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  • La dame aux camélias

    La dame aux camélias

    Aproximadamente 69.129 palavras.

    LA DAME AUX CAMÉLIAS

    par Alexandre Dumas, fils

    Chapitre I

    Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
    beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
    condition de l'avoir sérieusement apprise.

    N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.

    J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
    histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
    encore.

    D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
    recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
    suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
    écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
    lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.

    Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.–Le 12 du
    mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
    jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
    Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
    morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
    cinq heures.

    L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
    l'appartement et les meubles.

    J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
    cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.

    Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.

    Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
    des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
    couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
    coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
    s'étalait sous leurs yeux.

    Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
    mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
    l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
    femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
    c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
    jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
    l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
    de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.

    Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
    vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
    purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
    excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
    chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
    visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
    rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
    de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
    leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.

    Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
    toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
    vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
    locataire.

    Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
    superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
    Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
    manquait.

    Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
    m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
    perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
    aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
    nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
    cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
    minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
    haut point la prodigalité de la morte.

    Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
    six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
    une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
    à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
    autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
    faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
    complétée.

    Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
    femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
    fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
    portaient des initiales variées et des couronnes différentes.

    Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
    prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
    clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
    châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
    beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.

    En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
    chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
    intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
    des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
    attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
    femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
    aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
    pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
    lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
    enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
    mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
    elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.

    La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
    l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
    l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
    mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.

    Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
    boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
    l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
    accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
    pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
    vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
    dégoût.

    Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
    d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.

    On eût dit une figure de la Résignation.

    Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
    dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
    permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
    sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
    douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
    enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
    joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
    nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
    ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
    vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
    qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
    condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
    honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
    n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
    trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
    temps perdu.

    Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
    de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
    releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.

    Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
    guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
    violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
    faite.

    La mère vit encore: comment? Dieu le sait.

    Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
    nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
    paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
    que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
    ne dérobais rien.

    Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
    inquiétudes.

    –Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
    demeurait ici?

    –Mademoiselle Marguerite Gautier.

    Je connaissais cette fille de nom et de vue.

    –Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?

    –Oui, monsieur.

    –Et quand cela?

    –Il y a trois semaines, je crois.

    –Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?

    –Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
    vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
    et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.

    –Elle avait donc des dettes?

    –Oh! Monsieur, en quantité.

    –Mais la vente les couvrira sans doute?

    –Et au-delà.

    –À qui reviendra le surplus, alors?

    –À sa famille.

    –Elle a donc une famille?

    –À ce qu'il paraît.

    –Merci, monsieur.

    Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.

    –Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
    tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
    se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
    Gautier.

    Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
    indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
    la peine de discuter cette indulgence.

    Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
    des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
    qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
    pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
    son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
    une femme à première vue.

    Chapitre II

    La vente était pour le 16.

    Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
    donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.

    À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
    ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
    nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
    capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
    recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
    sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
    Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
    en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
    vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
    vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
    d'une larme.

    Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
    si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
    si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
    qu'ils y mettent.

    Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
    nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
    naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
    mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.

    Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
    Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
    coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
    remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
    distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.

    Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
    accompagnées on ne sait de qui.

    Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
    qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
    emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
    quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
    et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
    détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

    Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
    Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
    plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
    robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
    des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
    était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.

    Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
    comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
    l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
    marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
    elle au grand trot de son attelage.

    Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
    repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
    regrette la destruction totale d'une belle œuvre.

    Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
    Marguerite.

    Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
    l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
    arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
    touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
    d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
    appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
    ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
    contour des lignes.

    La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
    Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
    l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.

    Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
    surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
    yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
    sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
    narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
    sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
    gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
    ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
    aurez l'ensemble de cette charmante tête.

    Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
    s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
    derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
    brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
    chacun.

    Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
    l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
    que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.

    Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
    homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
    portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
    étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
    lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.

    Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
    plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
    lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.

    Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
    toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
    une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
    la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
    rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
    camélias.

    Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
    pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
    variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
    habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
    avaient remarquée comme moi.

    On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
    Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
    la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.

    Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
    Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
    élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
    ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.

    Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
    ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
    riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
    passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
    grâce.

    Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.

    Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
    médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.

    Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
    non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
    Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
    Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
    peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.

    Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
    ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.

    Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
    il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
    elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
    vivante de sa fille morte.

    Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
    n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
    demandait.

    Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
    officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
    Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
    ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
    était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
    excuse de vivre encore.

    Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
    mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
    offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
    pourrait désirer. Elle promit.

    Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
    malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
    maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
    laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
    conversion.

    En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
    l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.

    Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
    comme à Bagnères.

    Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
    véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
    sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.

    On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
    rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
    excepté ce qui était.

    Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
    chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
    eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
    n'eût pu entendre.

    Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
    qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
    Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
    qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
    semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
    même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
    duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
    d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.

    Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
    n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
    mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
    presque toujours le résultat des affections de poitrine.

    Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
    aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
    laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
    prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
    recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
    jusqu'au lendemain.

    Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
    arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
    pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
    plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

    Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
    et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
    lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
    et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.

    Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
    c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.

    Chapitre III

    Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.

    De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.

    L'appartement était plein de curieux.

    Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
    examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
    prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
    avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
    elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

    Madame la duchesse de F… coudoyait Mademoiselle A…, une des plus
    tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T…
    hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D…, la
    femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
    duc d'Y… qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
    ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
    tout en causant avec madame M…, une de nos plus spirituelles conteuses
    qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
    qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N…,
    cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
    rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
    noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et… qu'elle lui a payés;
    enfin mademoiselle R… qui se fait avec son seul talent le double de ce
    que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
    les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
    faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
    moins.

    Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
    ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
    de lasser le lecteur.

    Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
    parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
    morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

    On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
    avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
    en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
    Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.

    Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
    songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
    créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
    examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
    fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
    chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.

    Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
    qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
    papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
    mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
    les intérêts de leur honteux crédit.

    Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
    les marchands et pour les voleurs!

    Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
    Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

    Tout à coup j'entendis crier:

    –Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
    Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.

    –Douze, dit une voix après un silence assez long.

    –Quinze, dis-je.

    Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.

    –Quinze, répéta le commissaire-priseur.

    –Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
    mît davantage.

    Cela devenait une lutte.

    –Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.

    –Quarante.

    –Cinquante.

    –Soixante.

    –Cent.

    J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
    réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
    pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
    ce volume.

    Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
    antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
    me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
    fort gracieusement, quoique un peu tard:

    –Je cède, monsieur.

    Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.

    Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
    peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
    mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
    Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
    demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
    livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.

    Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.

    Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
    élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
    ces seuls mots:

    /*
    MANON À MARGUERITE,

    HUMILITÉ.
    */

    Elle était signée: Armand Duval.

    Que voulait dire ce mot: humilité?

    Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
    Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?

    La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
    n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
    Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.

    Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
    lorsque je me couchai.

    Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
    m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
    sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
    fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
    tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
    nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
    donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
    s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
    de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
    est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
    énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
    larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
    Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
    somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
    passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
    plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
    enterrée Manon.

    Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
    des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
    réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
    lente et douloureuse agonie.

    Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
    connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
    presque toujours invariable.

    Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
    qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
    du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
    muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
    prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
    cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
    malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
    bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
    de la foi.

    Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
    fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
    à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
    homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
    ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
    peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
    de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
    l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
    qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
    crainte seule les retenait.

    Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
    femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
    toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
    l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
    les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
    aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
    nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

    Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
    à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
    voie.

    Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
    poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
    avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
    Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
    de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
    les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
    soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

    Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
    prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
    plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
    dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
    guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
    beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
    éveiller une foi sublime.

    Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
    tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
    le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
    blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
    leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
    la convalescence du cœur?

    C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
    M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
    comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
    audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
    foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
    le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
    Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
    toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
    soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
    du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
    n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
    la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
    pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
    péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
    Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
    terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
    comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
    remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
    faire de mal.

    Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
    grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
    croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
    l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
    qu'un point, et il embrasse des lieues.

    Chapitre IV

    Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
    produit cent cinquante mille francs.

    Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
    composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.

    Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
    avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.

    Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
    laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
    d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
    disparition.

    Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
    qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
    son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
    jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.

    Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
    quelle source lui venait cette fortune inespérée.

    Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
    de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
    quatre et demi qu'elle venait de faire.

    Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
    commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
    j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
    connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
    touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
    l'écris.

    Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
    vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.

    Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
    ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
    avait remise désirait me parler.

    Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
    Duval.

    Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
    feuille du volume de Manon Lescaut.

    Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
    Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.

    Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
    voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
    s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
    était couvert de poussière.

    M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
    ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
    dit:

    –Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
    mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
    tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
    descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
    vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
    rencontrer.

    Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
    tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

    –Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
    que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
    tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
    vous demander un grand service.

    –Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?

    –Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?

    A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
    plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.

    –Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
    pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
    vous voulez bien m'écouter.

    –Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
    rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
    quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
    vous obliger.

    La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
    lui être agréable.

    Il me dit alors:

    –Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?

    –Oui, monsieur, un livre.

    –Manon Lescaut?

    –Justement.

    –Avez-vous encore ce livre?

    –Il est dans ma chambre à coucher.

    Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
    remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
    gardant ce volume.

    Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
    remis.

    –C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
    et en feuilletant, c'est bien cela.

    Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.

    –Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
    même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
    encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?

    –Pourquoi, monsieur?

    –Parce que je viens vous demander de me le céder.

    –Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
    l'avez donné à Marguerite Gautier?

    –C'est moi-même.

    –Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
    vous le rendre.

    –Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
    en donne le prix que vous l'avez payé.

    –Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
    vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
    payé celui-ci.

    –Vous l'avez payé cent francs.

    –C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?

    –C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
    Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
    avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
    lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
    noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
    me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
    mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
    quelconque à la possession de ce volume.

    En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
    connu Marguerite comme lui l'avait connue.

    Je m'empressai de le rassurer.

    –Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
    fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
    jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
    quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
    je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
    s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
    donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
    nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
    tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
    l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
    intimes.

    –C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
    serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
    vie.

    J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
    du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
    piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
    de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
    mêler de ses affaires.

    On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:

    –Vous avez lu ce volume?

    –En entier.

    –Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?

    –J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
    aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
    voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.

    –Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
    dit-il, lisez cette lettre.

    Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.

    Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:

    «Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
    remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
    qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
    encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
    pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
    la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
    guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
    car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
    séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
    changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
    la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
    grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
    preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
    lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
    de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
    où je n'aurai plus la force d'écrire.

    «Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
    allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
    la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
    bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
    quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.

    «Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
    chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
    soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
    heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
    cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
    soulagement.

    «Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
    esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.

    «Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
    j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
    pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
    mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.

    «Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
    qui est juste et inflexible.

    «Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
    chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
    l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
    saisis.

    «Triste vie que celle que je quitte!

    «Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
    mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
    ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
    m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.

    «MARGUERITE GAUTIER.»

    En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.

    Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
    sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
    reprenant:

    –Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
    Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
    cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.

    –Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
    la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
    pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
    laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
    disant mon nom, pauvre chère Marguerite!

    Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
    tendait la main et continuait:

    –On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
    une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
    souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
    et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
    aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
    donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.

    Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
    pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
    homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
    que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:

    –N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
    consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.

    –C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
    ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
    douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
    ne peut et ne doit vous intéresser en rien.

    –Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
    service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
    Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
    avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
    tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.

    –Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
    Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
    yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
    curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
    heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
    ce que je vous dois.

    –En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
    disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
    souffre.

    –Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
    ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
    de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
    fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
    yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
    pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.

    Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
    l'embrasser.

    Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
    vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.

    –Voyons, lui dis-je, du courage.

    –Adieu, me dit-il alors.

    Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
    plutôt qu'il n'en sortit.

    Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
    cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
    fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.

    Chapitre V

    Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
    mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.

    Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
    personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
    indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
    viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
    entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
    avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
    personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
    des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
    événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
    avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
    positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
    que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
    vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
    circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
    mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
    augmentant ma curiosité.

    Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
    jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:

    –Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?

    –La Dame aux Camélias?

    –Justement.

    –Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
    incapables de laisser aucun doute sur leur signification.

    –Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.

    –Une bonne fille.

    –Voilà tout?

    –Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les
    autres.

    –Et vous ne savez rien de particulier sur elle?

    –Elle a ruiné le baron de G…

    –Seulement?

    –Elle a été la maîtresse du vieux duc de…

    –Etait-elle bien sa maîtresse?

    –On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

    Toujours les mêmes détails généraux.

    Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
    de Marguerite et d'Armand.

    Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
    l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.

    –Avez-vous connu Marguerite Gautier?

    Le même beaucoup me fut répondu.

    –Quelle fille était-ce?

    –Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.

    –N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?

    –Un grand blond?

    –Oui.

    –C'est vrai.

    –Qu'est-ce que c'était que cet Armand?

    –Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
    été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.

    –Et elle?

    –Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
    filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
    donner.

    –Qu'est devenu Armand?

    –Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
    mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
    parti.

    –Et vous ne l'avez pas revu depuis?

    –Jamais.

    Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
    si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
    de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
    conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
    oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.

    Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
    il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
    passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
    changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
    qu'il était malade et peut-être bien mort.

    Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
    y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
    une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la
    connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
    d'Armand.

    Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
    Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
    savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
    personne n'avait pu me la dire.

    Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
    demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
    Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
    Gautier. C'était le cimetière Montmartre.

    Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
    avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
    faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
    et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
    inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
    d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.

    J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
    de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
    au cimetière Montmartre.

    Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
    ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
    février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.

    Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
    se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
    comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
    donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:

    –Je sais, je sais… Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
    continua-t-il en se tournant vers moi.

    –Pourquoi? lui dis-je.

    –Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.

    –C'est vous qui en prenez soin?

    –Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
    décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.

    Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:

    –Nous y voici.

    En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
    pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
    constaté.

    Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
    acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.

    –Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.

    –C'est très beau.

    –Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.

    –Et qui vous a donné cet ordre?

    –Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
    ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
    celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?

    –Oui.

    –Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.

    –Non, je ne lui ai jamais parlé.

    –Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
    qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

    –Personne ne vient donc?

    –Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.

    –Une seule fois?

    –Oui, monsieur.

    –Et il n'est pas revenu depuis?

    –Non, mais il reviendra à son retour.

    –Il est donc en voyage?

    –Oui.

    –Et vous savez où il est?

    –Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.

    –Et que fait-il là?

    –Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
    faire mettre autre part.

    –Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

    –Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
    cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
    ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
    plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

    –Qu'appelez-vous le quartier neuf?

    –Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
    cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
    un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
    tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

    –Que voulez-vous dire?

    –Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
    demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
    l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
    reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
    tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
    enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
    imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
    devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
    les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
    gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
    défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
    Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
    écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
    viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
    voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
    ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
    d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
    de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
    les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
    temps d'aimer autre chose.

    Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
    sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
    l'entendre.

    Il s'en aperçut sans doute, car il continua:

    –On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
    qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
    n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
    qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
    car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
    fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
    du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
    me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
    terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
    mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
    tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort
    que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
    ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
    dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.

    «Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
    les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
    mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
    quelque chose?

    –Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.

    –Oui, il demeure rue de… c'est là du moins que je suis allé toucher
    le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

    –Merci, mon ami.

    Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
    j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
    fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
    triste.

    –Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
    marchait à côté de moi.

    –Oui.

    –C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
    je l'aurais déjà vu ici.

    –Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?

    –Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
    la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.

    –Comment cela?

    –Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
    faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
    changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
    remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
    les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
    famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
    un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
    Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première
    visite sera évidemment pour nous.

    Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
    jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
    me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

    Armand n'était pas de retour.

    Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
    ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

    Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
    son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
    fatigue, il lui était impossible de sortir.

    Chapitre VI

    Je trouvai Armand dans son lit.

    En me voyant, il me tendit sa main brûlante.

    –Vous avez la fièvre, lui dis-je.

    –Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

    –Vous venez de chez la sœur de Marguerite?

    –Oui, qui vous l'a dit?

    –Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

    –Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
    le faisant?

    –Le jardinier du cimetière.

    –Vous avez vu la tombe?

    C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
    prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
    l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
    ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
    longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.

    Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.

    –Il en a eu bien soin? continua Armand.

    Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
    tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
    changer la conversation.

    –Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.

    Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:

    –Trois semaines juste.

    –Votre voyage a été long.

    –Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
    quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
    fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.

    –Et vous êtes reparti sans être bien guéri?

    –Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.

    –Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
    amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.

    –Dans deux heures je me lèverai.

    –Quelle imprudence!

    –Il le faut.

    –Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?

    –Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

    –Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
    rendre plus malade encore?

    –C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
    Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
    je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
    quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
    moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
    tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
    désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas… si cela ne
    vous ennuie pas trop?

    –Que vous a dit sa sœur?

    –Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
    terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
    suite l'autorisation que je lui demandais.

    –Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.

    –Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
    je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
    l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
    je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
    une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
    résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
    Rancé, après avoir vu, je verrai.

    –Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
    vu Julie Duprat?

    –Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.

    –Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
    vous?

    –Les voici.

    Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
    immédiatement.

    –Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
    trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
    mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
    comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour
    le moment, j'ai un service à réclamer de vous.

    –Lequel?

    –Vous avez une voiture en bas?

    –Oui.

    –Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
    poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû
    m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
    n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
    reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
    cérémonie de demain.

    Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
    Rousseau.

    Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.

    Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.

    –Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
    regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû
    ne rien comprendre à mon silence.

    Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
    étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
    repliées.

    –Partons, me dit-il, je répondrai demain.

    Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
    procuration de la sœur de Marguerite.

    Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
    cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
    dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
    et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

    Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
    nuit je ne dormis pas.

    À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
    nuit pour Armand.

    Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
    horriblement pâle, mais il paraissait calme.

    Il me sourit et me tendit la main.

    Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
    prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
    doute de ses impressions de la nuit.

    Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.

    Le commissaire nous attendait déjà.

    On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
    commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
    quelques pas.

    De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
    compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
    je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
    que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
    parole.

    Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
    qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.

    Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur
    comprimé comme dans un étau.

    D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
    Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
    de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
    piochaient la terre.

    Armand s'appuya contre un arbre et regarda.

    Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.

    Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.

    À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
    la main avec une telle force qu'il me fit mal.

    Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
    quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
    jeta dehors une à une.

    J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
    qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
    toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
    tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
    une violente crise nerveuse.

    Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
    d'être venu.

    Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
    fossoyeurs:

    –Ouvrez.

    Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
    simple.

    La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
    qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
    ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
    exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.

    –Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.

    Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.

    Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
    sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
    bouts, et laissait passer un pied de la morte.

    J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
    lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
    réalité.

    –Hâtons-nous, dit le commissaire.

    Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
    et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
    Marguerite.

    C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.

    Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
    et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
    longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
    un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
    ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

    Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
    son mouchoir à sa bouche et le mordait.

    Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
    voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
    tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
    tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

    Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
    Duval:

    –Reconnaissez-vous?

    –Oui, répondit sourdement le jeune homme.

    –Alors fermez et emportez, dit le commissaire.

    Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
    fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
    l'endroit qui leur avait été désigné.

    Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
    était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l'eût dit
    pétrifié.

    Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
    l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.

    Je m'approchai du commissaire.

    –La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
    nécessaire encore?

    –Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
    malade.

    –Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.

    –Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.

    –C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
    pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.

    –Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
    faire un pas.

    Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.

    Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
    autre:

    –Avez-vous vu les yeux?

    Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.

    Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
    secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
    agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

    Je lui parlai, il ne me répondit pas.

    Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.

    À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.

    À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
    véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
    m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:

    –Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.

    Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
    mais les larmes n'y venaient pas.

    Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
    arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.

    Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
    dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
    qui venait de se passer.

    Il accourut.

    Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
    suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
    distinctement.

    –Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.

    –Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
    heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
    Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
    mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.

    Chapitre VII

    Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
    d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.

    Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
    en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
    peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
    maladie.

    Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
    oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
    son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.

    Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
    causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
    plus chaud, de midi à deux heures.

    Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
    ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
    malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
    d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
    avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.

    J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
    spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
    la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
    mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
    sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
    chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
    dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
    plus vouloir accepter que ceux-là.

    Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
    fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
    printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
    lui sa pensée aux images riantes.

    Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
    qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
    sa maladie.

    Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
    temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
    éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
    qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
    temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

    –C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
    celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
    pensées et non ce que je lui disais.

    Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:

    –Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
    livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
    faire.

    –Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
    encore assez bien rétabli.

    –La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
    souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
    vous dire.

    –Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.

    –C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
    raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
    chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.

    Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
    à ce touchant récit.

    –Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
    fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
    journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R… Le soir, nous
    étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
    théâtre des Variétés.

    Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
    passer une grande femme que mon ami salua.

    –Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.

    –Marguerite Gautier, me dit-il.

    –Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
    dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.

    –Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.

    Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.

    Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
    fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.

    Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait
    violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
    qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
    tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
    que je le pressentais.

    Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
    de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
    reconnaissant de qui cette impression me venait.

    La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
    porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
    de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
    entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
    le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
    vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
    acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
    cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
    dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
    appelé à la revoir.

    Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
    entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
    de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
    grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.

    Elle remonta dans sa calèche et partit.

    Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
    voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
    dire le nom de cette femme.

    –C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.

    Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.

    Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
    pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
    cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

    À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
    l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
    loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.

    Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
    la nommant:

    –Voyez donc cette jolie fille.

    En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
    lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

    –Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.

    Je ne pus m'empêcher de lui dire:

    –Vous êtes bien heureux!

    –De quoi?

    –D'aller voir cette femme.

    –Est-ce que vous en êtes amoureux?

    –Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
    tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.

    –Venez avec moi, je vous présenterai.

    –Demandez-lui-en d'abord la permission.

    –Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.

    Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
    certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.

    Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
    suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
    est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
    femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
    conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
    jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
    la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
    femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
    chez elle.

    Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.

    Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
    femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
    promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
    d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
    bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
    désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.

    Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
    demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
    son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
    au réveil le château entrevu la nuit.

    Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
    de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.

    Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
    permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
    qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
    quelle contenance prendre sous son regard.

    Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.

    Quel sublime enfantillage que l'amour!

    Un instant après mon ami redescendit.

    –Elle nous attend, me dit-il.

    –Est-elle seule? Demandai-je.

    –Avec une autre femme.

    –Il n'y a pas d'hommes?

    –Non.

    –Allons.

    Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.

    –Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.

    –Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.

    Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.

    J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
    l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:

    –Une livre de raisins glacés.

    –Savez-vous si elle les aime?

    –Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.

    «Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
    vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
    simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
    mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
    la tête.

    –Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
    me guérir de ma passion.

    Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.

    J'aurais voulu qu'elle fût triste.

    Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
    et dit:

    –Et mes bonbons?

    –Les voici.

    En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

    Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
    bas, et toutes deux éclatèrent de rire.

    Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
    redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
    fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
    mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
    faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
    comme jamais on n'aima une femme.

    Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

    Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

    –Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
    dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

    –Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
    ennuyait d'y venir seul.

    –Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
    vous demander la permission de me présenter.

    –Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.

    Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
    sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
    taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
    doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
    subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

    Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
    habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
    Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
    part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
    altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:

    –Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
    qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
    vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

    Là-dessus, je saluai et je sortis.

    À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
    rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.

    Je retournai à ma stalle.

    On frappa le lever de la toile.

    Ernest revint auprès de moi.

    –Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.

    –Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?

    –Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
    que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
    pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
    pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
    auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
    se rouler dans le ruisseau.

    –Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
    dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
    que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.

    –Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
    et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
    raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.

    Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
    jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
    temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
    quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
    chaque instant.

    Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
    sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
    mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
    que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
    que j'avais abandonnée si vite.

    Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
    leur loge.

    Malgré moi, je quittai ma stalle.

    –Vous vous en allez? me dit Ernest.

    –Oui.

    –Pourquoi?

    En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.

    –Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.

    Je sortis.

    J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
    voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
    femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.

    Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.

    –Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
    Marguerite; nous irons à pied jusque-là.

    Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
    fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
    le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.

    Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.

    J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
    et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.

    À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
    trois amis.

    Je pris un cabriolet et je la suivis.

    La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.

    Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

    C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.

    À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
    Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
    chez moi.

    Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
    Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.

    –La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.

    –Qu'a-t-elle donc?

    –Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
    n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
    meurt.

    Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.

    J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
    m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
    départ pour Bagnères.

    Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
    s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
    habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
    songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
    passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
    de temps après.

    Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
    j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
    l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
    je ne la reconnus pas.

    Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
    plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
    l'aurais devinée.

    Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle;
    et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
    séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
    toucher de sa robe.

    Chapitre VIII

    Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
    j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
    mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
    de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.

    Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à
    ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
    je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil
    rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.

    Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
    était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
    bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
    encore.

    Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
    toute couverte de velours.

    Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.

    Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
    voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
    qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
    charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
    qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
    pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
    souvenait.

    Elle crut s'être trompée et détourna la tête.

    On leva le rideau.

    J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
    prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.

    Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
    m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
    s'en aperçût pas.

    Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
    en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
    dedans une femme avec qui j'étais assez familier.

    Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
    d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
    relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
    avait pris un magasin de modes.

    Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
    d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
    main et des yeux.

    Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.

    Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
    grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
    grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
    quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
    demander.

    Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
    Marguerite pour lui dire:

    –Qui regardez-vous ainsi?

    –Marguerite Gautier.

    –Vous la connaissez?

    –Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.

    –Vous demeurez donc rue d'Antin?

    –Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
    mien.

    –On dit que c'est une charmante fille.

    –Vous ne la connaissez pas?

    –Non, mais je voudrais bien la connaître.

    –Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

    –Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.

    –Chez elle?

    –Oui.

    –C'est plus difficile.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.

    –Protégée est charmant.

    –Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
    embarrassé d'être son amant.

    Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
    duc à Bagnères.

    –C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?

    –Justement.

    –Mais, qui la reconduira?

    –Lui.

    –Il va donc venir la prendre?

    –Dans un instant.

    –Et vous, qui vous reconduit?

    –Personne.

    –Je m'offre.

    –Mais vous êtes avec un ami, je crois.

    –Nous nous offrons alors.

    –Qu'est-ce que c'est que votre ami?

    –C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
    faire votre connaissance.

    –Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
    pièce, car je connais la dernière.

    –Volontiers, je vais prévenir mon ami.

    –Allez.

    –Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
    entre dans la loge de Marguerite.

    Je regardai.

    Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
    jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
    aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
    faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

    –En voulez-vous?

    –Non, fit Prudence.

    Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.

    Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
    qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
    puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.

    Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
    pour moi.

    Il accepta.

    Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.

    À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
    de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
    allaient.

    J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
    bonhomme.

    Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
    conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
    superbes chevaux.

    Nous entrâmes dans la loge de Prudence.

    Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
    nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
    offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
    connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
    avec quel empressement j'acceptai.

    Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
    bientôt fait retomber la conversation sur elle.

    –Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.

    –Non pas; elle doit être seule.

    –Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.

    –Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
    rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
    matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
    la fièvre.

    –Elle n'a pas d'amants? demandai-je.

    –Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
    réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
    rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N… qui croit avancer
    ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
    bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
    Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
    temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
    assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
    bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
    position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
    vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
    affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
    rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
    toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.

    «Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
    vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
    vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
    fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
    Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
    pour voir qui sort, et surtout qui entre.

    –Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
    jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
    l'air moins gai depuis quelque temps.

    –Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.

    Gaston s'arrêta.

    –Elle m'appelle, je crois.

    Nous écoutâmes.

    En effet, une voix appelait Prudence.

    –Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.

    –Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
    riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.

    –Pourquoi nous en irions-nous?

    –Je vais chez Marguerite.

    –Nous attendrons ici.

    –Cela ne se peut pas.

    –Alors, nous irons avec vous.

    –Encore moins.

    –Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
    une visite.

    –Mais Armand ne la connaît pas.

    –Je le présenterai.

    –C'est impossible.

    Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
    Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
    Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.

    Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.

    –Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
    et d'un ton presque impérieux.

    –Que me voulez-vous?

    –Je veux que vous veniez tout de suite.

    –Pourquoi?

    –Parce que le comte de N… est encore là et qu'il m'ennuie à périr.

    –Je ne peux pas maintenant.

    –Qui vous en empêche?

    –J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.

    –Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.

    –Je le leur ai dit.

    –Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
    s'en iront.

    –Après avoir mis tout sens dessus dessous!

    –Mais qu'est-ce qu'ils veulent?

    –Ils veulent vous voir.

    –Comment se nomment-ils?

    –Vous en connaissez un, M. Gaston R…

    –Ah! oui, je le connais; et l'autre?

    –M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?

    –Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
    attends, venez vite.

    Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.

    Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
    pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
    oubli.

    –Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.

    –Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
    son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
    plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
    avec moi.

    Nous suivîmes Prudence qui descendait.

    Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
    influence sur ma vie.

    J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
    l'Opéra-Comique.

    En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me
    battait si fort que la pensée m'échappait.

    Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.

    Prudence sonna.

    Le piano se tut.

    Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
    de chambre vint nous ouvrir.

    Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
    époque ce que vous l'avez vu depuis.

    Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.

    Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
    touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

    L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
    l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
    personnage.

  • La Chartreuse De Parme

    La Chartreuse De Parme

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    LA CHARTREUSE DE PARME

    par Stendhal

    LIVRE PREMIER

    Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
    I luoghi ameni.

    Ariost, sat. IV.

    CHAPITRE PREMIER

    Milan en 1796

    Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la
    tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et
    d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient
    un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut
    témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
    encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux
    qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes
    de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait
    trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur
    du papier sale.

    Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une
    bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur
    ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils
    étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer
    des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
    mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.
    Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille
    prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par
    la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
    mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes
    que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent
    des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut,
    le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était
    souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
    régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa
    vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles
    de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour
    réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit
    profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
    Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva
    inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que
    l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au
    bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était
    une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son
    curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à
    peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver
    ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait
    vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son
    armée.

    En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
    de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
    régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême,
    mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir
    tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon
    peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves
    monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple
    l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur,
    son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En
    conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que
    Son Altesse eût rempli ses magasins.

    En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre
    en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu
    avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode
    alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la
    liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier
    jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
    soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et,
    au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose
    nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de
    despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
    des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
    et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

    Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six
    millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle,
    venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
    seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.

    La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
    ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques
    nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six
    millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats
    français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins
    de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept,
    passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
    jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux
    prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du
    haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés,
    sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A
    cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.

    Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat
    français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et
    presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
    bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées
    pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les
    apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux
    jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

    Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
    riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
    nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
    del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait
    pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il
    venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il
    prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique
    pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos.
    Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit
    était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
    ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
    de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le
    champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées
    tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon
    que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du
    lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci
    fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les
    deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre
    un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses
    ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je
    ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
    pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant
    qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
    grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat
    de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur
    angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si
    bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une
    Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
    que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en
    oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
    et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser
    quelques mots sur mon ravissement.

    «Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre
    complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
    à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus
    avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
    que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore
    des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards
    stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
    qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens;
    mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher
    les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
    me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle
    était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari,
    qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
    prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme
    personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la
    fortune contraire.

    «Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
    dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
    d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait
    pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses
    contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
    d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
    mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée
    descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames
    ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
    montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
    imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient
    pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas
    parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
    la Gina était devenue sérieuse.

    «–Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

    «–Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
    fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient
    encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

    «En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte
    du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
    qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi
    duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.

    «Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les
    Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
    château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié
    à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
    femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était
    égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle
    et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le
    lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux
    cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
    devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent.

    L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
    Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en
    eut pitié, et on les aima.

    Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites
    années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait
    impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion
    historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.

    La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour
    des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an
    1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en
    maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la
    révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de
    leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par
    un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.

    La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments
    tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point,
    depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en
    avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de
    Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
    usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié
    d’être moroses et de gagner de l’argent.

    Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles
    appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs
    palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale
    et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces
    familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse
    dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée
    française.

    Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
    premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme,
    où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une
    position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
    pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
    avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
    quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres
    chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés
    profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
    pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri
    d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux
    marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait
    dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à
    la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.

    Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort
    activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse
    à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur
    le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les
    généraux français.

    Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait
    les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux
    contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
    elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des
    nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques
    non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette
    famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec
    un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
    de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
    bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la
    vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais
    ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux
    des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion
    italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.

    Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
    se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
    pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna
    à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes
    plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole
    et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant
    Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano,
    vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo.
    Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
    suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à
    laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée
    sur une charrette.

    Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées
    anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize
    mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise
    ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux,
    dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction
    de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines
    publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les
    Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.

    Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui
    revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
    sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti.
    Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui
    tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien:
    assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la
    haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien
    alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.

    Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
    souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et
    prompte justice de tous ces coquins.

    Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
    avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta
    publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera:
    toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
    de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin
    elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son
    mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une
    caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
    à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
    personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de
    Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le
    noir.

    Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs,
    nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa
    naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice
    Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait
    justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent
    chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
    de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà
    le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
    idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils
    aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit
    ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que
    tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
    mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
    dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
    après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à
    dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
    était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon
    peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés
    aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale.
    Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris,
    faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
    parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
    compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son
    château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis
    de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
    les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et
    les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa
    Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
    maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les
    fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
    bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
    avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places
    fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint
    Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée,
    les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize
    semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
    et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans
    comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu
    quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs
    pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
    s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De
    retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution
    à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers.
    Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent
    que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de
    Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
    mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France
    semblait s’augmenter tous les jours.

    Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à
    1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et
    recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
    et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au
    collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui
    montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent
    toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus
    de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était
    la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650
    par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra
    étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles,
    et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups
    d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait,
    obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais
    son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa
    belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le
    retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus
    brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.

    Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis,
    toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
    de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais
    joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode;
    du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse,
    qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa
    protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait
    des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix.
    Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher
    tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
    mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le
    prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume,
    et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il
    pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la
    cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
    ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A
    cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
    général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
    des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la
    distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté
    par ses chefs.

    La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui
    marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle
    l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de
    douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de
    sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
    qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
    elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût
    bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait
    que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été
    refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis
    boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice.
    La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme
    un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.
    Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle
    écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans
    réponse.

    A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de
    ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et
    monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
    que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
    parade.

    En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
    rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante,
    ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le
    marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino
    Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur
    d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux
    heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à
    son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits
    de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de
    son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire
    de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches
    de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
    passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
    faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume
    d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres
    avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter
    sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel
    régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
    compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand
    quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,
    avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles
    plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château,
    le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la
    cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le
    chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
    se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume
    brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir
    autrement.

    La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait
    conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte
    d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
    horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et
    fut épouvantée de son ignorance.

    «S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
    Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée;
    or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna
    presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les
    choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique
    fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si
    le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever
    l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
    s’en augmenta.

    La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était
    fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse
    ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec
    les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des
    Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots,
    attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
    sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils
    portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.

    CHAPITRE II

    …Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
    Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,
    En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
    Les sorts et les destins de toutes créatures.
    Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
    Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
    Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
    Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
    Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,
    Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.
    Ronsard

    Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce
    sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop
    comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir
    de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment
    commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible,
    il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à
    Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût
    cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en
    ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel,
    dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
    n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il
    avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en
    treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint
    Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des
    amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui
    étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).

    Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu
    primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut
    de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées
    à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la
    meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa
    pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau
    de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un
    homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des
    empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je
    de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris
    qu’en latin il s’appelle equus?»

    Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui,
    à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les
    empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de
    son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout
    simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
    Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées
    entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis
    il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès
    n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa
    naïveté.

    –Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un
    homme.

    Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses
    plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef
    de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de
    la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et
    quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas
    de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou
    à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
    Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande
    distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée
    à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
    flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
    tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la
    corde.

    Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en
    chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs
    eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes.
    On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses,
    on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans
    la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
    dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple
    de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait
    souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave
    Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il
    avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux
    prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
    ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;
    et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à
    peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au
    moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on
    voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le
    cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
    l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à
    Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée
    dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.

    Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée
    pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque
    de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
    permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année
    dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
    occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à
    son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme,
    qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
    deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour,
    à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
    douze couverts.

    Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément
    fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait
    à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis,
    qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas
    le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à
    1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
    avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement
    de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et
    la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit
    alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin,
    après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de
    voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres
    venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec
    une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une
    des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le
    paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des
    plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
    accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont
    le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
    mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le
    talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre
    ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur
    de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout
    à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de
    conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame
    l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
    vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient
    les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos
    ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger
    dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
    avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son
    emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de
    second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis
    fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer
    une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse.
    Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et
    n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
    à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
    Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans
    les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du
    premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
    ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura
    cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver
    Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant
    laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut
    abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir
    sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
    de lui faire obtenir un bel avancement.

    Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas
    cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se
    montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence
    de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
    marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre
    du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après
    la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins
    obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la
    comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
    pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina
    eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
    à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre
    en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler
    le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et
    l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur
    le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de
    cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison
    du comte.

    Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse,
    les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
    qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.

    Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
    beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi
    ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le
    plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au
    théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait
    la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait
    facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il
    était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi
    sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
    bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
    soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son
    bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de
    cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent
    le parti d’aller voyager en Suisse.

    Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui
    se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse.
    Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
    jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en
    Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
    comte Pietranera.

    Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut
    que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention
    pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le
    planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
    intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du
    nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans
    ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
    des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un
    d’eux, le comte N…, qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le
    mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant
    d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:

    Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit?
    Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue.
    Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
    votre très humble servante.
    G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.

    A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux;
    son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle,
    chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée
    à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et
    ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
    décachetée par le groom du comte N… Sur quoi Limercati a passé trois
    ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans
    avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son
    amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
    que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
    qu’avec le comte N… elle se perdait, et qu’une telle liaison la
    déshonorait.

    Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte
    N…, et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du
    désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne
    point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence:

    –Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me
    recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant
    régnant, je trouverai peut-être une place convenable.

    Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux
    ni de la loge du comte N… Mais depuis quinze ans elle était accoutumée
    à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou
    pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze
    cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième
    étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée
    par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le
    fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la
    pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes
    effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté
    noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du
    comte N… qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
    Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses
    ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del
    Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
    il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!

    Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur
    l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse
    embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait
    vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant
    majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des
    Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
    n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
    croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis
    née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.»

    Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette
    âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux
    immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux
    nièces étaient folles de joie.

    –Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
    en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse
    se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
    Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre
    côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue,
    au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
    sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle
    qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux,
    que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais
    ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait
    les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations
    actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme
    le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
    selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la
    spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs
    couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main
    de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au
    milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le
    lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions
    des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre,
    tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
    Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
    au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de
    leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
    vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de
    cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus
    vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines,
    dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil
    étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
    austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut
    pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son
    lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
    ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
    douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie
    s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
    présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui
    n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize
    ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années
    sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
    se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une
    barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car
    on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus
    splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de
    faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
    lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il
    faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille
    francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins
    du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de
    granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode
    de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
    devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.

    Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
    promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux
    poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa
    gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la
    joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était
    l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et
    toujours furieux depuis sa démission forcée.

    Ascagne jura de se venger de Fabrice.

    Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût
    infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers
    pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
    d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
    tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales
    de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées
    dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse
    voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle
    prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand
    comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
    verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
    sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle
    pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute
    il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni
    du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère
    primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui
    restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un
    petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces
    et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours
    gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on
    passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.

    Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la
    parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers,
    plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas
    sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le
    lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la
    marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur
    cette âme naturellement si agissante.

    –Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
    château! s’écriait la marquise.

    Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir
    de ces regrets.

    L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa
    pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait
    de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le
    marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On
    allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre
    veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
    marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner
    de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais
    enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait
    oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
    aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize
    ans, représentait fort bien le chef de la maison.

    Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un
    charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée
    de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque
    parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
    du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe
    de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement,
    qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain
    une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et
    plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
    jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.

    Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes,
    se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième
    dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa
    belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du
    souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
    Pietranera.

    –Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi
    d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse.
    Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a
    donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je
    n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied.

    La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.

    –Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!
    s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

    Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était
    soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce
    qu’elle possédait au monde.

    –Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
    Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques?
    Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
    messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit
    jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous
    si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors
    il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le
    perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son
    départ.

    C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait
    à Fabrice des futures destinées de Napoléon.

    –En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de
    plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il
    répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de
    partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à
    cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
    prenons la liberté de trouver bien plaisantes.

    –Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous
    promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes,
    au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là,
    pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de
    Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
    sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
    peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le
    bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de
    couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
    Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
    joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense
    et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait
    majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers
    Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la
    Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme
    bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
    mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
    A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier
    mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en
    haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution
    et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes
    les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
    dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette
    grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la
    retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi
    chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je
    dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai
    mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut
    nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus
    vils parmi les habitants de l’Europe.

    «Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse,
    et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce
    jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même
    au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici:
    avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas
    trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
    un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je
    languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux
    murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
    sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
    l’hiver est pour mon arbre.

    «Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon
    marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
    grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec
    respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport
    nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me
    fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il
    était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je
    pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout
    avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!»
    s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé
    avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux.

    Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
    quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût
    bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons
    qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait
    de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse
    se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son
    projet à sa mère.

    –Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu!
    s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.

    –Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
    de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez
    toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.

    La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son
    fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour
    le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les
    murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit
    le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait
    depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille
    francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan.
    Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse
    cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à
    ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement
    enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si
    bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
    cacher, et voulut partir sur-le-champ.

    –Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai
    tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve
    partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit
    à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
    vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le
    soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville
    suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par
    des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle
    lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du
    marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
    fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à
    Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la
    ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu
    à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
    voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous
    les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister
    aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de
    l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus
    comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de
    l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets
    et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable,
    encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
    manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement,
    par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère.
    Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé,
    il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
    palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens
    beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se
    rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il
    trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant
    une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût
    lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
    mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de
    Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la
    route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la
    mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait
    un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en
    payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer,
    et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui
    fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à
    portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet
    étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui
    parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect;
    sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
    établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha
    avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant
    sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger
    aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan
    de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son
    maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
    Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet;
    un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant
    ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.

    Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité
    rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
    parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier
    de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
    montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa
    marchandise.

    –Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!

    Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la
    liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de
    gendarmerie fut saisi d’un rire fou.

    –Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de
    café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce!

    Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il
    n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de
    B…, petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois
    heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.

    Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien
    à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette
    misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
    place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six
    ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait
    nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs
    il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
    lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances
    du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
    l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche.
    Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car
    l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie
    n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice
    entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin!
    son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
    dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions
    traversaient B… Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
    geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
    coutume; puis lui prenant les mains:

    –Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la
    prison dès qu’on aura cessé de se battre.

    –Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
    comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea
    que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or
    comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs.

    –Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
    mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
    relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
    et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera.

    Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher
    Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le
    lendemain matin.

    Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:

    –Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
    crois-moi, n’y reviens plus.

    –Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre
    la patrie?

    –Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas
    était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu
    nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète
    jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand
    de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner
    les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la
    bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
    un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu
    es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme
    tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas
    satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On
    t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
    Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.

    Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
    comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
    espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort
    tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les
    habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme
    étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si
    joli habillé en hussard!

    –Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin
    à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans
    un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire
    était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et
    enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après
    lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
    son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite
    ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
    vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de
    route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol
    d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire
    succédé à son être… et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune
    manière! Gare la prison!… Le présage est clair, j’aurai beaucoup à
    souffrir de la prison!

    Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice,
    lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le
    nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières
    qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté
    sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes;
    la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de
    son accent.

    Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était
    en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de
    Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice
    entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les
    affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
    injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait
    à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
    de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait
    qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de
    l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe,
    il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla
    coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain,
    Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à
    faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
    canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.

    CHAPITRE III

    Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance
    qu’il avait pour la geôlière de B… le porta à leur adresser la parole:
    il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel
    il appartenait.

    –Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
    dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
    n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
    se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
    pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.

    Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
    ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps
    à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de
    s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de
    bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière
    redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de
    son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette
    femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait
    rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

    –Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous
    êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
    de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que
    vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut,
    vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous
    êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne
    pas passer pour un capon.

    Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de
    bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se
    disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai
    encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.

    –D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en
    plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le
    bout du monde si tu en as dix-sept.

    C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.

    –Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux
    yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est
    pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a
    remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse
    dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est
    là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette
    fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
    de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette,
    quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
    un morceau tandis que tu en as encore le temps.

    Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière,
    la pria de se payer.

    –C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait
    pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir
    empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du
    diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
    voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
    jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante
    centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons
    bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en
    donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
    quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.

    Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue
    par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.

    –Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la
    droite.

    –Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros;
    mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié!
    Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
    Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi.

    –Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
    me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche.

    –Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas,
    quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à
    galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu
    seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
    à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
    parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.

    Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait
    deviné juste.

    –Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne
    sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
    cantinière d’un air d’autorité.

    –Mais je veux me battre.

    –Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il
    y en a pour tout le monde.

    –Mais serons-nous bientôt à votre régiment?

    –Dans un quart d’heure tout au plus.

    «Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
    toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
    battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait
    pas l’autre.

    –C’est comme un chapelet, dit Fabrice.

    –On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en
    donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par
    le feu.

    La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu
    des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
    le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux
    fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier
    au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
    s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui
    faisait horreur au cheval et au cavalier.

    La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte
    fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme
    se parlant à elle-même:

    –Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros,
    elle éclata de rire.

    –Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!

    Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des
    pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel
    on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang.

    –Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu
    t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête.

    Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
    défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil
    ouvert.

    –Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une
    poignée de main pour voir s’il te la rendra.

    Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à
    bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il
    resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à
    cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.

    «La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais
    il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce
    moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à
    fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite
    voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il
    avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
    sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
    coin de l’œil.

    –Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu
    resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de
    soldat.

    –Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros
    d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit
    du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à
    former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin
    par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
    bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
    peloton.

    Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la
    vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle
    courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et
    courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
    un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand
    arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il
    s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
    tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent
    en courant le long du bois, à gauche de la route.

    –Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
    essoufflée vers sa petite voiture… Si ton cheval était capable de
    galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il
    y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
    il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son
    cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à
    son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:

    –Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.

    Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
    la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
    mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière.
    Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé
    de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien
    un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré
    au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une
    longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait
    une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.

    –Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière
    embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos,
    toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
    pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer.

    A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons
    de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route.
    L’un d’eux était à cheval.

    –Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui
    qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les
    soldats s’approchèrent.

    –Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle.

    –Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des
    saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.

    –Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

    –Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval
    d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure.

    –Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice.

    Puis s’approchant du soldat à cheval:

    –Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.

    Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière
    détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.

    –Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que
    vous laissez travailler une dame!

    Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à
    se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
    force pour le contenir.

    –Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au
    chatouillement du portemanteau.

    –Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval
    qui vaut dix napoléons comme un liard!

    –Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
    se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.

    A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de
    biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
    branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.

    –Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses
    vingt francs.

    Il pouvait être deux heures.

    Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux,
    lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards,
    traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
    laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
    de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le
    retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice.

    Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
    l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux
    bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son
    voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal
    Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
    quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour
    le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte
    s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la
    veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
    prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
    tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à
    pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds
    en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
    songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel
    étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une
    hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la
    nappe d’eau, et s’écria en jurant:

    –Au diable la f… bête!

    Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en
    demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était
    pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive
    opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds.
    Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
    l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette
    pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il
    fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter
    fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient,
    assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau
    avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
    voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des
    logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
    avait l’air si peu militaire.

    –Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu
    tous passèrent.

    En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout
    seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il
    entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:

    –Où as-tu pris ce cheval?

    Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:

    –L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)

    –Que dis-tu? lui cria le général.

    Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
    lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce
    moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il
    était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
    L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre
    labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

    –Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
    de l’escorte.

    Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet
    presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui
    donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
    habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du
    secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros,
    fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
    ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice,
    qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait
    toujours en regardant un malheureux blessé.

    –Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
    Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant
    des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
    lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés
    à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui
    parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de
    réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré
    le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il
    arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son
    voisin:

    –Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?

    –Pardi, c’est le maréchal!

    –Quel maréchal?

    –Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?

    Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de
    l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
    prince de la Moskova, le brave des braves.

    Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice
    vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une
    façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre
    fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits
    fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
    en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la
    gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient
    deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les
    regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla
    horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre
    labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
    suivre les autres: le sang coulait dans la boue.

    «Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se
    répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment,
    l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient
    des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
    regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche
    de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal
    et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
    décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout.

    A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin
    plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.

    Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
    cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec
    une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là
    en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des
    cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse.
    Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.»
    Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des
    moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte,
    tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
    embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort
    étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui
    semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments
    ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
    Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
    contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit
    pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du
    côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au
    galop se détacher sur cette fumée blanche.

    Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
    arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis
    il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la
    suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux
    hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après
    un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un
    maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je
    parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il
    médita longtemps.

    –Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il
    enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?

    –Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?

    –Je suis le frère de la femme d’un capitaine.

    –Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?

    Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette
    question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop.
    Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
    maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de
    celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

    –Le capitaine Meunier!

    L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:

    –Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.

    «Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»

    –Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

    On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on
    allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se
    porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de
    cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant
    d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.

    Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une
    cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur
    tout, il partit au galop pour la rejoindre.

    –Restez donc, s…! lui cria le maréchal des logis.

    «Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper
    vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu
    quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux
    et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire
    était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il
    l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait:

    –Il était pourtant bien bel homme!

    Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait
    la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
    Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.

    –Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui
    donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades
    les hussards de l’escorte.

    –Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.

    –Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour
    comme aujourd’hui?

    Comme il regagnait l’escorte au galop:

    –Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est
    pour ça que tu désertais? Donne.

    La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après
    avoir bu.

    –Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.

    –Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent
    un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces
    cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les
    entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait
    liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre,
    il dit au maréchal des logis:

    –Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?

    Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
    Meunier.

    –C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.

    L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice
    se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait
    un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait
    le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre
    les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal
    s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit
    charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la
    conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
    et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
    de plomb.

    Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:

    –Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s…! Sur-le-champ l’escorte cria
    vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de
    tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis,
    eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient
    à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les
    figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à
    cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla
    tout à fait.

    On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.

    –C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.

    –Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne
    l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.

    Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de
    s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite
    de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis
    parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour
    faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis
    à galoper pour suivre ces généraux.»

    Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux
    camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami
    intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
    heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse
    et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait
    une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine
    car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme
    de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on
    le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût
    fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient
    dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était
    avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je
    suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
    geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était
    plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand,
    mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.

    Ce général n’était autre que le comte d’A…, le lieutenant Robert du 15
    mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.

    Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant
    en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un
    régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper
    sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

    Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
    l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois
    ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit
    un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre
    hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été
    renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
    les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
    convulsifs, le quatrième criait:

    –Tirez-moi de dessous.

    Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
    pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait
    de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se
    débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.

    Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros
    entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:

    –C’est le seul qui puisse encore galoper.

    Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui
    soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
    croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il
    tomba assis.

    L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général,
    aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
    rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
    et se mit à courir après eux en criant:

    –Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)

    Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de
    bataille.

    L’escorte et le général, comte d’A…, disparurent bientôt derrière une
    rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de
    saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa.
    Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de
    nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se
    perdaient dans les arbres.

    –Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.

    Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
    il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si
    son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé;
    mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait
    tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui
    lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et,
    le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
    Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et
    sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la
    mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis
    qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
    enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout
    homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua
    que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à
    l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il
    regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules
    touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui
    passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en
    avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être
    pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut
    rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait
    d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.

    Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en
    était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
    il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir
    marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps
    d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre
    position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
    premiers soldats.

    –Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

    –Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

    Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice.
    La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de
    la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon!
    Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
    pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas
    pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et
    lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le
    soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
    yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
    chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
    les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il
    se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
    tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais
    quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la
    voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut
    effrayée de sa mine.

    –Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
    cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle
    le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
    voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3

    CHAPITRE IV

    Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la
    petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait
    à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de
    cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée,
    battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.

    Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder
    à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le
    commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.

    –F…! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour
    filer d’y être forcé par l’ennemi… Défendez chaque pouce de terrain et
    faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la
    patrie que ces Prussiens veulent envahir!

    La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le
    soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il
    était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une
    confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air
    penaud.

    –Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.

    –Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la
    cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général
    a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer
    le trait de Cocotte qui s’est cassé.

  • Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Aproximadamente 3.997 palavras.

    Huguette Bertrand

    JUSQU'À L'EXTRÊME REGARD

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Suis en amour avec le jour qui passe
    près de ma fenêtre
    par-dessus ma chair ruisselante d'avenir
    sous un amoncellement de gestes fous
    que l'histoire raconte pour bercer la petite fille
    Suis en amour avec la nuit qui passe
    près de mon lit
    dans les hauts-fonds de mon âme
    parmi les spasmes et tous ces bruits
    arrachés au plaisir d'être là
    comme un fruit dans son nectar

    Suis en amour avec les mots d'amour
    près de la vie
    comme des semences d'éternité

    ___________________________

    Devant toi comme quelqu'un qui attend
    qui attend que la nuit soit consommée
    en attendant que tu sois là
    l'âme à nue
    en plein coeur du rire
    envoyée dans tous les sens
    débridée par les mots écrits comme ça
    en plein jour
    en pleine nuit
    alors que les coeurs s'entrechoquent à travers les ondes
    provoquent des signes amourachés tendres

    Comment résister aux mots désordonnés
    sans faux pli
    des mots qui provoquent la rencontre l'amitié
    la vie jusqu'au bord du risque
    le risque de perdre son âme dans l'âme de l'autre
    cet autre soi-même accordé à la vie
    ses rythmes
    ses accords à travers les saisons provocantes
    une provocation d'images chauffées à blanc
    pour le bonheur de l'instant

    Comment résister aux heures arrogantes
    ce trajet de l'esprit en voyage sur les sens
    quand le regard touche les courbes brûlantes du délire
    quand la main vient se poser sur le cri

    Un silence dérobé à l'envie d'être là
    jusqu'au bout

    ___________________________

    Parmi les feux de la nuit
    ce parcours du silence de ton âme secrète
    s'abreuve à la source de nos avenues intimes
    jusqu'au tréfonds de nos corps lancinants
    comme un puits si profond
    d'où surgissent les vertiges du matin
    ses accords sur la portée du coeur
    à n'en plus finir

    L'amour se consume
    à travers une nuée de caresses étonnées

    ___________________________

    Les doigts du ciel effleurent le sanctuaire de la folle amante
    gonflée dans la poitrine du vent
    et d'inutiles colères se heurtent aux douleurs des griffes
    emprisonnées dans les veines du temps

    Les lèvres s'habituent aux désirs
    quand la crue des souffles inonde l'espace
    jusqu'à l'épuisement des gestes

    Cernées les images passent
    l'amour délire

    ___________________________

    Le temps
    mon frère
    vient d'arriver avec en poche
    le poids de ma fragilité
    déposée aux pieds de la tendresse
    parfois emportée par le vent du large
    ses milliers de p'tits papiers accrochés au fil des jours
    et du printemps venu râteler ses émotions
    éparpillées sur le gazon

    ___________________________

    Dans la prison du désir
    je tue les heures une à une
    sans blesser les instants de l'espace amoureux
    sans piétiner les sourires
    sans mélanger la couleur des gris trop gris
    sans mourir sous le toit indigné par la caresse des jours
    sans suivre le cours du rêve inachevé
    des lendemains avides de temps

    À même cette prison
    j'habitue mes mots au délire
    pour contrôler les enchantements
    pour nager dans les attentes trop vives

    ___________________________

    Oui je rêve que je ne rêve pas
    dans le délire de tes nuits
    dans la conscience du jour
    cette envie de colorer tes arcs-en-ciel aux prises avec les nuages
    assise sous le chêne
    à brouter des impatiences dans la gueule du temps
    ce temps empanaché d'étoiles
    de fils d'araignée
    quand la voix cherche les contours d'une présence
    pour la suite du jour

    ___________________________

    Ma vie se berce au creux de la mémoire
    d'un amour retrouvé comme un mystère
    entre les seins affolés
    par une nuée d'interdits

    En proie aux fièvres
    mes rêves glissent sous le poids de la démesure
    sur les rives chaudes et parfumées du sommeil
    quand mes pores se tordent
    dans la nuit peuplée de sueurs
    de doux désirs entr'ouverts
    entre le souffle et les ongles

    Les bouches lasses se cueillent
    devant la lune éclose

    ___________________________

    Demain est toujours un autre jour
    qui nous suit pas à pas
    dans les décombres de la nuit
    ses rêves immobiles sous l'oreiller
    poursuivis dans le plein des silences
    qui charrient à distance les feux de l'âme
    cette distance que l'oeil inonde
    pour nettoyer les passions refoulées
    dans les abîmes d'un poème qui ne veut pas se taire
    un poème à la mesure du coeur
    aiguisé par la lenteur des heures à bout de cris

    ___________________________

    À l'approche de ton corps nu
    ma chair goûte tes fièvres
    de la courbe de tes rêves à la pointe du vertige
    et l'ivresse de mes lèvres déclenche le délire
    cette sauvage volupté
    quand mon souffle te parcourt satiné

    Se cambre ta raison
    sous mes doigts agités
    sans rancune
    de laisser échapper ce mouvement ondulé
    cette vague
    comme un spasme
    au bout du cri

    ___________________________

    L'amour veille dans le silence advenu
    ce silence ému par le vertige des jours
    jours de peurs
    jours des alentours défaits
    jours qui parlent tout bas
    jours évidés des sens
    jour dans la descente du jour
    long cortège des jours abandonnés à leurs songes

    ___________________________

    Ce jour n'en peut plus de dormir si tard dans son lit
    cette âme qui dort tout bonnement dans sa nuit
    un pan de nuit accrochée à la vie
    quand la vie se mesure à nos pas piétinés
    quand la vie nous rassure dans le délire des ombres

    De toutes ses coutures elle craque
    dans la charpie des heures
    s'effiloche en petites rivières nocturnes
    se rabat dans la dorure d'un soleil emprisonné
    dans un espace trop étroit
    un espace de temps trop vieux
    que la main pose sur la détresse du jour

    ___________________________

    Le soleil me joue des tours
    projette dans mon regard
    les jours étourdis par de trop grandes extases
    accrochées au clou de mon âme
    en attente du prochain soir violacé

    Par une fenêtre du coeur
    gémissent des musiques
    des gestes interrompus
    dans ce piège adossé au réveil

    ___________________________

    Tu peux toujours croquer quelques mots pour déjeuner
    pour accrocher les soucis
    dans l'oeil figé du temps qu'il fait dehors
    les branches tendues aux quatre vents

    ___________________________

    Quand un grand vent souffla sur la peau de l'automne
    elle prit la fuite
    et une chemise au hasard
    en parlant de rentrer dans un portrait de famille
    sans parlure
    sans ambiance
    puis revint ranger cette randonnée
    là où elle l'avait laissée
    juste sous le ciel étoilé de son lit

    Elle rêvait tout simplement

    ___________________________

    Suite de nuits
    que l'amour embrase de toute éternité
    pourchassée par le crime de n'être pas assouvie
    quand le souffle brusquement s'arrête
    dans le regard plongé au coeur d'un arbre d'automne
    comme une bête blessée
    fouettée par le vent
    et toutes ses feuilles qui gisent sur le sol défait

    Vive mémoire emportée par les rafales du temps

    ___________________________

    Il pleut des joies dans mes yeux
    des arcs-en-ciel sur mes épaules
    des délires crachés par la mer
    ramassés par une vague silencieuse
    à la lumière d'un vieux rêve taillé sur mesure

    Il pleut des odeurs de cheminées
    à l'image des hautes forêts
    des murmures échappés du rire
    qui bousculent mon espace intime
    pour tuer la peur
    ses durs reflets

    ___________________________

    Connectés à l'amour
    aux cordes des guitares
    celles trempées dans l'acier de l'aujourd'hui
    les lendemains paralysent le retour de quelques larmes
    appuyées sur les murs
    des maisons de novembre

    Que viennent les musiques à pleines mains
    sur la portée du coeur
    dans les sillons du jour accordés au plaisir d'être
    enfin

    ___________________________

    Dans la blancheur de l'être
    le coeur cultive un rêve abandonné dans les couloirs de la nuit
    parmi les angles
    et les assauts du regard
    venus explorer les fractures de l'âme
    ces traces fragiles qu'un silence inonde

    ___________________________

    Froid comme un hiver
    le bonheur se cherche un abri dans le bleuté des nuits
    porte le vague souvenir d'une main affolée
    comme une caresse sur l'éveil du jour
    en attendant une brassée de coeurs flottants

    L'amour et ses trouvailles
    ont rendu la brise à l'hiver

    ___________________________

    Côté coeur
    y a rien d'neuf
    à part le feu qui ronge ma langue
    quand les jours se cachent dans l'ombre

    Y a rien d'neuf au bout du jour
    quand les images s'ensablent dans ma mémoire
    que les nuits brûlent sous ma peau

    Y a rien d'neuf au bout d'la semaine
    à part les bruits
    les graffiti
    mes pieds en tête au bout d'la rue

    Y a rien d'neuf au bout du coeur
    à part tes yeux
    à part tes rêves
    pour caresser le bout d'ma vie

    ___________________________

    Quand tes musiques folles m'écoutent trop longtemps
    j'ai envie de faire trembler le jour
    qui se promène dans ma nuit
    d'envoyer mon âme en voyage
    pour la faire durer
    de chatouiller le soleil
    en faisant ma valise
    d'écrire des mots d'avance
    en cas de panne
    te parler au creux de mes phrases
    te chuchoter mes souvenirs ramassés en petits paquets d'émotions

    À travers la buée de mes espérances
    et la poussière des routes
    je m'abandonne dans un respir

    ___________________________

    Derrière les montagnes
    on aperçoit des regards vagabonder çà et là
    entre les arbres
    comme des sourires prolongés
    jusqu'au faîte de l'âme

    On aperçoit dans le tard des nuits
    quelques espaces de tendresse
    pour étouffer l'ennui
    quand le coeur fauve vient s'échouer
    aux abords des yeux ensablés
    par de trop longues heures d'attente

    Les jours nous regardent dormir entre les branches

    ___________________________

    Dans la cambrure du geste apparenté à l'infinie démesure
    ce temps passé tout contre vous
    enjolive les anciens printemps
    demeurés soudainement muets par temps de grands vents
    quand le destin fait rage

    Le corps comme un oiseau partage les tempêtes
    sur le chemin pavé de mots
    d'ardeurs arrachées à l'histoire

    ___________________________

    Comme une brise roucoulante
    venue s'échouer dans le cou de l'aube
    le corps transperce les nuages de mon âme
    et la chair de l'image
    qu'au loin je contemple tout près
    pour étancher la soif
    pour apprivoiser les battements du coeur dans l'instant

    ___________________________

    Déchirée par les départs toujours présents
    la douleur s'apaise
    quand le souffle rejoint le geste
    ce battement de vie
    à même ton âme greffée à la mienne

    Coincée entre l'espace et le temps
    mes mots en se taisant crient à tue-tête
    dans ce rêve sorti tout droit des nues
    habitat du coeur devenu oxygène

    À travers une verrière
    l'univers s'incline à genoux sur la nuit

    ___________________________

    Allongée sur les paumes du quotidien
    une femme de connivence avec le bonheur
    s'abandonne dans un fou rire
    pose délicate comme un fruit incandescent
    qu'enrobent les désirs
    venus valser sur ses nuits apprivoisées
    une femme moulée dans ses parures
    pour une fête empirique
    transparente parfumée
    visitée par les saisons
    inscrite au calendrier
    revue et corrigée par le mouvement perpétuel de la tendresse

    On imagine aussi les mains déployées d'un homme à plaisir
    venu raser ce rêve dans le jus des sens
    devant une bière enivrée d'illusions
    quand le temps forge des douleurs sous nos pieds désarmés
    échange l'amour contre la mort
    ses pitiés naissantes au bord des lèvres
    pour inquiéter nos nuits

    ___________________________

    Quand la vie m'étire à n'en plus finir
    j'étire l'avenir jusqu'à demain
    j'étire demain pour en finir avec l'avenir
    j'étire mes mots pour allonger le verbe
    je m'étire dans mon verbe pour conjuguer le désir à l'être
    et n'être plus que l'étirement d'un désir
    sur une distance allongée posée sur le temps
    un temps étiré par le hasard d'une rencontre
    une rencontre qui s'étire sur le devenir
    comme si demain n'existait pas

    Pour en finir
    le verbe me plonge dans ce désir de l'être
    en son devenir

    ___________________________

    Juste un peu plus de vie pour prendre l'amour par le goût
    quand le goût a le goût d'aller dormir près de la nuit
    cette nuit qui veille sur l'amour
    comme une vieille amante échevelée au goût du jour
    pas trop tannée
    juste encore en vie
    pour goûter aux nuits échevelées par l'amour

    ___________________________

    Elle est venue
    elle était peut-être déjà là
    debout en pyjama sur son destin
    dans sa chambre virginale
    appuyée sur un dégoût
    en attendant la conquête des seins des reins
    et autres viscères
    dépliant sa nuit sur le coeur englué
    dans son imagerie

    Finalement
    elle est peut-être venue
    mais je n'y étais pas

    ___________________________

    Devant les jours de banlieues
    le temps s'attriste
    ces îles roses à l'intimité fragile
    îles boiteuses à des années-lumière
    îles poisseuses dans le varech des regards
    îles érigées à la gloire de l'éphémère
    îles savantes pour dérouter le mouvement des foules
    îles languissant comme des pluies
    îles mortes déclarées sans avenue
    îles ennuyeuses remplies de crépuscules
    îles éclatées en plein visage de la vie

    ___________________________

    Vous avez dit amour
    quand on vous aperçoit aujourd'hui plongé dans un bain de tendresse
    pour savonner les mercredis oubliés
    vous écrivez amour sur le bout d'une table
    entre deux feuilles grises
    deux colères
    et vos gestes dévastés par de trop longues heures

    Se grave enfin sur la chair de l'autre
    votre coeur démesuré
    et vous buvez l'amour
    quand le corps presse la détente
    comme au premier jour
    en cette mi-temps de février

    ___________________________

    Je bois à la source de vos mots délivrés
    temporaires
    quand la vague soupire
    quand le corps n'en peut plus de vous regarder dans l'embrasure des montagnes
    à travers le songe de vos regards venus si près de toucher l'indécence
    ce velouté du coeur jusqu'au vacillement des sens
    déboutonnés jusqu'à l'os

    C'est de l'amour
    dans le concentré des jours
    quand l'impuissance du geste s'étire à n'en plus finir
    pour espacer les désirs qui se heurtent aux vives absences

    C'est de l'amour
    comme un fruit arraché haut et court à l'automne
    un fruit d'hiver mûri à même les délicaresses
    quand le printemps s'allume allègrement
    aux abords de l'été

    ___________________________

    Qu'avons-nous à dérober ces gestes
    qui ne craignent plus la pudeur d'embrasser le poète
    dans les eaux grouillantes du délire
    ni même de tremper nos doigts dans le suc de l'amour
    comme une rosée sur le bonheur d'être assouvie par de tendres ébats
    ce repas que le coeur attend avidement
    à travers la bruine des jours
    ce doux mensonge pour un monde inventé par la blessure
    de ne pouvoir aimer à n'en plus finir

    ___________________________

    Quand il fait trop nuit
    un nouveau regard vient border mes rêves abandonnés sur le rivage
    qu'une simple lueur vient consteller

    Mémoire de la main qui effleure la mémoire
    mémoire des yeux qui arpente la nuit
    mémoire de la nuit qui parfume l'ennui

    Une flamme ardente vient chanter sous ma lampe
    des airs sauvages
    accompagnés de petites ronflettes
    hallucinées

    ___________________________

    Ne pillez plus ces nouveaux jours
    quand le soleil verse son or sur nos chairs attendries par l'âge des pierres
    quand nos yeux pavoisent devant ce rêve emmitouflé dans un rayon de lune
    quand le galbe soyeusement apprivoisé cherche les contours de la main qui effleure

    Sous l'écorce de nos vies
    le temps est à l'oeuvre
    sculpte dans cette argile
    des lumières frêles
    que les mots épuisent aux confins de la mémoire

    Surgissent alors des amours effrontées

    ___________________________

    Dans la savane de nos âmes
    des loups s'y promènent
    avec un goût de représailles à portée de hurlement
    étrangeté qui ressemble à une vocation
    jusque-là étendue sur une plage
    devant une mer de naufrages
    de cris douteux

    ___________________________

    En vérité
    c'est de toi cette senteur du jardin
    jusqu'à l'extrême regard incendiaire
    à la poursuite des patiences
    et des pluies venues

    Encore toi
    ce pays sans avenue
    que l'on transporte en soi dans la terre fertile du désir

    Toujours toi
    à la cadence des jours
    blottis entre chaque phrase
    sans mesure
    comme une certitude du présent

    ___________________________

    L'hiver ne pensait pas qu'il était rendu là où il était
    sous une pluie de glaçons barbares
    venue blesser la conscience des arbres nus
    leurs bras ballants comme chômeur sans cause
    et pour cause

    L'hiver venu a dérapé sur sa neige fondante
    à la dérive
    sur la noire habitude de nos gestes gelés

    ___________________________

    Encore tout chaud
    mon jour incendié par l'abondance du rêve
    sème dans les sillons de l'amour
    un visage habité de réels immenses
    une gueule à désir
    flanqué d'un sourire limité par la séduction d'un regard efficace
    une peau de sable fin arrachée aux plages

    Entre des pieds acrobates
    un vertige se répand sur le droit fil funambule

    ___________________________

    Les yeux assoupis dans une vague d'espoir
    retournent au rivage
    cette écume de l'émoi

    Dérive des jours insensés vers l'abîme des tendresses
    où le galbe rocheux s'étale sur la surface des eaux
    dans l'ébène du soir
    d'un enfant infini projeté dans le regard de l'aube

    ___________________________

    Ce corps inouï emprisonne le soleil dans un doute
    que supporte mal le ciel blafard

    Ciel de tous les regards portés sur la chose
    ciel enculé par des évidences
    semences du ciel dans le ventre du passé
    enfants éventrés dans les décharges du ciel
    ciel baisé en silence par des nuits épousées
    ciel de vie détrempée dans la sueur des jours

    De feu de sang
    le ciel me désire

    ___________________________

    Après maints combats
    le coeur essoufflé s'endort ensoleillé
    porte en moi ce plaisir de brûler dans l'ombre

    Ces seules lignes décochées sur la cible
    ressemblent à une coïncidence
    quand la raison perd la tête

    Posez un timbre de voix sur le mot
    envoyez cette bizarrerie au hasard
    comme un mot d'amour à la mer

    ___________________________

    Assoupis
    des fragments d'été brûlent sous la peau
    comme une promesse aux herbes folles
    dans un corps à corps avec les étoiles

    Lents mouvements inclinés sur l'âme affamée
    suspendue sur un mur de glace
    dans lequel résonne un cri d'enfant
    assassiné par de trop longues années

    ___________________________

    Où veux-tu que je dépose mes caresses
    lorsque la lune est rouge
    lorsque mon cri échevelé vient te dire que l'amour fermente sous le lichen
    lorsque tu danses près d'un gouffre de lumière
    lorsque tu marches sur des plages garnies d'apothéoses et de galets hors saison
    lorsque la mer me confie son silence me propose ses regrets comme la terre ses alarmes
    lorsque tu ruisselles sous l'écorce de tes nuits inventées
    lorsque je traverse le pont de tes rires téméraires
    lorsque enfin nos mains fleurissent sous un grand pin argenté

    ___________________________

    Dans les chairs roses du ciel
    une lune magique pose sous le regard des jours irrités par la rage des heures folles

    Heures de plomb à l'épaule
    heures des portes battantes
    heures tranchées dans le sens du cadavre
    heures lacérées par les visages fuyants
    heures déshabillées dans un respir
    heures qui se bousculent à la porte des foules
    heures bleues heures grises comme des pierres étranglées
    vive douleur des heures incendiées
    heures fragiles et nues dans les chairs roses du ciel

    ___________________________

    Votre folie m'habille comme un gant
    si près de la lumière
    si près des heures libérées par la foudre de vos rires en relief
    sur mes mots éventrés par les silences
    les oubliances que je suis
    à même ce jour
    imprégnée d'alliances
    d'enfances étalées sur mes crépuscules
    ce foutu mensonge

    ___________________________

    J'ai les écluses fragiles dans le regard de l'aube
    quand mes mains s'abandonnent au vertige des mots
    devant ce phare absent
    devant l'image rebelle d'une nuit furieuse
    pluvieuse

    ___________________________

    Au passage
    les baisers creusent des habitudes au hasard des fatigues
    lèchent le destin étroit d'un visage oublié dans le givre des heures
    visage abandonné sous le doux regard d'une étoile lointaine
    quand la fête déjoue les ruses d'un soir exténué

    ___________________________

    Une promesse de chairs odorantes provoque des printemps délurés
    des échanges de rêves effrontés
    derrière une foule triste
    essuie gestes et marées sur les visages à portée de l'esclave

    ___________________________

    Sur ma page
    des mots ondulés me respirent jusqu'au sein du rêve
    me ramènent au coeur des choses
    à travers le cristallin de l'âme
    ses ébats
    dans la chaleur des sexes poétiques
    évanouis comme des mystères déraisonnables

    ___________________________

    Un cheptel de mots avance lentement
    vers l'écrin fertile de mes pensées
    en meuglant des souvenirs désespérés
    sous le dernier quartier d'une lune d'hiver

    ___________________________

    Ce brasier du coeur brûle les ailes d'un horizon étonné
    invente des poursuites
    dans la brousse des prunelles
    des déesses éplorées

    Femmes de bois
    fibres de terre
    de sang trop mûr
    assises sur l'humus des âges sacrés
    fiançailles englouties dans un bleu éternel

    ___________________________

    Frémissante
    elle reconnaît les cris
    comme une exaltation secrète de la source
    ses passions qu'elle boit à même la bouche des échos rythmés
    des instants convertis à l'être
    autrefois bafoués
    sans mémoire
    rejette par ses paumes entrouvertes
    la raison trébuchante
    qu'aucune foi ne peut atteindre
    dans l'aube assassinée

    ___________________________

    Il fait jaune feu dehors
    à travers les arbres déchus et mauves
    devant ce jour poudré d'indifférence
    égaré dans le vin de l'aube
    ennivrée

    Comme un rendez-vous avec la mémoire
    ce feu à côté de moi
    me projette dans le plein des choses à écrire

    Tranquillement demain me lira
    apaisera le fer à 23 heures pile
    mais comment en être sûre ?

    ___________________________

    Une mémoire constellée glane les langues assoiffées
    mystère des mots sanctifiés par le poète
    sous l'emprise d'un verre offert
    pour évaporer les désirs inconscients de l'Être
    dévorantes failles engorgées de désirs
    décapsulés
    bus jusqu'à la lie

    ___________________________

    Au coeur de l'essentiel
    le silence mijote des réponses
    condamnées à éblouir les peurs
    à hauteur du vrai
    en ce jour dessiné
    inévitable

    Le coeur aux aguets

    ___________________________

    Rage folle des amours punitives
    doux labeur de questions pour nos âmes affamées

    Rage folle des amours démembrées
    par les jours indomptés d'un coeur fauve insondable

    Rage folle des amours déchiquetées
    ensevelies sous les bruits de nos pas inévitables

    Rage folle des amours libertaires
    abandonnées dans un cri

    ___________________________

    Cette femme désertique apprend en silence
    mais le silence ne lui répond pas

    Elle se chuchote les mots amoureux du temps
    répand ses cris en rafales
    sur des tissus brodés d'étoiles
    retenant la pluie d'un visage abruti

    Elle rêve
    elle rêve aux doux gémissements amarrés au quai d'un grand lit
    sème sur des pierres
    les fines herbes de son coeur éclaté

    Abandonnée devant un soleil trop pur
    la joie s'écrira peu à peu
    sur le blanc de l'âme imaginée trop grise
    que les couleurs transporteront sur les ailes du vent

    Le meilleur s'en vient !

    =====================================
    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mai 1997
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-14-0
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/jusqua/regard.html ]

    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/jusqua/regard.html ]

    ************
    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

    ************
    Site personnel de l'auteure / The author's personal website :

    Espace poétique de Huguette Bertrand : [ http://www.espacepoetique.com ]

    Synopsis du site / Map site : [ http://www.espacepoetique.com/poete/map.html ]

    Courriel / Email : [ huguettebertrand@videotron.ca ]

  • Jeannot et Colin

    Jeannot et Colin

    Aproximadamente 3.649 palavras.

    This eBook was produced by Carlo Traverso.

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    Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
    dispositions les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
    l'authorization à les utilizer pour preparer ce texte.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    JEANNOT ET COLIN.

    Préface de l'Éditeur

    Les deux contes, _Le blanc et le noir_, _Jeannot et Colin_, font
    partie du volume qui parut, en 1764, sous le titre de Contes de
    Guillaume Fade.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    JEANNOT ET COLIN.

    Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à
    l'école dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans
    tout l'univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot
    était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le
    jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre
    avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le
    taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation,
    et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout
    de l'année.

    Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats; ils
    s'aimaient beaucoup; et ils avaient ensemble de petites
    privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient
    toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le
    monde.

    Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un
    tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs,
    avec une veste de Lyon de fort bon goût; le tout était accompagné
    d'une lettre à M. de La Jeannotière. Colin admira l'habit, et ne
    fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui
    affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda
    au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un
    valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à
    monsieur le marquis de La Jeannotière; c'était un ordre de
    monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris.
    Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un
    sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et
    pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

    Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que
    M. Jeannot, le père, avait acquis assez rapidement des biens
    immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces
    grandes fortunes? C'est parcequ'on est heureux. M. Jeannot
    était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la
    fraîcheur. Ils allèrent à Paris pour un procès qui les ruinait,
    lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son
    gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des
    armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir
    tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix.
    Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur.
    Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise; il entra dans
    d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a
    qu'à se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense.
    Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines
    voiles, ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez
    pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des
    brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot
    le père, qui fut bientôt M. de La Jeannotière, et qui, ayant
    acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école
    monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau
    monde.

    Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son
    ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le
    petit marquis ne lui fit point de réponse: Colin en fut malade de
    douleur.

    Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune
    marquis: ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne
    savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur
    voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas.
    Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par
    des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la
    maison commença par lui dire: Monsieur, comme vous savez le
    latin, et que vous êtes un homme de la cour…. Moi, monsieur,
    du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et
    bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa
    langue quand on ne partage pas son application entre elle et les
    langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit
    plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec
    cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité
    que parcequ'elles ne savent pas le latin.

    Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon
    fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et
    vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu.
    Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin?
    plaide-t-on en latin quand on a un procès? fait-on l'amour en
    latin? Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et
    il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à
    connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il
    donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne
    pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi, cela
    lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le
    marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas
    les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas
    besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très
    commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de
    savoir sous quelle latitude on se trouve.

    Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler
    d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie.
    Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les
    astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se
    tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans
    l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de
    la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?

    Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis
    était au comble de la joie; le père était très indécis. Que
    faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. A être
    aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les
    moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra
    chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la
    moindre peine.

    Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit:
    On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus
    savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine
    pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire.
    Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a
    certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour.
    Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux
    esprits[1], ne sont que des fables convenues; et pour les
    modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à
    monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs
    de France, et que son successeur ait été bègue?

    [1] Fontenelle. B.

    Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur: on étouffe l'esprit
    des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de
    toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est
    la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la
    géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces ,
    des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On
    fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle
    et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y
    puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une
    mauvaise plaisanterie.

    Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur
    voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.

    Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il , ne doit
    pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour
    il a besoin d'un géomètre sublime, pour lever le plan de ses
    terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut
    débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les
    plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de
    même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est
    ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il
    fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa
    magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les
    exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c'est aux
    artistes à travailler pour lui; et c'est en quoi on a très grande
    raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont
    très riches) savent tout sans avoir rien appris, parcequ'en effet
    ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils
    commandent et qu'ils paient.

    L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit: Vous avez très
    bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de
    réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences
    qu'on obtient ce succès? s'est-on jamais avisé dans la bonne
    compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à un
    honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil?
    s'informe-t-on à souper si Clodion-le-Chevelu passa le Rhin?
    Non, sans doute, s'écria la marquise de La Jeannotière, que ses
    charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et
    monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de
    tous ces fatras; mais enfin que lui apprendra-t-on? car il est
    bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme
    dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé
    que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai
    oublié le nom, mais qui commence par un _B_.–Par un _B_, madame?
    ne serait-ce point la botanique?–Non, ce n'était point de
    botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un
    _B_, et finissait par un _on_.–Ah! j'entends, madame; c'est le
    blason: c'est, à la vérité, une science fort profonde; mais elle
    n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire
    peindre ses armes aux portières de son carrosse; c'était la chose
    du monde la plus utile dans un état bien policé. D'ailleurs
    cette étude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier
    qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient
    commun est peu fêté. Enfin, après avoir examiné le fort et le
    faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis
    apprendrait à danser.

    La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se
    développa bientôt avec un succès prodigieux; c'était de chanter
    agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes
    à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la
    plus grande espérance. Il fut aimé des femmes; et ayant la tête
    toute pleine de chansons, il en fit pour ses maîtresses. Il
    pillait _Bacchus_ et _l'Amour_ dans un vaudeville, la nuit et le
    jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisième;
    mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de
    plus ou de moins qu'il ne fallait, il les fesait corriger
    moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans
    l'_Année_ littéraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des
    Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.

    Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit, et
    donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune
    homme fut bientôt renversée; il acquit l'art de parler sans
    s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à
    rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de
    ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait
    acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des
    sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour
    son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est
    quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup,
    pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en
    grands seigneurs.

    Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une
    fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les
    grands biens de monsieur et de madame de La Jeannotière, en se
    les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira
    chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était
    pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua
    sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des
    conseils; elle devint la meilleure amie du père et de la mère.
    Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, éblouis de
    la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la
    proposition: ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime.
    Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont
    il était aimé; les amis de la maison le félicitaient; on allait
    rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à
    l'épithalame.

    Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour,
    l'estime, et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient, dans
    une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur;
    ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet
    de chambre de madame la mère arrive tout effaré. Voici bien
    d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers déménagent la maison de
    monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on
    parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour
    être payé de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que
    c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. Oui, dit la
    veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. Il y court, il
    arrive à la maison; son père était déjà emprisonné: tous les
    domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce
    qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans
    consolation , noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que
    le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes, et de ses
    folles dépenses.

    Après que le fils eut long-temps pleuré avec la mère, il lui dit
    enfin: Ne nous désespérons pas; cette jeune veuve m'aime
    éperdument; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds
    d'elle; je vole à elle, et je vais vous l'amener. Il retourne
    donc chez sa maîtresse, il la trouve tête à tête avec un jeune
    officier fort aimable. Quoi! c'est vous, M. de La Jeannotière;
    que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mère? Allez
    chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du
    bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la
    préférence. Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit
    l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai
    un bon engagement.

    Le marquis stupéfait, la rage dans le coeur, alla chercher son
    ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui
    demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme
    lui, gouverneur d'enfants. Hélas! je ne sais rien, vous ne
    m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon
    malheur; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des
    romans, lui dit un bel esprit qui était là; c'est une excellente
    ressource à Paris.

    Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le
    confesseur de sa mère; c'était un théatin très accrédité, qui ne
    dirigeait que les femmes de la première considération; dès qu'il
    le vit, il se précipita vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le
    marquis, où est votre carrosse? comment se porte la respectable
    madame la marquise votre mère? Le pauvre malheureux lui conta le
    désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin
    prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante:
    Mon fils, voilà où Dieu vous voulait; les richesses ne servent
    qu'à corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grâce à votre mère
    de la réduire à la mendicité?

    Oui, monsieur.–Tant mieux, elle est sûre de son salut.–Mais,
    mon père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir
    quelques secours dans ce monde?–Adieu, mon fils; il y a une dame
    de la cour qui m'attend. Le marquis fut prêt à s'évanouir; il
    fut traité à peu près de même par tous ses amis, et apprit mieux
    à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste
    de sa vie.

    Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit
    avancer une chaise roulante, à l'antique, espèce de tombereau
    couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre
    charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un
    jeune homme grossièrement vêtu; c'était un visage rond et frais
    qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune, et
    assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La
    voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître: le voyageur
    eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans
    sa douleur. Eh! mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là
    Jeannot. A ce nom le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête:
    C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne
    fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot
    reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu
    m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur,
    je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta,
    en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans
    l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin;
    embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.

    Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. Qu'est-ce donc que
    tout cet attirail? vous appartient-il?–Oui, tout est à moi et à
    ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d'une bonne
    manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un
    riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux
    petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons
    point changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami
    Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde
    ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je
    t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te
    mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre
    où nous sommes nés.

    Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la
    tendresse et la honte; et il se disait tout bas: Tous mes amis du
    bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon
    secours. Quelle instruction! La bonté d'âme de Colin développe
    dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde
    n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait
    abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit
    Colin; et quant à ton bon-homme de père, qui est en prison,
    j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a
    plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de
    tout. Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot
    retourna dans sa patrie avec ses parents , qui reprirent leur
    première profession. Il épousa une soeur de Colin, laquelle
    étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Et
    Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils, virent
    que le bonheur n'est pas dans la vanité.

    FIN DE JEANNOT ET COLIN.

  • Histoire des voyages de Scarmentado

    Histoire des voyages de Scarmentado

    Aproximadamente 3.527 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO

    Préface de l'Éditeur

    Le prospectus des frères Cramer, pour leur édition de 1756,
    comprend les trois romans _Les deux consolés_, _Histoire des
    voyages de Scarmentado_, _Le songe de Platon_, au nombre des
    _morceaux neufs_ qu'ils allaient publier.

    Cependant la table chronologique qui est dans le tome LXX de
    l'édition in-8°de Kehl range les _Voyages de Scarmentado_ à
    l'année 1747. Longchamp[i] dit qu'ils furent composés en octobre
    1746, avec plusieurs autres romans, pendant la retraite de
    Voltaire à Sceaux. S'il fallait en croire Colini[ii], Voltaire
    aurait écrit les Voyages de Scarmentado après l'aventure de
    Francfort, en 1753. «Encore froissé des injustices qu'il venait
    d'éprouver, il composa les Voyages de Scarmentado, conte
    ingénieux, qui renferme des allusions visiblement applicables aux
    événements dans lesquels il avait figuré.» C'est au lecteur à
    prononcer si ce roman contient les allusions dont parle Colini.
    Pour moi, je ne les y ai point aperçues.

    [i] _Mémoires_, etc., page 140.

    [ii] _Mon séjour_, etc., page 61.

    Une édition de la Princesse de Babylone, qui parut en 1768 , est
    présentée comme une Suite des Voyages de Scarmentado.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    HISTOIRE
    DES VOYAGES
    DE SCARMENTADO,

    ÉCRITE PAR LUI-MÊME.

    1756.

    Je naquis dans la ville de Candie, en 1600. Mon père en était
    gouverneur; et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était
    pas médiocrement dur, nommé _Iro_[1], fit de mauvais vers à ma
    louange, dans lesquels il me fesait descendre de Minos en droite
    ligne; mais mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où
    je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était
    un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui
    fût dans l'île.

    [1] Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son
    penchant pour la satire, les aventures qui en furent la suite,
    sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient
    supérieurs, avilirent et rendirent malheureux. Le ballet des
    _Éléments_ et l'opéra de _Callirhoé_ sont les seuls de ses
    ouvrages qui lui aient survécu: il mourut vieux, et avait fini
    par se faire dévot. K.

    Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome.
    J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités; car
    jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de
    ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor
    Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et
    un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut
    m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me
    mettre dans la catégorie de ses mignons: je l'échappai belle. Je
    vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On
    disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne
    d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit
    point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait
    fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces, nommée _la
    signora Fatelo_, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le
    révérend P. _Poignardini_, et par le révérend P. _Aconiti_,
    jeunes profès d'un ordre qui ne subsiste plus: elle les mit
    d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais en même temps je
    courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très
    content de l'architecture de Saint-Pierre.

    Je voyageai en France; c'était le temps du règne de
    Louis-le-Juste[2]. La première chose qu'on me demanda, ce fut,
    Si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal
    d'Ancre, dont le peuple avait fait rôtir la chair[3], et qu'on
    distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.

    [2] Louis XIII eut dès son enfance , dit Voltaire, le surnom de
    Juste, pai'cequ'il était né sous le signe de la Balance. Voyez
    tome XIX, _Le Siècle de Louis XIV_, chapitre 2. B.

    [3] Voyez: tome XVIII, page 177. B.

    Cet état était continuellement en proie aux guerres civiles,
    quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux
    pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce
    feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces
    beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane.
    Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux: qui peut l'avoir
    tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il fait des
    Saint-Barthélemi. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter!

    Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les
    mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le
    bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le
    roi, la famille royale, et tout le parlement, et de délivrer
    l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la
    bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler
    plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura
    que c'était une très bonne action: premièrement parceque ceux
    qu'on avait brûlés étaient Anglais; en second lieu parcequ'ils ne
    prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou
    de saint Patrice[4].Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne
    fût pas encore canonisée; mais il espérait qu'elle le serait
    bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

    [4] Sur le trou de Saint-Patrice , voyez tome XXXII, page 177;
    et dans les _Mélanges_, année 1763, la septième des _Lettres
    sur les miracles_. B.

    J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité
    chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un
    vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête
    chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux
    mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était
    son crime, et s'il avait trahi l'état. Il a fait bien pis, me
    répondit un prédicant à manteau noir; c'est un homme qui croit
    que l'on peut se, sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que
    par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions
    s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il
    faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs.
    Un profond politique du pays me dit en soupirant: Hélas!
    monsieur, le bon temps ne durera pas toujours; ce n'est que par
    hasard que ce peuple est si zélé; le fond de son caractère est
    porté au dogme abominable de la tolérance, un jour il y viendra:
    cela fait frémir. Pour moi, en attendant que ce temps funeste de
    la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite
    un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je
    m'embarquai pour l'Espagne.

    La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout
    respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de
    l'année. Je vis au bout d'une allée d'orangers et de citronniers
    une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes
    précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient
    sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était
    un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons
    de voyage: A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne
    vois pas à quoi il peut servir. Ces indiscrètes paroles furent
    entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant
    je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque
    fête de taureaux, lorsque le grand-inquisiteur parut sur ce
    trône, d'où il bénit le roi et le peuple.

    Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs,
    noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec
    capuchon pointu, et sans capuchon; puis marchait le bourreau;
    puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ
    quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint
    des diables et des flammes. C'étaient des juifs qui n'avaient
    pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens
    qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré
    Notre-Dame d'Atocha[5], ou qui n'avaient pas voulu se défaire de
    leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On
    chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à
    petit feu tous les coupables; de quoi toute la famille royale
    parut extrêmement édifiée.

    [5] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
    1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
    (ou Mémoires du Dangeau). B.

    Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent
    chez moi deux familiers de l'inquisition avec la sainte
    Hermandad: ils m'embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans me
    dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de
    natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout
    desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir
    lui parler: il me serra quelque temps entre ses bras, avec une
    affection toute paternelle; il me dit qu'il était sincèrement
    affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé; mais que tous
    les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre
    fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me
    demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je
    dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. Eh
    bien! mon cher enfant, pour quel péché? parlez-moi avec
    confiance. J'eus beau imaginer, je ne devinai point; il me mit
    charitablement sur les voies.

    Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte
    pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me
    mena faire la révérence au grand-inquisiteur: c'était un homme
    poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je
    lui dis que cela était délicieux, et j'allai presser mes
    compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est.
    Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes
    choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils
    avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa[6], par
    lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix
    millions d'infidèles en Amérique pour les convertir. Je crus que
    cet évêque exagérait; mais quand on réduirait ces sacrifices à
    cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.

    [6] Las Cases: voyez tome XVII, pages 399, 426; et tome XXXII,
    pages 490-91. B.

    Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir
    mon tour de l'Europe par la Turquie; nous en prîmes la route. Je
    me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je
    verrais. Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants
    qui n'ont point été baptisés, et qui par conséquent seront bien
    plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le
    silence quand nous serons chez les mahométans.

    J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir en
    Turquie beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait
    dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines
    qu'on laissait prier la vierge Marie librement, et maudire
    Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en
    arménien[7]. Les bonnes gens que les Turcs! m'écriai-je. Les
    chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels
    dans Constantinople; ces esclaves se persécutaient les uns les
    autres, comme des chiens qui se mordent dans la rue, et à qui
    leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le
    grand-vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec
    m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus
    condamné en plein divan à cent coups de latte sur la plante des
    pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain le
    grand-vizir fut étranglé; le surlendemain son successeur, qui
    était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois
    après, me condamna à la même amende, pour avoir soupé chez le
    patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus
    fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler,
    je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la
    personne la plus tendre dans le tête-à-tête, et la plus dévote à
    la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour,
    elle s'écria en m'embrassant, _Alla, Illa, Alla!_ ce sont les
    paroles sacramentales des Turcs; je crus que c'étaient celles de
    l'amour: je m'écriai aussi fort tendrement, _Alla, Illa, Alla!_
    Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué! vous êtes
    Turc. Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la
    force, et je me crus trop heureux. Le matin l'iman vint pour me
    circoncire; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du
    quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler: je sauvai mon
    prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite
    en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine
    en Turquie, et de ne plus crier, _Alla, Illa, Alla_, dans un
    rendez-vous.

    [7] Voyez tome XVI, page 493. B.

    En arrivant à Ispahan on me demanda si j'étais pour le mouton
    noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort
    indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les
    factions du _mouton blanc_ et du _mouton noir_[8] partageaient
    encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis;
    de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras
    aux portes de la ville: il m'en coûta encore grand nombre de
    sequins pour me débarrasser des moutons.

    [8] Voyez tome XVI, page 478. B.

    Je poussai jusqu'à la Chine avec un interprète, qui m'assura que
    c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les
    Tartares s'en étaient rendus maîtres[9], après avoir tout mis à
    feu et à sang; et les révérends Pères jésuites d'un côté, comme
    les révérends Pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y
    gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a
    jamais vu de convertisseurs si zélés; car ils se persécutaient
    les uns les autres tour-à-tour: ils écrivaient à Rome des volumes
    de calomnies; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs
    pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux
    sur la manière de faire la révérence. Les jésuites voulaient que
    les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la
    Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de
    Rome[10]. Il m'arriva d'être pris par les jésuites pour un
    dominicain. On me fit passer chez sa majesté tartare pour un
    espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin ,
    qui ordonna à un sergent qui commanda à quatre sbires du pays de
    m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit après cent
    quarante génuflexions devant sa majesté. Elle me fit demander si
    j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût
    venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était
    un prêtre de soixante-dix ans[11]; qu'il demeurait à quatre mille
    lieues de sa sacrée majesté tartaro-chinoise; qu'il avait environ
    deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol; qu'il
    ne détrônait personne, et que sa majesté pouvait dormir en
    sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On
    m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe.

    [9] Voyez tome XVIIl, page 457. B.

    [10] Sur les querelles des cérémonies chinoises, voyez, tome XX.
    le chapitre XXXIX du _Siècle de Louis XIV_. B.

    [11] Innocent X, qui a régné de 1644 à 1655. B.

    Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de
    Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand
    Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde: il était
    alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de
    la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste
    que lui envoyait le shérif de la Mecque. C'était le balai avec
    lequel on avait balayé la maison sainte, le _caaba_, le _beth
    Alla_. Ce balai est le symbole du balai divin qui balaie toutes
    les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir
    besoin; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il
    est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son
    père; vingt raïas et autant d'omras étaient morts dans les
    supplices; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa
    dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du
    sérénissime empereur de Maroc, Muley Ismael[10], qui coupait des
    têtes tous les vendredis après la prière.

    [12] Voltaire a parlé d'Aureng-Zeb et de Muley Ismael, tome
    XVIII, page 420; voyez aussi la table de ce tome XVIII. B.

    Je ne disais mot; les voyages m'avaient formé, et je sentais
    qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes
    souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je
    l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc.
    Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de
    très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs états et qui
    fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et
    leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre
    interprète transmit en indou le discours impie de mon jeune
    homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux:
    nous partîmes le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit
    même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous
    prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en
    place publique, et tous les courtisans avouèrent sans flatterie
    que sa mort était très juste.

    Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les
    douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau
    fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes
    plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois
    des nations. Le capitaine nègre lui répondit: Vous avez le nez
    long, et nous l'avons plat; vos cheveux sont tout droits, et
    notre laine est frisée; vous avez la peau de couleur de cendre,
    et nous de couleur d'ébène; par conséquent nous devons, par les
    lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous
    achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de
    somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi
    pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs
    de boeuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre
    jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à
    beaucoup près, un bon ognon d'Egypte; aussi quand nous vous
    rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous fesons
    labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.

    On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai
    labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes
    oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu
    tout ce qu'il y a de beau, de bon, et d'admirable sur la terre:
    je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez
    moi: je fus cocu , et je vis que c'était l'état le plus doux de
    la vie.

    FIN DE L'HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO.

    —– Transcriber's Note: —–

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  • Henri III et sa Cour

    Henri III et sa Cour

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    Henri III et sa cour
    par
    Alexandre Dumas (Père)

    PERSONNAGES

    HENRI III, roi de France
    CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
    HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
    CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
    PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
    NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
    VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
    SAINT-LUC
    BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
    BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
    COME RUGGIERI, astrologue
    SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
    ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
    BRIGARD, boutiquier
    BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
    des comptes; CRUCE (ligueurs)
    DU HALDE
    GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
    MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
    Un Page d'Antraguet

    ACTE PREMIER

    Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments
    de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de
    l'appartement, avec un téléscope.

    SCENE PREMIERE

    RUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS

    RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant
    lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une
    table, à droite, éclaire la scène.

    Oui!…cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre.
    (Regardant un sablier) Neuf heures bientôt…Qu'il me tarde d'être à
    minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à
    évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui
    obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?…Mais, si la chaîne
    des êtres créés se brisait à l'homme!…(Catherine de Médicis entre
    par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que
    Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le
    doute partout!…

    CATHERINE

    Mon père…(Le touchant) Mon père!…

    RUGGIERI

    Qui?…Ah! Votre Majesté!…Comment, si tard, à neuf heures du soir,
    vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si
    dangereuse!

    CATHERINE

    Je ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
    Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.

    RUGGIERI

    J'étais loin de m'attendre à l'honneur…

    CATHERINE

    Pardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre
    circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre
    part…Mais ce soir…

    RUGGIERI

    Quelque malheur?

    CATHERINE

    Non; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez
    tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs
    a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de
    notre auguste fils, pendant sa durée…Nous sommes aujourd'hui au 20,
    et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle
    s'accomplira tout entière.

    RUGGIERI

    C'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous
    voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie
    sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et
    les comprendre. Les constellations sont brillantes.

    CATHERINE

    Non, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant.
    Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants
    et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte
    parvenir à conjurer.

    RUGGIERI

    Commandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.

    CATHERINE

    Oui,…vous m'êtes tout dévoué…Mais aussi ma protection, quoique
    ignorée de tous, ne vous est pas inutile…Votre réputation vous a
    fait bien des ennemis, mon père…

    RUGGIERI

    Je le sais.

    CATHERINE

    La Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la
    ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un
    poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et
    peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous
    les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer
    celui de Côme Ruggieri.

    RUGGIERI, avec crainte

    Je le sais,…je le sais.

    CATHERINE

    Ne l'oubliez pas…Restez moi fidèle…et, tant que le ciel laissera
    à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien.
    Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.

    RUGGIERI

    Que puis-je faire pour Votre Majesté?

    CATHERINE

    D'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais
    écrit de le faire?

    RUGGIERI

    Oui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu
    ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont
    m'honore Votre Majesté…Vous voyez que je vous ai comprise et que
    j'ai été au delà de vos ordres.

    CATHERINE

    Et vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait
    retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?

    RUGGIERI

    Oui, oui…

    CATHERINE

    Et maintenant, mon père, écoutez…Votre profonde retraite, vos
    travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les
    intrigues de la cour…Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans
    un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui
    l'environne.

    RUGGIERI

    Pardon, ma fille!…les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici:
    je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se
    sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.

    CATHERINE

    Qu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris… Le
    caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne
    nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que
    sont nos ennemis…Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu
    lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six
    jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois
    étaient les favoris du roi.

    RUGGIERI

    J'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait
    élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une
    grande amitié…Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux
    chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence…Mais que
    pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il
    avait reçus?…Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par
    l'exil…

    CATHERINE

    Oui, mon père…Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite,
    qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été
    remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet
    reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a
    rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes
    ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit,
    moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur
    l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye…Mon père, il en ferait
    un roi.

    RUGGIERI

    Et le duc de Guise?

    CATHERINE

    En ferait un moine, lui…Je ne veux ni l'un ni l'autre…Il me faut
    un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme…Aurais-je donc
    abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des
    pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son
    esprit et le dirigeât à son gré?…Non; je lui ai donné un caractère
    factice, pour que ce caractère m'appartînt…Tous les calculs de ma
    politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là…Il
    fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il
    fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de
    Médicis…» J'y ai réussi jusqu'à présent…Mais ces deux hommes!…

    RUGGIERI

    Eh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux
    des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne
    d'Albret, deux heures avant sa mort?…

    CATHERINE

    Non…Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi
    cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter
    d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en
    distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au
    roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma
    puissance…J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux
    de la duchesse de Guise.

    RUGGIERI

    Et celle-ci?…

    CATHERINE

    L'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même,
    peut-être…Elle est esclave de sa réputation de vertu…Ils en sont
    à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un
    tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa
    faiblesse, car elle le fuit…Mon père, ils se verront aujourd'hui;
    ils se verront seuls.

    RUGGIERI

    Où se verront-ils?

    CATHERINE

    Ici…Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec
    Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par
    vous…Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur
    fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte
    en faire ses beaux-frères…Mais trouvez le moyen d'éloigner ces
    jeunes fous…Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de
    son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à
    votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête.
    (Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise
    est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous
    avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans
    être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes
    expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.

    RUGGIERI

    Et comment l'avez-vous déterminée à venir?…

    CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret

    Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?

    RUGGIERI

    Vous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage
    secret?

    CATHERINE

    Sans doute…

    RUGGIERI

    Et vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de
    Clèves, votre filleule!…L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc
    de Guise…

    CATHERINE

    Et c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai
    besoin…M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas.
    Donnons-lui de l'occupation…D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:

    Il faut tout tenter et faire,
    Pour son ennemi défaire.

    RUGGIERI

    Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de
    cette alcôve.

    CATHERINE

    Elle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette
    liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos
    voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous
    avais demandé pour cet usage.

    RUGGIERI

    Son sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est
    souveraine.

    CATHERINE

    Oui…Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?

    RUGGIERI

    A l'instant, si vous le voulez.

    CATHERINE

    Gardez-vous en bien!

    RUGGIERI

    Je crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées
    seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait
    qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.

    CATHERINE

    Oui…tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre
    magie…Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens,
    superstitieux et crédule: il aime, il croira…D'ailleurs, vous ne
    lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un
    moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?

    RUGGIERI

    Il ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce
    miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve
    se lève à moitié)

    CATHERINE

    Votre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à
    vous…Quelle heure comptez-vous?…

    RUGGIERI

    Je ne puis vous le dire…La présence de Votre Majesté m'a fait
    oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.

    CATHERINE

    C'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà
    l'important…Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une
    horloge;…je la ferai venir pour vous…Ou plutôt, écrivez vous-même
    à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.

    RUGGIERI

    Votre Majesté comble tous mes désirs…Depuis longtemps, j'en eusse
    acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre…

    CATHERINE

    Pourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?…Par Notre-Dame! il
    ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que
    vous…Non…Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de
    Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos
    finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate.
    Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la
    porte secrète)

    SCENE II

    RUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie

    RUGGIERI

    Oui, j'irai te rappeler ta promesse…Ce n'est qu'à prix d'or que je
    puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si
    nécessaires…(Ecoutant) On frappe…Ce sont eux. (Il va refermer la
    porte de l'alcôve)

    D'EPERNON, derrière le théâtre

    Holà! hé!

    RUGGIERI

    On y va, mes gentilshommes, on y va.

    SCENE III

    RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSE

    D'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le
    bras de Saint-Mégrin

    Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier…Vive
    Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de
    chat-huant pour arriver jusqu'à vous.

    RUGGIERI

    L'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.

    JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil

    Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.

    SAINT-MEGRIN

    Allons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne
    comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé
    l'antichambre mieux éclairée…

    RUGGIERI

    Vous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais…

    D'EPERNON

    Tu lui avais donc écrit?

    SAINT-MEGRIN

    Non, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne…

    D'EPERNON, à Joyeuse

    Et toi?

    JOYEUSE

    Moi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé…Cela me fatigue.

    RUGGIERI

    Je vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.

    SAINT-MEGRIN

    En ce cas, tu sais ce qui nous amène.

    RUGGIERI

    Oui.

    (D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se
    rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)

    D'EPERNON

    Alors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons
    t'interroger, tu vas nous répondre?

    RUGGIERI

    Oui…

    JOYEUSE

    Un instant, tête-Dieu!…(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon
    père…On dit que vous êtes en commerce avec Satan…Si cela était, si
    cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,…j'espère que
    vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des
    premières maisons de France?

    D'EPERNON

    Joyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!…

    RUGGIERI

    Rassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.

    D'EPERNON

    Puisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec
    l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?…

    RUGGIERI

    Ni l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire;
    mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que
    ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta
    destinée…Nogaret de la Valette, baron d'Epernon…

    D'EPERNON

    Comment! tu me connais aussi, moi?…Au fait, il n'y a rien là
    d'étonnant…Je suis devenu si populaire!

    RUGGIERI, reprenant

    Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien
    auprès de ce que sera ta faveur future.

    D'EPERNON

    Vive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?…Le roi m'appelle
    son fils.

    RUGGIERI

    Ce titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est
    inconstante…Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui
    commanderont.

    D'EPERNON

    Comment! tu connais le projet du mariage…?

    RUGGIERI

    Elle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la
    possédera!

    D'EPERNON

    Mais qui a pu t'apprendre?…

    RUGGIERI

    Ne t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre
    tous les astres?…Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de
    Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.

    JOYEUSE

    Eh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous
    devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent
    fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope…Non? Eh
    bien, allez, je vous écoute.

    RUGGIERI

    Jeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que
    la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;…que le titre de
    pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de
    France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons
    souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?…Oui…Eh bien, tu n'as
    fait que pressentir la moitié de ta fortune…Salut à l'époux de
    Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!…Salut au grand amiral
    du royaume de France!…

    JOYEUSE, se levant vivement

    Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons.
    (Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la
    prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur
    moi.

    D'EPERNON

    De par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais…(Il fouille à
    son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout…Je ne
    pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier
    philippus…Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il
    soit trépassé…Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard,
    tu devrais bien le charger de faire son épitaphe…

    SAINT-MEGRIN

    Il est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs…Je crois
    qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose
    et les doublons d'Espagne…Cependant il m'en reste encore
    quelques-uns, et si tu veux…

    D'EPERNON, riant

    Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous
    sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade
    Saint-Mégrin est fou…Seulement, sa folie n'est pas gaie…Cependant,
    il vient de me donner une bonne idée…Il faut que je vous fasse payer
    mon horoscope par un ligueur…Voyons, sur lequel vais-je vous donne un
    bon?…Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas?
    Voyons, cherche…

    JOYEUSE

    Que dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?…

    D'EPERNON

    Insolvable…En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.

    SAINT-MEGRIN

    Et le petit Brigard?…

    D'EPERNON

    Bah!…un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en
    cannelle et en herbe à la reine.

    RUGGIERI

    Thomas Crucé?…

    D'EPERNON

    Si je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder
    pendant quelque temps rancune à votre langue…Il n'est pas endurant.

    JOYEUSE

    Eh bien, Bussy Leclerc?

    D'EPERNON

    Vive Dieu….un procureur…Tu es de bon conseil, Joyeuse…(A
    Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien
    attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et
    le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin
    de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse,
    dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou
    douze pages…

    SAINT-MEGRIN

    Allons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on
    doit nous attendre au Louvre…Il faut rentrer, messieurs; partons!

    JOYEUSE

    Tu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.

    RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin

    Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!…

    SAINT-MEGRIN

    Je ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux!…Ce n'est pas en amour du moins.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père! Parlez bas!

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes
    pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de
    deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale…

    SAINT-MEGRIN

    Plus bas, mon père, plus bas!

    RUGGIERI

    Eh bien, doutes-tu encore de la science?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    RUGGIERI

    Veux-tu partir encore sans me consulter?

    SAINT-MEGRIN

    Je le devrais, peut-être…

    RUGGIERI

    J'ai cependant bien des révélations à te faire.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai…Joyeuse,
    d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans
    l'antichambre…

    JOYEUSE

    Un instant, un instant!…ma sarbacane…De par sainte Anne! si
    j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne
    veux pas lui laisser un seul carreau.

    D'EPERNON, à Saint-Mégrin

    Allons, dépêche-toi!…et nous te ferons bonne garde pendant ce
    temps. (Ils sortent.)

    SCENE IV

    RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN, poussant la porte

    Bien, bien…(Revenant) Mon père… un seul mot… M'aime-t-elle?…
    Vous vous taisez, mon père… Malédiction!… Oh! faites…faites
    qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et
    certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens,
    je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon
    salut dans l'autre…Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De
    l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du
    monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens
    quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang
    d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon
    père…Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle…

    RUGGIERI

    Mais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?

    SAINT-MEGRIN

    Que vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne
    reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?…Oui,
    quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se
    détournaient pas assez vite…Mais je puis me tromper…Elle me fuit,
    et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.

    RUGGIERI

    Et si tu y réussissais enfin?

    SAINT-MEGRIN

    Cela étant, mon père!…son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à
    craindre ou à espérer.

    RUGGIERI

    Et bien, viens et regarde dans cette glace…On l'appelle le miroir
    de réflexion…Quelle est la personne que tu désires y voir?

    SAINT-MEGRIN

    Elle, mon père!…

    (Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse
    apercevoir la duchesse de Guise endormie)

    RUGGIERI

    Regarde!

    SAINT-MEGRIN

    Dieu!…vrai Dieu!…c'est elle!…elle, endormie! Ah! Catherine!
    (L'alcôve se referme) Catherine! Rien…(regardant derrière) Rien
    non plus par ici…Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion…Mon
    père, que je la voie…que je la revoie encore!…

    RUGGIERI

    Elle dormait, dis-tu?

    SAINT-MEGRIN

    Oui…

    RUGGIERI

    Ecoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus
    grand…Je puis profiter du sien pour la transporter ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ici, près de moi?

    RUGGIERI

    Mais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance
    ne peut rien contre sa volonté…

    SAINT-MEGRIN

    Bien, mais hâtez-vous, mon père!…hâtez-vous!…

    RUGGIERI

    Prends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle
    revienne à elle…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui; mais hâtez-vous…

    RUGGIERI

    T'engages-tu par serment à ne jamais révéler?…

    SAINT-MEGRIN

    Sur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure…

    RUGGIERI

    Eh bien, lis…(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du
    livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort
    fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme)
    Regarde! (Il sort)

    SCENE V

    SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN

    Elle!…c'est elle!…la voilà…(Il s'élance vers elle, puis
    s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens
    enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs
    enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante.
    Si…Que Dieu me protège! Ah!…rien ne change…Ce n'est donc pas
    un prestige, un rêve du ciel…Oh! son coeur bat à peine!…sa
    main…elle est glacée!…Catherine! réveille-toi: ce sommeil
    m'épouvante! Catherine!…Elle dort…Que faire?…Ah! ce
    flacon,…..j'oubliais…Ma tête est perdue!…(Il lui fait respirer
    le flacon)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui,…respire!…lève-toi!…parle, parle!…j'aime mieux
    entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de
    te voir dormir de ce sommeil froid.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! que je suis faible!…(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de
    Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps…Mes
    femmes…comment s'appellent-elles?…(Apercevant Saint-Mégrin) Ah!
    c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)

    SAINT-MEGRIN

    Oui…oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous!…mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée
    à voir à mon réveil…Mon front est si lourd, que je ne puis y
    rassembler deux idées…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y
    reste!…celle de mon amour pour toi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…oui,…vous m'aimez…Oh! depuis longtemps, je m'en suis
    aperçue… Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais…
    Pourquoi donc?…Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le
    dire!…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! redis-le donc encore!…redis-le, car il y a bien du bonheur à
    l'entendre!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais j'avais un motif pour vous le cacher…Quel était-il donc?…
    Ah!… ce n'était pas vous que je devais aimer…(Se levant, et
    oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit
    que je vous aimais?…Malheureuse que je suis!…mon amour s'est
    réveillée avant ma raison.

    SAINT-MEGRIN

    Catherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
    croyez pas que cela soit…C'était un songe,…le sommeil,… le…
    Mais comment se fait-il que je sois ici?…Quelle est cette chambre?
    …Marie!…Madame de Cossé!… Laissez-moi, monsieur de
    Saint-Mégrin, éloignez-vous…

    SAINT-MEGRIN

    M'éloigner! et pourquoi?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?…

    SAINT-MEGRIN

    Madame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment…Il y a
    de l'enchantement, de la magie.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis perdue!…moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà
    les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître…

    SAINT-MEGRIN

    M. de Guise!…mille damnations!…M. de Guise, votre seigneur et
    maître!…Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort…et que tout
    son sang…tout le mien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, vous m'effrayez.

    SAINT-MEGRIN

    Pardon!…mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre,
    être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître…Il me
    fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour
    du jugement si je ne le lui rends pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte!…Mais enfin…où suis-je? dites-le moi…
    Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous
    pardonne…

    SAINT-MEGRIN

    Me pardonner! et quel est donc mon crime?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis ici…et vous me le demandez…Vous avez profité de son
    sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut
    vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte…

    SAINT-MEGRIN

    Qui ne m'aime pas!…Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne
    pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence!

    SAINT-MEGRIN

    Ne craignez rien.

    JOYEUSE, dans l'antichambre

    Vive Dieu!…nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas…

    LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre

    Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard,
    d'éveiller un lion…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Sainte Marie!…c'est la voix du duc de Guise!…où fuir? où me
    cacher?

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte

    C'est le duc de Guise?…Eh bien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.

    SAINT-MEGRIN

    C'est vrai…

    (Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre
    qui sert de verrou)

    RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main

    Silence, madame…Suivez-moi…

    (Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri
    la suit; la porte se referme derrière eux)

    LE DUC DE GUISE, avec impatience

    Messieurs!…

    D'EPERNON

    Ne trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait
    agréable?…

    SAINT-MEGRIN, se retournant

    Maintenant, madame,…nous pouvons…Eh bien, où est-elle?…Tout
    cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête!
    ma tête!…Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)

    LE DUC DE GUISE, entrant

    J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait
    les honneurs de l'appartement…

    SAINT-MEGRIN

    Ne vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne
    profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous
    crois digne…Cela viendra, je l'espère…

    JOYEUSE

    Comment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui, messieurs, c'est lui…Mais il se fait tard; partons!
    partons! (Ils sortent)

    SCENE VII

    LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD

    LE DUC DE GUISE

    C'est vous, Crucé? quelles nouvelles?

    CRUCE

    Mauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,…tout dégénère.
    Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.

    LE DUC DE GUISE

    Comment cela?

    CRUCE

    Eh! oui…Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons
    de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous
    n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent,
    les huguenots sont de la Ligue…

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce que votre liste?…

    CRUCE

    Trois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y
    ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant
    la grimace…Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche
    sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma
    pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans…Mais je n'aurai
    pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se
    perdent…Tête-Dieu! si j'étais à votre place…

    LE DUC DE GUISE

    Et la liste?…

    CRUCE

    La voici…Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que
    plus tard.

    LE DUC DE GUISE

    Cela viendra, mon brave, cela viendra.

    CRUCE

    Dieu le veuille!…Ah! ah! voilà les camarades.

    (Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)

    LE DUC DE GUISE

    Eh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?

    BUSSY-LECLERC

    Pas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des
    avocats, des procureurs.

    CRUCE

    Et toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?

    BRIGARD

    Ils ont tous signé.

    CRUCE, lui frappant sur l'épaule

    Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent
    se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y
    auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils
    achèteront.

    LE DUC DE GUISE

    Et vous, monsieur Marteau?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    J'ai été moins heureux, monseigneur…Les maîtres des comptes ont
    peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.

    LE DUC DE GUISE

    Il a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président
    de Thou?…Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi
    et à sa famille?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Oui; mais on se réunit sans sa permission.

    LE DUC DE GUISE

    Il a raison, M. de Thou…Je me rendrai demain au lever de Sa
    Majesté, messieurs…Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la
    sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser…Mais, Dieu
    merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les
    yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai
    l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement
    la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Prenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche
    d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot…

    LE DUC DE GUISE

    Il n'oserait!…D'ailleurs, j'irai armé.

    CRUCE

    Que Dieu soit pour vous et la bonne cause!…Cela fait, monseigneur,
    je crois qu'il sera temps de vous décider.

    LE DUC DE GUISE

    Oh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas
    en une heure, je ne le déciderai de ma vie.

    CRUCE

    Oui,…et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être
    pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure…

    LE DUC DE GUISE

    Monsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié
    le plus sûr.

    CRUCE

    Tête-Dieu!…vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis
    pressé; et puisque tout le monde signe…

    LE DUC DE GUISE

    Oui…Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa
    Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris…ont-ils
    signé?…Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne
    mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la
    Bastille…Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera
    venu…

    BUSSY-LECLERC

    Eh bien, que ferons-nous au Valois?

    LE DUC DE GUISE

    Ce que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une
    paire de ciseaux: une troisième couronne.

    BUSSY-LECLERC

    Ainsi soit-il!…n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que
    tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien…

    RUGGIERI

    J'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite
    requête.

    BUSSY-LECLERC

    Laquelle?

    RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon

    La voici…

    BUSSY-LECLERC

    Comment! un bon du d'Epernon…sur moi? C'est une plaisanterie.

    RUGGIERI

    Il a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver,
    et le ferait acquitter lui-même…

    BUSSY-LECLERC

    Qu'il vienne, morbleu!…a-t-il oublié qu'avant d'être procureur,
    j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?…Je crois que le
    cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus
    et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons
    tailler en marbre à son tour.

    LE DUC DE GUISE

    Gardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour
    vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi…Son insolence
    recrute pour nous…Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble
    rose, c'est cent vingt livres tournois…Les voici.

    BUSSY-LECLERC

    Que faites-vous donc, monseigneur?…

    LE DUC DE GUISE

    Soyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé,
    je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur…Mais il
    se fait tard…A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de
    Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera
    les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui
    viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs.
    Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.

    CRUCE

    Oui, monseigneur…(Ils sortent)

    SCENE VIII

    LE DUC DE GUISE, seul

    (Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)

    Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai
    entrepris…Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme
    à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un
    beau rêve…Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à
    combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;…c'est le moins à craindre; il
    est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait
    facilement hérétique et inhabile à succéder…Mais, à son défaut
    l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère,
    l'héritage du Valois?…Le duc de Savoie, son oncle par alliance,
    voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa
    soeur…Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la
    couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le
    forcer à me reconnaître comme héritier…J'y songerai…Que de
    peines! de tourments!…pour qu'à la fin peut-être la balle d'un
    pistolet ou la lame d'un poignard…Ah! (Il laisse tomber sa main
    avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la
    duchesse.) Qu'est cela?…Mille damnations! ce mouchoir appartient à
    la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de
    Lorraine…Elle serait venue ici!…Saint-Mégrin!…O Mayenne!
    Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui…lui…(Appelant)
    Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais…Saint-Paul! qu'on me
    cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.

    ACTE DEUXIEME

    Une salle du Louvre.–A gauche, deux fauteuils et quelques tabourets
    préparés pour le roi, la reine mère et les courtisans. Joyeuse est
    couché dans l'un de ces fauteuils, et Saint-Mégrin, debout, appuyé
    sur le dossier de l'autre. Du côté opposé, d'Epernon est assis à une
    table sur laquelle est posé un échiquier. Au fond, Saint-Luc fait
    des armes avec du Halde. Chacun d'eux a près de lui un page à ses
    couleurs.

    SCENE PREMIERE

    JOYEUSE, SAINT-MEGRIN, D'EPERNON, SAINT-LUC, DU HALDE, Pages

    D'EPERNON

    Messieurs, qui de vous fait ma partie d'échecs, en attendant le
    retour du roi? Saint-Mégrin, ta revanche?

    SAINT-MEGRIN

    Non, je suis distrait aujourd'hui.

    JOYEUSE

    Oh! décidément, c'est la prédiction de l'astrologue…Vrai Dieu!
    c'est un véritable sorcier. Sais-tu bien qu'il avait prédit à Dugast
    qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, quand la reine
    Marguerite l'a fait assassiner? Je parie que c'est un horoscope du
    même genre qui occupe Saint-Mégrin, et que quelque grande dame dont
    il est amoureux…

    SAINT-MEGRIN, l'interrompant vivement

    Mais toi-même, Joyeuse, que ne fais-tu la partie de d'Epernon?

    JOYEUSE

    Non, merci.

    D'EPERNON

    Est-ce que tu veux réfléchir aussi, toi?

    JOYEUSE

    C'est, au contraire, pour ne pas être obligé de réfléchir.

    SAINT-LUC

    Eh bien, veux-tu faire des armes avec moi, vicomte?

    JOYEUSE

    C'est trop fatigant, et puis tu n'es pas de ma force. Fais une
    oeuvre charitable, tire d'Epernon d'embarras…

    SAINT-LUC

    Soit.

    JOYEUSE, tirant un bilboquet de son escarcelle

    Vive Dieu! messieurs, voilà un jeu…Celui-là ne fatigue ni le corps
    ni l'esprit…Sais-tu bien que cette nouvelle invention a eu un
    succès prodigieux chez la présidente? A propos, tu n'y étais pas,
    Saint-Luc; qu'es-tu donc devenu?

    SAINT-LUC

    J'ai été voir les Gelosi; tu sais, ces comédiens italiens qui ont
    obtenu la permission de représenter des mystères à l'hôtel de
    Bourbon.

    JOYEUSE

    Ah! oui,…moyennant quatre sous par personne.

    SAINT-LUC

    Et puis, en passant…Un instant, d'Epernon, je n'ai pas joué.

    JOYEUSE

    Et puis, en passant?…

    SAINT-LUC

    Où?

    JOYEUSE

    En passant, disais-tu?

    SAINT-LUC

    Oui…Je me suis arrêté en face de Nesle, pour y voir poser la
    première pierre d'un pont qu'on appellera le pont Neuf.

    D'EPERNON

    C'est Ducerceau qui l'a entrepris…On dit que le roi va lui accorder
    des lettres de noblesse.

    JOYEUSE

    Et justice sera faite…Sais-tu bien qu'il m'épargnera au moins six
    cents pas, toutes les fois que je voudrais aller à l'Ecole
    Saint-Germain? (Il laisse tomber son bilboquet, et appelle son page,
    qui est à l'autre bout de la salle) Bertrand, mon bilboquet…

    SAINT-LUC

    Messieurs, grande réforme! Ce matin, madame de Sauve m'a dit en
    confidence que le roi avait abandonné les fraises gaudronnées pour
    prendre les collets renversés à l'italienne.

    D'EPERNON

    Eh! que ne nous disais-tu pas cela!…Nous serons en retard d'un
    jour…Tiens, Saint-Mégrin le savait, lui…(A son page) Que je
    trouve demain un collet renversé au lieu de cette fraise…

    SAINT-LUC, riant

    Ah! ah!…tu te souviens que le roi t'a exilé quinze jours, parce
    qu'il manquait un bouton à ton pourpoint…

    JOYEUSE

    Eh bien, moi, je vais te rendre nouvelle pour nouvelle. Antraguet
    rentre aujourd'hui en grâce.

    SAINT-LUC

    Vrai?…

    JOYEUSE

    Oui, il est décidément guisard…C'est le Balafré qui a exigé du roi
    qu'il lui rendît son commandement…Depuis quelque temps, le roi fait
    tout ce qu'il veut.

    D'EPERNON

    C'est qu'il a besoin de lui…Il paraît que le Béarnais est en
    campagne, le harnais sur le dos…

    JOYEUSE

    Vous verrez que ce damné d'hérétique nous fera battre pendant
    l'été…Mettez-vous donc en campagne de cette chaleur-là,…avec cent
    cinquante livres de fer sur le corps!…pour revenir hâlé comme un
    Andalou…

    SAINT-LUC

    Ce serait un mauvais tour à te faire, Joyeuse…

    JOYEUSE

    Je l'avoue; j'ai plus peur d'un coup de soleil que d'un coup
    d'épée…et, si je le pouvais, je me battrais toujours, comme Bussy
    d'Amboise l'a fait dans son dernier duel, au clair de la lune…

    SAINT-LUC

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles?

    D'EPERNON

    Il est toujours dans l'Anjou, près de Monsieur…C'est encore un
    ennemi de moins pour le guisard.

    JOYEUSE

    A propos de guisard, Saint-Mégrin, sais-tu ce qu'en dit la maréchale
    de Retz? Elle dit qu'auprès du duc de Guise, tous les princes
    paraissent peuple.

    SAINT-MEGRIN

    Guise!…toujours Guise!…Vive Dieu!…que l'occasion se présente
    (tirant son poignard et coupant son gant en morceaux), et, de par
    saint Paul de Bordeaux! je veux hacher tous ces petits princes
    lorrains comme ce gant.

    JOYEUSE

    Bravo, Saint-Mégrin!…Vrai-Dieu! je le hais autant que toi.

    SAINT-MEGRIN

    Autant que moi! Malédiction! si cela est possible; je donnerais mon
    titre de comte pour sentir, cinq minutes seulement, son épée contre
    la mienne…Cela viendra peut-être…

    DU HALDE

    Messieurs, messieurs, voilà Bussy…

    SAINT-MEGRIN

    Comment! Bussy d'Amboise?…

    SCENE II

    LES MEMES, BUSSY D'AMBOISE

    BUSSY D'AMBOISE

    Eh! oui, messieurs, lui-même, en personne…Aux amis,
    salut…Bonjour, Saint-Mégrin…

    SAINT-MEGRIN

    Et nous qui te croyions à cent lieues d'ici.

    BUSSY D'AMBOISE

    J'y étais, il y a trois jours…Aujourd'hui, me voilà.

    JOYEUSE

    Ah! ah!…vous êtes donc raccommodés?…Il voulait te tuer avec
    Quélus…Il n'y a pas de sa faute, si le coup n'a pas réussi…

    BUSSY D'AMBOISE

    Oui, pour la dame de Sauve…Mais, depuis, nous avons mesuré nos
    épées, et elles se sont trouvées de la même longueur…

    SAINT-LUC

    A propos de la dame de Sauve, on dit que, pour qu'elle soit plus sûre
    de ta fidélité, tu lui écris avec ton sang, comme Henri III écrivait
    de Pologne à la belle Renée de Chateauneuf…Sans doute elle était
    prévenue de ton arrivée, elle…

    BUSSY D'AMBOISE

    Non. Nous voyageons incognito…Mais je n'ai pas voulu passer si
    près de vous, sans venir vous demander s'il n'y avait pas quelqu'un
    de vous qui eût besoin d'un second…

    SAINT-MEGRIN

    Cela se pourra faire, si tu ne nous quittes pas trop tôt.

    BUSSY D'AMBOISE

    Tête-Dieu!…le cas échéant, je suis homme à retarder mon
    départ;…ainsi ne te gêne pas. Il y a si longtemps que cela ne
    m'est arrivé…c'est tout au plus si, en province, on trouve à se
    battre une fois par semaine…Heureusement que j'avais là, sous la
    main, mon ami Saint-Phal; nous nous sommes battus trois fois, parce
    qu'il soutenait avoir vu des X sur les boutons d'un habit, où je
    crois qu'il y avait des Y…

    SAINT-MEGRIN

    Bah! pas possible…

    BUSSY D'AMBOISE

    Parole d'honneur! Crillon était mon second…

    JOYEUSE

    Et qui avait raison?

    BUSSY D'AMBOISE

    Nous n'en savons rien encore: la quatrième rencontre en
    décidera…Mais que vois-je donc là-bas? Les pages d'Antraguet!…Je
    croyais que, depuis la mort de Quélus…

    SAINT-LUC

    Le duc de Guise a sollicité sa grâce.

    BUSSY D'AMBOISE

    Ah! oui, sollicité,…j'entends…Il est donc toujours insolent,
    notre beau cousin de Guise?…

    SAINT-MEGRIN

    Pas encore assez…

    D'EPERNON

    Vrai-Dieu! tu es difficile…Je suis sûr qu'au fond du coeur, le roi
    n'est pas de ton avis.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'il dise donc un mot…

    D'EPERNON

    Ah! vois-tu, c'est qu'il est trop occupé dans ce moment, il apprend
    le latin.

    SAINT-MEGRIN

    Tête-Dieu! qu'a-t-il besoin de latin pour parler à des Français?
    Qu'il dise seulement: «A moi, ma brave noblesse!» et un millier
    d'épées qui coupent bien, sortiront des fourreaux où elles se
    rouillent. N'a-t-il plus dans la poitrine le même coeur qui battait
    à Jarnac et à Moncontour, ou ses gants parfumés ont-ils amolli ses
    mains, au point qu'elles ne puissent plus serrer la garde d'une épée?

    D'EPERNON

    Silence, Saint-Mégrin!…le voilà…

    UN PAGE, entrant

    Le roi!…

    BUSSY D'AMBOISE

    Je vais me tenir un peu à l'écart…Je ne me montrerai que s'il est
    de bonne humeur…

    UN SECOND PAGE

    Le roi! (Tout le monde se lève et se groupe)

    UN TROISIEME PAGE

    Le roi!

    SCENE III

    LES MEMES, HENRI, puis CATHERINE

    HENRI

    Salut, messieurs, salut…Villequier, qu'on prévienne madame ma mère
    de mon retour, et qu'on s'informe si l'on a apporté mon nouvel habit
    d'amazone…Ah! dites à la reine que je passerai chez elle, afin de
    fixer le jour de notre départ pour Chartres; car vous savez,
    Messieurs, que la reine et moi faisons un pèlerinage à Notre-Dame de
    Chartres, afin d'obtenir du ciel ce qu'il nous a refusé jusqu'à
    présent, un héritier de notre couronne. Ceux qui voudront nous
    suivre seront les bienvenus.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, si, au lieu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres, vous
    ordonniez une campagne dans l'Anjou…si vos gentilshommes étaient
    revêtus de cuirasses au lieu de cilices, et portaient des épées en
    guise de cierges, Votre Majesté ne manquerait pas de pénitents, et
    vous me verriez au premier rang, sire, dussé-je faire la moitié de la
    route pieds nus sur des charbons ardents.

    HENRI

    Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en
    arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre
    beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas
    pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma
    cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez,
    ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils
    bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux,
    n'aurait jamais dû quitter notre cour…

    CATHERINE

    Il y revient, peut-être, mon fils…

    HENRI, s'asseyant

    C'est ce que nous allons savoir…Asseyez-vous, ma mère…Approchez,
    seigneur de Bussy…Où avez-vous quitté notre frère?

    BUSSY D'AMBOISE

    A Paris, sire.

    HENRI

    A Paris!…Serait-il dans notre bonne ville de Paris?

    BUSSY D'AMBOISE

    Non; mais il y est passé cette nuit.

    HENRI

    Et il se rend?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Dans la Flandre…

    HENRI

    Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre
    famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous,
    sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné
    et à son roi?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire,…il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et
    il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus
    sortir.

    HENRI

    Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon
    serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être
    bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre.
    Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus
    vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien,
    qu'y a-t-il?

    CATHERINE

    Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que
    vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale
    présence…

    HENRI

    Oui, oui, volontairement!…Le meurtrier!…Ma mère, mon cousin de
    Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut
    qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.

    LE PAGE

    Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville,
    ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer
    aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son
    respect.

    HENRI

    Oui, oui;…tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et
    respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui
    pourrait me rappeler cet affreux duel…Tiens, Joyeuse, tiens!…(Il
    tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants
    d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami
    commun…D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron…Saint-Mégrin,
    je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un
    bras de dix-huit ans!…qu'elle te défende mieux que lui, en pareille
    circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les
    oubliez pas dans vos prières.

    Que Dieu reçoive en son giron
    Quélus, Schomberg et Maugiron.

    Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous…Faites entrer…(A
    la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire)
    Approchez ici, baron, et fléchissez le genou…Charles Balzac
    d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence
    royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous
    les avions ôtés, vos dignités et vos titres…Relevez-vous, baron de
    Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province
    d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions
    que vous y remplissiez autrefois…Relevez-vous.

    D'ENTRAGUES

    Non, sire,…je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu
    publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un
    loyal et honorable cavalier.

    HENRI

    Oui,…nous le reconnaissons, car c'est la vérité…Mais vous avez
    porté des coups bien malheureux!…

    D'ENTRAGUES

    Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et
    d'oubli.

    HENRI

    Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.

    CATHERINE

    Mon fils, que faites-vous?

    HENRI

    Non, madame, non…J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal
    qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.

    D'ENTRAGUES

    Sire,…j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma
    soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.

    HENRI

    C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre
    présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le
    bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir…Qui fait ce
    bruit?

    D'EPERNON

    Ce sont ceux de Guise…

    HENRI

    Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les
    princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés…Ses
    pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée
    ne soit pas un mystère…

    SAINT-MEGRIN

    Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance…Il a ses
    sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de
    pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre
    Majesté.

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    (Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi
    par quatre, dont l'un porte son casque)

    HENRI

    Venez, monsieur le duc, venez…Quelqu'un qui s'est retourné au bruit
    que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de
    parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus,
    de supprimer quelque impôt…Mon peuple est un peuple bien heureux,
    mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et
    en moi un roi si patient!

    LE DUC DE GUISE

    Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,…et je
    suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses
    sujets.

    SAINT-MEGRIN, à part

    Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier…

    LE DUC DE GUISE

    Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant
    Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et
    des siens que j'ai à l'entretenir…

    HENRI

    Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas
    attendre nos prochains états de Blois?…Les trois ordres de la
    nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous
    mission de me parler au nom de leurs mandataires.

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois
    viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de
    novembre?…Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un
    conseil privé…

    HENRI

    Lorsque le danger est pressant!…Mais vous nous effrayez, monsieur
    de Guise…Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil
    privé sont ici…Parlez, monsieur le duc, parlez.

    CATHERINE

    Mon fils, permettez que je me retire.

    HENRI

    Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché
    pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante,
    ses conseils nous ont même été d'un utile secours.

    LE DUC DE GUISE

    Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop
    hardie…Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal
    sujet.

    HENRI

    Au fait, monsieur le duc, au fait…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté
    les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat…Jusqu'à présent, Votre
    Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le
    remplir…Mais cela ne peut durer…L'approbation du saint-père a
    permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens
    du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous
    prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers…Les diamants
    de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au
    duc Casimir…Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont
    été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu
    l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé
    d'aliéner les domaines.

    HENRI

    Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez
    mauvais état…Nous prendrons un autre surintendant.

    LE DUC DE GUISE

    Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire…mais
    Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que
    votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est
    emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le
    Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois
    et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos
    troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept
    mille habitants au fil de l'épée.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut
    châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne
    craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous
    irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir
    l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au
    cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.

    SAINT-MEGRIN

    Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour
    rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos
    terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et,
    vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les
    chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi,
    pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.

    HENRI

    Vous l'entendez, monsieur le duc?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de
    Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils
    s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des
    hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le
    remplira, lorsque le moment en sera venu…Mais je ne puis cacher à
    Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la
    voyant pas reconnaître hautement cette grande association.

    HENRI

    Et que faudrait-il pour cela?

    LE DUC DE GUISE

    Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa
    confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui
    surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour
    rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les
    circonstances difficiles…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre
    personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner
    l'embarras de chercher bien loin ce chef…Nous y penserons à loisir,
    mon beau cousin, nous y penserons à loisir.

    LE DUC DE GUISE

    Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant…

    HENRI

    Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai
    huguenot…Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de
    l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu
    nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de
    Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal
    masqué.

    SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc

    Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de
    chercheur d'aventures?

    LE DUC DE GUISE

    Et de redresseur de torts, monsieur le comte.

    HENRI

    En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le
    temps qui court.

    LE DUC DE GUISE

    C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse
    d'acier qu'un justaucorps de satin.

    SAINT-MEGRIN

    M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses
    oreilles.

    LE DUC DE GUISE

    Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa
    blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la
    tête pour les éviter.

    JOYEUSE, prenant sa sarbacane

    C'est ce que nous allons voir…

    SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane

    Attends!…il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait
    l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A
    vous, monsieur le duc.

    TOUS

    Bravo! bravo!

    LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard

    Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)

    SAINT-PAUL

    Qu'allez-vous faire!…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle
    et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle…

    LE DUC DE GUISE

    Et vous aussi, sire!…Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
    Majesté.

    HENRI

    Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne;
    agissez comme si nous n'y étions pas…

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?…

    HENRI

    Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous…Nous
    trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant,
    pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.

    LE DUC DE GUISE

    Vous en êtes le maître, sire…Mais d'ici là?…

    HENRI

    Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre…Comte Paul Estuert, nous
    te faisons marquis de Caussade.

    LE DUC DE GUISE

    Je suis duc, sire.

    HENRI

    Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de
    Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui…car il
    est votre égal.

    SAINT-MEGRIN

    Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et,
    puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière
    à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur…Or, écoutez, messieurs:
    moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi,
    Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici
    présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les
    princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au
    poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra
    à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à
    la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide!
    (Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!

    D'EPERNON

    Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.

    LE DUC DE GUISE, montrant le gant.

    Saint-Paul…

    BUSSY D'AMBOISE

    Un instant, messieurs!…un instant! Moi, Louis de Clermont,
    seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul
    Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se
    déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et,
    comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais…tu ne m'as
    pas donné le temps…Mais sois tranquille, si tu es tué…

    LE DUC DE GUISE

    Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé.
    (Haut) Antraguet, tu seras mon second…Vous le voyez, messieurs, je
    vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus…
    Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même
    longueur que l'épée de combat de ces messieurs.

    SAINT-MEGRIN

    Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible
    pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci…Mais
    nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le
    duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.

    HENRI

    Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre
    présence, et nous le fixons à demain…Maintenant, chacun de vous
    peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous
    l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant…Que veux-tu,
    Saint-Mégrin?

    SAINT-MEGRIN

    Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en
    rapporte à Dieu et à mon épée.

    HENRI

    Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?

    LE DUC DE GUISE

    La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
    Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.

    HENRI

    Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous
    l'octroyons, mon beau cousin…Messieurs, puisque M. de Guise nous y
    force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil
    d'Etat…Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux
    champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien
    songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.

    SCENE V

    HENRI, CATHERINE

    HENRI

    Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis
    vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai
    autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.

    CATHERINE

    Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des
    conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?

    HENRI

    Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.

    CATHERINE

    Et vous avez résolu?

    HENRI

    Rien encore, car les chances du combat sont incertaines…Si M. de
    Guise était tué,…eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef;
    s'il ne l'était pas,…alors je prierais Dieu de m'éclairer…Mais,
    en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien
    ne m'en fera changer…La vue de mon trône me donne de temps en temps
    des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.

    CATHERINE

    Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et
    puissante?…Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je
    désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.

    HENRI

    Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon
    trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une
    partie, si ce n'est du tout.

    CATHERINE

    Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que
    la Ligue exige par sa voix…

    HENRI

    Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma
    mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui…
    comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration
    d'Amboise… Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé
    comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des
    cuissards d'acier.

    CATHERINE

    Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il
    n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant…Ce
    que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré…et,
    cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un
    devoir que nous lui imposerons comme son maître.

    CATHERINE

    Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!…et malheur…
    malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première
    marche!

    HENRI

    Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques
    raisons?

    CATHERINE

    Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son
    but?…

    HENRI

    De soutenir l'autel et le trône.

    CATHERINE

    C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un
    sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon
    fils,…il n'est pas loin d'être un rebelle.

    HENRI

    M. le duc aurait-il de si coupables desseins?

    CATHERINE

    Les circonstances l'accusent, du moins…Hélas! mon fils, je ne puis
    veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant,
    peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.

    HENRI

    Un complot! on conspirerait contre moi?…Dites, dites, ma mère…
    Quel est ce papier?…

    CATHERINE

    Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon… Son
    valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés,
    celui-ci en faisait partie.

    HENRI

    Voyons, ma mère, voyons…(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le
    papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de
    Guise!…un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à
    monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de
    France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de
    moi, ma mère?…

    CATHERINE

    Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le
    voici tel…non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel
    qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de
    l'approuver.

    HENRI, lisant

    «Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera
    rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera
    sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur,
    comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le
    roi et l'avoir confiné dans un couvent…» Dans un couvent!…Ils
    veulent m'ensevelir dans un cloître!…

    CATHERINE

    Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne
    vous attend…

    HENRI

    Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?

    CATHERINE

    Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
    Childéric, en échange de son manteau royal?…

    HENRI

    Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont
    changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y
    donne des droits.

    CATHERINE

    Ne peut-on en supposer?…Voyez cette généalogie.

    HENRI

    La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas,
    vous savez bien que cela n'est pas.

    CATHERINE

    Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.

    HENRI

    Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle
    couronne de France…Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y
    prétendre sans notre permission?

    CATHERINE

    Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il
    faut recoudre.

    HENRI

    Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et
    adroit.

    CATHERINE

    Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit
    que lui?

    HENRI

    Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin…

    CATHERINE

    Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne…

    HENRI

    Vous avez raison…Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de
    la Ligue?

    CATHERINE

    Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?…Peut-être y
    aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la
    résolution.

    HENRI, hésitant

    De la résolution!

    CATHERINE

    Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon
    respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que
    parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un
    caractère irrésolu…C'est un roseau peint en fer…Appuyez, il
    pliera.

    HENRI

    Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!…faut-il les
    exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.

    CATHERINE

    Non; peut-être ai-je un autre moyen…Mais jurez-moi qu'à l'avenir
    vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.

    HENRI

    N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.

    CATHERINE

    Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables
    à Dieu.

    HENRI

    Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je
    m'abandonne entièrement à vous.

    CATHERINE

    Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.

    SCENE VI

    LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI

    LE DUC DE GUISE

    Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces
    insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin…Le roi
    l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune?
    Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier,
    dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en
    a fait prévenir par Bassompierre…Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de
    la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon!
    (Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur duc…

    LE DUC DE GUISE

    J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez
    toi…Dans quelques minutes, nos amis seront ici…Je suis venu le
    premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a
    dit que je pouvais compter sur toi.

    RUGGIERI

    Il a dit vrai…Et mon art…

    LE DUC DE GUISE

    Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis
    trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es
    savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des
    archives…C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi.
    L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la
    Ligue; il est rentré en France…

    RUGGIERI

    Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
    Lyon.

    LE DUC DE GUISE

    Il y est mort; il était porteur de papiers importants…Ces papiers
    ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc
    de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535,
    par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains
    étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il
    faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine
    dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves.
    C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé.
    Voici un à-compte.

    RUGGIERI

    Vous serez content de moi, monseigneur.

    LE DUC DE GUISE

    Bien…Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y
    ai trouvés?

    RUGGIERI

    Me consulter sur l'avenir.

    LE DUC DE GUISE

    Sont-ils donc mécontents du présent?…Ils seraient bien difficiles.
    Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.

    LE DUC DE GUISE

    Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne
    s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines…Mais il
    y a quelqu'un dans l'antichambre…Ah! ah! c'est le père Crucé.

    ACTE TROISIEME

    L'oratoire de la duchesse de Guise

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE

    MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir

    Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au
    bal de la cour en simple domino?

    MARIE, déposant des fleurs sur la même table

    C'est que madame la duchesse n'est pas coquette…

    MADAME DE COSSE

    Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages…A
    quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la
    figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce
    domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en
    Diane ou en Hébé?

    ARTHUR

    C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    Voyez donc ce petit muguet!…Allez ramasser l'éventail de votre
    maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette;
    vous n'y connaissez encore rien…Dans trois ou quatre ans, à la
    bonne heure!

    ARTHUR

    Tiens…Je vais avoir quinze ans.

    MADAME DE COSSE

    Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise…

    MARIE

    Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal.
    Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du
    premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.

    MADAME DE COSSE

    Et voilà le tort…Autrefois, on conservait son déguisement toute la
    nuit…Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de
    l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans…Je n'en
    avais que vingt.

    ARTHUR

    Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.

    MADAME DE COSSE

    Vingt-cinq ou trente, peu importe…Alors je n'en avais que quinze.
    Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où
    l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un
    combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.

    ARTHUR

    C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.

    MADAME DE COSSE

    C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux…Il ferait beau
    voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants
    damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.

    ARTHUR

    Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
    François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    J'étais un enfant…Je ne m'en souviens pas…Un enfant au berceau,
    entendez-vous?

    MARIE

    Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
    Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes…

    ARTHUR

    Et le comte de Saint-Mégrin, donc!…

    MADAME DE COSSE

    Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais…J'aurais bien
    voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que
    portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la
    beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de
    Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux
    mains…C'était au fameux tournoi de Soissons…

    MARIE

    Au fameux tournoi de Soissons?…

    ARTHUR

    Eh! oui…au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort
    du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau…

    MADAME DE COSSE

    Petit drôle!…vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de
    madame la duchesse de Guise.

    SCENE II

    LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE

    ARTHUR, courant à elle

    Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le
    courroux de votre première dame d'honneur…

    LA DUCHESSE DE GUISE, distraite

    Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?…

    ARTHUR

    Chevalier discourtois, je me souviens des dates.

    MADAME DE COSSE, interrompant

    Madame la duchesse paraît préoccupée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Non…N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?

    MARIE

    Non, madame.

    ARTHUR

    Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ta récompense, enfant?…Un mouchoir mérite-t-il donc une grande
    récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.

    MARIE

    Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait
    dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est
    venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus
    joli petit sapajou…

    MADAME DE COSSE

    Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est
    entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais
    tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds

    Eh bien?

    ARTHUR

    Je n'ai rien trouvé…

    MADAME DE COSSE

    M. de Joyeuse est en Alcibiade…Il a un casque d'or massif…Son
    costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon
    est…

    ARTHUR

    Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)

    MADAME DE COSSE

    Ah!…M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant;
    mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume
    d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ruggieri?…Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle,
    près de l'hôtel de Soissons?

    MARIE

    Oui.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à part

    Plus de doute!…c'était chez lui…J'avais cru le
    reconnaître…(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?

    MADAME DE COSSE

    Si…M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses _Dames
    galantes_… Je l'ai déposé sur cette table…La reine de Navarre y
    joue un grand rôle…Et puis M. Ronsard est aussi venu…il voulait
    absolument vous voir…Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez
    madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous
    apportait une petite pièce de vers.

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction

    Sur la rime?…

    MADAME DE COSSE

    Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame
    la duchesse veut-elle les entendre?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Donnez à Arthur, il les lira.

    ARTHUR, lisant

    Mignonne, allons voir si la rose
    Qui, ce matin, avoit desclose
    Sa robe de pourpre au soleil
    N'a point perdu, cette vesprée,
    Les plis de sa robe pourprée
    Et son teint au vostre pareil.

    Las! voyez comme en peu d'espace,
    Mignonne, elle a, dessus la place,
    Là, là, ses beautés laissé choir.
    O vrayment marastre nature!
    Puisqu'une telle fleur ne dure
    Que du matin jusques au soir!

    Or donc, écoutez-moi, mignonne,
    Tandis que votre âge fleuronne,
    Dans sa plus verte nouveauté,
    Cueillez, cueillez votre jeunesse;
    Comme à cette fleur, la vieillesse
    Fera ternir votre beauté.

    LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite

    Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.

    ARTHUR

    Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    M. de Saint-Mégrin?…

    MADAME DE COSSE

    Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours…

    ARTHUR

    Et pourquoi cela?

    MADAME DE COSSE

    Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son
    amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour,
    qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.

    ARTHUR

    Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?…Cela
    peut être.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…cela peut être.

    MADAME DE COSSE, à Arthur

    Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour
    être l'objet de votre enthousiasme?

    ARTHUR

    Si remarquable?…Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir
    son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu l'aimes donc bien?

    ARTHUR

    Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai
    besoin de vous…Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te
    donner.

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR

    ARTHUR

    J'attends vos ordres.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis
    distraite, préoccupée…Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce
    jeune vicomte de Joyeuse!

    ARTHUR

    Joyeuse?…Non…Saint-Mégrin.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! oui,…c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce
    jeune homme? Moi, je cherche en vain.

    ARTHUR

    Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Si.

    ARTHUR

    Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à
    cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien;
    s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa
    force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul,
    peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes
    seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur
    pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui, c'est vrai…Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé
    parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre
    pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.

    ARTHUR

    La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    La dame de Sauve!…On dit qu'il ne l'a jamais aimée.

    ARTHUR

    S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    T'aurait-il choisi pour son confident?…Il ne ferait pas preuve de
    prudence, en le prenant si jeune…

    ARTHUR

    Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que
    de m'arracher son secret…Mais il ne m'a rien confié…J'ai vu.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu as vu…quoi?…qu'as-tu vu?

    ARTHUR

    Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter
    les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au
    Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! oui…Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une
    galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.

    ARTHUR

    Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un
    cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans
    l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé
    tomber une dame…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le malheureux! ce bouquet était le mien.

    ARTHUR

    Le vôtre, ma belle cousine?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ai-je dit le mien?…Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve…Vous
    savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve…Le fou!…Et que
    faisait-il de ce bouquet?

    ARTHUR

    Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre
    son coeur…Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de
    force…Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il
    m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval
    qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Est-ce tout?…est-ce tout?…Oh! encore, encore!…parle-moi encore
    de lui!

    ARTHUR

    Et depuis, je l'ai vu, il…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence, enfant!…M. le duc…Reste près de moi, Arthur; ne me
    quitte pas que je ne te l'ordonne…

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vous étiez levée, madame…Alliez-vous rentrer dans votre
    appartement?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.

    LE DUC DE GUISE

    Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être
    contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne
    vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.

    LE DUC DE GUISE

    Que voulez-vous!…J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous
    vous condamniez était ridicule à votre âge…et qu'il fallait, de
    temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame,
    pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs…
    Mais il s'agit d'autre chose, madame… Arthur, laissez-moi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un
    entretien secret que vous voudriez?…

    LE DUC DE GUISE

    Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec
    moi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! et pourquoi?

    LE DUC DE GUISE

    En ce cas, sortez, Arthur…Eh bien?…

    ARTHUR

    J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.

    LE DUC DE GUISE

    Vous l'entendez, madame?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur, éloignez-vous.

    ARTHUR

    J'obéis. (Il sort)

    SCENE V

    LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche
    aient besoin d'être ratifiés par la vôtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de
    moi-même…

    LE DUC DE GUISE

    Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de
    Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de
    réitérer un ordre de sa bouche.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins
    d'obéissance de cet enfant?

    LE DUC DE GUISE

    Moi? Aucune…Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer
    plus librement le motif qui m'amène…Voulez-vous bien me servir de
    secrétaire?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume
    et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne
    pourriez-vous par une autre personne?…

    LE DUC DE GUISE

    Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, au moins, remettez à plus tard…

    LE DUC DE GUISE

    Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre
    écriture soit lisible…Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis prête…

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à
    l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure
    du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans
    être aperçu…L'appartement de madame la duchesse de Guise est au
    deuxième étage…»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce
    billet…

    LE DUC DE GUISE

    Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle
    compromet mon honneur…

    LE DUC DE GUISE

    Votre honneur…Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux
    que moi?…Laissez-m'en juge, et suivez mon désir…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Votre désir?…Je dois m'y refuser.

    LE DUC DE GUISE

    Obéissez à mes ordres, alors…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    A vos ordres?…Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause…

    LE DUC DE GUISE

    La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la
    connaissez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi! et comment?

    LE DUC DE GUISE

    Peu importe!…écrivez…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Permettez que je me retire…

    LE DUC DE GUISE

    Vous ne sortirez pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.

    LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir

    Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous,
    ne le sont point encore par tout le monde…et, d'un mot, je puis
    substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule
    d'un cloître.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les
    biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront
    la dot de la duchesse de Guise.

    LE DUC DE GUISE

    Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait
    qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà
    de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse
    franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant
    et dévoué…Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance.
    Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Jamais, monsieur, jamais!

    LE DUC DE GUISE

    Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie
    consenti à vous menacer deux fois.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.

    LE DUC DE GUISE

    Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et quel autre?…(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
    coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner…Que faites-vous,
    monsieur de Guise? que faites-vous?

    LE DUC DE GUISE

    Rien…J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu
    que n'ont point mes paroles.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh quoi!…vous pourriez?…Ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, madame, ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

    LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe

    Eh bien?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure…Que la
    mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait
    un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux;
    que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.

    LE DUC DE GUISE

    Il y a moyen de vous y soustraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il est plus affreux qu'elle encore…Mais non, tout cela n'est qu'un
    jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu
    cette exécrable idée.

    LE DUC DE GUISE, riant

    Un jeu, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non…Votre sourire m'a tout dit…Laissez-moi un instant pour me
    recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)

    LE DUC DE GUISE

    Un instant, madame, rien qu'un instant.

    LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie

    Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Etes-vous décidée?

    LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule

    Je le suis.

    LE DUC DE GUISE

    A l'obéissance?

    LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe

    A la mort!

    LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre

    Vous l'aimiez bien, madame!…Elle a préféré…Malédiction!
    malediction sur vous et sur lui!…sur lui surtout qui est tant aimé!
    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Malheur! malheur à moi!

    LE DUC DE GUISE

    Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
    souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! laissez-moi.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras

    Vous me faites mal, Henri.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, vous dis-je!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement
    mal…Grâce! grâce! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le puis-je? Ma vue se trouble…Une sueur froide…O mon Dieu! mon
    Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)

    LE DUC DE GUISE

    Eh! non, madame.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Qu'exigez-vous de moi?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous m'obéissiez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, accablée

    Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort…la
    douleur seule m'a vaincue…elle a été au delà de mes forces. Tu
    l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage,
    et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant
    qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit
    sur son bras des traces bleuâtres)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise
    a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?

    LE DUC DE GUISE

    Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
    Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'était donc bien à lui?

    LE DUC DE GUISE

    Ne l'aviez-vous pas deviné?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.

    LE DUC DE GUISE

    Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
    (allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous
    n'avez eu pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Appelez un page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Aucun n'est là…

    LE DUC DE GUISE

    Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous
    l'ordonne! appelez-le!…Mais, auparavant, madame, faites bien
    attention que je suis là, derrière cette portière…Un seul signe, un
    seul mot, cet enfant est mort…et c'est vous qui l'aurez tué…(Il
    siffle) Songez-y, madame…

    LA DUCHESSE, appelant

    Arthur!

    SCENE VI

    LES MEMES, ARTHUR

    ARTHUR

    Me voilà, madame, Dieu!…grand Dieu! que vous êtes pâle!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, pâle? Non, non…tu te trompes…(Lui tendant la lettre et la
    retirant) Ce n'est rien…Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi…

    ARTHUR

    Moi, vous quitter, quand vous souffrez!…Voulez-vous que j'appelle
    vos femmes?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Garde-t'en bien, Arthur!…Prends cette lettre,…cette clef,…et
    va-t'en…Pars!…pars!…

    ARTHUR, lisant

    «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin…» Oh! qu'il sera heureux,
    madame!…Je cours… (Il sort)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Heureux?…Oh! non…non, reviens!…reviens, Arthur!…Arthur!…

    LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche

    Silence, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras

    Ah!…

    LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte
    avec une double clef

    Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!

    ACTE QUATRIEME

    Même décoration qu'au deuxième acte

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN

    ARTHUR

    Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à
    gauche… (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.

    SAINT-MEGRIN

    Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui… «A Monsieur
    le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?

    ARTHUR

    Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les
    espérer de quelqu'un?

    SAINT-MEGRIN

    De quelqu'un?…Comment?…Et qui es-tu, toi-même?

    ARTHUR

    Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez
    reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?…

    SAINT-MEGRIN

    La duchesse de Guise!… (Lui mettant la main sur la bouche)
    Tais-toi!…Je sais tout… (Il lit) Elle-même t'a remis cette
    lettre?…

    ARTHUR

    Elle-même.

    SAINT-MEGRIN

    Elle-même!…Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!…Je ne connais
    pas son écriture…Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper…

    ARTHUR

    Moi, vous tromper?…Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Où t'a-t-elle remis cette lettre?

    ARTHUR

    Dans son oratoire.

    SAINT-MEGRIN

    Elle était seule?

    ARTHUR

    Seule.

    SAINT-MEGRIN

    Et que paraissait-elle éprouver?

    ARTHUR

    Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.

    SAINT-MEGRIN

    Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!…Tout cela devait
    être, et cependant j'étais si loin de m'attendre…Non, c'est
    impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se
    rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront
    ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de
    ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de
    madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en
    ouvre la porte. –A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien
    à moi…pour moi; ce n'est point un songe,…ma tête ne s'égare
    pas…Cette clef,…ce papier,…ces lignes tracées, tout est
    réel!…il n'y a point là d'illusion… (Il porte la lettre à ses
    lèvres) Je suis aimé!…aimé!…

    ARTHUR

    A votre tour, comte, silence!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!…
    Sois muet comme la tombe…Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu,
    ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta
    maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce
    message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les
    délateurs.

    ARTHUR

    Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.

    SAINT-MEGRIN

    Oui;…mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah!
    fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne
    le révèlent jamais…Tu es jeune: conserve la gaieté et
    l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions,
    passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans
    l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des
    paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira
    tout…Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus
    secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te
    dois…Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours,
    viens à moi, parle…et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon
    âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne
    ne te voie…Adieu, adieu!

    ARTHUR, lui pressant la main

    Adieu, comte, adieu!

    SCENE II

    SAINT-MEGRIN, puis GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis
    aimé!…Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer
    le costume à l'aide duquel…Georges! Georges! (Son valet entre)
    Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant
    de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va.
    (Georges sort) Mais qui vient ici?…Ah! c'est Côme Ruggieri.

    SCENE III

    SAINT-MEGRIN, RUGGIERI

    SAINT-MEGRIN

    Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes
    prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis
    heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire…Tu ne
    me réponds pas, tu m'examines!

    RUGGIERI, le conduisant vers la lumière

    Jeune homme, avance avec moi.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et
    de bonheur?

    RUGGIERI

    La mort, peut-être.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père!…

    RUGGIERI

    La mort!…

    SAINT-MEGRIN, riant

    Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout
    ce que je vous demande.

    RUGGIERI

    Mon fils, souviens-toi de Dugast.

    SAINT-MEGRIN

    Dugast!…Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec
    le duc de Guise.

    RUGGIERI

    Demain! à quelle heure?

    SAINT-MEGRIN

    A dix heures.

    RUGGIERI

    Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la
    lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux.
    (Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?

    SAINT-MEGRIN

    Qui brille près d'une autre plus brillante encore?

    RUGGIERI

    Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore
    qu'un point dans l'immensité?

    SAINT-MEGRIN

    Oui; eh bien?…

    RUGGIERI

    Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et
    cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)

    SCENE IV

    SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE

    SAINT-MEGRIN

    Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!…Il ne m'entend
    pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et
    ce nuage!…Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de
    ce visionnaire…Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast,
    Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour,
    lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes
    vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur.
    Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du
    moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)

    JOYEUSE

    Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que
    tu lis dans les astres, toi?

    SAINT-MEGRIN

    Moi? Non.

    JOYEUSE

    Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais
    qu'as-tu donc?

    SAINT-MEGRIN

    Rien, rien: je regarde le ciel.

    JOYEUSE

    Il est superbe! les étoiles étincellent.

    SAINT-MEGRIN, avec mélancolie

    Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des
    ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de
    fois pendant notre vie?

    JOYEUSE

    Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop
    tristes…Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!…voilà
    pour ce monde…Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu
    que je m'y trouve bien.

    SAINT-MEGRIN, sans l'écouter

    Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons
    aimées ici-bas?…Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le
    bonheur?…

    JOYEUSE

    Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me
    parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure,
    M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande
    pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en
    l'air.

    SAINT-MEGRIN

    Tu as raison; oui, je suis un insensé…

    JOYEUSE

    Voici le roi…Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon
    âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?…

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fâché?…Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie
    que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.

    SCENE V

    LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
    Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS

    HENRI

    Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures
    sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en
    récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le
    comte de Saint-Mégrin.

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire!

    HENRI, à SAINT-MEGRIN

    Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir?
    Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va
    s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret
    pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te
    parler…Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il
    ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise…

    CATHERINE, entrant

    Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans
    l'antichambre.

    HENRI

    Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places.
    D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras
    notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers…

    CATHERINE

    Surtout, sire…

    HENRI

    Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.

    SCENE VI

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    HENRI

    Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire
    dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis;
    mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait
    signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y
    aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au
    bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées
    pour sa rédaction?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté
    la peine…l'ennui.

    HENRI

    Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le
    baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron.
    Or, écoutez, messieurs.

    D'EPERNON, lisant

    «Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et
    autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie.
    Premièrement…»

    HENRI

    Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont
    je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit
    articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le
    duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de
    nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef
    ait de grands pouvoirs…Enfin, mon beau cousin, faites comme pour
    vous.

    LE DUC DE GUISE

    Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.

    SAINT-MEGRIN

    Que faites-vous, sire?…

    HENRI

    Laisse-moi.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu
    d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des
    Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique.
    2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera
    octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses
    actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra
    en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»

    HENRI

    Très-bien.

    SAINT-MEGRIN

    Bien!…Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!…
    revêtir un homme d'une pareille puissance!

    HENRI

    Silence!

    JOYEUSE

    Mais, sire…

    HENRI

    Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons
    positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il
    vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal
    sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume
    après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes
    intéressé à ce qu'on m'obéisse…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que
    vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera
    braver ses ordres.

    HENRI

    C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant
    son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de
    France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par
    notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise,
    l'association connue sous le nom de la Sainte-Union…et, de notre
    autorité, nous nous en déclarons le chef.»

    LE DUC DE GUISE

    Comment!…

    HENRI

    «En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal
    (descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre
    main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous,
    mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi…Eh
    bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les
    trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas
    de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de
    Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât
    l'amour des Français…Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur
    le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une
    haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit
    ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit
    vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.

    LE DUC DE GUISE, à Catherine à part

    O Catherine, Catherine!

    HENRI, indiquant la place où Guise doit signer

    Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour
    prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.

    HENRI

    Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce
    que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces
    de notre royaume.

    D'EPERNON

    Oui, sire.

    SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise

    Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première
    entreprise.

    LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul

    La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne
    est arrivé. Vous prendrez ses ordres.

    HENRI

    Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance;
    cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais
    prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a
    forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les
    besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le
    faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai
    nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous
    abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin…
    Etes-vous contente de moi, ma mère?

    CATHERINE

    Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi…

    HENRI

    Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire
    souvenir,…n'est-ce pas?

    SAINT-MEGRIN, à part

    Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri
    et Saint-Mégrin)

    SCENE VII

    HENRI, SAINT-MEGRIN

    HENRI

    Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils;
    j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa
    place.

    SAINT-MEGRIN

    Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est
    pas de vous. J'y ai reconnu…

    HENRI

    Eh bien, quoi?…Parle…

    SAINT-MEGRIN

    La politique cauteleuse de votre mère…Elle croit avoir tout gagné,
    lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait
    quelque chose contre le duc de Guise…Je l'avais entendue, en lui
    parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que
    je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus
    qu'un chef de parti.

    HENRI

    Et que fallait-il donc faire?

    SAINT-MEGRIN

    Repousser la politique florentine, et agir franchement.

    HENRI

    De quelle manière?

    SAINT-MEGRIN

    En roi…Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise
    ne vous auraient pas manqué.

    HENRI

    Je les avais.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait donc vous en servir et le faire juger.

    HENRI

    Les parlements sont pour lui.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La
    Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur
    fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les
    traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.

    HENRI

    Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel
    prisonnier…Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de
    marbre qui puissent m'en répondre…Mets-le seulement en état d'y
    entrer, Saint-Mégrin,…et je me charge de faire fondre l'un et
    d'élever l'autre.

    SAINT-MEGRIN

    Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme
    il l'aura mérité.

    HENRI

    Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le
    même…J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te
    préparer à ce combat.

    SAINT-MEGRIN

    Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs
    religieux.

    HENRI

    Comment, tu n'en as pas eu le temps?…As-tu donc oublié le duel de
    Jarnac et de la Chataigneraie?…Il avait été fixé à quinze jours de
    celui du défi…Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en
    prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs,
    sans penser autrement à Dieu…Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien;
    mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent…Permettez…

    HENRI

    Comment, d'autres?

    SAINT-MEGRIN

    Sire, ma vie est entre les mains de Dieu…et, s'il a décide ma mort,
    sa volonté soit faite!

    HENRI

    Eh!…que dites-vous là…Votre existence vous appartient-elle,
    monsieur, pour en faire si peu de cas?…Non, par la mort-Dieu! elle
    est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de
    vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir;
    mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous
    prions d'y regarder à deux fois.

    SAINT-MEGRIN

    Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.

    HENRI

    Tu feras de ton mieux?…Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il
    n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura
    fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse
    vivement à lui.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire.

    HENRI

    Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France,
    je suis vraiment roi,…vraiment libre…Ma mère va être fière du
    conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et
    il faudra que je le paye en obéissance…

    SAINT-MEGRIN

    Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.

    HENRI

    Ton épée, je veux en juger par moi-même… (Il appelle) Du Halde!
    apporte des épeés émoussées.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir
    besoin de repos?…

    HENRI

    Du repos!…du repos!…Ils sont tous à me parler de repos!…
    Crois-tu qu'il dorme, lui?…ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il
    commande insolemment sur le trône de France, et que moi…moi, son
    roi…je prie humblement dans un cloître…Un roi ne dort pas,
    Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.

    SAINT-MEGRIN

    L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible;
    vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les
    accomplisse.

    HENRI

    Eh bien, écoute, demain… (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je
    crois?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire, c'est minuit.

    HENRI

    Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où
    je vais entrer…Il faut que je te quitte; mais viens me trouver
    demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.

    SAINT-MEGRIN

    J'irai, sire, j'irai.

    HENRI

    Bien, je compte sur toi.

    SAINT-MEGRIN

    Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.

    HENRI

    Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour
    toi…Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des
    charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le
    feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire…

    HENRI

    Adieu, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Adieu, sire, adieu!… (Le roi sort)

    SCENE VIII

    SAINT-MEGRIN, GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!…Ah! te voilà…Mon
    costume…Bien…Aide-moi!…Aide-moi!…

    GEORGES

    Vous allez sortir…Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
    porteurs?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    GEORGES

    Le temps est à l'orage.

    SAINT-MEGRIN

    Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
    bientôt plus une étoile au ciel…

    GEORGES

    Et vous allez sortir à pied?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, à pied…

    GEORGES

    Sans armes?…

    SAINT-MEGRIN

    J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit…Cependant, donne-moi
    l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
    encore un instant et je suis à ses pieds.

    GEORGES

    La voici…Voulez-vous que je vous accompagne?

    SAINT-MEGRIN

    Non. Il faut que je sorte seul.

    GEORGES

    A minuit passé!…que dirait votre mère si elle savait?

    SAINT-MEGRIN

    Ma mère!…oui, oui, tu as raison…L'orage s'étend…Ma pauvre
    mère!…je voudrais bien la revoir,…ne fût-ce qu'un instant.
    Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
    cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
    pas, entends-tu?

    GEORGES

    Et pourquoi, pourquoi?…

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne sais pas, tu ne sais pas…Donne-moi mon manteau…

    GEORGES

    Mon maître,…mon jeune maître,…ne sortez pas, au nom du ciel!…la
    nuit sera terrible.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, peut-être terrible… (A part) n'importe, il le faut, elle
    m'attend; j'ai tardé beaucoup…Malédiction! s'il était trop tard…

    GEORGES

    Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.

    SAINT-MEGRIN, avec colère

    Reste, je te l'ordonne.

    GEORGES

    Mon maître!

    SAINT-MEGRIN, lui tendant la main

    Non! embrasse-moi…Adieu…N'oublie pas ma mère.

    ACTE CINQUIEME

    Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée

    SCENE PREMIERE

    LA DUCHESSE DE GUISE, seule

    (Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
    troisième acte; elle écoute sonner l'heure)

    Minuit et demi…Avec quelle lenteur l'heure se traîne…Oh! s'il
    pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir…Jusqu'à une heure du
    matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
    entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
    pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments…
    et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
    n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
    J'ai voulu prier;…prier!… (Ecoutant en se rapprochant de la
    porte) Ah! mon Dieu! Non…non…ce n'est pas encore lui… (Allant
    à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
    l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
    mais nul espoir!…La porte de l'hôtel se referme!…il est sauvé!
    pour cette nuit du moins…Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
    moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
    quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
    l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai…je… (Ecoutant) J'ai cru
    entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
    de M. de Guise?…Non, non,…On monte; on s'arrête. Ah! on se
    rapproche…On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
    fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
    refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!

    (La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)

    SCENE II

    LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN

    SAINT-MEGRIN

    Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
    entendue; elle m'a guidé!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Ouverte! oui…Imprudent que je suis! (Il la referme)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, écoutez-moi!

    SAINT-MEGRIN

    Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
    félicité.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! la mort est là!…des assassins!

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! écoutez-moi,…écoutez-moi…Au nom du ciel! sortez de ce délire
    insensé…Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
    piège infernal; ils veulent vous assassiner.

    SAINT-MEGRIN

    M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle était de moi; mais la violence, la torture…Voyez! (Elle lui
    montre son bras) Voyez…

    SAINT-MEGRIN

    Ah!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est moi qui ai écrit ce billet;…mais c'est le duc qui l'a dicté.

    SAINT-MEGRIN, le déchirant

    Le duc! et j'ai pu croire?…Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
    instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
    va de la vie.

    SAINT-MEGRIN

    Elle ne m'aime pas…

    (Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh mon Dieu! mon Dieu!

    SAINT-MEGRIN, riant

    C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
    porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
    que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
    la vie, comme ces fleurs de leur tige…Adieu! adieu! pour jamais!
    (Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
    pour meurtrir les bras d'une femme?…Ah! viens! viens!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!…

    SAINT-MEGRIN

    Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
    événements également étrangers dans votre existence?…Fuir! et
    fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!…

    SAINT-MEGRIN

    Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
    aveuglement…Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
    l'assassinat d'un homme?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Grand Dieu! il le demande…Oh! oui, oui.

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
    moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?…
    Jamais!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
    des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
    réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
    sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
    nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
    enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
    l'autre…

    SAINT-MEGRIN

    N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
    dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
    l'enfonce.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien! bien! cherchons un moyen, une issue…Mes idées se heurtent! ma
    tête se brise!…

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre

    Cette fenêtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!

    SAINT-MEGRIN

    Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
    vengeance ne sont que trop bien prises…Et c'est moi, moi qui n'ai
    pas pu souffrir… (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
    pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas…et,
    si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)

    SAINT-MEGRIN, à ses pieds

    Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
    m'aimes…C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
    suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
    disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
    Entoure mes derniers moments des félicités du ciel…Ah! dis, dis-moi
    que je suis aimé.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
    me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
    Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
    la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés…
    Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime…Ici, dans cette même chambre,
    que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
    que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
    alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
    répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
    vie.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?…
    Malédiction!…Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
    l'enfer…Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes…Avec ta
    haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
    que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.

    SAINT-MEGRIN

    Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
    mourir!…mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?…
    Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!

    (On entend du bruit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoutez!…Ah! ce sont eux!

    SAINT-MEGRIN

    Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
    Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
    redeviens un homme…Eloigne-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion

    Saint-Mégrin! écoutez,…écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
    souviens…Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
    fois,…une ceinture,…une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
    et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.

    SAINT-MEGRIN

    Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
    distinguer ce balcon!…mais rien qu'un gouffre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoute…On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
    fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!

    SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre

    Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
    chambre) Qu'est cela?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
    billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
    appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
    ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
    fuyez, fuyez vite!

    SAINT-MEGRIN, attachant la corde

    En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
    porte…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Attendez.

    (Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)

    SAINT-MEGRIN

    Ah! Dieu! que faites-vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.

    SAINT-MEGRIN

    J'aime mieux mourir.

    LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte

    Ouvrez, madame, ouvrez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
    de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée…Fuyez, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Tu m'aimeras toujours?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui.

    LE DUC DE GUISE, en dehors

    Des leviers, des haches,…que j'enfonce cette porte.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Pars donc! oui…oui…adieu!

    SAINT-MEGRIN

    Adieu!…Vengeance!

    (Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
    silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
    quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!

    (Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
    SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES

    LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide

    Il sera descendu par cette fenêtre…Mais Mayenne était dans la rue
    avec vingt hommes, et le bruit des armes…Va, Saint-Paul; vous,
    suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
    duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
    tête-à-tête.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, madame; laissez-moi.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps

    Non, je m'attache à vous.

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, vous dis-je!…ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
    torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
    jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?

    SAINT-PAUL, dans la rue

    Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce lui?

    SAINT-PAUL

    Non, c'est le petit page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur! Ah! pauvre enfant!

    LE DUC DE GUISE

    L'auraient-ils laissé fuir?…Les misérables!…

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir

    Oh!…

    SAINT-PAUL

    Le voici.

    LE DUC DE GUISE

    Mort?

    SAINT-PAUL

    Non, couvert de blessures, mais respirant encore.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel…

    SAINT-PAUL

    Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu…

    LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
    Guise

    Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
    douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! (Elle tombe)

    LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue

    Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
    du maître.

    End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)

  • Espace Perdu Poésie

    Espace Perdu Poésie

    Aproximadamente 3.795 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ESPACE PERDU

    imageries

    Éditions Naaman

    =========================================

    La folie m'engendre
    sous d'épaisses couvertures vertueuses
    les breloques m'étouffent l'oeil
    sclérose d'âme en devenir
    pétrie à même les nuances

    Corps d'avant
    corps mutant
    corpusculaire
    ouïr pour actionner le Verbe
    perdre la clef des champs

    Au grand Mât
    attachez vos ceintures
    on part en Vie
    en chemise de nuit
    par les méandres de l'irraisonnable
    vers le mausolée du Mot Dit

    ___________________________

    En vol plané
    je me perçois en délire
    l'ordre me rejoint en dégringolade
    je succombe aux jugements incrédules
    affolée de discours frénétiques
    j'accueille le silence
    Majesté immobile
    dépouillée

    ___________________________

    Les mots s'orgasmisent
    se contractent à souffle perdu
    on a dissous le corps
    le Vrai rejaillit
    en nuée d'images indélébiles
    suant de strangulation
    la phrase s'embryonne
    sur les pages labourées
    des lignes à la pelle ramassées
    jetées en défécations
    en bordure de falaises engouffrées

    ___________________________

    J'habite les mots signifiants
    d'une inconnue sagesse
    circulant sur les ondes
    éprise de vent libre

    Recrudescence de tempêtes abattues
    sur la cime perdue
    des regards avides
    cherchent la pulpe des chemins sinueux

    Grisée d'absolu
    d'insanité
    d'accords brisés
    du temps arrogant

    ___________________________

    Je flotte en moi
    à l'envers
    à l'endroit
    je pose sur mon autel
    tous mes sacrilèges de vie abandonnée
    je file vers mon désert
    accrochant ici
    une pensée fétide
    et là
    une bouée pour mes futurs naufrages

    Mon chemin habité d'images
    sillonne une froide vallée
    pays traqué et saturé de richesses interminables
    qui n'en finissent plus d'appauvrir

    Sur ma dune
    je compte mes moments d'amour
    enveloppée d'une cape tissée de rares visages
    attrapés au hasard du temps

    ___________________________

    Les images au rivage s'entrelacent
    roucoulent d'aise
    me provoquent

    Je les bois
    comme grâce en coupe
    à tire d'âme

    ___________________________

    Je cherche des mots

    abri de mes souffrances
    abri de mes attentes
    abri de mes lassitudes

    Je cherche des corps

    abri de chaleur
    abri de tendresse
    abri d'épanchements nouveaux

    Je cherche l'univers

    abri des nulles parts
    abri des ailleurs
    abri d'yeux perdus

    Je cherche des images

    abri des solitudes
    abri des habitudes
    abri des naufrages

    ___________________________

    Étreins le bouquet de pensées éparses
    tires-en le jus fabuleux des mots entendus
    distille le secret du langage perdu
    au fil des siècles vécus d'abus

    Abuse l'âme
    embaume de musique l'atmosphère en flammes
    brisée de morts subites
    je survis de grâces en songes

    Atterrée de phrases communes
    en échange de berceaux vides
    sueurs crépusculaires au goût enfiévré
    jette le manteau déjà trop usé
    par le fouet des vampires célestes

    Reviens me chuchoter l'éther où jadis je fus
    trempée de lumière
    transparente de sagesse
    fierté initiale

    J'essuie les chemins ancestraux
    je marche sur le feu des poètes maudits
    brûlée de frayeurs extatiques
    le lointain flambeau clignote des mots enchevêtrés
    qui m'enguirlandent d'extravagance

    Ô grandiose tourmente
    projette la pâleur de l'innocence
    au cerceau de vie restante
    sur le mur de la ressemblance

    ___________________________

    Musique des sons
    rapatriée et caressée par l'oreille écoutante
    choix déluré
    plaisir savoureux
    la matière grise se complait
    au glissement des mots choisis

    Bruissement sur l'âme qui s'enivre et se perd
    au fond du puits délabré de sa conscience
    surhumaine

    Passible de ravivance acharnée
    jointe au corps universel
    emballée

    au son dégagé de piètre chair
    ensorcelée d'infini et d'excroissance

    ___________________________

    Je rage
    j'éclate
    et me fonds dans l'abîme de ma foudre
    j'enchaîne mes désespoirs
    à l'arbre mort de l'existence
    j'élève le pilier de mes attitudes
    résistant ainsi au bourdonnement de la solitude

    Je reconnais enfin la vie
    espace aux dimensions inconnues
    ravie de couleurs transparentes et nues
    j'entrevois le feu d'un désir inassouvi
    là où une pâle lueur attise cette soif
    dénaturée

    Par-delà le temps
    par-delà l'espace
    des chimères se déversent en rosée bouillonnante
    sur mes rêves emmêlés
    mes nuits de blanc vêtues
    s'égorgent aux souvenirs des matins
    d'une vie non vécue

    ___________________________

    Je parle des roches qui pensent
    Je parles des arbres qui pleurent
    Je parle du sable qui rit
    Je parle de la terre qui grogne

    Je croque la barre du jour
    Je croque mes peines d'amour
    Je croque les fruits d'hiver
    Je croque les âmes d'hier

    J'écris les mots perdus
    J'écris les saisons nues
    J'écris sur l'écorce du temps

    d'intimes pensées qui jaillissent
    de l'étang des murmures

    ___________________________

    La nudité du temps s'enroule
    autour des matins refleuris

    Je baigne mon corps
    dans la rosée limpide des herbes suspendues

    Je goûte la beauté
    d'une fleur éveillée
    au doux froissement
    d'une aile brisée

    ___________________________

    Ai découvert l'entrée du tunnel
    qui me sillonne au plus loin du plus loin
    comme au tréfonds du volcan
    la vie filtre le sens des choses
    les purifie
    les asperge d'un fluide nouveau
    les émotions réalisent de nouvelles ombres
    comme des ombrelles
    pour rafraîchir les passions toutes neuves

    Départ

    Silence

    La mort n'existe plus
    on l'a enterrée hier
    derrière le paysage broque en loque
    une nouvelle toile représente les armées de soleils
    le chemin prend feu à leur passage
    un sillage à suivre
    embrasant l'âme en ébullition

    ___________________________

    J'ai vu la gloire d'un matin à jamais disparu
    j'ai vu une longue journée s'abattre sur le soir
    un fracas de nuit à perte de sommeil

    J'ai vu la marche de l'inconscience
    couvrir le brasier d'indolente survivance
    j'ai vu le plafond dissimulé des étouffantes villes
    j'ai vu le spectre
    l'ai apprivoisé comme hirondelles en cage bronzée

    ___________________________

    Je me retire de ma peau
    pour mieux voir les couleurs opaques
    de l'oeil qui s'ennuie
    vertige de l'arbre qui tombe sur l'os

    Je chausse mes pas en marche avant
    pour surprendre le temps qu'il fera
    à l'appel du bras levé
    je plie mon espace
    à la recherche d'un lieu vide
    exploration mutilée aux portes closes
    l'élan s'abat en trombe
    percussion qui retentit
    sur le mur de l'infini
    gestation de vie d'ailleurs

    Ne jamais rencontrer l'ailleurs
    objet du songe
    signe de turbulence
    retour

    ___________________________

    Qui es-tu
    Où est-tu
    Grand Invisible

    Hier fut
    demain sera
    mais aujourd'hui n'est pas

    Serais-tu à la mesure de mes aspirations
    fixé au coin de l'oeil
    en larme coincée

    ma joue t'aspire
    tu n'y es pas
    reflet opaque qui me retransmet mon image

    ___________________________

    Je me promène en tenue de mort
    laissant mon vieux manteau rapiécé
    sur une chaise pliante d'usure

    Je couche mon corps dans une nuée humide
    terrassée d'ignorance figée
    prête à l'emploi du temps

    Je rêve d'étrangetés sympathiques
    osées et laconiques
    pudeur indélébile

    Je regorge de fantasmes impudiques
    paroxysme de vertus oubliées
    je bois ma liberté à plein verre

    À ta santé ma vie

    ___________________________

    Ô Terre
    toi que j'ai choisie pour naître
    tu regorges d'exploits meurtriers
    tes millénaires t'angoissent
    on t'as extirpé ton harmonie
    déréglé ton train de vie
    tu te suffis à toi-même
    impotente
    nos pieds te sont lourds
    agressée
    tu t'éteins comme un ancien soleil
    étouffée
    tu rétrécis à nos quatre milliards
    de paires d'yeux

    Fruit d'azur confit
    notre désordre n'a nul refuge
    qu'une étoile morte-née

    Adam nous a trompés
    jardin délicieux abandonné
    source d'avenir tarie
    je me vomis
    attendant d'être cueillie
    par quelques gueux affamés
    de l'au-delà

    Et que le spectacle continue
    malgré le rideau tombé

    ___________________________

    Je me baigne dans la pourriture
    de ma sécheresse
    m'abreuvant au fiel de la terre
    j'enfonce mon corps en lambeaux
    dans les sables verts d'un tombeau

    Je meurs d'espoir d'en sortir
    du jour où j'emboîterai le pas
    vers un nouveau trépas

    Refaçonnée par les ténèbres
    habituée d'espace réduit
    je marcherai d'appuis nouveaux
    sur les sentiers battus
    refleuris par les tombeaux

    ___________________________

    Le ruisseau me traverse
    rafraîchit mes passions
    de tendres tempêtes m'étranglent
    aux passages cloisonnés
    de frayeurs indignes
    la flèche dorée indique la proue du naufrage
    à jamais récupérée

    Brune brume
    blanche frange
    du temps effrité
    à chercher le lointain
    sublime désir
    pensée qui sourit au vent nonchalant

    Branle-bas ébruité de chaleur posthume
    d'ogives à perdre la tête
    renversé de poussière insidieuse
    enflammé de vampires attablés
    au festin de champignons brûlants
    assaisonné de chairs fumantes
    douces aux palais languissants
    des pantins sans fil
    et filant sans rêve

    Obscurci de mauves images
    l'Univers bouillonne
    attendant le renouveau
    des amours endurcies

    ___________________________

    Assise au bord du temps
    pieds flottant dans l'espace
    je mesure l'immensité
    pur coucher mon impatience

    Une spirale s'installe sur un vague regard
    elle s'étale et se contracte
    aux battements de paupières
    une minuscule bille s'en détache d'instinct
    et manipule son destin
    suspendue à l'horizon
    elle me fait révérence
    et s'agite à mes sombres pensées
    à tâtons
    elle roule sur mes genoux
    se découvre sans pudeur
    laissant apercevoir ses cicatrices
    en champ de bataille

    Mes pensées frémissent à ce spectacle
    je pleure pour éteindre ces haines
    les murs honteux et sordides
    fondent en tristesse
    d'où s'échappent
    quelques rares ombres de vie

    ___________________________

    Pas renchaussés aux fenêtres aperçus
    abîme de lassitude
    le pas de deux gesticule
    en crescendo torturé
    se dédouble aux mesures
    en saccades refoulées
    corps démembré
    articulé d'un sourire
    d'une faiblesse incontinente
    cherche des yeux attendris
    attendant ton bol de riz
    bavure de guerre
    crachat d'homme
    indigne humanité
    aux vertus sombrées dans l'oubli
    jungle humaine
    que le plus fort l'emporte
    éhonté de tendresses ensommeillées
    au profondeur des charniers
    repoussante vérité évitée
    en homélies endimanchées
    entachant la sainteté des bêtes bien pensantes
    orgueil des clochers qui s'agenouillent
    en vapeurs cristallisées
    voilée en myopie déambulante
    les regrets développés en chambre noire
    apparaissent en négatif mythique

    Le pas de deux s'éternise
    de sale en sale
    de mal en pieds
    de pieds sans pied
    de sang séché
    au bord des routes oubliées

    ___________________________

    Au menu du jour
    la paix
    au fond des déserts
    au bord de la mer
    la paix
    dans les salons
    sur les balcons
    la paix
    aux lèvres des canons
    en tête des nations
    la paix
    Au fond des chaudrons
    il brûle un lampion
    la paix

    MAUDITE PAIX

    Crache le feu
    la tête sur la pierre
    en avant la guerre
    mange-la ta misère
    dévorons tous nos frères
    en avant la guerre
    passe en avant
    moi je n'sais pas comment
    en avant la guerre

    Rongé de rouille
    rouillé de guerre

    LA PAIX

    ___________________________

    Masque craqué de plâtre rance
    respire aux fentes obstruées
    de suffisance inculte
    narcissique beauté
    au fond des rivières abruptes
    reflet de croquants péchés passionnés
    aux idées molles et délavées

    Soubresaut de brillance éteinte
    bleuté de marbre choisi
    insipide et saturé
    regret du temps inodore
    d'espace incolore
    ratisse les gouttes de vie
    qui s'effilochent à l'horizon muré et désespéré

    Le doigt s'imprime sur la barre du jour
    symphonie oblique
    chant de blé d'or terni
    le vermeil émerveille le regard cicatrisé
    de pleurs chaleureux et menacés

    ___________________________

    Sombre dent du temps
    dévorant les masses plissées
    yeux ternis par des regards aveugles
    rageuses dimensions illuminées de néant
    engloutissant les regards affamés

    Gorgée de vie amère
    ciguë des morts-vivants
    assoupis le corps
    enivré d'écoeurement
    crache ta mort
    aux oubliettes de temps

    ___________________________

    Ô Bêtise
    grande favorite humaine
    asperge la musique doucereuse
    des grandes frustrations
    à l'auberge des passions gélatineuses
    insatiable au coeur
    des chauves enlacements épars
    nourrie de miel suri
    holocauste des gratte-ciel
    emmurés de douleur

    Épines de pieds et humeur de têtes
    fourrée de dates millénaires
    charge les trépas
    de brillantes chaussées
    amusée de folles arabesques
    monture de chastes amazones nues et froides
    embuées de chaudes aisselles musclées
    de tendresse avertie

    ___________________________

    Clairvoyance néfaste
    souci des mythes
    aspergée de lait divin
    labeur de seins rajeunis
    aux lèvres gauches et gloutonnes
    assombrie de désirs d'absolu
    de lointains soubresauts

    Humeur du temps en broussaille
    jetée de lierres éperdues
    ensommeillée sur fond d'azur
    entachée de fuyants désirs

    L'innommable plaisir
    s'arrache les cervelles essoufflées
    apaisant les arpèges lancinants
    des complaintes tremblotantes

    ___________________________

    Source d'épanchements insalubres
    sotte vertu aux moeurs vétustes
    accrochée au mur des mémoires sauvages

    Pillage des forces vives et machinales
    détale les pentes glaciaires et déchaînées
    étouffé de mots vides et inversés

    Crache les histoires confondues
    de salive verdâtre et silencieuse
    coulant des crevasses multiples
    ouvertes au profond silence de froide terre

    ___________________________

    Qu'est que je lègue à mes enfants
    un dépotoir
    nos détritus
    nos chagrins
    nos abîmes

    Une lampe veille sur la commode
    immuable
    créative
    elle réinvente mes rêves
    mon engouement de vie
    elle réchauffe mon essence
    embrase l'éclat des jours subtils
    qui n'en finissent plus

    Qu'est-ce que je lègue à mes enfants
    un espace d'univers
    un soir de veille
    ou tout s'éteint sur la vastitude
    reste le temps des soupirs endormis
    au large de l'immensité redevenue claire
    à leurs toujours yeux d'enfants
    ébahis d'amour
    seul héritage

    ___________________________

    Je suis d'eau
    d'air
    de feu
    mes racines desséchées s'abreuvent
    aux souvenirs des astres fidèles
    dès que s'éteint le soleil
    à mon giron je retourne
    dessinant des rêves occultes
    aux parois de mes pensées
    j'étreins mon énergie
    pour raviver mes espérances

    Blottie au sein d'une eau nouvelle
    je me raconte l'histoire perdue du temps
    ce temps limpide
    au chêne rajeuni
    paré de feuilles éternelles

    ___________________________

    Je joue de l'émotion
    comme un piano railleur
    les notes de baladent
    en cris
    en pleurs

    Symphonie délirante
    jubilation
    extase
    accords torturés

    ___________________________

    Peur de jour
    peur de nuit
    brûlée d'amour latent
    choix de plumes endurcies au chagrin

    Bouche soyeuse
    orifice attendri
    aux couleurs sales et malveillantes
    en dimensions incomprises
    d'aspect lourd et aveuglant

    Trame de vie suspecte
    océan de stupeur
    glaise informe chavirée en poussière de lune

    Les déserts fourmillent de pluie desséchée
    de frêles senteurs rassurantes
    ornés de sentiers éperdus
    d'un bouquet de temps non éclos

    ___________________________

    Brebis galeuse à l'ouest
    tendre soupir à l'est
    que peut-on te reprocher
    d'être au rendez-vous
    toujours ponctuelle et joyeuse
    tu nous emportes dans tes bras
    quelques peu osseux
    mais qu'importe
    tu sais où tu vas
    tu embroches grands et petits
    tu dénoues les fils de vie
    et secoues la poussière couleur de terre
    emportée par le vent lunaire ou solaire

    Réalité mystérieuse
    tu essuies les mares de peines des regards
    appauvris
    les sombres taches pâlissent au fil des adieux

    Les ombres retournent à leurs nombrils
    et marchent à reculons
    comme pour espacer le temps
    retournant à leurs berceaux
    pour éviter ton spectre affolant

    Mais toi
    tu es printemps
    attendant le signal
    du prochain rendez-vous

    ___________________________

    La grisaille pleure
    sur le triste regard
    des ombres décharnées
    sépulture de vie
    aux rêves désertiques
    nonchalance du temps
    suspendue à l'espace indécis

    Ressuscitez bandes d'abrutis

    Suspendez cette grisaille
    au placard des arrière-cours
    laissez consumer vos songes affolants
    étreignez-les
    à en sortir le nectar enivrant
    soulez-vous en
    pour rallumer vos orbites closes

    Ainsi régénérés
    vous ferez de plus beaux cadavres

    ___________________________

    Semer des doutes en vos entrailles
    vous agresser et vous troubler
    planter en vos yeux
    des regards de mélancolie
    contourner vos nuits sèches
    et vos jours arides

    Torpeur

    Moisir dans vos greniers sans âge
    gémir sous vos langues mortes
    pour effacer vos mots creux
    ramasser les miettes de vos déserts
    en faire germer vos mornes amours

    ___________________________

    Chercher le dur
    trouver le mou
    enfilade trépassée
    ne revenir qu'au décan

    Toujours
    partout
    le bruit métallisé se meurt aux oreilles
    entonnoir d'ivresse haletante
    jeux de particules
    matrice décomposée

    Tromper l'oubli
    se moquer du noir tombé
    essuyer la trace de gauches pas
    sur la ligne du temps décadent

    Retenir le mot d'Amour
    marteler le temps brisé
    écorchure vive

    Baume

    ___________________________

    Accablante reprise de mélodies perdues
    charmes renouvelés de danses limpides
    enjambées célestes
    cycles obscurs à jamais rajeunis
    temps enflés de cruels désirs
    objet cataclysmique
    d'auréoles étouffantes et chancelantes
    mélancolie spectaculaire

    ___________________________

    Nue devant l'orage
    je saisis sa foudre
    pour ceindre mes reins brisés
    enfiévrée
    je bois à même les nuages
    pour étancher la brûlure qui perdure
    au coeur brut
    je sens poindre en moi
    un goût de nature suffocante
    rebelle au bois abandonné
    menu temps accompli en douceur primaire
    ajustée en sursaut
    cercle organique

    ___________________________

    L'accueil de la nature se fait pressant
    envoûtée de maladresse
    la solitude risque un pas chancelant
    vers une cathédrale verdoyante
    arrimée aux racines d'arbres
    elle s'incline devant beauté et rutilance
    risquer d'aventure un songe
    paraît malvenu en si bel enchantement
    nul besoin est de grossière mode

    En choeur déluré
    les têtes de violon sonorisent l'air du temps
    les chants sombrent au coeur
    en remous dépouillés
    le silence s'effrite
    à l'approche des grands arbres
    leur écorce s'enduit de sève
    laissant poindre l'aurore tant attendu
    enracinés l'un à l'autre
    leurs feuilles rougissent de contentement

    ___________________________

    Sautille la pluie
    sur tendres feuilles jaunies
    par le temps épars
    rose matin assombri
    au réveil des humains
    humecte la droiture du temps revenu
    soubresaut bouleversé
    à souillure approprié
    aux déchets terreux
    saute à rebrousse-poil
    en longs cheveux embroussaillés
    vers les espaces refleuris
    aux matins gris

    Assoupi de vertes langues assassines
    d'immondices endiablées
    luttant tête froide aux clochers ramurés
    stature titanesque
    aux rameaux tentaculaires
    pernicieux

    Beauté rattachée au cri voyant
    ébranlée de torpeur odieuse
    effilée de mélancolie sableuse

    ___________________________

    Le temps s'endort
    sur branche fragile
    transporté de rêves rajeunis
    il enjambe ses horizons flétris
    et sursaute aux gémissements
    des peines englouties

    * * * *

    Les folles voiles s'emportent
    aux légères brises de brume parfumée
    les décombres des flots
    engloutissent leur candeur
    enchevêtrées
    elles s'affolent
    crissant
    se rabattant sur l'horizon muet

    ___________________________

    Accoudés aux quais
    les chalands explorent les eaux noires
    d'une terre démente
    en brise étreinte
    loin derrière l'écume

    Mer éreintée de souffle perdu
    entre deux eaux de faune germée
    salvatrice d'indigènes
    elle attend l'hommage sacrificiel

    Qui viendra s'ébattre au rivage
    larmes à l'oeil ouvert
    glissant sur plumages
    au gré de mouettes en cage
    prisonnières du ciel en rage

    Erreur saisonnière
    le phare se cherche un écueil
    où briser ses feux complices

    ___________________________

    Les amants s'allument
    s'éteignent
    comme chant d'elles
    en dentelle

    Les escarmouches de nuit
    vident les tendresses
    happent les soupirs

    ___________________________

    Lorsque ton prolongement
    ébranle la cloison du délire
    la flamme jaillit de la source
    ravit les pensées obscures
    effaçant la détresse qui s'ennuie

    Le feu pleure sur ses cendres grises
    englouties dans l'abîme
    où les vagues écourtées
    se fracassent sur l'infini

    ___________________________

    Ô jouissance trop brève
    de corps emmêlés
    tu fais frissonner l'ombre brûlante
    des désirs consommés

    Que d'amours ont jailli
    de frêles chevauchées inertes
    étalant sur l'infini
    les bruits desséchés des soupirs

    L'ombre glaciaire sombrera
    vers les entrailles des passions brisées
    d'où jailliront les sueurs
    d'une trop légère brise

    ___________________________

    Coeur imbibé de lointains regrets
    sèche à l'aube
    des désirs à venir

    Ô gerbe cueillie du temps refleuri
    goûte le parfum
    d'une beauté éclatée

    ___________________________

    Semblable au sel de la mer
    semblable au feu de la terre
    tu ronges et fais trembler
    les épaves de la chair
    tu déchires le cosmos
    et délivres l'éros
    des abîmes de l'ignorance

    Enveloppe de tendresse
    le souffle des paresses
    ravive le temps
    d'une fable d'amants

    ___________________________

    Coeur séché derrière les volets entrouverts
    refus de tendresse mendiée aux portes closes
    les rires saccadés cachent la pendaison
    des oiseaux morts
    tu restes couchée sur ta dépendance
    tu abîmes la couleur de tes pensées
    en t'abritant sous l'ombre de ton ennui
    ta solitude s'entache de notes vides
    tu t'extasies devant tes murs gris peints en rose
    morose
    tes amours glissent au plancher froid et dur
    giseante
    tu fais l'amour en peau de vache
    entortillée autour de ton illusion

    ___________________________

    Vie démesurée
    vie en repli
    vie encerclée
    vie enchaînée
    vie à l'enchère
    vie rétrécie
    vie encadrée
    vie castrée

    L'esclave s'amenuise
    à n'en devenir qu'une idée libre

    Liberté macérée
    liberté inextinguible
    liberté d'assaut de mots inaudibles
    liberté clignotante aux coins des rues
    liberté qui aiguise la lame au coeur transpercé
    liberté qui brise le néant
    liberté
    liberté

    ___________________________

    En toile suspendue
    en jet d'humeur nocturne
    la forme s'informe de traits adroits
    en lignes détachées
    brisée d'espace inégaux
    de masses indécises
    elle projette un oeil oblique
    comme pour attendrir
    esseulée
    elle se superpose d'aise
    disparaît en elle-même
    réapparue en sons différents
    son chant attise
    retire ce qu'il a donné
    en mouvement inchangé
    elle se perçoit
    intouchable
    vit par couleurs
    nous danse dans l'oeil
    irrésistible

    ___________________________

    Ta main encerclant le cou
    repliée sur l'épaule
    en serre d'aigle affranchi
    regard de pauvre
    croisant ta désillusion
    ton maigre corps teigneux
    vogue sur le néant
    habité de volcans éteints
    ne demandant qu'à éclore en luminosité

    Tu ramasses ta tristesse desséchée
    au pied de l'escalier en lambeau
    transformée en flambeau
    tu chauffes comme un volcan réanimé
    tu surchauffes
    tu sursautes à ton verbe ignoré
    suite de vies fragmentées

    ___________________________

    Métalarmant
    chairs clinquantes
    roseargent
    en pot froid
    bois brillant
    toit hurlant ENTER

    Râ Soleil
    rameau séché
    martelé ENTER

    Effets spéciaux
    masses trouées
    éclaboussées
    fosses asceptiques ENTER

    Écho cuivré
    son brut
    verbe in vitro ENTER

    Blindage chromatique
    au fil ténu
    pucelage
    envolés mes bits
    bibites encéphaliques ENTER

    Chaos pack
    Blind colors RUN

    Bit… Bit… envolés en phrases à dentelle
    Bit… Bit… en chemise détach….Bit…Bit…
    couleurs à jam… Bit… Bit… touj… Bzzzzz

    ___________________________

    Star familiale
    berceau intime
    apaisement de faim
    de cris
    de maux écoutés
    chaussée d'aurore
    tu pleures d'inliberté
    tu habiles les habitudes d'essoufflement
    tu chantes l'ennui à bout de voix
    en secret
    tu mijotes dans tes chaudrons
    tu es sale à force de laver les autres
    tu boudes les amours à force d'aimer
    ta tendresse s'échappe comme une fuite de gaz
    tu essuies les paroles aux murs incrustées

    Ferme la porte
    ouvre la fenêtre
    ta tête aérée n'oxygène personne
    le branle-bas s'installe bras ballants
    les contraires s'attirent
    mais les satyres ne se contrarient plus
    tu laves tes chagrins aux cuves qui coulent
    et se meurent
    en avanit les machines
    jubilez

    Moi
    je rêve ma réalité
    en réalisant mes rêves
    mon fil de vie ne tient qu'au plomb gravé
    de mots rendus
    de mots réchappés
    de mots vivants
    images et sons enfin libres

    =====================================

    © Éditions Naaman et Huguette Bertrand
    Sherbrooke (Québec) Canada
    coll. AMORCES, no 44
    Dépôt légal / Deuxième trimestre 1985
    BNQ et BNC – ISBN 2-89040-343-2
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    End of Project Gutenberg's Espace perdu, poésie, by Huguette Bertrand

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    MARCEL PROUST

    À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU

    TOME I

    Du Côté de Chez Swann

    À Monsieur Gaston Calmette

    _Comme un témoignage de profonde
    et affectueuse reconnaissance_,

    Marcel Proust.

    PREMIÈRE PARTIE
    COMBRAY

    I.

    Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
    bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
    temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
    qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
    le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
    lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
    ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
    peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
    l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
    Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
    mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
    écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
    bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
    inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
    existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
    libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
    j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
    reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
    qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
    comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
    pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
    éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
    distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
    voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
    suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
    lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
    adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
    de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

    J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
    qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
    frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
    l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
    coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
    apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
    matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
    on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
    courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
    rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
    porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
    domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
    remède.

    Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
    d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
    boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
    l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
    sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
    n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
    vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
    jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
    enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
    qu’avait dissipée le jour,–date pour moi d’une ère nouvelle,–où on les
    avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
    retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
    échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
    j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
    dans le monde des rêves.

    Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
    pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
    plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
    elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
    chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
    m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
    quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
    encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
    Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
    que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
    but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
    yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
    réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
    j’avais oublié la fille de mon rêve.

    Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
    l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
    s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
    le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
    se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
    sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
    de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
    arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
    réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
    se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
    et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
    le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
    magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
    l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
    quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
    dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
    esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
    et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
    me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
    j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
    l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
    dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir–non encore du
    lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
    où j’aurais pu être–venait à moi comme un secours d’en haut pour me
    tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
    seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
    entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
    recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

    Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
    par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
    l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
    quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
    y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
    l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
    engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
    repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
    mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
    où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
    de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
    où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
    changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
    tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
    hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
    rapprochant les circonstances, lui,–mon corps,–se rappelait pour
    chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
    fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
    endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
    à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
    mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
    j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
    bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
    des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
    fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
    rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
    d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
    de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
    grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
    actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
    tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.

    Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
    dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
    Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
    doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
    tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
    avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
    Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
    rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
    un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
    Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
    la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
    soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
    pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
    par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

    Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
    quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
    trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
    suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
    cheval courir, les positions successives que nous montre le
    kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
    chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
    rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
    chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
    nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
    l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
    et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
    la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
    temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
    (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
    la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
    dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
    traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
    alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
    ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
    nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
    voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
    refroidies;–chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
    le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
    du lit son échelle enchantée, où on
    dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
    pointe d’un rayon–; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
    premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
    colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
    tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
    contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
    pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
    d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
    par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
    violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
    tout haut comme si je n’eusse pas été là;–où une étrange et
    impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
    angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
    champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;–où ma
    pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
    hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
    remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
    de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
    levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
    ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
    pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
    sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
    la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
    bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
    des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
    est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
    moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

    Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
    dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
    de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
    mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
    bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
    j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
    l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
    distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
    donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
    tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
    rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
    Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
    les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
    d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.

    A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
    le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
    de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
    point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
    pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
    de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
    dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
    et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
    des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
    multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
    vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
    que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
    j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
    elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
    plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
    «chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
    chemin de fer.

    Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
    sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
    la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
    de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
    ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
    ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
    lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
    lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
    et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
    connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
    mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
    s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
    haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
    parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
    pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
    s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
    chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
    Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
    bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
    lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
    s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
    rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
    intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
    et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
    aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
    trouble de cette transvertébration.

    Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
    semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
    des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
    me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
    une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
    faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
    de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
    tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
    de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
    ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
    maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
    maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
    j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
    suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
    mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
    soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
    Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
    Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
    scrupules.

    Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
    restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
    petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
    monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
    enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
    père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
    ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
    le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
    petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
    père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
    la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
    ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
    trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
    supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
    la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
    précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
    voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
    mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
    salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
    parcourait les allées détrempées,–trop symétriquement alignées à son
    gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
    auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
    s’arrangerait,–de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
    mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
    puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
    des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
    prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
    une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
    et un problème.

    Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
    une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
    moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
    comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
    étaient servies sur la table à jeu,–si ma grand’tante lui criait:
    «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
    taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
    esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
    tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
    ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
    grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
    cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
    repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
    humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
    de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
    conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
    qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
    d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
    yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
    passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
    grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
    faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
    grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
    desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
    prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
    persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
    causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
    grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
    ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
    que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
    devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
    voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
    salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
    et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
    pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
    fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
    vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
    donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
    sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
    à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
    inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
    Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
    écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
    délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
    préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
    incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
    repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
    brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
    les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
    demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
    triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
    involontaire.

    Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
    viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
    durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
    l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
    bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
    pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
    moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
    m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
    que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
    possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
    pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
    ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
    «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
    son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
    à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
    paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
    voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
    me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
    pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
    le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
    penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
    hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
    présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
    maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
    encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
    cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
    bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
    étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
    nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
    qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
    voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
    l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
    marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
    jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
    étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
    glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
    sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
    clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
    «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
    pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
    prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
    disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
    pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
    train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
    en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
    faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
    subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
    aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
    bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
    trop aplatis.

    Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
    nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
    nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
    «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
    la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
    sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
    la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
    jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
    l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
    beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
    n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
    visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
    était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
    de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
    rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
    cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
    raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
    qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
    veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
    longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
    possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
    n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
    en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
    où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
    grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
    bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
    ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
    m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
    Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
    même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
    revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
    avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
    il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
    question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
    front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
    pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
    années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
    je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
    beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
    père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
    qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
    m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
    que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
    jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
    fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
    comment? c’était un cœur d’or!»

    Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
    Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
    grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
    la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
    d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
    hébergeaient,–avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
    chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,–un des membres les plus
    élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
    Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
    Saint-Germain.

    L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
    Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
    son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
    de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
    composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
    placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
    des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
    pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
    M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
    faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
    une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
    savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
    donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
    situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
    relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
    famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
    bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
    orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
    parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
    qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
    rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
    coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
    d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
    été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
    toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
    demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
    collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
    situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
    d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
    votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
    par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
    en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
    vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
    sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
    quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
    recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
    parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
    à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
    presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
    sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
    renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
    nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
    de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
    avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
    cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
    qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
    donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
    peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
    était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
    soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
    qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
    avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
    laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
    Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
    les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
    apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
    du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
    de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
    vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
    par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

    Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
    fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
    «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
    de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
    quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
    sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
    coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
    dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
    contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
    l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
    liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
    causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
    empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
    reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
    chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
    assiettes à petits fours de Combray–d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
    lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
    de trésors insoupçonnés.

    Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
    d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
    cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,–«Oui, chez une princesse
    du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
    lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.

    Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
    croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
    tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
    panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
    ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
    chefs-d’œuvre.

    On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
    d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
    grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
    suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
    la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
    Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
    moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
    Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
    lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
    de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
    recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
    collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
    doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
    bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
    le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
    hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
    qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
    qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
    qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
    insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
    matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
    n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
    d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
    pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
    personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
    Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
    toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
    nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
    part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
    suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
    bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
    qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
    visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
    retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
    s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
    entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
    cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
    voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
    busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
    entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
    spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
    résidu,–mi-mémoire, mi-oubli,–des heures oisives passées ensemble
    après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
    jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
    corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
    quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
    devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
    une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
    dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
    passe à ce premier Swann,–à ce premier Swann dans lequel je retrouve
    les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
    moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
    comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
    portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité–à
    ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
    marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.

    Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
    une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
    de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
    relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
    Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
    dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
    ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
    visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
    Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
    et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
    était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
    déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
    parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
    giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
    vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
    indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
    giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
    dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
    rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»

    Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
    celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
    Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
    grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
    de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
    manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
    à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
    personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
    opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
    confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
    une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
    continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
    d’après laquelle ils crurent pouvoir juger–supposant que c’était là
    qu’il l’avait prise–le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
    habituellement.

    Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
    un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
    X…, dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
    en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
    tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
    dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
    le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
    des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
    interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
    qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
    né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
    déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
    toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
    honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
    familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
    d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
    par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
    d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
    d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
    bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
    Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
    nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
    vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
    déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
    trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
    d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
    de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
    historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
    directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
    leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
    semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,–ayant
    fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
    conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
    que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
    leur étaient chers,–mettait alors au repos ses organes récepteurs et
    leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
    grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
    fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
    les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
    distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
    lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
    voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
    souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
    par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
    fou.

    Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
    venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
    d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
    tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
    la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
    a «les honneurs» du Figaro?»–«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
    beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
    qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
    qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
    n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
    raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
    ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
    force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
    grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
    Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
    aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
    persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
    plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
    feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
    désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
    journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
    ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
    celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
    dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
    qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
    s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
    mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
    fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
    faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
    comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
    fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»

    Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
    d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
    des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
    dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
    jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
    dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
    jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
    baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
    lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
    manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
    déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
    s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
    besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
    prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
    le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
    faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
    à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
    l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
    souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
    quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
    que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
    interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
    le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
    délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
    deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
    Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
    parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
    qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
    d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
    faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
    peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
    quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
    laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
    avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
    «Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
    fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
    papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
    dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
    s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
    délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
    force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
    quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
    qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
    sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
    de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
    passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
    tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
    je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
    d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
    l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
    préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
    mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
    pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
    élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
    distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
    pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
    sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
    efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
    d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
    émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
    peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
    orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
    question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
    était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
    j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
    donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
    ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
    un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
    perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
    savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
    le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
    tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
    je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
    Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
    voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
    en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
    même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
    remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
    avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
    souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
    l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
    parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
    réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
    sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
    «Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
    la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
    possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
    ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
    fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
    faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
    vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
    grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
    a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
    choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
    Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
    sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
    guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
    ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
    que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
    de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
    fort agréable…», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
    avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
    parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
    Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
    aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
    choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
    notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
    nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
    on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
    sais pas, les… Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
    d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
    volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
    ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
    qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
    de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
    costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
    regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
    sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
    ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
    se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
    Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
    c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
    bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
    «Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
    chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
    aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
    mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
    ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
    Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
    s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
    qui le nom de Saint-Simon,–un littérateur,–avait empêché l’anesthésie
    complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
    admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
    vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
    Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
    l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
    enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
    à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
    vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
    l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
    raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
    basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
    soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
    vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»

    Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
    table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
    dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
    pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
    été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
    pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
    l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
    tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
    place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
    pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
    minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
    comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
    prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
    tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
    modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
    la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
    devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
    père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
    que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
    voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
    «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
    comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
    me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
    l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
    contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
    lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
    escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
    une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
    sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
    rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
    sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
    sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
    perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
    cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
    que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
    nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
    rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
    l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
    monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
    rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
    l’inhalation,–beaucoup plus toxique que la pénétration morale,–de
    l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
    chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
    creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
    suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
    fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
    l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
    révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
    en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
    dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
    ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
    Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
    une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
    aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
    lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
    l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
    impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
    insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
    antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
    enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
    bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
    animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
    l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
    commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
    complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
    l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
    n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
    avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
    comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
    qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
    produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
    représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
    Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
    probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
    présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
    simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
    parents,–comme pour les morts, les prêtres et les rois,–mais encore
    pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
    peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
    bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
    parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
    au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
    cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
    mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
    écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
    recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
    un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
    très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
    ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
    plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
    signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
    cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
    l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
    sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
    elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
    signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
    pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
    encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
    remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
    on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
    à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
    tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
    mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
    ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
    entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
    de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
    où, il y avait un instant encore, la glace elle-même–le «granité»–et
    les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
    mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
    s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
    enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
    l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
    n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
    délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
    sans doute venir!

    L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
    bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
    contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
    le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
    lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
    a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
    pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
    connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
    lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
    elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
    dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
    affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
    lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
    pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
    apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
    remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
    donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
    arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
    redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
    errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
    avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
    ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
    chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
    n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
    de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons–comme en ce
    moment j’aimais Françoise–, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
    mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
    fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
    des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
    nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
    jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
    des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
    doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
    suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
    par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
    dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
    autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
    maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
    possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
    on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
    moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
    de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
    nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
    sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
    causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
    l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
    une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
    par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

    Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
    à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
    de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
    ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
    des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
    rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
    dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
    C’est bien, je vais attendre encore.» Et–de même qu’elle assure
    invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
    concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
    les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
    et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
    faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,–ayant décliné
    l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
    moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
    les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
    prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
    sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
    fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
    je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
    les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
    douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
    calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
    anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
    puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
    prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
    maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
    certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
    remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
    me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
    la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
    m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
    qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
    aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
    lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
    elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
    fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
    qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
    marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
    jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
    bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
    circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
    bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
    l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
    qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
    pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
    l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
    croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
    les vieux abonnés,–les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
    avait donné ses places,–tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
    les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
    tourné la rue de Trévise.

    Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
    pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
    les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
    le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
    des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
    l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
    enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
    que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
    d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
    que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
    nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
    cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
    succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
    reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
    du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
    commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
    j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
    j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
    se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
    bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
    on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
    dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
    mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
    dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
    réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.

    J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
    le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
    la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
    bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
    pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
    la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
    pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
    d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
    toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
    tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
    mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
    anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
    ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
    soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
    que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
    ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
    sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
    monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
    remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
    temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
    son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
    Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
    naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
    lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
    empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
    sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
    ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
    tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
    remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
    délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
    cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
    bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
    aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
    mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
    c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
    «Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
    Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
    prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
    instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
    nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
    sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
    me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
    puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
    dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
    ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
    Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
    bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
    peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
    d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
    projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
    m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
    comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
    de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
    moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
    jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
    pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
    terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
    allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
    parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
    on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
    qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
    se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
    père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
    déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
    voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
    père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
    «Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
    de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
    approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
    éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
    allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
    tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
    mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»

    Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
    permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
    octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
    des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
    Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
    supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
    consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
    il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
    disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
    parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
    il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
    instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
    en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
    donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
    dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
    «Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
    dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
    enfant…» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
    les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
    désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
    l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
    dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
    couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
    pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»

    On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
    appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
    était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
    cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
    depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
    gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
    Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
    de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
    bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
    ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
    se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
    nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
    me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
    que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
    possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
    peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
    l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
    et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
    réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
    tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
    comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
    ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
    remettent à sonner dans le silence du soir.

    Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
    commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
    la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
    d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
    manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
    gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
    caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
    plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
    même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
    coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
    car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
    n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
    j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
    savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
    m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
    afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
    mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
    sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
    comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
    consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
    gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
    le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
    quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
    me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
    «Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
    «Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
    vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
    fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
    mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
    officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
    j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
    l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
    pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
    choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
    dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
    devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
    fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
    d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
    pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
    concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
    abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
    que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
    me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
    elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
    chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
    et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
    date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
    pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
    réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
    ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
    le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
    plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
    ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
    doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
    il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
    triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
    enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
    tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
    premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
    vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
    avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
    une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
    me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
    rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
    Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
    pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
    Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
    je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
    fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
    J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
    livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
    enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
    aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
    couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
    la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
    Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
    les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
    jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
    pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
    eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
    moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
    Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
    qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
    Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
    pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
    souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
    fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
    champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
    pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»

    En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
    tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
    belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
    dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
    avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
    donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
    «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
    d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
    des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
    eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
    ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
    et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
    trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
    dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
    essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
    commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
    grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
    «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
    Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
    renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
    représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
    de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
    Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
    Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
    chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
    reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
    Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
    reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
    gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
    ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
    représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
    voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
    dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
    manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
    très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
    Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
    beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
    photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
    ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
    des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
    époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
    servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
    destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
    de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
    fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
    Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
    d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
    les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
    dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
    les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
    étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
    désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
    campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
    comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
    pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
    sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
    d’impossibles voyages dans le temps.

    Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
    qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
    pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
    n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
    George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
    imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
    délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
    ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
    l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
    reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples–à
    moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
    beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
    raison d’exister qu’en soi,–une émanation troublante de l’essence
    particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
    ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
    intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
    parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
    rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
    aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
    quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
    les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
    produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
    qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
    naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
    figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
    si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
    je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
    mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
    elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
    le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
    douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
    œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
    admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
    écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
    qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
    tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
    vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
    fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
    George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
    morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
    supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
    bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
    les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
    affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
    fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
    qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
    et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
    sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
    l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
    n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
    dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
    douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
    tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
    commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
    pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
    dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
    sorte de vie sentimentale et continue.

    Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
    nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
    pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
    garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
    était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
    tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
    être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
    reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
    étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
    encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
    ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
    de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
    paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.

    …

    C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
    ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
    lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
    l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
    éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
    restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
    la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
    Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
    m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
    qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
    irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
    à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
    même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
    détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
    celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
    représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
    Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
    escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
    A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
    comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
    comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
    mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
    renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
    je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
    était en réalité mort pour moi.

    Mort à jamais? C’était possible.

    Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
    notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
    faveurs du premier.

    Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
    que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
    une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
    jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
    trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
    est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
    que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
    nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

    Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
    à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
    est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
    matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
    nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
    rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

    Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
    pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
    quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
    que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
    habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
    me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
    appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
    valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
    machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
    triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
    j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
    même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
    tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
    plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
    Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
    ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
    qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
    cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
    sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
    puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
    gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
    même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
    Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
    première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
    est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
    est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
    Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
    indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
    je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
    redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
    un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
    esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
    incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
    lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
    il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
    pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
    encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
    lumière.

    Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
    n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
    sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
    essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
    moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
    état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
    plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
    que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
    tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
    attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
    esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
    cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
    refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
    le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
    de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
    qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
    désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
    monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
    distances traversées.

    Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
    souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
    moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
    perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
    couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
    comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
    contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
    m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
    passé il s’agit.

    Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
    l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
    si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
    sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
    peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
    faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
    nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
    conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
    mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
    remâcher sans peine.

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
    morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
    jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
    lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
    l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
    petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
    peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
    sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
    Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
    ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
    survivait, tout s’était désagrégé; les formes,–et celle aussi du petit
    coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
    sévère et dévot–s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
    force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
    Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
    êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
    vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
    et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
    à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
    fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
    souvenir.

  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    –Où voulez-vous en venir? demanda le président.

    –Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
    Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera
    suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

    –Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses,
    répliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des
    quantités de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
    Seulement je tiens à constater que, pendant la guerre, et pour les
    plus gros canons, le poids de la poudre a été réduit, après
    expérience, au dixième du poids du boulet.

    –Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la
    quantité de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
    est bon de s'entendre sur sa nature.

    –Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
    déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.

    –Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très brisante et finit
    par altérer l'âme des pièces.

    –Bon! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un
    long service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons
    aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
    instantanément, afin que son effet mécanique soit complet.

    –On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
    mettre le feu sur divers points à la fois.

    –Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus
    difficile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime
    ces difficultés.

    –Soit, répondit le général.

    –Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
    poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de
    saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre
    était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
    renfermait dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène,
    déflagrait instantanément, et, quoique très brisante, ne détériorait
    pas sensiblement les bouches à feu.

    –Eh bien! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
    hésiter, et que notre choix est tout fait.

    –A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or», répliqua le major
    en riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son
    susceptible ami.

    Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il
    laissait parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se
    contenta-t-il simplement de dire:

    «Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?

    Les trois membres du Gun-Club entre-regardèrent un instant.

    «Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

    –Cinq cent mille, répliqua le major.

    –Huit cent mille livres! » s'écria J.-T. Maston.

    Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En
    effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant
    vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
    yards par seconde. Un moment de silence suivit donc la triple
    proposition faite par les trois collègues.

    Il fut enfin rompu par le président Barbicane.

    «Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
    principe que la résistance de notre canon construit dans des
    conditions voulues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable
    J.-T. Maston en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je
    proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.

    –Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa
    chaise.

    –Tout autant.

    –Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
    longueur.

    –C'est évident, dit le major.

    –Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
    occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
    800 mètres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
    contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mètres
    cubes.], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue
    pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante
    impulsion.

    Il n'y avait rien à répondre. J.-T. Maston disait vrai. On regarda
    Barbicane.

    «Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
    Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six
    milliards de litres de gaz. Six milliards! Vous entendez bien?

    –Mais alors comment faire? demanda le général.

    –C'est très simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,
    tout en lui conservant cette puissance mécanique.

    –Bon! mais par quel moyen?

    –Je vais vous le dire», répondit simplement Barbicane.

    Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.

    «Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
    masse de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous
    connaissez tous cette matière curieuse qui constitue les tissus
    élémentaires des végétaux, et qu'on nomme cellulose.

    –Ah! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

    –Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté
    parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
    chose que le poil des graines du cotonnier. Or, le coton, combiné
    avec l'acide azotique à froid, se transforme en une substance
    éminemment insoluble, éminemment combustible, éminemment explosive.
    Il y a quelques années, en 1832, un chimiste français, Braconnot,
    découvrit cette substance, qu'il appela xyloïdine. En 1838, un autre
    Français, Pelouze, en étudia les diverses propriétés, et enfin, en
    1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la proposa comme poudre
    de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique…

    –Ou pyroxyle, répondit Elphiston.

    –Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.

    –Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
    découverte? s'écria J.-T. Maston, poussé par un vif sentiment
    d'amour-propre national.

    –Pas un, malheureusement, répondit le major.

    –Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai
    que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à
    l'étude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
    agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
    dans l'éther additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard,
    alors étudiant en médecine à Boston.

    –Eh bien! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton! s'écria le
    bruyant secrétaire du Gun-Club.

    –Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses
    propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la
    plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant
    [Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand
    d'épaisses fumées blanchâtres.], pendant quinze minutes, puis lavé à
    grande eau, puis séché, et voilà tout.

    –Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

    –De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse
    à nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
    son inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux
    cent quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut
    l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
    de prendre feu.

    –Parfait, répondit le major.

    –Seulement il est plus coûteux.

    –Qu'importe? fit J.-T. Maston.

    –Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
    supérieure à celle de la poudre. J'ajouterai même que, si l'on y mêle
    les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
    expansive est encore augmentée dans une grande proportion.

    –Sera-ce nécessaire? demanda le major.

    –Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de
    seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
    livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
    cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière
    n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad. De
    cette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir
    sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
    vol vers l'astre des nuits!

    A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta
    dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
    l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.

    Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et ses
    audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
    résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
    poudres. Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

    «Un simple détail, une bagatelle», disait J.-T. Maston.

    [NOTA–Dans cette discussion le président Barbicane revendique pour
    l'un de ses compatriotes l'invention du collodion. C'est une erreur,
    n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
    de deux noms.

    En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée
    d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
    était connu en 1846. C'est à un Français, un esprit très distingué,
    un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste et
    chimiste, M. Louis Ménard, que revient l'honneur de cette grande
    découverte.–J. V.]

    X
    ——————–
    UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS

    Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
    détails de l'entreprise du Gun-Club. Il suivait jour par jour les
    discussions du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande
    expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
    difficultés mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train»,
    voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.

    Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et
    leur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide
    d'émotions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du
    moule, la fonte de la Columbiad, son chargement très périlleux,
    c'était là plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique.
    Le projectile, une fois lancé, échapperait aux regards en quelques
    dixièmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
    comporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la Lune,
    c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurs
    propres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, les
    détails précis de l'exécution en constituaient alors le véritable
    intérêt.

    Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
    d'un coup surexcité par un incident.

    On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
    Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si
    extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être
    l'unanimité. Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,
    protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
    à chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
    plus sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
    tous les autres.

    Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait
    cette inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et
    d'ancienne date, enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait
    pris naissance.

    Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
    Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
    entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme
    Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
    Yankee. On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait
    Philadelphie.

    Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
    fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;
    celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se
    laisser percer. De là une transformation radicale de la marine dans
    les États des deux continents. Le boulet et la plaque luttèrent avec
    un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant
    dans une proportion constante. Les navires, armés de pièces
    formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable
    carapace. Les _Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les
    _Weckausen_ [Navires de la marine américaine.] lançaient des
    projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les projectiles des
    autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
    fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.

    Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
    grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et
    l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un
    courant d'idées essentiellement opposé.

    Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
    une nouvelle plaque. Le président du Gun-Club passait sa vie à percer
    des trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous
    les instants qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait
    dans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable
    contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
    Nicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.

    Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
    auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de
    géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort
    heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de
    cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs
    amis hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent
    jamais.

    Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on
    ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste
    appréciation. Il semblait cependant, en fin de compte, que la
    cuirasse devait finir par céder au boulet.

    Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents. Aux dernières
    expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
    ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là, le
    forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
    mépris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
    boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
    en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitesse
    médiocre [Le poids de la poudre employée n'était que 1/12 du poids de
    l'obus.], brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques
    du meilleur métal.

    Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir
    rester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl
    terminait une nouvelle cuirasse d'acier forgé! C'était un
    chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait tous les projectiles du
    monde. Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
    provoquant le président du Gun-Club à la briser. Barbicane, la paix
    étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.

    Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
    les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du
    président qui, décidément, ne voulait pas compromettre son dernier
    succès.

    Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
    Barbicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa
    plaque à deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son
    refus. A cent yards? Pas même à soixante-quinze.

    «A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à
    vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!

    Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se
    mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.

    Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux
    personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que
    l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir
    peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six
    milles de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par
    les formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
    à attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à
    l'envoyer dans toutes les règles de l'art.

    A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
    connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
    l'absorbaient entièrement.

    Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
    capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une
    suprême jalousie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment
    inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
    pieds! Quelle cuirasse résisterait jamais à un projectile de vingt
    mille livres! Nicholl demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce
    «coup de canon» puis il se releva, et résolut d'écraser la proposition
    du poids de ses arguments.

    Il attaqua donc très violemment les travaux du Gun-Club; il publia
    nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire.
    Il essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une fois
    la guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et,
    à vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.

    D'abord, Barbicane fut très violemment attaqué dans ses chiffres;
    Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
    l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
    Entre autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était
    absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de
    douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,
    même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
    franchirait les limites de l'atmosphère terrestre! Il n'irait
    seulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regardant la vitesse
    comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas
    à la pression des gaz développés par l'inflammation de seize cents
    mille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il
    ne supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortie
    de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne des
    imprudents spectateurs.

    Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.

    Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
    inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort
    dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence
    un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
    déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile
    n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il
    retomberait évidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
    masse, multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait
    singulièrement quelque point du globe. Donc, en pareille
    circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
    il était des cas où l'intervention du gouvernement devenait
    nécessaire, et il ne fallait pas engager la sûreté de tous pour le bon
    plaisir d'un seul.

    On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine
    Nicholl. Il était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte
    de ses malencontreuses prophéties. On le laissa donc crier à son
    aise, et jusqu'à s'époumoner, puisque cela lui convenait. Il se
    faisait le défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
    on ne l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
    président du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la
    peine de rétorquer les arguments de son rival.

    Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même
    pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son
    argent. Il proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond
    une série de paris conçus en ces termes et suivant une proportion
    croissante.

    Il paria:

    1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise
    du Gun-Club ne seraient pas faits, ci… 1000 dollars

    2º Que l'opération de la fonte d'un canon
    de neuf cents pieds était impraticable
    et ne réussirait pas, ci………….. 2000 —

    3º Qu'il serait impossible de charger la
    Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
    feu de lui-même sous la pression du
    projectile, ci…………………. 3000 —

    4º Que la Columbiad éclaterait au premier
    coup, ci…………………………. 4000 —

    5º Que le boulet n'irait pas seulement
    six milles et retomberait quelques
    secondes après avoir été lancé, si… 5000 —

    On le voit c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
    son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
    dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].

    Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
    laconisme superbe et conçu en ces termes:

    _Baltimore, 18 octobre_.

    _Tenu_.

    BARBICANE.

    XI
    ——————–
    FLORIDE ET TEXAS

    Cependant, une question restait encore à décider: il fallait choisir
    un endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de
    l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé
    perpendiculairement au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith;
    or, la Lune ne monte au zénith que dans les lieux situés entre 0° et
    28° de latitude, en d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°
    [La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;
    l'ascension droite en est la longitude.]. Il s'agissait donc de
    déterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immense
    Columbiad.

    Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane
    apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais,
    sans lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé
    la parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:

    «Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
    véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
    faire un grand acte de patriotisme.

    Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur
    voulait en venir.

    «Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire
    de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,
    c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du
    Gun-Club. Or, dans les circonstances actuelles…

    –Brave Maston… dit le président.

    –Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les
    circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez
    rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes
    conditions…

    –Si vous voulez bien… dit Barbicane.

    –Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant
    J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera
    notre glorieux projectile doit appartenir à l'Union.

    –Sans doute! répondirent quelques membres.

    –Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque
    au sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il
    nous faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe
    ce vingt-huitième parallèle, c'est là un _casus belli_ légitime, et je
    demande que l'on déclare la guerre au Mexique!

    –Mais non! mais non! s'écria-t-on de toutes parts.

    –Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne
    d'entendre dans cette enceinte!

    –Mais écoutez donc!…

    –Jamais! jamais! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette
    guerre se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.

    –Maston, dit Barbicane en faisant détonner son timbre avec fracas, je
    vous retire la parole!

    Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent
    à le contenir.

    «Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être
    tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût
    laissé parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il
    est parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car
    certaines frontières des États-Unis s'étendent au-delà du
    vingt-huitième parallèle. Voyez, nous avons à notre disposition toute
    la partie méridionale du Texas et des Florides.

    L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce né fut pas sans regret
    que J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la
    Columbiad serait coulée, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de
    la Floride. Mais cette décision devait créer une rivalité sans
    exemple entre les villes de ces deux États.

    Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,
    traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu
    près égales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
    l'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississippi et de la
    Louisiane. Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
    prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
    Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique. Il n'y avait
    donc que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de
    ce parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées
    par l'Observatoire de Cambridge.

    La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités
    importantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les
    Indiens errants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en
    faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

    Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
    importantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes les
    cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans
    le Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans
    l'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le Caméron,
    formèrent une ligue imposante contre les prétentions de la Floride.

    Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens
    arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le
    président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent
    assiégés jour et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de
    la Grèce se disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États
    tout entiers menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.

    On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues
    de la ville. A chaque rencontre, quelque conflit était à craindre,
    qui aurait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudence
    et l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Les
    démonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux
    des divers États. Ce fut ainsi que le _New York Herald_ et la
    _Tribune_ soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American
    Review_ prirent fait et cause pour les députés floridiens. Les
    membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

    Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés, qu'il semblait
    mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés
    pouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

    Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes,
    mais la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec
    cinquante-six mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
    spécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,
    plusieurs milliers d'habitants. Et elle n'avait pas tort.

    A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride
    n'avait rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de
    traiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de
    posséder le «vómito negro» à l'état chronique. Et il avait raison.

    «D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New York Herald_,
    on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute
    l'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne vert pour la
    construction des navires, un État qui renferme de la houille superbe
    et des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de
    minerai pur.

    A cela l'_American Review_ répondait que le sol de la Floride, sans
    être aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et
    la fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terre
    argileuse.

    «Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans
    un pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec la
    Floride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de
    Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
    flottes du monde entier.

    –Bon! répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la
    donnez belle avec votre baie de Galveston située au-dessus du
    vingt-neuvième parallèle. N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
    ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et par
    laquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?

    –Jolie baie! répondait le Texas, elle est à demi ensablée!

    –Ensablés vous-mêmes! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je
    suis un pays de sauvages?

    –Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!

    –Eh bien! et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civilisés!

    La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
    essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
    _Times_ insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine»,
    elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellement
    américain»!

    A ces mots le Texas bondit: «Américains! s'écria-t-il, ne le
    sommes-nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas
    été incorporés tous les deux à l'Union en 1845?

    –Sans doute, répondit le _Times_, mais nous appartenons aux
    Américains depuis 1820.

    –Je le crois bien, répliqua la _Tribune_; après avoir été Espagnols
    ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis
    pour cinq millions de dollars!

    –Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir?
    En 1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize
    millions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?

    –C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un
    misérable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au
    Texas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui
    a chassé les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république
    fédérative après la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du
    San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna! Un pays enfin qui s'est
    adjoint volontairement aux États-Unis d'Amérique!

    –Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.

    Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position
    devint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis
    dans les rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à
    vue.

    Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les
    documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
    Quel parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du
    sol, de la facilité des communications, de la rapidité des transports,
    les droits des deux États étaient véritablement égaux. Quant aux
    personnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

    Or, cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand
    Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution
    qu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.

    «En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la
    Floride et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se
    reproduiront entre les villes de l'État favorisé. La rivalité
    descendra du genre à l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout.
    Or, le Texas possède onze villes dans les conditions voulues, qui se
    disputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de nouveaux
    ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc pour la Floride
    et pour Tampa-Town!

    Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils
    entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des
    provocations nominales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats
    de Baltimore n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent.
    On fit chauffer un train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré
    mal gré, et ils quittèrent la ville avec une rapidité de trente milles
    à l'heure.

    Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un
    dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.

    Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île
    resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas
    à la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

    «Eh bien! qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un
    laconisme digne des temps antiques.

    XII
    ——————–
    URBI ET ORBI

    Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois
    résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une
    somme énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État
    même n'aurait pu disposer des millions nécessaires.

    Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût
    américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de
    demander à chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois
    le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires
    de son satellite. La souscription ouverte dans ce but s'étendit de
    Baltimore au monde entier, _urbi et orbi_.

    Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il
    s'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération
    était purement désintéressée dans le sens littéral du mot, et
    n'offrait aucune chance de bénéfice.

    Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux
    frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
    Pacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
    l'Océanie. Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat
    avec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de
    Pétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,
    de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Bénarès,
    de Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;
    les autres gardèrent une prudente expectative.

    Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux
    autres établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;
    il nia hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories
    du capitaine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes
    promettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de
    Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la
    proposition Barbicane. C'était là de la belle et bonne jalousie
    anglaise. Pas autre chose.

    En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là
    il passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la
    question. Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient
    être appelées à souscrire un capital considérable.

    Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste
    empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les
    hommes de bonne volonté sur la Terre». Ce document, traduit en toutes
    langues, réussit beaucoup.

    Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de
    l'Union pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore
    street; puis on souscrivit dans les différents États des deux
    continents:

    A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

    A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;

    A Paris, au Crédit mobilier;

    A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

    A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

    A Turin, chez Ardouin et Ce;

    A Berlin, chez Mendelssohn;

    A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;

    A Constantinople, à la Banque Ottomane;

    A Bruxelles, chez S. Lambert;

    A Madrid, chez Daniel Weisweller;

    A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

    A Rome, chez Torlonia et Ce;

    A Lisbonne, chez Lecesne;

    A Copenhague, à la Banque privée;

    A Buenos Aires, à la Banque Maua;

    A Rio de Janeiro, même maison;

    A Montevideo, même maison;

    A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

    A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

    A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.

    Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions
    de dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] étaient
    versés dans les différentes villes de l'Union. Avec un pareil
    acompte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.

    Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique
    que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable
    empressement. Certains pays se distinguaient par leur générosité;
    d'autres se desserraient moins facilement. Affaire de tempérament.

    Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici
    l'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,
    après souscription close.

    La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent
    soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatre
    cent soixante-quinze mille francs.]. Pour s'en étonner, il faudrait
    méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils
    impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux
    observatoires, dont le principal a coûté deux millions de roubles.

    La France commença par rire de la prétention des Américains. La Lune
    servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de
    vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.
    Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils
    payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une
    somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A
    ce prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.

    L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas
    financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de
    deux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], qui
    furent les bienvenus.

    Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze mille
    trois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la Suède et de la
    Norvège. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il
    eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à
    Christiania en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une
    autre, les Norvégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.

    La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neuf
    cent trente-sept mille cinq cents francs.], témoigna de sa haute
    approbation pour l'entreprise. Ses différents observatoires
    contribuèrent avec empressement pour une somme importante et furent
    les plus ardents à encourager le président Barbicane.

    La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement
    intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses
    années et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de
    donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
    piastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], et
    elle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine
    pression du gouvernement de la Porte.

    La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un
    don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par
    habitant.

    La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent
    dix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],
    demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification de cinq pour
    cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.

    Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
    neuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorze
    francs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expéditions
    scientifiques.

    La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
    cent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on ne
    pouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'eût pas donné
    davantage.

    Quoique très gênée, l'Italie trouva deux cent mille lires dans les
    poches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu
    la Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la
    Vénétie.

    Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept
    mille quarante écus romains [Trente-huit mille seize francs.], et le
    Portugal poussa son dévouement à la science jusqu'à trente mille
    cruzades [Cent treize mille deux cents francs.].

    Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
    piastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empires
    qui se fondent sont toujours un peu gênés.

    Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
    dans l'œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne
    voyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas
    que l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir
    des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
    peu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi
    aléatoire. Après tout, la Suisse avait peut-être raison.

    Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix
    réaux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.]. Elle donna
    pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à terminer. La vérité
    est que la science n'est pas très bien vue dans ce pays-là. Il est
    encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins
    instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
    projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt
    à déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à
    provoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là,
    il valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.

    Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec
    laquelle elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont
    qu'une seule et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que
    renferme la Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que
    l'entreprise du Gun-Club était contraire «au principe de
    non-intervention», et ils ne souscrivirent même pas pour un farthing.

    A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et
    revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le
    Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,
    eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois
    cent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], il
    se trouva à la tête d'un capital considérable, dont voici le décompte:

    Souscription des États-Unis…. 4,000,000 dollars
    Souscriptions étrangères……. 1,446,675 dollars
    —————–
    Total…………………….. 5,446,675 dollars

    C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
    soixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille
    neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le public
    versait dans la caisse du Gun-Club.

    Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux
    de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers,
    leur installation dans un pays presque inhabité, les constructions de
    fours et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le
    projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber à
    peu près tout entière. Certains coups de canon de la guerre fédérale
    sont revenus à mille dollars; celui du président Barbicane, unique
    dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois
    plus.

    Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près
    New York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs
    canons de fonte.

    Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de
    Goldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride
    méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.
    Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre
    prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de
    cent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'au
    moment où la Lune se présenterait dans les mêmes conditions,
    c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours. L'engagement des
    ouvriers, leur paie, les aménagements nécessaires incombaient à la
    compagnie du Goldspring.

    Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,
    président du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine de
    Goldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.

    XIII
    ——————–
    STONE'S-HILL

    Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du
    Texas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un
    devoir d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne
    vendirent tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural
    history of East and West Florida_, de _William's territory of
    Florida_, de _Cleland on the culture of the Sugar-Cane in East
    Florida_. Il fallut imprimer de nouvelles éditions. C'était une
    fureur.

    Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses
    propres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans
    perdre un instant, il mit à la disposition de l'Observatoire de
    Cambridge les fonds nécessaires à la construction d'un télescope, et
    traita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confection
    du projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné de
    J.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine de
    Goldspring.

    Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivèrent à La
    Nouvelle-Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le
    _Tampico_, aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à
    leur disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la
    Louisiane disparurent bientôt à leurs yeux.

    La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le
    _Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environ
    deux cents lieues.], eut connaissance de la côte floridienne. En
    approchant, Barbicane se vit en présence d'une terre basse, plate,
    d'un aspect assez infertile. Après avoir rangé une suite d'anses
    riches en huîtres et en homards, le _Tampico_ donna dans la baie
    d'Espiritu-Santo.

    Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la
    rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de
    temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus
    des flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond
    du petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.

    Ce fut là que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre, à sept heures du
    soir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.

    Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
    floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte
    d'une maison dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la
    terre du bout de son crochet.

    «Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre,
    et dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.

    Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
    Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au
    président du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le
    reçurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se
    déroba à toute ovation, gagna une chambre de l'hôtel Franklin et ne
    voulut recevoir personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allait
    décidément pas.

    Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
    de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de
    quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane
    descendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout
    d'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua
    en outre que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière et
    des pistolets dans ses fontes. La raison d'un tel déploiement de
    forces lui fut aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:

    «Monsieur, il y a les Séminoles.

    –Quels Séminoles?

    –Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
    vous faire escorte.

    –Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

    –Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

    –Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,
    et maintenant, en route!

    La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de
    poussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait
    déjà et le thermomètre marquait 84° [Du thermomètre Fahrenheit. Cela
    fait 28 degrés centigrades.]; mais de fraîches brises de mer
    modéraient cette excessive température.

    Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
    côte, de manière à gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.
    Cette petite rivière se jette dans la baie Hillisboro, à douze milles
    au-dessous de Tampa-Town. Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive
    droite en remontant vers l'est. Bientôt les flots de la baie
    disparurent derrière un pli de terrain, et la campagne floridienne
    s'offrit seule aux regards.

    La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
    moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
    principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre
    l'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux,
    n'est qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream,
    pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent
    incessamment les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la
    sentinelle avancée du golfe des grandes tempêtes. La superficie de
    cet État est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent
    soixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq mille
    quatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir
    un situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable à
    l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement
    la configuration du sol et sa distribution particulière.

    La Floride, découverte par Juan Ponce de León, en 1512, le jour des
    Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette
    appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à
    quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et
    le pays se montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un
    réseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs;
    on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagne
    s'éleva sensiblement et montra bientôt ses plaines cultivées, où
    réussissaient toutes les productions végétales du Nord et du Midi, ses
    champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservées
    dans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin
    ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de
    canne à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs
    richesses avec une insouciante prodigalité.

    Barbicane parut très satisfait de constater l'élévation progressive du
    terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:

    «Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier
    ordre à couler notre Columbiad dans les hautes terres.

    –Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.

    –Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises
    de plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos
    travaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec
    les eaux, ce qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est
    considérer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
    profondeur.

    –Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison; il faut, autant
    que possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
    rencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec
    nos machines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un
    puits artésien [On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a
    cinq cent quarante-sept mètres de profondeur.], étroit et obscur, où
    le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
    travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, au
    grand jour, la pioche ou le pic à la main, et, la mine aidant, nous
    irons rapidement en besogne.

    –Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature
    nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail
    en sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre
    tranchée dans un terrain situé à quelques centaines de toises
    au-dessus du niveau de la mer.

    –Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
    trouverons avant peu un emplacement convenable.

    –Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.

    –Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.

    –Nous y arriverons, messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi,
    la compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de
    retard.

    –Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; cent
    dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes
    conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours,
    savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent
    dollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
    francs.]?

    –Non, monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous
    n'aurons pas besoin de l'apprendre.

    Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine
    de milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des
    forêts. Là, croissaient les essences les plus variées avec une
    profusion tropicale. Ces forêts presque impénétrables étaient faites
    de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
    d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits
    et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre
    odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monde
    d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
    plus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un écrin,
    pour être digne de ces bijoux emplumés.

    J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette
    opulente nature sans en admirer les splendides beautés. Mais le
    président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte d'aller
    en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même;
    sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
    cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.

    Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et
    non sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs
    de quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son
    redoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans,
    les sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis
    que de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

    Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres
    moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes
    isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des
    troupeaux de daims effarouchés.

    «Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la
    région des pins!

    –Et celle des sauvages», répondit le major.

    En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils
    s'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux
    rapides, brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils à
    détonation sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrations
    hostiles, sans inquiéter Barbicane et ses compagnons.

    Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
    espace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil
    inondait de rayons brûlants. Elle était formée par une large
    extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
    toutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.

    «Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans
    le pays?

    –Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]», répondit un des
    Floridiens.

    Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et
    commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite
    troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond
    silence.

    En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques
    instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:

    «Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de
    la mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest [Au méridien
    de Washington. La différence avec le méridien de Paris est de 79°22'.
    Cette longitude est donc en mesure française 83°25'.]; il me paraît
    offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
    favorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine que
    s'élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de
    nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du
    pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers
    les espaces du monde solaire!

    XIV
    ——————–
    PIOCHE ET TRUELLE

    Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, et
    l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le _Tampico_ pour La
    Nouvelle-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener
    la plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Club
    demeurèrent à Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en
    s'aidant des gens du pays.

    Huit jours après son départ, le _Tampico_ revenait dans la baie
    d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison
    avait réuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de
    l'esclavage, il eût perdu son temps et ses peines. Mais depuis que
    l'Amérique, la terre de la liberté, ne comptait plus que des hommes
    libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout où les appelait une
    main-d'œuvre largement rétribuée. Or, l'argent ne manquait pas au
    Gun-Club; il offrait à ses hommes une haute paie, avec gratifications
    considérables et proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floride
    pouvait compter, après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé
    en son nom à la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que
    l'embarras du choix, et il put se montrer sévère sur l'intelligence et
    l'habileté de ses travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôla
    dans sa laborieuse légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des
    fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
    manœuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de
    couleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille. C'était une
    véritable émigration.

    Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les
    quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui
    régnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
    population. En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette
    initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furent
    dirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence
    de curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe vers
    la presqu'île floridienne.

    Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage
    apporté par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez
    grand nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées et
    numérotées. En même temps, Barbicane plantait les premiers jalons
    d'un railway long de quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill à
    Tampa-Town.

    On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;
    capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les
    garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,
    dégringolant les vallées, le rail-road court en aveugle et sans souci
    de la ligne droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant;
    seulement, on y déraille et l'on y saute en toute liberté. Le chemin
    de Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
    demanda ni grand temps ni grand argent pour s'établir.

    Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il
    l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
    conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du
    don d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche
    bourdonnante. Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions.
    Avec lui point d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; il
    était mineur, maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant des
    réponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
    problèmes. Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
    Goldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur maintenue en
    pression, le _Tampico_ attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

    Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de
    travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques
    s'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son
    mouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes
    cités de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et les
    travaux commencèrent dans un ordre parfait.

    Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la
    nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4
    novembre. Ce jour-là, Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur
    dit:

    «Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette
    partie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant
    neuf pieds de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois
    et dix-neuf pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au
    total un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser à une
    profondeur de neuf cents. Cet ouvrage considérable doit être terminé
    en huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
    mille quatre cents pieds cubes de terrain à extraire en deux cent
    cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubes
    par jour. Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour mille ouvriers
    travaillant à coudées franches sera plus pénible dans un espace
    relativement restreint. Néanmoins, puisque ce travail doit se faire,
    il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
    habileté.

    A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le
    sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus
    oisif un seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se
    relayaient par quart de journée.

    D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait
    point la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux
    d'une difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent être
    directement combattus, qui furent menés à bonne fin! Et, pour ne
    parler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du
    Père Joseph_, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à une
    époque où les machines n'étaient pas encore venues centupler la force
    de l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur de
    trois cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par le
    margrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien!
    de quoi s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur
    une largeur décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il
    n'était pas un contremaître, pas un ouvrier qui doutât du succès de
    l'opération.

    Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord
    avec le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la
    marche des travaux. Un article du traité portait que la Columbiad
    serait frettée avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de
    précautions inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de ces
    anneaux compresseurs. On renonça donc à cette clause.

    De là une grande économie de temps, car on put alors employer ce
    nouveau système de creusement adopté maintenant dans la construction
    des puits, par lequel la maçonnerie se fait en même temps que le
    forage. Grâce à ce procédé très simple, il n'est plus nécessaire
    d'étayer les terres au moyen d'étrésillons; la muraille les contient
    avec une inébranlable puissance et descend d'elle-même par son propre
    poids.

    Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait
    atteint la partie solide du sol.

    Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de
    l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de
    Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

    La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six
    pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent
    deux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait
    servir à la confection du moule intérieur.

    Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à
    la marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre
    pieds.

    Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, sur une
    espèce de roche formée de coquillages pétrifiés, très sèche, très
    solide, et que les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le
    trou présentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux de
    maçonnerie furent commencés.

    Au fond de cette excavation, on construisit un «rouet» en bois de
    chêne, sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute
    épreuve; il était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre
    égal au diamètre extérieur da la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que
    reposèrent les premières assises de la maçonnerie, dont le ciment
    hydraulique enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Les
    ouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au centre, se
    trouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.

    Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la
    pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin
    de le supporter au fur et à mesure sur des «tins» [Sorte de
    chevalets.] d'une extrême solidité; toutes les fois que le trou avait
    gagné deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;
    le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire de
    maçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient
    incessamment, tout en réservant des «évents», qui devaient permettre
    aux gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte.

    Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté
    extrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
    sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et
    même mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,
    et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
    mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés [Quarante degrés
    centigrades.] de chaleur à ces plaines calcinées; la nuit, sous les
    blanches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la
    roche, la détonation des mines, le grincement des machines, le
    tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent autour de
    Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons ou les
    détachements de Séminoles n'osaient plus franchir.

    Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur
    activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut
    peu question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en
    tirait avec habileté.

    Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée
    pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre, cette
    profondeur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de
    février, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui
    se fit jour à travers l'écorce terrestre. Il fallut employer des
    pompes puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afin
    de bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau à
    bord d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
    Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda en
    partie, et il y eut un débordement partiel. Que l'on juge de
    l'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut de
    soixante-quinze toises! Cet accident coûta la vie à plusieurs
    ouvriers.

    Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre,
    à le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans ses
    conditions premières de solidité. Mais, grâce à l'habileté de
    l'ingénieur, à la puissance des machines employées, l'édifice, un
    instant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.

    Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et
    le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par
    Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,
    avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la
    maçonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente pieds
    d'épaisseur, tandis qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer le
    sol.

    Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent
    chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était
    accompli dans des conditions extraordinaires de rapidité.

    Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
    Stone's-Hill; tout en suivant de près les opérations du forage, il
    s'inquiétait incessamment du bien-être et de la santé de ses
    travailleurs, et il fut assez heureux pour éviter ces épidémies
    communes aux grandes agglomérations d'hommes et si désastreuses dans
    ces régions du globe exposées à toutes les influences tropicales.

    Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences
    inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont
    impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se
    préoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général
    que de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les
    principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,
    grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dans
    les cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne
    des catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pour
    leur luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compte
    environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.

    XV
    ——————–
    LA FÊTE DE LA FONTE

    Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les
    travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément
    avec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût
    été fort surpris du spectacle offert à ses regards.

    A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce
    point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de
    six pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une
    demi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait une
    longueur de deux milles [Trois mille six cents mètres environ.]. Tous
    étaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminée
    quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T.
    Maston trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui
    rappelait les monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien
    de plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs, disait-il, il n'avait
    jamais été».

    On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à
    employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte
    grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
    facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,
    traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les
    pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines
    à vapeur, presses hydrauliques, etc.

    Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement
    assez homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure,
    qu'on la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.

    Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité
    dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du
    charbon et du silicium chauffé à une forte température, s'était
    carburé et transformé en fonte [C'est en enlevant ce carbone et ce
    silicium par l'opération de l'affinage dans les fours à puddler que
    l'on transforme la fonte en fer ductile.]. Après cette première
    opération, le métal fut dirigé vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait
    de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coûteuse à
    expédier par les railways; le prix du transport eût doublé le prix de
    la matière. Il parut préférable d'affréter des navires à New York et
    de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de
    soixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte, qui,
    le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'Océan,
    prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, doubla
    la pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baie
    d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de
    Tampa-Town.

    Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road de
    Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'énorme masse de métal
    se trouvait rendue à destination.

    On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour
    liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de
    ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de
    métal; on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la
    fonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et
    étaient très surbaissés. L'appareil de chauffe et la cheminée se
    trouvaient aux deux extrémités du fourneau, de telle sorte que
    celui-ci était également chauffé dans toute son étendue. Ces fours,
    construits en briques réfractaires, se composaient uniquement d'une
    grille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelle
    devaient être déposées les barres de fonte; cette sole, inclinée sous
    un angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler dans
    les bassins de réception; de là douze cents rigoles convergentes le
    dirigeaient vers le puits central.

    Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent
    terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur;
    il s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un
    cylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
    exactement l'espace réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut
    composé d'un mélange de terre argileuse et de sable, additionné de
    foin et de paille. L'intervalle laissé entre le moule et la
    maçonnerie devait être comblé par le métal en fusion, qui formerait
    ainsi des parois de six pieds d'épaisseur.

    Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par
    des armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
    traverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces
    traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui
    n'offrait aucun inconvénient.

    Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au
    lendemain.

    «Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.
    Maston à son ami Barbicane.

    –Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête
    publique!

    –Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout
    venant?

    –Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
    opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle
    s'effectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut,
    mais jusque-là, non.

    Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers
    imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de
    parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne
    ne fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des
    membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le
    fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
    Elphiston, le général Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la
    fonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston
    s'était constitué leur cicérone; il ne leur fit grâce d'aucun détail;
    il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des
    machines, et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns
    après les autres. A la douze-centième visite, ils étaient un peu
    écœurés.

    La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait
    été chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées
    par piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre
    elles. Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans
    l'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité de
    sourdes trépidations. Autant de livres de métal à fondre, autant de
    livres de houille à brûler. C'étaient donc soixante-huit mille tonnes
    de charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideau
    de fumée noire.

    La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont
    les ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
    ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
    d'oxygène tous ces foyers incandescents.

    L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au
    signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à
    la fonte liquide et se vider entièrement.

    Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
    déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.
    Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contremaître
    fondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.

    Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,
    assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là,
    prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.

    Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal
    commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à
    peu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos
    pendant quelques instants, afin de faciliter la séparation des
    substances étrangères.

    Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve
    dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et
    douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en
    déroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec
    un fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était
    un émouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que
    ces flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,
    volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient par
    les évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrables
    vapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses en
    montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises.
    Quelque sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu
    croire à la formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et
    cependant ce n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage,
    ni une lutte d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la
    nature est capable de produire! Non! l'homme seul avait créé ces
    vapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces
    trépidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de
    terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des tempêtes, et
    c'était sa main qui précipitait, dans un abîme creusé par elle tout un
    Niagara, de métal en fusion.

    XVI
    ——————–
    LA COLUMBIAD

    L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à de
    simples conjectures. Cependant tout portait à croire au succès,
    puisque le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans
    les fours. Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible de
    s'en assurer directement.

    En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
    mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le
    refroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse
    Columbiad, couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa
    chaleur intense, allait-elle se dérober aux regards de ses
    admirateurs? Il était difficile de le calculer.

    L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps
    à une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit
    se rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense
    panache de fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait
    les pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet de
    Stone's-Hill.

    Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre.
    Nul moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en
    approcher. Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient
    leur frein.

    «Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à
    peine nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur,
    calibrer l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à
    faire! Nous ne serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcher
    du canon! Est-ce qu'il ne se refroidira jamais! Voilà qui serait une
    mystification cruelle!

    On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir,
    Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourde
    irritation. Se voir absolument arrêté par un obstacle dont le temps
    seul pouvait avoir raison,–le temps, un ennemi redoutable dans les
    circonstances,–et être à la discrétion d'un ennemi, c'était dur
    pour des gens de guerre.

    Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
    certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs
    projetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.
    Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,
    dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à
    peu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de
    calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
    rapprochèrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,
    le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendre
    place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,
    un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore
    permis d'avoir froid aux pieds.

    «Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de
    satisfaction.

    Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à
    l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le
    pic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la
    terre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous
    l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
    mélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériaux
    extraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur,
    et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
    Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grande
    force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
    moule avait disparu.

    Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent
    installées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissants
    alésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.
    Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tube
    était parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis un
    poli parfait.

    Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication
    Barbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité
    absolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à
    fonctionner. Il n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on était
    sûr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous. La joie de J.-T.
    Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chute
    effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
    Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
    heureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel
    Érostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

    Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur
    sa parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
    qu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci
    inscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deux
    mille dollars. On est autorisé à croire que la colère du capitaine
    fut poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie.
    Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et
    cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire
    n'était pas mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entrait
    point dans ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la
    fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas
    résisté, lui portait un coup terrible.

    Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement
    ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se
    comprendra sans peine.

    En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
    États-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était
    prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux
    travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
    cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un
    réseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
    qui sépare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiers
    neufs, des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient
    poussé sur ces grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil
    américain. Des compagnies s'étaient fondées pour l'érection
    d'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins d'un an
    l'étendue de la ville fut décuplée.

    On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les
    jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct
    des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux,
    des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations
    du Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès
    qu'ils furent installés à Tampa. Les navires frétés pour le
    transportement du matériel et des ouvriers avaient donné au port une
    activité sans pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme et
    de tout tonnage, chargés de vivres, d'approvisionnements, de
    marchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades; de vastes
    comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'établirent dans la
    ville, et la _Shipping Gazette_ [_Gazette maritime_.] enregistra
    chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

    Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,
    en considération du prodigieux accroissement de sa population et de
    son commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États
    méridionaux de l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le
    grand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il se
    dirigea sur Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie
    ferrée, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait
    en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce
    bout de road-way qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur
    son passage et en réveillant les portions mortes ou endormies de la
    Floride centrale. Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie
    dues à l'idée éclose un beau jour dans le cerveau d'un homme, put
    prendre à bon droit les airs d'une grande ville. On l'avait surnommée
    «Moon-City [Cité de la Lune.]» et la capitale des Florides subissait
    une éclipse totale, visible de tous les points du monde.

    Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre
    le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se
    virent déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans
    leur sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait
    gagner à l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un
    semblable coup de canon serait accompagné. Le Texas y perdait un
    vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement
    considérable de population. Tous ces avantages retournaient à cette
    misérable presqu'île floridienne, jetée comme une estacade entre les
    flots du golfe et les vagues de l'océan Atlantique. Aussi, Barbicane
    partageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathies
    texiennes.

    Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
    industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde
    d'oublier les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire.
    Les plus minces détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la
    passionnèrent. Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
    Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un pèlerinage.

    On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération
    des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de
    tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.
    L'Europe émigrait en Amérique.

    Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux
    arrivants n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup
    comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les
    fumées. C'était peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulut
    admettre personne à cette opération. De là maugréement,
    mécontentement, murmures; on blâma le président; on le taxa
    d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu américain». Il y eut
    presque une émeute autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane,
    on le sait, resta inébranlable dans sa décision.

    Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne
    put être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer
    ses portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.
    Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé
    par son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité
    publique.

    C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
    dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le _ne
    plus ultra_ du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne
    voulût se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de
    métal. Des appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux
    spectateurs de satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes,
    enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au
    fond de l'âme les mystères du canon colossal. Le prix de la descente
    fut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son élévation,
    pendant les deux mois qui précédèrent l'expérience, l'affluence les
    visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille
    dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].

    Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
    membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre
    assemblée. Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse
    d'honneur descendit le président Barbicane, J.-T. Maston, le major
    Elphiston, le général Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur
    Murchison et d'autres membres distingués du célèbre club. En tout,
    une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de
    métal. On y étouffait un peu! Mais quelle joie! quel ravissement!
    Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de pierre
    qui supportait la Columbiad éclairée _a giorno_ par un jet de lumière
    électrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du
    ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les
    meilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repas
    splendide servi à neuf cents pieds sous terre.

    Le festin fut très animé et même très bruyant; des toasts nombreux
    s'entrecroisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,
    on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à
    Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament»!
    Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube
    acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,
    rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de cœur et de cris aux dix
    convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

    J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
    s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En
    tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même
    le canon chargé amorcé, et faisant feu à l'instant, aurait dû
    l'envoyer par morceaux dans les espaces planétaires».

    XVII
    ——————–
    UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

    Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
    terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le
    jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui
    devaient paraître longs comme des années à l'impatience universelle!
    Jusqu'alors les moindres détails de l'opération avaient été chaque
    jour reproduits par les journaux, que l'on dévorait d'un œil avide et
    passionné; mais il était à craindre que désormais, ce «dividende
    d'intérêt» distribué au public ne fût fort diminué, et chacun
    s'effrayait de n'avoir plus à toucher sa part d'émotions quotidiennes.

    Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
    extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vint
    fanatiser à nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entier
    sous le coup d'une poignante surexcitation. Un jour, le 30 septembre,
    à trois heures quarante-sept minutes du soir, un télégramme, transmis
    par le câble immergé entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la côte
    américaine, arriva à l'adresse du président Barbicane.

    Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel
    que fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se
    troublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.

    Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives du
    Gun-Club:

    FRANCE, PARIS.
    _30 septembre, 4 h matin.

    Barbicane, Tampa, Floride,
    États-Unis.

    Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai
    dedans. Arriverai par steamer_ Atlanta.

    MICHEL ARDAN.

    XVIII
    ——————–
    LE PASSAGER DE L'«ATLANTA

    Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
    électriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppe
    cachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,
    américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence du
    télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant. Il se
    serait tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer son
    œuvre. Ce télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
    Français surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assez
    audacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et si
    cet homme existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans
    un cabanon et non dans un boulet?

    Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont
    peu discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait
    déjà les divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune
    raison de se taire. Il réunit donc ses collègues présents à
    Tampa-Town, et sans laisser voir sa pensée, sans discuter le plus ou
    moins de créance que méritait le télégramme, il en lut froidement le
    texte laconique.

    «Pas possible!–C'est invraisemblable!–Pure plaisanterie!–On s'est
    moqué de nous!–Ridicule!–Absurde!» Toute la série des expressions qui
    servent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, se
    déroula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités
    en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules
    ou éclatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston
    eut un mot superbe.

    «C'est une idée, cela! s'écria-t-il.

    –Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
    des idées comme celle-là, c'est à la condition de ne pas même songer à
    les mettre à exécution.

    –Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt
    à discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.

    Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de
    Tampa. Les étrangers et les indigènes se regardaient,
    s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet Européen,–un mythe,
    un individu chimérique,–mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à
    l'existence de ce personnage légendaire. Quand Barbicane proposa
    d'envoyer un projectile à la Lune, chacun trouva l'entreprise
    naturelle, praticable, une pure affaire de balistique! Mais qu'un
    être raisonnable offrît de prendre passage dans le projectile, de
    tenter ce voyage invraisemblable, c'était une proposition fantaisiste,
    une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont les
    Français ont précisément la traduction exacte dans leur langage
    familier, un «humbug [Mystification.]»!

    Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
    affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère
    habituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers
    des prôneurs, des adeptes, des partisans.

    Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées
    nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela
    dérangeait le cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à
    cela!» Cet incident devint bientôt une obsession par son étrangeté
    même. On y pensait. Que de choses niées la veille dont le lendemain
    a fait des réalités! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un
    jour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer
    ainsi devait être fou, et décidément, puisque son projet ne pouvait
    être pris au sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu de
    troubler toute une population par ses billevesées ridicules.

    Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question!
    Ce nom, «Michel Ardan», n'était pas inconnu à l'Amérique! Il
    appartenait à un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses.
    Puis, ce télégramme lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique,
    cette désignation du navire sur lequel le Français disait avoir pris
    passage, la date assignée à sa prochaine arrivée, toutes ces
    circonstances donnaient à la proposition un certain caractère de
    vraisemblance. Il fallait en avoir le cœur net. Bientôt les
    individus isolés se formèrent en groupes, les groupes se condensèrent
    sous l'action de la curiosité comme des atomes en vertu de
    l'attraction moléculaire, et, finalement, il en résulta une foule
    compacte, qui se dirigea vers la demeure du président Barbicane.

    Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il
    avait laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester
    ni approbation ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre
    les événements; mais il comptait sans l'impatience publique, et vit
    d'un œil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses
    fenêtres. Bientôt des murmures, des vociférations, l'obligèrent à
    paraître. On voit qu'il avait tous les devoirs et, par conséquent,
    tous les ennuis de la célébrité.

    Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole,
    lui posa carrément la question suivante: «Le personnage désigné dans
    la dépêche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour
    l'Amérique, oui ou non?

    –Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.

    –Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.

    –Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.

    –Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
    reprit l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsi
    que le demande le télégramme?

    –Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi
    s'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra
    bien compléter ses renseignements.

    –Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.

    Barbicane descendit, et, précédant l'immense rassemblement, il se
    dirigea vers les bureaux de l'administration.

    Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des
    courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux
    questions suivantes:

    «Qu'est-ce que le navire l'_Atlanta_?–Quand a-t-il quitté
    l'Europe?–Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?

    Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une
    précision qui ne laissait plus place au moindre doute.

    «Le steamer l'_Atlanta_, de Liverpool, a pris la mer le 2
    octobre,–faisant voile pour Tampa-Town,–ayant à son bord un Français,
    porté au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.

    A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président
    brillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et
    on l'entendit murmurer:

    «C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dans
    quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!…
    Jamais je ne consentirai…

    Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill and Co.,
    en la priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.

    Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;
    comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ce
    que dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la
    nouvelle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du
    vieux continent; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun
    vécut, comptant les heures, comptant les minutes, comptant les
    secondes; donner une idée, même affaiblie, de cette obsession
    fatigante de tous les cerveaux maîtrisés par une pensée unique;
    montrer les occupations cédant à une seule préoccupation, les travaux
    arrêtés, le commerce suspendu, les navires prêts à partir restant
    affourchés dans le port pour ne pas manquer l'arrivée de l'_Atlanta_,
    les convois arrivant pleins et retournant vides, la baie
    d'Espiritu-Santo incessamment sillonnée par les steamers, les
    packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de toutes
    dimensions; dénombrer ces milliers de curieux qui quadruplèrent en
    quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
    tentes comme une armée en campagne, c'est une tâche au-dessus des
    forces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans témérité.