes les barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il
    à Martin, j’ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de
    Bordeaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer
    le Portugal et l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer
    quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je
    n’ai rencontré au lieu d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin!
    Cunégonde est morte, sans doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il
    valait mieux rester dans le paradis du Dorado que de revenir dans cette
    maudite Europe. Que vous avez raison, mon cher Martin! tout n’est
    qu’illusion et calamité.

    Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra
    _alla moda_, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne
    lui donna la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple,
    en vérité, de vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six
    millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du
    monde, et vous l’amènera à Venise. Il la prendra pour lui, s’il la
    trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une autre: je vous
    conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse Cunégonde.
    Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta, et
    Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et peu de
    bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où personne
    ne pouvait aller.

    [1] Voyez chapitre XVIII. B.

    En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
    Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait
    sous le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux;
    ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche
    fière. La fille était très jolie, et chantait; elle regardait
    amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses
    joues. Vous m’avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci
    sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à présent dans toute la terre
    habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette
    fille et ce théatin, je gage que ce sont des créatures très heureuses.
    Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier à dîner, dit
    Candide, et vous verrez si je me trompe.

    Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à
    venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie,
    des oeufs d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du
    lacryma-christi, du chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le
    théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide
    avec des yeux de surprise et de confusion, qui furent obscurcis de
    quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide,
    qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne reconnaît plus Paquette!
    A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée jusque-là avec
    attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui dit: Hélas!
    ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur Pangloss dans
    le bel état où je l’ai vu?

    Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
    instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la
    maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que
    ma destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand
    vous m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit
    aisément. Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du
    château quelque temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands
    coups de pied dans le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris
    pitié de moi, j’étais morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la
    maîtresse de ce médecin. Sa femme, qui était jalouse à la rage, me
    battait tous les jours impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin
    était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de
    toutes les créatures d’être battue continuellement pour un homme que je
    n’aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangereux pour une
    femme acariâtre d’être l’épouse d’un médecin. Celui-ci, outré des
    procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d’un petit
    rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en deux heures de
    temps dans des convulsions horribles. Les parents de madame intentèrent
    à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je fus mise en
    prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été un peu
    jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
    fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et
    obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à
    vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère.
    J’allai exercer la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez
    vous imaginer ce que c’est que d’être obligée de caresser
    indifféremment un vieux marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un
    abbé; d’être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies;
    d’être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire
    lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de ce qu’on a gagné
    avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice, et de
    n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
    fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures
    du monde.

    Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
    présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà
    gagné la moitié de la gageure.

    Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
    attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si
    gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous
    caressiez le théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru
    aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur,
    répondit Paquette, c’est encore là une des misères du métier. J’ai été
    hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je
    paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine.

    Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
    se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant,
    et sur la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide
    au moine, vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit
    envier; la fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie
    annonce le bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre
    récréation, et vous paraissez très content de votre état de théatin.

    Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
    fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
    couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de
    quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de
    fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la
    discorde, la rage, habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai
    prêché quelques mauvais sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le
    prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles:
    mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me
    casser la tête contre les murs du dortoir; et tous mes confrères sont
    dans le même cas.

    Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
    lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna
    deux mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je
    vous réponds, dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois
    rien du tout, dit Martin; vous les rendrez peut-être avec ces piastres
    beaucoup plus malheureux encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide:
    mais une chose me console, je vois qu’on retrouve souvent les gens
    qu’on ne croyait jamais retrouver; il se pourra bien faire qu’ayant
    rencontré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde.
    Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour votre bonheur; mais
    c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit Candide. C’est que
    j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit Candide: ne
    chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur ménage,
    avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge a ses
    chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre
    le sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois
    la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être
    examiné.

    On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
    beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On
    prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais
    voir une espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au
    seigneur Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

    CHAPITRE XXV.
    Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

    Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
    palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et
    ornés de belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture.
    Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très
    poliment les deux curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui
    déconcerta Candide, et ne déplut point à Martin.

    D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
    qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les
    louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce
    sont d’assez bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais
    quelquefois coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la
    ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles,
    de leurs humeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs
    sottises, et des sonnets qu’il faut faire ou commander pour elles;
    mais, après tout, ces deux filles commencent fort à m’ennuyer.

    Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
    surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient
    les deux premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai
    fort cher par vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il
    y a de plus beau en Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la
    couleur en est très rembrunie, les figures ne sont pas assez arrondies,
    et ne sortent point assez; les draperies ne ressemblent en rien à une
    étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise, je ne trouve point là une
    imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau que quand je
    croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette espèce.
    J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.

    Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
    trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser
    une demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le
    monde, quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est
    plus que l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que
    difficile ne plaît point à la longue.

    J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret
    d’en faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises
    tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très
    mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier
    d’une actrice; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant
    un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d’un
    air gauche sur des planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai
    renoncé à ces pauvretés qui font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et
    que des souverains paient si chèrement. Candide disputa un peu, mais
    avec discrétion. Martin fut entièrement de l’avis du sénateur.

    On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
    bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
    l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait
    les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne.
    Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococurante: on me fit
    accroire autrefois que j’avais du plaisir en le lisant; mais cette
    répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux
    qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif, cette Hélène qui
    est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce;
    cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout cela me causait
    le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants s’ils
    s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
    m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait
    toujours l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de
    l’antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de
    commerce.

    Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je
    conviens, dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième
    livre de son Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le
    fort Cloanthe, et l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile
    roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois
    pas qu’il y ait rien de si froid et de plus désagréable. J’aime mieux
    le Tasse et les contes à dormir debout de l’Arioste.

    Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
    grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont
    un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans
    des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je
    me soucie fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un
    mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel
    Pupilus[1] dont les paroles, dit-il, _étaient pleines de pus_, et un
    autre dont les paroles _étaient du vinaigre_[2]. Je n’ai lu qu’avec un
    extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des
    sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son
    ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes lyriques, il
    frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent tout
    dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est
    à mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par
    lui-même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait
    la façon de penser de Pococurante assez raisonnable.

    [1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier,
    satire VII, vers I:

    Rupili pus atque venenum. B.

    [2] _Italo perfusus aceto_, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.

    [3] Horace, odes, I, I. B.

    Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
    vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le
    Vénitien. Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour
    Cluentius? J’ai bien assez des procès que je juge; je me serais mieux
    accommodé de ses oeuvres philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il
    doutait de tout, j’ai conclu que j’en savais autant que lui, et que je
    n’avais besoin de personne pour être ignorant.

    Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des
    sciences, s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en
    aurait, dit Pococurante, si un seul des auteurs de ces fatras avait
    inventé seulement l’art de faire des épingles; mais il n’y a dans tous
    ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile.

    Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en
    espagnol, en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et
    pas trois douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous
    ensemble ne valent pas une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de
    théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni
    personne.

    Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il,
    qu’un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si
    librement. Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on
    pense; c’est le privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on
    n’écrit que ce qu’on ne pense pas; ceux qui habitent la patrie des
    Césars et des Antonins n’osent avoir une idée sans la permission d’un
    jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies
    anglais, si la passion et l’esprit de parti ne corrompaient pas tout ce
    que cette précieuse liberté a d’estimable.

    Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet
    auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait
    un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de
    vers durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création,
    et qui, tandis que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde
    par la parole, fait prendre un grand compas par le Messiah dans une
    armoire du ciel pour tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a
    gâté l’enfer et le diable du Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en
    crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait rebattre cent fois les mêmes
    discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant
    sérieusement l’invention comique des armes à feu de l’Arioste, fait
    tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne en
    Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le _Mariage
    du Péché et de la Mort_, et les couleuvres dont le Péché accouche, font
    vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description
    d’un hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur,
    bizarre, et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite
    aujourd’hui comme il fut traité dans sa patrie par les
    contemporains[4]. Au reste je dis ce que je pense, et je me soucie fort
    peu que les autres pensent comme moi. Candide était affligé de ces
    discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton. Hélas! dit-il
    tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain
    mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à cela,
    dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses
    dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.

    [4] Voyez ce que Voltaire dit du _Paradis perdu_ de Milton, dans le
    chapitre IX de l’_ Essai sur la poésie épique_, imprimé dans le tome X,
    à la suite de la _Henriade_. B.

    Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent
    dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de
    si mauvais goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets:
    mais je vais dès demain en faire planter un d’un dessin plus noble.

    Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit
    Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous
    les hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne
    voyez-vous pas, dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède?
    Platon a dit, il y a long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas
    ceux qui rebutent tous les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas
    du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes
    croient voir des beautés? C’est-à-dire, reprit Martin, qu’il y a du
    plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit Candide, il n’y a donc
    d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. C’est
    toujours bien fait d’espérer, dit Martin.

    Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait
    point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même
    réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement
    le remercier.

    CHAPITRE XXVI.
    D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils
    étaient.

    Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
    étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage
    couleur de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui
    dit: Soyez prêt à partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et
    voit Cacambo. Il n’y avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et
    lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie. Il
    embrasse son cher ami. Cunégonde est ici, sans doute? où est-elle?
    Mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. Cunégonde n’est
    point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople. Ah ciel! à
    Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
    partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire
    davantage; je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le
    servir à table: ne dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.

    Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son
    agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver
    sa maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec
    Martin, qui voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six
    étrangers, qui étaient venus passer le carnaval à Venise.

    Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
    l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre
    majesté partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces
    mots, il sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une
    seule parole, lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître,
    lui dit: Sire, la chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque
    est prête. Le maître fit un signe, et le domestique partit. Tous les
    convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un
    troisième valet s’approchant aussi d’un troisième étranger, lui dit:
    Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester ici plus long-temps,
    je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.

    Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
    carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre
    majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le
    cinquième valet en dit autant au cinquième maître. Mais le sixième
    valet parla différemment au sixième étranger qui était auprès de
    Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à votre
    majesté ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette
    nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires: adieu.

    Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et
    Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit:
    Messieurs, dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi
    êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous
    ne le sommes.

    Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien:
    Je ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été
    grand-sultan plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a
    détrôné; on a coupé le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux
    sérail; mon neveu le grand-sultan Mahmoud me permet de voyager
    quelquefois pour ma santé; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [1] Achmet III, dont il est parlé dans l’_Histoire de Charles XII_ et
    dans l’_Histoire de Russie sous Pierre-le-Grand_, avait été déposé en
    1730; il est mort en 1736. B.

    Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je
    m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été
    détrôné au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé
    en prison; j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de
    ceux qui me gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin
    poignardé en 1762. B,

    Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon
    père m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir;
    on a arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a
    battu les joues; j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une
    visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je
    suis venu passer le carnaval à Venise.

    [3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du _Précis
    du Siècle de Louis XV_. B.

    Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le
    sort de la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a
    éprouvé les mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan
    Achmet, l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne
    une longue vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états
    héréditaires pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez,
    tome XXI, le chapitre XXXII du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est
    mort en 1763. B.

    Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon
    royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans
    lequel j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble
    n’en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne
    aussi à la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.

    [5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le
    chapitre IV du _Précis du Siècle de Louis XV_; il est mort en 1763. B.

    Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis
    pas si grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un
    autre; je suis Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé
    _Votre Majesté_, et à présent à peine m’appelle-t-on _Monsieur_; j’ai
    fait frapper de la monnaie, et je ne possède pas un denier; j’ai eu
    deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un valet; je me suis vu sur un
    trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison sur la paille; j’ai
    bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu, comme vos
    majestés, passer le carnaval à Venise.

    [6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome
    XXI, le chapitre XL du _Précis du Siècle de Louis XV_. B.

    Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.
    Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits
    et des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille
    sequins. Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en
    état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne?
    Etes-vous roi aussi, monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.

    Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même
    hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs
    états par le sort de la guerre, et qui venaient passer le reste du
    carnaval à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces
    nouveaux venus. Il n’était occupé que d’aller trouver sa chère
    Cunégonde à Constantinople.

    CHAPITRE XXVII.
    Voyage de Candide à Constantinople.

    Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait
    reconduire le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et
    Martin sur son bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être
    prosternés devant sa misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait
    à Martin: Voilà pourtant six rois détrônés avec qui nous avons soupé!
    et encore dans ces six rois il y en a un à qui j’ai fait l’aumône.
    Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes plus infortunés. Pour moi,
    je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans les bras de Cunégonde.
    Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait raison, tout est bien.
    Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une aventure bien
    peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait jamais vu ni
    ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au cabaret. Cela
    n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des choses
    qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
    détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec
    eux, c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé
    avec qui l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?

    A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son
    ancien valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait
    Cunégonde? est-elle toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle
    toujours? comment se porte-t-elle? Tu lui as, sans doute, acheté un
    palais à Constantinople?

    Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le
    bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle
    est esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à
    qui le Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce
    qui est bien plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle
    est devenue horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je
    suis honnête homme, et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment
    peut-elle être réduite à un état si abject avec les cinq ou six
    millions que tu avais emportés? Bon, dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas
    fallu donner deux au senor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y
    Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buénos-Ayres, pour
    avoir la permission de reprendre mademoiselle Cunégonde? et un pirate
    ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le reste? Ce pirate ne
    nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à Nicarie, à Samos, à
    Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari? Cunégonde et la vieille
    servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi je suis esclave du
    sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées les unes aux
    autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques diamants;
    je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle soit
    devenue si laide.

    [1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du _Siècle de Louis
    XIV_; voyez tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.

    Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le
    plus à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi
    Charles-Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait
    que je fusse dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si
    Pangloss était ici, il le saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais,
    dit Martin, avec quelles balances votre Pangloss aurait pu peser les
    infortunes des hommes, et apprécier leurs douleurs. Tout ce que je
    présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur la terre cent fois
    plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur Ivan, et le
    sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.

    On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
    commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il
    se jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage
    de la Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.

    Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à
    qui le levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de
    nerf de boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement
    naturel, les regarda plus attentivement que les autres galériens, et
    s’approcha d’eux avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés
    lui parurent avoir un peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce
    malheureux jésuite, ce baron, ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette
    idée l’émut et l’attrista. Il les considéra encore plus attentivement.
    En vérité, dit-il à Cacambo, si je n’avais pas vu pendre maître
    Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de tuer le baron, je
    croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.

    Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand
    cri, s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le
    levanti patron accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf
    redoublaient. Arrêtez! arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous
    donnerai tant, d’argent que vous voudrez. Quoi! c’est Candide! disait
    l’un des forçats; quoi! c’est Candide! disait l’autre. Est-ce un songe?
    dit Candide; veille-je? suis-je dans cette galère? Est-ce là monsieur
    le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss, que j’ai vu pendre?

    C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce
    grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit
    Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de
    Thunder-ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M.
    Pangloss, le plus profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien,
    répondit le levanti patron, puisque ces deux chiens de forçats
    chrétiens sont des barons et des métaphysiciens, ce qui est sans doute
    une grande dignité dans leur pays, tu m’en donneras cinquante mille
    sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-moi comme un éclair à
    Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ. Mais non, menez-moi
    chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur la première offre
    de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il fesait
    ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.

    Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous
    ai-je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous
    en vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux
    galères en Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce
    pays? disait le baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher
    Candide! s’écriait Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo.
    Ils s’embrassaient tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère
    volait, ils étaient déjà dans le port. On fit venir un Juif, à qui
    Candide vendit pour cinquante mille sequins un diamant de la valeur de
    cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en pouvait donner
    davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de Pangloss.
    Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de larmes;
    l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre
    cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma
    soeur soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit
    Cacambo, puisqu’elle écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie.
    On fit aussitôt venir deux Juifs; Candide vendit encore des diamants;
    et ils repartirent tous dans une autre galère pour aller délivrer
    Cunégonde.

    CHAPITRE XXVIII.
    Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à Martin, etc.

    Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend
    père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps.
    N’en parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue;
    mais puisque vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux
    galères, je vous dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le
    frère apothicaire du collège, je fus attaqué et enlevé par un parti
    espagnol; on me mit en prison à Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur
    venait d’en partir. Je demandai à retourner à Rome auprès du père
    général. Je fus nommé pour aller servir d’aumônier à Constantinople
    auprès de monsieur l’ambassadeur de France. Il n’y avait pas huit jours
    que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur le soir un jeune
    icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme voulut se
    baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais pas
    que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec
    un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la
    plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait
    fait une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi
    ma soeur est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié
    chez les Turcs.

    Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je
    vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je
    devais naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à
    verse lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra
    d’allumer le feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un
    chirurgien acheta mon corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me
    fit d’abord une incision cruciale depuis le nombril jusqu’à la
    clavicule. On ne pouvait pas avoir été plus mal pendu que je l’avais
    été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la sainte inquisition, lequel
    était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à merveille, mais il
    n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et glissa mal,
    elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale me
    fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
    croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et
    tomba encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un
    cabinet voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision
    cruciale; elle eut encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba
    sur lui. Quand ils furent un peu revenus à eux, j’entendis la
    chirurgienne qui disait au chirurgien: Mon bon, de quoi vous
    avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne savez-vous pas que le
    diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je vais vite chercher
    un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je ramassai le
    peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi! Enfin le
    barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même eut
    soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me
    trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui
    allait à Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me
    mis au service d’un marchand vénitien, et je le suivis à
    Constantinople.

    Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait
    qu’un vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses
    patenôtres; sa gorge était toute découverte: elle avait entre ses deux
    tétons un beau bouquet de tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules,
    d’hyacinthes, et d’oreilles d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je
    le ramassai, et je le lui remis avec un empressement très respectueux.
    Je fus si long-temps à le lui remettre, que l’iman se mit en colère, et
    voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide. On me mena chez le cadi,
    qui me fit donner cent coups de latte sous la plante des pieds, et
    m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans la même galère
    et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans cette galère
    quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et deux
    moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures arrivaient
    tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une
    plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup
    plus permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être
    tout nu avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions
    vingt coups de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des
    événements de cet univers vous a conduit dans notre galère, et que vous
    nous avez rachetés.

    Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
    disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous
    toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de
    mon premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe;
    il ne me convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort,
    et l’harmonie préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde,
    aussi bien que le plein et la matière subtile.

    CHAPITRE XXIX.
    Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

    Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient
    leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou
    non contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et
    les causes, sur le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et
    la nécessité, sur les consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est
    aux galères en Turquie, ils abordèrent sur le rivage de la Propontide,
    à la maison du prince de Transylvanie. Les premiers objets qui se
    présentèrent furent Cunégonde et la vieille, qui étendaient des
    serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.

    Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
    Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues
    ridées, les bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur,
    et avança ensuite par bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère:
    on embrassa la vieille: Candide les racheta toutes deux.

    Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à
    Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une
    meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie,
    personne ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses
    promesses avec un ton si absolu, que le bon Candide n’osa pas la
    refuser. Il signifia donc au baron qu’il allait se marier avec sa
    soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une telle bassesse de sa
    part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne me sera
    jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans les
    chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron de
    l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il
    fut inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des
    galères, j’ai payé ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait
    ici des écuelles, elle est laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et
    tu prétends encore t’y opposer! je te retuerais si j’en croyais ma
    colère. Tu peux me tuer encore, dit le baron, mais tu n’épouseras pas
    ma soeur de mon vivant.

    CHAPITRE XXX.
    Conclusion.

    Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser
    Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à
    conclure le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne
    pouvait s’en dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle
    Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire par lequel il prouvait que le
    baron n’avait nul droit sur sa soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes
    les lois de l’empire, épouser Candide de la main gauche. Martin conclut
    à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu’il fallait le rendre au
    levanti patron, et le remettre aux galères, après quoi on l’enverrait à
    Rome au père général par le premier vaisseau. L’avis fut trouvé fort
    bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur; la chose fut
    exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un
    jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.

    Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide
    marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le
    philosophe Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs
    rapporté tant de diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la
    vie du monde la plus agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs,
    qu’il ne lui resta plus rien que sa petite métairie; sa femme devenant
    tous les jours plus laide devint acariâtre et insupportable: la vieille
    était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde.
    Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à
    Constantinople, était excédé de travail, et maudissait sa destinée.
    Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université
    d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé qu’on est
    également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide,
    Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de
    morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des
    bateaux chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil
    à Lemnos, à Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis,
    d’autres bachas, d’autres effendis, qui prenaient la place des
    expulsés, et qui étaient expulsés à leur tour: on voyait des têtes
    proprement empaillées qu’on allait présenter à la sublime Porte. Ces
    spectacles fesaient redoubler les dissertations; et quand on ne
    disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour
    leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent
    fois par des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par
    les baguettes chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un
    auto-da-fé, d’être disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin
    toutes les misères par lesquelles nous avons tous passé, ou bien de
    rester ici à ne rien faire? C’est une grande question, dit Candide.

    Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout
    conclut que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de
    l’inquiétude, ou dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait
    pas, mais il n’assurait rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours
    horriblement souffert; mais ayant soutenu une fois que tout allait à
    merveille, il le soutenait toujours, et n’en croyait rien.

    Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de
    faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est
    qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère
    Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien
    vite mangé leurs trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient
    raccommodés, s’étaient brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient
    enfuis, et enfin frère Giroflée s’était fait turc. Paquette continuait
    son métier partout, et n’y gagnait plus rien. Je l’avais bien prévu,
    dit Martin à Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés, et ne
    les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé de millions de
    piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux que frère
    Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
    ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous
    m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà
    faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea
    à philosopher plus que jamais.

    Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour
    le meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter;
    Pangloss porta la parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de
    nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l’homme a été formé.

    De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais,
    mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la
    terre. Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien?
    quand sa hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si
    les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que
    faut-il donc faire? dit Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me
    flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des
    causes, du meilleur des mondes possibles, de l’origine du mal, de la
    nature de l’âme, et de l’harmonie préétablie. Le derviche, à ces mots,
    leur ferma la porte au nez.

    Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
    d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on
    avait empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout
    un grand bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin,
    en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui
    prenait le frais à sa porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui
    était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait le
    muphti qu’on venait d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le
    bon-homme, et je n’ai jamais su le nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir.
    J’ignore absolument l’aventure dont vous me parlez; je présume qu’en
    général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois
    misérablement, et qu’ils le méritent; mais je ne m’informe jamais de ce
    qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y envoyer vendre les
    fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit entrer les
    étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur
    présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du
    kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des
    limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui
    n’était point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après
    quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de
    Candide, de Pangloss, et de Martin.

    Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre?
    Je n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes
    enfants; le travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le
    vice, et le besoin.

    Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur
    le discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me
    paraît s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec
    qui nous avons eu l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss,
    sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car
    enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu
    par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de
    Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par
    Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias,
    furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius,
    Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste,
    César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II
    d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles
    Ier, les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je
    sais aussi, dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez
    raison, dit Pangloss; car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden,
    il y fut mis _ut operaretur eum_, pour qu’il travaillât; ce qui prouve
    que l’homme n’est pas né pour le repos. Travaillons sans raisonner, dit
    Martin, c’est le seul moyen de rendre la vie supportable.

    Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à
    exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde
    était, à la vérité, bien laide; mais elle devint une excellente
    pâtissière; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n’y eut
    pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît service; il fut un très bon
    menuisier, et même devint honnête homme: et Pangloss disait quelquefois
    à Candide: Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des
    mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été chassé d’un beau
    château à grands coups de pied dans le derrière pour l’amour de
    mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à l’inquisition, si
    vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez pas donné un
    bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos moutons du
    bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et
    des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
    cultiver notre jardin[1].

    [1] Voyez, dans les _Mélanges_, année 1759, la _Lettre aux auteurs du
    Journal encyclopédique_, datée du Ier avril. B.

    FIN DE CANDIDE.

  • 鬼谷子

    鬼谷子

    Aproximadamente 1.974 palavras.

    Produced by Wan Ting Gong

    Gui Gu Zi (Thought Of Gui Gu Zi)

    by Wang Xu

    The original Chinese:

    鬼谷子

    王詡

    鬼谷子,姓王名詡,春秋時人。常入雲夢山采藥修道。因隱居清溪之鬼谷
    谷先生。

    鬼谷子為縱橫家之鼻祖,蘇秦與張儀為其最杰出的兩個弟子〔見《戰國策
    孫臏與龐涓亦為其弟子之說〔見《孫龐演義》〕。

    縱橫家所崇尚的是權謀策略及言談辯論之技巧,其指導思想與儒家所推崇
    大相徑庭。因此,歷來學者對《鬼谷子》一書推崇者甚少,而譏詆者極多
    戰術之得益與否,關系國家之安危興衰;而生意談判與競爭之策略是否得
    到經濟上之成敗得失。即使在日常生活中,言談技巧也關系到一人之處世
    與否。當年蘇秦憑其三寸不爛之舌,合縱六國,配六國相印,統領六國共
    赫一時。而張儀又憑其謀略與游說技巧,將六國合縱土蹦瓦解,為秦國立
    。所謂「智用於眾人之所不能知,而能用於眾人之所不能。」潛謀於無形
    爭不費,此為《鬼谷子》之精髓所在。《孫子兵法》側重於總體戰略,而
    則專於具體技巧,兩者可說是相輔相成。

    《鬼谷子》共有十四篇,其中第十三、十四篇已失傳。《鬼谷子》的版本
    道藏本及嘉慶十年江都秦氏刊本。

    鬼谷子卷上

    捭闔第一

    粵若稽古聖人之在天地間也。為眾生之先。觀陰陽之開闔以命物。知存亡
    之門戶。籌策萬類之終始。達人心之理。見變化之眹焉。而守司其門戶。
    故聖人之在天下也。自古至今。其道一也。變化無窮。各有所歸。或陰或
    陽。或柔或剛。或開或閉。或弛或張。是故聖人一守司其門戶。審察其所
    先後。度權量能。校其伎巧短長。夫賢不肖智愚勇怯仁義有差。乃可捭。
    乃可闔。乃可進。乃可退。乃可賤。乃可貴。無為以牧之。審定有無。以
    其實虛。隨其嗜欲。以見其志意。微排其所言而捭反之。以求其實。貴得
    其指。闔而捭之。以求其利。或開而示之。或闔而閉之。開而示之者。同
    其情也。闔而閉之者。異其誠也。可與不可。審明其計謀。以原其同異。
    離合有守。先從其志。即欲捭之貴周。即欲闔之貴密。周密之貴微。而與
    道相追。捭之者。料其情也。闔之者。結其誠也。皆見其權衡輕重。乃為
    之度數。聖人因而為之慮。其不中權衡度數。聖人因而自為之慮。故捭者
    、或捭而出之。或捭而納之。闔者、或闔而取之。或闔而去之。捭闔者。
    天地之道。捭闔者。以變動陰陽。四時開閉。以化萬物縱橫。反出反覆反
    忤。必由此矣。捭闔者。道之大化。說之變也。必豫審其變化。口者。心
    之門戶也。心者。神之主也。志意喜欲。思慮智謀。此皆由門戶出入。故
    關之捭闔。制之以出入。捭之者開也。言也。陽也。闔之者閉也。默也。
    陰也。陰陽其和。終始其義。故言長生安樂富貴。尊榮顯名。愛好財利。
    得意喜欲。為陽曰始。故言死憂患貧賤。苦辱棄損。亡利失意。有害刑戮
    誅罰。為陰曰終。諸言法陽之類者皆曰始。言善以始其事。諸言法陰之類
    皆曰終。言惡以終為謀。捭闔之道。以陰陽試之。故與陽言者依崇高。與
    陰言者依卑小。以下求小。以高求大。由此言之。無所不出。無所不入。
    無所不言可。可以說人。可以說家。可以說國。可以說天下。為小無內。
    為大無外。益損去就倍反。皆以陰陽御其事。陽動而行。陰止而藏。陽動
    而出。陰隨而入。陽還終始。陰極反陽。以陽動者。德相生也。以陰靜者
    。形相成也。以陽求陰。苞以德也。以陰結陽。施以力也。陰陽相求。由
    捭闔也。此天地陰陽之道。而說人之法也。為萬事之先。是謂圓方之門戶
    。

    反應第二

    古之大化者。乃與無形俱生。反以觀往。覆以驗今。反以知古。覆以知今
    。反以知彼。覆以知己。動靜虛實之理。不合來今。反古而求之。事有反
    而得覆者。聖人之意也。不可不察。人言者動也。己默者靜也。因其言。
    聽其辭。言有不合者。反而求之。其應必出。言有象。事有比。其有象比
    。以觀其次。象者象其事。比者比其辭也。以は形求有聲。其釣語合事。
    得人實也。其張罝網而取獸也。多張其會而司之。道合其事。彼自出之。
    此釣人之網也。常持其網驅之。其言無比。乃為之變。以象動之。以報其
    心。見其情。隨而牧之。己反往。彼覆來。言有象比。因而定基。重之襲
    之。反之覆之。萬事不失其辭。聖人所誘愚智事皆不疑。古善反聽者。乃
    變鬼神以得其情。其變當也。而牧之審也。牧之不審。得情不明。得情不
    明。定基不審。變象比。必有反辭。以還聽之。欲聞其聲反默。欲張反瞼
    。欲高反下。欲取反與。欲開情者。象而比之。以牧其辭。同聲相呼。實
    理同歸。或因此。或因彼。或以事上。或以牧下。此聽真偽。知同異。得
    其情詐也。動作言默。與此出入。喜怒由此以見其式。皆以先定為之法則
    。以反求覆。觀其所託。故用此者。己欲平靜。以聽其辭。察其事。論萬
    物。別雄雌。雖非其事。見微知類。若探人而居其內。量其能。射其意也
    。符應不失。如螣蛇之所指。若羿之引矢。故知之始己。自知而後知人也
    。其相知也。若比目之魚。見形也。若光之與影也。其察言也不失。若磁
    石之取鍼。舌之取燔骨。其與人也微。其見情也疾。如陰與陽。如陽與陰
    。如圓與方。如方與圓。未見形、圓以道之。既形、方以事之。進退左右
    。以是司之。己不先定。牧人不正。事用不巧。是謂忘情失道。己審先定
    以牧人。策而無形容。莫見其門。是謂天神。

    內揵第三

    君臣上下之事。有遠而親。近而疏。就之不用。去之反求。日進前而不御
    。遙聞聲而相思。事皆有內揵。素結本始。或結以道德。或結以黨友。或
    結以財貨。或結以釆色。用其意。欲入則入。欲出則出。欲親則親。欲疏
    則疏。欲就則就。欲去則去。欲求則求。欲思則思。若蚨母之從其子也。
    出無間。入無眹。獨往獨來。莫之能止。內者、進說辭。揵者、揵所謀也
    。故遠而親者。有陰德也。近而疏者。志不合也。陰德、謂陰私相德也。
    就而不用者。策不得也。去而反求者。事中來也。日進前而不御者。施不
    合也。遙聞聲而相思者。合於謀。待決事也。故曰不見其類而為之者。見
    逆。不得其情而說之者。見非。得其情。乃制其術。此用可出可入。可揵
    可開。故聖人立事。以此先知。而揵萬物。由夫道德仁義。禮樂計謀。先
    取詩書。混說損益。議去論就。欲合者用內。欲去者用外。外內者。必明
    道數。揣策來事。見疑訣之。策無失計。立功建德。治民入產業。曰揵而
    內合。上暗不治。下亂不寤。揵而反之。內自得而外不留。說而飛之。若
    命自來。己迎而御之。若欲去之。因危與之。環轉因化。莫之所為。退為
    大儀。

    抵巇第四

    物有自然。事有合離。有近而不可見。遠而可知。近而不可見者。不察其
    辭也。遠而可知者。反往以驗來也。巇者、罅也。罅者、 也。 者、成
    大隙也。巇始有朕。可抵而塞。可抵而卻。可抵而息。可抵而匿。可抵而
    得。此謂抵巇之理也。事之危也。聖人知之。獨保其用。因化說事。通達
    計謀。以識細微。經起秋毫之末。揮之於太山之本。其施外兆萌牙孽之謀
    。皆由抵巇。抵巇隙為道術。天下分錯。上無明主。公侯無道德。則小人
    讒賊。賢人不用。聖人竄匿。貪利詐偽者作。君臣相惑。土崩瓦解。而相
    伐射。父子離散。乖亂反目。是謂萌牙巇罅。聖人見萌牙巇罅。則抵之以
    法。世可以治。則抵而塞之。不可治。則抵而得之。或抵如此。或抵如彼
    。或抵反之。或抵覆之。五帝之政。抵而塞之。三王之事。抵而得之。諸
    侯相抵。不可勝數。當此之時。能抵為右。自天地之合離終始。必有巇隙
    。不可不察也。察之以捭闔。能用此道。聖人也。聖人者。天地之使也。
    世無可抵。則深隱而待時。時有可抵。則為之謀。可以上合。可以檢下。
    能因能循。為天地守神。

    鬼谷子卷中

    飛箝篇五

    凡度權量能。所以徵遠來近。立勢而制事。必先察同異。別是非之語。見
    內外之辭。知有無之數。決安危之計。定親疏之事。然後乃權量之。其有
    隱括。乃可徵。乃可求。乃可用。引鉤箝之辭。飛而箝之。鉤箝之語。其
    說辭也。乍同乍異。其不可善者。或先徵之。而後重累。或先重以累。而
    後毀之。或以重累為毀。或以毀為重累。其用或稱財貨琦瑋珠玉璧白釆色
    以事之。或量能立勢以鉤之。或伺候見 而箝之。其事用抵巇。將欲用之
    天下。必度權量能。見天時之盛衰。制地形之廣狹。岨嶮之難易。人民貨
    財之多少。諸侯之交。孰親孰疏。孰愛孰憎。心意之慮懷。審其意。知其
    所好惡。乃就說其所重。以飛箝之辭。鉤其所好。以箝求之。用之於人。
    則量智能。權材力。料氣勢。為之樞機。以迎之隨之。以箝和之。以意宜
    之。此飛箝之綴也。

    用於人則空往而實來。綴而不失。以究其辭。可箝而從。可箝而橫。

    可引而東。可引而西。可引而南。可引而北。可引而反。可引而覆。

    雖覆能復。不失其度。

    忤合第六

    凡趨合倍反。計有適合。化轉環屬。各有形勢。反覆相求。因事為制。是
    以聖人居天地之間。立身御世。施教揚聲明名也。必因事物之會。觀天時
    之宜。因之所多所少。以此先知之。與之轉化。世無常貴。事無常師。聖
    人常為無不為。所聽無不聽。成於事而合於計謀。與之為主。合於彼而離
    於此。計謀不兩忠。必有反忤。反於是。忤於彼。忤於此。反於彼。其術
    也。用之天下。必量天下而與之。用之國。必量國而與之。用之家。必量
    家而與之。用之身。必量身材能氣勢而與之。大小進退。其用一也。必先
    謀慮計定。而後行之以飛箝之術。古之善背向者。乃協四海、包諸侯、忤
    合之地。而化轉之然後以之求合。故伊尹五就湯。五就桀。然後合於湯。
    呂尚三就文王。三入殷。而不能有所明。然後合於文王。此知天命之箝。
    故歸之不疑也。非至聖人達奧。不能御世。勞心苦思。不能原事。不悉心
    見情。不能成名。材質不惠。不能用兵。忠實無真。不能知人。故忤合之
    道。己必自度材能知睿。量長短遠近孰不如。乃可以進。乃可以退。乃可
    以縱。乃可以橫。

    揣篇第七

    少饒乏、有餘不足、幾何辨。地形之險易。孰利孰害。謀慮孰長孰短。君
    臣之親疏。孰賢孰不肖。與賓客之知睿。孰少孰多。觀天時之禍福。孰吉
    孰凶。諸侯之親。孰用孰不用。百姓之心。去就變化。孰安孰危。孰好孰
    憎。反側孰便。能知如此者。是謂權量。揣情者。必以其甚喜之時。往而
    極其欲也。其有欲也。不能隱其情。必以其甚懼之時。往而極其惡也。其
    有惡也。不能隱其情。情欲必失其變。感動而不知其變者。乃且錯其人勿
    與語。而更問所親。知其所安。夫情變於內者。形見於外。故常必以其見
    者。而知其隱者。此所謂測深揣情。故計國事者。則當審權量。說人主。
    則當審揣情。謀慮情欲。必出於此。乃可貴。乃可賤。乃可重。乃可輕。
    乃可利。乃可害。乃可成。乃可敗。其數一也。故雖有先王之道。聖智之
    謀。非揣情隱匿。無所索之。此謀之大本也。而說之法也。常有事於人。
    人莫先事而至。此最難為。故曰。揣情最難。守司言必時其謀慮。故觀蜎
    飛蠕動。無不有利害。可以生事美。生事者。幾之勢也。此揣情飾言。成
    文章而後論之。

    摩篇第八

    摩之符也。內符者。揣之主也。用之有道。其道必隱。微摩之以其所欲。
    測而探之。因符必應。其應也。必有為之。故微而去之。是謂塞窌匿端。
    隱貌逃情。而人不知。故成其事而無患。摩之在此。符之在彼。從而應之
    。事無不可。古之善摩者。如操鉤而臨深淵。餌而投之。必得魚焉。故曰
    主事日成。而人不知。主兵日勝。而人不畏也。聖人謀之於陰。故曰神。
    成之於陽。故曰明。所謂主事日成者。積德也。用民安之。不知其所以利
    。積善也。而民道之。不知其所以然。而天下比之神明也。主兵日勝者。
    常戰於不爭不費。而民不知所以服。不知所以畏。而天下比之神明。其摩
    者。有以平。有以正。有以喜。有以怒。有以名。有以行。有以廉。有以
    信。有以利。有以卑。平者、靜也。正者、直也。喜者、悅也。怒者、動
    也。名者、發也。行者、成也。廉者、潔也。信者、明也。利者、求也。
    卑者、諂也。故聖所獨用者。眾人皆有之。然無成功者。其用之非也。故
    謀莫難於周密。說莫難於悉聽。事莫難於必成。此三者然後能之。故謀必
    欲周密。必擇其所與通者說也。故曰或結而無隙也。夫事成必合於數。故
    曰道數與時相偶者也。說者聽。必合於情。故曰情合者聽。故物歸類。抱
    薪趨火。燥者先燃。平地注水。濕者先濡。此物類相應於勢。譬猶是也。
    此言內符之應。外摩也如是。故曰摩之以其類焉。有不相應者。乃摩之以
    其欲焉。有不聽者。故曰獨行之道。夫幾者不晚成。而不抱久而化成。

    權篇第九

    說之者、說之也。說之者、資之也。飾言者、假之也。假之者、益損也。
    應對者。利辭也。利辭也。輕論也。成義者。明之也。明之者。符驗也。
    難言者。卻論也。卻論者。釣幾也。佞言者。諂而于忠。諛言者。博而于
    智。平言者。決而于勇。戚言者。權而于信。靜言者。反而于勝。先意成
    欲者諂也。繁稱文辭者博也。策選進謀者權也。縱舍不宜者決也。先分不
    足而窒非者反也。故口者。幾關也。所以閉情意也。耳目者。心之佐助也
    。所以窺間見姦邪。故曰參調而應。利道而動。故繫言而不亂。翱翔而不
    迷。變易而不危者。觀要得理。故無目者。不可示以五色。無耳者。不可
    告以五音。故不可以往者。無所開之也。不可以來者。無所受之也。物有
    不通者。故不事也。古人有言曰。口可以食。不可以言。言者有諱忌也。
    眾口爍金。言有曲故也。人之情。出言則欲聽。舉事則欲成。是故智者不
    用其所短。而用愚人之所長。不用其所拙。而用愚人之所工。故不困也。
    言其有利者。從其所長也。言其有害者。避其所短也。故介虫之悍也。必
    以堅厚。螫蟲之動也。必以毒螫。故禽獸之用。其長而談者。知用其用也
    。故曰辭言五。曰病。曰怨。曰憂。曰怒。曰喜。故曰病者。感衰氣而不
    神也。怨者。腸絕而無主也。憂者。閉塞而不泄也。怒者。妄動而不治也
    。喜者。宣散而無要也。此五者。精則用之。利則行之。故與智者言依於
    博。與拙者言依於辨。與辨者言依於要。與貴者言依於勢。與富者言依於
    高。與貧者言依於利。與賤者言依於謙。與勇者言依於敢。與過者言依於
    銳。此其術也。而人常反之。是故與智者言。將此以明之。與不智者言。
    將此以教之。而甚難為也。故言多類。事多變。故終日言。不失其類。故
    事不亂。終日不變。而不失其主。故智貴不妄。聽貴聰智貴明。辭貴奇。

    謀篇第十

    為人凡謀有道。必得其所因。以求其情。審得其情。乃立三儀。三儀者曰
    上。曰中。曰下。參以立焉以生奇。奇不知其所擁。始於古之所從。故鄭
    人之取玉也。載司南之車。為其不惑也。夫度材量能揣情者。亦事之司南
    也。故同情而俱相親者。其俱成者也。同欲而相疏者。其偏害者也。同惡
    而相親者。其俱害者也。同惡而相疏者。偏害者也。故相益則親。相損則
    疏。其數行也。此所以察同異之分類一也。故牆壞於隙。木毀於其節。施
    蓋其分也。故變生於事。事生謀。謀生計。計生議。議生說。說生進。進
    生退。退生制。因以制於事。故百事一道。而百度一數也。夫仁人輕貨。
    不可誘以利。可使出費。勇士輕難。不可懼以患。可使據危。智者達於數
    。明於理。不可欺以誠。可示以道理。可使立功。是三才也。故愚者易蔽
    也。不肖者易懼也。貪者易誘也。是因事而裁之。故為強者。積於弱也。
    有餘者。積於不足也。此其道術行也。故外親而內疏者。說內。內親而外
    疏者。說外。故因其疑以變之。因其見以然之。因其說以要之。因其勢以
    成之。因其惡以權之。因其患以斥之。摩而恐之。高而動之。微而正之。
    符而應之。擁而塞之。亂而惑之。是謂計謀。計謀之用。公不如私。私不
    如結。結而無隙者也。正不如奇。奇流而不止者也。故說人主者。必與之
    言奇。說人臣者。必與之言私。其身內。其言外者疏。其身外。其言深者
    危。無以人之近所不欲。而強之於人。無以人之所不知。而教之於人。人
    之有好也。學而順之。人之有惡也。避而諱之。故陰道而陽取之也。故去
    之者縱之。縱之者乘之。貌者。不美又不惡。故至情托焉。可知者。可用
    也。不可知者。謀者所不用也。故曰。事貴制人。而不貴見制於人。制人
    者。握權也。見制於人者。制命也。故聖人之道陰。愚人之道陽。智者事
    易。而不智者事難。以此觀之。亡不可以為存。而危不可以為安。然而無
    為而貴智矣。智用於眾人之所不能知。而能用於眾人之所不能見。既用見
    可否。擇事而為之。所以自為也。見不事。擇事而為之。所以為人也。故
    先王之道。陰言有之曰。天地之化。在高與深。聖人之制道。在隱與匿。
    非獨忠信仁義也。中正而已矣。道理達於此義之。則可與言。由能得此。
    則可與穀遠近之義。

    決篇第十一

    為人凡決物。必托於疑者。善其用福。惡其有患。害至於誘也。終無惑偏
    有利焉。去其利則不受也。奇之所託。若有利於善者。隱托於惡。則不受
    矣。致疏遠。謂疑者本其利善。而決者隱其利善之情。反託之於惡。則不
    受其決。更致疏遠矣。故其有使失利。其有使離害者。此事之失。聖人所
    以能成其事者有五。有以陽德之者。有以陰賊之者。有以信誠之者。有以
    蔽匿之者。有以平素之者。陽勵於一言。陰勵於二言。平素樞機。以用四
    者。微而施之。於是度以往事。驗之來事。參之平素。可則決之。公王大
    人之事也。危而美名者。可則決之。不用費力而易成者。可則決之。用力
    犯勤苦。然而不得已而為之者。則可決之。去患者。可則決之。從福者。
    可則決之。故夫決情定疑。萬事之機。以正亂治。決成敗。難為者。故先
    王乃用蓍龜者。以自決也。

    符言第十二

    安徐正靜。其被節無不肉。善與而不靜。虛心平意。以待傾損。有主位。
    目貴明。耳貴聰。心貴智。以天下之目視者。則無不見。以天下之耳聽者
    。則無不聞。以天下之心慮者。則無不知。輻湊並進。則明不可塞。有主
    明。德之術。曰勿堅而拒之。許之則防守。拒之則閉塞。高山仰之可極。
    深淵度之可測。神明之位術正靜。其莫之極歟。有主德。用賞貴信。用刑
    貴正。賞賜貴信。必驗耳目之所見聞。其所不見聞者。莫不闇化矣。誠暢
    於天下神明。而況姦者干君。有主賞。一曰天之。二曰地之。三曰人之。
    四方上下。左右前後。熒惑之處安在。有主問。心為九竅之治。君為五官
    之長。為善者君與之賞。為非者君與之罰。君因其政之所以求因與之。則
    不勞。聖人用之。故能賞之。因之循理。固能久長。有主因。人主不可不
    周。人主不周。則群臣生亂。家于其無常也。內外不通。安知所開。開閉
    不善。不見原也。有主周。一曰長目。二曰飛耳。三曰樹明。千里之外。
    隱微之中。是謂洞天下。姦莫不闇變更。有主恭。循名而為。實安而完。
    名實相生。反相為情。故曰。名當則生於實。實生於理。理生於名實之德
    。德生於和。和生於當。有主名。

    轉丸、胠亂、二篇皆亡。

    鬼谷子卷下

    鬼谷子的主要著作有《鬼谷子》及《本經陰符七術》。《鬼谷子》側重於
    言談辯論技巧,而《本經陰符七術》則集中於養神蓄銳之道。

    《本經陰符七術》之前三篇說明如何充實意誌,涵養精神。後四篇討論如
    精神運用於外,如何以內在的心神去處理外在的事物。

    《東周列國誌》中有段關於《陰符》的精彩描寫。當年蘇秦辭鬼谷子下山
    得黃金百鎰,黑貂裘衣一件,治車馬僕從,遨游列國,訪求山川地形,人
    天下利害之詳。然而如此數年,未有所遇。其時錢財以盡,只得回家。回
    老小盡責其之。妻不以其為夫,嫂不以其為叔,母不以其為子。絕望之余
    子之臨別贈言﹕「若游說失意,只須熟玩《陰符》一書,自有進益。」於
    門探討,務窮其趣,晝夜不息。夜倦欲睡,則引錐刺股,血流滿足。如此
    符有悟,乃將列國形勢,細細揣摩,天下之勢,盡在掌中。後又出游列國
    、趙。隨之又將六國合縱,共同抗秦,建立不朽功績。

    本經陰符七篇

    盛神法五龍

    盛神中有五氣。神為之長。心為之舍。德為之人。養神之所歸諸道。道者
    。天地之始。一其紀也。物之所造。天之所生。包宏無形。化氣先天地而
    成。莫見其形。莫知其名。謂之神靈。故道者。神明之源。一其化端。是
    以德養五氣。心能得一。乃有其術。術者。心氣之道。所由舍者。神乃為
    之使。九竅十二舍者。氣之門戶。心之總攝也。生受之天。謂之真人。真
    人者。與天為一。而知之者。內修鍊而知之。謂之聖人。聖人者。以類知
    之。故人與生一。出於化物。知類在竅。有所疑惑。通於心術。術必有不
    通。其通也。五氣得養。務在舍神。此之謂化。化有五氣者。志也。思也
    。神也。德也。神其一長也。靜和者養氣。養氣得其和。四者不衰。四邊
    威勢。無不為存而舍之。是謂神化。歸於身謂之真人。真人者。同天而合
    道。執一而養產萬類。懷天心。施德養。無為以包志慮思意。而行威勢者
    也。士者通達之。神盛乃能養志。

    養志法靈龜

    養志者。心氣之思不達也。有所欲志。存而思之。志者。欲之使也。欲多
    志則心散。心散則志衰。志衰則思不達也。故心氣一。則欲不偟。欲不偟
    。則志意不衰。志意不衰。則思理達矣。理達則和通。和通則亂氣不煩於
    胸中。故內以養氣。外以知人。養志則心通矣。知人則分職明矣。將欲用
    之於人。必先知其養氣志。知人氣盛衰。而養其氣志。察其所安。以知其
    所能。志不養。心氣不固。心氣不固。則思慮不達。思慮不達。則志意不
    實。志意不實。則應對不猛。應對不猛。則失志而心氣虛。志失而心氣虛
    。則喪其神矣。神喪則髣彿。髣彿則參會不一。養志之始。務在安己。己
    安則志意實堅。志意實堅。則威勢不分。神明常固守。乃能分之。

    實意法騰蛇

    實意者。氣之慮也。心欲安靜。慮欲深遠。心安靜則神明榮。慮深遠則計
    謀成。神明榮則志不可亂。計謀成則功不可間。意慮定則心遂安。則其所
    行不錯。神者得則凝。識氣寄。姦邪得而倚之。詐謀得而惑之。言無由心
    矣。故信心術。守真一而不化。待人意慮之交會。聽之候之也。計謀者。
    存亡樞機。慮不會則聽不審矣。候之不得。計謀失矣。則意無所信。虛而
    無實。無為而求安靜。五臟和通。六腑精神魂魄固守不動。乃能內視反聽
    。定志思之。大虛待。神往來。以觀天地開闢。知萬物所造化。見陰陽之
    終始。原人事之政理。不出戶而知天下。不窺牖而見天道。不見而命。不
    行而至。是謂道知。以通神明。應於無方。而神宿矣。

    分威法伏熊

    分威者。神之覆也。故靜固志意。神歸其舍。則威覆盛矣。威覆盛則內實
    堅。內實堅則莫當。莫當則能以分人之威。而動其勢如其天。以實取虛。
    以有取無。若以鎰稱珠。故動者必隨。唱者必和。撓其一指。觀其餘次。
    動變見形。無能間者。審於唱和。以間見間。動變明而威可分。將欲動變
    。必先養志伏意以視間。知其固實者。自養也。讓己者。養人也。故神存
    兵亡。乃為之形勢。

    散勢法鷙鳥

    散勢者。神之使也。用之必循間而動。威肅內盛。推間而行之則勢散。夫
    散勢者。心虛志溢。意失威勢。精神不專。其言外而多變。故觀其志意為
    度數。乃以揣說圖事。盡圓方。齊長短。無則不散勢。散勢者。待間而動
    。動勢分矣。故善思間者。必內精五氣。外視虛實。動而不失分散之實。
    動則隨其志意。知其計謀。勢者。利害之決。權變之威。勢敗者。不以神
    肅察也。

    轉圖法猛獸

    轉圓者。無窮之計。無窮者。必有聖人之心。以原不測之智。以不測之智
    而通心術。而神道混沌為一。以變論萬義類。說義無窮。智略計謀。各有
    形容。或圓或方。或陰或陽。或吉或凶。事類不同。故聖人懷此之用。轉
    圓而求其合。故興造化者。為始動作。無不包大道。以觀神明之域。天地
    無極。人事無窮。各以成其類。見其計謀。必知其吉凶成敗之所終也。轉
    圓者。或轉而吉。或轉而凶。聖人以道先知存亡。乃知轉圓而從方。圓者
    。所以合語。方者。所以錯事。轉化者。所以觀計謀。接物者。所以觀進
    退之意。皆見其會。乃為要結。以接其說也。

    損悅法靈蓍

    損兌者。幾危之決也。事有適然。物有成敗。幾危之動。不可不察。故聖
    人以無為待有德。言察辭。合於事。兌者。知之也。損者。行之也。損之
    說之。物有不可者。聖人不為辭也。故智者不以言失人之言。故辭不煩而
    心不虛。志不亂而意不邪。當其難易。而後為之謀。自然之道以為實。圓
    者不行。方者不止。是謂大功。益之損之。皆為之辭。用分威散勢之權。
    以見其兌威。其機危乃為之決。故善損兌者。譬若決水於千仞之堤。轉圓
    石於萬仞之谿。持樞。持樞謂春生夏長。秋收冬藏。天之正也。不可干而
    逆之。逆之者。雖成必敗。故人君亦有天樞。生養成藏。亦復不別。干而
    逆之。逆之雖盛必衰。此天道人君之大綱也。中經。中經。謂振窮趨急。
    施之能言厚德之人。救物執窮者。不忘恩也。能言者。儔善博惠。施德者
    依道。而救拘執者。養使小人。蓋士當世異時。或當因免闐坑。或當伐害
    能言。或當破德為雄。或當抑拘成罪。或當戚戚自善。或當敗敗自立。故
    道貴制人。不貴制於人也。制人者握權。制於人者失命。是以見形為容。
    象體為貌。聞聲和音。解仇鬥郤。綴去卻語。攝心守義。本經記事者紀道
    數。其變要在持樞中經。見形為容。象體為貌者。謂爻為之生也。可以影
    響形容象貌而得之也。有守之人。目不視非。耳不聽邪。言必詩書。行不
    僻淫。以道為形。以聽為容。貌莊色溫。不可象貌而得也。如是隱情塞郤
    而去之。聞聲和音。謂聲氣不同。則恩受不接。故商角不二合。徵羽不相
    配。能為四聲主者。其唯宮乎。故音不和。則不悲不是。以聲散傷醜害者
    。言必逆於耳也。雖有美行盛譽。不可比目合翼相須也。此乃氣不合。音
    不調者也。解仇鬥郤。謂解羸微之仇。鬥郤者。鬥強也。強郤既鬥。稱勝
    者高其功。盛其勢。弱者哀其負。傷其卑。行其名。恥其宗。故勝者。鬥
    其功勢。苟進而不知退。弱者聞哀其負。見其傷。則強大力倍。死而是也
    。郤無極大。禦無強大。則皆可脅而并。綴去者。謂綴己之繫。言使有餘
    思也。故接貞信者稱其行。厲其志。言可為可復。會之期喜。以他人之庶
    。引驗以結往。明疑疑而去之。卻語者。察伺短也。故多必有數短之處。
    識其短驗之。動以忌諱。示以時禁。然後結以安其心。收語蓋藏而卻之。

    無見己之所不能於多方之人。攝心者。謂逢好學伎術者。則為之稱遠。方
    驗之。驚以奇怪。人繫其心於己。效之於驗。驗去亂其前。吾歸誠於己。
    遭淫色酒者。為之術音樂。動之以為必死。生日少之憂。喜以自所不見之
    事。終可以觀漫瀾之命。使有後會。守義者。謂守以人義。探心在內以合
    也。探心深得其主也。從外制內。事有繫由而隨也。故小人比人。則左道
    而用之。至能敗家奪國。非賢智。不能守家以義。不能守國以道。聖人所
    貴道微妙者。誠以其可以轉危為安。救亡使存也。

    End of Project Gutenberg's Wenyvange Sikuquanshu–Gui Gu Zi, by Wang Xu

  • Autour de la Lune

    Autour de la Lune

    Aproximadamente 59.254 palavras.

    –Et cette chaleur?…

    –Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf
    cents millions de myriamètres cubes d'eau.

    –Et elle ne vous rôtit pas? s'écria Michel.

    –Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe
    les quatre dixièmes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantité de
    chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux-milliardièmes du
    rayonnement total.

    –Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que
    cette atmosphère est une utile invention, car non seulement elle nous
    permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire.

    –Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans
    la Lune.

    –Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils
    respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène
    pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa
    pesanteur l'aura accumulé! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les
    montagnes! Voilà tout.»

    Et Michel, se levant, alla considérer le disque
    lunaire qui brillait d'un insoutenable éclat.

    «Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus!

    –Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent
    soixante heures!

    –Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et
    comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne
    doit être que celle des espaces planétaires.

    –Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais déjà y être!
    Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre
    pour Lune, de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la
    configuration de ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est
    l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons
    du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les
    Sélénites?

    –Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les
    centres des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant
    au milieu. Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant
    lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en
    laisse apercevoir la plus grande partie.

    –Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale?
    Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au-delà
    de la Lune?

    –Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par
    l'atmosphère terrestre. Non, si l'on tient compte de cette
    réfraction. Ainsi, soit _delta_ prime la parallaxe horizontale, et
    _p_ prime le demi-diamètre apparent…

    –Ouf! fit Michel, un demi de _v_ zéro carré…! Parle donc pour
    tout le monde, homme algébrique!

    –Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne
    de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur
    du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de
    quarante-deux rayons. Il en résulte donc que, lors des éclipses, la
    Lune se trouve au-delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui
    envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de
    son centre.

    –Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse,
    puisqu'il ne doit pas y en avoir?

    –Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette
    réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus
    grand nombre!

    –Cette raison me satisfait, répondit Michel. D'ailleurs, nous
    verrons bien quand nous y serons.

    –Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une
    ancienne comète?

    –En voilà, une idée!

    –Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées
    de ce genre.

    –Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl.

    –Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire!

    –Sans doute, répondit Nicholl. D'après le témoignage des Anciens,
    les Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant
    que la Lune fût devenue son satellite. Partant de ce fait, certains
    savants ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour
    assez près de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction
    terrestre.

    –Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse? demanda Michel.

    –Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas
    conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les
    comètes.

    –Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la
    Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du
    Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses?

    –Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.

    –Pourquoi?

    –Parce que… Ma foi, je n'en sais rien.

    –Ah! quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire
    avec tout ce qu'on ne sait pas!

    –Ah çà! quelle heure est-il? demanda Barbicane.

    –Trois heures, répondit Nicholl.

    –Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants
    tels que nous! Décidément je sens que je m'instruis trop! Je sens
    que je deviens un puits!»

    Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux
    observer la Lune», prétendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons
    considéraient l'espace à travers la vitre inférieure. Rien de nouveau
    à signaler.

    Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral,
    et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise.

    «Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane.

    Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac
    aplati qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile.
    Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il
    était animé du même mouvement ascensionnel que lui.

    «Qu'est-ce que cette machine-là? répétait Michel Ardan. Est-ce un
    des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son
    rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune?

    –Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique
    de ce corps, qui est très certainement inférieure à celle du boulet,
    lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau!

    –Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne sais
    pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se
    maintient par le travers du projectile.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que
    dans le vide, les corps tombent où se meuvent–ce qui est la même
    chose–avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou
    leur forme. C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences
    de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les
    objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y
    tombent avec la même rapidité. Ici, dans l'espace, même cause et même
    effet.

    –Très juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du
    projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la
    Lune.

    –Ah! bêtes que nous sommes! s'écria Michel.

    –Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane.

    –Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles,
    livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jeté, et «tout»
    nous aurait suivi à la traîne! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous
    promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous
    lançons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce
    serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que
    l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!

    –D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?

    –Maudit air qui manque si mal à propos!

    –Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à
    celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière.

    –Alors, c'est un cercle vicieux.

    –Tout ce qu'il y a de plus vicieux.

    –Et il faut rester emprisonné dans son wagon?

    –Il le faut.

    –Ah! s'écria Michel d'une voix formidable.

    –Qu'as-tu? demanda Nicholl.

    –Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide! Ce n'est
    point un astéroïde qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de
    planète.

    –Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.

    –C'est notre infortuné chien! C'est le mari de Diane!»

    En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était le
    cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui
    montait, montait toujours!

    VII

    Un moment d'ivresse

    Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais
    explicable, se produisait dans ces singulières conditions. Tout objet
    lancé au-dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne
    s'arrêter qu'avec lui. Il y eut là un texte de conversation que la
    soirée ne put épuiser. L'émotion des trois voyageurs s'accroissait,
    d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils
    s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne les
    eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient. Leur
    imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse
    diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la
    Lune grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur
    suffisait d'étendre la main pour la saisir.

    Le lendemain, 5 décembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient
    sur pied. Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les
    calculs étaient exacts. Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures,
    au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque
    resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le
    plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi dès le
    matin, à travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent
    l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah.

    La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé. Encore
    quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où
    devait s'opérer sa rencontre avec le projectile. D'après ses propres
    observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère
    nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont
    rares. Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le
    pensait, était emmagasinée dans les fonds seulement.

    «D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu
    de débarquement qu'une montagne. Un Sélénite que l'on déposerait en
    Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de
    l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé!

    –De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le
    projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché. Sur une pente,
    au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point
    écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est
    pour le mieux.»

    En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus
    douteux. Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne
    voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce
    sujet.

    En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la Lune
    prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée. Le tir,
    mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même du
    disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu
    déviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer,
    ni déterminer l'importance de cette déviation, car les points de
    repère manquaient. Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre
    résultat que de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région
    plus propice à l'atterrage.

    Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses
    amis, d'observer fréquemment la Lune, cherchant à voir si la direction
    du projectile ne se modifierait pas. Car la situation eût été
    terrible si le boulet, manquant son but et entraîné au-delà du disque,
    se fût élancé dans les espaces interplanétaires.

    En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque,
    laissait déjà sentir sa convexité. Si le Soleil l'eût obliquement
    frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes
    montagnes qui se seraient nettement détachées. Le regard aurait pu
    s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses
    rainures qui zèbrent l'immensité des plaines. Mais tout relief se
    nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait à
    peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure
    humaine.

    «Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour
    l'aimable soeur d'Apollon, figure grêlée!»

    Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient plus
    d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait à travers
    ces contrées inconnues. Ils gravissaient les pics élevés. Ils
    descendaient au fond des larges cirques. Çà et là, ils croyaient voir
    de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des
    cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchés sur
    l'abîme, ils espéraient surprendre les bruits de cet astre,
    éternellement muet dans les solitudes du vide.

    Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en
    notèrent les moindres détails. Une vague inquiétude les prenait à
    mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquiétude eût encore
    redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre.
    Elle leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but.
    C'est qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus. Son poids
    décroissait incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette
    ligne où les attractions lunaires et terrestres se neutralisant,
    provoqueraient de si surprenants effets.

    Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas
    de préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle. On
    mangea de grand appétit. Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié
    à la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conservées.
    Quelques verres de bon vin de France couronnèrent ce repas. Et à ce
    propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires,
    chauffés par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus
    généreux,–s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prévoyant
    Français n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques précieux
    ceps du Médoc et de la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait
    particulièrement.

    L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême
    précision. L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite.
    Nulle molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant
    à l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de
    première qualité». Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le
    projectile se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et
    bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des
    salles de théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions
    aussi hygiéniques.

    Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil fût
    tenu en parfait état. Aussi, chaque matin, Michel visitait les
    régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au
    pyromètre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les
    voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un
    embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement
    se fût prolongé pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un
    mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.

    En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien
    et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient
    obstinément. Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes
    de Satellite. Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles
    eussent reposé sur un terrain solide.

    «Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût
    succombé au contrecoup du départ, nous aurions été fort gênés pour
    l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer», puisque ici l'éther remplace
    la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis
    dans l'espace comme un remords!

    –C'eût été triste, dit Nicholl.

    –Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire
    une promenade à l'extérieur. Quelle volupté de flotter au milieu de
    ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de
    soleil! Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil
    de scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors,
    et j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le
    sommet du projectile.

    –Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait
    longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé
    sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un
    obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air.
    Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons
    dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du
    projectile!»

    Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il
    convint que la chose était difficile, mais non pas «impossible», mot
    qu'il ne prononçait jamais.

    La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un
    instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées
    leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières
    chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus.

    Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette
    matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de
    solution immédiate.

    «Ah çà! dit-il, c'est très bien d'aller dans la Lune,
    mais comment en reviendrons-nous?»

    Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris. On eût dit
    que cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux.

    «Qu'entendez-vous par-là, Nicholl? demanda gravement Barbicane.

    –Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas
    encore arrivé, me paraît inopportun.

    –Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère
    ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous?

    –Je n'en sais rien, répondit Barbicane.

    –Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais
    point allé.

    –Voilà répondre, s'écria Nicholl.

    –J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la
    question n'a aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons
    convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus là,
    le projectile y sera toujours.

    –Belle avance! Une balle sans fusil!

    –Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on
    peut la faire! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne
    doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir,
    il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à
    huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des
    seules lois de la pesanteur.

    –Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de
    retour! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos
    anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile.

    –Et comment?

    –Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires.

    –Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace
    a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons
    suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il n'est pas
    de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure.

    –Hurrah! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides,
    et qui ne coûteront rien! Et comme nous rirons de l'administration
    des postes! Mais, j'y pense…

    –Que penses-tu?

    –Une idée superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre
    boulet? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre!

    –Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de
    quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?

    –Pour rien! On aurait triplé la charge de la Columbiad! On l'aurait
    quadruplée, quintuplée! s'écria Michel, dont le verbe prenait des
    intonations de plus en plus violentes.

    –Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit
    Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre
    fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan,
    et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre.

    –Par les trente-neuf étoiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc
    que des idées impraticables aujourd'hui! des idées dignes de J.-T.
    Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T.
    Maston est capable de venir nous retrouver!

    –Oui! il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux
    camarade. D'ailleurs, quoi de plus aisé? La Columbiad n'est-elle pas
    toujours creusée dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique
    manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle
    pas au zénith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas
    exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?

    –Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis
    Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront
    bien reçus! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre
    la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!»

    Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les
    hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent.
    Que faisait-il alors? Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses,
    à la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible
    boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait à ses chers compagnons,
    il faut convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que,
    sous l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient
    leurs meilleures pensées.

    Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les
    hôtes du projectile? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute.
    Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux
    circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité
    de l'astre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à
    quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système
    nerveux? Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la
    réverbération d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons
    jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une
    flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents
    formidables; leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne
    chassé par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants,
    tant il fallait d'espace pour les développer. Et, détail remarquable,
    ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur
    esprit.

    «Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas
    si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons
    faire.

    –Ce que nous y allons faire? répondit Barbicane, frappant du pied
    comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien!

    –Tu n'en sais rien! s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua
    dans le projectile un retentissement sonore.

    –Non, je ne m'en doute même pas! riposta Barbicane, se mettant à
    l'unisson de son interlocuteur.

    –Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel.

    –Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les
    grondements de sa voix.

    –Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant
    violemment le bras de son compagnon.

    –Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'oeil en feu, la main
    menaçante. C'est toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable,
    et nous voulons savoir pourquoi!

    –Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais,
    je veux savoir pourquoi j'y vais!

    –Pourquoi? s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre,
    pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis!
    Pour ajouter un quarantième État à l'Union! Pour coloniser les
    régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y
    transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de
    l'industrie! Pour civiliser les Sélénites, à moins qu'ils ne soient
    plus civilisés que nous, et les constituer en république, s'ils n'y
    sont déjà!

    –Et s'il n'y a pas de Sélénites! riposta Nicholl, qui sous l'empire
    de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant.

    –Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites? s'écria Michel d'un ton
    menaçant.

    –Moi! hurla Nicholl.

    –Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te
    l'enfonce dans la gorge à travers les dents!»

    Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et cette
    incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand
    Barbicane intervint par un bond formidable.

    «Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos,
    s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera!

    –Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en
    passera. Nous n'avons que faire des Sélénites! A bas les Sélénites!

    –A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.

    –A nous trois, constituons la république!

    –Je serai le congrès, cria Michel.

    –Et moi le sénat, riposta Nicholl.

    –Et Barbicane le président, hurla Michel.

    –Pas de président nommé par la nation! répondit Barbicane.

    –Eh bien, un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme
    je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité!

    –Hurrah! hurrah! hurrah pour le président Barbicane! cria Nicholl.

    –Hip! hip! hip!» vociféra Michel Ardan.

    Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le
    populaire _Yankee Doodle_, tandis que le congrès faisait retentir les
    mâles accents de la _Marseillaise_.

    Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements
    de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse,
    hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile. On entendit
    d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité
    bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme
    des chauves-souris folles…

    Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se
    désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres,
    brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent
    sans mouvement sur le fond du projectile.

    VIII

    A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues

    Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse
    singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une
    simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put
    remédier à temps.

    Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine,
    revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.

    Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim
    terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis
    plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au
    plus haut point.

    Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire.
    Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer
    quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une
    douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
    frotta vivement une allumette.

    Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat
    extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il
    alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière
    électrique.

    Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de
    lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
    de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.

    «L'oxygène!» s'écria-t-il.

    Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait
    échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
    éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les
    plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en
    grand le robinet de l'appareil!

    Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont
    l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs,
    non par asphyxie, mais par combustion.

    Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu
    normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
    leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.

    Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet
    incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété
    inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient
    été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.

    «Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté
    un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un
    curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens
    dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures,
    vivre d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait
    saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration
    l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs
    et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une
    simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle
    activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait!
    D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte,
    et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se
    remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!»

    Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était
    encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son
    enthousiasme.

    «Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
    d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?

    –Ces poules?

    –Oui.»

    En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
    çà et là, voletant et caquetant.

    «Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a
    mises en révolution!

    –Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.

    –Les acclimater dans la Lune, parbleu!

    –Alors pourquoi les avoir cachées?

    –Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte
    piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans
    vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces
    volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!

    –Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin
    d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions
    sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!

    –Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel
    Ardan.

    Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le
    désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur
    cage. Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux
    compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène.

    Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids,
    celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
    diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette
    déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet
    serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les
    instruments dont ils se servaient.

    Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition,
    car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant
    que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la
    tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation
    exacte de cette déperdition.

    On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
    proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des
    distances. De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans
    l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement
    annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant
    moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais
    perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût
    toujours fait sentir à n'importe quelle distance.

    Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne
    serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
    abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer
    l'effet comme nul.

    En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la
    Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre
    diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi
    l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il devait
    donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le
    boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre
    eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des
    deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il
    était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept
    cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit
    mille cent quatorze lieues de la Terre.

    A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
    déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant
    également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt
    vers l'un que vers l'autre.

    Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement
    calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
    nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
    qu'il portait en lui.

    Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient.

    Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et,
    dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en
    vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.

    Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction,
    il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction
    terrestre sur l'attraction lunaire.

    Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
    neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement
    suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le
    zénith et le nadir.

    Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
    conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus
    haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait
    atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze
    lieues de la Terre?

    Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile
    ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.

    Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action
    diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence
    totale. Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant
    laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber,
    resta suspendu dans l'air.

    «Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»

    Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à
    eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée
    par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la
    suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin.
    La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait
    dans l'air.

    Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements
    scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés
    dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur
    manquait à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient
    plus à s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs
    pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des
    gens ivres auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé
    des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre!
    Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait
    des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas
    eux-mêmes!

    Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta
    suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.

    Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
    centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.

    «Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'écria
    Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus
    ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!

    –L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile
    passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la
    Lune.

    –Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit
    Michel.

    –Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
    gravité est très bas, se retournera peu a peu.

    –Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble,
    c'est le mot!

    –Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est
    à craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne
    se fera qu'insensiblement.

    –En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point
    d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera
    suivant une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se
    produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre.

    –Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les
    marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!»

    Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée.
    Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace»,
    devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la
    ligne d'un triple hurrah.

    Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs
    se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut
    remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la
    normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en
    rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
    terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible
    encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la
    première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne.
    Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus
    accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône
    supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à
    la surface du continent sélénite. Le but serait donc atteint.
    Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et
    Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane.

    Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup
    sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
    ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste,
    voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.

    «Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait
    ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne
    qui vous rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de
    fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler
    à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple
    jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à
    celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice
    nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.

    –En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la
    pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui
    changerait la face des sociétés modernes!

    –Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la
    pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de
    cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
    d'être!

    –Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne
    tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta
    maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de bateaux
    dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la
    pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus
    équilibrés par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont
    les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!

    –Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens
    positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.

    –Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
    n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
    moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
    Terre.

    –La Lune?

    –Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois
    moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater.

    –Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.

    –Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à
    la surface de la Lune.

    –Et notre force musculaire n'y diminuera pas?

    –Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu
    t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur.

    –Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel.

    –D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est
    proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à
    peine.

    –Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de
    Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage
    de quitter sa planète et de courir le monde solaire!

    –Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les
    Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure,
    Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre.
    Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne,
    Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu
    deviendrais Lilliputien.

    –Et dans le Soleil?

    –Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de
    la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
    considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à
    la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y
    devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.

    –Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un
    mirmidon!

    –Gulliver chez les géants, dit Nicholl.

    –Juste! répondit Barbicane.

    –Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie
    pour se défendre.

    –Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans
    le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.

    –Voilà qui est fort!

    –Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si
    considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix
    kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la
    surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton
    cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire,
    ton poids serait tel–deux mille cinq cents kilos environ–, que tu
    ne pourrais pas te relever!

    –Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue
    portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour
    aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard,
    nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire
    sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»

    IX

    Conséquences d'une déviation

    Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du
    moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle
    l'entraînait au-delà de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas
    à la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point
    d'attraction. Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du
    boulet à son but sous l'action de l'attraction lunaire.

    En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent
    quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur
    ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre. Chute
    formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient
    être prises sans retard.

    Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le
    coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres
    devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins
    violente.

    Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à
    même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc du
    départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons
    brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car
    on ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour
    le cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au
    sol lunaire.

    D'ailleurs, cette réserve eût été très insuffisante pour faire
    ressort. La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et
    sur laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois
    pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés.
    Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept
    cent cinquante kilogrammes. Or, les récipients n'en contenaient pas
    la cinquième partie. Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant
    d'amortir le choc d'arrivée.

    Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni
    le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le
    choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales.
    Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de
    remettre en place le disque mobile. Toutes ces pièces, faciles à
    manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être
    remontées rapidement.

    Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustèrent sans peine. Affaire
    de boulons et d'écrous. Les outils ne manquaient pas. Bientôt le
    disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses
    pieds. Un inconvénient résultait du placement de ce disque. La vitre
    inférieure était obstruée. Donc, impossibilité pour les voyageurs
    d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités
    perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer.
    D'ailleurs, par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir
    les vastes régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un
    aérostat.

    Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il était
    plus de midi quand les préparatifs furent achevés. Barbicane fit de
    nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais à son
    grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute;
    il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire. L'astre
    des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé,
    l'astre du jour l'incendiait de ses feux.

    Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante.

    «Arriverons-nous? dit Nicholl.

    –Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane.

    –Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan. Nous arriverons,
    et plus vite que nous ne le voudrons.»

    Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il
    s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute.

    On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride,
    alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en
    adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le
    projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il
    retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées.

    En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le
    culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement
    de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet.
    Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène
    ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mêmes,
    comme les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été
    empêchée par le défaut d'atmosphère autour de la Lune.

    Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits
    canons d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du
    projectile. Intérieurement, ces canons affleuraient le fond.
    Extérieurement, ils le dépassaient d'un demi-pied. Il y en avait
    vingt. Une ouverture, ménagée dans le disque, permettait d'allumer la
    mèche dont chacun était pourvu. Tout l'effet se produisait
    au-dehors. Les mélanges fusants avaient été forcés d'avance dans
    chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs métalliques
    engagés dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui
    s'ajustaient rigoureusement à leur place.

    Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces
    précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.

    Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il
    subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais
    sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique. De
    ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait
    peut-être une tangente. Mais il était certain que le projectile ne
    tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie
    inférieure, en raison même de son poids, aurait dû être tournée vers
    elle.

    Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister
    aux influences de la gravitation. C'était l'inconnu qui s'ouvrait
    devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires. Lui, le
    savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le
    retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne
    neutre! Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les
    terreurs de l'infini, surgissait inopinément. Pour ne pas l'envisager
    sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un
    être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme
    Michel Ardan.

    La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient
    considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient
    demandé où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils
    cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet.

    «Ainsi nous avons déraillé? dit Michel. Mais pourquoi?

    –Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions
    prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste. Une erreur, si
    petite qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction
    lunaire.

    –On aurait donc mal visé? demanda Michel.

    –Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du
    canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu
    incontestable. Or, la Lune passant au zénith, nous devions
    l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'échappe.

    –N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl.

    –Trop tard? fit Barbicane.

    –Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte
    que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize
    minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne
    serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait
    plus.

    –D'accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er
    décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du
    soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la
    Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures
    et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous
    conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas?

    –Ne serait-ce pas un excès de vitesse? répondit Nicholl, car nous
    savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne
    supposait.

    –Non! cent fois non! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si
    la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés
    d'atteindre la Lune. Non! il y a eu déviation. Nous avons été
    déviés.

    –Par qui? par quoi? demanda Nicholl.

    –Je ne puis le dire, répondit Barbicane.

    –Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion
    sur cette question de savoir d'où provient cette déviation?

    –Parle.

    –Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes
    déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m'importe! Nous le
    verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entraînés dans
    l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque
    d'attraction!»

    Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane.
    Non que celui-ci s'inquiétât de l'avenir! Mais pourquoi son
    projectile avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix.

    Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune,
    et avec lui le cortège d'objets jetés au-dehors. Barbicane put même
    constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la
    distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait
    uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force
    d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la
    trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque
    lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée,
    l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement
    une chute.

    Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs
    observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les
    dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se
    nivelaient sous la projection des rayons solaires.

    Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures du
    soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle
    masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d'un côté, l'astre
    des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière.

    En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues
    seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du
    projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit
    environ cent soixante-dix lieues à l'heure. Le culot du boulet
    tendait à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force
    centripète; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait
    probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe
    quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature.

    Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.

    Les heures s'écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait
    visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne
    l'atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en
    passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et
    répulsive, qui sollicitaient le mobile.

    «Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la
    Lune pour en pénétrer les secrets!

    –Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier
    notre projectile!

    –Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été
    soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en
    route!

    –Hein! fit Michel Ardan.

    –Que voulez-vous dire? s'écria Nicholl.

    –Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire
    que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps
    errant!

    –Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.

    –Qu'importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était
    énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.

    –Si peu! s'écria Nicholl.

    –Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une
    distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas
    davantage pour manquer la Lune!»

    X

    Les observateurs de la lune

    Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette
    déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la
    trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse
    tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, à moins
    d'événements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque
    lunaire. En passerait-on assez près pour résoudre certaines questions
    de physique ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la
    question, la seule qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs.
    Quant au sort que leur réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas
    songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes
    infinies, eux à qui l'air devait bientôt manquer? Quelques jours
    encore, et ils tomberaient asphyxiés dans ce boulet errant à
    l'aventure. Mais quelques jours, c'étaient des siècles pour ces
    intrépides, et ils consacrèrent tous leurs instants à observer cette
    Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.

    La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée
    à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de
    la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
    éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de
    leurs puissants télescopes.

    On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town,
    dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune
    à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak,
    l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à
    moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y
    montraient suffisamment distincts.

    Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune,
    observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'oeil
    saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement
    appelées «mers», mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La
    saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
    produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme
    s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait
    involontairement.

    Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il
    apparaissait comme un oeuf gigantesque dont le petit bout était tourné
    vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux premiers
    jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite; mais,
    bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle
    s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite,
    elle perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se
    reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition,
    quelques savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu
    se réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais
    de la Terre.

    Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible
    que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune
    diminuait très rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure
    à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles dont
    sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique du
    boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan
    quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il
    ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le
    croire, et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne
    cessait de lui répondre avec une impitoyable logique:

    «Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
    chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient
    sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne
    irrésistiblement.»

    Cela fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières
    espérances.

    La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était
    l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en
    bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie
    par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
    Telle était la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que
    consultait Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de
    vastes plaines, accidentées de montagnes isolées.

    A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs
    auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas dévié
    leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions
    rigoureusement déterminées par l'Observatoire de Cambridge. Il se
    trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième
    parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée
    perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du
    canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé
    en son centre l'astre de la nuit.

    Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les
    voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer
    les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se
    concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la
    Terre, de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux,
    c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions
    lunaires et pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine
    émotion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d'une
    vitre à l'autre.

    Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
    déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les
    contrôler, ils avaient des cartes.

    Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante
    lunette grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches
    qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue
    d'un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
    hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au
    vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres.
    Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.

    Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius–par
    des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des
    première et seconde quadratures–réduisit les hauteurs de Galilée à
    un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse.
    Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune.
    Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
    et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité
    que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des
    dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une
    Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
    Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la
    mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes
    ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du
    globe. C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au
    sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on
    reconnaîtrait l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du
    Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas
    conservés. Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain,
    proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s'empressa
    d'adopter.

    Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hévélius. Il
    dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes
    lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquité et des
    savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.

    Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par
    Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution,
    elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions
    en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie
    royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.

    La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la
    Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée.

    Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du
    XVIIIe siècle, commença la publication d'une magnifique carte
    sélénographique, d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées
    par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau
    travail.

    Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
    cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
    une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été
    gravées.

    Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre _Mappa
    selenographica_, suivant une projection orthographique. Cette carte
    reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement
    les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur
    sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales
    ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations,
    données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre.
    Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et
    divisée en quatre parties, est le chef-d'oeuvre de la cartographie
    lunaire.

    Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome
    allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi,
    les magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et
    enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et
    Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très net et d'une
    très claire disposition.

    Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
    lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler,
    et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre
    plus facile son travail d'observateur.

    Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient
    d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage.
    Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc
    rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille
    lieues. Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne
    dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune
    atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau
    lunaire à moins de quinze cents mètres.

    XI

    Fantaisie et réalisme

    «Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur à
    l'un de ses élèves.

    –Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je
    dois dire que j'en ai entendu parler.»

    Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par
    l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu
    parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue… du moins à travers
    l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais
    examiné la carte de leur satellite!

    En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe
    tout d'abord.

    Contrairement à la disposition suivie pour la Terre et Mars, les
    continents occupent plus particulièrement l'hémisphère sud du globe
    lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes terminales, si
    nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique méridionale,
    l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes anguleuses,
    capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en golfes et en
    presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des îles de
    la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la navigation a
    jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être singulièrement
    difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les
    hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de ces
    rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux
    atterrages.

    On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est
    beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe
    qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par de
    vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons
    ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
    autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le
    sud, les continents revêtent presque tout l'hémisphère. Il est donc
    possible que les Sélénites aient déjà planté le pavillon sur l'un de
    leurs pôles, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les
    Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point
    inconnu du globe terrestre.

    Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune.
    Presque toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas,
    elles semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe
    charmant jeté entre la Grèce et l'Asie Mineure, que la mythologie a
    jadis animé de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les
    noms de Naxos, de Ténédos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit,
    et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des
    Argonautes. C'est, du moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était
    un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses
    compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses côtes rappelait plutôt
    les terres morcelées du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et
    là où le Français retrouvait la trace des héros de la fable, ces
    Américains relevaient les points favorables à l'établissement de
    comptoirs, dans l'intérêt du commerce et de l'industrie lunaires.

    Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
    quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort
    nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des cirques
    et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette
    division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse
    immense, une Norvège continue où l'action plutonique a tout fait.
    Cette surface, si profondément raboteuse, est le résultat des
    contractions successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en
    voie de formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des
    grands phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains
    astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la
    Terre, est demeurée plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le
    relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de
    nivellement général, pas d'air dont l'influence décomposante modifie
    les profils orographiques. Là, le travail plutonique, non altéré par
    les forces neptuniennes, est dans toute sa pureté native. C'est la
    Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants
    l'eussent empâtée de couches sédimentaires.

    Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par
    les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur
    situation, leur aspect rappellent celui des océans terrestres, mais
    encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande
    partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides,
    mais des plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la
    nature.

    Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de
    noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel
    Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du
    Tendre», dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.

    «Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
    XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très nettement tranchée en
    deux parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes,
    l'hémisphère de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»

    Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses
    prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte
    lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
    Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en
    juge.

    Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «mer des Nuées», où va si
    souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la mer des
    Pluies», alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se
    creuse «la mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses
    passions trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions,
    les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères
    terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste
    «mer des Humeurs» à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du
    «golfe de la Rosée»! Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de
    l'homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces
    quatre mots?

    L'hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus
    petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
    d'une existence féminine. C'est la «mer de la Sérénité» au-dessus de
    laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui
    reflète un riant avenir! C'est «la mer du Nectar», avec ses flots de
    tendresse et ses brises d'amour! C'est la «mer de la Fécondité»,
    c'est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les
    dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer
    de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions,
    tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots
    se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort»!

    Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces
    deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la
    femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le
    fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette
    fantaisie des vieux astronomes?

    Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves
    compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils
    apprenaient par coeur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles
    et les diamètres.

    Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense
    dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et
    couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère
    sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
    carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de
    longitude ouest. L'océan des Tempêtes, _Oceanus Procellarum_, la plus
    vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois
    cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par
    10° de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient
    les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.

    Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes,
    s'étendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central
    par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle
    était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent
    quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, _Mare
    Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues
    carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de
    longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
    littoral de cet hémisphère: le golfe Torride, le golfe de la Rosée et
    le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes
    de montagnes.

    L'hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait
    par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le
    nord, la mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55° de latitude nord et 0°
    de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées,
    qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la
    Sérénité, _Mare Serenitatis_, par 25° de latitude nord et 20° de
    longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
    lieues carrées; la mer des Crises, _Mare Crisium_, bien délimitée,
    très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude
    ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne
    enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de
    latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la
    Tranquillité, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille
    cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la
    mer du Nectar, _Mare Nectaris_, étendue de vingt-huit mille huit cents
    lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et
    à l'est avec la mer de la Fécondité, _Mare Fecunditatis_, la plus
    vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents
    lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest.
    Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se
    distinguaient encore, la mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une
    superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe,
    _Mare Australe_, sur une superficie de vingt-six milles.

    Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le
    méridien zéro, s'ouvrait le golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de
    trait d'union entre les deux hémisphères.

    Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
    toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent
    ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet
    hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent
    soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille
    six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les
    cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie
    solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour
    les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la
    partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, était parfaitement indifférent au
    digne Michel.

    Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
    l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà
    compté plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface
    boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la
    qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green
    cheese», c'est-à-dire «fromage vert».

    Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.

    «Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle,
    traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l'aimable Isis, la
    charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de
    Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon!»

    XII

    Details orographiques

    La direction suivie par le projectile, on l'a déjà fait observer,
    l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune. Les
    voyageurs étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper,
    si leur trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable.

    Il était minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance à
    quatorze cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du
    rayon lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers
    le pôle nord. Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de
    l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette
    latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane
    et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures
    conditions.

    En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents
    kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi. Le
    télescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais
    l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance
    optique. Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux
    yeux, percevait-il certains détails insaisissables aux observateurs de
    la Terre.

    «Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où nous
    allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre.
    Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à
    nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute préoccupation. Nous
    sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de
    Cambridge, transporté dans l'espace. Observons.»

    Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il
    reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances
    variables que le projectile occupa par rapport à cet astre.

    En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième
    parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré
    de longitude est.

    Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait
    aux observations. Dans les cartes sélénographiques où, en raison du
    renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le
    nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion,
    l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite. Cependant, il n'en
    est rien. Si la carte était retournée et présentait la Lune telle
    qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à
    droite, contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres.
    Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situés dans
    l'hémisphère boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans
    le sud par rapport à eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos
    au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils
    considèrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord,
    l'est se trouve à leur gauche et l'ouest à leur droite. Pour des
    observateurs situés dans l'hémisphère austral, en Patagonie, par
    exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement à leur gauche et l'est
    à leur droite, puisque le midi est derrière eux.

    Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points
    cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du
    président Barbicane.

    Aidé de la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler, les voyageurs
    pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans
    le champ de leur lunette.

    «Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel.

    –La partie septentrionale de la mer des Nuées, répondit Barbicane.
    Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature. Ces plaines
    sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les
    premiers astronomes? Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant
    l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère
    très basse mais très dense, c'est ce que nous saurons plus tard.
    N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.»

    Cette mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes.
    On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par
    les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel.
    Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et
    bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite
    septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute
    beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons
    solaires.

    «C'est?… demanda Michel.

    –Copernic, répondit Barbicane.

    –Voyons Copernic.»

    Ce mont, situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est,
    s'élève à une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mètres
    au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est très visible de
    la Terre, et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout
    pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la
    Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de
    l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs.

    Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque
    après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional. Il s'élève
    isolément, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des
    Nuées qui confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son
    rayonnement splendide deux océans à la fois. C'était un spectacle
    sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si
    éblouissantes dans la pleine Lune, et qui dépassant au nord les
    chaînes limitrophes, vont s'éteindre jusque dans la mer des Pluies. A
    une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emporté
    dans l'espace, dominait cette montagne superbe.

    Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales.
    Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier
    ordre, dans la division des grands cirques. De même que Képler et
    Aristarque, qui dominent l'océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois
    comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour
    un volcan en activité. Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que
    tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation présentait un
    diamètre de vingt-deux lieues environ. La lunette y découvrait des
    traces de stratifications produites par les éruptions successives, et
    les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont
    quelques-uns se montraient encore au dedans du cratère.

    «Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface de
    la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre
    rayonnant. Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les
    cônes qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant
    de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur
    le disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est
    notablement en contrebas de la plaine extérieure, contrairement à la
    forme que présentent les cratères terrestres. Il s'ensuit donc que la
    courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un
    diamètre inférieur à celui de la Lune.

    –Et pourquoi cette disposition spéciale? demanda Nicholl.

    –On ne sait, répondit Barbicane.

    –Quel splendide rayonnement, répétait Michel. J'imagine
    difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle!

    –Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre
    voyage nous entraînent vers l'hémisphère méridional?

    –Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel
    Ardan.

    En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement.
    La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et
    ses remparts très escarpés se détachaient nettement. On distinguait
    même une double enceinte annulaire. Autour s'étalait une plaine
    grisâtre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en
    jaune. Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent
    un instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes
    éblouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une
    dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère.

    En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un
    grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite
    montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur mesure
    vingt-trois kilomètres. Vers le sud, la plaine se montrait très
    plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord,
    au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'océan des
    Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan,
    dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de
    lames subitement figées. Sur tout cet ensemble et en toutes
    directions couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au
    sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente
    kilomètres sur une longueur inévaluable.

    Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas
    plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer
    la nature.

    «Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout
    simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus
    vivement la lumière du soleil?

    –Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines
    conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres. Or,
    elles n'en projettent pas.»

    En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque
    où l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils
    disparaissent dès que ses rayons deviennent obliques.

    «Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières,
    demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à
    court d'explications!

    –Oui, répondit Barbicane, Herschel a formulé une opinion, mais il
    n'osait l'affirmer.

    –N'importe. Quelle est cette opinion?

    –Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves
    refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait
    normalement. Cela peut être, mais rien n'est moins certain. Du
    reste, si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés
    pour reconnaître la cause de ce rayonnement.

    –Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la
    hauteur où nous sommes? dit Michel.

    –Non, répondit Nicholl.

    –Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux,
    elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne
    manque qu'un crochet pour les retirer un à un.

    –Sois donc sérieux! dit Barbicane.

    –Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de
    jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un
    immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de
    mille générations éteintes. Aimes-tu mieux cette comparaison à grand
    effet?

    –L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane.

    –Diable! tu es difficile! répondit Michel.

    –Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à
    quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.

    –Bien répondu, s'écria Michel. Cela m'apprendra à raisonner avec des
    savants!»

    Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme
    en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine
    aisément, ne songeaient pas à prendre un instant de repos. Chaque
    minute déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une
    heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre
    montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène.

    C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents
    mètres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, à ce
    propos, Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler
    sur la formation de ces cirques. Suivant le célèbre mathématicien,
    ces cavités cratériformes avaient dû être creusées par la main des
    hommes.

    «Dans quelle intention? demanda Nicholl.

    –Dans une intention bien naturelle! répondit Barbicane. Les
    Sélénites auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces
    énormes trous pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui
    les frappent pendant quinze jours consécutifs.

    –Pas bêtes, les Sélénites! dit Michel.

    –Singulière idée! répondit Nicholl. Mais il est probable que Képler
    ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les
    creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites!

    –Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois
    moindre que sur la Terre? dit Michel.

    –Mais si les Sélénites sont six fois plus petits? répliqua Nicholl.

    –Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane. Ce qui termina
    la discussion.

    Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile
    s'en fût suffisamment approché pour permettre une observation
    rigoureuse. Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes.

    Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de
    montagnes qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère
    septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions
    de l'hémisphère sud.

    Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord,
    avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes
    cimes:

    Monts Doerfel……. 84° — latitude S. 7603 mètres.
    — Leibnitz…… 65° — — 7600 —
    — Rook………. 20° à 30° — 1600 —
    — Altaï……… 17° à 28° — 4047 —
    — Cordillères… 10° à 20° — 3898 —
    — Pyrénées…… 8° à 18° — 3631 —
    — Oural……… 5° à 13° — 838 —
    — Alembert…… 4° à 10° — 5847 —
    — Hoemus…….. 8° à 21° latitude N. 2021 —
    — Karpathes….. 15° à 19° — 1939 —
    — Apennins…… 14° à 27° — 5501 —
    — Taurus…….. 21° à 28° — 2746 —
    — Riphées……. 25° à 33° — 4171 —
    — Hercyniens…. 17° à 33° — 1170 —
    — Caucase……. 32° à 41° — 5567 —
    — Alpes……… 42° à 49° — 3617 —

    De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins,
    dont le développement est de cent cinquante lieues, développement
    inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de
    la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies,
    et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure
    environ cent lieues.

    Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se
    dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais
    la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième
    au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la
    distribution.

    Une hypothèse leur parut très justifiée. A voir cette chaîne des
    Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par des
    pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques
    importants. Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus
    par le vaste épanchement auquel est due la mer des Pluies. Ces
    Karpathes étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques
    de Purbach, d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas
    leurs remparts de gauche et les transformait en chaîne continue. Ils
    présentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres,
    hauteur comparable à celle de certains points des Pyrénées, tels que
    le port de Pinède. Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement
    vers l'immense mer des Pluies.

    Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du
    vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée
    de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias. La
    distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents
    kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes.

    Le _Mare Imbrium_ s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une
    immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables.
    Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont
    l'altitude est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin,
    sur la limite de l'océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29°
    de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce
    mont, élevé de dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la
    surface lunaire, avait été l'objet d'un travail intéressant de
    l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine
    des montagnes de la Lune, s'était demandé si le volume du cratère se
    montrait toujours sensiblement égal au volume des remparts qui le
    formaient. Or, ce rapport existait généralement, et Schroeter en
    concluait qu'une seule éruption de matières volcaniques avait suffi à
    former ces remparts, car des éruptions successives eussent altéré ce
    rapport. Seul, le mont Euler démentait cette loi générale, et il
    avait nécessité pour sa formation plusieurs éruptions successives,
    puisque le volume de sa cavité était le double de celui de son
    enceinte.

    Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres
    que leurs instruments servaient d'une manière incomplète. Mais
    Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile
    se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait pas,
    ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa
    formation.

    XIII

    Paysages lunaires

    A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers
    du trentième parallèle lunaire à une distance effective de mille
    kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique. Il semblait
    toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque.
    Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable
    pour le président Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait
    dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction.
    Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore.
    D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief
    lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient
    pas perdre un seul détail.

    Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux
    lieues et demie. Un aéronaute, transporté à cette distance de la
    Terre, que distinguerait-il à sa surface? On ne saurait le dire,
    puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille
    mètres.

    Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette
    hauteur, Barbicane et ses compagnons.

    Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le
    disque. Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces
    colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranchées. Julius
    Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un
    observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre
    les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement
    accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur
    terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues
    sous le nom de «mers» est le gris sombre mélangé de vert et de brun.
    Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration.

    Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion
    partagée par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur
    donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la
    coloration grise à la surface de la Lune. En de certains espaces, la
    couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon
    Julius Schmidt, des mers de la Sérénité et des Humeurs. Barbicane
    remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs,
    qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle
    d'acier fraîchement polie. Ces colorations appartenaient bien
    réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire
    de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des
    lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre. Pour
    Barbicane, aucun doute n'existait à cet égard. Il observait à travers
    le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considéra
    le fait de ces colorations diverses comme acquis à la science.
    Maintenant ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation
    tropicale, entretenue par une atmosphère dense et basse? Il ne
    pouvait encore se prononcer.

    Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très suffisamment accusée.
    Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte
    isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située
    près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en
    reconnaître la nature.

    Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du
    disque, car il ne put en préciser exactement la cause. Voici cette
    particularité.

    Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua
    de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs
    du Soleil. C'était une succession de sillons lumineux très différents
    du rayonnement que Copernic présentait naguère. Ils s'allongeaient
    parallèlement les uns aux autres.

    Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier:

    «Tiens! des champs cultivés!

    –Des champs cultivés? répondit Nicholl, haussant les épaules.

    –Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan. Mais quels
    laboureurs que ces Sélénites, et quels boeufs gigantesques ils doivent
    atteler à leur charrue pour creuser de tels sillons!

    –Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.

    –Va pour des rainures, répondit docilement Michel. Seulement
    qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?»

    Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures
    lunaires. Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les
    parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent
    isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur
    largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont
    rigoureusement parallèles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur
    leur formation ni sur leur nature.

    Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême
    attention. Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes
    extrêmement raides. C'étaient de longs remparts parallèles, et avec
    quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes
    de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites.

    Des ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et comme
    tirées au cordeau. D'autres présentaient une légère courbure tout en
    maintenant le parallélisme de leurs bords. Celles-ci
    s'entrecroisaient; celles-là coupaient des cratères. Ici, elles
    sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou
    Petavius; là, elles zébraient les mers, telles que la mer de la
    Sérénité.

    Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination des
    astronomes terrestres. Les premières observations ne les avaient pas
    découvertes, ces rainures. Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire, ni
    Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en
    1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants.
    D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen,
    Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix.
    Mais si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature.
    Ce ne sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens
    lits de rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la
    surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de
    l'autre, ces sillons traversent souvent des cratères placés à une
    grande élévation.

    Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le
    savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.

    «Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas
    tout simplement des phénomènes de végétation?

    –Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane.

    –Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel. Ne
    pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement,
    fussent des rangées d'arbres disposés régulièrement?

    –Tu tiens donc bien à ta végétation? dit Barbicane.

    –Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que vous autres
    savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothèse aurait
    l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent
    disparaître à des époques régulières.

    –Et par quelle raison?

    –Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils
    perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.

    –Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit
    Barbicane, mais elle est inadmissible.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de la
    Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu
    parles ne peuvent s'y produire.»

    En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil à
    une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des
    régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le
    zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions
    polaires. Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un
    printemps, un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète
    Jupiter, dont l'axe est également peu incliné sur son orbite.

    A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile à
    résoudre. Elles sont certainement postérieures à la formation des
    cratères et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant
    leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des
    dernières époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion
    des forces naturelles.

    Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré
    de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit
    cents kilomètres. Les objets apparaissaient dans le champ des
    lunettes, comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement. A
    ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent
    cinq mètres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres
    qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de
    golfe des Iris.

  • 韓詩外傳, Vol. 9-10

    韓詩外傳, Vol. 9-10

    Aproximadamente 2.236 palavras.

    Produced by Nicole Lai

    卷九
    孟子少時誦,其母方織,孟輟然中止,乃复進,其母知其也,呼而問
    之曰:“何為中止?”對曰:“有所失复得。”其母引刀裂其織,以此誡
    之,自是之后,孟子不复矣。孟子少時,東家殺豚,孟子問其母曰:“東
    家殺豚,何為?”母曰:“欲啖汝。”其母自悔而言曰:“吾怀妊是子,
    席不止,不坐;割不正,不食;胎教之也。今适有知而欺之,是教之不信
    也。”乃買東家豚肉以食之,明不欺也。詩曰:“宜爾子孫繩繩兮。”言
    賢母使子賢也。
    田子為相,三年歸休,得金百鎰,奉其母。母曰:“子安得此金?”
    對曰:“所受俸祿也。”母曰:“為相三年,不食乎?治官如此,非吾所
    欲也。孝子之事親也,盡力致誠,不義之物,不入于館,為人子不可不孝
    也!子其去之。”田子愧慚,走出,造朝還金,退請就獄。王賢其母,說
    其義,即舍田子罪,令复為相,以金賜其母。詩曰:“宜爾子孫繩繩兮。
    ”
    孔子行,聞哭聲甚悲。孔子曰:“驅!驅!前有賢者。”至、則皋魚
    也。被褐擁潪,哭于道傍。孔子辟車与之言曰:“子非有喪,何哭之悲也
    ?”皋魚曰:“吾失之三矣:少而學,游諸侯,以后吾親,失之一也;高
    尚吾志,間吾事君,失之二也;与友厚而小絕之,失之三矣。樹欲靜而風
    不止,子欲養而親不待也。往而不可〔追者,年也,去而不可〕得見者、
    親也。吾請從此辭矣。”立槁而死。孔子曰:“弟子誡之,足以識矣。”
    于是門人辭歸而養親者十有三人。
    子路曰:“有人于斯,夙興夜寐,手足胼胝,而面目黧黑,樹藝五谷
    ,以事其親,而無孝子之名者、何也?”孔子曰:“吾意者、身未敬邪!
    色不順邪!辭不遜邪!古人有言曰:‘衣歟!食歟!曾不爾即。’子勞以
    事其親,無此三者,何為無孝之名!意者、所友非仁人邪!坐,語汝,雖
    有國士之力,不能自舉其身,非無力也,勢不便也。是以君子入則篤孝,
    出則友賢,何為其無孝子之名!詩曰:“父母孔邇。”
    伯牙鼓琴,鐘子期听之,方鼓琴,志在山,鐘子期曰:“善哉!鼓琴
    !巍巍乎如太山。”志在流水,鐘子期曰:“善哉!鼓琴!洋洋乎若江河
    。”鐘子期死,伯牙僻琴絕弦,終身不复鼓琴,以為世無足与鼓琴也。非
    獨琴如此,賢者亦有之,苟非其時,則賢者將奚由得遂其功哉!
    秦攻魏,破之。少子亡而不得。令魏國曰:“有得公子者,賜金千斤
    ;匿者、罪至十族。”公子乳母与俱亡。人謂乳母曰:“得公子者賞甚重
    ,乳母當知公子處而言之。”乳母應之曰:“我不知其處,雖知之,死則
    死,不可以言也。為人養子,不能隱而言之,是畔上畏死。吾聞:忠不畔
    上,勇不畏死。凡養人子者,生之,非務殺之也,豈可見利畏誅之故,廢
    義而行詐哉!吾不能生而使公子獨死矣。”遂与公子俱逃澤中。秦軍見而
    射之,乳母以身蔽之,著十二矢,遂不令中公子。秦王聞之,饗以太牢,
    且爵其兄為大夫。詩曰:“我心匪石,不可轉也。”
    子路曰:“人善我,我亦善之;人不善我,我不善之。”子貢曰:“
    人善我,我亦善之;人不善我,我則引之進退而己耳。”顏回曰:“人善
    我,我亦善之;人不善我,我亦善之。”三子所持各异,問于夫子。夫子
    曰:“由之所持,蠻貊之言也;賜之所言,朋友之言也;回之所言,親屬
    之言也。”詩曰:“人之無良,我以為兄。”
    齊景公縱酒,醉,而解衣冠,鼓琴以自樂。顧左右曰:“仁人亦樂此
    乎?”左右曰:“仁人耳目猶人,何為不樂乎!”景公曰:“駕車以迎晏
    子。”晏子聞之,朝服而至。景公曰:“今者、寡人此樂,愿與大夫同之
    。”晏子曰:“君言過矣!自齊國五尺已上,力皆能胜嬰与君,所以不敢
    者、畏禮也。故自天子無禮,則無以守社稷;諸侯無禮,則無以守其國;
    為人上無禮,則無以使其下;為人下無禮,則無以事其上;大夫無禮,則
    無以治其家;兄弟無禮,則不同居;人而無禮,不若遄死。”景公色,离
    席而謝曰:“寡人不仁無良,左右淫湎寡人,以至于此,請殺左右,以補
    其過。”晏子曰:“左右無過。君好禮,則有禮者至,無禮者去;君惡禮
    ,則無禮者至,有禮者去。左右何罪乎?”景公曰:“善哉!”乃更衣而
    坐,觴酒三行,晏子辭去,景公拜送。詩曰:“人而無禮,胡不遄死。”
    傳曰:堂衣若扣孔子之門,曰:“丘在乎?丘在乎?”子貢應之曰:
    “君子尊賢而容眾,嘉善而矜不能,親內及外,己所不欲,勿施于人。子
    何言吾師之名焉?”堂衣若曰:“子何年少言之絞?”子貢曰:“大車不
    絞,則不成其任;琴瑟不絞,則不成其音。子之言絞,是以絞之也。”堂
    衣若曰:“吾始以鴻之力,今徒翼耳!”子貢曰:“非鴻之力,安能舉其
    翼!”詩曰:“如切如?,如琢如磨。”
    齊景公出弋昭華之池,顏鄧聚主鳥而亡之,景公怒,而欲殺之。晏子
    曰:“夫鄧聚有死罪四,請數而誅之。”景公曰:“諾。”晏子曰:“鄧
    聚為吾君主鳥而亡之,是罪一也;使吾君以鳥之故而殺人,是罪二也;使
    四國諸侯聞之,以吾君重鳥而輕士,是罪三也;天子聞之,必將貶絀吾君
    ,危其社稷,絕其宗廟,是罪四也。此四罪者、故當殺無赦,臣請加誅焉
    。”景公曰:“止。此亦吾過矣,愿夫子為寡人敬謝焉。”詩曰:“邦之
    司直。”
    魏文侯問于解狐曰:“寡人將立西河之守,誰可用者?”解狐對曰:
    “荊伯柳者、賢人,殆可。”〔文侯曰:“是非子之讎也?”對曰:“君
    問可,非問讎也。”〕文侯將以荊伯柳為西河守。荊伯柳問左右,誰言我
    于吾君。左右皆曰:“解狐。”荊伯柳見解狐而謝之曰:“子乃寬臣之過
    也,言于君,謹再拜謝。”解狐曰:“言子者,公也;怨子者,吾私也。
    公事已行,怨子如故。”張弓射之,走十步而沒,可謂勇矣。詩曰:“邦
    之司直。”
    楚有善相人者,所言無遺美,聞于國中。庄王召見而問焉。對曰:“
    臣非能相人也,能相人之友者也。觀布衣者,其友皆孝悌篤謹畏令,如此
    者,家必日益,而身日安,此所謂吉人者也。觀事君者,其友皆誠信有行
    好善,如此者、措事日益,官職日進,此所謂吉臣者也。人主朝臣多賢,
    左右多忠,主有失敗,皆交爭正諫,如此者、國日安,主日尊,名聲日顯
    ,此所謂吉主者也。臣非能相人也,觀友者也。”王曰:“善。”其所以
    任賢使能,而霸天下者,始遇之于是也。詩曰:“彼己之子,邦之彥兮。
    ”
    孔子出游少源之野。有婦人中澤而哭,其音甚哀。孔子使弟子問焉,
    曰:“夫人何哭之哀?”婦人曰:“鄉者、刈蓍薪,亡吾蓍簪,吾是以哀
    也。”弟子曰:“刈蓍薪而亡蓍簪,有何悲焉!”婦人曰:“非傷亡簪也
    ,蓋不忘故也。”
    傳曰:君子之聞道,入之于耳,藏之于心,察之以仁,守之以信,行
    之以義,出之以遜,故人無不虛心而听也。小人之聞道,入之于耳,出之
    于口,苟言而已,譬如飽食而嘔之,其不惟肌膚無益,而于志亦戾矣。詩
    曰:“胡能有定。”
    孔子與子貢子路顏淵游于戎山之上。孔子喟然嘆曰:“二三子各言爾
    志,予將覽焉。由、爾何如?”對曰:“得白羽如月,赤羽如朱,擊鐘鼓
    者、上聞于天,下槊于地,使將而攻之,惟由為能。”孔子曰:“勇士哉
    !賜、爾何如?”對曰:“得素衣縞冠,使于兩國之間,不持尺寸之兵,
    斗升之糧,使兩國相親如弟兄。”孔子曰:“辯士哉!回、爾何如?”對
    曰:“鮑魚不与蘭同笥而藏,桀紂不与堯舜同時而治。二子已言,回何言
    哉!”孔子曰:“回有鄙之心。”顏淵曰:“愿得明王圣主為之相,使城
    郭不治,溝池不鑿,陰陽和調,家給人足,鑄庫兵以為農器。”孔子曰:
    “大士哉!由來區區汝何攻?賜來便便汝何使?愿得之冠,為子宰焉。”
    賢士不以恥食,不以辱得。老子曰:“名与身孰親?身与貨孰多?得
    与亡孰病?是故甚愛必大費,多藏必厚亡。知足不辱,知止不殆,可以長
    久。大成若缺,其用不敝;大盈若衝,其用不窮;大直若 大辯若訥,大
    巧若拙,其用不屈。罪莫大于多欲,禍莫大于不知足。故知足之足,常足
    矣。”
    孟子妻獨居,踞,孟子入戶視之。白其母曰:“婦無禮,請去之。”
    母曰:“何也?”曰:“踞。”其母曰:“何知之?”孟子曰:“我親見
    之。”母曰:“乃汝無禮也,非婦無禮。禮不云乎:‘將入門,〔問孰存
    ;〕將上堂,聲必揚;將入戶,視必下。’不掩人不備也。今汝往燕私之
    處,入戶不有聲,令人踞而視之,是汝之無禮也,非婦無禮也。”于是孟
    子自責,不敢出婦。詩曰:“采葑采菲,無以下體?”
    孔子出衛之東門,逆姑布子卿。曰:“二三子引車避,有人將來,必
    相我者也,志之。”姑布子卿亦曰:“二三子引車避,有圣人將來。”孔
    子下,步。姑布子卿迎而視之五十步,從而望之五十步。顧子貢曰:“是
    何為者也?”子貢曰:“賜之師也,所謂魯孔丘也。”姑布子卿曰:“是
    魯孔丘歟!吾固聞之。”子貢曰:“賜之師何如?”姑布子卿曰:“得堯
    之顙,舜之目,禹之頸,皋陶之喙。從前視之,盎盎乎似有王者;從后視
    之,高肩弱脊,此惟不及四圣者也。”子貢吁然。姑布子卿曰:“子何患
    焉。污面而不惡,葭喙而不借,遠而望之,羸乎若喪家之狗,子何患焉!
    子何患焉!”子貢以告孔子。孔子無所辭,獨辭喪家之狗耳,曰:“丘何
    敢乎?”子貢曰:“污面而不惡,葭喙而不借,賜以知之矣。不知喪家狗
    ,何足辭也?”子曰:“賜、汝獨不見夫喪家之狗歟!既斂而槨,布器而
    祭,顧望無人。意欲施之,上無明王,下無賢士方伯,王道衰,政教失,
    強陵弱,眾暴寡,百姓縱心,莫之綱紀。是人固以丘為欲當之者也。丘何
    敢乎!”
    修身不可不慎也:嗜欲侈則行虧,讒毀行則害成;患生于忿怒,禍起
    于纖微;污辱難湔洒,敗失不复追。不深念遠慮,后悔何益!徼幸者、伐
    性之斧也,嗜欲者、逐禍之馬也,謾誕者、趨禍之路也,毀于人者、困窮
    之舍也。是故君子不徼幸,節嗜欲,務忠信,無毀于一人,則名聲尚尊,
    稱為君子矣。詩曰:“何其處兮,必有与也。”
    君子之居也,綏如安裘,晏如覆f。天下有道,則諸侯畏之;天下無
    道,則庶人易之。非獨今日,自古亦然。昔者,范蠡行游,与齊屠地居,
    奄忽龍變,仁義沈浮,湯湯慨慨,天地同憂。故君子居之,安得自若!詩
    曰:“心之憂矣,其誰知之?”
    田子方之魏。魏太子從車百乘而迎之郊,太子再拜謁田子方,田子方
    不下車。太子不說曰:“敢問何如則可以驕人?”田子方曰:“吾聞以天
    下驕人而亡者、有矣。〔以一國驕人而亡者,有矣。〕由此觀之,則貧賤
    可以驕人矣。夫志不得,則授履而适秦楚耳,安往而不得貧賤乎?”于是
    太子再拜而后退,田子方遂不下車。
    戴晉生弊衣冠而往見梁王。梁王曰:“前日寡人以上大夫之祿要先生
    ,先生不留;今過寡人邪!”戴晉生欣然而笑,仰而永嘆曰:“嗟乎!由
    此觀之,君曾不足与游也。君不見大澤中雉乎?五步一,終日乃飽;羽毛
    悅澤,光照于日月;奮翼爭鳴,聲響于陵澤者何?彼樂其志也。援置之种
    校渤粱粟,不旦時而飽;然猶羽毛憔悴,志气益下,低頭不鳴,夫食豈不
    善哉?彼不得其志故也。今臣不遠千里而從君游者,豈食不足?竊慕君之
    道耳,臣始以君為好士,天下無雙,乃今見君不好士明矣!”辭而去,終
    不复往。
    楚庄王使使賚金百斤,聘北郭先生。先生曰:“臣有箕帚之使,愿入
    計之。”即謂夫人曰:“楚欲以我為相,今日相,即結駟列騎,食方丈于
    前,如何?”婦人曰:“夫子以織屨為食,食粥綽模參漪c從欽摺臥眨坑
    胛鏤拗我病袢緗徭崍舋錚菜 膊還菹皇撤丈于前,所甘不過一肉。以容膝
    之安,一肉之味,而殉楚國之憂,其可乎?”于是遂不應聘,與婦去之。
    詩曰:“彼美淑姬,可与晤言。”
    傳曰:昔戎將由余使秦。秦繆公問以得失之要,對曰:“古有國者,
    未嘗不以恭儉也,失國者、未嘗不以驕奢也。”由余因論五帝三王之所以
    衰,及至布衣之所以亡,繆公然之。于是告內史王繆曰:“鄰國有圣人,
    敵國之憂也。由余、圣人也,將奈之何?”王繆曰:“夫戎王居僻陋之地
    ,未嘗見中國之聲色也,君其遺之女樂,以淫其志,亂其政,其臣下必疏
    ,因為由余請緩期,使其君臣有間,然后可圖。”繆公曰:“善。”乃使
    王繆以女樂二列遺戎王,為由余請期,戎王大悅,許之。于是張酒听樂,
    日夜不休,終歲淫縱,卒馬多死。由余歸,數諫不听,去,之秦,秦公子
    迎,拜之上卿。
    子夏過曾子。曾子曰:“入食。”子夏曰:“不為公費乎?”曾子曰
    :“君子有三費,飲食不在其中;君子有三樂,鐘磬琴瑟不在其中。”子
    夏曰:“敢問三樂?”曾子曰:“有親可畏,有君可事,有子可遺,此一
    樂也。有親可諫,有君可去,有子可怒,此二樂也。有君可喻,有友可助
    ,此三樂也。”子夏問:“敢問三費?”曾子曰:“少而學,長而忘,此
    一費也。事君有功,而輕負之,此二費也,久交友而中絕之,此三費也。
    ”子夏曰:“善哉!謹身事一言,愈于終身之誦;而事一士,愈于治万民
    之功;夫人不可以不知也。吾嘗?焉,吾田?歲不收,土莫不然,何況于人
    乎!与人以實,雖疏必密;与人以虛,雖戚必疏。夫實之与實,如膠如漆
    ;虛之与虛,如薄冰之見晝日。君子可不留意哉!”詩曰:“神之听之,
    終和且平。”
    晏子之妻使人布衣表。田無宇譏之曰:“出于室,何為者也?”晏子
    曰:“家臣也。”田無宇曰:“位為中卿,食田七十万,何用是人為畜之
    ?”晏子曰:“棄老取少,謂之瞽;貴而忘漶謂之亂;見色而說,謂之逆
    。吾豈以逆亂瞽之道哉!”
    夫鳳凰之初起也,嚮嚮十步,〔藩篱〕之雀喔咿而笑之,及其升于高
    ,一 一信,展而云間,藩木之雀超然自知不及遠矣。士褐衣著,未嘗完
    也, 藿之食,未嘗飽也,世俗之士即以為羞耳;及其出則安百議,用則
    延民命,世俗之士超然自知不及遠矣。詩曰:“正是國人,胡不万年!”
    齊王厚送女,欲妻屠牛吐,屠牛吐辭以疾。其友曰:“子終死腥臭之
    肆而已乎!何為辭之?”吐應之曰:“其女丑。”其友曰:“子何以知之
    ?”吐曰:“以吾屠知之。”其友曰:“何謂也?”吐曰:“吾肉善,〔
    如量〕而去苦少耳;吾肉不善,雖以吾附益之,尚猶賈不售。今厚送子,
    子丑故耳。”其友后見之,果丑。傳曰:“目如擗杏,齒如編貝。”
    傳曰:孔子過康子,子張子夏從。孔子入座。二子相与論,終日不決
    。子夏辭气甚隘,顏色甚變。子張曰:“子亦聞夫子之議論邪?徐言掮掮
    ,威儀翼翼,后言先默,得之推讓,巍巍乎!蕩蕩乎!道有歸矣。小人之
    論也,專意自是,言人之非,淪目~腕,疾言噴噴,口沸目赤,一幸得胜
    ,疾笑嗌嗌,威儀固陋,辭气鄙俗,是以君子賤之也。”

    卷十
    齊桓公逐白鹿,至麥丘之邦,遇人,曰:“何謂者也?”對曰:“臣
    、麥丘之邦人。”桓公曰:“叟年几何?”對曰:“臣年八十有三矣。”
    桓公曰:“美哉!”與之飲。曰:“叟盍為寡人壽也?”對曰:“野人不
    知為君王之壽。”桓公曰:“盍以叟之壽祝寡人矣?”邦人奉觴再拜曰:
    “使吾君固壽,金玉之賤,人民是寶。”桓公曰:“善哉!祝乎!寡人聞
    之矣:至德不孤,善言必再。叟盍优之?”邦人奉觴再拜曰:“使吾君好
    學士而不惡問,賢者在側,諫者得入。”桓公曰:“善哉!祝乎!寡人聞
    之;至德不孤,善言必三。叟盍优之?”邦人奉觴再拜曰:“無使群臣百
    姓得罪于吾君,無使吾君得罪于群臣百姓。”桓公不說,曰:“此言者,
    非夫前二言之祝。叟其革之矣!”邦人潸然而涕下,曰:“愿君熟思之,
    此一言者、夫前二言之上也。臣聞子得罪于父,可因姑娣妹謝也,父乃赦
    之。臣得罪于君,可使左右謝也,君乃赦之。昔者、桀〔得罪于湯,紂得
    罪于武王,此君〕得罪于臣也,至今未有為謝也。”桓公曰:“善哉!寡
    人賴宗廟之福,社稷之靈,使寡人遇叟于此。”扶而載之,自御以歸,荐
    之于廟,而斷政焉。桓公之所以九合諸侯,一匡天下,不以兵車者,非獨
    管仲也,亦遇之于此。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”
    鮑叔荐管仲,曰:“臣所不如管夷吾者五:寬惠柔愛,臣弗如也;忠
    信可結于百姓,臣弗如也;制禮約法于四方,臣弗如也;決獄折中,臣弗
    如也;執模擦 誥ㄓ彩故孔勇,臣弗如也。”詩曰:“濟濟多士,文王
    以宁。”
    晉文公重耳亡,過曹,里鳧須從,因盜重耳資而亡,重耳無糧,餒不
    能行,子推割股肉以食重耳,然后能行。及重耳反國,國中多不附重耳者
    ,于是里鳧須造見,曰:“臣能安晉國。”文公使人應之曰:“子尚何面
    目來見寡人!欲安晉國也!”里鳧須曰:“君沐邪?”使者曰:“否。”
    鳧須曰:“臣聞沐者其心倒,心倒者其言悖。今君不沐,何言之悖也?”
    使者以聞,文公見之。里鳧須仰首曰:“离國久,臣民多過君;君反國,
    而民皆自危。里鳧須又襲竭君之資,避于深山,而君以餒,介子推割股,
    天下莫不聞,臣之為賊亦大矣,罪至十族,未足塞責,然君誠赦之罪,與
    驂乘,游于國中,百姓見之,必知不念舊惡,人自安矣。”于是文公大悅
    ,從其計,使驂乘于國中,百姓見之,皆曰:“夫里鳧須且不誅而驂乘,
    吾何懼也?”是以晉國大宁。故書云:“文王卑服,即康功田功。”若里
    鳧須罪無赦者也。詩曰:“濟濟多士,文王以宁。”
    傳曰:言為王之不易也。大命之至,其太宗太史太祝斯素服執策,北
    面而吊乎天子,曰:“大命既至矣,如之何憂之長也!”授天子策一矣。
    曰:“敬享以祭,永主天命,畏之無疆,厥躬無敢宁。”授天子策二矣。
    曰:“敬之夙夜,伊祝厥躬無怠,万民望之。”授天子策三矣。曰:“天
    子南面受于帝位,以治為憂,未以位為樂也。”詩曰:“天難忱斯,不易
    惟王。”
    君子溫儉以求于仁,恭讓以求于禮,得之自是,不得自是。故君子之
    于道也,猶農夫之耕,雖不獲年之优,無以易也。大王甫有子曰太伯、仲
    雍、季歷,歷有子曰昌,太伯知大王賢昌,而欲季為后,太伯去,之吳。
    大王將死,謂曰:“我死,汝往讓兩兄,彼即不來,汝有義而安。”大王
    薨,季之吳告伯仲,伯仲從季而歸,群臣欲伯之立季,季又讓。伯謂仲之
    曰:“今群臣欲我立季,季又讓,何以處之?”仲曰:“刑有所謂矣,要
    于扶微者。可以立季。”季遂立,而養文王,文王果受命而王。孔子曰:
    “太伯獨見,王季獨知;伯見父志,季知父心。故大王太伯王季可謂見始
    知終,而能承志矣。”詩曰:“自太伯王季,惟此王季,因心則友。則友
    其兄,則篤其慶,載錫之光。受祿無喪,奄有四方。”此之謂也。太伯反
    吳,吳以為君,至夫差二十八世而滅。
    齊宣王與魏惠王會田于郊。魏王曰:“亦有寶乎?”齊王曰:“無有
    。”魏王曰:“若寡人之小國也,尚有徑寸之珠,照車前后十二乘者十枚
    ,奈何以万乘之國無寶乎?”齊王曰:“寡人之所以為寶与王异。吾臣有
    檀子者、使之守南城,則楚人不敢為寇,泗水上有十二諸侯皆來朝。吾臣
    有盼子者、使之守高唐,則趙人不敢東漁于河。吾臣有黔夫者,使之守徐
    州,則燕人祭北門,趙人祭西門,從而歸之者十千余家。吾臣有种首者、
    使之備盜賊,而道不拾遺。吾將以照千里之外,豈特十二乘哉!”魏王慚
    ,不懌而去。詩曰:“辭之懌矣,民之莫矣。”
    東海有勇士曰丘欣,以勇猛聞于天下。遇神淵曰飲馬,其仆曰:“飲
    馬于此者,馬必死。”曰:“以欣之言飲之。”其馬果沈。丘欣去朝服,
    拔劍而入,三日三夜,殺三蛟一龍而出,雷神隨而擊之,十日十夜,眇其
    左目。要离聞之,往見之,曰:“欣在乎?”曰:“送有喪者。”往見欣
    于墓,曰:“聞雷神擊子,十日十夜,眇子左目。夫天怨不全日,人怨不
    旋踵。至今弗報,何也?”叱而去,墓上振憤者,不可胜數。要离歸,謂
    門人曰:“丘欣、天下之勇士也。今日、我辱之人中,是其必來攻我。暮
    無閉門,寢無閉戶。”丘欣果夜來,拔劍住要离頸曰:“子有死罪三:辱
    我以人中,死罪一也;暮不閉門,死罪二也;寢不閉戶,死罪三也。”要
    离曰:“子待我一言:〔子有三不肖,昏暮〕來謁,不肖一也;拔劍不刺
    ,不肖二也;刃先辭后,不肖三也。能殺我者、是毒藥之死耳。”丘欣引
    劍而去,曰:“嘻!所不若者,天下惟此子爾!”傳曰:“公子目夷以辭
    得國,今要离以辭得身。言不可不文,猶若此乎!”詩曰:“辭之懌矣,
    民之莫矣。”
    傳曰:齊使使獻鴻于楚,鴻渴,使者道飲,鴻促笞潰失。使者遂之楚
    ,曰:“齊使者獻鴻,鴻渴,道飲,促笞潰失。臣欲亡,為失兩君之使不
    通;欲拔劍而死,人將以吾君賤士貴鴻也。促笞在此,愿以污事。”楚王
    賢其言,辯其詞,因留而賜之,終身以為上客。故使者必矜文辭,喻誠信
    ,明气志,解結申屈,然后可使也。詩曰:“辭之懌矣。”
    扁鵲過虢侯,世子暴病而死。扁鵲造宮,曰:“吾聞國中卒有壤土之
    事,得無有急乎?”曰:“世子暴病而死。”扁鵲曰:“入言鄭醫秦越人
    能治之。”庶子之好方者出應之,曰:“吾聞上古醫者曰弟父,弟父之為
    醫也,以莞為席,以芻為狗,北面而祝之,發十言耳,諸扶輿而來者,皆
    平复如故。子之方豈能若是乎?”扁鵲曰:“不能。”又曰:“吾聞中古
    之醫者曰菖跗,菖跗之為醫也,木為腦,芷草為軀,吹竅定腦,死者复之
    生。子之方豈能若是乎?”扁鵲曰:“不能。”中庶子曰:“苟如子之方
    ,譬如以管窺天,以錐刺地,所窺者大,所見者小,所刺者巨,所中者少
    ,如子之方,豈足以變童子哉?”扁鵲曰:“不然。事故有昧投而中頭,
    掩目而別白黑者。夫世子病,所謂尸蹶者,以為不然,試入診,世子股陰
    當溫,耳焦焦如有啼者聲,若此者、皆可活也。”中庶子遂入診世子,以
    病報,虢侯聞之,足跣而起,至門曰:“先生遠辱,幸臨寡人,先生幸而
    治之,則糞土之息,得蒙天地載長為人;先生弗治,則先犬馬填壑矣。”
    言未卒,而涕泣沾襟。扁鵲入,砥針礪石,取三陽五輸,為先軒之灶,八
    拭之陽,子同藥,子明灸陽,子游按磨,子儀反神,子越扶形,于是世子
    复生。天下聞之,皆以扁鵲能起死人也。扁鵲曰:“吾不能起死人,直使
    夫當生者起。”死者猶可藥,而況生者乎!悲夫!罷君之治,無可藥而息
    也。詩曰:“不可救藥。”言必亡而已矣。
    楚丘先生披蓑帶索,往見孟嘗君。孟嘗君曰:“先生老矣!春秋高矣
    !多遺忘矣!何以教文?”楚丘先生曰:“惡君謂我老!惡君謂我老!意
    者、將使我投石超距乎?追車赴馬乎?逐麋鹿、搏豹虎乎?吾則死矣,何
    暇老哉!將使我深計遠謀乎?定猶豫而決嫌疑乎?出正辭而當諸侯乎?吾
    乃始壯耳,何老之有!”孟嘗君赧然,汗出至踵,曰:“文過矣!文過矣
    !”詩曰:“老夫灌灌。”
    齊景公游于牛山之上,而北望齊,曰:“美哉國乎!郁郁泰山。使古
    無死者,則寡人將去此而何之?”俯而泣沾襟。國子高子曰:“然臣賴君
    之賜,疏食惡肉可得而食也,駑馬柴車可得而乘也,且猶不欲死,況君乎
    !”俯泣。晏子曰:“樂哉!今日嬰之游也。見怯君一,而諛臣二,使古
    而無死者,則太公至今猶存,吾君方今將被蓑躪而立乎畎畝之中,惟事之
    恤,何暇念死乎!”景公慚,而舉觴自罰,因罰二臣。
    秦繆公將田,而喪其馬,求三日,而得之莖山之陽,有鄙夫乃相与食
    之。繆公曰:“此駁馬之肉,不得酒者死。”繆公乃求酒,遍飲之,然后
    去。明年、晉師与繆公戰,晉之左格右者、圍繆公而擊之,甲已墮者六矣
    。食馬者三百余人皆曰:“吾君仁而愛人,不可不死。”還擊晉之左格右
    ,免繆公之死。
    傳曰:卞庄子好勇,母無恙時,三戰而三北,交游非之,國君辱之,
    卞庄子受命,顏色不變。及母死三年,魯興師,卞庄子請從,至,見于將
    軍曰:“前猶与母處,是以戰而北也,辱吾身!今母沒矣,請塞責。”遂
    走敵而斗,獲甲首而獻之,“請以此塞一北”。又獲甲首而獻之,“請以
    此塞再北。”將軍止之,曰:“足。”不止,又獲甲首而獻之,曰:“請
    以此塞三北。”將軍止之,曰:“足,請為兄弟。”卞庄子曰:“夫北、
    以養母也,今母歿矣,吾責塞矣。吾聞之,節士不以辱生。”遂奔敵,殺
    七十人而死。君子聞之,曰:“三北已塞責,又滅世斷宗,士節小具矣,
    而于孝未終也。”詩曰:“靡不有初,鮮克有終。”
    天子有爭臣七人,雖無道,不失其天下。昔殷王紂殘賊百姓,絕逆天
    道,至袤肅蹼孕婦,脯鬼侯,醢梅伯,然所以不亡者、以其有箕子比干之
    故。微子去之,箕子執囚為奴,比干諫而死,然后周加兵而誅絕之。諸侯
    有爭臣五人,雖無道,不失其國。吳王夫差為無道,至驅一市之民以葬闔
    閭,然所以不亡者,有伍子胥之故也。胥以死,越王勾踐欲伐之,范蠡諫
    曰:“子胥之計策尚未忘于吳王之腹心也。”子胥死后三年,越乃能攻之
    。大夫有爭臣三人,雖無道,不失其家。季氏為無道,僭天子,舞八佾,
    旅泰山,以雍徹,孔子曰:“是可忍也,孰不可忍也?”然不亡者,以冉
    有季路為宰臣也。故曰:“有諤諤爭臣者、其國昌,有默默諛臣者、其國
    亡。”詩曰:“不明爾德,時無背無側;爾德不明,以無陪無卿。”言大
    王咨嗟,痛殷商無輔弼諫諍之臣,而亡天下矣。
    齊桓公出游,遇一丈夫,裒衣應步,帶著桃殳。桓公怪而問之曰:“
    是何名?何經所在?何篇所居?何以斥逐?何以避余?”丈夫曰:“是名
    二桃,桃之為言亡也。夫日日慎桃,何患之有?故亡國之社,以戒諸侯;
    庶人之戒,在于桃殳。”桓公說其言,与之共載。來年正月,庶人皆佩。
    詩曰:“殷監不遠。”
    齊桓公置酒,令諸侯大夫曰:“后者飲一經程。”管仲后,當飲一經
    程,飲其一半,而棄其半。桓公曰:“仲父當飲一經程而棄之,何也?”
    管仲曰:“臣聞之:酒入口者、舌出,舌出者、〔言失,言失者、〕棄身
    ,與其棄身,不宁棄酒乎?”桓公曰:“善。”詩曰:“荒湛于酒。”
    齊景公遣晏子南使楚。楚王聞之,謂左右曰:“齊遣晏子使寡人之國
    ,几至矣。”左右曰:“晏子、天下之辯士也,与之議國家之務,則不如
    也;与之論往古之術,則不如也。王獨可以与晏子坐,使有司束人過王,
    王問之,使言齊人善盜,故束之。是宜可以困之。”王曰:“善。”晏子
    至,即与之坐,圖國之急務,辨當世之得失,再舉再窮,王默然無以續語
    。居有間,束徒以過之。王曰:“何為者也?”有司對曰:“是齊人,善
    盜,束而詣吏。”王欣然大曰:“齊乃冠帶之國,辯士之化,固善盜乎?
    ”晏子曰:“然、固取之。王不見夫江南之樹乎!名橘,樹之江北,則化
    為枳,何則?地土使然爾。夫子處齊之時,冠帶而立,儼有伯夷之廉,今
    居楚而善盜,意土地之化使然爾。王又何怪乎!”詩曰:“無言不讎,無
    德不報。”
    吳延陵季子游于齊,見遺金〔于路〕,呼牧者取之。牧者曰:“子〔
    何〕居之高,視之下;貌之君子,而言之野也。吾有君不君,有友不友,
    當暑衣裘,君疑取金者乎?”延陵子知其為賢者,請問姓字。牧者曰:“
    子乃皮相之士也;何足語姓字哉!”遂去。延陵季子立而望之,不見乃止
    。孔子曰:“非禮勿視,非禮勿听。”
    顏淵問于孔子曰:“淵愿貧如富,賤如貴,無勇而威,与士交通,終
    身無患難。亦且可乎?”孔子曰:“善哉!回也!夫貧而如富,其知足而
    無欲也;賤而如貴,其讓而有禮也;無勇而威,其恭敬而不失于人也;終
    身無患難,其擇言而出之也。若回者、其至乎!雖上古圣人亦如此而已。
    ”
    齊景公出田,十有七日而不反。晏子乘而往,比至,衣冠不正,景公
    見而怪之,曰:“夫子何遽乎?得無急乎?”晏子對曰:“然,有急。國
    人皆以君為惡民好禽。臣聞之:魚鱉厭深淵而就干淺,故得于釣网;禽獸
    厭深山而下都澤,故得于田獵。今君出田,十有七日而不反,不亦過乎?
    ”景公曰:“不然。為賓客莫應待邪?則行人子牛在;為宗廟而不血食邪
    ?則祝人太宰在;為獄不中邪?則大理子几在;為國家有余不足邪?則巫
    賢在。寡人有四子,猶有四肢也,而得代焉,不可患焉!”晏子曰:“然
    。人心有四肢,而得代焉,則善矣;令四肢無心十有七日,不死乎?”景
    公曰:“善哉言!”遂援晏子之手,与驂乘而歸。若晏子者、可謂善諫者
    矣。
    楚庄王將興師伐晉,告士大夫曰:“敢諫者死無赦。”孫叔敖曰:“
    臣聞:畏鞭棰之嚴,而不敢諫其父,非孝子也;懼斧鉞之誅,而不敢諫其
    君,非忠臣也。”于是遂進諫曰:“臣園中有榆,其上有蟬,蟬方奮翼悲
    鳴,欲飲清露,不知螳螂之在后,曲其頸,欲攫而食之也;螳螂方欲食蟬
    ,而不知黃雀在后,舉其頸,欲啄而食之也;黃雀方欲食螳螂,不知童挾
    彈丸在下,迎而欲彈之;童子方欲彈黃雀,不知前有深坑,后有窟也。此
    皆言前之利,而不顧后害者也,非獨昆虫眾庶若此也,人主亦然。君今知
    貪彼之土,而樂其士卒。”國不怠,而晉國以宁,孫叔敖之力也。
    晉平公之時,藏寶之台燒,士大夫聞,皆趨車馳馬救火,三日三夜乃
    胜之。公子晏子獨束帛而賀曰:“甚善矣!”平公勃然作色,曰:“珠玉
    之所藏也,國之重寶也,而天火之,士大夫皆趨車走馬而救之,子獨束帛
    而賀,何也?有說則生,無說則死。”公子晏子曰:“何敢無說?臣聞之
    :王者藏于天下,諸侯藏于百姓〔農夫藏于鐔祝秧`采碳植賾隗尕選今之
    百姓之于外,短褐不蔽形,糟糠不充口,虛而賦a無已,收太半而藏之台
    ,是以天火之。且臣聞之:昔者桀殘賊海內,賦a無度,万民甚苦,是故
    湯誅之,為天下戮笑。今皇天降災于藏台,是君之福也,而不自知變悟,
    亦恐君之為鄰國笑矣”。公曰:“善。自今已往,請藏于百姓之間。”詩
    曰:“稼穡維寶,代食維好。”
    魏文侯問里克曰:“吳之所以亡者、何也?”里克對曰:“數戰而數
    胜。”文侯曰:“〔數戰〕數胜,國之福也。其獨亡,何也?”里克對曰
    :“數戰則民疲,數胜則主驕;驕則恣,恣則极〔物,疲則怨,怨則极慮
    〕。上下俱极,吳之亡猶晚矣!此夫差所以自喪于干遂。”詩曰:“天降
    喪亂,滅我立王。”
    楚有士曰申鳴,治園以養父母,孝聞于楚,王召之,申鳴辭不往。其
    父曰:“王欲用汝,何為辭之?”申鳴曰:“何舍為子,乃為臣乎?”其
    父曰:“使汝有祿于國,有位于廷,汝樂,而我不憂矣。我欲汝之仕也。
    ”申鳴曰:“諾。”遂之朝受命,楚王以為左司馬。其年、遇白公之亂,
    殺令尹子西、司馬子期,申鳴因以兵之衛。白公謂石乞曰:“申鳴、天下
    勇士也,今將兵,為之奈何?”石乞曰:“吾聞申鳴、孝也,劫其父以兵
    。”使人謂申鳴曰:“子与我,則与子楚國;不与我,則殺乃父。”申鳴
    流涕而應之曰:“始則父之子,今則君之臣,已不得為孝子,安得不為忠
    臣乎!”援桴鼓之,遂殺白公,其父亦死焉。王歸、賞之。申鳴曰:“受
    君之祿,避君之難,非忠臣也;正君之法,以殺其父,又非孝子也。行不
    兩全,名不兩立。悲夫!若此而生,亦何以示天下之士哉!”遂自刎而死
    。詩曰:“進退惟谷。”
    昔者、太公望周公旦受封而見,太公問周公何以治魯?周公曰:“尊
    尊親親。”太公曰:“魯從此弱矣。”周公問太公曰:“何以治齊?”太
    公曰:“舉賢賞功。”周公曰:“后世必有劫殺之君矣。”后齊日以大,
    至于霸,二十四世而田氏代之。魯日以削,三十四世而亡。猶此觀之,圣
    人能知微矣。詩曰:“惟此圣人,瞻言百里。”