La Chartreuse De Parme
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LA CHARTREUSE DE PARME
par Stendhal
LIVRE PREMIER
Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
I luoghi ameni.
Ariost, sat. IV.
CHAPITRE PREMIER
Milan en 1796
Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la
tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et
d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient
un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut
témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux
qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes
de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait
trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur
du papier sale.
Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une
bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur
ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils
étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer
des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.
Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille
prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par
la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes
que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent
des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut,
le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était
souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa
vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles
de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour
réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit
profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva
inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que
l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au
bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était
une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son
curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à
peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver
ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait
vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son
armée.
En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême,
mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir
tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon
peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves
monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple
l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur,
son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En
conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que
Son Altesse eût rempli ses magasins.
En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre
en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu
avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode
alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la
liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier
jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et,
au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose
nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de
despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.
Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six
millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle,
venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.
La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques
nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six
millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats
français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins
de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept,
passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux
prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du
haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés,
sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A
cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.
Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat
français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et
presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées
pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les
apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux
jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.
Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait
pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il
venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il
prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique
pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos.
Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit
était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le
champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées
tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon
que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du
lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci
fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les
deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre
un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses
ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je
ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant
qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat
de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur
angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si
bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une
Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en
oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser
quelques mots sur mon ravissement.
«Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre
complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus
avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore
des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards
stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens;
mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher
les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle
était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari,
qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme
personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la
fortune contraire.
«Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait
pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses
contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée
descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames
ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient
pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas
parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
la Gina était devenue sérieuse.
«–Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!
«–Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient
encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.
«En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte
du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi
duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.
«Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les
Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié
à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était
égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle
et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le
lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux
cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent.
L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en
eut pitié, et on les aima.
Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites
années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait
impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion
historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.
La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour
des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an
1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en
maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la
révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de
leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par
un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.
La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments
tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point,
depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en
avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de
Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié
d’être moroses et de gagner de l’argent.
Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles
appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs
palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale
et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces
familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse
dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée
française.
Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme,
où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une
position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres
chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés
profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri
d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux
marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait
dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à
la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.
Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort
activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse
à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur
le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les
généraux français.
Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait
les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux
contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des
nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques
non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette
famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec
un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la
vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais
ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux
des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion
italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.
Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna
à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes
plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole
et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant
Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano,
vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo.
Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à
laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée
sur une charrette.
Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées
anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize
mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise
ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux,
dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction
de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines
publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les
Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.
Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui
revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti.
Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui
tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien:
assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la
haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien
alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.
Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et
prompte justice de tous ces coquins.
Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta
publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera:
toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin
elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son
mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une
caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de
Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le
noir.
Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs,
nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa
naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice
Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait
justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent
chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà
le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils
aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit
ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que
tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à
dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon
peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés
aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale.
Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris,
faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son
château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis
de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et
les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa
Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les
fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places
fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint
Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée,
les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize
semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans
comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu
quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs
pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De
retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution
à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers.
Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent
que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de
Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France
semblait s’augmenter tous les jours.
Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à
1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et
recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au
collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui
montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent
toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus
de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était
la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650
par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra
étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles,
et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups
d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait,
obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais
son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa
belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le
retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus
brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.
Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis,
toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais
joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode;
du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse,
qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa
protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait
des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix.
Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher
tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le
prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume,
et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il
pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la
cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A
cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la
distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté
par ses chefs.
La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui
marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle
l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de
douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de
sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût
bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait
que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été
refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis
boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice.
La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme
un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.
Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle
écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans
réponse.
A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de
ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et
monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
parade.
En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante,
ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le
marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino
Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur
d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux
heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à
son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits
de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de
son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire
de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches
de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume
d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres
avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter
sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel
régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand
quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,
avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles
plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château,
le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la
cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le
chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume
brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir
autrement.
La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait
conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte
d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et
fut épouvantée de son ignorance.
«S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée;
or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna
presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les
choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique
fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si
le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever
l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
s’en augmenta.
La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était
fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse
ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec
les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des
Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots,
attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils
portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.
CHAPITRE II
…Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes créatures.
Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,
Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.
Ronsard
Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce
sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop
comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir
de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment
commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible,
il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à
Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût
cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en
ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel,
dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il
avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en
treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint
Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des
amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui
étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).
Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu
primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut
de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées
à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la
meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa
pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau
de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un
homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des
empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je
de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris
qu’en latin il s’appelle equus?»
Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui,
à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les
empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de
son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout
simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées
entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis
il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès
n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa
naïveté.
–Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un
homme.
Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses
plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef
de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de
la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et
quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas
de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou
à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande
distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée
à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la
corde.
Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en
chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs
eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes.
On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses,
on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans
la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple
de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait
souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave
Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il
avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux
prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;
et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à
peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au
moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on
voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le
cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à
Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée
dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.
Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée
pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque
de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année
dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à
son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme,
qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour,
à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
douze couverts.
Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément
fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait
à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis,
qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas
le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à
1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement
de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et
la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit
alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin,
après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de
voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres
venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec
une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une
des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le
paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des
plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont
le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le
talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre
ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur
de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout
à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de
conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame
l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient
les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos
ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger
dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son
emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de
second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis
fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer
une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse.
Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et
n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans
les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du
premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura
cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver
Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant
laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut
abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir
sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
de lui faire obtenir un bel avancement.
Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas
cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se
montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence
de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre
du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après
la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins
obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la
comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina
eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre
en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler
le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et
l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur
le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de
cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison
du comte.
Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse,
les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.
Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi
ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le
plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au
théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait
la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait
facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il
était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi
sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son
bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de
cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent
le parti d’aller voyager en Suisse.
Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui
se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse.
Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en
Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
comte Pietranera.
Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut
que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention
pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le
planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du
nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans
ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un
d’eux, le comte N…, qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le
mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant
d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:
Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit?
Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue.
Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
votre très humble servante.
G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.
A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux;
son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle,
chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée
à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et
ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
décachetée par le groom du comte N… Sur quoi Limercati a passé trois
ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans
avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son
amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
qu’avec le comte N… elle se perdait, et qu’une telle liaison la
déshonorait.
Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte
N…, et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du
désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne
point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence:
–Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me
recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant
régnant, je trouverai peut-être une place convenable.
Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux
ni de la loge du comte N… Mais depuis quinze ans elle était accoutumée
à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou
pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze
cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième
étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée
par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le
fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la
pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes
effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté
noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du
comte N… qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses
ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del
Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!
Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur
l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse
embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait
vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant
majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des
Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis
née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.»
Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette
âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux
immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux
nièces étaient folles de joie.
–Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse
se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre
côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue,
au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle
qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux,
que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais
ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait
les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations
actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme
le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la
spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs
couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main
de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au
milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le
lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions
des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre,
tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de
leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de
cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus
vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines,
dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil
étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut
pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son
lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie
s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui
n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize
ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années
sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une
barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car
on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus
splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de
faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il
faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille
francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins
du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de
granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode
de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.
Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux
poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa
gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la
joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était
l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et
toujours furieux depuis sa démission forcée.
Ascagne jura de se venger de Fabrice.
Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût
infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers
pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales
de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées
dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse
voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle
prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand
comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle
pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute
il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni
du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère
primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui
restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un
petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces
et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours
gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on
passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.
Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la
parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers,
plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas
sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le
lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la
marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur
cette âme naturellement si agissante.
–Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
château! s’écriait la marquise.
Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir
de ces regrets.
L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa
pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait
de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le
marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On
allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre
veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner
de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais
enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait
oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize
ans, représentait fort bien le chef de la maison.
Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée
de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque
parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe
de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement,
qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain
une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et
plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.
Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes,
se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième
dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa
belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du
souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
Pietranera.
–Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi
d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse.
Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a
donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je
n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied.
La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.
–Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!
s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.
Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était
soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce
qu’elle possédait au monde.
–Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques?
Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit
jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous
si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors
il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le
perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son
départ.
C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait
à Fabrice des futures destinées de Napoléon.
–En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de
plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il
répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de
partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à
cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
prenons la liberté de trouver bien plaisantes.
–Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous
promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes,
au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là,
pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de
Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le
bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de
couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense
et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait
majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers
Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la
Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme
bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier
mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en
haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution
et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes
les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette
grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la
retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi
chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je
dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai
mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut
nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus
vils parmi les habitants de l’Europe.
«Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse,
et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce
jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même
au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici:
avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas
trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je
languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux
murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
l’hiver est pour mon arbre.
«Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon
marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec
respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport
nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me
fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il
était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je
pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout
avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!»
s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé
avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux.
Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût
bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons
qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait
de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse
se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son
projet à sa mère.
–Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu!
s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.
–Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez
toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.
La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son
fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour
le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les
murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit
le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait
depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille
francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan.
Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse
cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à
ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement
enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si
bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
cacher, et voulut partir sur-le-champ.
–Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai
tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve
partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit
à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le
soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville
suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par
des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle
lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du
marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à
Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la
ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu
à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous
les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister
aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de
l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus
comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de
l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets
et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable,
encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement,
par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère.
Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé,
il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens
beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se
rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il
trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant
une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût
lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de
Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la
route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la
mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait
un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en
payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer,
et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui
fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à
portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet
étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui
parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect;
sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha
avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant
sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger
aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan
de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son
maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet;
un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant
ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.
Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier
de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa
marchandise.
–Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!
Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la
liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de
gendarmerie fut saisi d’un rire fou.
–Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de
café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce!
Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il
n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de
B…, petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois
heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.
Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien
à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette
misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six
ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait
nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs
il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances
du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche.
Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car
l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie
n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice
entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin!
son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions
traversaient B… Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
coutume; puis lui prenant les mains:
–Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la
prison dès qu’on aura cessé de se battre.
–Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea
que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or
comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs.
–Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera.
Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher
Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le
lendemain matin.
Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:
–Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
crois-moi, n’y reviens plus.
–Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre
la patrie?
–Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas
était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu
nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète
jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand
de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner
les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la
bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu
es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme
tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas
satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On
t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.
Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort
tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les
habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme
étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si
joli habillé en hussard!
–Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin
à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans
un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire
était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et
enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après
lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite
ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de
route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol
d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire
succédé à son être… et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune
manière! Gare la prison!… Le présage est clair, j’aurai beaucoup à
souffrir de la prison!
Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice,
lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le
nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières
qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté
sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes;
la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de
son accent.
Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était
en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de
Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice
entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les
affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait
à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait
qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de
l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe,
il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla
coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain,
Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à
faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.
CHAPITRE III
Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance
qu’il avait pour la geôlière de B… le porta à leur adresser la parole:
il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel
il appartenait.
–Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.
Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps
à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de
s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de
bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière
redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de
son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette
femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait
rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.
–Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous
êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que
vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut,
vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous
êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne
pas passer pour un capon.
Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de
bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se
disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai
encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.
–D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en
plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le
bout du monde si tu en as dix-sept.
C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.
–Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux
yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est
pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a
remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse
dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est
là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette
fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette,
quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
un morceau tandis que tu en as encore le temps.
Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière,
la pria de se payer.
–C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait
pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir
empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du
diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante
centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons
bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en
donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.
Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue
par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.
–Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la
droite.
–Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros;
mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié!
Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi.
–Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche.
–Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas,
quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à
galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu
seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.
Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait
deviné juste.
–Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne
sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
cantinière d’un air d’autorité.
–Mais je veux me battre.
–Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il
y en a pour tout le monde.
–Mais serons-nous bientôt à votre régiment?
–Dans un quart d’heure tout au plus.
«Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait
pas l’autre.
–C’est comme un chapelet, dit Fabrice.
–On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en
donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par
le feu.
La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu
des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux
fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier
au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui
faisait horreur au cheval et au cavalier.
La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte
fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme
se parlant à elle-même:
–Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros,
elle éclata de rire.
–Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!
Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des
pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel
on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang.
–Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu
t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête.
Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil
ouvert.
–Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une
poignée de main pour voir s’il te la rendra.
Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à
bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il
resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à
cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.
«La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais
il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce
moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à
fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite
voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il
avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
coin de l’œil.
–Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu
resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de
soldat.
–Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros
d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit
du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à
former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin
par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
peloton.
Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la
vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle
courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et
courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand
arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il
s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent
en courant le long du bois, à gauche de la route.
–Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
essoufflée vers sa petite voiture… Si ton cheval était capable de
galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il
y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son
cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à
son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:
–Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.
Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière.
Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé
de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien
un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré
au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une
longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait
une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.
–Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière
embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos,
toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer.
A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons
de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route.
L’un d’eux était à cheval.
–Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui
qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les
soldats s’approchèrent.
–Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle.
–Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des
saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.
–Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?
–Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval
d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure.
–Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice.
Puis s’approchant du soldat à cheval:
–Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.
Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière
détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.
–Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que
vous laissez travailler une dame!
Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à
se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
force pour le contenir.
–Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au
chatouillement du portemanteau.
–Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval
qui vaut dix napoléons comme un liard!
–Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.
A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de
biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.
–Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses
vingt francs.
Il pouvait être deux heures.
Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux,
lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards,
traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le
retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice.
Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux
bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son
voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal
Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour
le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte
s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la
veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à
pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds
en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel
étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une
hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la
nappe d’eau, et s’écria en jurant:
–Au diable la f… bête!
Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en
demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était
pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive
opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds.
Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette
pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il
fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter
fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient,
assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau
avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des
logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
avait l’air si peu militaire.
–Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu
tous passèrent.
En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout
seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il
entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:
–Où as-tu pris ce cheval?
Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:
–L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)
–Que dis-tu? lui cria le général.
Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce
moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il
était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre
labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.
–Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
de l’escorte.
Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet
presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui
donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du
secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros,
fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice,
qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux blessé.
–Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant
des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés
à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui
parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de
réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré
le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il
arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son
voisin:
–Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?
–Pardi, c’est le maréchal!
–Quel maréchal?
–Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?
Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de
l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
prince de la Moskova, le brave des braves.
Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice
vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une
façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre
fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits
fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la
gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient
deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les
regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla
horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre
labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
suivre les autres: le sang coulait dans la boue.
«Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se
répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment,
l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient
des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche
de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal
et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout.
A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin
plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.
Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec
une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là
en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des
cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse.
Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.»
Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des
moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte,
tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort
étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments
ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit
pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du
côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au
galop se détacher sur cette fumée blanche.
Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis
il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la
suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux
hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après
un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un
maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je
parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il
médita longtemps.
–Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il
enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?
–Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?
–Je suis le frère de la femme d’un capitaine.
–Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?
Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette
question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop.
Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de
celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:
–Le capitaine Meunier!
L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:
–Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.
«Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»
–Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.
On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on
allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se
porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de
cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant
d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.
Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une
cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur
tout, il partit au galop pour la rejoindre.
–Restez donc, s…! lui cria le maréchal des logis.
«Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper
vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu
quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux
et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire
était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il
l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait:
–Il était pourtant bien bel homme!
Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait
la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.
–Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui
donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades
les hussards de l’escorte.
–Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.
–Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour
comme aujourd’hui?
Comme il regagnait l’escorte au galop:
–Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est
pour ça que tu désertais? Donne.
La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après
avoir bu.
–Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.
–Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent
un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces
cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les
entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait
liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre,
il dit au maréchal des logis:
–Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?
Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
Meunier.
–C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.
L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice
se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait
un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait
le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre
les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal
s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit
charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la
conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
de plomb.
Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:
–Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s…! Sur-le-champ l’escorte cria
vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de
tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis,
eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient
à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les
figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à
cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla
tout à fait.
On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.
–C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.
–Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne
l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.
Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de
s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite
de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis
parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour
faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis
à galoper pour suivre ces généraux.»
Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux
camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami
intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse
et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait
une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine
car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme
de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on
le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût
fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient
dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était
avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je
suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était
plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand,
mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.
Ce général n’était autre que le comte d’A…, le lieutenant Robert du 15
mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.
Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant
en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un
régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper
sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.
Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois
ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit
un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre
hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été
renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
convulsifs, le quatrième criait:
–Tirez-moi de dessous.
Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait
de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se
débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.
Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros
entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:
–C’est le seul qui puisse encore galoper.
Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui
soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il
tomba assis.
L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général,
aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
et se mit à courir après eux en criant:
–Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)
Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de
bataille.
L’escorte et le général, comte d’A…, disparurent bientôt derrière une
rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de
saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa.
Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de
nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se
perdaient dans les arbres.
–Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.
Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si
son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé;
mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait
tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui
lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et,
le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et
sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la
mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis
qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout
homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua
que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à
l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il
regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules
touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui
passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en
avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être
pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut
rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait
d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.
Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en
était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir
marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps
d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre
position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
premiers soldats.
–Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?
–Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!
Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice.
La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de
la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon!
Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas
pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et
lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le
soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il
se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais
quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la
voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut
effrayée de sa mine.
–Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle
le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3
CHAPITRE IV
Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la
petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait
à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de
cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée,
battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.
Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder
à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le
commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.
–F…! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour
filer d’y être forcé par l’ennemi… Défendez chaque pouce de terrain et
faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la
patrie que ces Prussiens veulent envahir!
La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le
soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il
était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une
confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air
penaud.
–Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.
–Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la
cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général
a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer
le trait de Cocotte qui s’est cassé.
JIM – Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.