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  • La dame aux camélias

    La dame aux camélias

    Aproximadamente 69.129 palavras.

    LA DAME AUX CAMÉLIAS

    par Alexandre Dumas, fils

    Chapitre I

    Mon avis est qu'on ne peut créer des personnages que lorsque l'on a
    beaucoup étudié les hommes, comme on ne peut parler une langue qu'à la
    condition de l'avoir sérieusement apprise.

    N'ayant pas encore l'âge où l'on invente, je me contente de raconter.

    J'engage donc le lecteur à être convaincu de la réalité de cette
    histoire, dont tous les personnages, à l'exception de l'héroïne, vivent
    encore.

    D'ailleurs, il y a à Paris des témoins de la plupart des faits que je
    recueille ici, et qui pourraient les confirmer, si mon témoignage ne
    suffisait pas. Par une circonstance particulière, seul je pouvais les
    écrire, car seul j'ai été le confident des derniers détails sans
    lesquels il eût été impossible de faire un récit intéressant et complet.

    Or, voici comment ces détails sont parvenus à ma connaissance.–Le 12 du
    mois de mars 1847, je lus, dans la rue Laffitte, une grande affiche
    jaune annonçant une vente de meubles et de riches objets de curiosité.
    Cette vente avait lieu après décès. L'affiche ne nommait pas la personne
    morte, mais la vente devait se faire rue d'Antin, nº 9, le 16, de midi à
    cinq heures.

    L'affiche portait en outre que l'on pourrait, le 13 et le 14, visiter
    l'appartement et les meubles.

    J'ai toujours été amateur de curiosités. Je me promis de ne pas manquer
    cette occasion, sinon d'en acheter, du moins d'en voir.

    Le lendemain, je me rendis rue d'Antin, nº 9.

    Il était de bonne heure, et cependant il y avait déjà dans l'appartement
    des visiteurs et même des visiteuses, qui, quoique vêtues de velours,
    couvertes de cachemires et attendues à la porte par leurs élégants
    coupés, regardaient avec étonnement, avec admiration même, le luxe qui
    s'étalait sous leurs yeux.

    Plus tard, je compris cette admiration et cet étonnement, car, m'étant
    mis aussi à examiner, je reconnus aisément que j'étais dans
    l'appartement d'une femme entretenue. Or, s'il y a une chose que les
    femmes du monde désirent voir, et il y avait là des femmes du monde,
    c'est l'intérieur de ces femmes, dont les équipages éclaboussent chaque
    jour le leur, qui ont, comme elles et à côté d'elles, leur loge à
    l'Opéra et aux Italiens, et qui étalent, à Paris, l'insolente opulence
    de leur beauté, de leurs bijoux et de leurs scandales.

    Celle chez qui je me trouvais était morte: les femmes les plus
    vertueuses pouvaient donc pénétrer jusque dans sa chambre. La mort avait
    purifié l'air de ce cloaque splendide, et d'ailleurs elles avaient pour
    excuse, s'il en était besoin, qu'elles venaient à une vente sans savoir
    chez qui elles venaient. Elles avaient lu des affiches, elles voulaient
    visiter ce que ces affiches promettaient et faire leur choix à l'avance;
    rien de plus simple; ce qui ne les empêchait pas de chercher, au milieu
    de toutes ces merveilles, les traces de cette vie de courtisane dont on
    leur avait fait, sans doute, de si étranges récits.

    Malheureusement les mystères étaient morts avec la déesse, et, malgré
    toute leur bonne volonté, ces dames ne surprirent que ce qui était à
    vendre depuis le décès, et rien de ce qui se vendait du vivant de la
    locataire.

    Du reste, il y avait de quoi faire des emplettes. Le mobilier était
    superbe. Meubles de bois de rose et de Boule, vases de Sèvres et de
    Chine, statuettes de Saxe, satin, velours et dentelle, rien n'y
    manquait.

    Je me promenai dans l'appartement et je suivis les nobles curieuses qui
    m'y avaient précédé. Elles entrèrent dans une chambre tendue d'étoffe
    perse, et j'allais y entrer aussi, quand elles en sortirent presque
    aussitôt en souriant et comme si elles eussent eu honte de cette
    nouvelle curiosité. Je n'en désirai que plus vivement pénétrer dans
    cette chambre. C'était le cabinet de toilette, revêtu de ses plus
    minutieux détails, dans lesquels paraissait s'être développée au plus
    haut point la prodigalité de la morte.

    Sur une grande table, adossée au mur, table de trois pieds de large sur
    six de long, brillaient tous les trésors d'Aucoc et d'Odiot. C'était là
    une magnifique collection, et pas un de ces mille objets, si nécessaires
    à la toilette d'une femme comme celle chez qui nous étions, n'était en
    autre métal qu'or ou argent. Cependant cette collection n'avait pu se
    faire que peu à peu, et ce n'était pas le même amour qui l'avait
    complétée.

    Moi qui ne m'effarouchais pas à la vue du cabinet de toilette d'une
    femme entretenue, je m'amusais à en examiner les détails, quels qu'ils
    fussent, et je m'aperçus que tous ces ustensiles magnifiquement ciselés
    portaient des initiales variées et des couronnes différentes.

    Je regardais toutes ces choses dont chacune me représentait une
    prostitution de la pauvre fille, et je me disais que Dieu avait été
    clément pour elle, puisqu'il n'avait pas permis qu'elle en arrivât au
    châtiment ordinaire, et qu'il l'avait laissée mourir dans son luxe et sa
    beauté, avant la vieillesse, cette première mort des courtisanes.

    En effet, quoi de plus triste à voir que la vieillesse du vice, surtout
    chez la femme? Elle ne renferme aucune dignité et n'inspire aucun
    intérêt. Ce repentir éternel, non pas de la mauvaise route suivie, mais
    des calculs mal faits et de l'argent mal employé, est une des plus
    attristantes choses que l'on puisse entendre. J'ai connu une ancienne
    femme galante à qui il ne restait plus de son passé qu'une fille presque
    aussi belle que, au dire de ses contemporains, avait été sa mère. Cette
    pauvre enfant à qui sa mère n'avait jamais dit: tu es ma fille, que pour
    lui ordonner de nourrir sa vieillesse comme elle-même avait nourri son
    enfance, cette pauvre créature se nommait Louise, et, obéissant à sa
    mère, elle se livrait sans volonté, sans passion, sans plaisir, comme
    elle eût fait un métier si l'on eût songé à lui en apprendre un.

    La vue continuelle de la débauche, une débauche précoce, alimentée par
    l'état continuellement maladif de cette fille, avait éteint en elle
    l'intelligence du mal et du bien que Dieu lui avait donnée peut-être,
    mais qu'il n'était venu à l'idée de personne de développer.

    Je me rappellerai toujours cette jeune fille, qui passait sur les
    boulevards presque tous les jours à la même heure. Sa mère
    l'accompagnait sans cesse, aussi assidûment qu'une vraie mère eût
    accompagné sa vraie fille. J'étais bien jeune alors, et prêt à accepter
    pour moi la facile morale de mon siècle. Je me souviens cependant que la
    vue de cette surveillance scandaleuse m'inspirait le mépris et le
    dégoût.

    Joignez à cela que jamais visage de vierge n'eut un pareil sentiment
    d'innocence, une pareille expression de souffrance mélancolique.

    On eût dit une figure de la Résignation.

    Un jour, le visage de cette fille s'éclaira. Au milieu des débauches
    dont sa mère tenait le programme, il sembla à la pécheresse que Dieu lui
    permettait un bonheur. Et pourquoi, après tout, Dieu, qui l'avait faite
    sans force, l'aurait-il laissée sans consolation, sous le poids
    douloureux de sa vie? Un jour donc, elle s'aperçut qu'elle était
    enceinte, et ce qu'il y avait en elle de chaste encore tressaillit de
    joie. L'âme a d'étranges refuges. Louise courut annoncer à sa mère cette
    nouvelle qui la rendait si joyeuse. C'est honteux à dire, cependant nous
    ne faisons pas ici de l'immoralité à plaisir, nous racontons un fait
    vrai, que nous ferions peut-être mieux de taire, si nous ne croyions
    qu'il faut de temps en temps révéler les martyres de ces êtres, que l'on
    condamne sans les entendre, que l'on méprise sans les juger; c'est
    honteux, disons-nous, mais la mère répondit à sa fille qu'elles
    n'avaient déjà pas trop pour deux et qu'elles n'auraient pas assez pour
    trois; que de pareils enfants sont inutiles et qu'une grossesse est du
    temps perdu.

    Le lendemain, une sage-femme, que nous signalons seulement comme l'amie
    de la mère, vint voir Louise, qui resta quelques jours au lit, et s'en
    releva plus pâle et plus faible qu'autrefois.

    Trois mois après, un homme se prit de pitié pour elle et entreprit sa
    guérison morale et physique; mais la dernière secousse avait été trop
    violente, et Louise mourut des suites de la fausse couche qu'elle avait
    faite.

    La mère vit encore: comment? Dieu le sait.

    Cette histoire m'était revenue à l'esprit pendant que je contemplais les
    nécessaires d'argent, et un certain temps s'était écoulé, à ce qu'il
    paraît, dans ces réflexions, car il n'y avait plus dans l'appartement
    que moi et un gardien qui, de la porte, examinait avec attention si je
    ne dérobais rien.

    Je m'approchai de ce brave homme à qui j'inspirais de si graves
    inquiétudes.

    –Monsieur, lui dis-je, pourriez-vous me dire le nom de la personne qui
    demeurait ici?

    –Mademoiselle Marguerite Gautier.

    Je connaissais cette fille de nom et de vue.

    –Comment! Dis-je au gardien, Marguerite Gautier est morte?

    –Oui, monsieur.

    –Et quand cela?

    –Il y a trois semaines, je crois.

    –Et pourquoi laisse-t-on visiter l'appartement?

    –Les créanciers ont pensé que cela ne pouvait que faire monter la
    vente. Les personnes peuvent voir d'avance l'effet que font les étoffes
    et les meubles; vous comprenez, cela encourage à acheter.

    –Elle avait donc des dettes?

    –Oh! Monsieur, en quantité.

    –Mais la vente les couvrira sans doute?

    –Et au-delà.

    –À qui reviendra le surplus, alors?

    –À sa famille.

    –Elle a donc une famille?

    –À ce qu'il paraît.

    –Merci, monsieur.

    Le gardien, rassuré sur mes intentions, me salua, et je sortis.

    –Pauvre fille! me disais-je en rentrant chez moi, elle a dû mourir bien
    tristement, car, dans son monde, on n'a d'amis qu'à la condition qu'on
    se portera bien. Et malgré moi je m'apitoyais sur le sort de Marguerite
    Gautier.

    Cela paraîtra peut-être ridicule à bien des gens, mais j'ai une
    indulgence inépuisable pour les courtisanes, et je ne me donne même pas
    la peine de discuter cette indulgence.

    Un jour, en allant prendre un passeport à la préfecture, je vis dans une
    des rues adjacentes une fille que deux gendarmes emmenaient. J'ignore ce
    qu'avait fait cette fille; tout ce que je puis dire, c'est qu'elle
    pleurait à chaudes larmes en embrassant un enfant de quelques mois dont
    son arrestation la séparait. Depuis ce jour, je n'ai plus su mépriser
    une femme à première vue.

    Chapitre II

    La vente était pour le 16.

    Un jour d'intervalle avait été laissé entre les visites et la vente pour
    donner aux tapissiers le temps de déclouer les tentures, rideaux, etc.

    À cette époque, je revenais de voyage. Il était assez naturel que l'on
    ne m'eût pas appris la mort de Marguerite comme une de ces grandes
    nouvelles que ses amis apprennent toujours à celui qui revient dans la
    capitale des nouvelles. Marguerite était jolie, mais autant la vie
    recherchée de ces femmes fait de bruit, autant leur mort en fait peu. Ce
    sont de ces soleils qui se couchent comme ils se sont levés, sans éclat.
    Leur mort, quand elles meurent jeunes, est apprise de tous leurs amants
    en même temps, car, à Paris presque tous les amants d'une fille connue
    vivent en intimité. Quelques souvenirs s'échangent à son sujet, et la
    vie des uns et des autres continue sans que cet incident la trouble même
    d'une larme.

    Aujourd'hui, quand on a vingt-cinq ans, les larmes deviennent une chose
    si rare qu'on ne peut les donner à la première venue. C'est tout au plus
    si les parents qui payent pour être pleurés le sont en raison du prix
    qu'ils y mettent.

    Quant à moi, quoique mon chiffre ne se retrouvât sur aucun des
    nécessaires de Marguerite, cette indulgence instinctive, cette pitié
    naturelle que je viens d'avouer tout à l'heure me faisaient songer à sa
    mort plus longtemps qu'elle ne méritait peut-être que j'y songeasse.

    Je me rappelais avoir rencontré Marguerite très souvent aux
    Champs-Elysées, où elle venait assidûment, tous les jours, dans un petit
    coupé bleu attelé de deux magnifiques chevaux bais, et avoir alors
    remarqué en elle une distinction peu commune à ses semblables,
    distinction que rehaussait encore une beauté vraiment exceptionnelle.

    Ces malheureuses créatures sont toujours, quand elles sortent,
    accompagnées on ne sait de qui.

    Comme aucun homme ne consent à afficher publiquement l'amour nocturne
    qu'il a pour elles, comme elles ont horreur de la solitude, elles
    emmènent ou celles qui, moins heureuses, n'ont pas de voiture, ou
    quelques-unes de ces vieilles élégantes dont rien ne motive l'élégance,
    et à qui l'on peut s'adresser sans crainte, quand on veut avoir quelques
    détails que ce soient sur la femme qu'elles accompagnent.

    Il n'en était pas ainsi pour Marguerite. Elle arrivait aux
    Champs-Elysées toujours seule, dans sa voiture, où elle s'effaçait le
    plus possible, l'hiver enveloppée d'un grand cachemire, l'été vêtue de
    robes fort simples; et, quoiqu'il y eût sur sa promenade favorite bien
    des gens qu'elle connût, quand par hasard elle leur souriait, le sourire
    était visible pour eux seuls, et une duchesse eût pu sourire ainsi.

    Elle ne se promenait pas du rond-point à l'entrée des Champs-Elysées,
    comme le font et le faisaient toutes ses collègues. Ses deux chevaux
    l'emportaient rapidement au Bois. Là, elle descendait de voiture,
    marchait pendant une heure, remontait dans son coupé, et rentrait chez
    elle au grand trot de son attelage.

    Toutes ces circonstances, dont j'avais quelquefois été le témoin,
    repassaient devant moi, et je regrettais la mort de cette fille comme on
    regrette la destruction totale d'une belle œuvre.

    Or, il était impossible de voir une plus charmante beauté que celle de
    Marguerite.

    Grande et mince jusqu'à l'exagération, elle possédait au suprême degré
    l'art de faire disparaître cet oubli de la nature par le simple
    arrangement des choses qu'elle revêtait. Son cachemire, dont la pointe
    touchait à terre, laissait échapper de chaque côté les larges volants
    d'une robe de soie, et l'épais manchon qui cachait ses mains et qu'elle
    appuyait contre sa poitrine, était entouré de plis si habilement
    ménagés, que l'œil n'avait rien à redire, si exigeant qu'il fut, au
    contour des lignes.

    La tête, une merveille, était l'objet d'une coquetterie particulière.
    Elle était toute petite, et sa mère, comme dirait de Musset, semblait
    l'avoir faite ainsi pour la faire avec soin.

    Dans un ovale d'une grâce indescriptible, mettez des yeux noirs
    surmontés de sourcils d'un arc si pur qu'il semblait peint; voilez ces
    yeux de grands cils qui, lorsqu'ils s'abaissaient, jetaient de l'ombre
    sur la teinte rose des joues; tracez un nez fin, droit, spirituel, aux
    narines un peu ouvertes par une aspiration ardente vers la vie
    sensuelle; dessinez une bouche régulière, dont les lèvres s'ouvraient
    gracieusement sur des dents blanches comme du lait; colorez la peau de
    ce velouté qui couvre les pêches qu'aucune main n'a touchées, et vous
    aurez l'ensemble de cette charmante tête.

    Les cheveux, noirs comme du jais, ondés naturellement ou non,
    s'ouvraient sur le front en deux larges bandeaux, et se perdaient
    derrière la tête, en laissant voir un bout des oreilles, auxquelles
    brillaient deux diamants d'une valeur de quatre à cinq mille francs
    chacun.

    Comment sa vie ardente laissait-elle au visage de Marguerite
    l'expression virginale, enfantine même qui le caractérisait? C'est ce
    que nous sommes forcés de constater sans le comprendre.

    Marguerite avait d'elle un merveilleux portrait fait par Vidal, le seul
    homme dont le crayon pouvait la reproduire. J'ai eu depuis sa mort ce
    portrait pendant quelques jours à ma disposition, et il était d'une si
    étonnante ressemblance qu'il m'a servi à donner les renseignements pour
    lesquels ma mémoire ne m'eût peut-être pas suffi.

    Parmi les détails de ce chapitre, quelques-uns ne me sont parvenus que
    plus tard; mais je les écris tout de suite pour n'avoir pas à y revenir,
    lorsque commencera l'histoire anecdotique de cette femme.

    Marguerite assistait à toutes les premières représentations et passait
    toutes ses soirées au spectacle ou au bal. Chaque fois que l'on jouait
    une pièce nouvelle, on était sûr de l'y voir, avec trois choses qui ne
    la quittaient jamais, et qui occupaient toujours le devant de sa loge de
    rez-de-chaussée: sa lorgnette, un sac de bonbons et un bouquet de
    camélias.

    Pendant vingt-cinq jours du mois, les camélias étaient blancs, et
    pendant cinq ils étaient rouges; on n'a jamais su la raison de cette
    variété de couleurs, que je signale sans pouvoir l'expliquer, et que les
    habitués des théâtres où elle allait le plus fréquemment et ses amis
    avaient remarquée comme moi.

    On n'avait jamais vu à Marguerite d'autres fleurs que des camélias.
    Aussi chez madame Barjon, sa fleuriste, avait-on fini par la surnommer
    la Dame aux Camélias, et ce surnom lui était resté.

    Je savais, en outre, comme tous ceux qui vivent dans un certain monde, à
    Paris, que Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus
    élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes s'en vantaient,
    ce qui prouvait qu'amants et maîtresse étaient contents l'un de l'autre.

    Cependant, depuis trois ans environ, depuis un voyage à Bagnères, elle
    ne vivait plus, disait-on, qu'avec un vieux duc étranger, énormément
    riche et qui avait essayé de la détacher le plus possible de sa vie
    passée, ce que, du reste, elle avait paru se laisser faire d'assez bonne
    grâce.

    Voici ce qu'on m'a raconté à ce sujet.

    Au printemps de 1842, Marguerite était si faible, si changée que les
    médecins lui ordonnèrent les eaux, et qu'elle partit pour Bagnères.

    Là, parmi les malades, se trouvait la fille de ce duc, laquelle avait
    non seulement la même maladie, mais encore le même visage que
    Marguerite, au point qu'on eût pu les prendre pour les deux sœurs.
    Seulement la jeune duchesse était au troisième degré de la phtisie, et
    peu de jours après l'arrivée de Marguerite elle succombait.

    Un matin, le duc, resté à Bagnères comme on reste sur le sol qui
    ensevelit une partie du cœur, aperçut Marguerite au détour d'une allée.

    Il lui sembla voir passer l'ombre de son enfant et, marchant vers elle,
    il lui prit les mains, l'embrassa en pleurant, et, sans lui demander qui
    elle était, implora la permission de la voir et d'aimer en elle l'image
    vivante de sa fille morte.

    Marguerite, seule à Bagnères avec sa femme de chambre, et d'ailleurs
    n'ayant aucune crainte de se compromettre, accorda au duc ce qu'il lui
    demandait.

    Il se trouvait à Bagnères des gens qui la connaissaient, et qui vinrent
    officiellement avertir le duc de la véritable position de mademoiselle
    Gautier. Ce fut un coup pour le vieillard, car là cessait la
    ressemblance avec sa fille; mais il était trop tard. La jeune femme
    était devenue un besoin de son cœur et son seul prétexte, sa seule
    excuse de vivre encore.

    Il ne lui fit aucun reproche, il n'avait pas le droit de lui en faire,
    mais il lui demanda si elle se sentait capable de changer sa vie, lui
    offrant en échange de ce sacrifice toutes les compensations qu'elle
    pourrait désirer. Elle promit.

    Il faut dire qu'à cette époque, Marguerite, nature enthousiaste, était
    malade. Le passé lui apparaissait comme une des causes principales de sa
    maladie, et une sorte de superstition lui fit espérer que Dieu lui
    laisserait la beauté et la santé, en échange de son repentir et de sa
    conversion.

    En effet, les eaux, les promenades, la fatigue naturelle et le sommeil
    l'avaient à peu près rétablie quand vint la fin de l'été.

    Le duc accompagna Marguerite à Paris, où il continua de venir la voir
    comme à Bagnères.

    Cette liaison, dont on ne connaissait ni la véritable origine, ni le
    véritable motif, causa une grande sensation ici, car le duc, connu par
    sa grande fortune, se faisait connaître maintenant par sa prodigalité.

    On attribua au libertinage, fréquent chez les vieillards riches, ce
    rapprochement du vieux duc et de la jeune femme. On supposa tout,
    excepté ce qui était.

    Cependant le sentiment de ce père pour Marguerite avait une cause si
    chaste, que tout autre rapport que des rapports de cœur avec elle lui
    eût semblé un inceste, et jamais il ne lui avait dit un mot que sa fille
    n'eût pu entendre.

    Loin de nous la pensée de faire de notre héroïne autre chose que ce
    qu'elle était. Nous dirons donc que tant qu'elle était restée à
    Bagnères, la promesse faite au duc n'avait pas été difficile à tenir, et
    qu'elle avait été tenue; mais une fois de retour à Paris, il avait
    semblé à cette fille habituée à la vie dissipée, aux bals, aux orgies
    même, que sa solitude, troublée seulement par les visites périodiques du
    duc, la ferait mourir d'ennui, et les souffles brûlants de sa vie
    d'autrefois passaient à la fois sur sa tête et sur son cœur.

    Ajoutez que Marguerite était revenue de ce voyage plus belle qu'elle
    n'avait jamais été, qu'elle avait vingt ans, et que la maladie endormie,
    mais non vaincue, continuait à lui donner ces désirs fiévreux qui sont
    presque toujours le résultat des affections de poitrine.

    Le duc eut donc une grande douleur le jour où ses amis, sans cesse aux
    aguets pour surprendre un scandale de la part de la jeune femme avec
    laquelle il se compromettait, disaient-ils, vinrent lui dire et lui
    prouver qu'à l'heure où elle était sûre de ne pas le voir venir, elle
    recevait des visites, et que ces visites se prolongeaient souvent
    jusqu'au lendemain.

    Interrogée, Marguerite avoua tout au duc, lui conseillant, sans
    arrière-pensée, de cesser de s'occuper d'elle, car elle ne se sentait
    pas la force de tenir les engagements pris, et ne voulait pas recevoir
    plus longtemps les bienfaits d'un homme qu'elle trompait.

    Le duc resta huit jours sans paraître; ce fut tout ce qu'il put faire,
    et, le huitième jour, il vint supplier Marguerite de l'admettre encore,
    lui promettant de l'accepter telle qu'elle serait, pourvu qu'il la vît,
    et lui jurant que, dût-il mourir, il ne lui ferait jamais un reproche.

    Voilà où en étaient les choses trois mois après le retour de Marguerite,
    c'est-à-dire en novembre ou décembre 1842.

    Chapitre III

    Le 16, à une heure, je me rendis rue d'Antin.

    De la porte cochère on entendait crier les commissaires-priseurs.

    L'appartement était plein de curieux.

    Il y avait là toutes les célébrités du vice élégant, sournoisement
    examinées par quelques grandes dames qui avaient pris encore une fois le
    prétexte de la vente, pour avoir le droit de voir de près des femmes
    avec qui elles n'auraient jamais eu occasion de se retrouver, et dont
    elles enviaient peut-être en secret les faciles plaisirs.

    Madame la duchesse de F… coudoyait Mademoiselle A…, une des plus
    tristes épreuves de nos courtisanes modernes; madame la marquise de T…
    hésitait pour acheter un meuble sur lequel enchérissait madame D…, la
    femme adultère la plus élégante et la plus connue de notre époque; le
    duc d'Y… qui passe à Madrid pour se ruiner à Paris, à Paris pour se
    ruiner à Madrid, et qui, somme toute, ne dépense même pas son revenu,
    tout en causant avec madame M…, une de nos plus spirituelles conteuses
    qui veut bien de temps en temps écrire ce qu'elle dit et signer ce
    qu'elle écrit, échangeait des regards confidentiels avec madame de N…,
    cette belle promeneuse des Champs-Elysées, presque toujours vêtue de
    rose ou de bleu et qui fait traîner sa voiture par deux grands chevaux
    noirs, que Tony lui a vendus dix mille francs et… qu'elle lui a payés;
    enfin mademoiselle R… qui se fait avec son seul talent le double de ce
    que les femmes du monde se font avec leur dot, et le triple de ce que
    les autres se font avec leurs amours, était, malgré le froid, venue
    faire quelques emplettes, et ce n'était pas elle qu'on regardait le
    moins.

    Nous pourrions citer encore les initiales de bien des gens réunis dans
    ce salon, et bien étonnés de se trouver ensemble; mais nous craindrions
    de lasser le lecteur.

    Disons seulement que tout le monde était d'une gaieté folle, et que
    parmi toutes celles qui se trouvaient là beaucoup avaient connu la
    morte, et ne paraissaient pas s'en souvenir.

    On riait fort; les commissaires criaient à tue-tête; les marchands qui
    avaient envahi les bancs disposés devant les tables de vente essayaient
    en vain d'imposer silence, pour faire leurs affaires tranquillement.
    Jamais réunion ne fut plus variée, plus bruyante.

    Je me glissai humblement au milieu de ce tumulte attristant, quand je
    songeais qu'il avait lieu près de la chambre où avait expiré la pauvre
    créature dont on vendait les meubles pour payer les dettes. Venu pour
    examiner plus que pour acheter, je regardais les figures des
    fournisseurs qui faisaient vendre, et dont les traits s'épanouissaient
    chaque fois qu'un objet arrivait à un prix qu'ils n'eussent pas espéré.

    Honnêtes gens qui avaient spéculé sur la prostitution de cette femme,
    qui avaient gagné cent pour cent sur elle, qui avaient poursuivi de
    papiers timbrés les derniers moments de sa vie, et qui venaient après sa
    mort recueillir les fruits de leurs honorables calculs en même temps que
    les intérêts de leur honteux crédit.

    Combien avaient raison les anciens qui n'avaient qu'un même dieu pour
    les marchands et pour les voleurs!

    Robes, cachemires, bijoux se vendaient avec une rapidité incroyable.
    Rien de tout cela ne me convenait, et j'attendais toujours.

    Tout à coup j'entendis crier:

    –Un volume, parfaitement relié, doré sur tranche, intitulé: Manon
    Lescaut. Il y a quelque chose d'écrit sur la première page: dix francs.

    –Douze, dit une voix après un silence assez long.

    –Quinze, dis-je.

    Pourquoi? Je n'en savais rien. Sans doute pour ce quelque chose d'écrit.

    –Quinze, répéta le commissaire-priseur.

    –Trente, fit le premier enchérisseur d'un ton qui semblait défier qu'on
    mît davantage.

    Cela devenait une lutte.

    –Trente-cinq! Criai-je alors du même ton.

    –Quarante.

    –Cinquante.

    –Soixante.

    –Cent.

    J'avoue que si j'avais voulu faire de l'effet, j'aurais complètement
    réussi, car à cette enchère un grand silence se fit, et l'on me regarda
    pour savoir quel était ce monsieur qui paraissait si résolu à posséder
    ce volume.

    Il paraît que l'accent donné à mon dernier mot avait convaincu mon
    antagoniste: il préféra donc abandonner un combat qui n'eût servi qu'à
    me faire payer ce volume dix fois sa valeur, et, s'inclinant, il me dit
    fort gracieusement, quoique un peu tard:

    –Je cède, monsieur.

    Personne n'ayant plus rien dit, le livre me fut adjugé.

    Comme je redoutais un nouvel entêtement que mon amour-propre eût
    peut-être soutenu, mais dont ma bourse se fût certainement trouvée très
    mal, je fis inscrire mon nom, mettre de côté le volume, et je descendis.
    Je dus donner beaucoup à penser aux gens qui, témoins de cette scène, se
    demandèrent sans doute dans quel but j'étais venu payer cent francs un
    livre que je pouvais avoir partout pour dix ou quinze francs au plus.

    Une heure après j'avais envoyé chercher mon achat.

    Sur la première page était écrite à la plume, et d'une écriture
    élégante, la dédicace du donataire de ce livre. Cette dédicace portait
    ces seuls mots:

    /*
    MANON À MARGUERITE,

    HUMILITÉ.
    */

    Elle était signée: Armand Duval.

    Que voulait dire ce mot: humilité?

    Manon reconnaissait-elle dans Marguerite, par l'opinion de ce M. Armand
    Duval, une supériorité de débauche ou de cœur?

    La seconde interprétation était la plus vraisemblable, car la première
    n'eût été qu'une impertinente franchise que n'eût pas acceptée
    Marguerite, malgré son opinion sur elle-même.

    Je sortis de nouveau et je ne m'occupai plus de ce livre que le soir
    lorsque je me couchai.

    Certes, Manon Lescaut est une touchante histoire dont pas un détail ne
    m'est inconnu, et cependant lorsque je trouve ce volume sous ma main, ma
    sympathie pour lui m'attire toujours, je l'ouvre et pour la centième
    fois je revis avec l'héroïne de l'abbé Prévost. Or, cette héroïne est
    tellement vraie, qu'il me semble l'avoir connue. Dans ces circonstances
    nouvelles, l'espèce de comparaison faite entre elle et Marguerite
    donnait pour moi un attrait inattendu à cette lecture, et mon indulgence
    s'augmenta de pitié, presque d'amour pour la pauvre fille à l'héritage
    de laquelle je devais ce volume. Manon était morte dans un désert, il
    est vrai, mais dans les bras de l'homme qui l'aimait avec toutes les
    énergies de l'âme, qui, morte, lui creusa une fosse, l'arrosa de ses
    larmes et y ensevelit son cœur; tandis que Marguerite, pécheresse comme
    Manon, et peut-être convertie comme elle, était morte au sein d'un luxe
    somptueux, s'il fallait en croire ce que j'avais vu, dans le lit de son
    passé, mais aussi au milieu de ce désert du cœur, bien plus aride, bien
    plus vaste, bien plus impitoyable que celui dans lequel avait été
    enterrée Manon.

    Marguerite, en effet, comme je l'avais appris de quelques amis informés
    des dernières circonstances de sa vie, n'avait pas vu s'asseoir une
    réelle consolation à son chevet, pendant les deux mois qu'avait duré sa
    lente et douloureuse agonie.

    Puis de Manon et de Marguerite ma pensée se reportait sur celles que je
    connaissais et que je voyais s'acheminer en chantant vers une mort
    presque toujours invariable.

    Pauvres créatures! Si c'est un tort de les aimer, c'est bien le moins
    qu'on les plaigne. Vous plaignez l'aveugle qui n'a jamais vu les rayons
    du jour, le sourd qui n'a jamais entendu les accords de la nature, le
    muet qui n'a jamais pu rendre la voix de son âme, et, sous un faux
    prétexte de pudeur, vous ne voulez pas plaindre cette cécité du cœur,
    cette surdité de l'âme, ce mutisme de la conscience qui rendent folle la
    malheureuse affligée et qui la font malgré elle incapable de voir le
    bien, d'entendre le Seigneur et de parler la langue pure de l'amour et
    de la foi.

    Hugo a fait Marion Delorme, Musset a fait Bernerette, Alexandre Dumas a
    fait Fernande, les penseurs et les poètes de tous les temps ont apporté
    à la courtisane l'offrande de leur miséricorde, et quelquefois un grand
    homme les a réhabilitées de son amour et même de son nom. Si j'insiste
    ainsi sur ce point, c'est que, parmi ceux qui vont me lire, beaucoup
    peut-être sont déjà prêts à rejeter ce livre, dans lequel ils craignent
    de ne voir qu'une apologie du vice et de la prostitution, et l'âge de
    l'auteur contribue sans doute encore à motiver cette crainte. Que ceux
    qui penseraient ainsi se détrompent, et qu'ils continuent, si cette
    crainte seule les retenait.

    Je suis tout simplement convaincu d'un principe qui est que: pour la
    femme à qui l'éducation n'a pas enseigné le bien, Dieu ouvre presque
    toujours deux sentiers qui l'y ramènent; ces sentiers sont la douleur et
    l'amour. Ils sont difficiles; celles qui s'y engagent s'y ensanglantent
    les pieds, s'y déchirent les mains, mais elles laissent en même temps
    aux ronces de la route les parures du vice et arrivent au but avec cette
    nudité dont on ne rougit pas devant le Seigneur.

    Ceux qui rencontrent ces voyageuses hardies doivent les soutenir et dire
    à tous qu'ils les ont rencontrées, car, en le publiant ils montrent la
    voie.

    Il ne s'agit pas de mettre tout bonnement à l'entrée de la vie deux
    poteaux, portant l'un cette inscription: Route du bien, l'autre cet
    avertissement: Route du mal, et de dire à ceux qui se présentent:
    Choisissez; il faut, comme le Christ, montrer des chemins qui ramènent
    de la seconde route à la première ceux qui s'étaient laissé tenter par
    les abords; et il ne faut pas surtout que le commencement de ces chemins
    soit trop douloureux, ni paraisse trop impénétrable.

    Le christianisme est là avec sa merveilleuse parabole de l'enfant
    prodigue pour nous conseiller l'indulgence et le pardon. Jésus était
    plein d'amour pour ces âmes blessées par les passions des hommes, et
    dont il aimait à panser les plaies en tirant le baume qui devait les
    guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi, il disait à Madeleine: «Il te sera
    beaucoup remis parce que tu as beaucoup aimé», sublime pardon qui devait
    éveiller une foi sublime.

    Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ? Pourquoi, nous en
    tenant obstinément aux opinions de ce monde qui se fait dur pour qu'on
    le croie fort, rejetterions-nous avec lui des âmes saignantes souvent de
    blessures par où, comme le mauvais sang d'un malade, s'épanche le mal de
    leur passé, et n'attendant qu'une main amie qui les panse et leur rende
    la convalescence du cœur?

    C'est à ma génération que je m'adresse, à ceux pour qui les théories de
    M. de Voltaire n'existent heureusement plus, à ceux qui, comme moi,
    comprennent que l'humanité est depuis quinze ans dans un de ses plus
    audacieux élans. La science du bien et du mal est à jamais acquise; la
    foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous est rendu, et si
    le monde ne se fait pas tout à fait bon, il se fait du moins meilleur.
    Les efforts de tous les hommes intelligents tendent au même but, et
    toutes les grandes volontés s'attellent au même principe: soyons bons,
    soyons jeunes, soyons vrais! Le mal n'est qu'une vanité, ayons l'orgueil
    du bien, et surtout ne désespérons pas. Ne méprisons pas la femme qui
    n'est ni mère, ni sœur, ni fille, ni épouse. Ne réduisons pas l'estime à
    la famille, l'indulgence à l'égoïsme. Puisque le ciel est plus en joie
    pour le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont jamais
    péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le rendre avec usure.
    Laissons sur notre chemin l'aumône de notre pardon à ceux que les désirs
    terrestres ont perdus, que sauvera peut-être une espérance divine, et,
    comme disent les bonnes vieilles femmes quand elles conseillent un
    remède de leur façon, si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas
    faire de mal.

    Certes, il doit paraître bien hardi à moi de vouloir faire sortir ces
    grands résultats du mince sujet que je traite; mais je suis de ceux qui
    croient que tout est dans peu. L'enfant est petit, et il renferme
    l'homme; le cerveau est étroit, et il abrite la pensée; l'œil n'est
    qu'un point, et il embrasse des lieues.

    Chapitre IV

    Deux jours après, la vente était complètement terminée. Elle avait
    produit cent cinquante mille francs.

    Les créanciers s'en étaient partagés les deux tiers, et la famille,
    composée d'une sœur et d'un petit-neveu, avait hérité du reste.

    Cette sœur avait ouvert de grands yeux quand l'homme d'affaires lui
    avait écrit qu'elle héritait de cinquante mille francs.

    Il y avait six ou sept ans que cette jeune fille n'avait vu sa sœur,
    laquelle avait disparu un jour sans que l'on sût, ni par elle ni par
    d'autres, le moindre détail sur sa vie depuis le moment de sa
    disparition.

    Elle était donc arrivée en toute hâte à Paris, et l'étonnement de ceux
    qui connaissaient Marguerite avait été grand quand ils avaient vu que
    son unique héritière était une grosse et belle fille de campagne qui
    jusqu'alors n'avait jamais quitté son village.

    Sa fortune se trouva faite d'un seul coup, sans qu'elle sût même de
    quelle source lui venait cette fortune inespérée.

    Elle retourna, m'a-t-on dit depuis, à sa campagne, emportant de la mort
    de sa sœur une grande tristesse que compensait néanmoins le placement à
    quatre et demi qu'elle venait de faire.

    Toutes ces circonstances répétées dans Paris, la ville mère du scandale,
    commençaient à être oubliées, et j'oubliais même à peu près en quoi
    j'avais pris part à ces événements, quand un nouvel incident me fit
    connaître toute la vie de Marguerite et m'apprit des détails si
    touchants, que l'envie me prit d'écrire cette histoire et que je
    l'écris.

    Depuis trois ou quatre jours, l'appartement, vide de tous ses meubles
    vendus, était à louer, quand on sonna un matin chez moi.

    Mon domestique, ou plutôt mon portier qui me servait de domestique, alla
    ouvrir et me rapporta une carte, en me disant que la personne qui la lui
    avait remise désirait me parler.

    Je jetai les yeux sur cette carte et j'y lus ces deux mots: Armand
    Duval.

    Je cherchai où j'avais déjà vu ce nom, et je me rappelai la première
    feuille du volume de Manon Lescaut.

    Que pouvait me vouloir la personne qui avait donné ce livre à
    Marguerite? Je dis de faire entrer tout de suite celui qui attendait.

    Je vis alors un jeune homme blond, grand, pâle, vêtu d'un costume de
    voyage qu'il semblait ne pas avoir quitté depuis quelques jours et ne
    s'être même pas donné la peine de brosser en arrivant à Paris, car il
    était couvert de poussière.

    M Duval, fortement ému, ne fit aucun effort pour cacher son émotion, et
    ce fut des larmes dans les yeux et un tremblement dans la voix qu'il me
    dit:

    –Monsieur, vous excuserez, je vous prie, ma visite et mon costume;
    mais, outre qu'entre jeunes gens on ne se gêne pas beaucoup, je désirais
    tant vous voir aujourd'hui, que je n'ai pas même pris le temps de
    descendre à l'hôtel où j'ai envoyé mes malles et je suis accouru chez
    vous craignant encore, quoiqu'il soit de bonne heure, de ne pas vous
    rencontrer.

    Je priai M. Duval de s'asseoir auprès du feu, ce qu'il fit, tout en
    tirant de sa poche un mouchoir avec lequel il cacha un moment sa figure.

    –Vous ne devez pas comprendre, reprit-il en soupirant tristement, ce
    que vous veut ce visiteur inconnu, à pareille heure, dans une pareille
    tenue et pleurant comme il le fait. Je viens tout simplement, monsieur,
    vous demander un grand service.

    –Parlez, monsieur, je suis tout à votre disposition?

    –Vous avez assisté à la vente de Marguerite Gautier?

    A ce mot, l'émotion dont ce jeune homme avait triomphé un instant fut
    plus forte que lui, et il fut forcé de porter les mains à ses yeux.

    –Je dois vous paraître bien ridicule, ajouta-t-il, excusez-moi encore
    pour cela, et croyez que je n'oublierai jamais la patience avec laquelle
    vous voulez bien m'écouter.

    –Monsieur, répliquai-je, si le service que je parais pouvoir vous
    rendre doit calmer un peu le chagrin que vous éprouvez, dites-moi vite à
    quoi je puis vous être bon, et vous trouverez en moi un homme heureux de
    vous obliger.

    La douleur de M. Duval était sympathique, et malgré moi j'aurais voulu
    lui être agréable.

    Il me dit alors:

    –Vous avez acheté quelque chose à la vente de Marguerite?

    –Oui, monsieur, un livre.

    –Manon Lescaut?

    –Justement.

    –Avez-vous encore ce livre?

    –Il est dans ma chambre à coucher.

    Armand Duval, à cette nouvelle, parut soulagé d'un grand poids et me
    remercia comme si j'avais déjà commencé à lui rendre un service en
    gardant ce volume.

    Je me levai alors, j'allai dans ma chambre prendre le livre et je le lui
    remis.

    –C'est bien cela, fit-il en regardant la dédicace de la première page
    et en feuilletant, c'est bien cela.

    Et deux grosses larmes tombèrent sur les pages.

    –Eh bien, monsieur, dit-il en relevant la tête sur moi, en n'essayant
    même plus de me cacher qu'il avait pleuré et qu'il était près de pleurer
    encore, tenez-vous beaucoup à ce livre?

    –Pourquoi, monsieur?

    –Parce que je viens vous demander de me le céder.

    –Pardonnez-moi ma curiosité, dis-je alors; mais c'est donc vous qui
    l'avez donné à Marguerite Gautier?

    –C'est moi-même.

    –Ce livre est à vous, monsieur, reprenez-le, je suis heureux de pouvoir
    vous le rendre.

    –Mais, reprit M. Duval avec embarras, c'est bien le moins que je vous
    en donne le prix que vous l'avez payé.

    –Permettez-moi de vous l'offrir. Le prix d'un seul volume dans une
    vente pareille est une bagatelle, et je ne me rappelle plus combien j'ai
    payé celui-ci.

    –Vous l'avez payé cent francs.

    –C'est vrai, fis-je embarrassé à mon tour, comment le savez-vous?

    –C'est bien simple, j'espérais arriver à Paris à temps pour la vente de
    Marguerite, et je ne suis arrivé que ce matin. Je voulais absolument
    avoir un objet qui vînt d'elle, et je courus chez le commissaire-priseur
    lui demander la permission de visiter la liste des objets vendus et des
    noms des acheteurs. Je vis que ce volume avait été acheté par vous, je
    me résolus à vous prier de me le céder, quoique le prix que vous y aviez
    mis me fît craindre que vous n'eussiez attaché vous-même un souvenir
    quelconque à la possession de ce volume.

    En parlant ainsi, Armand paraissait évidemment craindre que je n'eusse
    connu Marguerite comme lui l'avait connue.

    Je m'empressai de le rassurer.

    –Je n'ai connu Mademoiselle Gautier que de vue, lui dis-je; sa mort m'a
    fait l'impression que fait toujours sur un jeune homme la mort d'une
    jolie femme qu'il avait du plaisir à rencontrer. J'ai voulu acheter
    quelque chose à sa vente et je me suis entêté à renchérir sur ce volume,
    je ne sais pourquoi, pour le plaisir de faire enrager un monsieur qui
    s'acharnait dessus et semblait me défier de l'avoir. Je vous le répète
    donc, monsieur, ce livre est à votre disposition et je vous prie de
    nouveau de l'accepter pour que vous ne le teniez pas de moi comme je le
    tiens d'un commissaire-priseur, et pour qu'il soit entre nous
    l'engagement d'une connaissance plus longue et de relations plus
    intimes.

    –C'est bien, monsieur, me dit Armand en me tendant la main et en
    serrant la mienne, j'accepte et je vous serai reconnaissant toute ma
    vie.

    J'avais bien envie de questionner Armand sur Marguerite, car la dédicace
    du livre, le voyage du jeune homme, son désir de posséder ce volume
    piquaient ma curiosité; mais je craignais en questionnant mon visiteur
    de paraître n'avoir refusé son argent que pour avoir le droit de me
    mêler de ses affaires.

    On eût dit qu'il devinait mon désir, car il me dit:

    –Vous avez lu ce volume?

    –En entier.

    –Qu'avez-vous pensé des deux lignes que j'ai écrites?

    –J'ai compris tout de suite qu'à vos yeux la pauvre fille à qui vous
    aviez donné ce volume sortait de la catégorie ordinaire, car je ne
    voulais pas ne voir dans ces lignes qu'un compliment banal.

    –Et vous aviez raison, monsieur. Cette fille était un ange. Tenez, me
    dit-il, lisez cette lettre.

    Et il me tendit un papier qui paraissait avoir été relu bien des fois.

    Je l'ouvris, voici ce qu'il contenait:

    «Mon cher Armand, j'ai reçu votre lettre, vous êtes resté bon et j'en
    remercie Dieu. Oui, mon ami, je suis malade, et d'une de ces maladies
    qui ne pardonnent pas; mais l'intérêt que vous voulez bien prendre
    encore à moi diminue beaucoup ce que je souffre. Je ne vivrai sans doute
    pas assez longtemps pour avoir le bonheur de serrer la main qui a écrit
    la bonne lettre que je viens de recevoir et dont les paroles me
    guériraient, si quelque chose pouvait me guérir. Je ne vous verrai pas,
    car je suis tout près de la mort, et des centaines de lieues vous
    séparent de moi. Pauvre ami! Votre Marguerite d'autrefois est bien
    changée, et il vaut peut-être mieux que vous ne la revoyiez plus que de
    la voir telle qu'elle est. Vous me demandez si je vous pardonne? Oh! de
    grand cœur, ami, car le mal que vous avez voulu me faire n'était qu'une
    preuve de l'amour que vous aviez pour moi. Il y a un mois que je suis au
    lit, et je tiens tant à votre estime que chaque jour j'écris le journal
    de ma vie, depuis le moment où nous nous sommes quittés jusqu'au moment
    où je n'aurai plus la force d'écrire.

    «Si l'intérêt que vous prenez à moi est réel, Armand, à votre retour,
    allez chez Julie Duprat. Elle vous remettra ce journal. Vous y trouverez
    la raison et l'excuse de ce qui s'est passé entre nous. Julie est bien
    bonne pour moi; nous causons souvent de vous ensemble. Elle était là
    quand votre lettre est arrivée, nous avons pleuré en la lisant.

    «Dans le cas où vous ne m'auriez pas donné de vos nouvelles, elle était
    chargée de vous remettre ces papiers à votre arrivée en France. Ne m'en
    soyez pas reconnaissant. Ce retour quotidien sur les seuls moments
    heureux de ma vie me fait un bien énorme, et, si vous devez trouver dans
    cette lecture l'excuse du passé, j'y trouve, moi, un continuel
    soulagement.

    «Je voudrais vous laisser quelque chose qui me rappelât toujours à votre
    esprit, mais tout est saisi chez moi, et rien ne m'appartient.

    «Comprenez-vous, mon ami? Je vais mourir, et de ma chambre à coucher
    j'entends marcher dans le salon le gardien que mes créanciers ont mis là
    pour qu'on n'emporte rien et qu'il ne me reste rien dans le cas où je ne
    mourrais pas. Il faut espérer qu'ils attendront la fin pour vendre.

    «Oh! Les hommes sont impitoyables! ou plutôt, je me trompe, c'est Dieu
    qui est juste et inflexible.

    «Eh bien, cher aimé, vous viendrez à ma vente, et vous achèterez quelque
    chose, car si je mettais de côté le moindre objet pour vous et qu'on
    l'apprît, on serait capable de vous attaquer en détournement d'objets
    saisis.

    «Triste vie que celle que je quitte!

    «Que Dieu serait bon, s'il permettait que je vous revisse avant de
    mourir! Selon toutes probabilités, adieu, mon ami; pardonnez-moi si je
    ne vous en écris pas plus long, mais ceux qui disent qu'ils me guériront
    m'épuisent de saignées, et ma main se refuse à écrire davantage.

    «MARGUERITE GAUTIER.»

    En effet, les derniers mots étaient à peine lisibles.

    Je rendis cette lettre à Armand, qui venait de la relire sans doute dans
    sa pensée comme moi je l'avais lue sur le papier, car il me dit en la
    reprenant:

    –Qui croirait jamais que c'est une fille entretenue qui a écrit cela!
    Et tout ému de ses souvenirs, il considéra quelque temps l'écriture de
    cette lettre qu'il finit par porter à ses lèvres.

    –Et quand je pense, reprit-il, que celle-ci est morte sans que j'aie pu
    la revoir et que je ne la reverrai jamais; quand je pense qu'elle a fait
    pour moi ce qu'une sœur n'eût pas fait, je ne me pardonne pas de l'avoir
    laissée mourir ainsi. Morte! Morte! En pensant à moi, en écrivant et en
    disant mon nom, pauvre chère Marguerite!

    Et Armand, donnant un libre cours à ses pensées et à ses larmes, me
    tendait la main et continuait:

    –On me trouverait bien enfant, si l'on me voyait me lamenter ainsi sur
    une pareille morte; c'est que l'on ne saurait pas ce que je lui ai fait
    souffrir à cette femme, combien j'ai été cruel, combien elle a été bonne
    et résignée. Je croyais qu'il m'appartenait de lui pardonner, et
    aujourd'hui, je me trouve indigne du pardon qu'elle m'accorde. Oh! je
    donnerais dix ans de ma vie pour pleurer une heure à ses pieds.

    Il est toujours difficile de consoler une douleur que l'on ne connaît
    pas, et cependant j'étais pris d'une si vive sympathie pour ce jeune
    homme, il me faisait avec tant de franchise le confident de son chagrin,
    que je crus que ma parole ne lui serait pas indifférente, et je lui dis:

    –N'avez-vous pas des parents, des amis? Espérez, voyez-les, et ils vous
    consoleront, car moi je ne puis que vous plaindre.

    –C'est juste, dit-il en se levant et en se promenant à grands pas dans
    ma chambre, je vous ennuie. Excusez-moi, je ne réfléchissais pas que ma
    douleur doit vous importer peu, et que je vous importune d'une chose qui
    ne peut et ne doit vous intéresser en rien.

    –Vous vous trompez au sens de mes paroles, je suis tout à votre
    service; seulement je regrette mon insuffisance à calmer votre chagrin.
    Si ma société et celle de mes amis peuvent vous distraire, si enfin vous
    avez besoin de moi en quoi que ce soit, je veux que vous sachiez bien
    tout le plaisir que j'aurai à vous être agréable.

    –Pardon, pardon, me dit-il, la douleur exagère les sensations.
    Laissez-moi rester quelques minutes encore, le temps de m'essuyer les
    yeux, pour que les badauds de la rue ne regardent pas comme une
    curiosité ce grand garçon qui pleure. Vous venez de me rendre bien
    heureux en me donnant ce livre; je ne saurai jamais comment reconnaître
    ce que je vous dois.

    –En m'accordant un peu de votre amitié, dis-je à Armand, et en me
    disant la cause de votre chagrin. On se console en racontant ce qu'on
    souffre.

    –Vous avez raison; mais aujourd'hui j'ai trop besoin de pleurer, et je
    ne vous dirais que des paroles sans suite. Un jour, je vous ferai part
    de cette histoire, et vous verrez si j'ai raison de regretter la pauvre
    fille. Et maintenant, ajouta-t-il en se frottant une dernière fois les
    yeux et en se regardant dans la glace, dites-moi que vous ne me trouvez
    pas trop niais, et permettez-moi de revenir vous voir.

    Le regard de ce jeune homme était bon et doux; je fus au moment de
    l'embrasser.

    Quant à lui, ses yeux commençaient de nouveau à se voiler de larmes; il
    vit que je m'en apercevais, et il détourna son regard de moi.

    –Voyons, lui dis-je, du courage.

    –Adieu, me dit-il alors.

    Et, faisant un effort inouï pour ne pas pleurer, il se sauva de chez moi
    plutôt qu'il n'en sortit.

    Je soulevai le rideau de ma fenêtre, et je le vis remonter dans le
    cabriolet qui l'attendait à la porte; mais à peine y était-il qu'il
    fondit en larmes et cacha son visage dans son mouchoir.

    Chapitre V

    Un assez long temps s'écoula sans que j'entendisse parler d'Armand;
    mais, en revanche, il avait souvent été question de Marguerite.

    Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, il suffit que le nom d'une
    personne qui paraissait devoir vous rester inconnue ou tout au moins
    indifférente soit prononcé une fois devant vous, pour que des détails
    viennent peu à peu se grouper autour de ce nom, et pour que vous
    entendiez alors tous vos amis vous parler d'une chose dont ils ne vous
    avaient jamais entretenu auparavant. Vous découvrez alors que cette
    personne vous touchait presque, vous vous apercevez qu'elle a passé bien
    des fois dans votre vie sans être remarquée; vous trouvez dans les
    événements que l'on vous raconte une coïncidence, une affinité réelles
    avec certains événements de votre propre existence. Je n'en étais pas
    positivement là avec Marguerite, puisque je l'avais vue, rencontrée, et
    que je la connaissais de visage et d'habitudes; cependant, depuis cette
    vente, son nom était revenu si fréquemment à mes oreilles, et dans la
    circonstance que j'ai dite au dernier chapitre, ce nom s'était trouvé
    mêlé à un chagrin si profond, que mon étonnement en avait grandi, en
    augmentant ma curiosité.

    Il en était résulté que je n'abordais plus mes amis auxquels je n'avais
    jamais parlé de Marguerite, qu'en disant:

    –Avez-vous connu une nommée Marguerite Gautier?

    –La Dame aux Camélias?

    –Justement.

    –Beaucoup! Ces «beaucoup!» étaient quelquefois accompagnés de sourires
    incapables de laisser aucun doute sur leur signification.

    –Eh bien, qu'est-ce que c'était que cette fille-là? continuais-je.

    –Une bonne fille.

    –Voilà tout?

    –Mon Dieu! oui, plus d'esprit et peut-être un peu plus de cœur que les
    autres.

    –Et vous ne savez rien de particulier sur elle?

    –Elle a ruiné le baron de G…

    –Seulement?

    –Elle a été la maîtresse du vieux duc de…

    –Etait-elle bien sa maîtresse?

    –On le dit: en tous cas, il lui donnait beaucoup d'argent.

    Toujours les mêmes détails généraux.

    Cependant j'aurais été curieux d'apprendre quelque chose sur la liaison
    de Marguerite et d'Armand.

    Je rencontrai un jour un de ceux qui vivent continuellement dans
    l'intimité des femmes connues. Je le questionnai.

    –Avez-vous connu Marguerite Gautier?

    Le même beaucoup me fut répondu.

    –Quelle fille était-ce?

    –Belle et bonne fille. Sa mort m'a fait une grande peine.

    –N'a-t-elle pas eu un amant nommé Armand Duval?

    –Un grand blond?

    –Oui.

    –C'est vrai.

    –Qu'est-ce que c'était que cet Armand?

    –Un garçon qui a mangé avec elle le peu qu'il avait, je crois, et qui a
    été forcé de la quitter. On dit qu'il en a été fou.

    –Et elle?

    –Elle l'aimait beaucoup aussi, dit-on toujours, mais comme ces
    filles-là aiment. Il ne faut pas leur demander plus qu'elles ne peuvent
    donner.

    –Qu'est devenu Armand?

    –Je l'ignore. Nous l'avons très peu connu. Il est resté cinq ou six
    mois avec Marguerite, mais à la campagne. Quand elle est revenue, il est
    parti.

    –Et vous ne l'avez pas revu depuis?

    –Jamais.

    Moi non plus je n'avais pas revu Armand. J'en étais arrivé à me demander
    si, lorsqu'il s'était présenté chez moi, la nouvelle récente de la mort
    de Marguerite n'avait pas exagéré son amour d'autrefois et par
    conséquent sa douleur, et je me disais que peut-être il avait déjà
    oublié avec la morte la promesse faite de revenir me voir.

    Cette supposition eût été assez vraisemblable à l'égard d'un autre, mais
    il y avait eu dans le désespoir d'Armand des accents sincères, et
    passant d'un extrême à l'autre, je me figurai que le chagrin s'était
    changé en maladie, et que, si je n'avais pas de ses nouvelles, c'est
    qu'il était malade et peut-être bien mort.

    Je m'intéressais malgré moi à ce jeune homme. Peut-être dans cet intérêt
    y avait-il de l'égoïsme; peut-être avais-je entrevu sous cette douleur
    une touchante histoire de cœur, peut-être enfin mon désir de la
    connaître était-il pour beaucoup dans le souci que je prenais du silence
    d'Armand.

    Puisque M. Duval ne revenait pas chez moi, je résolus d'aller chez lui.
    Le prétexte n'était pas difficile à trouver; malheureusement je ne
    savais pas son adresse, et, parmi tous ceux que j'avais questionnés,
    personne n'avait pu me la dire.

    Je me rendis rue d'Antin. Le portier de Marguerite savait peut-être où
    demeurait Armand. C'était un nouveau portier. Il l'ignorait comme moi.
    Je m'informai alors du cimetière où avait été enterrée Mademoiselle
    Gautier. C'était le cimetière Montmartre.

    Avril avait reparu, le temps était beau, les tombes ne devaient plus
    avoir cet aspect douloureux et désolé que leur donne l'hiver; enfin, il
    faisait déjà assez chaud pour que les vivants se souvinssent des morts
    et les visitassent. Je me rendis au cimetière, en me disant: à la seule
    inspection de la tombe de Marguerite, je verrai bien si la douleur
    d'Armand existe encore, et j'apprendrai peut-être ce qu'il est devenu.

    J'entrai dans la loge du gardien, et je lui demandai si, le 22 du mois
    de février, une femme nommée Marguerite Gautier n'avait pas été enterrée
    au cimetière Montmartre.

    Cet homme feuilleta un gros livre où sont inscrits et numérotés tous
    ceux qui entrent dans ce dernier asile, et me répondit qu'en effet le 22
    février, à midi, une femme de ce nom avait été inhumée.

    Je le priai de me faire conduire à la tombe, car il n'y a pas moyen de
    se reconnaître, sans cicérone, dans cette ville des morts qui a ses rues
    comme la ville des vivants. Le gardien appela un jardinier à qui il
    donna les indications nécessaires et qui l'interrompit en disant:

    –Je sais, je sais… Oh! la tombe est bien facile à reconnaître,
    continua-t-il en se tournant vers moi.

    –Pourquoi? lui dis-je.

    –Parce qu'elle a des fleurs bien différentes des autres.

    –C'est vous qui en prenez soin?

    –Oui, monsieur, et je voudrais que tous les parents eussent soin des
    décédés comme le jeune homme qui m'a recommandé celle-là.

    Après quelques détours, le jardinier s'arrêta et me dit:

    –Nous y voici.

    En effet, j'avais sous les yeux un carré de fleurs qu'on n'eût jamais
    pris pour une tombe, si un marbre blanc portant un nom ne l'eût
    constaté.

    Ce marbre était posé droit, un treillage de fer limitait le terrain
    acheté, et ce terrain était couvert de camélias blancs.

    –Que dites-vous de cela? me dit le jardinier.

    –C'est très beau.

    –Et chaque fois qu'un camélia se fane, j'ai ordre de le renouveler.

    –Et qui vous a donné cet ordre?

    –Un jeune homme qui a bien pleuré, la première fois qu'il est venu; un
    ancien à la morte, sans doute, car il paraît que c'était une gaillarde,
    celle-là. On dit qu'elle était très jolie. Monsieur l'a-t-il connue?

    –Oui.

    –Comme l'autre? me dit le jardinier avec un sourire malin.

    –Non, je ne lui ai jamais parlé.

    –Et vous venez la voir ici; c'est bien gentil de votre part, car ceux
    qui viennent voir la pauvre fille n'encombrent pas le cimetière.

    –Personne ne vient donc?

    –Personne, excepté ce jeune monsieur qui est venu une fois.

    –Une seule fois?

    –Oui, monsieur.

    –Et il n'est pas revenu depuis?

    –Non, mais il reviendra à son retour.

    –Il est donc en voyage?

    –Oui.

    –Et vous savez où il est?

    –Il est, je crois, chez la sœur de mademoiselle Gautier.

    –Et que fait-il là?

    –Il va lui demander l'autorisation de faire exhumer la morte, pour la
    faire mettre autre part.

    –Pourquoi ne la laisserait-il pas ici?

    –Vous savez, monsieur, que pour les morts on a des idées. Nous voyons
    cela tous les jours, nous autres. Ce terrain n'est acheté que pour cinq
    ans, et ce jeune homme veut une concession à perpétuité et un terrain
    plus grand; dans le quartier neuf ce sera mieux.

    –Qu'appelez-vous le quartier neuf?

    –Les terrains nouveaux que l'on vend maintenant, à gauche. Si le
    cimetière avait toujours été tenu comme maintenant, il n'y en aurait pas
    un pareil au monde; mais il y a encore bien à faire avant que ce soit
    tout à fait comme ce doit être. Et puis les gens sont si drôles.

    –Que voulez-vous dire?

    –Je veux dire qu'il y a des gens qui sont fiers jusqu'ici. Ainsi, cette
    demoiselle Gautier, il paraît qu'elle a fait un peu la vie, passez-moi
    l'expression. Maintenant, la pauvre demoiselle, elle est morte; et il en
    reste autant que de celles dont on n'a rien à dire et que nous arrosons
    tous les jours; eh bien, quand les parents des personnes qui sont
    enterrées à côté d'elle ont appris qui elle était, ne se sont-ils pas
    imaginé de dire qu'ils s'opposeraient à ce qu'on la mît ici, et qu'il
    devait y avoir des terrains à part pour ces sortes de femmes comme pour
    les pauvres. A-t-on jamais vu cela? Je les ai joliment relevés, moi; des
    gros rentiers qui ne viennent pas quatre fois l'an visiter leurs
    défunts, qui apportent leurs fleurs eux-mêmes, et voyez quelles fleurs!
    Qui regardent à un entretien pour ceux qu'ils disent pleurer, qui
    écrivent sur leurs tombes des larmes qu'ils n'ont jamais versées, et qui
    viennent faire les difficiles pour le voisinage. Vous me croirez si vous
    voulez, monsieur, je ne connaissais pas cette demoiselle, je ne sais pas
    ce qu'elle a fait; eh bien, je l'aime, cette pauvre petite, et j'ai soin
    d'elle, et je lui passe les camélias au plus juste prix. C'est ma morte
    de prédilection. Nous autres, monsieur, nous sommes bien forcés d'aimer
    les morts, car nous sommes si occupés, que nous n'avons presque pas le
    temps d'aimer autre chose.

    Je regardais cet homme, et quelques-uns de mes lecteurs comprendront,
    sans que j'aie besoin de le leur expliquer, l'émotion que j'éprouvais à
    l'entendre.

    Il s'en aperçut sans doute, car il continua:

    –On dit qu'il y avait des gens qui se ruinaient pour cette fille-là, et
    qu'elle avait des amants qui l'adoraient; eh bien, quand je pense qu'il
    n'y en a pas un qui vienne lui acheter une fleur seulement, c'est cela
    qui est curieux et triste. Et encore, celle-ci n'a pas à se plaindre,
    car elle a sa tombe, et s'il n'y en a qu'un qui se souvienne d'elle, il
    fait les choses pour les autres. Mais nous avons ici de pauvres filles
    du même genre et du même âge qu'on jette dans la fosse commune, et cela
    me fend le cœur quand j'entends tomber leurs pauvres corps dans la
    terre. Et pas un être ne s'occupe d'elles, une fois qu'elles sont
    mortes! Ce n'est pas toujours gai, le métier que nous faisons, surtout
    tant qu'il nous reste un peu de cœur. Que voulez-vous? C'est plus fort
    que moi. J'ai une belle grande fille de vingt ans, et, quand on apporte
    ici une morte de son âge, je pense à elle, et, que ce soit une grande
    dame ou une vagabonde, je ne peux pas m'empêcher d'être ému.

    «Mais je vous ennuie sans doute avec mes histoires et ce n'est pas pour
    les écouter que vous voilà ici. On m'a dit de vous amener à la tombe de
    mademoiselle Gautier, vous y voilà; puis-je vous être bon encore à
    quelque chose?

    –Savez-vous l'adresse de M. Armand Duval? demandai-je à cet homme.

    –Oui, il demeure rue de… c'est là du moins que je suis allé toucher
    le prix de toutes les fleurs que vous voyez.

    –Merci, mon ami.

    Je jetai un dernier regard sur cette tombe fleurie, dont malgré moi
    j'eusse voulu sonder les profondeurs pour voir ce que la terre avait
    fait de la belle créature qu'on lui avait jetée, et je m'éloignai tout
    triste.

    –Est-ce que monsieur veut voir M. Duval? reprit le jardinier qui
    marchait à côté de moi.

    –Oui.

    –C'est que je suis bien sûr qu'il n'est pas encore de retour, sans quoi
    je l'aurais déjà vu ici.

    –Vous êtes donc convaincu qu'il n'a pas oublié Marguerite?

    –Non seulement j'en suis convaincu, mais je parierais que son désir de
    la changer de tombe n'est que le désir de la revoir.

    –Comment cela?

    –Le premier mot qu'il m'a dit en venant au cimetière a été: «Comment
    faire pour la voir encore?» Cela ne pouvait avoir lieu que par le
    changement de tombe, et je l'ai renseigné sur toutes les formalités à
    remplir pour obtenir ce changement, car vous savez que pour transférer
    les morts d'un tombeau dans un autre, il faut les reconnaître, et la
    famille seule peut autoriser cette opération, à laquelle doit présider
    un commissaire de police. C'est pour avoir cette autorisation que M.
    Duval est allé chez la sœur de mademoiselle Gautier, et sa première
    visite sera évidemment pour nous.

    Nous étions arrivés à la porte du cimetière; je remerciai de nouveau le
    jardinier en lui mettant quelques pièces de monnaie dans la main et je
    me rendis à l'adresse qu'il m'avait donnée.

    Armand n'était pas de retour.

    Je laissai un mot chez lui, le priant de me venir voir dès son arrivée,
    ou de me faire dire où je pourrais le trouver.

    Le lendemain, au matin, je reçus une lettre de Duval, qui m'informait de
    son retour, et me priait de passer chez lui, ajoutant qu'épuisé de
    fatigue, il lui était impossible de sortir.

    Chapitre VI

    Je trouvai Armand dans son lit.

    En me voyant, il me tendit sa main brûlante.

    –Vous avez la fièvre, lui dis-je.

    –Ce ne sera rien, la fatigue d'un voyage rapide, voilà tout.

    –Vous venez de chez la sœur de Marguerite?

    –Oui, qui vous l'a dit?

    –Je le sais, et vous avez obtenu ce que vous vouliez?

    –Oui encore; mais qui vous a informé du voyage et du but que j'avais en
    le faisant?

    –Le jardinier du cimetière.

    –Vous avez vu la tombe?

    C'est à peine si j'osais répondre, car le ton de cette phrase me
    prouvait que celui qui me l'avait dite était toujours en proie à
    l'émotion dont j'avais été le témoin, et que chaque fois que sa pensée
    ou la parole d'un autre le reporterait sur ce douloureux sujet, pendant
    longtemps encore cette émotion trahirait sa volonté.

    Je me contentai donc de répondre par un signe de tête.

    –Il en a eu bien soin? continua Armand.

    Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du malade qui détourna la
    tête pour me les cacher. J'eus l'air de ne pas les voir et j'essayai de
    changer la conversation.

    –Voilà trois semaines que vous êtes parti? lui dis-je.

    Armand passa la main sur ses yeux et me répondit:

    –Trois semaines juste.

    –Votre voyage a été long.

    –Oh! je n'ai pas toujours voyagé, j'ai été malade quinze jours, sans
    quoi je fusse revenu depuis longtemps; mais, à peine arrivé là-bas, la
    fièvre m'a pris, et j'ai été forcé de garder la chambre.

    –Et vous êtes reparti sans être bien guéri?

    –Si j'étais resté huit jours de plus dans ce pays, j'y serais mort.

    –Mais maintenant que vous voilà de retour, il faut vous soigner; vos
    amis viendront vous voir. Moi, tout le premier, si vous me le permettez.

    –Dans deux heures je me lèverai.

    –Quelle imprudence!

    –Il le faut.

    –Qu'avez-vous donc à faire de si pressé?

    –Il faut que j'aille chez le commissaire de police.

    –Pourquoi ne chargez-vous pas quelqu'un de cette mission qui peut vous
    rendre plus malade encore?

    –C'est la seule chose qui puisse me guérir. Il faut que je la voie.
    Depuis que j'ai appris sa mort, et surtout depuis que j'ai vu sa tombe,
    je ne dors plus. Je ne peux pas me figurer que cette femme que j'ai
    quittée si jeune et si belle est morte. Il faut que je m'en assure par
    moi-même. Il faut que je voie ce que Dieu a fait de cet être que j'ai
    tant aimé, et peut-être le dégoût du spectacle remplacera-t-il le
    désespoir du souvenir; vous m'accompagnerez, n'est-ce pas… si cela ne
    vous ennuie pas trop?

    –Que vous a dit sa sœur?

    –Rien. Elle a paru fort étonnée qu'un étranger voulût acheter un
    terrain et faire faire une tombe à Marguerite, et elle m'a signé tout de
    suite l'autorisation que je lui demandais.

    –Croyez-moi, attendez pour cette translation que vous soyez bien guéri.

    –Oh! Je serai fort, soyez tranquille. D'ailleurs je deviendrais fou, si
    je n'en finissais au plus vite avec cette résolution dont
    l'accomplissement est devenu un besoin de ma douleur. Je vous jure que
    je ne puis être calme que lorsque j'aurai vu Marguerite. C'est peut-être
    une soif de la fièvre qui me brûle, un rêve de mes insomnies, un
    résultat de mon délire; mais dussé-je me faire trappiste, comme M. de
    Rancé, après avoir vu, je verrai.

    –Je comprends cela, dis-je à Armand, et je suis tout à vous; avez-vous
    vu Julie Duprat?

    –Oui. Oh! je l'ai vue le jour même de mon premier retour.

    –Vous a-t-elle remis les papiers que Marguerite lui avait laissés pour
    vous?

    –Les voici.

    Armand tira un rouleau de dessous son oreiller, et l'y replaça
    immédiatement.

    –Je sais par cœur ce que ces papiers renferment, me dit-il. Depuis
    trois semaines je les ai relus dix fois par jour. Vous les lirez aussi,
    mais plus tard, quand je serai plus calme et quand je pourrai vous faire
    comprendre tout ce que cette confession révèle de cœur et d'amour. Pour
    le moment, j'ai un service à réclamer de vous.

    –Lequel?

    –Vous avez une voiture en bas?

    –Oui.

    –Eh bien, voulez-vous prendre mon passeport et aller demander à la
    poste restante s'il y a des lettres pour moi? Mon père et ma sœur ont dû
    m'écrire à Paris, et je suis parti avec une telle précipitation que je
    n'ai pas pris le temps de m'en informer avant mon départ. Lorsque vous
    reviendrez, nous irons ensemble prévenir le commissaire de police de la
    cérémonie de demain.

    Armand me remit son passeport, et je me rendis rue Jean-Jacques
    Rousseau.

    Il y avait deux lettres au nom de Duval, je les pris et je revins.

    Quand je reparus, Armand était tout habillé et prêt à sortir.

    –Merci, me dit-il en prenant ses lettres. Oui, ajouta-t-il après avoir
    regardé les adresses, oui, c'est de mon père et de ma sœur. Ils ont dû
    ne rien comprendre à mon silence.

    Il ouvrit les lettres, et les devina plutôt qu'il ne les lut, car elles
    étaient de quatre pages chacune, et au bout d'un instant il les avait
    repliées.

    –Partons, me dit-il, je répondrai demain.

    Nous allâmes chez le commissaire de police, à qui Armand remit la
    procuration de la sœur de Marguerite.

    Le commissaire lui donna en échange une lettre d'avis pour le gardien du
    cimetière; il fut convenu que la translation aurait lieu le lendemain, à
    dix heures du matin, que je viendrais le prendre une heure auparavant,
    et que nous nous rendrions ensemble au cimetière.

    Moi aussi, j'étais curieux d'assister à ce spectacle, et j'avoue que la
    nuit je ne dormis pas.

    À en juger par les pensées qui m'assaillirent, ce dut être une longue
    nuit pour Armand.

    Quand le lendemain, à neuf heures, j'entrai chez lui, il était
    horriblement pâle, mais il paraissait calme.

    Il me sourit et me tendit la main.

    Ses bougies étaient brûlées jusqu'au bout, et, avant de sortir, Armand
    prit une lettre fort épaisse, adressée à son père, et confidente sans
    doute de ses impressions de la nuit.

    Une demi-heure après nous arrivions à Montmartre.

    Le commissaire nous attendait déjà.

    On s'achemina lentement dans la direction de la tombe de Marguerite. Le
    commissaire marchait le premier, Armand et moi nous le suivions à
    quelques pas.

    De temps en temps, je sentais tressaillir convulsivement le bras de mon
    compagnon, comme si des frissons l'eussent parcouru tout à coup. Alors,
    je le regardais; il comprenait mon regard et me souriait, mais, depuis
    que nous étions sortis de chez lui, nous n'avions pas échangé une
    parole.

    Un peu avant la tombe, Armand s'arrêta pour essuyer son visage
    qu'inondaient de grosses gouttes de sueur.

    Je profitai de cette halte pour respirer, car moi-même j'avais le cœur
    comprimé comme dans un étau.

    D'où vient le douloureux plaisir qu'on prend à ces sortes de spectacles!
    Quand nous arrivâmes à la tombe, le jardinier avait retiré tous les pots
    de fleurs, le treillage de fer avait été enlevé, et deux hommes
    piochaient la terre.

    Armand s'appuya contre un arbre et regarda.

    Toute sa vie semblait être passée dans ses yeux.

    Tout à coup une des deux pioches grinça contre une pierre.

    À ce bruit, Armand recula comme à une commotion électrique, et me serra
    la main avec une telle force qu'il me fit mal.

    Un fossoyeur prit une large pelle et vida peu à peu la fosse; puis,
    quand il n'y eut plus que les pierres dont on couvre la bière, il les
    jeta dehors une à une.

    J'observais Armand, car je craignais à chaque minute que ses sensations
    qu'il concentrait visiblement ne le brisassent; mais il regardait
    toujours, les yeux fixes et ouverts comme dans la folie, et un léger
    tremblement des joues et des lèvres prouvait seul qu'il était en proie à
    une violente crise nerveuse.

    Quant à moi, je ne puis dire qu'une chose, c'est que je regrettais
    d'être venu.

    Quand la bière fut tout à fait découverte, le commissaire dit aux
    fossoyeurs:

    –Ouvrez.

    Ces hommes obéirent, comme si c'eût été la chose du monde la plus
    simple.

    La bière était en chêne, et ils se mirent à dévisser la paroi supérieure
    qui faisait couvercle. L'humidité de la terre avait rouillé les vis, et
    ce ne fut pas sans efforts que la bière s'ouvrit. Une odeur infecte s'en
    exhala, malgré les plantes aromatiques dont elle était semée.

    –Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura Armand, et il pâlit encore.

    Les fossoyeurs eux-mêmes se reculèrent.

    Un grand linceul blanc couvrait le cadavre, dont il dessinait quelques
    sinuosités. Ce linceul était presque complètement mangé à l'un des
    bouts, et laissait passer un pied de la morte.

    J'étais bien près de me trouver mal, et, à l'heure où j'écris ces
    lignes, le souvenir de cette scène m'apparaît encore dans son imposante
    réalité.

    –Hâtons-nous, dit le commissaire.

    Alors un des deux hommes étendit la main, se mit à découdre le linceul,
    et, le prenant par le bout, découvrit brusquement le visage de
    Marguerite.

    C'était terrible à voir, c'est horrible à raconter.

    Les yeux ne faisaient plus que deux trous, les lèvres avaient disparu,
    et les dents blanches étaient serrées les unes contre les autres. Les
    longs cheveux noirs et secs étaient collés sur les tempes et voilaient
    un peu les cavités vertes des joues, et cependant je reconnaissais dans
    ce visage le visage blanc, rose et joyeux que j'avais vu si souvent.

    Armand, sans pouvoir détourner son regard de cette figure, avait porté
    son mouchoir à sa bouche et le mordait.

    Pour moi, il me sembla qu'un cercle de fer m'étreignait la tête, un
    voile couvrit mes yeux, des bourdonnements m'emplirent les oreilles, et
    tout ce que je pus faire fut d'ouvrir un flacon que j'avais apporté à
    tout hasard et de respirer fortement les sels qu'il renfermait.

    Au milieu de cet éblouissement, j'entendis le commissaire dire à M.
    Duval:

    –Reconnaissez-vous?

    –Oui, répondit sourdement le jeune homme.

    –Alors fermez et emportez, dit le commissaire.

    Les fossoyeurs rejetèrent le linceul sur le visage de la morte,
    fermèrent la bière, la prirent chacun par un bout et se dirigèrent vers
    l'endroit qui leur avait été désigné.

    Armand ne bougeait pas. Ses yeux étaient rivés à cette fosse vide; il
    était pâle comme le cadavre que nous venions de voir… On l'eût dit
    pétrifié.

    Je compris ce qui allait arriver lorsque la douleur diminuerait par
    l'absence du spectacle, et par conséquent ne le soutiendrait plus.

    Je m'approchai du commissaire.

    –La présence de monsieur, lui dis-je en montrant Armand, est-elle
    nécessaire encore?

    –Non, me dit-il, et même je vous conseille de l'emmener, car il paraît
    malade.

    –Venez, dis-je alors à Armand en lui prenant le bras.

    –Quoi? fit-il en me regardant, comme s'il ne m'eût pas reconnu.

    –C'est fini, ajoutai-je, il faut vous en aller, mon ami, vous êtes
    pâle, vous avez froid, vous vous tuerez avec ces émotions-là.

    –Vous avez raison, allons-nous-en, répondit-il machinalement, mais sans
    faire un pas.

    Alors je le saisis par le bras et je l'entraînai.

    Il se laissait conduire comme un enfant, murmurant seulement de temps à
    autre:

    –Avez-vous vu les yeux?

    Et il se retournait comme si cette vision l'eût rappelé.

    Cependant sa marche devint saccadée; il semblait ne plus avancer que par
    secousses; ses dents claquaient, ses mains étaient froides, une violente
    agitation nerveuse s'emparait de toute sa personne.

    Je lui parlai, il ne me répondit pas.

    Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de se laisser conduire.

    À la porte nous retrouvâmes une voiture. Il était temps.

    À peine y eut-il pris place, que le frisson augmenta et qu'il eut une
    véritable attaque de nerfs, au milieu de laquelle la crainte de
    m'effrayer lui faisait murmurer en me pressant la main:

    –Ce n'est rien, ce n'est rien, je voudrais pleurer.

    Et j'entendais sa poitrine se gonfler, et le sang se portait à ses yeux,
    mais les larmes n'y venaient pas.

    Je lui fis respirer le flacon qui m'avait servi, et, quand nous
    arrivâmes chez lui, le frisson seul se manifestait encore.

    Avec l'aide du domestique, je le couchai, je fis allumer un grand feu
    dans sa chambre, et je courus chercher mon médecin à qui je racontai ce
    qui venait de se passer.

    Il accourut.

    Armand était pourpre, il avait le délire et bégayait des mots sans
    suite, à travers lesquels le nom seul de Marguerite se faisait entendre
    distinctement.

    –Eh bien? dis-je au docteur quand il eut examiné le malade.

    –Eh bien, il a une fièvre cérébrale, ni plus ni moins, et c'est bien
    heureux, car je crois, Dieu me pardonne, qu'il serait devenu fou.
    Heureusement la maladie physique tuera la maladie morale, et dans un
    mois il sera sauvé de l'une et de l'autre peut-être.

    Chapitre VII

    Les maladies comme celle dont Armand avait été atteint ont cela
    d'agréable qu'elles tuent sur le coup ou se laissent vaincre très vite.

    Quinze jours après les événements que je viens de raconter, Armand était
    en pleine convalescence, et nous étions liés d'une étroite amitié. À
    peine si j'avais quitté sa chambre tout le temps qu'avait duré sa
    maladie.

    Le printemps avait semé à profusion ses fleurs, ses feuilles, ses
    oiseaux, ses chansons, et la fenêtre de mon ami s'ouvrait gaiement sur
    son jardin dont les saines exhalaisons montaient jusqu'à lui.

    Le médecin avait permis qu'il se levât, et nous restions souvent à
    causer, assis auprès de la fenêtre ouverte à l'heure où le soleil est le
    plus chaud, de midi à deux heures.

    Je me gardais bien de l'entretenir de Marguerite, craignant toujours que
    ce nom ne réveillât un triste souvenir endormi sous le calme apparent du
    malade; mais Armand, au contraire, semblait prendre plaisir à parler
    d'elle, non plus comme autrefois, avec des larmes dans les yeux, mais
    avec un doux sourire qui me rassurait sur l'état de son âme.

    J'avais remarqué que, depuis sa dernière visite au cimetière, depuis le
    spectacle qui avait déterminé en lui cette crise violente, la mesure de
    la douleur morale semblait avoir été comblée par la maladie, et que la
    mort de Marguerite ne lui apparaissait plus sous l'aspect du passé. Une
    sorte de consolation était résultée de la certitude acquise, et pour
    chasser l'image sombre qui se représentait souvent à lui, il s'enfonçait
    dans les souvenirs heureux de sa liaison avec Marguerite, et ne semblait
    plus vouloir accepter que ceux-là.

    Le corps était trop épuisé par l'atteinte et même par la guérison de la
    fièvre pour permettre à l'esprit une émotion violente, et la joie
    printanière et universelle dont Armand était entouré reportait malgré
    lui sa pensée aux images riantes.

    Il s'était toujours obstinément refusé à informer sa famille du danger
    qu'il courait, et, lorsqu'il avait été sauvé, son père ignorait encore
    sa maladie.

    Un soir, nous étions restés à la fenêtre plus tard que de coutume; le
    temps avait été magnifique et le soleil s'endormait dans un crépuscule
    éclatant d'azur et d'or. Quoique nous fussions dans Paris, la verdure
    qui nous entourait semblait nous isoler du monde, et à peine si, de
    temps en temps, le bruit d'une voiture troublait notre conversation.

    –C'est à peu près à cette époque de l'année et le soir d'un jour comme
    celui-ci que je connus Marguerite, me dit Armand, écoutant ses propres
    pensées et non ce que je lui disais.

    Je ne répondis rien. Alors, il se retourna vers moi, et me dit:

    –Il faut pourtant que je vous raconte cette histoire; vous en ferez un
    livre auquel on ne croira pas, mais qui sera peut-être intéressant à
    faire.

    –Vous me conterez cela plus tard, mon ami, lui dis-je; vous n'êtes pas
    encore assez bien rétabli.

    –La soirée est chaude, j'ai mangé mon blanc de poulet, me dit-il en
    souriant; je n'ai pas la fièvre, nous n'avons rien à faire, je vais tout
    vous dire.

    –Puisque vous le voulez absolument, j'écoute.

    –C'est une bien simple histoire, ajouta-t-il alors, et que je vous
    raconterai en suivant l'ordre des événements. Si vous en faites quelque
    chose plus tard, libre à vous de la conter autrement.

    Voici ce qu'il me raconta, et c'est à peine si j'ai changé quelques mots
    à ce touchant récit.

    –Oui, reprit Armand, en laissant retomber sa tête sur le dos de son
    fauteuil, oui, c'était par une soirée comme celle-ci! J'avais passé ma
    journée à la campagne avec un de mes amis, Gaston R… Le soir, nous
    étions revenus à Paris, et, ne sachant que faire, nous étions entrés au
    théâtre des Variétés.

    Pendant un entr'acte nous sortîmes, et, dans le corridor, nous vîmes
    passer une grande femme que mon ami salua.

    –Qui saluez-vous donc là? lui demandai-je.

    –Marguerite Gautier, me dit-il.

    –Il me semble qu'elle est bien changée, car je ne l'ai pas reconnue,
    dis-je avec une émotion que vous comprendrez tout à l'heure.

    –Elle a été malade; la pauvre fille n'ira pas loin.

    Je me rappelle ces paroles comme si elles m'avaient été dites hier.

    Il faut que vous sachiez, mon ami, que depuis deux ans la vue de cette
    fille, lorsque je la rencontrais, me causait une impression étrange.

    Sans que je susse pourquoi, je devenais pâle et mon cœur battait
    violemment. J'ai un de mes amis qui s'occupe de sciences occultes, et
    qui appellerait ce que j'éprouvais l'affinité des fluides; moi, je crois
    tout simplement que j'étais destiné à devenir amoureux de Marguerite, et
    que je le pressentais.

    Toujours est-il qu'elle me causait une impression réelle, que plusieurs
    de mes amis en avaient été témoins, et qu'ils avaient beaucoup ri en
    reconnaissant de qui cette impression me venait.

    La première fois que je l'avais vue, c'était place de la Bourse, à la
    porte de Susse. Une calèche découverte y stationnait, et une femme vêtue
    de blanc en était descendue. Un murmure d'admiration avait accueilli son
    entrée dans le magasin. Quant à moi, je restai cloué à ma place, depuis
    le moment où elle entra jusqu'au moment où elle sortit. À travers les
    vitres, je la regardai choisir dans la boutique ce qu'elle venait y
    acheter. J'aurais pu entrer, mais je n'osais. Je ne savais quelle était
    cette femme, et je craignais qu'elle ne devinât la cause de mon entrée
    dans le magasin et ne s'en offensât. Cependant je ne me croyais pas
    appelé à la revoir.

    Elle était élégamment vêtue; elle portait une robe de mousseline tout
    entourée de volants, un châle de l'Inde carré aux coins brodés d'or et
    de fleurs de soie, un chapeau de paille d'Italie et un unique bracelet,
    grosse chaîne d'or dont la mode commençait à cette époque.

    Elle remonta dans sa calèche et partit.

    Un des garçons du magasin resta sur la porte, suivant des yeux la
    voiture de l'élégante acheteuse. Je m'approchai de lui et le priai de me
    dire le nom de cette femme.

    –C'est mademoiselle Marguerite Gautier, me répondit-il.

    Je n'osai pas lui demander l'adresse, et je m'éloignai.

    Le souvenir de cette vision, car c'en était une véritable, ne me sortit
    pas de l'esprit, comme bien des visions que j'avais eues déjà, et je
    cherchais partout cette femme blanche si royalement belle.

    À quelques jours de là, une grande représentation eut lieu à
    l'Opéra-Comique. J'y allai. La première personne que j'aperçus dans une
    loge d'avant-scène de la galerie fut Marguerite Gautier.

    Le jeune homme avec qui j'étais la reconnut aussi, car il me dit, en me
    la nommant:

    –Voyez donc cette jolie fille.

    En ce moment, Marguerite lorgnait de notre côté; elle aperçut mon ami,
    lui sourit et lui fit signe de venir lui faire visite.

    –Je vais lui dire bonsoir, me dit-il, et je reviens dans un instant.

    Je ne pus m'empêcher de lui dire:

    –Vous êtes bien heureux!

    –De quoi?

    –D'aller voir cette femme.

    –Est-ce que vous en êtes amoureux?

    –Non, dis-je en rougissant, car je ne savais vraiment pas à quoi m'en
    tenir là-dessus; mais je voudrais bien la connaître.

    –Venez avec moi, je vous présenterai.

    –Demandez-lui-en d'abord la permission.

    –Ah! Pardieu, il n'y a pas besoin de se gêner avec elle; venez.

    Ce qu'il disait là me faisait peine. Je tremblais d'acquérir la
    certitude que Marguerite ne méritait pas ce que j'éprouvais pour elle.

    Il y a dans un livre d'Alphonse Karr, intitulé: Am Rauchen, un homme qui
    suit, le soir, une femme très élégante, et dont, à la première vue, il
    est devenu amoureux, tant elle est belle. Pour baiser la main de cette
    femme, il se sent la force de tout entreprendre, la volonté de tout
    conquérir, le courage de tout faire. À peine s'il ose regarder le bas de
    jambe coquet qu'elle dévoile pour ne pas souiller sa robe au contact de
    la terre. Pendant qu'il rêve à tout ce qu'il ferait pour posséder cette
    femme, elle l'arrête au coin d'une rue et lui demande s'il veut monter
    chez elle.

    Il détourne la tête, traverse la rue et rentre tout triste chez lui.

    Je me rappelais cette étude, et moi qui aurais voulu souffrir pour cette
    femme, je craignais qu'elle ne m'acceptât trop vite et ne me donnât trop
    promptement un amour que j'eusse voulu payer d'une longue attente ou
    d'un grand sacrifice. Nous sommes ainsi, nous autres hommes; et il est
    bien heureux que l'imagination laisse cette poésie aux sens, et que les
    désirs du corps fassent cette concession aux rêves de l'âme.

    Enfin, on m'eût dit: vous aurez cette femme ce soir, et vous serez tué
    demain, j'eusse accepté. On m'eût dit: donnez dix louis, et vous serez
    son amant, j'eusse refusé et pleuré, comme un enfant qui voit s'évanouir
    au réveil le château entrevu la nuit.

    Cependant, je voulais la connaître; c'était un moyen, et même le seul,
    de savoir à quoi m'en tenir sur son compte.

    Je dis donc à mon ami que je tenais à ce qu'elle lui accordât la
    permission de me présenter, et je rôdai dans les corridors, me figurant
    qu'à partir de ce moment elle allait me voir, et que je ne saurais
    quelle contenance prendre sous son regard.

    Je tâchais de lier à l'avance les paroles que j'allais lui dire.

    Quel sublime enfantillage que l'amour!

    Un instant après mon ami redescendit.

    –Elle nous attend, me dit-il.

    –Est-elle seule? Demandai-je.

    –Avec une autre femme.

    –Il n'y a pas d'hommes?

    –Non.

    –Allons.

    Mon ami se dirigea vers la porte du théâtre.

    –Eh bien, ce n'est pas par là, lui dis-je.

    –Nous allons chercher des bonbons. Elle m'en a demandé.

    Nous entrâmes chez un confiseur du passage de l'Opéra.

    J'aurais voulu acheter toute la boutique, et je regardais même de quoi
    l'on pouvait composer le sac, quand mon ami demanda:

    –Une livre de raisins glacés.

    –Savez-vous si elle les aime?

    –Elle ne mange jamais d'autres bonbons, c'est connu.

    «Ah! continua-t-il quand nous fûmes sortis, savez-vous à quelle femme je
    vous présente? Ne vous figurez pas que c'est à une duchesse, c'est tout
    simplement à une femme entretenue, tout ce qu'il y a de plus entretenue,
    mon cher; ne vous gênez donc pas, et dites tout ce qui vous passera par
    la tête.

    –Bien, bien, balbutiai-je, et je le suivis, en me disant que j'allais
    me guérir de ma passion.

    Quand j'entrai dans la loge, Marguerite riait aux éclats.

    J'aurais voulu qu'elle fût triste.

    Mon ami me présenta. Marguerite me fit une légère inclination de tête,
    et dit:

    –Et mes bonbons?

    –Les voici.

    En les prenant, elle me regarda. Je baissai les yeux, je rougis.

    Elle se pencha à l'oreille de sa voisine, lui dit quelques mots tout
    bas, et toutes deux éclatèrent de rire.

    Bien certainement j'étais la cause de cette hilarité; mon embarras en
    redoubla. À cette époque, j'avais pour maîtresse une petite bourgeoise
    fort tendre et fort sentimentale, dont le sentiment et les lettres
    mélancoliques me faisaient rire. Je compris le mal que j'avais dû lui
    faire par celui que j'éprouvais, et, pendant cinq minutes, je l'aimai
    comme jamais on n'aima une femme.

    Marguerite mangeait ses raisins sans plus s'occuper de moi.

    Mon introducteur ne voulut pas me laisser dans cette position ridicule.

    –Marguerite, fit-il, il ne faut pas vous étonner si M. Duval ne vous
    dit rien, vous le bouleversez tellement qu'il ne trouve pas un mot.

    –Je crois plutôt que monsieur vous a accompagné ici parce que cela vous
    ennuyait d'y venir seul.

    –Si cela était vrai, dis-je à mon tour, je n'aurais pas prié Ernest de
    vous demander la permission de me présenter.

    –Ce n'était peut-être qu'un moyen de retarder le moment fatal.

    Pour peu que l'on ait vécu avec les filles du genre de Marguerite, on
    sait le plaisir qu'elles prennent à faire de l'esprit à faux et à
    taquiner les gens qu'elles voient pour la première fois. C'est sans
    doute une revanche des humiliations qu'elles sont souvent forcées de
    subir de la part de ceux qu'elles voient tous les jours.

    Aussi faut-il pour leur répondre une certaine habitude de leur monde,
    habitude que je n'avais pas; puis, l'idée que je m'étais faite de
    Marguerite m'exagéra sa plaisanterie. Rien ne m'était indifférent de la
    part de cette femme. Aussi je me levai en lui disant, avec une
    altération de voix qu'il me fut impossible de cacher complètement:

    –Si c'est là ce que vous pensez de moi, madame, il ne me reste plus
    qu'à vous demander pardon de mon indiscrétion, et à prendre congé de
    vous en vous assurant qu'elle ne se renouvellera pas.

    Là-dessus, je saluai et je sortis.

    À peine eus-je fermé la porte, que j'entendis un troisième éclat de
    rire. J'aurais bien voulu que quelqu'un me coudoyât en ce moment.

    Je retournai à ma stalle.

    On frappa le lever de la toile.

    Ernest revint auprès de moi.

    –Comme vous y allez! me dit-il en s'asseyant; elles vous croient fou.

    –Qu'a dit Marguerite, quand j'ai été parti?

    –Elle a ri et m'a assuré qu'elle n'avait jamais rien vu d'aussi drôle
    que vous. Mais il ne faut pas vous tenir pour battu; seulement ne faites
    pas à ces filles-là l'honneur de les prendre au sérieux. Elles ne savent
    pas ce que c'est que l'élégance et la politesse; c'est comme les chiens
    auxquels on met des parfums, ils trouvent que cela sent mauvais et vont
    se rouler dans le ruisseau.

    –Après tout, que m'importe? dis-je en essayant de prendre un ton
    dégagé, je ne reverrai jamais cette femme, et si elle me plaisait avant
    que je la connusse, c'est bien changé maintenant que je la connais.

    –Bah! je ne désespère pas de vous voir un jour dans le fond de sa loge,
    et d'entendre dire que vous vous ruinez pour elle. Du reste, vous aurez
    raison, elle est mal élevée, mais c'est une jolie maîtresse à avoir.

    Heureusement, on leva le rideau et mon ami se tut. Vous dire ce que l'on
    jouait me serait impossible. Tout ce que je me rappelle, c'est que de
    temps en temps je levais les yeux sur la loge que j'avais si brusquement
    quittée, et que des figures de visiteurs nouveaux s'y succédaient à
    chaque instant.

    Cependant, j'étais loin de ne plus penser à Marguerite. Un autre
    sentiment s'emparait de moi. Il me semblait que j'avais son insulte et
    mon ridicule à faire oublier; je me disais que, dussé-je y dépenser ce
    que je possédais, j'aurais cette fille et prendrais de droit la place
    que j'avais abandonnée si vite.

    Avant que le spectacle fût terminé, Marguerite et son amie quittèrent
    leur loge.

    Malgré moi, je quittai ma stalle.

    –Vous vous en allez? me dit Ernest.

    –Oui.

    –Pourquoi?

    En ce moment, il s'aperçut que la loge était vide.

    –Allez, allez, dit-il, et bonne chance, ou plutôt meilleure chance.

    Je sortis.

    J'entendis dans l'escalier des frôlements de robes et des bruits de
    voix. Je me mis à l'écart et je vis passer, sans être vu, les deux
    femmes et les deux jeunes gens qui les accompagnaient.

    Sous le péristyle du théâtre se présenta à elles un petit domestique.

    –Va dire au cocher d'attendre à la porte du café Anglais, dit
    Marguerite; nous irons à pied jusque-là.

    Quelques minutes après, en rôdant sur le boulevard, je vis, à une
    fenêtre d'un des grands cabinets du restaurant, Marguerite, appuyée sur
    le balcon, effeuillant un à un les camélias de son bouquet.

    Un des deux hommes était penché sur son épaule et lui parlait tout bas.

    J'allai m'installer à la Maison d'Or, dans les salons du premier étage,
    et je ne perdis pas de vue la fenêtre en question.

    À une heure du matin, Marguerite remontait dans sa voiture avec ses
    trois amis.

    Je pris un cabriolet et je la suivis.

    La voiture s'arrêta rue d'Antin, nº 9.

    Marguerite en descendit et rentra seule chez elle.

    C'était sans doute un hasard, mais ce hasard me rendit bien heureux.

    À partir de ce jour, je rencontrai souvent Marguerite au spectacle, aux
    Champs-Elysées. Toujours même gaieté chez elle, toujours même émotion
    chez moi.

    Quinze jours se passèrent cependant sans que je la revisse nulle part.
    Je me trouvai avec Gaston, à qui je demandai de ses nouvelles.

    –La pauvre fille est bien malade, me répondit-il.

    –Qu'a-t-elle donc?

    –Elle a qu'elle est poitrinaire, et que, comme elle a fait une vie qui
    n'est pas destinée à la guérir, elle est dans son lit et qu'elle se
    meurt.

    Le cœur est étrange; je fus presque content de cette maladie.

    J'allai tous les jours savoir des nouvelles de la malade, sans cependant
    m'inscrire, ni laisser ma carte. J'appris ainsi sa convalescence et son
    départ pour Bagnères.

    Puis, le temps s'écoula, l'impression, sinon le souvenir, parut
    s'effacer peu à peu de mon esprit. Je voyageai; des liaisons, des
    habitudes, des travaux prirent la place de cette pensée, et, lorsque je
    songeais à cette première aventure, je ne voulais voir ici qu'une de ces
    passions comme on en a lorsque l'on est tout jeune, et dont on rit peu
    de temps après.

    Du reste, il n'y aurait pas eu de mérite à triompher de ce souvenir, car
    j'avais perdu Marguerite de vue depuis son départ, et, comme je vous
    l'ai dit, quand elle passa près de moi, dans le corridor des Variétés,
    je ne la reconnus pas.

    Elle était voilée, il est vrai; mais si voilée qu'elle eût été, deux ans
    plus tôt, je n'aurais pas eu besoin de la voir pour la reconnaître: je
    l'aurais devinée.

    Ce qui n'empêcha pas mon cœur de battre quand je sus que c'était elle;
    et les deux années passées sans la voir et les résultats que cette
    séparation avait paru amener s'évanouirent dans la même fumée au seul
    toucher de sa robe.

    Chapitre VIII

    Cependant, continua Armand après une pause, tout en comprenant que
    j'étais encore amoureux, je me sentais plus fort qu'autrefois, et, dans
    mon désir de me retrouver avec Marguerite, il y avait aussi la volonté
    de lui faire voir que je lui étais devenu supérieur.

    Que de routes prend et que de raisons se donne le cœur pour en arriver à
    ce qu'il veut! Aussi, je ne pus rester longtemps dans les corridors, et
    je retournai prendre ma place à l'orchestre, en jetant un coup d'œil
    rapide dans la salle, pour voir dans quelle loge elle était.

    Elle était dans l'avant-scène du rez-de-chaussée, et toute seule. Elle
    était changée, comme je vous l'ai dit, je ne retrouvais plus sur sa
    bouche son sourire indifférent. Elle avait souffert, elle souffrait
    encore.

    Quoiqu'on fût déjà en avril, elle était encore vêtue comme en hiver et
    toute couverte de velours.

    Je la regardais si obstinément que mon regard attira le sien.

    Elle me considéra quelques instants, prit sa lorgnette pour mieux me
    voir, et crut sans doute me reconnaître, sans pouvoir positivement dire
    qui j'étais, car lorsqu'elle reposa sa lorgnette, un sourire, ce
    charmant salut des femmes, erra sur ses lèvres, pour répondre au salut
    qu'elle avait l'air d'attendre de moi; mais je n'y répondis point, comme
    pour prendre barres sur elle et paraître avoir oublié, quand elle se
    souvenait.

    Elle crut s'être trompée et détourna la tête.

    On leva le rideau.

    J'ai vu bien des fois Marguerite au spectacle, je ne l'ai jamais vue
    prêter la moindre attention à ce qu'on jouait.

    Quant à moi, le spectacle m'intéressait aussi fort peu, et je ne
    m'occupais que d'elle, mais en faisant tous mes efforts pour qu'elle ne
    s'en aperçût pas.

    Je la vis ainsi échanger des regards avec la personne occupant la loge
    en face de la sienne; je portai mes yeux sur cette loge, et je reconnus
    dedans une femme avec qui j'étais assez familier.

    Cette femme était une ancienne femme entretenue, qui avait essayé
    d'entrer au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses
    relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le commerce et
    avait pris un magasin de modes.

    Je vis en elle un moyen de me rencontrer avec Marguerite, et je profitai
    d'un moment où elle regardait de mon côté pour lui dire bonsoir de la
    main et des yeux.

    Ce que j'avais prévu arriva, elle m'appela dans sa loge.

    Prudence Duvernoy, c'était l'heureux nom de la modiste, était une de ces
    grosses femmes de quarante ans avec lesquelles il n'y a pas besoin d'une
    grande diplomatie pour leur faire dire ce que l'on veut savoir, surtout
    quand ce que l'on veut savoir est aussi simple que ce que j'avais à lui
    demander.

    Je profitai d'un moment où elle recommençait ses correspondances avec
    Marguerite pour lui dire:

    –Qui regardez-vous ainsi?

    –Marguerite Gautier.

    –Vous la connaissez?

    –Oui; je suis sa modiste, et elle est ma voisine.

    –Vous demeurez donc rue d'Antin?

    –Nº 7. La fenêtre de son cabinet de toilette donne sur la fenêtre du
    mien.

    –On dit que c'est une charmante fille.

    –Vous ne la connaissez pas?

    –Non, mais je voudrais bien la connaître.

    –Voulez-vous que je lui dise de venir dans notre loge?

    –Non, j'aime mieux que vous me présentiez à elle.

    –Chez elle?

    –Oui.

    –C'est plus difficile.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est protégée par un vieux duc très jaloux.

    –Protégée est charmant.

    –Oui, protégée, reprit Prudence. Le pauvre vieux, il serait bien
    embarrassé d'être son amant.

    Prudence me raconta alors comment Marguerite avait fait connaissance du
    duc à Bagnères.

    –C'est pour cela, continuai-je, qu'elle est seule ici?

    –Justement.

    –Mais, qui la reconduira?

    –Lui.

    –Il va donc venir la prendre?

    –Dans un instant.

    –Et vous, qui vous reconduit?

    –Personne.

    –Je m'offre.

    –Mais vous êtes avec un ami, je crois.

    –Nous nous offrons alors.

    –Qu'est-ce que c'est que votre ami?

    –C'est un charmant garçon, fort spirituel, et qui sera enchanté de
    faire votre connaissance.

    –Eh bien, c'est convenu, nous partirons tous les quatre après cette
    pièce, car je connais la dernière.

    –Volontiers, je vais prévenir mon ami.

    –Allez.

    –Ah! me dit Prudence au moment où j'allais sortir, voilà le duc qui
    entre dans la loge de Marguerite.

    Je regardai.

    Un homme de soixante-dix ans, en effet, venait de s'asseoir derrière la
    jeune femme et lui remettait un sac de bonbons dans lequel elle puisa
    aussitôt en souriant, puis elle l'avança sur le devant de sa loge en
    faisant à Prudence un signe qui pouvait se traduire par:

    –En voulez-vous?

    –Non, fit Prudence.

    Marguerite reprit le sac et, se retournant, se mit à causer avec le duc.

    Le récit de tous ces détails ressemble à de l'enfantillage, mais tout ce
    qui avait rapport à cette fille est si présent à ma mémoire, que je ne
    puis m'empêcher de le rappeler aujourd'hui.

    Je descendis prévenir Gaston de ce que je venais d'arranger pour lui et
    pour moi.

    Il accepta.

    Nous quittâmes nos stalles pour monter dans la loge de Madame Duvernoy.

    À peine avions-nous ouvert la porte des orchestres que nous fûmes forcés
    de nous arrêter pour laisser passer Marguerite et le duc qui s'en
    allaient.

    J'aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place de ce vieux
    bonhomme.

    Arrivé sur le boulevard, il lui fit prendre place dans un phaéton qu'il
    conduisait lui-même, et ils disparurent emportés au trot de deux
    superbes chevaux.

    Nous entrâmes dans la loge de Prudence.

    Quand la pièce fut finie, nous descendîmes prendre un simple fiacre qui
    nous conduisit rue d'Antin, nº 7. A la porte de sa maison, Prudence nous
    offrit de monter chez elle pour nous faire voir ses magasins que nous ne
    connaissions pas et dont elle paraissait être très fière. Vous jugez
    avec quel empressement j'acceptai.

    Il me semblait que je me rapprochais peu à peu de Marguerite. J'eus
    bientôt fait retomber la conversation sur elle.

    –Le vieux duc est chez votre voisine? dis-je à Prudence.

    –Non pas; elle doit être seule.

    –Mais elle va s'ennuyer horriblement, dit Gaston.

    –Nous passons presque toutes nos soirées ensemble, ou, lorsqu'elle
    rentre, elle m'appelle. Elle ne se couche jamais avant deux heures du
    matin. Elle ne peut pas dormir plus tôt.

    –Pourquoi?

    –Parce qu'elle est malade de la poitrine et qu'elle a presque toujours
    la fièvre.

    –Elle n'a pas d'amants? demandai-je.

    –Je ne vois jamais personne rester quand je m'en vais; mais je ne
    réponds pas qu'il ne vient personne quand je suis partie; souvent je
    rencontre chez elle, le soir, un certain comte de N… qui croit avancer
    ses affaires en faisant ses visites à onze heures, en lui envoyant des
    bijoux tant qu'elle en veut; mais elle ne peut pas le voir en peinture.
    Elle a tort, c'est un garçon très riche. J'ai beau lui dire de temps en
    temps: ma chère enfant, c'est l'homme qu'il vous faut! Elle qui m'écoute
    assez ordinairement, elle me tourne le dos et me répond qu'il est trop
    bête. Qu'il soit bête, j'en conviens; mais ce serait pour elle une
    position, tandis que ce vieux duc peut mourir d'un jour à l'autre. Les
    vieillards sont égoïstes; sa famille lui reproche sans cesse son
    affection pour Marguerite: voilà deux raisons pour qu'il ne lui laisse
    rien. Je lui fais de la morale, à laquelle elle répond qu'il sera
    toujours temps de prendre le comte à la mort du duc.

    «Cela n'est pas toujours drôle, continua Prudence, de vivre comme elle
    vit. Je sais bien, moi, que cela ne m'irait pas et que j'enverrais bien
    vite promener le bonhomme. Il est insipide, ce vieux; il l'appelle sa
    fille, il a soin d'elle comme d'un enfant, il est toujours sur son dos.
    Je suis sûre qu'à cette heure un de ses domestiques rôde dans la rue
    pour voir qui sort, et surtout qui entre.

    –Ah! cette pauvre Marguerite! dit Gaston en se mettant au piano et en
    jouant une valse, je ne savais pas cela, moi. Cependant je lui trouvais
    l'air moins gai depuis quelque temps.

    –Chut! dit Prudence en prêtant l'oreille.

    Gaston s'arrêta.

    –Elle m'appelle, je crois.

    Nous écoutâmes.

    En effet, une voix appelait Prudence.

    –Allons, messieurs, allez-vous-en, nous dit madame Duvernoy.

    –Ah! c'est comme cela que vous entendez l'hospitalité, dit Gaston en
    riant, nous nous en irons quand bon nous semblera.

    –Pourquoi nous en irions-nous?

    –Je vais chez Marguerite.

    –Nous attendrons ici.

    –Cela ne se peut pas.

    –Alors, nous irons avec vous.

    –Encore moins.

    –Je connais Marguerite, moi, fit Gaston, je puis bien aller lui faire
    une visite.

    –Mais Armand ne la connaît pas.

    –Je le présenterai.

    –C'est impossible.

    Nous entendîmes de nouveau la voix de Marguerite appelant toujours
    Prudence. Celle-ci courut à son cabinet de toilette. Je l'y suivis avec
    Gaston. Elle ouvrit la fenêtre.

    Nous nous cachâmes de façon à ne pas être vus du dehors.

    –Il y a dix minutes que je vous appelle, dit Marguerite de sa fenêtre
    et d'un ton presque impérieux.

    –Que me voulez-vous?

    –Je veux que vous veniez tout de suite.

    –Pourquoi?

    –Parce que le comte de N… est encore là et qu'il m'ennuie à périr.

    –Je ne peux pas maintenant.

    –Qui vous en empêche?

    –J'ai chez moi deux jeunes gens qui ne veulent pas s'en aller.

    –Dites-leur qu'il faut que vous sortiez.

    –Je le leur ai dit.

    –Eh bien, laissez-les chez vous; quand ils vous verront sortie, ils
    s'en iront.

    –Après avoir mis tout sens dessus dessous!

    –Mais qu'est-ce qu'ils veulent?

    –Ils veulent vous voir.

    –Comment se nomment-ils?

    –Vous en connaissez un, M. Gaston R…

    –Ah! oui, je le connais; et l'autre?

    –M Armand Duval. Vous ne le connaissez pas?

    –Non; mais amenez-les toujours, j'aime mieux tout que le comte. Je vous
    attends, venez vite.

    Marguerite referma sa fenêtre, Prudence la sienne.

    Marguerite, qui s'était un instant rappelé mon visage, ne se rappelait
    pas mon nom. J'aurais mieux aimé un souvenir à mon désavantage que cet
    oubli.

    –Je savais bien, dit Gaston, qu'elle serait enchantée de nous voir.

    –Enchantée n'est pas le mot, répondit Prudence en mettant son châle et
    son chapeau, elle vous reçoit pour faire partir le comte. Tâchez d'être
    plus aimables que lui, ou, je connais Marguerite, elle se brouillera
    avec moi.

    Nous suivîmes Prudence qui descendait.

    Je tremblais; il me semblait que cette visite allait avoir une grande
    influence sur ma vie.

    J'étais encore plus ému que le soir de ma présentation dans la loge de
    l'Opéra-Comique.

    En arrivant à la porte de l'appartement que vous connaissez, le cœur me
    battait si fort que la pensée m'échappait.

    Quelques accords de piano arrivaient jusqu'à nous.

    Prudence sonna.

    Le piano se tut.

    Une femme qui avait plutôt l'air d'une dame de compagnie que d'une femme
    de chambre vint nous ouvrir.

    Nous passâmes dans le salon, du salon dans le boudoir, qui était à cette
    époque ce que vous l'avez vu depuis.

    Un jeune homme était appuyé contre la cheminée.

    Marguerite, assise devant son piano, laissait courir ses doigts sur les
    touches, et commençait des morceaux qu'elle n'achevait pas.

    L'aspect de cette scène était l'ennui, résultant pour l'homme de
    l'embarras de sa nullité, pour la femme de la visite de ce lugubre
    personnage.

  • La Chartreuse De Parme

    La Chartreuse De Parme

    Aproximadamente 194.827 palavras.

    Cette idée par son imprévu baroque donna au pauvre comte un second
    instant de gaieté parfaite.

    Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en
    recevant l’aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra un
    des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hâte.

    –Je suis malade, répondit le ministre, ravi de pouvoir faire une
    malhonnêteté à son prince.

    «Ah! ah! vous me poussez à bout, s’écria-t-il avec fureur, et puis
    vous voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu’avoir reçu
    le pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siècle-ci, il faut
    beaucoup d’esprit et un grand caractère pour réussir à être despote.»

    Après avoir renvoyé le fourrier du palais fort scandalisé de la parfaite
    santé de ce malade, le comte trouva plaisant d’aller voir les deux
    hommes de la cour qui avaient le plus d’influence sur le général Fabio
    Conti. Ce qui surtout faisait frémir le ministre et lui ôtait tout
    courage, c’est que le gouverneur de la citadelle était accusé de s’être
    défait jadis d’un capitaine, son ennemi personnel, au moyen de l’aquetta
    de Pérouse.

    Le comte savait que depuis huit jours la duchesse avait répandu des
    sommes folles pour se ménager des intelligences à la citadelle; mais,
    suivant lui, il y avait peu d’espoir de succès, tous les yeux étaient
    encore trop ouverts. Nous ne raconterons point au lecteur toutes les
    tentatives de corruption essayées par cette femme malheureuse: elle
    était au désespoir, et des agents de toute sorte et parfaitement dévoués
    la secondaient. Mais il n’est peut-être qu’un seul genre d’affaires dont
    on s’acquitte parfaitement bien dans les petites cours despotiques,
    c’est la garde des prisonniers politiques. L’or de la duchesse ne
    produisit d’autre effet que de faire renvoyer de la citadelle huit ou
    dix hommes de tout grade.

    CHAPITRE XVIII

    Ainsi, avec un dévouement complet pour le prisonnier, la duchesse et
    le premier ministre n’avaient pu faire pour lui que bien peu de chose.
    Le prince était en colère, la cour ainsi que le public étaient piqués
    contre Fabrice et ravis de lui voir arriver malheur; il avait été trop
    heureux. Malgré l’or jeté à pleines mains, la duchesse n’avait pu faire
    un pas dans le siège de la citadelle; il ne se passait pas de jour sans
    que la marquise Raversi ou le chevalier Riscara eussent quelque nouvel
    avis à communiquer au général Fabio Conti. On soutenait sa faiblesse.
    Comme nous l’avons dit, le jour de son emprisonnement Fabrice fut
    conduit d’abord au palais du gouverneur: C’est un joli petit bâtiment
    construit dans le siècle dernier sur les dessins de Vanvitelli, qui
    le plaça à cent quatre-vingts pieds de haut, sur la plate-forme de
    l’immense tour ronde. Des fenêtres de ce petit palais, isolé sur le
    dos de l’énorme tour comme la bosse d’un chameau, Fabrice découvrait
    la campagne et les Alpes fort au loin; il suivait de l’œil, au pied de
    la citadelle, le cours de la Parma, sorte de torrent, qui, tournant à
    droite à quatre lieues de la ville, va se jeter dans le Pô. Par-delà la
    rive gauche de ce fleuve, qui formait comme une suite d’immenses taches
    blanches au milieu des campagnes verdoyantes, son œil ravi apercevait
    distinctement chacun des sommets de l’immense mur que les Alpes forment
    au nord de l’Italie. Ces sommets, toujours couverts de neige, même au
    mois d’août où l’on était alors, donnent comme une sorte de fraîcheur
    par souvenir au milieu de ces campagnes brûlantes; l’œil en peut suivre
    les moindres détails, et pourtant ils sont à plus de trente lieues de la
    citadelle de Parme. La vue si étendue du joli palais du gouverneur est
    interceptée vers un angle au midi par la tour Farnèse, dans laquelle on
    préparait à la hâte une chambre pour Fabrice. Cette seconde tour, comme
    le lecteur s’en souvient peut-être, fut élevée sur la plate-forme de la
    grosse tour, en l’honneur d’un prince héréditaire qui, fort différent
    de l’Hippolyte fils de Thésée, n’avait point repoussé les politesses
    d’une jeune belle-mère. La princesse mourut en quelques heures; le fils
    du prince ne recouvra sa liberté que dix-sept ans plus tard en montant
    sur le trône à la mort de son père. Cette tour Farnèse où, après trois
    quarts d’heure, l’on fit monter Fabrice, fort laide à l’extérieur,
    est élevée d’une cinquantaine de pieds au-dessus de la plate-forme de
    la grosse tour et garnie d’une quantité de paratonnerres. Le prince
    mécontent de sa femme, qui fit bâtir cette prison aperçue de toutes
    parts, eut la singulière prétention de persuader à ses sujets qu’elle
    existait depuis longues années: c’est pourquoi il lui imposa le nom
    de tour Farnèse. Il était défendu de parler de cette construction, et
    de toutes les parties de la ville de Parme et des plaines voisines on
    voyait parfaitement les maçons placer chacune des pierres qui composent
    cet édifice pentagone. Afin de prouver qu’elle était ancienne, on plaça
    au-dessus de la porte de deux pieds de large et de quatre de hauteur,
    par laquelle on y entre, un magnifique bas-relief qui représente
    Alexandre Farnèse, le général célèbre, forçant Henri IV à s’éloigner
    de Paris. Cette tour Farnèse placée en si belle vue se compose d’un
    rez-de-chaussée long de quarante pas au moins, large à proportion et
    tout rempli de colonnes fort trapues, car cette pièce si démesurément
    vaste n’a pas plus de quinze pieds d’élévation. Elle est occupée par le
    corps de garde, et, du centre, l’escalier s’élève en tournant autour
    d’une des colonnes: c’est un petit escalier en fer, fort léger, large de
    deux pieds à peine et construit en filigrane. Par cet escalier tremblant
    sous le poids des geôliers qui l’escortaient, Fabrice arriva à de vastes
    pièces de plus de vingt pieds de haut, formant un magnifique premier
    étage. Elles furent jadis meublées avec le plus grand luxe pour le jeune
    prince qui y passa les dix-sept plus belles années de sa vie. A l’une
    des extrémités de cet appartement, on fit voir au nouveau prisonnier
    une chapelle de la plus grande magnificence; les murs et la voûte sont
    entièrement revêtus de marbre noir; des colonnes noires aussi et de la
    plus noble proportion sont placées en lignes le long des murs noirs,
    sans les toucher, et ces murs sont ornés d’une quantité de têtes de
    morts en marbre blanc, de proportions colossales, élégamment sculptées
    et placées sur deux os en sautoir. «Voilà bien une invention de la
    haine qui ne peut tuer, se dit Fabrice, et quelle diable d’idée de me
    montrer cela!» Un escalier en fer et en filigrane fort léger, également
    disposé autour d’une colonne, donne accès au second étage de cette
    prison, et c’est dans les chambres de ce second étage, hautes de quinze
    pieds environ, que depuis un an le général Fabio Conti faisait preuve
    de génie. D’abord, sous sa direction, l’on avait solidement grillé les
    fenêtres de ces chambres jadis occupées par les domestiques du prince
    et qui sont à plus de trente pieds des dalles de pierre formant la
    plate-forme de la grosse tour ronde. C’est par un corridor obscur placé
    au centre du bâtiment que l’on arrive à ces chambres, qui toutes ont
    deux fenêtres; et dans ce corridor fort étroit, Fabrice remarqua trois
    portes de fer successives formées de barreaux énormes et s’élevant
    jusqu’à la voûte. Ce sont les plans, coupes et élévations de toutes ces
    belles inventions, qui pendant deux ans avaient valu au général une
    audience de son maître chaque semaine. Un conspirateur placé dans l’une
    de ces chambres ne pourrait pas se plaindre à l’opinion d’être traité
    d’une façon inhumaine, et pourtant ne saurait avoir de communication
    avec personne au monde, ni faire un mouvement sans qu’on l’entendît.
    Le général avait fait placer dans chaque chambre de gros madriers de
    chêne formant comme des bancs de trois pieds de haut, et c’était là son
    invention capitale, celle qui lui donnait des droits au ministère de la
    police. Sur ces bancs il avait fait établir une cabane en planches, fort
    sonore, haute de dix pieds, et qui ne touchait au mur que du côté des
    fenêtres. Des trois autres côtés il régnait un petit corridor de quatre
    pieds de large, entre le mur primitif de la prison, composé d’énormes
    pierres de taille, et les parois en planches de la cabane. Ces parois,
    formées de quatre doubles de planches de noyer, chêne et sapin, étaient
    solidement reliées par des boulons de fer et par des clous sans nombre.

    Ce fut dans l’une de ces chambres construites depuis un an, et
    chef-d’œuvre du général Fabio Conti, laquelle avait reçu le beau nom
    d’Obéissance passive, que Fabrice fut introduit. Il courut aux fenêtres;
    la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime: un seul
    petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-est, par le toit en
    galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages; le
    rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major; et d’abord
    les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second
    étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité
    d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et
    à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que
    les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière
    n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se
    trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur
    les oiseaux.

    Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa
    prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus
    de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et
    demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un
    brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours
    du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers
    le mont Cenis et Turin; sans songer autrement à son malheur, Fabrice
    fut ému et ravi par ce spectacle sublime. «C’est donc dans ce monde
    ravissant que vit Clélia Conti! avec son âme pensive et sérieuse,
    elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre; on est ici comme dans
    des montagnes solitaires à cent lieues de Parme.» Ce ne fut qu’après
    avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui
    parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais
    du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup: «Mais ceci est-il une
    prison? est-ce là ce que j’ai tant redouté?» Au lieu d’apercevoir à
    chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se
    laissait charmer par les douceurs de la prison.

    Tout à coup son attention fut violemment rappelée à la réalité par un
    tapage épouvantable: sa chambre de bois, assez semblable à une cage et
    surtout fort sonore, était violemment ébranlée: des aboiements de chien
    et de petits cris aigus complétaient le bruit le plus singulier. «Quoi
    donc! si tôt pourrais-je m’échapper!» pensa Fabrice. Un instant après,
    il riait comme jamais peut-être on n’a ri dans une prison. Par ordre du
    général, on avait fait monter en même temps que les geôliers un chien
    anglais, fort méchant, préposé à la garde des prisonniers d’importance,
    et qui devait passer la nuit dans l’espace si ingénieusement ménagé tout
    autour de la cage de Fabrice. Le chien et le geôlier devaient coucher
    dans l’intervalle de trois pieds ménagé entre les dalles de pierre
    du sol primitif de la chambre et le plancher en bois sur lequel le
    prisonnier ne pouvait faire un pas sans être entendu.

    Or, à l’arrivée de Fabrice, la chambre de l’Obéissance passive se
    trouvait occupée par une centaine de rats énormes qui prirent la
    fuite dans tous les sens. Le chien, sorte d’épagneul croisé avec un
    fox anglais, n’était point beau, mais en revanche, il se montra fort
    alerte. On l’avait attaché sur le pavé en dalles de pierre au-dessous du
    plancher de la chambre de bois; mais lorsqu’il sentit passer les rats
    tout près de lui il fit des efforts si extraordinaires qu’il parvint à
    retirer la tête de son collier; alors advint cette bataille admirable
    et dont le tapage réveilla Fabrice lancé dans les rêveries des moins
    tristes. Les rats qui avaient pu se sauver du premier coup de dent, se
    réfugiant dans la chambre de bois, le chien monta après eux les six
    marches qui conduisaient du pavé en pierre à la cabane de Fabrice. Alors
    commença un tapage bien autrement épouvantable: la cabane était ébranlée
    jusqu’en ses fondements. Fabrice riait comme un fou et pleurait à force
    de rire: le geôlier Grillo, non moins riant, avait fermé la porte; le
    chien, courant après les rats, n’était gêné par aucun meuble, car la
    chambre était absolument nue; il n’y avait pour gêner les bonds du chien
    chasseur qu’un poêle de fer dans un coin. Quand le chien eut triomphé de
    tous ses ennemis, Fabrice l’appela, le caressa, réussit à lui plaire:
    «Si jamais celui-ci me voit sautant par-dessus quelque mur, se dit-il,
    il n’aboiera pas.» Mais cette politique raffinée était une prétention de
    sa part: dans la situation d’esprit où il était, il trouvait son bonheur
    à jouer avec ce chien. Par une bizarrerie à laquelle il ne réfléchissait
    point, une secrète joie régnait au fond de son âme.

    Après qu’il se fut bien essoufflé à courir avec le chien:

    –Comment vous appelez-vous? dit Fabrice au geôlier.

    –Grillo, pour servir Votre Excellence dans tout ce qui est permis par
    le règlement.

    –Eh bien! mon cher Grillo, un nommé Giletti a voulu m’assassiner
    au milieu d’un grand chemin, je me suis défendu et l’ai tué; je le
    tuerais encore si c’était à faire: mais je n’en veux pas moins mener
    joyeuse vie, tant que je serai votre hôte. Sollicitez l’autorisation de
    vos chefs et allez demander du linge au palais Sanseverina; de plus,
    achetez-moi force nébieu d’Asti.

    C’est un assez bon vin mousseux qu’on fabrique en Piémont dans la
    patrie d’Alfieri et qui est fort estimé surtout de la classe d’amateurs
    à laquelle appartiennent les geôliers. Huit ou dix de ces messieurs
    étaient occupés à transporter dans la chambre de bois de Fabrice
    quelques meubles antiques et fort dorés que l’on enlevait au premier
    étage dans l’appartement du prince; tous recueillirent religieusement
    dans leur pensée le mot en faveur du vin d’Asti. Quoi qu’on pût faire,
    l’établissement de Fabrice pour cette première nuit fut pitoyable; mais
    il n’eut l’air choqué que de l’absence d’une bouteille de bon nébieu.

    –Celui-là a l’air d’un bon enfant… dirent les geôliers en s’en
    allant… et il n’y a qu’une chose à désirer, c’est que nos messieurs
    lui laissent passer de l’argent.

    Quand il fut seul et un peu remis de tout ce tapage: «Est-il possible
    que ce soit là la prison, se dit Fabrice en regardant cet immense
    horizon de Trévise au mont Viso, la chaîne si étendue des Alpes,
    les pics couverts de neige, les étoiles, etc., et une première nuit
    en prison encore! Je conçois que Clélia Conti se plaise dans cette
    solitude aérienne; on est ici à mille lieues au-dessus des petitesses
    et des méchancetés qui nous occupent là-bas. Si ces oiseaux qui sont
    là sous ma fenêtre lui appartiennent, je la verrai… Rougira-t-elle
    en m’apercevant?» Ce fut en discutant cette grande question que le
    prisonnier trouva le sommeil à une heure fort avancée de la nuit.

    Dès le lendemain de cette nuit, la première passée en prison, et durant
    laquelle il ne s’impatienta pas une seule fois, Fabrice fut réduit à
    faire la conversation avec Fox le chien anglais; Grillo le geôlier lui
    faisait bien toujours des yeux fort aimables, mais un ordre nouveau le
    rendait muet, et il n’apportait ni linge ni nébieu.

    «Verrai-je Clélia? se dit Fabrice en s’éveillant. Mais ces oiseaux
    sont-ils à elle?» Les oiseaux commençaient à jeter des petits cris et
    à chanter, et à cette élévation c’était le seul bruit qui s’entendît
    dans les airs. Ce fut une sensation pleine de nouveauté et de plaisir
    pour Fabrice que ce vaste silence qui régnait à cette hauteur: il
    écoutait avec ravissement les petits gazouillements interrompus et si
    vifs par lesquels ses voisins les oiseaux saluaient le jour. «S’ils lui
    appartiennent, elle paraîtra un instant dans cette chambre, là sous ma
    fenêtre», et tout en examinant les immenses chaînes des Alpes, vis-à-vis
    le premier étage desquelles la citadelle de Parme semblait s’élever
    comme un ouvrage avancé, ses regards revenaient à chaque instant aux
    magnifiques cages de citronnier et de bois d’acajou qui, garnies de
    fils dorés, s’élevaient au milieu de la chambre fort claire, servant de
    volière. Ce que Fabrice n’apprit que plus tard, c’est que cette chambre
    était la seule du second étage du palais qui eût de l’ombre de onze
    heures à quatre; elle était abritée par la tour Farnèse.

    «Quel ne va pas être mon chagrin, se dit Fabrice, si au lieu de cette
    physionomie céleste et pensive que j’attends et qui rougira peut-être
    un peu si elle m’aperçoit, je vois arriver la grosse figure de quelque
    femme de chambre bien commune, chargée par procuration de soigner les
    oiseaux! Mais si je vois Clélia, daignera-t-elle m’apercevoir? Ma foi,
    il faut faire des indiscrétions pour être remarqué; ma situation doit
    avoir quelques privilèges; d’ailleurs nous sommes tous deux seuls ici et
    si loin du monde! Je suis un prisonnier, apparemment ce que le général
    Conti et les autres misérables de cette espèce appellent un de leurs
    subordonnés… Mais elle a tant d’esprit, ou pour mieux dire tant d’âme,
    comme le suppose le comte, que peut-être, à ce qu’il dit, méprise-t-elle
    le métier de son père; de là viendrait sa mélancolie! Noble cause de
    tristesse! Mais après tout, je ne suis point précisément un étranger
    pour elle. Avec quelle grâce pleine de modestie elle m’a salué hier
    soir! Je me souviens fort bien que lors de notre rencontre près de Côme
    je lui dis: «Un jour je viendrai voir vos beaux tableaux de Parme, vous
    souviendrez-vous de ce nom: Fabrice del Dongo?» L’aura-t-elle oublié?
    elle était si jeune alors!

    «Mais à propos, se dit Fabrice étonné en interrompant tout à coup le
    cours de ses pensées, j’oublie d’être en colère! Serais-je un de ces
    grands courages comme l’antiquité en a montré quelques exemples au
    monde? Suis-je un héros sans m’en douter? Comment! moi qui avais tant
    de peur de la prison, j’y suis, et je ne me souviens pas d’être triste!
    c’est bien le cas de dire que la peur a été cent fois pire que le mal.
    Quoi! j’ai besoin de me raisonner pour être affligé de cette prison,
    qui, comme le dit Blanès, peut durer dix ans comme dix mois? Serait-ce
    l’étonnement de tout ce nouvel établissement qui me distrait de la peine
    que je devrais éprouver? Peut-être que cette bonne humeur indépendante
    de ma volonté et peu raisonnable cessera tout à coup, peut-être en un
    instant je tomberai dans le noir malheur que je devrais éprouver.

    «Dans tous les cas, il est bien étonnant d’être en prison et de devoir
    se raisonner pour être triste! Ma foi, j’en reviens à ma supposition,
    peut-être que j’ai un grand caractère.»

    Les rêveries de Fabrice furent interrompues par le menuisier de la
    citadelle, lequel venait prendre mesure d’abat-jour pour ses fenêtres;
    c’était la première fois que cette prison servait, et l’on avait oublié
    de la compléter en cette partie essentielle.

    «Ainsi, se dit Fabrice, je vais être privé de cette vue sublime», et il
    cherchait à s’attrister de cette privation.

    –Mais quoi! s’écria-t-il tout à coup parlant au menuisier, je ne verrai
    plus ces jolis oiseaux?

    –Ah! les oiseaux de Mademoiselle! qu’elle aime tant! dit cet homme avec
    l’air de la bonté; cachés, éclipsés, anéantis comme tout le reste.

    Parler était défendu au menuisier tout aussi strictement qu’aux
    geôliers, mais cet homme avait pitié de la jeunesse du prisonnier:
    il lui apprit que ces abat-jour énormes, placés sur l’appui des deux
    fenêtres, et s’éloignant du mur tout en s’élevant, ne devaient laisser
    aux détenus que la vue du ciel.

    –On fait cela pour la morale, lui dit-il, afin d’augmenter une
    tristesse salutaire et l’envie de se corriger dans l’âme des
    prisonniers; le général, ajouta le menuisier, a aussi inventé de leur
    retirer les vitres, et de les faire remplacer à leurs fenêtres par du
    papier huilé.

    Fabrice aima beaucoup le tour épigrammatique de cette conversation, fort
    rare en Italie.

    –Je voudrais bien avoir un oiseau pour me désennuyer, je les aime à la
    folie; achetez-en un de la femme de chambre de Mlle Clélia Conti.

    –Quoi! vous la connaissez, s’écria le menuisier, que vous dites si bien
    son nom?

    –Qui n’a pas ouï parler de cette beauté si célèbre? Mais j’ai eu
    l’honneur de la rencontrer plusieurs fois à la cour.

    –La pauvre demoiselle s’ennuie bien ici, ajouta le menuisier; elle
    passe sa vie là avec ses oiseaux. Ce matin elle vient de faire acheter
    de beaux orangers que l’on a placés par son ordre à la porte de la tour
    sous votre fenêtre; sans la corniche vous pourriez les voir.

    Il y avait dans cette réponse des mots bien précieux pour Fabrice, il
    trouva une façon obligeante de donner quelque argent au menuisier.

    –Je fais deux fautes à la fois, lui dit cet homme, je parle à Votre
    Excellence et je reçois de l’argent. Après demain, en revenant pour
    les abat-jour, j’aurai un oiseau dans ma poche, et si je ne suis pas
    seul, je ferai semblant de le laisser envoler; si je puis même, je vous
    apporterai un livre de prières: vous devez bien souffrir de ne pas
    pouvoir dire vos offices.

    «Ainsi, se dit Fabrice, dès qu’il fut seul, ces oiseaux sont à elle,
    mais dans deux jours je ne les verrai plus!» A cette pensée, ses regards
    prirent une teinte de malheur. Mais enfin, à son inexprimable joie,
    après une si longue attente et tant de regards, vers midi Clélia vint
    soigner ses oiseaux. Fabrice resta immobile et sans respiration, il
    était debout contre les énormes barreaux de sa fenêtre et fort près. Il
    remarqua qu’elle ne levait pas les yeux sur lui, mais ses mouvements
    avaient l’air gêné, comme ceux de quelqu’un qui se sent regardé. Quand
    elle l’aurait voulu, la pauvre fille n’aurait pas pu oublier le sourire
    si fin qu’elle avait vu errer sur les lèvres du prisonnier, la veille,
    au moment où les gendarmes l’emmenaient du corps de garde.

    Quoique, suivant toute apparence, elle veillât sur ses actions avec
    le plus grand soin, au moment où elle s’approcha de la fenêtre de la
    volière, elle rougit fort sensiblement. La première pensée de Fabrice,
    collé contre les barreaux de fer de sa fenêtre, fut de se livrer à
    l’enfantillage de frapper un peu avec la main sur ces barreaux, ce
    qui produirait un petit bruit; puis la seule idée de ce manque de
    délicatesse lui fit horreur. «Je mériterais que pendant huit jours
    elle envoyât soigner ses oiseaux par sa femme de chambre.» Cette idée
    délicate ne lui fût point venue à Naples ou à Novare.

    Il la suivait ardemment des yeux: «Certainement, se disait-il, elle
    va s’en aller sans daigner jeter un regard sur cette pauvre fenêtre,
    et, pourtant elle est bien en face.» Mais, en revenant du fond de la
    chambre que Fabrice, grâce à sa position plus élevée apercevait fort
    bien, Clélia ne put s’empêcher de le regarder du haut de l’œil, tout
    en marchant, et c’en fut assez pour que Fabrice se crût autorisé à la
    saluer. «Ne sommes-nous pas seuls au monde ici?» se dit-il pour s’en
    donner le courage. Sur ce salut, la jeune fille resta immobile et
    baissa les yeux; puis Fabrice les lui vit relever fort lentement; et
    évidemment, en faisant effort sur elle-même, elle salua le prisonnier
    avec le mouvement le plus grave et le plus distant mais elle ne put
    imposer silence à ses yeux; sans qu’elle le sût probablement, ils
    exprimèrent un instant la pitié la plus vive. Fabrice remarqua qu’elle
    rougissait tellement que la teinte rose s’étendait rapidement jusque sur
    le haut des épaules, dont la chaleur venait d’éloigner, en arrivant à la
    volière, un châle de dentelle noire. Le regard involontaire par lequel
    Fabrice répondit à son salut redoubla le trouble de la jeune fille.
    «Que cette pauvre femme serait heureuse, se disait-elle en pensant à la
    duchesse, si un instant seulement elle pouvait le voir comme je le vois!»

    Fabrice avait eu quelque léger espoir de la saluer de nouveau à son
    départ; mais, pour éviter cette nouvelle politesse, Clélia fit une
    savante retraite par échelons, de cage en cage, comme si, en finissant,
    elle eût dû soigner les oiseaux placés le plus près de la porte. Elle
    sortit enfin; Fabrice restait immobile à regarder la porte par laquelle
    elle venait de disparaître; il était un autre homme.

    Dès ce moment l’unique objet de ses pensées fut de savoir comment il
    pourrait parvenir à continuer de la voir, même quand on aurait posé
    cet horrible abat-jour devant la fenêtre qui donnait sur le palais du
    gouverneur.

    La veille au soir, avant de se coucher, il s’était imposé l’ennui fort
    long de cacher la meilleure partie de l’or qu’il avait, dans plusieurs
    des trous de rats qui ornaient sa chambre de bois. «Il faut, ce soir,
    que je cache ma montre. N’ai-je pas entendu dire qu’avec de la patience
    et un ressort de montre ébréché on peut couper le bois et même le fer?
    Je pourrai donc scier cet abat-jour.» Ce travail de cacher la montre,
    qui dura deux grandes heures, ne lui sembla point long; il songeait aux
    différents moyens de parvenir à son but, et à ce qu’il savait faire
    en travaux de menuiserie. «Si je sais m’y prendre, se disait-il, je
    pourrai couper bien carrément un compartiment de la planche de chêne
    qui formera l’abat-jour, vers la partie qui reposera sur l’appui de la
    fenêtre; j’ôterai et je remettrai ce morceau suivant les circonstances;
    je donnerai tout ce que je possède à Grillo afin qu’il veuille bien
    ne pas s’apercevoir de ce petit manège.» Tout le bonheur de Fabrice
    était désormais attaché à la possibilité d’exécuter ce travail, et
    il ne songeait à rien autre. «Si je parviens seulement à la voir, je
    suis heureux… Non pas, se dit-il; il faut aussi qu’elle voie que je
    la vois.» Pendant toute la nuit, il eut la tête remplie d’inventions
    de menuiserie, et ne songea peut-être pas une seule fois à la cour de
    Parme, à la colère du prince, etc. Nous avouerons qu’il ne songea pas
    davantage à la douleur dans laquelle la duchesse devait être plongée.
    Il attendait avec impatience le lendemain, mais le menuisier ne reparut
    plus: apparemment qu’il passait pour libéral dans la prison; on eut soin
    d’en envoyer un autre à mine rébarbative, lequel ne répondit jamais
    que par un grognement de mauvais augure à toutes les choses agréables
    que l’esprit de Fabrice cherchait à lui adresser. Quelques-unes des
    nombreuses tentatives de la duchesse pour lier une correspondance avec
    Fabrice avaient été dépistées par les nombreux agents de la marquise
    Raversi, et, par elle, le général Fabio Conti était journellement
    averti, effrayé, piqué d’amour-propre. Toutes les huit heures, six
    soldats de garde se relevaient dans la grande salle aux cent colonnes
    du rez-de-chaussée; de plus, le gouverneur établit un geôlier de garde
    à chacune des trois portes de fer successives du corridor, et le pauvre
    Grillo, le seul qui vît le prisonnier, fut condamné à ne sortir de
    la tour Farnèse que tous les huit jours, ce dont il se montra fort
    contrarié. Il fit sentir son humeur à Fabrice qui eut le bon esprit de
    ne répondre que par ces mots: «Force nébieu d’Asti, mon ami», et il lui
    donna de l’argent.

    –Eh bien! même cela, qui nous console de tous les maux, s’écria
    Grillo indigné, d’une voix à peine assez élevée pour être entendu du
    prisonnier, on nous défend de le recevoir et je devrais le refuser,
    mais je le prends; du reste, argent perdu; je ne puis rien vous dire
    sur rien. Allez, il faut que vous soyez joliment coupable, toute la
    citadelle est sens dessus dessous à cause de vous; les belles menées de
    Madame la duchesse ont déjà fait renvoyer trois d’entre nous.

    «L’abat-jour sera-t-il prêt avant midi?» Telle fut la grande question
    qui fit battre le cœur de Fabrice pendant toute cette longue matinée;
    il comptait tous les quarts d’heure qui sonnaient à l’horloge de la
    citadelle. Enfin, comme les trois quarts après onze heures sonnaient,
    l’abat-jour n’était pas encore arrivé; Clélia reparut donnant des soins
    à ses oiseaux. La cruelle nécessité avait fait faire de si grands pas
    à l’audace de Fabrice, et le danger de ne plus la voir lui semblait
    tellement au-dessus de tout, qu’il osa, en regardant Clélia, faire avec
    le doigt le geste de scier l’abat-jour; il est vrai qu’aussitôt après
    avoir aperçu ce geste si séditieux en prison, elle salua à demi, et se
    retira.

    «Hé quoi! se dit Fabrice étonné, serait-elle assez déraisonnable pour
    voir une familiarité ridicule dans un geste dicté par la plus impérieuse
    nécessité? Je voulais la prier de daigner toujours, en soignant ses
    oiseaux, regarder quelquefois la fenêtre de la prison, même quand elle
    la trouvera masquée par un énorme volet de bois; je voulais lui indiquer
    que je ferai tout ce qui est humainement possible pour parvenir à la
    voir. Grand Dieu! est-ce qu’elle ne viendra pas demain à cause de ce
    geste indiscret?» Cette crainte, qui troubla le sommeil de Fabrice,
    se vérifia complètement; le lendemain Clélia n’avait pas paru à trois
    heures, quand on acheva de poser devant les fenêtres de Fabrice les deux
    énormes abat-jour; les diverses pièces en avaient été élevées, à partir
    de l’esplanade de la grosse tour, au moyen de cordes et de poulies
    attachées par-dehors aux barreaux de fer des fenêtres. Il est vrai que,
    cachée derrière une persienne de son appartement, Clélia avait suivi
    avec angoisse tous les mouvements des ouvriers; elle avait fort bien
    vu la mortelle inquiétude de Fabrice, mais n’en avait pas moins eu le
    courage de tenir la promesse qu’elle s’était faite.

    Clélia était une petite sectaire de libéralisme; dans sa première
    jeunesse elle avait pris au sérieux tous les propos de libéralisme
    qu’elle entendait dans la société de son père, lequel ne songeait qu’à
    se faire une position; elle était partie de là pour prendre en mépris
    et presque en horreur le caractère flexible du courtisan: de là son
    antipathie pour le mariage. Depuis l’arrivée de Fabrice, elle était
    bourrelée de remords: «Voilà, se disait-elle, que mon indigne cœur se
    met du parti des gens qui veulent trahir mon père! il ose me faire le
    geste de scier une porte!… Mais, se dit-elle aussitôt l’âme navrée,
    toute la ville parle de sa mort prochaine! Demain peut être le jour
    fatal! avec les monstres qui nous gouvernent, quelle chose au monde
    n’est pas possible! Quelle douceur, quelle sérénité héroïque dans ces
    yeux qui peut-être vont se fermer! Dieu! quelles ne doivent pas être les
    angoisses de la duchesse! aussi on la dit tout à fait au désespoir. Moi
    j’irais poignarder le prince, comme l’héroïque Charlotte Corday.»

    Pendant toute cette troisième journée de sa prison Fabrice fut outré de
    colère, mais uniquement de ne pas avoir vu reparaître Clélia. «Colère
    pour colère, j’aurais dû lui dire que je l’aimais», s’écriait-il;
    car il en était arrivé à cette découverte. «Non, ce n’est point par
    grandeur d’âme que je ne songe pas à la prison et que je fais mentir
    la prophétie de Blanès, tant d’honneur ne m’appartient point. Malgré
    moi je songe à ce regard de douce pitié que Clélia laissa tomber sur
    moi lorsque les gendarmes m’emmenaient du corps de garde; ce regard a
    effacé toute ma vie passée. Qui m’eût dit que je trouverais des yeux si
    doux en un tel lieu! et au moment où j’avais les regards salis par la
    physionomie de Barbone et par celle de M. le général gouverneur. Le ciel
    parut au milieu de ces êtres vils. Et comment faire pour ne pas aimer
    la beauté et chercher à la revoir? Non, ce n’est point par grandeur
    d’âme que je suis indifférent à toutes les petites vexations dont la
    prison m’accable.» L’imagination de Fabrice, parcourant rapidement
    toutes les possibilités, arriva à celle d’être mis en liberté. «Sans
    doute l’amitié de la duchesse fera des miracles pour moi. Eh bien! je
    ne la remercierais de la liberté que du bout des lèvres; ces lieux ne
    sont point de ceux où l’on revient! une fois hors de prison, séparés de
    sociétés comme nous le sommes, je ne reverrais presque jamais Clélia!
    Et, dans le fait, quel mal me fait la prison? Si Clélia daignait ne pas
    m’accabler de sa colère, qu’aurais-je à demander au ciel?»

    Le soir de ce jour où il n’avait pas vu sa jolie voisine, il eut une
    grande idée: avec la croix de fer du chapelet que l’on distribue à tous
    les prisonniers à leur entrée en prison, il commença, et avec succès,
    à percer l’abat-jour. «C’est peut-être une imprudence, se dit-il avant
    de commencer. Les menuisiers n’ont-ils pas dit devant moi que, dès
    demain, ils seront remplacés par les ouvriers peintres? Que diront
    ceux-ci s’ils trouvent l’abat-jour de la fenêtre percé? Mais si je ne
    commets cette imprudence, demain je ne puis la voir. Quoi! par ma faute
    je resterais un jour sans la voir! et encore quand elle m’a quitté
    fâchée!» L’imprudence de Fabrice fut récompensée; après quinze heures de
    travail, il vit Clélia, et, par excès de bonheur, comme elle ne croyait
    point être aperçue de lui, elle resta longtemps immobile et le regard
    fixé sur cet immense abat-jour; il eut tout le temps de lire dans ses
    yeux les signes de la pitié la plus tendre. Sur la fin de la visite
    elle négligeait même évidemment les soins à donner à ses oiseaux, pour
    rester des minutes entières immobile à contempler la fenêtre. Son âme
    était profondément troublée; elle songeait à la duchesse dont l’extrême
    malheur lui avait inspiré tant de pitié, et cependant elle commençait à
    la haïr. Elle ne comprenait rien à la profonde mélancolie qui s’emparait
    de son caractère, elle avait de l’humeur contre elle-même. Deux ou
    trois fois, pendant le cours de cette visite, Fabrice eut l’impatience
    de chercher à ébranler l’abat-jour; il lui semblait qu’il n’était pas
    heureux tant qu’il ne pouvait pas témoigner à Clélia qu’il la voyait.
    «Cependant, se disait-il, si elle savait que je l’aperçois avec autant
    de facilité, timide et réservée comme elle l’est, sans doute elle se
    déroberait à mes regards.»

    Il fut bien plus heureux le lendemain (de quelles misères l’amour
    ne fait-il pas son bonheur!): pendant qu’elle regardait tristement
    l’immense abat-jour, il parvint à faire passer un petit morceau de fil
    de fer par l’ouverture que la croix de fer avait pratiquée, et il lui
    fit des signes qu’elle comprit évidemment, du moins dans ce sens qu’ils
    voulaient dire: je suis là et je vous vois.

    Fabrice eut du malheur les jours suivants. Il voulait enlever à
    l’abat-jour colossal un morceau de planche grand comme la main, que
    l’on pourrait remettre à volonté et qui lui permettrait de voir et
    d’être vu, c’est-à-dire de parler, par signes du moins, de ce qui se
    passait dans son âme; mais il se trouva que le bruit de la petite scie
    fort imparfaite qu’il avait fabriquée avec le ressort de sa montre
    ébréché par la croix, inquiétait Grillo qui venait passer de longues
    heures dans sa chambre. Il crut remarquer, il est vrai, que la sévérité
    de Clélia semblait diminuer à mesure qu’augmentaient les difficultés
    matérielles qui s’opposaient à toute correspondance; Fabrice observa
    fort bien qu’elle n’affectait plus de baisser les yeux ou de regarder
    les oiseaux quand il essayait de lui donner signe de présence à l’aide
    de son chétif morceau de fil de fer; il avait le plaisir de voir qu’elle
    ne manquait jamais à paraître dans la volière au moment précis où onze
    heures trois quarts sonnaient, et il eut presque la présomption de se
    croire la cause de cette exactitude si ponctuelle. Pourquoi? cette idée
    ne semble pas raisonnable; mais l’amour observe des nuances invisibles
    à l’œil indifférent, et en tire des conséquences infinies. Par exemple,
    depuis que Clélia ne voyait plus le prisonnier, presque immédiatement en
    entrant dans la volière, elle levait les yeux vers sa fenêtre. C’était
    dans ces journées funèbres où personne dans Parme ne doutait que Fabrice
    ne fût bientôt mis à mort: lui seul l’ignorait; mais cette affreuse idée
    ne quittait plus Clélia, et comment se serait-elle fait des reproches
    du trop d’intérêt qu’elle portait à Fabrice? il allait périr! et pour
    la cause de la liberté! car il était trop absurde de mettre à mort un
    del Dongo pour un coup d’épée à un histrion. Il est vrai que cet aimable
    jeune homme était attaché à une autre femme! Clélia était profondément
    malheureuse, et sans s’avouer bien précisément le genre d’intérêt
    qu’elle prenait à son sort: «Certes, se disait-elle, si on le conduit à
    la mort, je m’enfuirai dans un couvent, et de la vie je ne reparaîtrai
    dans cette société de la cour, elle me fait horreur. Assassins polis!»

    Le huitième jour de la prison de Fabrice, elle eut un bien grand
    sujet de honte: elle regardait fixement, et absorbée dans ses tristes
    pensées, l’abat-jour qui cachait la fenêtre du prisonnier; ce jour-là
    il n’avait encore donné aucun signe de présence: tout à coup un petit
    morceau d’abat-jour, plus grand que la main, fut retiré par lui; il
    la regarda d’un air gai, et elle vit ses yeux qui la saluaient. Elle
    ne put soutenir cette épreuve inattendue, elle se retourna rapidement
    vers ses oiseaux et se mit à les soigner; mais elle tremblait au point
    qu’elle versait l’eau qu’elle leur distribuait, et Fabrice pouvait voir
    parfaitement son émotion; elle ne put supporter cette situation, et prit
    le parti de se sauver en courant.

    Ce moment fut le plus beau de la vie de Fabrice, sans aucune
    comparaison. Avec quels transports il eût refusé la liberté, si on la
    lui eût offerte en cet instant!

    Le lendemain fut le jour de grand désespoir de la duchesse. Tout le
    monde tenait pour sûr dans la ville que c’en était fait de Fabrice;
    Clélia n’eut pas le triste courage de lui montrer une dureté qui n’était
    pas dans son cœur, elle passa une heure et demie à la volière, regarda
    tous ses signes, et souvent lui répondit, au moins par l’expression
    de l’intérêt le plus vif et le plus sincère; elle le quittait des
    instants pour lui cacher ses larmes. Sa coquetterie de femme sentait
    bien vivement l’imperfection du langage employé: si l’on se fût parlé,
    de combien de façons différentes n’eût-elle pas pu chercher à deviner
    quelle était précisément la nature des sentiments que Fabrice avait pour
    la duchesse! Clélia ne pouvait presque plus se faire d’illusion, elle
    avait de la haine pour Mme Sanseverina.

    Une nuit Fabrice vint à penser un peu sérieusement à sa tante: il
    fut étonné, il eut peine à reconnaître son image, le souvenir qu’il
    conservait d’elle avait totalement changé; pour lui, à cette heure, elle
    avait cinquante ans.

    –Grand Dieu! s’écria-t-il avec enthousiasme, que je fus bien inspiré de
    ne pas lui dire que je l’aimais!

    Il en était au point de ne presque plus pouvoir comprendre comment
    il l’avait trouvée si jolie. Sous ce rapport, la petite Marietta lui
    faisait une impression de changement moins sensible: c’est que jamais
    il ne s’était figuré que son âme fût de quelque chose dans l’amour
    pour la Marietta, tandis que souvent il avait cru que son âme tout
    entière appartenait à la duchesse. La duchesse d’A… et la Marietta
    lui faisaient l’effet maintenant de deux jeunes colombes dont tout le
    charme serait dans la faiblesse et dans l’innocence, tandis que l’image
    sublime de Clélia Conti, en s’emparant de toute son âme, allait jusqu’à
    lui donner de la terreur. Il sentait trop bien que l’éternel bonheur de
    sa vie allait le forcer de compter avec la fille du gouverneur, et qu’il
    était en son pouvoir de faire de lui le plus malheureux des hommes.
    Chaque jour il craignait mortellement de voir se terminer tout à coup,
    par un caprice sans appel de sa volonté, cette sorte de vie singulière
    et délicieuse qu’il trouvait auprès d’elle; toutefois, elle avait déjà
    rempli de félicité les deux premiers mois de sa prison. C’était le temps
    où, deux fois la semaine, le général Fabio Conti disait au prince:

    –Je puis donner ma parole d’honneur à Votre Altesse que le prisonnier
    del Dongo ne parle à âme qui vive, et passe sa vie dans l’accablement du
    plus profond désespoir, ou à dormir.

    Clélia venait deux ou trois fois le jour voir ses oiseaux, quelquefois
    pour des instants: si Fabrice ne l’eût pas tant aimée, il eût bien
    vu qu’il était aimé; mais il avait des doutes mortels à cet égard.
    Clélia avait fait placer un piano dans la volière. Tout en frappant
    les touches, pour que le son de l’instrument pût rendre compte de
    sa présence et occupât les sentinelles qui se promenaient sous ses
    fenêtres, elle répondait des yeux aux questions de Fabrice. Sur un
    seul sujet elle ne faisait jamais de réponse, et même dans les grandes
    occasions, prenait la fuite, et quelquefois disparaissait pour une
    journée entière; c’était lorsque les signes de Fabrice indiquaient des
    sentiments dont il était trop difficile de ne pas comprendre l’aveu:
    elle était inexorable sur ce point.

    Ainsi, quoique étroitement resserré dans une assez petite cage, Fabrice
    avait une vie fort occupée; elle était employée tout entière à chercher
    la solution de ce problème si important: «M’aime-t-elle?» Le résultat de
    milliers d’observations sans cesse renouvelées, mais aussi sans cesse
    mises en doute, était ceci: «Tous ses gestes volontaires disent non,
    mais ce qui est involontaire dans le mouvement de ses yeux semble avouer
    qu’elle prend de l’amitié pour moi.»

    Clélia espérait bien ne jamais arriver à un aveu, et c’est pour éloigner
    ce péril qu’elle avait repoussé, avec une colère excessive, une prière
    que Fabrice lui avait adressée plusieurs fois. La misère des ressources
    employées par le pauvre prisonnier aurait dû, ce semble, inspirer à
    Clélia plus de pitié. Il voulait correspondre avec elle au moyen de
    caractères qu’il traçait sur sa main avec un morceau de charbon dont
    il avait fait la précieuse découverte dans son poêle; il aurait formé
    les mots lettre à lettre, successivement. Cette invention eût doublé
    les moyens de conversation en ce qu’elle eût permis de dire des choses
    précises. Sa fenêtre était éloignée de celle de Clélia d’environ
    vingt-cinq pieds; il eût été trop chanceux de se parler par-dessus
    la tête des sentinelles se promenant devant le palais du gouverneur.
    Fabrice doutait d’être aimé; s’il eût eu quelque expérience de l’amour,
    il ne lui fût pas resté de doutes: mais jamais femme n’avait occupé son
    cœur; il n’avait, du reste, aucun soupçon d’un secret qui l’eût mis au
    désespoir s’il l’eût connu; il était grandement question du mariage de
    Clélia Conti avec le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche de la cour.

    CHAPITRE XIX

    L’ambition du général Fabio Conti, exaltée jusqu’à la folie par les
    embarras qui venaient se placer au milieu de la carrière du premier
    ministre Mosca, et qui semblaient annoncer sa chute, l’avait porté à
    faire des scènes violentes à sa fille; il lui répétait sans cesse,
    et avec colère, qu’elle cassait le cou à sa fortune si elle ne se
    déterminait enfin à faire un choix; à vingt ans passés il était temps
    de prendre un parti; cet état d’isolement cruel, dans lequel son
    obstination déraisonnable plongeait le général, devait cesser à la fin,
    etc.

    C’était d’abord pour se soustraire à ces accès d’humeur de tous les
    instants que Clélia s’était réfugiée dans la volière; on n’y pouvait
    arriver que par un petit escalier de bois fort incommode, et dont la
    goutte faisait un obstacle sérieux pour le gouverneur.

    Depuis quelques semaines, l’âme de Clélia était tellement agitée, elle
    savait si peu elle-même ce qu’elle devait désirer, que, sans donner
    précisément une parole à son père, elle s’était presque laissé engager.
    Dans un de ses accès de colère, le général s’était écrié qu’il saurait
    bien l’envoyer s’ennuyer dans le couvent le plus triste de Parme, et
    que, là, il la laisserait se morfondre jusqu’à ce qu’elle daignât faire
    un choix.

    –Vous savez que notre maison, quoique fort ancienne, ne réunit pas
    six mille livres de rente, tandis que la fortune du marquis Crescenzi
    s’élève à plus de cent mille écus par an. Tout le monde à la cour
    s’accorde à lui reconnaître le caractère le plus doux; jamais il n’a
    donné de sujet de plainte à personne; il est fort bel homme, jeune,
    fort bien vu du prince, et je dis qu’il faut être folle à lier pour
    repousser ses hommages. Si ce refus était le premier, je pourrais
    peut-être le supporter; mais voici cinq ou six partis, et des premiers
    de la cour, que vous refusez, comme une petite sotte que vous êtes. Et
    que deviendriez-vous, je vous prie, si j’étais mis à la demi-solde? quel
    triomphe pour mes ennemis, si l’on me voyait logé dans quelque second
    étage, moi dont il a été si souvent question pour le ministère! Non,
    morbleu! voici assez de temps que ma bonté me fait jouer le rôle d’un
    Cassandre. Vous allez me fournir quelque objection valable contre ce
    pauvre marquis Crescenzi, qui a la bonté d’être amoureux de vous, de
    vouloir vous épouser sans dot, et de vous assigner un douaire de trente
    mille livres de rente, avec lequel du moins je pourrai me loger; vous
    allez me parler raisonnablement, ou, morbleu! vous l’épousez dans deux
    mois!…

    Un seul mot de tout ce discours avait frappé Clélia, c’était la menace
    d’être mise au couvent, et par conséquent éloignée de la citadelle, et
    au moment encore où la vie de Fabrice semblait ne tenir qu’à un fil,
    car il ne se passait pas de mois que le bruit de sa mort prochaine ne
    courût de nouveau à la ville et à la cour. Quelque raisonnement qu’elle
    se fît, elle ne put se déterminer à courir cette chance: Etre séparée de
    Fabrice, et au moment où elle tremblait pour sa vie! c’était à ses yeux
    le plus grand des maux, c’en était du moins le plus immédiat.

    Ce n’est pas que, même en n’étant pas éloignée de Fabrice, son cœur
    trouvât la perspective du bonheur; elle le croyait aimé de la duchesse,
    et son âme était déchirée par une jalousie mortelle. Sans cesse
    elle songeait aux avantages de cette femme si généralement admirée.
    L’extrême réserve qu’elle s’imposait envers Fabrice, le langage des
    signes dans lequel elle l’avait confiné, de peur de tomber dans quelque
    indiscrétion, tout semblait se réunir pour lui ôter les moyens d’arriver
    à quelque éclaircissement sur sa manière d’être avec la duchesse. Ainsi,
    chaque jour, elle sentait plus cruellement l’affreux malheur d’avoir
    une rivale dans le cœur de Fabrice, et chaque jour elle osait moins
    s’exposer au danger de lui donner l’occasion de dire toute la vérité sur
    ce qui se passait dans ce cœur. Mais quel charme cependant de l’entendre
    faire l’aveu de ses sentiments vrais! quel bonheur pour Clélia de
    pouvoir éclaircir les soupçons affreux qui empoisonnaient sa vie!

    Fabrice était léger; à Naples, il avait la réputation de changer assez
    facilement de maîtresse. Malgré toute la réserve imposée au rôle d’une
    demoiselle, depuis qu’elle était chanoinesse et qu’elle allait à la
    cour, Clélia, sans interroger jamais, mais en écoutant avec attention,
    avait appris à connaître la réputation que s’étaient faite les jeunes
    gens qui avaient successivement recherché sa main; eh bien! Fabrice,
    comparé à tous ces jeunes gens, était celui qui portait le plus de
    légèreté dans ses relations de cœur. Il était en prison, il s’ennuyait,
    il faisait la cour à l’unique femme à laquelle il pût parler; quoi
    de plus simple? quoi même de plus commun? et c’était ce qui désolait
    Clélia. Quand même, par une révélation complète, elle eût appris que
    Fabrice n’aimait plus la duchesse, quelle confiance pouvait-elle
    avoir dans ses paroles? quand même elle eût cru à la sincérité de ses
    discours, quelle confiance eût-elle pu avoir dans la durée de ses
    sentiments? Et enfin, pour achever de porter le désespoir dans son cœur,
    Fabrice n’était-il pas déjà fort avancé dans la carrière ecclésiastique?
    n’était-il pas à la veille de se lier par des vœux éternels? Les plus
    grandes dignités ne l’attendaient-elles pas dans ce genre de vie? S’il
    me restait la moindre lueur de bon sens, se disait la malheureuse
    Clélia, ne devrais-je pas prendre la fuite? ne devrais-je pas supplier
    mon père de m’enfermer dans quelque couvent fort éloigné? Et pour comble
    de misère, c’est précisément la crainte d’être éloignée de la citadelle
    et renfermée dans un couvent qui dirige toute ma conduite! C’est cette
    crainte qui me force à dissimuler, qui m’oblige au hideux et déshonorant
    mensonge de feindre d’accepter les soins et les attentions publiques du
    marquis Crescenzi.

    Le caractère de Clélia était profondément raisonnable; en toute sa
    vie elle n’avait pas eu à se reprocher une démarche inconsidérée, et
    sa conduite en cette occurrence était le comble de la déraison: on
    peut juger de ses souffrances!… Elles étaient d’autant plus cruelles
    qu’elle ne se faisait aucune illusion. Elle s’attachait à un homme qui
    était éperdument aimé de la plus belle femme de la cour, d’une femme
    qui, à tant de titres, était supérieure à elle Clélia! Et cet homme
    même, eût-il été libre, n’était pas capable d’un attachement sérieux,
    tandis qu’elle, comme elle le sentait trop bien, n’aurait jamais qu’un
    seul attachement dans la vie.

    C’était donc le cœur agité des plus affreux remords que tous les jours
    Clélia venait à la volière: portée en ce lieu comme malgré elle, son
    inquiétude changeait d’objet et devenait moins cruelle, les remords
    disparaissaient pour quelques instants; elle épiait, avec des battements
    de cœur indicibles, les moments où Fabrice pouvait ouvrir la sorte
    de vasistas par lui pratiqué dans l’immense abat-jour qui masquait
    sa fenêtre. Souvent la présence du geôlier Grillo dans sa chambre
    l’empêchait de s’entretenir par signes avec son amie.

    Un soir, sur les onze heures, Fabrice entendit des bruits de la nature
    la plus étrange dans la citadelle: de nuit, en se couchant sur la
    fenêtre et sortant la tête hors du vasistas, il parvenait à distinguer
    les bruits un peu forts qu’on faisait dans le grand escalier, dit
    des trois cents marches, lequel conduisait de la première cour dans
    l’intérieur de la tour ronde, à l’esplanade en pierre sur laquelle on
    avait construit le palais du gouverneur et la prison Farnèse où il se
    trouvait.

    Vers le milieu de son développement, à cent quatre-vingts marches
    d’élévation, cet escalier passait du côté méridional d’une vaste cour,
    au côté du nord; là se trouvait un pont en fer fort léger et fort
    étroit, au milieu duquel était établi un portier. On relevait cet homme
    toutes les six heures, et il était obligé de se lever et d’effacer le
    corps pour que l’on pût passer sur le pont qu’il gardait, et par lequel
    seul on pouvait parvenir au palais du gouverneur et à la tour Farnèse.
    Il suffisait de donner deux tours à un ressort, dont le gouverneur
    portait la clef sur lui, pour précipiter ce pont de fer dans la cour,
    à une profondeur de plus de cent pieds; cette simple précaution prise,
    comme il n’y avait pas d’autre escalier dans toute la citadelle, et que
    tous les soirs à minuit un adjudant rapportait chez le gouverneur, et
    dans un cabinet auquel on entrait par sa chambre, les cordes de tous les
    puits, il restait complètement inaccessible dans son palais, et il eût
    été également impossible à qui que ce fût d’arriver à la tour Farnèse.
    C’est ce que Fabrice avait parfaitement bien remarqué le jour de son
    entrée à la citadelle, et ce que Grillo, qui comme tous les geôliers
    aimait à vanter sa prison, lui avait plusieurs fois expliqué: ainsi il
    n’avait guère d’espoir de se sauver. Cependant il se souvenait d’une
    maxime de l’abbé Blanès:

    L’amant songe plus souvent à arriver à sa maîtresse que le mari à garder
    sa femme; le prisonnier songe plus souvent à se sauver, que le geôlier
    à fermer sa porte; donc, quels que soient les obstacles, l’amant et le
    prisonnier doivent réussir.

    Ce soir-là Fabrice entendait fort distinctement un grand nombre d’hommes
    passer sur le pont en fer, dit le pont de l’esclave, parce que jadis un
    esclave dalmate avait réussi à se sauver, en précipitant le gardien du
    pont dans la cour.

    «On vient faire ici un enlèvement, on va peut-être me mener pendre; mais
    il peut y avoir du désordre, il s’agit d’en profiter.» Il avait pris
    ses armes, il retirait déjà de l’or de quelques-unes de ses cachettes,
    lorsque tout à coup il s’arrêta.

    «L’homme est un plaisant animal, s’écria-t-il, il faut en convenir! Que
    dirait un spectateur invisible qui verrait mes préparatifs? Est-ce que
    par hasard je veux me sauver? Que deviendrais-je le lendemain du jour où
    je serais de retour à Parme? est-ce que je ne ferais pas tout au monde
    pour revenir auprès de Clélia? S’il y a du désordre, profitons-en pour
    me glisser dans le palais du gouverneur; peut-être je pourrai parler à
    Clélia, peut-être autorisé par le désordre j’oserai lui baiser la main.
    Le général Conti, fort défiant de sa nature, et non moins vaniteux, fait
    garder son palais par cinq sentinelles, une à chaque angle du bâtiment,
    et une cinquième à la porte d’entrée, mais par bonheur la nuit est fort
    noire.» A pas de loup, Fabrice alla vérifier ce que faisaient le geôlier
    Grillo et son chien: le geôlier était profondément endormi dans une peau
    de bœuf suspendue au plancher par quatre cordes, et entourée d’un filet
    grossier; le chien Fox ouvrit les yeux, se leva, et s’avança doucement
    vers Fabrice pour le caresser.

    Notre prisonnier remonta légèrement les six marches qui conduisaient
    à sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la
    tour Farnèse, et précisément devant la porte, qu’il pensa que Grillo
    pourrait bien se réveiller. Fabrice, chargé de toutes ses armes, prêt
    à agir, se croyait réservé cette nuit-là aux grandes aventures, quand
    tout à coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde:
    c’était une sérénade que l’on donnait au général ou à sa fille. Il
    tomba dans un accès de rire fou: «Et moi qui songeais déjà à donner
    des coups de dague! comme si une sérénade n’était pas une chose
    infiniment plus ordinaire qu’un enlèvement nécessitant la présence de
    quatre-vingts personnes dans une prison ou qu’une révolte!» La musique
    était excellente et parut délicieuse à Fabrice, dont l’âme n’avait eu
    aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien
    douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus
    irrésistibles à la belle Clélia. Mais le lendemain, à midi, il la trouva
    d’une mélancolie tellement sombre, elle était si pâle, elle dirigeait
    sur lui des regards où il lisait quelquefois tant de colère, qu’il ne
    se sentit pas assez autorisé pour lui adresser une question sur la
    sérénade; il craignit d’être impoli.

    Clélia avait grandement raison d’être triste, c’était une sérénade que
    lui donnait le marquis Crescenzi; une démarche aussi publique était en
    quelque sorte l’annonce officielle du mariage. Jusqu’au jour même de
    la sérénade, et jusqu’à neuf heures du soir, Clélia avait fait la plus
    belle résistance, mais elle avait eu la faiblesse de céder à la menace
    d’être envoyée immédiatement au couvent, qui lui avait été faite par son
    père.

    «Quoi! je ne le verrais plus!» s’était-elle dit en pleurant. C’est en
    vain que sa raison avait ajouté: «Je ne le verrais plus, cet être qui
    fera mon malheur de toutes les façons, je ne verrais plus cet amant de
    la duchesse, je ne verrais plus cet homme léger qui a eu dix maîtresses
    connues à Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune
    ambitieux qui, s’il survit à la sentence qui pèse sur lui, va s’engager
    dans les ordres sacrés! Ce serait un crime pour moi de le regarder
    encore lorsqu’il sera hors de cette citadelle, et son inconstance
    naturelle m’en épargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un
    prétexte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de
    ses journées de prison.» Au milieu de toutes ces injures, Clélia vint
    à se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui
    l’entouraient lorsqu’il sortait du bureau d’écrou pour monter à la tour
    Farnèse. Les larmes inondèrent ses yeux: «Cher ami, que ne ferais-je pas
    pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me perds
    moi-même d’une manière atroce en assistant ce soir à cette affreuse
    sérénade mais demain, à midi, je reverrai tes yeux!»

    Ce fut précisément le lendemain de ce jour où Clélia avait fait de si
    grands sacrifices au jeune prisonnier qu’elle aimait d’une passion si
    vive; ce fut le lendemain de ce jour où, voyant tous ses défauts, elle
    lui avait sacrifié sa vie, que Fabrice fut désespéré de sa froideur.
    Si même en n’employant que le langage si imparfait des signes il eût
    fait la moindre violence à l’âme de Clélia, probablement elle n’eût pu
    retenir ses larmes, et Fabrice eût obtenu l’aveu de tout ce qu’elle
    sentait pour lui, mais il manquait d’audace, il avait une trop mortelle
    crainte d’offenser Clélia, elle pouvait le punir d’une peine trop
    sévère. En d’autres termes, Fabrice n’avait aucune expérience du genre
    d’émotion que donne une femme que l’on aime; c’était une sensation qu’il
    n’avait jamais éprouvée, même dans sa plus faible nuance. Il lui fallut
    huit jours, après celui de la sérénade, pour se remettre avec Clélia sur
    le pied accoutumé de bonne amitié. La pauvre fille s’armait de sévérité,
    mourant de crainte de se trahir, et il semblait à Fabrice que chaque
    jour il était moins bien avec elle.

    Un jour, et il y avait alors près de trois mois que Fabrice était en
    prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et
    pourtant sans se trouver malheureux; Grillo était resté fort tard le
    matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer, il était
    au désespoir; enfin midi et demi avait déjà sonné lorsqu’il put ouvrir
    les deux petites trappes d’un pied de haut qu’il avait pratiquées à
    l’abat-jour fatal.

    Clélia était debout à la fenêtre de la volière, les yeux fixés sur celle
    de Fabrice; ses traits contractés exprimaient le plus violent désespoir.
    A peine vit-elle Fabrice, qu’elle lui fit signe que tout était perdu:
    elle se précipita à son piano et, feignant de chanter un récitatif de
    l’opéra alors à la mode, elle lui dit, en phrases interrompues par le
    désespoir et par la crainte d’être comprise par les sentinelles qui se
    promenaient sous la fenêtre:

    –Grand Dieu! vous êtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande
    envers le Ciel! Barbone, ce geôlier dont vous punîtes l’insolence
    le jour de votre entrée ici, avait disparu, il n’était plus dans la
    citadelle; avant-hier soir il est rentré, et depuis hier j’ai lieu de
    croire qu’il cherche à vous empoisonner. Il vient rôder dans la cuisine
    particulière du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de sûr,
    mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans
    les cuisines du palais que dans le dessein de vous ôter la vie. Je
    mourais d’inquiétude ne vous voyant point paraître, je vous croyais
    mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu’à nouvel avis, je vais faire
    l’impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans
    tous les cas, ce soir à neuf heures, si la bonté du Ciel veut que vous
    ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge,
    laissez-le descendre de votre fenêtre sur les orangers, j’y attacherai
    une corde que vous retirerez à vous, et à l’aide de cette corde je vous
    ferai passer du pain et du chocolat.»

    Fabrice avait conservé comme un trésor le morceau de charbon qu’il
    avait trouvé dans le poêle de sa chambre: il se hâta de profiter de
    l’émotion de Clélia, et d’écrire sur sa main une suite de lettres dont
    l’apparition successive formait ces mots:

    –Je vous aime, et la vie ne m’est précieuse que parce que je vous vois;
    surtout envoyez-moi du papier et un crayon.

    Ainsi que Fabrice l’avait espéré, l’extrême terreur qu’il lisait dans
    les traits de Clélia empêcha la jeune fille de rompre l’entretien après
    ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de témoigner beaucoup
    d’humeur. Fabrice eut l’esprit d’ajouter:

    –Par le grand vent qu’il fait aujourd’hui, je n’entends que fort
    imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son
    du piano couvre la voix. Qu’est-ce que c’est, par exemple, que ce poison
    dont vous me parlez?

    A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entière; elle se
    mit à la hâte à tracer de grandes lettres à l’encre sur les pages d’un
    livre qu’elle déchira, et Fabrice fut transporté de joie en voyant enfin
    établi, après trois mois de soins, ce moyen de correspondance qu’il
    avait si vainement sollicité. Il n’eut garde d’abandonner la petite
    ruse qui lui avait si bien réussi, il aspirait à écrire des lettres, et
    feignait à chaque instant de ne pas bien saisir les mots dont Clélia
    exposait successivement à ses yeux toutes les lettres.

    Elle fut obligée de quitter la volière pour courir auprès de son père;
    elle craignait par-dessus tout qu’il ne vînt l’y chercher; son génie
    soupçonneux n’eût point été content du grand voisinage de la fenêtre
    de cette volière et de l’abat-jour qui masquait celle du prisonnier.
    Clélia elle-même avait eu l’idée quelques moments auparavant, lorsque la
    non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle inquiétude,
    que l’on pourrait jeter une petite pierre enveloppée d’un morceau de
    papier vers la partie supérieure de cet abat-jour; si le hasard voulait
    qu’en cet instant le geôlier chargé de la garde de Fabrice ne se trouvât
    pas dans sa chambre, c’était un moyen de correspondance certain.

    Notre prisonnier se hâta de construire une sorte de ruban avec du linge;
    et le soir, un peu après neuf heures, il entendit fort bien de petits
    coups frappés sur les caisses des orangers qui se trouvaient sous sa
    fenêtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite corde
    fort longue, à l’aide de laquelle il retira d’abord une provision de
    chocolat, et ensuite, à son inexprimable satisfaction, un rouleau de
    papier et un crayon. Ce fut en vain qu’il tendit la corde ensuite, il ne
    reçut plus rien; apparemment que les sentinelles s’étaient rapprochées
    des orangers. Mais il était ivre de joie. Il se hâta d’écrire une lettre
    infinie à Clélia: à peine fut-elle terminée qu’il l’attacha à sa corde
    et la descendit. Pendant plus de trois heures il attendit vainement
    qu’on vînt la prendre, et plusieurs fois la retira pour y faire des
    changements. «Si Clélia ne voit pas ma lettre ce soir, se disait-il,
    tandis qu’elle est encore émue par ses idées de poison, peut-être demain
    matin rejettera-t-elle bien loin l’idée de recevoir une lettre.»

    Le fait est que Clélia n’avait pu se dispenser de descendre à la ville
    avec son père: Fabrice en eut presque l’idée en entendant, vers minuit
    et demi, rentrer la voiture du général; il connaissait le pas des
    chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes après
    avoir entendu le général traverser l’esplanade et les sentinelles lui
    présenter les armes, il sentit s’agiter la corde qu’il n’avait cessé de
    tenir autour du bras! On attachait un grand poids à cette corde, deux
    petites secousses lui donnèrent le signal de la retirer. Il eut assez de
    peine à faire passer au poids qu’il ramenait une corniche extrêmement
    saillante qui se trouvait sous sa fenêtre.

    Cet objet qu’il avait eu tant de peine à faire remonter, c’était une
    carafe remplie d’eau et enveloppée dans un châle. Ce fut avec délices
    que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une
    solitude si complète, couvrit ce châle de ses baisers. Mais il faut
    renoncer à peindre son émotion lorsque enfin, après tant de jours
    d’espérance vaine, il découvrit un petit morceau de papier qui était
    attaché au châle par une épingle.

    Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout
    au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les
    côtés avec de petites croix tracées à l’encre. C’est affreux à dire,
    mais il faut que vous le sachiez, peut-être Barbone est-il chargé de
    vous empoisonner. Comment n’avez vous pas senti que le sujet que vous
    traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me déplaire? Aussi je
    ne vous écrirais pas sans le danger extrême qui vous menace. Je viens de
    voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle est
    fort maigrie; ne m’écrivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me fâcher?

    Ce fut un grand effort de vertu chez Clélia que d’écrire
    l’avant-dernière ligne de ce billet. Tout le monde prétendait, dans la
    société de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d’amitié pour
    le comte Baldi, ce si bel homme, l’ancien ami de la marquise Raversi. Ce
    qu’il y avait de sûr, c’est qu’il s’était brouillé de la façon la plus
    scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait servi de
    mère et l’avait établi dans le monde.

    Clélia avait été obligée de recommencer ce petit mot écrit à la hâte,
    parce que dans la première rédaction il perçait quelque chose des
    nouvelles amours que la malignité publique supposait à la duchesse.

    –Quelle bassesse à moi! s’était-elle écriée: dire du mal à Fabrice de
    la femme qu’il aime!…

    Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la
    chambre de Fabrice, y déposa un assez lourd paquet, et disparut sans mot
    dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les côtés
    de petites croix tracées à la plume: Fabrice les couvrit de baisers: il
    était amoureux. A côté du pain se trouvait un rouleau recouvert d’un
    grand nombre de doubles de papier; il renfermait six mille francs en
    sequins; enfin, Fabrice trouva un beau bréviaire tout neuf: une main
    qu’il commençait à connaître avait tracé ces mots à la marge:

    Le poison! Prendre garde à l’eau, au vin, à tout; vivre de chocolat,
    tâcher de faire manger par le chien le dîner auquel on ne touchera pas;
    il ne faut pas paraître méfiant, l’ennemi chercherait un autre moyen.
    Pas d’étourderie, au nom de Dieu! pas de légèreté!

    Fabrice se hâta d’enlever ces caractères chéris qui pouvaient
    compromettre Clélia, et de déchirer un grand nombre de feuillets du
    bréviaire, à l’aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre
    était proprement tracée avec du charbon écrasé délayé dans du vin. Ces
    alphabets se trouvèrent secs lorsqu’à onze heures trois quarts Clélia
    parut à deux pas en arrière de la fenêtre de la volière. «La grande
    affaire maintenant, se dit Fabrice, c’est qu’elle consente à en faire
    usage.» Mais, par bonheur, il se trouva qu’elle avait beaucoup de
    choses à dire au jeune prisonnier sur la tentative d’empoisonnement:
    un chien des filles de service était mort pour avoir mangé un plat qui
    lui était destiné. Clélia, bien loin de faire des objections contre
    l’usage des alphabets, en avait préparé un magnifique avec de l’encre.
    La conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers
    moments, ne dura pas moins d’une heure et demie, c’est-à-dire tout le
    temps que Clélia put rester à la volière. Deux ou trois fois, Fabrice se
    permettant des choses défendues, elle ne répondit pas, et alla pendant
    un instant donner à ses oiseaux les soins nécessaires.

    Fabrice avait obtenu que, le soir, en lui envoyant de l’eau, elle lui
    ferait parvenir un des alphabets tracés par elle avec de l’encre, et
    qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d’écrire une fort longue
    lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres,
    du moins d’une façon qui pût offenser. Ce moyen lui réussit; sa lettre
    fut acceptée.

    Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Clélia ne lui fit
    pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le
    Barbone avait été attaqué et presque assommé par les gens qui faisaient
    la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur, probablement
    il n’oserait plus reparaître dans les cuisines. Clélia lui avoua que,
    pour lui, elle avait osé voler du contre-poison à son père; elle le lui
    envoyait: l’essentiel était de repousser à l’instant tout aliment auquel
    on trouverait une saveur extraordinaire.

    Clélia avait fait beaucoup de questions à don Cesare, sans pouvoir
    découvrir d’où provenaient les six cents sequins reçus par Fabrice; dans
    tous les cas, c’était un signe excellent; la sévérité diminuait.

    Cet épisode du poison avança infiniment les affaires de notre
    prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui
    ressemblât à de l’amour, mais il avait le bonheur de vivre de la manière
    la plus intime avec Clélia. Tous les matins, et souvent les soirs, il y
    avait une longue conversation avec les alphabets; chaque soir, à neuf
    heures, Clélia acceptait une longue lettre, et quelquefois y répondait
    par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques livres;
    enfin, Grillo avait été amadoué au point d’apporter à Fabrice du pain et
    du vin, qui lui étaient remis journellement par la femme de chambre de
    Clélia. Le geôlier Grillo en avait conclu que le gouverneur n’était pas
    d’accord avec les gens qui avaient chargé Barbone d’empoisonner le jeune
    Monsignore, et il en était fort aise, ainsi que tous ses camarades, car
    un proverbe s’était établi dans la prison: il suffit de regarder en face
    monsignore del Dongo pour qu’il vous donne de l’argent.

    Fabrice était devenu fort pâle; le manque absolu d’exercice nuisait à
    sa santé; à cela près, jamais il n’avait été aussi heureux. Le ton de
    la conversation était intime, et quelquefois fort gai, entre Clélia et
    lui. Les seuls moments de la vie de Clélia qui ne fussent pas assiégés
    de prévisions funestes et de remords étaient ceux qu’elle passait à
    s’entretenir avec lui. Un jour elle eut l’imprudence de lui dire:

    –J’admire votre délicatesse; comme je suis la fille du gouverneur, vous
    ne me parlez jamais du désir de recouvrer la liberté!

    –C’est que je me garde bien d’avoir un désir aussi absurde, lui
    répondit Fabrice; une fois de retour à Parme, comment vous reverrais-je?
    et la vie me serait désormais insupportable si je ne pouvais vous dire
    tout ce que je pense… non, pas précisément tout ce que je pense, vous
    y mettez bon ordre; mais enfin, malgré votre méchanceté, vivre sans vous
    voir tous les jours serait pour moi un bien autre supplice que cette
    prison! de la vie je ne fus aussi heureux!… N’est-il pas plaisant de
    voir que le bonheur m’attendait en prison?

    –Il y a bien des choses à dire sur cet article, répondit Clélia d’un
    air qui devint tout à coup excessivement sérieux et presque sinistre.

    –Comment! s’écria Fabrice fort alarmé, serais-je exposé à perdre cette
    place si petite que j’ai pu gagner dans votre cœur, et qui fait ma seule
    joie en ce monde?

    –Oui, lui dit-elle, j’ai tout lieu de croire que vous manquez de
    probité envers moi, quoique passant d’ailleurs dans le monde pour fort
    galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd’hui.

    Cette ouverture singulière jeta beaucoup d’embarras dans leur
    conversation, et souvent l’un et l’autre eurent les larmes aux yeux.

    Le fiscal général Rassi aspirait toujours à changer de nom; il était
    bien las de celui qu’il s’était fait, et voulait devenir baron Riva. Le
    comte Mosca, de son côté, travaillait, avec toute l’habileté dont il
    était capable, à fortifier chez ce juge vendu la passion de la baronnie,
    comme il cherchait à redoubler chez le prince la folle espérance de se
    faire roi constitutionnel de la Lombardie. C’étaient les seuls moyens
    qu’il eût pu inventer de retarder la mort de Fabrice.

    Le prince disait à Rassi:

    –Quinze jours de désespoir et quinze jours d’espérance, c’est par ce
    régime patiemment suivi que nous parviendrons à vaincre le caractère de
    cette femme altière; c’est par ces alternatives de douceur et de dureté
    que l’on arrive à dompter les chevaux les plus féroces. Appliquez le
    caustique ferme.

    En effet, tous les quinze jours on voyait renaître dans Parme un nouveau
    bruit annonçant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos plongeaient la
    malheureuse duchesse dans le dernier désespoir. Fidèle à la résolution
    de ne pas entraîner le comte dans sa ruine, elle ne le voyait que deux
    fois par mois; mais elle était punie de sa cruauté envers ce pauvre
    homme par les alternatives continuelles de sombre désespoir où elle
    passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la jalousie cruelle
    que lui inspiraient les assiduités du comte Baldi, ce si bel homme,
    écrivait à la duchesse quand il ne pouvait la voir, et lui donnait
    connaissance de tous les renseignements qu’il devait au zèle du futur
    baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir résister aux
    bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice de passer sa vie
    avec un homme d’esprit et de cœur tel que Mosca; la nullité du Baldi, la
    laissant à ses pensées, lui donnait une façon d’exister affreuse, et le
    comte ne pouvait parvenir à lui communiquer ses raisons d’espérer.

    Au moyen de divers prétextes assez ingénieux, ce ministre était parvenu
    à faire consentir le prince à ce que l’on déposât dans un château
    ami, au centre même de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les
    archives de toutes les intrigues fort compliquées au moyen desquelles
    Ranuce-Ernest IV nourrissait l’espérance archifolle de se faire roi
    constitutionnel de ce beau pays.

    Plus de vingt de ces pièces fort compromettantes étaient de la main du
    prince ou signées par lui, et dans le cas où la vie de Fabrice serait
    sérieusement menacée, le comte avait le projet d’annoncer à Son Altesse
    qu’il allait livrer ces pièces à une grande puissance qui d’un mot
    pouvait l’anéantir.

    Le comte Mosca se croyait sûr du futur baron Riva, il ne craignait que
    le poison; la tentative de Barbone l’avait profondément alarmé, et à
    un tel point qu’il s’était déterminé à hasarder une démarche folle en
    apparence. Un matin il passa à la porte de la citadelle, et fit appeler
    le général Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de
    la porte; là, se promenant amicalement avec lui, il n’hésita pas à lui
    dire, après une petite préface aigre-douce et convenable:

    –Si Fabrice périt d’une façon suspecte, cette mort pourra m’être
    attribuée, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule
    abominable et que je suis résolu de ne pas accepter. Donc, et pour
    m’en laver, s’il périt de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez
    là-dessus.

    Le général Fabio Conti fit une réponse magnifique et parla de sa
    bravoure, mais le regard du comte resta présent à sa pensée.

    Peu de jours après, et comme s’il se fût concerté avec le comte, le
    fiscal Rassi se permit une imprudence bien singulière chez un tel
    homme. Le mépris public attaché à son nom qui servait de proverbe à la
    canaille, le rendait malade depuis qu’il avait l’espoir fondé de pouvoir
    y échapper. Il adressa au général Fabio Conti une copie officielle de la
    sentence qui condamnait Fabrice à douze années de citadelle. D’après la
    loi, c’est ce qui aurait dû être fait dès le lendemain même de l’entrée
    de Fabrice en prison; mais ce qui était inouï à Parme, dans ce pays de
    mesures secrètes, c’est que la justice se permît une telle démarche
    sans l’ordre exprès du souverain. En effet, comment nourrir l’espoir de
    redoubler tous les quinze jours l’effroi de la duchesse, et de dompter
    ce caractère altier, selon le mot du prince, une fois qu’une copie
    officielle de la sentence était sortie de la chancellerie de justice?
    La veille du jour où le général Fabio Conti reçut le pli officiel du
    fiscal Rassi, il apprit que le commis Barbone avait été roué de coups en
    rentrant un peu tard à la citadelle; il en conclut qu’il n’était plus
    question en certain lieu de se défaire de Fabrice; et, par un trait de
    prudence qui sauva Rassi des suites immédiates de sa folie, il ne parla
    point au prince, à la première audience qu’il en obtint, de la copie
    officielle de la sentence du prisonnier à lui transmise. Le comte avait
    découvert, heureusement pour la tranquillité de la pauvre duchesse, que
    la tentative gauche de Barbone n’avait été qu’une velléité de vengeance
    particulière, et il avait fait donner à ce commis l’avis dont on a parlé.

    Fabrice fut bien agréablement surpris quand, après cent trente-cinq
    jours de prison dans une cage assez étroite, le bon aumônier don Cesare
    vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la
    tour Farnèse: Fabrice n’y eut pas été dix minutes que, surpris par le
    grand air, il se trouva mal.

    Don Cesare prit prétexte de cet accident pour lui accorder une promenade
    d’une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise; ces promenades
    fréquentes eurent bientôt rendu à notre héros des forces dont il abusa.

    Il y eut plusieurs sérénades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait
    que parce qu’elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille
    Clélia, dont le caractère lui faisait peur: il sentait vaguement qu’il
    n’y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours
    de sa part quelque coup de tête. Elle pouvait s’enfuir au couvent, et
    il restait désarmé. Du reste, le général craignait que toute cette
    musique, dont les sons pouvaient pénétrer jusque dans les cachots les
    plus profonds, réservés aux plus noirs libéraux, ne contînt des signaux.
    Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par eux-mêmes; aussi,
    à peine la sérénade terminée, on les enfermait à clef dans les grandes
    salles basses du palais du gouverneur, qui de jour servaient de bureaux
    pour l’état-major, et on ne leur ouvrait la porte que le lendemain
    matin au grand jour. C’était le gouverneur lui-même qui, placé sur le
    pont de l’esclave, les faisait fouiller en sa présence et leur rendait
    la liberté, non sans leur répéter plusieurs fois qu’il ferait pendre
    à l’instant celui d’entre eux qui aurait l’audace de se charger de la
    moindre commission pour quelque prisonnier. Et l’on savait que dans sa
    peur de déplaire il était homme à tenir parole, de façon que le marquis
    Crescenzi était obligé de payer triple ses musiciens fort choqués de
    cette nuit à passer en prison.

    Tout ce que la duchesse put obtenir et à grand-peine de la pusillanimité
    de l’un de ces hommes, ce fut qu’il se chargerait d’une lettre pour
    la remettre au gouverneur. La lettre était adressée à Fabrice; on y
    déplorait la fatalité qui faisait que depuis plus de cinq mois qu’il
    était en prison, ses amis du dehors n’avaient pu établir avec lui la
    moindre correspondance.

    En entrant à la citadelle, le musicien gagné se jeta aux genoux du
    général Fabio Conti, et lui avoua qu’un prêtre, à lui inconnu, avait
    tellement insisté pour le charger d’une lettre adressée au sieur del
    Dongo, qu’il n’avait osé refuser; mais, fidèle à son devoir, il se
    hâtait de la remettre entre les mains de Son Excellence.

    L’Excellence fut très flattée: elle connaissait les ressources dont la
    duchesse disposait, et avait grand-peur d’être mystifié. Dans sa joie,
    le général alla présenter cette lettre au prince, qui fut ravi.

    –Ainsi, la fermeté de mon administration est parvenue à me venger!
    Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l’un de ces jours
    nous allons faire préparer un échafaud, et sa folle imagination ne
    manquera pas de croire qu’il est destiné au petit del Dongo.

    CHAPITRE XX

    Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couché sur sa fenêtre,
    avait passé la tête par le guichet pratiqué dans l’abat-jour, et
    contemplait les étoiles et l’immense horizon dont on jouit du haut de
    la tour Farnèse. Ses yeux, errant dans la campagne du côté du bas Pô et
    de Ferrare, remarquèrent par hasard une lumière excessivement petite,
    mais assez vive, qui semblait partir du haut d’une tour. «Cette lumière
    ne doit pas être aperçue de la plaine, se dit Fabrice, l’épaisseur de
    la tour l’empêche d’être vue d’en bas; ce sera quelque signal pour un
    point éloigné.» Tout à coup il remarqua que cette lueur paraissait
    et disparaissait à des intervalles fort rapprochés. C’est quelque
    jeune fille qui parle à son amant du village voisin. Il compta neuf
    apparitions successives: «Ceci est un I», dit-il. En effet, l’I est
    la neuvième lettre de l’alphabet. Il y eut ensuite, après un repos,
    quatorze apparitions: «Ceci est un N»; puis, encore après un repos, une
    seule apparition: «C’est un A; le mot est <i>Ina</i>.»

    Quelle ne fut pas sa joie et son étonnement, quand les apparitions
    successives, toujours séparées par de petits repos, vinrent compléter
    les mots suivants:

    Ina pensa a te.

    Evidemment: Gina pense à toi!

    Il répondit à l’instant par des apparitions successives de sa lampe au
    vasistas par lui pratiqué:

    Fabrice t’aime!

    La correspondance continua jusqu’au jour. Cette nuit était la cent
    soixante-treizième de sa captivité, et on lui apprit que depuis quatre
    mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde pouvait
    les voir et les comprendre; on commença dès cette première nuit à
    établir des abréviations: trois apparitions se suivant très rapidement
    indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte Mosca; deux
    apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire évasion. On
    convint de suivre à l’avenir l’ancien alphabet alla monaca, qui, afin
    de n’être pas deviné par des indiscrets, change le numéro ordinaire des
    lettres, et leur en donne d’arbitraires; A, par exemple, porte le numéro
    10; le B, le numéro 3; c’est-à-dire que trois éclipses successives de
    la lampe veulent dire B, dix éclipses successives, l’A, etc.; un moment
    d’obscurité fait la séparation des mots. On prit rendez-vous pour le
    lendemain à une heure après minuit, et le lendemain la duchesse vint
    à cette tour qui était à un quart de lieue de la ville. Ses yeux se
    remplirent de larmes en voyant les signaux faits par ce Fabrice qu’elle
    avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-même par des apparitions de
    lampe: Je t’aime, bon courage, santé, bon espoir! Exerce tes forces dans
    ta chambre, tu auras besoin de la force de tes bras. «Je ne l’ai pas vu,
    se disait la duchesse, depuis le concert de la Fausta, lorsqu’il parut à
    la porte de mon salon habillé en chasseur. Qui m’eût dit alors le sort
    qui nous attendait!»

    La duchesse fit faire des signaux qui annonçaient à Fabrice que bientôt
    il serait délivré, grâce à la bonté du prince (ces signaux pouvaient
    être compris); puis elle revint à lui dire des tendresses; elle ne
    pouvait s’arracher d’auprès de lui! Les seules représentations de
    Ludovic, qui, parce qu’il avait été utile à Fabrice, était devenu son
    factotum, purent l’engager, lorsque le jour allait déjà paraître, à
    discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque
    méchant. Cette annonce plusieurs fois répétée d’une délivrance prochaine
    jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Clélia, la remarquant le
    lendemain, commit l’imprudence de lui en demander la cause.

    –Je me vois sur le point de donner un grave sujet de mécontentement à
    la duchesse.

    –Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s’écria Clélia
    transportée de la curiosité la plus vive.

    –Elle veut que je sorte d’ici, lui répondit-il, et c’est à quoi je ne
    consentirai jamais.

    Clélia ne put répondre, elle le regarda et fondit en larmes. S’il eût
    pu lui adresser la parole de près, peut-être alors eût-il obtenu l’aveu
    de sentiments dont l’incertitude le plongeait souvent dans un profond
    découragement; il sentait vivement que la vie, sans l’amour de Clélia,
    ne pouvait être pour lui qu’une suite de chagrins amers ou d’ennuis
    insupportables. Il lui semblait que ce n’était plus la peine de vivre
    pour retrouver ces mêmes bonheurs qui lui semblaient intéressants avant
    d’avoir connu l’amour, et quoique le suicide ne soit pas encore à la
    mode en Italie, il y avait songé comme à une ressource, si le destin le
    séparait de Clélia.

    Le lendemain il reçut d’elle une fort longue lettre.

    Il faut, mon ami, que vous sachiez la vérité: bien souvent, depuis
    que vous êtes ici, l’on a cru à Parme que votre dernier jour était
    arrivé. Il est vrai que vous n’êtes condamné qu’à douze années de
    forteresse; mais il est, par malheur, impossible de douter qu’une haine
    toute-puissante ne s’attache à vous poursuivre, et vingt fois j’ai
    tremblé que le poison ne vînt mettre fin à vos jours: saisissez donc
    tous les moyens possibles de sortir d’ici. Vous voyez que pour vous je
    manque aux devoirs les plus saints; jugez de l’imminence du danger par
    les choses que je me hasarde à vous dire et qui sont si déplacées dans
    ma bouche. S’il le faut absolument, s’il n’est aucun autre moyen de
    salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut
    mettre votre vie dans le plus grand péril; songez qu’il est un parti à
    la cour que la perspective d’un crime n’arrêta jamais dans ses desseins.
    Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse déjoués par
    l’habileté supérieure du comte Mosca? Or, on a trouvé un moyen certain
    de l’exiler de Parme, c’est le désespoir de la duchesse; et n’est-on pas
    trop certain d’amener ce désespoir par la mort d’un jeune prisonnier?
    Ce mot seul, qui est sans réponse, doit vous faire juger de votre
    situation. Vous dites que vous avez de l’amitié pour moi: songez d’abord
    que des obstacles insurmontables s’opposent à ce que ce sentiment prenne
    jamais une certaine fixité entre nous. Nous nous serons rencontrés dans
    notre jeunesse, nous nous serons tendu une main secourable dans une
    période malheureuse; le destin m’aura placée en ce lieu de sévérité pour
    adoucir vos peines, mais je me ferais des reproches éternels si des
    illusions, que rien n’autorise et n’autorisera jamais, vous portaient
    à ne pas saisir toutes les occasions possibles de soustraire votre
    vie à un si affreux péril. J’ai perdu la paix de l’âme par la cruelle
    imprudence que j’ai commise en échangeant avec vous quelques signes de
    bonne amitié. Si nos jeux d’enfant, avec des alphabets, vous conduisent
    à des illusions si peu fondées et qui peuvent vous être si fatales, ce
    serait en vain que pour me justifier je me rappellerais la tentative de
    Barbone. Je vous aurais jeté moi-même dans un péril bien plus affreux,
    bien plus certain, en croyant vous soustraire à un danger du moment; et
    mes imprudences sont à jamais impardonnables si elles ont fait naître
    des sentiments qui puissent vous porter à résister aux conseils de la
    duchesse. Voyez ce que vous m’obligez à vous répéter; sauvez-vous, je
    vous l’ordonne…

    Cette lettre était fort longue; certains passages, tels que le je
    vous l’ordonne, que nous venons de transcrire, donnèrent des moments
    d’espoir délicieux à l’amour de Fabrice. Il lui semblait que le
    fond des sentiments était assez tendre, si les expressions étaient
    remarquablement prudentes. Dans d’autres instants, il payait la peine
    de sa complète ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la
    simple amitié, ou même de l’humanité fort ordinaire, dans cette lettre
    de Clélia.

    Au reste, tout ce qu’elle lui apprenait ne lui fit pas changer un
    instant de dessein: en supposant que les périls qu’elle lui peignait
    fussent bien réels, était-ce trop que d’acheter, par quelques dangers
    du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mènerait-il
    quand il serait de nouveau réfugié à Bologne ou à Florence? car, en se
    sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas même espérer la permission
    de vivre à Parme. Et même, quand le prince changerait au point de le
    mettre en liberté (ce qui était si peu probable, puisque lui, Fabrice,
    était devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le
    comte Mosca), quelle vie mènerait-il à Parme, séparé de Clélia par
    toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par
    mois, peut-être, le hasard les placerait dans les mêmes salons; mais,
    même alors, quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle?
    Comment retrouver cette intimité parfaite dont chaque jour maintenant il
    jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de salon,
    comparée à celle qu’ils faisaient avec des alphabets? «Et, quand je
    devrais acheter cette vie de délices et cette chance unique de bonheur
    par quelques petits dangers, où serait le mal? Et ne serait-ce pas
    encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui donner
    une preuve de mon amour?»

    Fabrice ne vit dans la lettre de Clélia que l’occasion de lui demander
    une entrevue: c’était l’unique et constant objet de tous ses désirs; il
    ne lui avait parlé qu’une fois, et encore un instant, au moment de son
    entrée en prison, et il y avait alors de cela plus de deux cents jours.

    Il se présentait un moyen facile de rencontrer Clélia: l’excellent
    abbé don Cesare accordait à Fabrice une demi-heure de promenade sur la
    terrasse de la tour Farnèse tous les jeudis, pendant le jour; mais les
    autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait être remarquée
    par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre
    gravement le gouverneur, n’avait lieu qu’à la tombée de la nuit. Pour
    monter sur la terrasse de la tour Farnèse il n’y avait d’autre escalier
    que celui du petit clocher dépendant de la chapelle si lugubrement
    décorée en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient
    peut-être. Grillo conduisait Fabrice à cette chapelle, il lui ouvrait le
    petit escalier du clocher: son devoir eût été de l’y suivre, mais, comme
    les soirées commençaient à être fraîches, le geôlier le laissait monter
    seul, l’enfermait à clef dans ce clocher qui communiquait à la terrasse,
    et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir, Clélia ne
    pourrait-elle pas se trouver, escortée par sa femme de chambre, dans la
    chapelle de marbre noir?

    Toute la longue lettre par laquelle Fabrice répondait à celle de Clélia
    était calculée pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait
    confidence avec une sincérité parfaite, et comme s’il se fût agi d’une
    autre personne, de toutes les raisons qui le décidaient à ne pas quitter
    la citadelle.

    «Je m’exposerais chaque jour à la perspective de mille morts pour avoir
    le bonheur de vous parler à l’aide de nos alphabets, qui maintenant ne
    nous arrêtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie
    de m’exiler à Parme, ou peut-être à Bologne, ou même à Florence! Vous
    voulez que je marche pour m’éloigner de vous! Sachez qu’un tel effort
    m’est impossible; c’est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne
    pourrais la tenir.»

    Le résultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Clélia,
    qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint à
    la volière que dans les instants où elle savait que Fabrice ne pouvait
    pas faire usage de la petite ouverture pratiquée à l’abat-jour. Fabrice
    fut au désespoir; il conclut de cette absence que, malgré certains
    regards qui lui avaient fait concevoir de folles espérances, jamais
    il n’avait inspiré à Clélia d’autres sentiments que ceux d’une simple
    amitié. «En ce cas, se disait-il, que m’importe la vie? que le prince
    me la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas
    quitter la forteresse.» Et c’était avec un profond sentiment de dégoût
    que, toutes les nuits, il répondait aux signaux de la petite lampe. La
    duchesse le crut tout à fait fou quand elle lut, sur le bulletin des
    signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots étranges: je
    ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!

    Pendant ces cinq journées, si cruelles pour Fabrice, Clélia était plus
    malheureuse que lui; elle avait eu cette idée, si poignante pour une
    âme généreuse: «Mon devoir est de m’enfuir dans un couvent, loin de la
    citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui
    ferai dire par Grillo et par tous les geôliers, alors il se déterminera
    à une tentative d’évasion.» Mais aller au couvent, c’était renoncer
    à jamais revoir Fabrice; et renoncer à le voir quand il donnait une
    preuve si évidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier
    à la duchesse n’existaient plus maintenant! Quelle preuve d’amour plus
    touchante un jeune homme pouvait-il donner? Après sept longs mois de
    prison, qui avaient gravement altéré sa santé, il refusait de reprendre
    sa liberté. Un être léger, tel que les discours des courtisans avaient
    dépeint Fabrice aux yeux de Clélia, eût sacrifié vingt maîtresses pour
    sortir un jour plus tôt de la citadelle; et que n’eût-il pas fait pour
    sortir d’une prison où chaque jour le poison pouvait mettre fin à sa vie!

    Clélia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas
    chercher un refuge dans un couvent, ce qui en même temps lui eût donné
    un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois
    cette faute commise, comment résister à ce jeune homme si aimable,
    si naturel, si tendre, qui exposait sa vie à des périls affreux pour
    obtenir le simple bonheur de l’apercevoir d’une fenêtre à l’autre?
    Après cinq jours de combats affreux, entremêlés de moments de mépris
    pour elle-même, Clélia se détermina à répondre à la lettre par laquelle
    Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre
    noir. A la vérité elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce
    moment toute tranquillité fut perdue pour elle, à chaque instant son
    imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison;
    elle venait six ou huit fois par jour à la volière, elle éprouvait le
    besoin passionné de s’assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

    «S’il est encore à la forteresse, se disait-elle, s’il est exposé à
    toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-être contre lui
    dans le but de chasser le comte Mosca, c’est uniquement parce que j’ai
    eu la lâcheté de ne pas m’enfuir au couvent! Quel prétexte pour rester
    ici une fois qu’il eût été certain que je m’en étais éloignée à jamais?»

    Cette fille si timide à la fois et si hautaine en vint à courir la
    chance d’un refus de la part du geôlier Grillo; bien plus, elle s’exposa
    à tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre sur la
    singularité de sa conduite. Elle descendit à ce degré d’humiliation de
    le faire appeler, et de lui dire d’une voix tremblante et qui trahissait
    tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait obtenir sa
    liberté, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet espoir aux
    démarches les plus actives, que souvent il était nécessaire d’avoir à
    l’instant même la réponse du prisonnier à de certaines propositions
    qui étaient faites, et qu’elle l’engageait, lui Grillo, à permettre à
    Fabrice de pratiquer une ouverture dans l’abat-jour qui masquait sa
    fenêtre, afin qu’elle pût lui communiquer par signes les avis qu’elle
    recevait plusieurs fois la journée de Mme Sanseverina.

    Grillo sourit et lui donna l’assurance de son respect et de son
    obéissance. Clélia lui sut un gré infini de ce qu’il n’ajoutait aucune
    parole; il était évident qu’il savait fort bien tout ce qui se passait
    depuis plusieurs mois.

    A peine ce geôlier fut-il hors de chez elle que Clélia fit le signal
    dont elle était convenue pour appeler Fabrice dans les grandes
    occasions; elle lui avoua tout ce qu’elle venait de faire.

    –Vous voulez périr par le poison, ajouta-t-elle: j’espère avoir le
    courage un de ces jours de quitter mon père, et de m’enfuir dans quelque
    couvent lointain; voilà l’obligation que je vous aurai; alors j’espère
    que vous ne résisterez plus aux plans qui peuvent vous être proposés
    pour vous tirer d’ici; tant que vous y êtes, j’ai des moments affreux
    et déraisonnables; de la vie je n’ai contribué au malheur de personne,
    et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une pareille idée
    que j’aurais au sujet d’un parfait inconnu me mettrait au désespoir,
    jugez de ce que j’éprouve quand je viens à me figurer qu’un ami, dont la
    déraison me donne de graves sujets de plaintes, mais qu’enfin je vois
    tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans ce moment même
    aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin de savoir de
    vous-même que vous vivez.

    «C’est pour me soustraire à cette affreuse douleur que je viens de
    m’abaisser jusqu’à demander une grâce à un subalterne qui pouvait me la
    refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-être
    heureuse qu’il vînt me dénoncer à mon père, à l’instant je partirais
    pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos
    cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous
    obéirez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel? c’est
    moi qui vous sollicite de trahir mon père! Appelez Grillo, et faites-lui
    un cadeau.

    Fabrice était tellement amoureux, la plus simple expression de la
    volonté de Clélia le plongeait dans une telle crainte, que même cette
    étrange communication ne fut point pour lui la certitude d’être aimé. Il
    appela Grillo auquel il paya généreusement les complaisances passées, et
    quant à l’avenir, il lui dit que pour chaque jour qu’il lui permettrait
    de faire usage de l’ouverture pratiquée dans l’abat-jour, il recevrait
    un sequin. Grillo fut enchanté de ces conditions.

    –Je vais vous parler le cœur sur la main, monseigneur: voulez-vous
    vous soumettre à manger votre dîner froid tous les jours? il est un
    moyen bien simple d’éviter le poison. Mais je vous demande la plus
    profonde discrétion, un geôlier doit tout voir et ne rien deviner, etc.
    Au lieu d’un chien j’en aurai plusieurs, et vous-même vous leur ferez
    goûter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au
    vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu’aux bouteilles
    dont j’aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre à jamais, il
    suffit qu’elle fasse confidence de ces détails même à Mlle Clélia; les
    femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,
    après-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention à son
    père, dont la plus douce joie serait d’avoir de quoi faire pendre un
    geôlier. Après Barbone, c’est peut-être l’être le plus méchant de la
    forteresse, et c’est là ce qui fait le vrai danger de votre position; il
    sait manier le poison, soyez-en sûr, et il ne me pardonnerait pas cette
    idée d’avoir trois ou quatre petits chiens.

    Il y eut une nouvelle sérénade. Maintenant Grillo répondait à toutes les
    questions de Fabrice; il s’était bien promis toutefois d’être prudent,
    et de ne point trahir Mlle Clélia, qui, selon lui, tout en étant sur le
    point d’épouser le marquis Crescenzi, l’homme le plus riche des Etats de
    Parme, n’en faisait pas moins l’amour, autant que les murs de la prison
    le permettaient, avec l’aimable monsignore del Dongo. Il répondait
    aux dernières questions de celui-ci sur la sérénade, lorsqu’il eut
    l’étourderie d’ajouter:

    –On pense qu’il l’épousera bientôt.

    On peut juger de l’effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne
    répondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu’il était malade.
    Le lendemain matin, dès les dix heures, Clélia ayant paru à la volière,
    il lui demanda, avec un ton de politesse cérémonieuse bien nouveau entre
    eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu’elle aimait
    le marquis Crescenzi, et qu’elle était sur le point de l’épouser.

    –C’est que rien de tout cela n’est vrai, répondit Clélia avec
    impatience.

    Il est véritable aussi que le reste de sa réponse fut moins net: Fabrice
    le lui fit remarquer et profita de l’occasion pour renouveler la demande
    d’une entrevue. Clélia, qui voyait sa bonne foi mise en doute, l’accorda
    presque aussitôt, tout en lui faisant observer qu’elle se déshonorait
    à jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit fut faite, elle
    parut, accompagnée de sa femme de chambre, dans la chapelle de marbre
    noir; elle s’arrêta au milieu, à côté de la lampe de veille; la femme
    de chambre et Grillo retournèrent à trente pas auprès de la porte.
    Clélia, toute tremblante, avait préparé un beau discours: son but était
    de ne point faire d’aveu compromettant, mais la logique de la passion
    est pressante; le profond intérêt qu’elle met à savoir la vérité ne lui
    permet point de garder de vains ménagements, en même temps que l’extrême
    dévouement qu’elle sent pour ce qu’elle aime lui ôte la crainte
    d’offenser. Fabrice fut d’abord ébloui de la beauté de Clélia, depuis
    près de huit mois il n’avait vu d’aussi près que des geôliers. Mais
    le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur, elle augmenta
    quand il vit clairement que Clélia ne répondait qu’avec des ménagements
    prudents; Clélia elle-même comprit qu’elle augmentait les soupçons au
    lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle pour elle.

    –Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colère et
    les larmes aux yeux, de m’avoir fait passer par-dessus tout ce que
    je me dois à moi-même? Jusqu’au 3 août de l’année passée, je n’avais
    éprouvé que de l’éloignement pour les hommes qui avaient cherché à me
    plaire. J’avais un mépris sans bornes et probablement exagéré pour
    le caractère des courtisans, tout ce qui était heureux à cette cour
    me déplaisait. Je trouvai au contraire des qualités singulières à un
    prisonnier qui le 3 août fut amené dans cette citadelle. J’éprouvai,
    d’abord sans m’en rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les
    grâces d’une femme charmante, et de moi bien connue, étaient des coups
    de poignard pour mon cœur, parce que je croyais, et je crois encore un
    peu, que ce prisonnier lui était attaché. Bientôt les persécutions du
    marquis Crescenzi, qui avait demandé ma main, redoublèrent; il est fort
    riche et nous n’avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande
    liberté d’esprit, lorsque mon père prononça le mot fatal de <i>couvent</i>;
    je compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller
    sur la vie du prisonnier dont le sort m’intéressait. Le chef-d’œuvre
    de mes précautions avait été que jusqu’à ce moment il ne se doutât en
    aucune façon des affreux dangers qui menaçaient sa vie. Je m’étais bien
    promis de ne jamais trahir ni mon père ni mon secret; mais cette femme
    d’une activité admirable, d’un esprit supérieur, d’une volonté terrible,
    qui protège ce prisonnier, lui offrit, à ce que je suppose, des moyens
    d’évasion, il les repoussa et voulut me persuader qu’il se refusait à
    quitter la citadelle pour ne pas s’éloigner de moi. Alors je fis une
    grande faute, je combattis pendant cinq jours, j’aurais dû à l’instant
    me réfugier au couvent et quitter la forteresse: cette démarche
    m’offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis Crescenzi. Je
    n’eus point le courage de quitter la forteresse et je suis une fille
    perdue; je me suis attachée à un homme léger: je sais quelle a été sa
    conduite à Naples; et quelle raison aurais-je de croire qu’il aura
    changé de caractère? Enfermé dans une prison sévère, il a fait la cour
    à la seule femme qu’il pût voir, elle a été une distraction pour son
    ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu’avec de certaines difficultés,
    cet amusement a pris la fausse apparence d’une passion. Ce prisonnier
    s’étant fait un nom dans le monde par son courage, il s’imagine prouver
    que son amour est mieux qu’un simple goût passager, en s’exposant à
    d’assez grands périls pour continuer à voir la personne qu’il croit
    aimer. Mais dès qu’il sera dans une grande ville, entouré de nouveau des
    séductions de la société, il sera de nouveau ce qu’il a toujours été, un
    homme du monde adonné aux dissipations, à la galanterie, et sa pauvre
    compagne de prison finira ses jours dans un couvent, oubliée de cet être
    léger, et avec le mortel regret de lui avoir fait un aveu.

    Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits,
    fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il était
    éperdument amoureux, aussi il était parfaitement convaincu qu’il n’avait
    jamais aimé avant d’avoir vu Clélia, et que la destinée de sa vie était
    de ne vivre que pour elle.

    Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu’il disait, lorsque
    la femme de chambre avertit sa maîtresse que onze heures et demie
    venaient de sonner, et que le général pouvait rentrer à tout moment; la
    séparation fut cruelle.

    –Je vous vois peut-être pour la dernière fois, dit Clélia au
    prisonnier: une mesure qui est dans l’intérêt évident de la cabale
    Raversi peut vous fournir une cruelle façon de prouver que vous n’êtes
    pas inconstant.

    Clélia quitta Fabrice étouffée par ses sanglots, et mourant de honte de
    ne pouvoir les dérober entièrement à sa femme de chambre ni surtout au
    geôlier Grillo. Une seconde conversation n’était possible que lorsque
    le général annoncerait devoir passer la soirée dans le monde; et comme
    depuis la prison de Fabrice, et l’intérêt qu’elle inspirait à la
    curiosité du courtisan, il avait trouvé prudent de se donner un accès de
    goutte presque continuel, ses courses à la ville, soumises aux exigences
    d’une politique savante, ne se décidaient qu’au moment de monter en
    voiture.

    Depuis cette soirée dans la chapelle de marbre, la vie de Fabrice fut
    une suite de transports de joie. De grands obstacles, il est vrai,
    semblaient encore s’opposer à son bonheur; mais enfin il avait cette
    joie suprême et peu espérée d’être aimé par l’être divin qui occupait
    toutes ses pensées.

    La troisième journée après cette entrevue, les signaux de la lampe
    finirent de fort bonne heure, à peu près sur le minuit; à l’instant où
    ils se terminaient, Fabrice eut presque la tête cassée par une grosse
    balle de plomb qui, lancée dans la partie supérieure de l’abat-jour de
    sa fenêtre, vint briser ses vitres de papier et tomba dans sa chambre.

    Cette fort grosse balle n’était point aussi pesante à beaucoup près que
    l’annonçait son volume; Fabrice réussit facilement à l’ouvrir et trouva
    une lettre de la duchesse. Par l’entremise de l’archevêque qu’elle
    flattait avec soin, elle avait gagné un soldat de la garnison de la
    citadelle. Cet homme, frondeur adroit, trompait les soldats placés
    en sentinelle aux angles et à la porte du palais du gouverneur ou
    s’arrangeait avec eux.

    Il faut te sauver avec des cordes: je frémis en te donnant cet avis
    étrange, j’hésite depuis plus de deux mois entiers à te dire cette
    parole; mais l’avenir officiel se rembrunit chaque jour, et l’on peut
    s’attendre à ce qu’il y a de pis. A propos, recommence à l’instant les
    signaux avec ta lampe, pour nous prouver que tu as reçu cette lettre
    dangereuse; marque P, B et G à la monaca, c’est-à-dire quatre, douze et
    deux; je ne respirerai pas jusqu’à ce que j’aie vu ce signal; je suis à
    la tour, on répondra par N et O, sept et cinq. La réponse reçue, ne fais
    plus aucun signal, et occupe-toi uniquement à comprendre ma lettre.

  • Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Jusqu’à l’extrême regard Poésie

    Aproximadamente 3.997 palavras.

    Huguette Bertrand

    JUSQU'À L'EXTRÊME REGARD

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Suis en amour avec le jour qui passe
    près de ma fenêtre
    par-dessus ma chair ruisselante d'avenir
    sous un amoncellement de gestes fous
    que l'histoire raconte pour bercer la petite fille
    Suis en amour avec la nuit qui passe
    près de mon lit
    dans les hauts-fonds de mon âme
    parmi les spasmes et tous ces bruits
    arrachés au plaisir d'être là
    comme un fruit dans son nectar

    Suis en amour avec les mots d'amour
    près de la vie
    comme des semences d'éternité

    ___________________________

    Devant toi comme quelqu'un qui attend
    qui attend que la nuit soit consommée
    en attendant que tu sois là
    l'âme à nue
    en plein coeur du rire
    envoyée dans tous les sens
    débridée par les mots écrits comme ça
    en plein jour
    en pleine nuit
    alors que les coeurs s'entrechoquent à travers les ondes
    provoquent des signes amourachés tendres

    Comment résister aux mots désordonnés
    sans faux pli
    des mots qui provoquent la rencontre l'amitié
    la vie jusqu'au bord du risque
    le risque de perdre son âme dans l'âme de l'autre
    cet autre soi-même accordé à la vie
    ses rythmes
    ses accords à travers les saisons provocantes
    une provocation d'images chauffées à blanc
    pour le bonheur de l'instant

    Comment résister aux heures arrogantes
    ce trajet de l'esprit en voyage sur les sens
    quand le regard touche les courbes brûlantes du délire
    quand la main vient se poser sur le cri

    Un silence dérobé à l'envie d'être là
    jusqu'au bout

    ___________________________

    Parmi les feux de la nuit
    ce parcours du silence de ton âme secrète
    s'abreuve à la source de nos avenues intimes
    jusqu'au tréfonds de nos corps lancinants
    comme un puits si profond
    d'où surgissent les vertiges du matin
    ses accords sur la portée du coeur
    à n'en plus finir

    L'amour se consume
    à travers une nuée de caresses étonnées

    ___________________________

    Les doigts du ciel effleurent le sanctuaire de la folle amante
    gonflée dans la poitrine du vent
    et d'inutiles colères se heurtent aux douleurs des griffes
    emprisonnées dans les veines du temps

    Les lèvres s'habituent aux désirs
    quand la crue des souffles inonde l'espace
    jusqu'à l'épuisement des gestes

    Cernées les images passent
    l'amour délire

    ___________________________

    Le temps
    mon frère
    vient d'arriver avec en poche
    le poids de ma fragilité
    déposée aux pieds de la tendresse
    parfois emportée par le vent du large
    ses milliers de p'tits papiers accrochés au fil des jours
    et du printemps venu râteler ses émotions
    éparpillées sur le gazon

    ___________________________

    Dans la prison du désir
    je tue les heures une à une
    sans blesser les instants de l'espace amoureux
    sans piétiner les sourires
    sans mélanger la couleur des gris trop gris
    sans mourir sous le toit indigné par la caresse des jours
    sans suivre le cours du rêve inachevé
    des lendemains avides de temps

    À même cette prison
    j'habitue mes mots au délire
    pour contrôler les enchantements
    pour nager dans les attentes trop vives

    ___________________________

    Oui je rêve que je ne rêve pas
    dans le délire de tes nuits
    dans la conscience du jour
    cette envie de colorer tes arcs-en-ciel aux prises avec les nuages
    assise sous le chêne
    à brouter des impatiences dans la gueule du temps
    ce temps empanaché d'étoiles
    de fils d'araignée
    quand la voix cherche les contours d'une présence
    pour la suite du jour

    ___________________________

    Ma vie se berce au creux de la mémoire
    d'un amour retrouvé comme un mystère
    entre les seins affolés
    par une nuée d'interdits

    En proie aux fièvres
    mes rêves glissent sous le poids de la démesure
    sur les rives chaudes et parfumées du sommeil
    quand mes pores se tordent
    dans la nuit peuplée de sueurs
    de doux désirs entr'ouverts
    entre le souffle et les ongles

    Les bouches lasses se cueillent
    devant la lune éclose

    ___________________________

    Demain est toujours un autre jour
    qui nous suit pas à pas
    dans les décombres de la nuit
    ses rêves immobiles sous l'oreiller
    poursuivis dans le plein des silences
    qui charrient à distance les feux de l'âme
    cette distance que l'oeil inonde
    pour nettoyer les passions refoulées
    dans les abîmes d'un poème qui ne veut pas se taire
    un poème à la mesure du coeur
    aiguisé par la lenteur des heures à bout de cris

    ___________________________

    À l'approche de ton corps nu
    ma chair goûte tes fièvres
    de la courbe de tes rêves à la pointe du vertige
    et l'ivresse de mes lèvres déclenche le délire
    cette sauvage volupté
    quand mon souffle te parcourt satiné

    Se cambre ta raison
    sous mes doigts agités
    sans rancune
    de laisser échapper ce mouvement ondulé
    cette vague
    comme un spasme
    au bout du cri

    ___________________________

    L'amour veille dans le silence advenu
    ce silence ému par le vertige des jours
    jours de peurs
    jours des alentours défaits
    jours qui parlent tout bas
    jours évidés des sens
    jour dans la descente du jour
    long cortège des jours abandonnés à leurs songes

    ___________________________

    Ce jour n'en peut plus de dormir si tard dans son lit
    cette âme qui dort tout bonnement dans sa nuit
    un pan de nuit accrochée à la vie
    quand la vie se mesure à nos pas piétinés
    quand la vie nous rassure dans le délire des ombres

    De toutes ses coutures elle craque
    dans la charpie des heures
    s'effiloche en petites rivières nocturnes
    se rabat dans la dorure d'un soleil emprisonné
    dans un espace trop étroit
    un espace de temps trop vieux
    que la main pose sur la détresse du jour

    ___________________________

    Le soleil me joue des tours
    projette dans mon regard
    les jours étourdis par de trop grandes extases
    accrochées au clou de mon âme
    en attente du prochain soir violacé

    Par une fenêtre du coeur
    gémissent des musiques
    des gestes interrompus
    dans ce piège adossé au réveil

    ___________________________

    Tu peux toujours croquer quelques mots pour déjeuner
    pour accrocher les soucis
    dans l'oeil figé du temps qu'il fait dehors
    les branches tendues aux quatre vents

    ___________________________

    Quand un grand vent souffla sur la peau de l'automne
    elle prit la fuite
    et une chemise au hasard
    en parlant de rentrer dans un portrait de famille
    sans parlure
    sans ambiance
    puis revint ranger cette randonnée
    là où elle l'avait laissée
    juste sous le ciel étoilé de son lit

    Elle rêvait tout simplement

    ___________________________

    Suite de nuits
    que l'amour embrase de toute éternité
    pourchassée par le crime de n'être pas assouvie
    quand le souffle brusquement s'arrête
    dans le regard plongé au coeur d'un arbre d'automne
    comme une bête blessée
    fouettée par le vent
    et toutes ses feuilles qui gisent sur le sol défait

    Vive mémoire emportée par les rafales du temps

    ___________________________

    Il pleut des joies dans mes yeux
    des arcs-en-ciel sur mes épaules
    des délires crachés par la mer
    ramassés par une vague silencieuse
    à la lumière d'un vieux rêve taillé sur mesure

    Il pleut des odeurs de cheminées
    à l'image des hautes forêts
    des murmures échappés du rire
    qui bousculent mon espace intime
    pour tuer la peur
    ses durs reflets

    ___________________________

    Connectés à l'amour
    aux cordes des guitares
    celles trempées dans l'acier de l'aujourd'hui
    les lendemains paralysent le retour de quelques larmes
    appuyées sur les murs
    des maisons de novembre

    Que viennent les musiques à pleines mains
    sur la portée du coeur
    dans les sillons du jour accordés au plaisir d'être
    enfin

    ___________________________

    Dans la blancheur de l'être
    le coeur cultive un rêve abandonné dans les couloirs de la nuit
    parmi les angles
    et les assauts du regard
    venus explorer les fractures de l'âme
    ces traces fragiles qu'un silence inonde

    ___________________________

    Froid comme un hiver
    le bonheur se cherche un abri dans le bleuté des nuits
    porte le vague souvenir d'une main affolée
    comme une caresse sur l'éveil du jour
    en attendant une brassée de coeurs flottants

    L'amour et ses trouvailles
    ont rendu la brise à l'hiver

    ___________________________

    Côté coeur
    y a rien d'neuf
    à part le feu qui ronge ma langue
    quand les jours se cachent dans l'ombre

    Y a rien d'neuf au bout du jour
    quand les images s'ensablent dans ma mémoire
    que les nuits brûlent sous ma peau

    Y a rien d'neuf au bout d'la semaine
    à part les bruits
    les graffiti
    mes pieds en tête au bout d'la rue

    Y a rien d'neuf au bout du coeur
    à part tes yeux
    à part tes rêves
    pour caresser le bout d'ma vie

    ___________________________

    Quand tes musiques folles m'écoutent trop longtemps
    j'ai envie de faire trembler le jour
    qui se promène dans ma nuit
    d'envoyer mon âme en voyage
    pour la faire durer
    de chatouiller le soleil
    en faisant ma valise
    d'écrire des mots d'avance
    en cas de panne
    te parler au creux de mes phrases
    te chuchoter mes souvenirs ramassés en petits paquets d'émotions

    À travers la buée de mes espérances
    et la poussière des routes
    je m'abandonne dans un respir

    ___________________________

    Derrière les montagnes
    on aperçoit des regards vagabonder çà et là
    entre les arbres
    comme des sourires prolongés
    jusqu'au faîte de l'âme

    On aperçoit dans le tard des nuits
    quelques espaces de tendresse
    pour étouffer l'ennui
    quand le coeur fauve vient s'échouer
    aux abords des yeux ensablés
    par de trop longues heures d'attente

    Les jours nous regardent dormir entre les branches

    ___________________________

    Dans la cambrure du geste apparenté à l'infinie démesure
    ce temps passé tout contre vous
    enjolive les anciens printemps
    demeurés soudainement muets par temps de grands vents
    quand le destin fait rage

    Le corps comme un oiseau partage les tempêtes
    sur le chemin pavé de mots
    d'ardeurs arrachées à l'histoire

    ___________________________

    Comme une brise roucoulante
    venue s'échouer dans le cou de l'aube
    le corps transperce les nuages de mon âme
    et la chair de l'image
    qu'au loin je contemple tout près
    pour étancher la soif
    pour apprivoiser les battements du coeur dans l'instant

    ___________________________

    Déchirée par les départs toujours présents
    la douleur s'apaise
    quand le souffle rejoint le geste
    ce battement de vie
    à même ton âme greffée à la mienne

    Coincée entre l'espace et le temps
    mes mots en se taisant crient à tue-tête
    dans ce rêve sorti tout droit des nues
    habitat du coeur devenu oxygène

    À travers une verrière
    l'univers s'incline à genoux sur la nuit

    ___________________________

    Allongée sur les paumes du quotidien
    une femme de connivence avec le bonheur
    s'abandonne dans un fou rire
    pose délicate comme un fruit incandescent
    qu'enrobent les désirs
    venus valser sur ses nuits apprivoisées
    une femme moulée dans ses parures
    pour une fête empirique
    transparente parfumée
    visitée par les saisons
    inscrite au calendrier
    revue et corrigée par le mouvement perpétuel de la tendresse

    On imagine aussi les mains déployées d'un homme à plaisir
    venu raser ce rêve dans le jus des sens
    devant une bière enivrée d'illusions
    quand le temps forge des douleurs sous nos pieds désarmés
    échange l'amour contre la mort
    ses pitiés naissantes au bord des lèvres
    pour inquiéter nos nuits

    ___________________________

    Quand la vie m'étire à n'en plus finir
    j'étire l'avenir jusqu'à demain
    j'étire demain pour en finir avec l'avenir
    j'étire mes mots pour allonger le verbe
    je m'étire dans mon verbe pour conjuguer le désir à l'être
    et n'être plus que l'étirement d'un désir
    sur une distance allongée posée sur le temps
    un temps étiré par le hasard d'une rencontre
    une rencontre qui s'étire sur le devenir
    comme si demain n'existait pas

    Pour en finir
    le verbe me plonge dans ce désir de l'être
    en son devenir

    ___________________________

    Juste un peu plus de vie pour prendre l'amour par le goût
    quand le goût a le goût d'aller dormir près de la nuit
    cette nuit qui veille sur l'amour
    comme une vieille amante échevelée au goût du jour
    pas trop tannée
    juste encore en vie
    pour goûter aux nuits échevelées par l'amour

    ___________________________

    Elle est venue
    elle était peut-être déjà là
    debout en pyjama sur son destin
    dans sa chambre virginale
    appuyée sur un dégoût
    en attendant la conquête des seins des reins
    et autres viscères
    dépliant sa nuit sur le coeur englué
    dans son imagerie

    Finalement
    elle est peut-être venue
    mais je n'y étais pas

    ___________________________

    Devant les jours de banlieues
    le temps s'attriste
    ces îles roses à l'intimité fragile
    îles boiteuses à des années-lumière
    îles poisseuses dans le varech des regards
    îles érigées à la gloire de l'éphémère
    îles savantes pour dérouter le mouvement des foules
    îles languissant comme des pluies
    îles mortes déclarées sans avenue
    îles ennuyeuses remplies de crépuscules
    îles éclatées en plein visage de la vie

    ___________________________

    Vous avez dit amour
    quand on vous aperçoit aujourd'hui plongé dans un bain de tendresse
    pour savonner les mercredis oubliés
    vous écrivez amour sur le bout d'une table
    entre deux feuilles grises
    deux colères
    et vos gestes dévastés par de trop longues heures

    Se grave enfin sur la chair de l'autre
    votre coeur démesuré
    et vous buvez l'amour
    quand le corps presse la détente
    comme au premier jour
    en cette mi-temps de février

    ___________________________

    Je bois à la source de vos mots délivrés
    temporaires
    quand la vague soupire
    quand le corps n'en peut plus de vous regarder dans l'embrasure des montagnes
    à travers le songe de vos regards venus si près de toucher l'indécence
    ce velouté du coeur jusqu'au vacillement des sens
    déboutonnés jusqu'à l'os

    C'est de l'amour
    dans le concentré des jours
    quand l'impuissance du geste s'étire à n'en plus finir
    pour espacer les désirs qui se heurtent aux vives absences

    C'est de l'amour
    comme un fruit arraché haut et court à l'automne
    un fruit d'hiver mûri à même les délicaresses
    quand le printemps s'allume allègrement
    aux abords de l'été

    ___________________________

    Qu'avons-nous à dérober ces gestes
    qui ne craignent plus la pudeur d'embrasser le poète
    dans les eaux grouillantes du délire
    ni même de tremper nos doigts dans le suc de l'amour
    comme une rosée sur le bonheur d'être assouvie par de tendres ébats
    ce repas que le coeur attend avidement
    à travers la bruine des jours
    ce doux mensonge pour un monde inventé par la blessure
    de ne pouvoir aimer à n'en plus finir

    ___________________________

    Quand il fait trop nuit
    un nouveau regard vient border mes rêves abandonnés sur le rivage
    qu'une simple lueur vient consteller

    Mémoire de la main qui effleure la mémoire
    mémoire des yeux qui arpente la nuit
    mémoire de la nuit qui parfume l'ennui

    Une flamme ardente vient chanter sous ma lampe
    des airs sauvages
    accompagnés de petites ronflettes
    hallucinées

    ___________________________

    Ne pillez plus ces nouveaux jours
    quand le soleil verse son or sur nos chairs attendries par l'âge des pierres
    quand nos yeux pavoisent devant ce rêve emmitouflé dans un rayon de lune
    quand le galbe soyeusement apprivoisé cherche les contours de la main qui effleure

    Sous l'écorce de nos vies
    le temps est à l'oeuvre
    sculpte dans cette argile
    des lumières frêles
    que les mots épuisent aux confins de la mémoire

    Surgissent alors des amours effrontées

    ___________________________

    Dans la savane de nos âmes
    des loups s'y promènent
    avec un goût de représailles à portée de hurlement
    étrangeté qui ressemble à une vocation
    jusque-là étendue sur une plage
    devant une mer de naufrages
    de cris douteux

    ___________________________

    En vérité
    c'est de toi cette senteur du jardin
    jusqu'à l'extrême regard incendiaire
    à la poursuite des patiences
    et des pluies venues

    Encore toi
    ce pays sans avenue
    que l'on transporte en soi dans la terre fertile du désir

    Toujours toi
    à la cadence des jours
    blottis entre chaque phrase
    sans mesure
    comme une certitude du présent

    ___________________________

    L'hiver ne pensait pas qu'il était rendu là où il était
    sous une pluie de glaçons barbares
    venue blesser la conscience des arbres nus
    leurs bras ballants comme chômeur sans cause
    et pour cause

    L'hiver venu a dérapé sur sa neige fondante
    à la dérive
    sur la noire habitude de nos gestes gelés

    ___________________________

    Encore tout chaud
    mon jour incendié par l'abondance du rêve
    sème dans les sillons de l'amour
    un visage habité de réels immenses
    une gueule à désir
    flanqué d'un sourire limité par la séduction d'un regard efficace
    une peau de sable fin arrachée aux plages

    Entre des pieds acrobates
    un vertige se répand sur le droit fil funambule

    ___________________________

    Les yeux assoupis dans une vague d'espoir
    retournent au rivage
    cette écume de l'émoi

    Dérive des jours insensés vers l'abîme des tendresses
    où le galbe rocheux s'étale sur la surface des eaux
    dans l'ébène du soir
    d'un enfant infini projeté dans le regard de l'aube

    ___________________________

    Ce corps inouï emprisonne le soleil dans un doute
    que supporte mal le ciel blafard

    Ciel de tous les regards portés sur la chose
    ciel enculé par des évidences
    semences du ciel dans le ventre du passé
    enfants éventrés dans les décharges du ciel
    ciel baisé en silence par des nuits épousées
    ciel de vie détrempée dans la sueur des jours

    De feu de sang
    le ciel me désire

    ___________________________

    Après maints combats
    le coeur essoufflé s'endort ensoleillé
    porte en moi ce plaisir de brûler dans l'ombre

    Ces seules lignes décochées sur la cible
    ressemblent à une coïncidence
    quand la raison perd la tête

    Posez un timbre de voix sur le mot
    envoyez cette bizarrerie au hasard
    comme un mot d'amour à la mer

    ___________________________

    Assoupis
    des fragments d'été brûlent sous la peau
    comme une promesse aux herbes folles
    dans un corps à corps avec les étoiles

    Lents mouvements inclinés sur l'âme affamée
    suspendue sur un mur de glace
    dans lequel résonne un cri d'enfant
    assassiné par de trop longues années

    ___________________________

    Où veux-tu que je dépose mes caresses
    lorsque la lune est rouge
    lorsque mon cri échevelé vient te dire que l'amour fermente sous le lichen
    lorsque tu danses près d'un gouffre de lumière
    lorsque tu marches sur des plages garnies d'apothéoses et de galets hors saison
    lorsque la mer me confie son silence me propose ses regrets comme la terre ses alarmes
    lorsque tu ruisselles sous l'écorce de tes nuits inventées
    lorsque je traverse le pont de tes rires téméraires
    lorsque enfin nos mains fleurissent sous un grand pin argenté

    ___________________________

    Dans les chairs roses du ciel
    une lune magique pose sous le regard des jours irrités par la rage des heures folles

    Heures de plomb à l'épaule
    heures des portes battantes
    heures tranchées dans le sens du cadavre
    heures lacérées par les visages fuyants
    heures déshabillées dans un respir
    heures qui se bousculent à la porte des foules
    heures bleues heures grises comme des pierres étranglées
    vive douleur des heures incendiées
    heures fragiles et nues dans les chairs roses du ciel

    ___________________________

    Votre folie m'habille comme un gant
    si près de la lumière
    si près des heures libérées par la foudre de vos rires en relief
    sur mes mots éventrés par les silences
    les oubliances que je suis
    à même ce jour
    imprégnée d'alliances
    d'enfances étalées sur mes crépuscules
    ce foutu mensonge

    ___________________________

    J'ai les écluses fragiles dans le regard de l'aube
    quand mes mains s'abandonnent au vertige des mots
    devant ce phare absent
    devant l'image rebelle d'une nuit furieuse
    pluvieuse

    ___________________________

    Au passage
    les baisers creusent des habitudes au hasard des fatigues
    lèchent le destin étroit d'un visage oublié dans le givre des heures
    visage abandonné sous le doux regard d'une étoile lointaine
    quand la fête déjoue les ruses d'un soir exténué

    ___________________________

    Une promesse de chairs odorantes provoque des printemps délurés
    des échanges de rêves effrontés
    derrière une foule triste
    essuie gestes et marées sur les visages à portée de l'esclave

    ___________________________

    Sur ma page
    des mots ondulés me respirent jusqu'au sein du rêve
    me ramènent au coeur des choses
    à travers le cristallin de l'âme
    ses ébats
    dans la chaleur des sexes poétiques
    évanouis comme des mystères déraisonnables

    ___________________________

    Un cheptel de mots avance lentement
    vers l'écrin fertile de mes pensées
    en meuglant des souvenirs désespérés
    sous le dernier quartier d'une lune d'hiver

    ___________________________

    Ce brasier du coeur brûle les ailes d'un horizon étonné
    invente des poursuites
    dans la brousse des prunelles
    des déesses éplorées

    Femmes de bois
    fibres de terre
    de sang trop mûr
    assises sur l'humus des âges sacrés
    fiançailles englouties dans un bleu éternel

    ___________________________

    Frémissante
    elle reconnaît les cris
    comme une exaltation secrète de la source
    ses passions qu'elle boit à même la bouche des échos rythmés
    des instants convertis à l'être
    autrefois bafoués
    sans mémoire
    rejette par ses paumes entrouvertes
    la raison trébuchante
    qu'aucune foi ne peut atteindre
    dans l'aube assassinée

    ___________________________

    Il fait jaune feu dehors
    à travers les arbres déchus et mauves
    devant ce jour poudré d'indifférence
    égaré dans le vin de l'aube
    ennivrée

    Comme un rendez-vous avec la mémoire
    ce feu à côté de moi
    me projette dans le plein des choses à écrire

    Tranquillement demain me lira
    apaisera le fer à 23 heures pile
    mais comment en être sûre ?

    ___________________________

    Une mémoire constellée glane les langues assoiffées
    mystère des mots sanctifiés par le poète
    sous l'emprise d'un verre offert
    pour évaporer les désirs inconscients de l'Être
    dévorantes failles engorgées de désirs
    décapsulés
    bus jusqu'à la lie

    ___________________________

    Au coeur de l'essentiel
    le silence mijote des réponses
    condamnées à éblouir les peurs
    à hauteur du vrai
    en ce jour dessiné
    inévitable

    Le coeur aux aguets

    ___________________________

    Rage folle des amours punitives
    doux labeur de questions pour nos âmes affamées

    Rage folle des amours démembrées
    par les jours indomptés d'un coeur fauve insondable

    Rage folle des amours déchiquetées
    ensevelies sous les bruits de nos pas inévitables

    Rage folle des amours libertaires
    abandonnées dans un cri

    ___________________________

    Cette femme désertique apprend en silence
    mais le silence ne lui répond pas

    Elle se chuchote les mots amoureux du temps
    répand ses cris en rafales
    sur des tissus brodés d'étoiles
    retenant la pluie d'un visage abruti

    Elle rêve
    elle rêve aux doux gémissements amarrés au quai d'un grand lit
    sème sur des pierres
    les fines herbes de son coeur éclaté

    Abandonnée devant un soleil trop pur
    la joie s'écrira peu à peu
    sur le blanc de l'âme imaginée trop grise
    que les couleurs transporteront sur les ailes du vent

    Le meilleur s'en vient !

    =====================================
    © Éditions En Marge et Huguette Bertrand
    Dépôt légal / mai 1997
    Bibliothèque nationale du Québec
    Bibliothèque nationale du Canada
    ISBN 2-921818-14-0
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    Ce recueil de poésie est aussi édité sur le site web de la
    Bibliothèque nationale du Canada dans sa collection électronique
    à l'adresse suivante :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/jusqua/regard.html ]

    This poetry book is also edited on the National Library of Canada's website
    in it's electronic collection at the following URL :
    [ http://collection.nlc-bnc.ca/100/200/300/huguette_bertrand/jusqua/regard.html ]

    ************
    Ce document fut présenté en lecture gratuite sur le site du "Project Gutenberg"
    en janvier 2002 par l'auteure Huguette Bertrand, (Québec) Canada

    This document has been released for free reading on "Project Gutenberg"
    on January 2002 by the author Huguette Bertrand, (Quebec) Canada

    ************
    Site personnel de l'auteure / The author's personal website :

    Espace poétique de Huguette Bertrand : [ http://www.espacepoetique.com ]

    Synopsis du site / Map site : [ http://www.espacepoetique.com/poete/map.html ]

    Courriel / Email : [ huguettebertrand@videotron.ca ]

  • Jeannot et Colin

    Jeannot et Colin

    Aproximadamente 3.649 palavras.

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    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    JEANNOT ET COLIN.

    Préface de l'Éditeur

    Les deux contes, _Le blanc et le noir_, _Jeannot et Colin_, font
    partie du volume qui parut, en 1764, sous le titre de Contes de
    Guillaume Fade.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    JEANNOT ET COLIN.

    Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à
    l'école dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans
    tout l'univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot
    était fils d'un marchand de mulets très renommé; Colin devait le
    jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre
    avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le
    taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation,
    et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout
    de l'année.

    Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats; ils
    s'aimaient beaucoup; et ils avaient ensemble de petites
    privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient
    toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le
    monde.

    Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un
    tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs,
    avec une veste de Lyon de fort bon goût; le tout était accompagné
    d'une lettre à M. de La Jeannotière. Colin admira l'habit, et ne
    fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de supériorité qui
    affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n'étudia plus, se regarda
    au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un
    valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à
    monsieur le marquis de La Jeannotière; c'était un ordre de
    monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris.
    Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un
    sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et
    pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

    Les lecteurs qui aiment à s'instruire doivent savoir que
    M. Jeannot, le père, avait acquis assez rapidement des biens
    immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces
    grandes fortunes? C'est parcequ'on est heureux. M. Jeannot
    était bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la
    fraîcheur. Ils allèrent à Paris pour un procès qui les ruinait,
    lorsque la fortune, qui élève et qui abaisse les hommes à son
    gré, les présenta à la femme d'un entrepreneur des hôpitaux des
    armées, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir
    tué plus de soldats en un an que le canon n'en fait périr en dix.
    Jeannot plut à madame; la femme de Jeannot plut à monsieur.
    Jeannot fut bientôt de part dans l'entreprise; il entra dans
    d'autres affaires. Dès qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a
    qu'à se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense.
    Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer à pleines
    voiles, ouvrent des yeux étonnés; ils ne savent comment vous avez
    pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des
    brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva à Jeannot
    le père, qui fut bientôt M. de La Jeannotière, et qui, ayant
    acheté un marquisat au bout de six mois, retira de l'école
    monsieur le marquis son fils, pour le mettre à Paris dans le beau
    monde.

    Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son
    ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le
    petit marquis ne lui fit point de réponse: Colin en fut malade de
    douleur.

    Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune
    marquis: ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne
    savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur
    voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas.
    Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par
    des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la
    maison commença par lui dire: Monsieur, comme vous savez le
    latin, et que vous êtes un homme de la cour…. Moi, monsieur,
    du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et
    bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa
    langue quand on ne partage pas son application entre elle et les
    langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit
    plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec
    cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité
    que parcequ'elles ne savent pas le latin.

    Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon
    fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et
    vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu.
    Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin?
    plaide-t-on en latin quand on a un procès? fait-on l'amour en
    latin? Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et
    il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à
    connaître Cicéron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il
    donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne
    pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? A quoi, cela
    lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le
    marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas
    les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas
    besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très
    commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de
    savoir sous quelle latitude on se trouve.

    Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler
    d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie.
    Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les
    astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se
    tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans
    l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de
    la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?

    Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis
    était au comble de la joie; le père était très indécis. Que
    faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. A être
    aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les
    moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra
    chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la
    moindre peine.

    Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit:
    On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus
    savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine
    pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire.
    Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a
    certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour.
    Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux
    esprits[1], ne sont que des fables convenues; et pour les
    modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à
    monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs
    de France, et que son successeur ait été bègue?

    [1] Fontenelle. B.

    Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur: on étouffe l'esprit
    des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de
    toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est
    la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la
    géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces ,
    des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On
    fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle
    et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y
    puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une
    mauvaise plaisanterie.

    Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur
    voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.

    Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il , ne doit
    pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour
    il a besoin d'un géomètre sublime, pour lever le plan de ses
    terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut
    débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les
    plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de
    même de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement né n'est
    ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il
    fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa
    magnificence. Il vaut sans doute mieux les protéger que de les
    exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du goût; c'est aux
    artistes à travailler pour lui; et c'est en quoi on a très grande
    raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont
    très riches) savent tout sans avoir rien appris, parcequ'en effet
    ils savent à la longue juger de toutes les choses qu'ils
    commandent et qu'ils paient.

    L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit: Vous avez très
    bien remarqué, madame, que la grande fin de l'homme est de
    réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences
    qu'on obtient ce succès? s'est-on jamais avisé dans la bonne
    compagnie de parler de géométrie? demande-t-on jamais à un
    honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil?
    s'informe-t-on à souper si Clodion-le-Chevelu passa le Rhin?
    Non, sans doute, s'écria la marquise de La Jeannotière, que ses
    charmes avaient initiée quelquefois dans le beau monde, et
    monsieur mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de
    tous ces fatras; mais enfin que lui apprendra-t-on? car il est
    bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme
    dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé
    que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai
    oublié le nom, mais qui commence par un _B_.–Par un _B_, madame?
    ne serait-ce point la botanique?–Non, ce n'était point de
    botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un
    _B_, et finissait par un _on_.–Ah! j'entends, madame; c'est le
    blason: c'est, à la vérité, une science fort profonde; mais elle
    n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire
    peindre ses armes aux portières de son carrosse; c'était la chose
    du monde la plus utile dans un état bien policé. D'ailleurs
    cette étude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier
    qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient
    commun est peu fêté. Enfin, après avoir examiné le fort et le
    faible des sciences, il fut décidé que monsieur le marquis
    apprendrait à danser.

    La nature, qui fait tout, lui avait donné un talent qui se
    développa bientôt avec un succès prodigieux; c'était de chanter
    agréablement des vaudevilles. Les grâces de la jeunesse, jointes
    à ce don supérieur, le firent regarder comme le jeune homme de la
    plus grande espérance. Il fut aimé des femmes; et ayant la tête
    toute pleine de chansons, il en fit pour ses maîtresses. Il
    pillait _Bacchus_ et _l'Amour_ dans un vaudeville, la nuit et le
    jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisième;
    mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de
    plus ou de moins qu'il ne fallait, il les fesait corriger
    moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans
    l'_Année_ littéraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des
    Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.

    Madame la marquise crut alors être la mère d'un bel esprit, et
    donna à souper aux beaux esprits de Paris. La tête du jeune
    homme fut bientôt renversée; il acquit l'art de parler sans
    s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'être propre à
    rien. Quand son père le vit si éloquent, il regretta vivement de
    ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait
    acheté une grande charge dans la robe. La mère, qui avait des
    sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un régiment pour
    son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est
    quelquefois plus cher qu'un régiment. Il dépensa beaucoup,
    pendant que ses parents s'épuisaient encore davantage à vivre en
    grands seigneurs.

    Une jeune veuve de qualité, leur voisine, qui n'avait qu'une
    fortune médiocre, voulut bien se résoudre à mettre en sûreté les
    grands biens de monsieur et de madame de La Jeannotière, en se
    les appropriant, et en épousant le jeune marquis. Elle l'attira
    chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui était
    pas indifférent, le conduisit par degrés, l'enchanta, le subjugua
    sans peine. Elle lui donnait tantôt des éloges, tantôt des
    conseils; elle devint la meilleure amie du père et de la mère.
    Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, éblouis de
    la splendeur de cette alliance, acceptèrent avec joie la
    proposition: ils donnèrent leur fils unique à leur amie intime.
    Le jeune marquis allait épouser une femme qu'il adorait et dont
    il était aimé; les amis de la maison le félicitaient; on allait
    rédiger les articles, en travaillant aux habits de noce et à
    l'épithalame.

    Il était un matin aux genoux de la charmante épouse que l'amour,
    l'estime, et l'amitié, allaient lui donner; ils goûtaient, dans
    une conversation tendre et animée, les prémices de leur bonheur;
    ils s'arrangeaient pour mener une vie délicieuse, lorsqu'un valet
    de chambre de madame la mère arrive tout effaré. Voici bien
    d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers déménagent la maison de
    monsieur et de madame; tout est saisi par des créanciers; on
    parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour
    être payé de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que
    c'est que ça, ce que c'est que cette aventure-là. Oui, dit la
    veuve, allez punir ces coquins-là, allez vite. Il y court, il
    arrive à la maison; son père était déjà emprisonné: tous les
    domestiques avaient fui chacun de leur côté, en emportant tout ce
    qu'ils avaient pu. Sa mère était seule, sans secours, sans
    consolation , noyée dans les larmes; il ne lui restait rien que
    le souvenir de sa fortune, de sa beauté, de ses fautes, et de ses
    folles dépenses.

    Après que le fils eut long-temps pleuré avec la mère, il lui dit
    enfin: Ne nous désespérons pas; cette jeune veuve m'aime
    éperdument; elle est plus généreuse encore que riche, je réponds
    d'elle; je vole à elle, et je vais vous l'amener. Il retourne
    donc chez sa maîtresse, il la trouve tête à tête avec un jeune
    officier fort aimable. Quoi! c'est vous, M. de La Jeannotière;
    que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mère? Allez
    chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du
    bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la
    préférence. Mon garçon, tu me parais assez bien tourné, lui dit
    l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai
    un bon engagement.

    Le marquis stupéfait, la rage dans le coeur, alla chercher son
    ancien gouverneur, déposa ses douleurs dans son sein, et lui
    demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme
    lui, gouverneur d'enfants. Hélas! je ne sais rien, vous ne
    m'avez rien appris, et vous êtes la première cause de mon
    malheur; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des
    romans, lui dit un bel esprit qui était là; c'est une excellente
    ressource à Paris.

    Le jeune homme, plus désespéré que jamais, courut chez le
    confesseur de sa mère; c'était un théatin très accrédité, qui ne
    dirigeait que les femmes de la première considération; dès qu'il
    le vit, il se précipita vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le
    marquis, où est votre carrosse? comment se porte la respectable
    madame la marquise votre mère? Le pauvre malheureux lui conta le
    désastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le théatin
    prenait une mine plus grave, plus indifférente, plus imposante:
    Mon fils, voilà où Dieu vous voulait; les richesses ne servent
    qu'à corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grâce à votre mère
    de la réduire à la mendicité?

    Oui, monsieur.–Tant mieux, elle est sûre de son salut.–Mais,
    mon père, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir
    quelques secours dans ce monde?–Adieu, mon fils; il y a une dame
    de la cour qui m'attend. Le marquis fut prêt à s'évanouir; il
    fut traité à peu près de même par tous ses amis, et apprit mieux
    à connaître le monde dans une demi-journée que dans tout le reste
    de sa vie.

    Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit
    avancer une chaise roulante, à l'antique, espèce de tombereau
    couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre
    charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un
    jeune homme grossièrement vêtu; c'était un visage rond et frais
    qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme brune, et
    assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La
    voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître: le voyageur
    eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abîmé dans
    sa douleur. Eh! mon Dieu! s'écria-t-il, je crois que c'est là
    Jeannot. A ce nom le marquis lève les yeux, la voiture s'arrête:
    C'est Jeannot lui-même, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne
    fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot
    reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu
    m'as abandonné, dit Colin; mais tu as beau être grand seigneur,
    je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta,
    en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans
    l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin;
    embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.

    Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. Qu'est-ce donc que
    tout cet attirail? vous appartient-il?–Oui, tout est à moi et à
    ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d'une bonne
    manufacture de fer étamé et de cuivre. J'ai épousé la fille d'un
    riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux
    petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n'avons
    point changé d'état, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami
    Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde
    ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je
    t'apprendrai le métier, il n'est pas bien difficile; je te
    mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre
    où nous sommes nés.

    Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie, la
    tendresse et la honte; et il se disait tout bas: Tous mes amis du
    bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon
    secours. Quelle instruction! La bonté d'âme de Colin développe
    dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde
    n'avait pas encore étouffé. Il sentit qu'il ne pouvait
    abandonner son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère, dit
    Colin; et quant à ton bon-homme de père, qui est en prison,
    j'entends un peu les affaires; ses créanciers, voyant qu'il n'a
    plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de
    tout. Colin fit tant qu'il tira le père de prison. Jeannot
    retourna dans sa patrie avec ses parents , qui reprirent leur
    première profession. Il épousa une soeur de Colin, laquelle
    étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Et
    Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils, virent
    que le bonheur n'est pas dans la vanité.

    FIN DE JEANNOT ET COLIN.

  • Histoire des voyages de Scarmentado

    Histoire des voyages de Scarmentado

    Aproximadamente 3.527 palavras.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE.

    TOME XXXIII

    DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

    RUE JACOB, N° 24.

    OEUVRES

    DE

    VOLTAIRE

    PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

    PAR M. BEUCHOT.

    TOME XXXIII.

    ROMANS. TOME I.

    A PARIS,

    CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

    RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

    RUE DU BATTOIR, N° 2O.

    MDCCCXXIX.

    HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO

    Préface de l'Éditeur

    Le prospectus des frères Cramer, pour leur édition de 1756,
    comprend les trois romans _Les deux consolés_, _Histoire des
    voyages de Scarmentado_, _Le songe de Platon_, au nombre des
    _morceaux neufs_ qu'ils allaient publier.

    Cependant la table chronologique qui est dans le tome LXX de
    l'édition in-8°de Kehl range les _Voyages de Scarmentado_ à
    l'année 1747. Longchamp[i] dit qu'ils furent composés en octobre
    1746, avec plusieurs autres romans, pendant la retraite de
    Voltaire à Sceaux. S'il fallait en croire Colini[ii], Voltaire
    aurait écrit les Voyages de Scarmentado après l'aventure de
    Francfort, en 1753. «Encore froissé des injustices qu'il venait
    d'éprouver, il composa les Voyages de Scarmentado, conte
    ingénieux, qui renferme des allusions visiblement applicables aux
    événements dans lesquels il avait figuré.» C'est au lecteur à
    prononcer si ce roman contient les allusions dont parle Colini.
    Pour moi, je ne les y ai point aperçues.

    [i] _Mémoires_, etc., page 140.

    [ii] _Mon séjour_, etc., page 61.

    Une édition de la Princesse de Babylone, qui parut en 1768 , est
    présentée comme une Suite des Voyages de Scarmentado.

    ——

    Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
    sont de Voltaire.

    Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
    et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
    chacun.

    Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
    des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un–, et sont, comme
    mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

    BEUCHOT.

    4 octobre 1829.

    HISTOIRE
    DES VOYAGES
    DE SCARMENTADO,

    ÉCRITE PAR LUI-MÊME.

    1756.

    Je naquis dans la ville de Candie, en 1600. Mon père en était
    gouverneur; et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était
    pas médiocrement dur, nommé _Iro_[1], fit de mauvais vers à ma
    louange, dans lesquels il me fesait descendre de Minos en droite
    ligne; mais mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où
    je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était
    un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui
    fût dans l'île.

    [1] Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son
    penchant pour la satire, les aventures qui en furent la suite,
    sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient
    supérieurs, avilirent et rendirent malheureux. Le ballet des
    _Éléments_ et l'opéra de _Callirhoé_ sont les seuls de ses
    ouvrages qui lui aient survécu: il mourut vieux, et avait fini
    par se faire dévot. K.

    Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome.
    J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités; car
    jusque-là on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de
    ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor
    Profondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et
    un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut
    m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me
    mettre dans la catégorie de ses mignons: je l'échappai belle. Je
    vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On
    disait, mais très faussement, que la signora Olimpia, personne
    d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne doit
    point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait
    fort plaisant. Une jeune dame de moeurs très douces, nommée _la
    signora Fatelo_, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le
    révérend P. _Poignardini_, et par le révérend P. _Aconiti_,
    jeunes profès d'un ordre qui ne subsiste plus: elle les mit
    d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais en même temps je
    courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très
    content de l'architecture de Saint-Pierre.

    Je voyageai en France; c'était le temps du règne de
    Louis-le-Juste[2]. La première chose qu'on me demanda, ce fut,
    Si je voulais à mon déjeuner un petit morceau du maréchal
    d'Ancre, dont le peuple avait fait rôtir la chair[3], et qu'on
    distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.

    [2] Louis XIII eut dès son enfance , dit Voltaire, le surnom de
    Juste, pai'cequ'il était né sous le signe de la Balance. Voyez
    tome XIX, _Le Siècle de Louis XIV_, chapitre 2. B.

    [3] Voyez: tome XVIII, page 177. B.

    Cet état était continuellement en proie aux guerres civiles,
    quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux
    pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce
    feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces
    beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Église gallicane.
    Hélas! dis-je, ce peuple est pourtant né doux: qui peut l'avoir
    tiré ainsi de son caractère? Il plaisante, et il fait des
    Saint-Barthélemi. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter!

    Je passai en Angleterre: les mêmes querelles y excitaient les
    mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le
    bien de l'Église, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le
    roi, la famille royale, et tout le parlement, et de délivrer
    l'Angleterre de ces hérétiques. On me montra la place où la
    bienheureuse reine Marie, fille de Henri VIII, avait fait brûler
    plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura
    que c'était une très bonne action: premièrement parceque ceux
    qu'on avait brûlés étaient Anglais; en second lieu parcequ'ils ne
    prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou
    de saint Patrice[4].Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne
    fût pas encore canonisée; mais il espérait qu'elle le serait
    bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

    [4] Sur le trou de Saint-Patrice , voyez tome XXXII, page 177;
    et dans les _Mélanges_, année 1763, la septième des _Lettres
    sur les miracles_. B.

    J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité
    chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un
    vieillard vénérable lorsque j'arrivai à La Haye. C'était la tête
    chauve du premier ministre Barneveldt, l'homme qui avait le mieux
    mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était
    son crime, et s'il avait trahi l'état. Il a fait bien pis, me
    répondit un prédicant à manteau noir; c'est un homme qui croit
    que l'on peut se, sauver par les bonnes oeuvres aussi bien que
    par la foi. Vous sentez bien que, si de telles opinions
    s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il
    faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs.
    Un profond politique du pays me dit en soupirant: Hélas!
    monsieur, le bon temps ne durera pas toujours; ce n'est que par
    hasard que ce peuple est si zélé; le fond de son caractère est
    porté au dogme abominable de la tolérance, un jour il y viendra:
    cela fait frémir. Pour moi, en attendant que ce temps funeste de
    la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite
    un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je
    m'embarquai pour l'Espagne.

    La cour était à Séville, les galions étaient arrivés, tout
    respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de
    l'année. Je vis au bout d'une allée d'orangers et de citronniers
    une espèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes
    précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes, étaient
    sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était
    un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons
    de voyage: A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne
    vois pas à quoi il peut servir. Ces indiscrètes paroles furent
    entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant
    je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque
    fête de taureaux, lorsque le grand-inquisiteur parut sur ce
    trône, d'où il bénit le roi et le peuple.

    Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs,
    noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec
    capuchon pointu, et sans capuchon; puis marchait le bourreau;
    puis on voyait au milieu des alguazils et des grands environ
    quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint
    des diables et des flammes. C'étaient des juifs qui n'avaient
    pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens
    qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré
    Notre-Dame d'Atocha[5], ou qui n'avaient pas voulu se défaire de
    leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On
    chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à
    petit feu tous les coupables; de quoi toute la famille royale
    parut extrêmement édifiée.

    [5] Sur Notre-Dame d'Atocha, voyez dans les _Mélanges_, année
    1769, une des notes de Voltaire sur son _Extrait d'un journal_
    (ou Mémoires du Dangeau). B.

    Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent
    chez moi deux familiers de l'inquisition avec la sainte
    Hermandad: ils m'embrassèrent tendrement, et me menèrent, sans me
    dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de
    natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout
    desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir
    lui parler: il me serra quelque temps entre ses bras, avec une
    affection toute paternelle; il me dit qu'il était sincèrement
    affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé; mais que tous
    les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre
    fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me
    demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je
    dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. Eh
    bien! mon cher enfant, pour quel péché? parlez-moi avec
    confiance. J'eus beau imaginer, je ne devinai point; il me mit
    charitablement sur les voies.

    Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte
    pour la discipline et une amende de trente mille réales. On me
    mena faire la révérence au grand-inquisiteur: c'était un homme
    poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je
    lui dis que cela était délicieux, et j'allai presser mes
    compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est.
    Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes
    choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils
    avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa[6], par
    lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix
    millions d'infidèles en Amérique pour les convertir. Je crus que
    cet évêque exagérait; mais quand on réduirait ces sacrifices à
    cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.

    [6] Las Cases: voyez tome XVII, pages 399, 426; et tome XXXII,
    pages 490-91. B.

    Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir
    mon tour de l'Europe par la Turquie; nous en prîmes la route. Je
    me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je
    verrais. Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants
    qui n'ont point été baptisés, et qui par conséquent seront bien
    plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le
    silence quand nous serons chez les mahométans.

    J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir en
    Turquie beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait
    dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines
    qu'on laissait prier la vierge Marie librement, et maudire
    Mahomet, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en
    arménien[7]. Les bonnes gens que les Turcs! m'écriai-je. Les
    chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels
    dans Constantinople; ces esclaves se persécutaient les uns les
    autres, comme des chiens qui se mordent dans la rue, et à qui
    leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le
    grand-vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec
    m'accusa d'avoir soupé chez le patriarche latin, et je fus
    condamné en plein divan à cent coups de latte sur la plante des
    pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain le
    grand-vizir fut étranglé; le surlendemain son successeur, qui
    était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'un mois
    après, me condamna à la même amende, pour avoir soupé chez le
    patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus
    fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler,
    je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la
    personne la plus tendre dans le tête-à-tête, et la plus dévote à
    la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour,
    elle s'écria en m'embrassant, _Alla, Illa, Alla!_ ce sont les
    paroles sacramentales des Turcs; je crus que c'étaient celles de
    l'amour: je m'écriai aussi fort tendrement, _Alla, Illa, Alla!_
    Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué! vous êtes
    Turc. Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la
    force, et je me crus trop heureux. Le matin l'iman vint pour me
    circoncire; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du
    quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler: je sauvai mon
    prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis vite
    en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine
    en Turquie, et de ne plus crier, _Alla, Illa, Alla_, dans un
    rendez-vous.

    [7] Voyez tome XVI, page 493. B.

    En arrivant à Ispahan on me demanda si j'étais pour le mouton
    noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort
    indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les
    factions du _mouton blanc_ et du _mouton noir_[8] partageaient
    encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis;
    de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras
    aux portes de la ville: il m'en coûta encore grand nombre de
    sequins pour me débarrasser des moutons.

    [8] Voyez tome XVI, page 478. B.

    Je poussai jusqu'à la Chine avec un interprète, qui m'assura que
    c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les
    Tartares s'en étaient rendus maîtres[9], après avoir tout mis à
    feu et à sang; et les révérends Pères jésuites d'un côté, comme
    les révérends Pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y
    gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne en sût rien. On n'a
    jamais vu de convertisseurs si zélés; car ils se persécutaient
    les uns les autres tour-à-tour: ils écrivaient à Rome des volumes
    de calomnies; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs
    pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux
    sur la manière de faire la révérence. Les jésuites voulaient que
    les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la
    Chine, et les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de
    Rome[10]. Il m'arriva d'être pris par les jésuites pour un
    dominicain. On me fit passer chez sa majesté tartare pour un
    espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin ,
    qui ordonna à un sergent qui commanda à quatre sbires du pays de
    m'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit après cent
    quarante génuflexions devant sa majesté. Elle me fit demander si
    j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût
    venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était
    un prêtre de soixante-dix ans[11]; qu'il demeurait à quatre mille
    lieues de sa sacrée majesté tartaro-chinoise; qu'il avait environ
    deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol; qu'il
    ne détrônait personne, et que sa majesté pouvait dormir en
    sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On
    m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe.

    [9] Voyez tome XVIIl, page 457. B.

    [10] Sur les querelles des cérémonies chinoises, voyez, tome XX.
    le chapitre XXXIX du _Siècle de Louis XIV_. B.

    [11] Innocent X, qui a régné de 1644 à 1655. B.

    Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de
    Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand
    Aureng-Zeb, dont on disait des merveilles dans le monde: il était
    alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de
    la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste
    que lui envoyait le shérif de la Mecque. C'était le balai avec
    lequel on avait balayé la maison sainte, le _caaba_, le _beth
    Alla_. Ce balai est le symbole du balai divin qui balaie toutes
    les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir
    besoin; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il
    est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son
    père; vingt raïas et autant d'omras étaient morts dans les
    supplices; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa
    dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du
    sérénissime empereur de Maroc, Muley Ismael[10], qui coupait des
    têtes tous les vendredis après la prière.

    [12] Voltaire a parlé d'Aureng-Zeb et de Muley Ismael, tome
    XVIII, page 420; voyez aussi la table de ce tome XVIII. B.

    Je ne disais mot; les voyages m'avaient formé, et je sentais
    qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes
    souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je
    l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc.
    Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de
    très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs états et qui
    fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et
    leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre
    interprète transmit en indou le discours impie de mon jeune
    homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux:
    nous partîmes le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit
    même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous
    prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en
    place publique, et tous les courtisans avouèrent sans flatterie
    que sa mort était très juste.

    Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les
    douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau
    fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes
    plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois
    des nations. Le capitaine nègre lui répondit: Vous avez le nez
    long, et nous l'avons plat; vos cheveux sont tout droits, et
    notre laine est frisée; vous avez la peau de couleur de cendre,
    et nous de couleur d'ébène; par conséquent nous devons, par les
    lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous
    achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de
    somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi
    pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs
    de boeuf dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre
    jaune qui par elle-même n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à
    beaucoup près, un bon ognon d'Egypte; aussi quand nous vous
    rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous fesons
    labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.

    On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai
    labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes
    oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu
    tout ce qu'il y a de beau, de bon, et d'admirable sur la terre:
    je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez
    moi: je fus cocu , et je vis que c'était l'état le plus doux de
    la vie.

    FIN DE L'HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO.

    —– Transcriber's Note: —–

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  • Henri III et sa Cour

    Henri III et sa Cour

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    Henri III et sa cour
    par
    Alexandre Dumas (Père)

    PERSONNAGES

    HENRI III, roi de France
    CATHERINE DE MEDICIS, reine mère
    HENRI DE LORRAINE, DUC DE GUISE
    CATHERINE DE CLEVES, DUCHESSE DE GUISE
    PAUL ESTUERT, COMTE DE SAINT-MEGRIN
    NOGARET DE LA VALETTE, BARON D'EPERNON; ANNE D'ARQUES,
    VICOMTE DE JOYEUSE (favoris du roi)
    SAINT-LUC
    BUSSY D'AMBOISE, favori du duc d'Anjou
    BALZAC D'ENTRAGUES, plus souvent appelé ANTRAGUET
    COME RUGGIERI, astrologue
    SAINT-PAUL, aide de camp du duc de Guise
    ARTHUR, page de madame la duchesse de Guise
    BRIGARD, boutiquier
    BUSSY-LECLERC, procureur; LA CHAPELLE-MARTEAU, maître
    des comptes; CRUCE (ligueurs)
    DU HALDE
    GEORGES, domestique de Saint-Mégrin
    MADAME DE COSSE; MARIE (femmes de madame la duchesse de Guise)
    Un Page d'Antraguet

    ACTE PREMIER

    Un grand cabinet de travail chez Côme Ruggieri; quelques instruments
    de physique et de chimie; une fenêtre entr'ouverte au fond de
    l'appartement, avec un téléscope.

    SCENE PREMIERE

    RUGGIERI, puis CATHERINE DE MEDICIS

    RUGGIERI, appuyé sur son coude, un livre d'astrologie ouvert devant
    lui; il y mesure des figures avec un compas; une lampe posée sur une
    table, à droite, éclaire la scène.

    Oui!…cette conjuration me paraît plus puissante et plus sûre.
    (Regardant un sablier) Neuf heures bientôt…Qu'il me tarde d'être à
    minuit pour en faire l'épreuve? Réussirai-je enfin? parviendrai-je à
    évoquer un de ces génies que l'homme, dit-on, peut contraindre à lui
    obéir, quoiqu'ils soient plus puissants que lui?…Mais, si la chaîne
    des êtres créés se brisait à l'homme!…(Catherine de Médicis entre
    par une porte secrète; elle ôte son demi-masque noir, tandis que
    Ruggieri ouvre une autre volume, paraît comparer, et s'écrie:) Le
    doute partout!…

    CATHERINE

    Mon père…(Le touchant) Mon père!…

    RUGGIERI

    Qui?…Ah! Votre Majesté!…Comment, si tard, à neuf heures du soir,
    vous hasarder dans cette rue de Grenelle, si déserte et si
    dangereuse!

    CATHERINE

    Je ne viens point du Louvre, mon père; je viens de l'hôtel de
    Soissons, qui communique avec votre retraite par ce passage secret.

    RUGGIERI

    J'étais loin de m'attendre à l'honneur…

    CATHERINE

    Pardon, Ruggieri, si j'interromps vos doctes travaux; en toute autre
    circonstance, je vous demanderais la permission d'y prendre
    part…Mais ce soir…

    RUGGIERI

    Quelque malheur?

    CATHERINE

    Non; tous les malheurs sont encore dans l'avenir. Vous-même avez
    tiré l'horoscope de ce mois de juillet, et le résultat de vos calculs
    a été qu'aucun malheur réel ne menaçait notre personne, ni celle de
    notre auguste fils, pendant sa durée…Nous sommes aujourd'hui au 20,
    et rien n'a démenti votre prédiction. Avec l'aide de Dieu, elle
    s'accomplira tout entière.

    RUGGIERI

    C'est donc un nouvel horoscope que vous désirez, ma fille? Si vous
    voulez monter avec moi à la tour, vos connaissances en astronomie
    sont assez grandes pour que vous puissiez suivre mes opérations et
    les comprendre. Les constellations sont brillantes.

    CATHERINE

    Non, Ruggieri; c'est sur la terre que mes yeux sont fixés maintenant.
    Autour du soleil de la royauté se meuvent aussi des astres brillants
    et funestes; ce sont ceux-là qu'avec votre aide, mon père, je compte
    parvenir à conjurer.

    RUGGIERI

    Commandez, ma fille; je suis prêt à vous obéir.

    CATHERINE

    Oui,…vous m'êtes tout dévoué…Mais aussi ma protection, quoique
    ignorée de tous, ne vous est pas inutile…Votre réputation vous a
    fait bien des ennemis, mon père…

    RUGGIERI

    Je le sais.

    CATHERINE

    La Mole, en expirant, a avoué que les figures de cire à la
    ressemblance du roi, que l'on a trouvées sur l'autel, percées d'un
    poignard à la place du coeur, avaient été fournies par vous; et
    peut-être les mêmes juges qui l'ont condamné trouveraient-ils, sous
    les cendres chaudes encore de son bûcher, assez de feu pour allumer
    celui de Côme Ruggieri.

    RUGGIERI, avec crainte

    Je le sais,…je le sais.

    CATHERINE

    Ne l'oubliez pas…Restez moi fidèle…et, tant que le ciel laissera
    à Catherine de Médicis existence et pouvoir, ne craignez rien.
    Aidez-la donc à conserver l'un et l'autre.

    RUGGIERI

    Que puis-je faire pour Votre Majesté?

    CATHERINE

    D'abord, mon père, avez-vous signé la Ligue, comme je vous avais
    écrit de le faire?

    RUGGIERI

    Oui, ma fille; la première réunion des ligueurs doit même avoir lieu
    ici; car nul d'entre eux ne soupçonne la haute protection dont
    m'honore Votre Majesté…Vous voyez que je vous ai comprise et que
    j'ai été au delà de vos ordres.

    CATHERINE

    Et vous avez compris aussi que l'écho de leurs paroles devait
    retentir dans mon cabinet, et non dans celui du roi?

    RUGGIERI

    Oui, oui…

    CATHERINE

    Et maintenant, mon père, écoutez…Votre profonde retraite, vos
    travaux scientifiques, vous laissent peu de temps pour suivre les
    intrigues de la cour…Et, d'ailleurs, vos yeux, habitués à lire dans
    un ciel pur, perceraient mal l'atmosphère épaisse et trompeuse qui
    l'environne.

    RUGGIERI

    Pardon, ma fille!…les bruits du monde arrivent parfois jusqu'ici:
    je sais que le roi de Navarre et le duc d'Anjou ont fui la cour et se
    sont retirés, l'un dans son royaume, l'autre dans son gouvernement.

    CATHERINE

    Qu'ils y restent; ils m'inquiètent moins en province qu'à Paris… Le
    caractère franc du Béarnais, le caractère irrésolu du duc d'Anjou, ne
    nous menacent point de grands dangers; c'est plus près de nous que
    sont nos ennemis…Vous avez entendu parler du duel sanglant qui a eu
    lieu, le 27 avril dernier, près la porte Saint-Antoine, entre six
    jeunes gens de la cour; parmi les quatre qui ont été tués, trois
    étaient les favoris du roi.

    RUGGIERI

    J'ai su sa douleur; j'ai vu les magnifiques tombeaux qu'il a fait
    élever à Quélus, Schomberg et Maugiron; car il leur portait une
    grande amitié…Il avait promis, assure-t-on, cent mille livres aux
    chirurgiens, en cas que Quélus vînt en convalescence…Mais que
    pouvait la science de la terre contre les dix-neuf coups d'épée qu'il
    avait reçus?…Antraguet, son meurtrier, a du moins été puni par
    l'exil…

    CATHERINE

    Oui, mon père…Mais cette douleur s'apaise d'autant plus vite,
    qu'elle a été exagérée. Quélus, Schomberg et Maugiron ont été
    remplacés par d'Epernon, Joyeuse et Saint-Mégrin. Antraguet
    reparaîtra demain à la cour; le duc de Guise l'exige, et Henri n'a
    rien à refuser à son cousin de Guise. Saint-Mégrin et lui sont mes
    ennemis. Ce jeune gentilhomme bordelais m'inquiète. Plus instruit,
    moins frivole surtout que Joyeuse et d'Epernon, il a pris sur
    l'esprit de Henri un ascendant qui m'effraye…Mon père, il en ferait
    un roi.

    RUGGIERI

    Et le duc de Guise?

    CATHERINE

    En ferait un moine, lui…Je ne veux ni l'un ni l'autre…Il me faut
    un peu plus qu'un enfant, un peu moins qu'un homme…Aurais-je donc
    abâtardi son coeur à force de voluptés, éteint sa raison par des
    pratiques superstitieuses, pour qu'un autre que moi s'emparât de son
    esprit et le dirigeât à son gré?…Non; je lui ai donné un caractère
    factice, pour que ce caractère m'appartînt…Tous les calculs de ma
    politique, toutes les ressources de mon imagination ont tendu là…Il
    fallait rester régente de la France, quoique la France eût un roi; il
    fallait qu'on pût dire un jour: «Henri III a regné sous Catherine de
    Médicis…» J'y ai réussi jusqu'à présent…Mais ces deux hommes!…

    RUGGIERI

    Eh bien, René, votre valet de chambre, ne peut-il préparer pour eux
    des pommes de senteur, pareilles à celles que vous envoyâtes à Jeanne
    d'Albret, deux heures avant sa mort?…

    CATHERINE

    Non…Ils me sont nécessaires: ils entretiennent dans l'âme du roi
    cette irrésolution qui fait ma force. Je n'ai besoin que de jeter
    d'autres passions au travers de leurs projets politiques, pour les en
    distraire un instant; alors je me fais jour entre eux; j'arrive au
    roi, que j'aurai isolé avec sa faiblesse, et je ressaisis ma
    puissance…J'ai trouvé un moyen. Le jeune Saint-Mégrin est amoureux
    de la duchesse de Guise.

    RUGGIERI

    Et celle-ci?…

    CATHERINE

    L'aime aussi, mais sans se l'avouer encore à elle-même,
    peut-être…Elle est esclave de sa réputation de vertu…Ils en sont
    à ce point où il ne faut qu'une occasion, une rencontre, un
    tête-à-tête, pour que l'intrigue se noue; elle-même craint sa
    faiblesse, car elle le fuit…Mon père, ils se verront aujourd'hui;
    ils se verront seuls.

    RUGGIERI

    Où se verront-ils?

    CATHERINE

    Ici…Hier, au cercle, j'ai entendu Joyeuse et d'Epernon lier, avec
    Saint-Mégrin, la partie de venir faire tirer leur horoscope par
    vous…Dites aux deux premiers ce que bon vous semblera sur leur
    fortune future, que le roi veut porter à son comble, puisqu'il compte
    en faire ses beaux-frères…Mais trouvez le moyen d'éloigner ces
    jeunes fous…Restez seul avec Saint-Mégrin; arrachez-lui l'aveu de
    son amour; exaltez sa passion; dites-lui qu'il est aimé, que grâce à
    votre art, vous pouvez le servir; offrez-lui un tête-à-tête.
    (Montrant une alcôve cachée dans la boiserie) La duchesse de Guise
    est déjà là, dans ce cabinet si bien caché dans la boiserie, que vous
    avez fait faire pour que je puisse voir et entendre au besoin, sans
    être vue. Par Notre-Dame! il nous a déjà été utile, à moi pour mes
    expériences politiques, et à vous pour vos magiques opérations.

    RUGGIERI

    Et comment l'avez-vous déterminée à venir?…

    CATHERINE, ouvrant la porte du passage secret

    Pensez-vous que j'aie consulté sa volonté?

    RUGGIERI

    Vous l'avez donc fait entrer par la porte qui donne dans le passage
    secret?

    CATHERINE

    Sans doute…

    RUGGIERI

    Et vous avez songé aux périls auxquels vous exposiez Catherine de
    Clèves, votre filleule!…L'amour du Saint-Mégrin, la jalousie du duc
    de Guise…

    CATHERINE

    Et c'est justement de cet amour et de cette jalousie que j'ai
    besoin…M. de Guise irait trop loin, si nous ne l'arrêtions pas.
    Donnons-lui de l'occupation…D'ailleurs, vous connaissez ma maxime:

    Il faut tout tenter et faire,
    Pour son ennemi défaire.

    RUGGIERI

    Ainsi, ma fille, vous avez consenti à lui découvrir le secret de
    cette alcôve.

    CATHERINE

    Elle dort. Je l'ai invitée à prendre avec moi une tasse de cette
    liqueur que l'on tire de fèves arabes que vous avez rapportées de vos
    voyages, et j'y ai mêlé quelques gouttes du narcotique que je vous
    avais demandé pour cet usage.

    RUGGIERI

    Son sommeil a dû être profond; car la vertu de cette liqueur est
    souveraine.

    CATHERINE

    Oui…Et vous pourrez la tirer de ce sommeil à votre volonté?

    RUGGIERI

    A l'instant, si vous le voulez.

    CATHERINE

    Gardez-vous en bien!

    RUGGIERI

    Je crois vous avoir dit aussi qu'à son réveil toutes ses idées
    seraient quelque temps confuses, et que sa mémoire ne reviendrait
    qu'à mesure que les objets frapperaient les yeux.

    CATHERINE

    Oui…tant mieux! elle sera moins à même de se rendre compte de votre
    magie…Quant à Saint-Mégrin, il est, comme tous ces jeunes gens,
    superstitieux et crédule: il aime, il croira…D'ailleurs, vous ne
    lui laisserez pas le temps de se reconnaître. Vous devez avoir un
    moyen d'ouvrir cette alcôve, sans quitter cette chambre?

    RUGGIERI

    Il ne faut qu'appuyer sur un ressort caché dans les ornements de ce
    miroir magique. (Il appuie sur le ressort, et la porte de l'alcôve
    se lève à moitié)

    CATHERINE

    Votre adresse fera le reste, mon père, et je m'en rapporte à
    vous…Quelle heure comptez-vous?…

    RUGGIERI

    Je ne puis vous le dire…La présence de Votre Majesté m'a fait
    oublier de retourner ce sablier, et il faudrait appeler quelqu'un.

    CATHERINE

    C'est inutile; ils ne doivent pas tarder; voilà
    l'important…Seulement, mon père, je ferai venir d'Italie une
    horloge;…je la ferai venir pour vous…Ou plutôt, écrivez vous-même
    à Florence et demandez-la, quelque prix qu'elle coûte.

    RUGGIERI

    Votre Majesté comble tous mes désirs…Depuis longtemps, j'en eusse
    acheté une, si le prix exorbitant qu'il faut y mettre…

    CATHERINE

    Pourquoi ne pas vous adresser à moi, mon père?…Par Notre-Dame! il
    ferait beau voir que je laissasse manquer d'argent un savant tel que
    vous…Non…Venez demain, soit au Louvre, soit à notre hôtel de
    Soissons, et un bon de notre royale main, sur le surintendant de nos
    finances, vous prouvera que nous ne sommes ni oublieuse ni ingrate.
    Dieu soit avec vous, mon père! (Elle remet son masque et sort par la
    porte secrète)

    SCENE II

    RUGGIERI, LA DUCHESSE DE GUISE, endormie

    RUGGIERI

    Oui, j'irai te rappeler ta promesse…Ce n'est qu'à prix d'or que je
    puis me procurer ces manuscrits précieux qui me sont si
    nécessaires…(Ecoutant) On frappe…Ce sont eux. (Il va refermer la
    porte de l'alcôve)

    D'EPERNON, derrière le théâtre

    Holà! hé!

    RUGGIERI

    On y va, mes gentilshommes, on y va.

    SCENE III

    RUGGIERI, D'EPERNON, SAINT-MEGRIN, JOYEUSE

    D'EPERNON, à Joyeuse, qui entre appuyé sur une sarbacane et sur le
    bras de Saint-Mégrin

    Allons, allons, courage, Joyeuse! Voilà enfin notre sorcier…Vive
    Dieu! mon père, il faut avoir des jambes de chamois et des yeux de
    chat-huant pour arriver jusqu'à vous.

    RUGGIERI

    L'aigle bâtit son aire à la cime des rochers pour y voir de plus loin.

    JOYEUSE, s'étendant dans un fauteuil

    Oui; mais on voit clair pour y arriver, au moins.

    SAINT-MEGRIN

    Allons, allons, messieurs, il est probable que le savant Ruggieri ne
    comptait pas sur notre visite. Sans cela, nous aurions trouvé
    l'antichambre mieux éclairée…

    RUGGIERI

    Vous vous trompez, comte de Saint-Mégrin. Je vous attendais…

    D'EPERNON

    Tu lui avais donc écrit?

    SAINT-MEGRIN

    Non, sur mon âme; je n'en ai parlé à personne…

    D'EPERNON, à Joyeuse

    Et toi?

    JOYEUSE

    Moi? Tu sais que je n'écris que quand j'y suis forcé…Cela me fatigue.

    RUGGIERI

    Je vous attendais, messieurs, et je m'occupais de vous.

    SAINT-MEGRIN

    En ce cas, tu sais ce qui nous amène.

    RUGGIERI

    Oui.

    (D'Epernon et Saint-Mégrin se rapprochent de lui. Joyeuse se
    rapproche aussi, mais sans se lever de son fauteuil)

    D'EPERNON

    Alors toutes tes sorcelleries sont faites d'avances; nous pouvons
    t'interroger, tu vas nous répondre?

    RUGGIERI

    Oui…

    JOYEUSE

    Un instant, tête-Dieu!…(Tirant à lui Ruggieri) Venez ici, mon
    père…On dit que vous êtes en commerce avec Satan…Si cela était, si
    cet entretien avec vous pouvait compromettre notre salut,…j'espère que
    vous y regarderiez à deux fois, avant de damner trois gentilshommes des
    premières maisons de France?

    D'EPERNON

    Joyeuse a raison, et nous sommes trop bons chrétiens!…

    RUGGIERI

    Rassurez-vous, messieurs, je suis aussi bon chrétien que vous.

    D'EPERNON

    Puisque tu nous assures que ta sorcellerie n'a rien de commun avec
    l'enfer, eh bien, voyons, que te faut-il, ma tête ou ma main?…

    RUGGIERI

    Ni l'une ni l'autre; ces formalités sont bonnes pour le vulgaire;
    mais, toi, jeune homme, tu es placé assez au-dessus de lui pour que
    ce soit dans un astre brillant entre tous les astres que je lise ta
    destinée…Nogaret de la Valette, baron d'Epernon…

    D'EPERNON

    Comment! tu me connais aussi, moi?…Au fait, il n'y a rien là
    d'étonnant…Je suis devenu si populaire!

    RUGGIERI, reprenant

    Nogaret de la Valette, baron d'Epernon, ta faveur passée n'est rien
    auprès de ce que sera ta faveur future.

    D'EPERNON

    Vive Dieu! mon père, et comment irai-je plus loin?…Le roi m'appelle
    son fils.

    RUGGIERI

    Ce titre, son amitié seule te le donne, et l'amitié des rois est
    inconstante…Il t'appellera son frère, et les liens du sang le lui
    commanderont.

    D'EPERNON

    Comment! tu connais le projet du mariage…?

    RUGGIERI

    Elle est belle, la princesse Christine! Heureux sera celui qui la
    possédera!

    D'EPERNON

    Mais qui a pu t'apprendre?…

    RUGGIERI

    Ne t'ai-je pas dit, jeune homme, que ton astre était brillant entre
    tous les astres?…Et maintenant à vous, Anne d'Arques, vicomte de
    Joyeuse; à vous que le roi appelle aussi son enfant.

    JOYEUSE

    Eh bien; mon père, puisque vous lisez si bien dans le ciel, vous
    devez y voir tout le désir que j'ai de rester dans cet excellent
    fauteuil, si toutefois cela ne nuit pas à mon horoscope…Non? Eh
    bien, allez, je vous écoute.

    RUGGIERI

    Jeune homme, as-tu songé quelquefois, dans tes rêves d'ambition, que
    la vicomté de Joyeuse pût être érigée en duché;…que le titre de
    pair qu'on y joindrait te donnerait le pas sur tous les pairs de
    France, excepté les princes du sang royal, et ceux des maisons
    souveraines de Savoie, Lorraine et Clèves?…Oui…Eh bien, tu n'as
    fait que pressentir la moitié de ta fortune…Salut à l'époux de
    Marguerite de Vaudemont, soeur de la reine!…Salut au grand amiral
    du royaume de France!…

    JOYEUSE, se levant vivement

    Avec l'aide de Dieu et de mon épée, mon père, nous y arriverons.
    (Lui donnant sa bourse) Tenez, c'est bien mal récompenser la
    prédiction de si hautes destinées; mais c'est tout ce que j'ai sur
    moi.

    D'EPERNON

    De par Dieu! tu m'y fais penser, et moi qui oubliais…(Il fouille à
    son escarcelle) Eh bien, des dragées à sarbacane, voilà tout…Je ne
    pensais plus que j'avais perdu à la prime jusqu'à mon dernier
    philippus…Je ne sais ce que devient ce maudit argent; il faut qu'il
    soit trépassé…Vive Dieu! Saint-Mégrin, toi qui es ami de Ronsard,
    tu devrais bien le charger de faire son épitaphe…

    SAINT-MEGRIN

    Il est enterré dans les poches de ces coquins de ligueurs…Je crois
    qu'il n'y a plus guère que là qu'on puisse trouver les écus à la rose
    et les doublons d'Espagne…Cependant il m'en reste encore
    quelques-uns, et si tu veux…

    D'EPERNON, riant

    Non, non, garde-les pour acheter de l'ellébore; car il faut que vous
    sachiez, mon père, que, depuis quelque temps, notre camarade
    Saint-Mégrin est fou…Seulement, sa folie n'est pas gaie…Cependant,
    il vient de me donner une bonne idée…Il faut que je vous fasse payer
    mon horoscope par un ligueur…Voyons, sur lequel vais-je vous donne un
    bon?…Aide-moi, duc de Joyeuse. Ce titre sonne bien, n'est-ce pas?
    Voyons, cherche…

    JOYEUSE

    Que dis-tu de notre maître des comptes, La Chapelle-Marteau?…

    D'EPERNON

    Insolvable…En huit jours, il épuiserait les trésors de Philippe II.

    SAINT-MEGRIN

    Et le petit Brigard?…

    D'EPERNON

    Bah!…un prévot de boutiquiers! il offrirait de s'acquitter en
    cannelle et en herbe à la reine.

    RUGGIERI

    Thomas Crucé?…

    D'EPERNON

    Si je vous prenais au mot, mon père, vos épaules pourraient garder
    pendant quelque temps rancune à votre langue…Il n'est pas endurant.

    JOYEUSE

    Eh bien, Bussy Leclerc?

    D'EPERNON

    Vive Dieu….un procureur…Tu es de bon conseil, Joyeuse…(A
    Ruggieri) Tiens, voilà un bon de dix écus noble rose. Fais bien
    attention que la noble rose n'est pas démonétisée comme l'écu sol et
    le ducat polonais, et qu'elle vaut douze livres. Va chez ce coquin
    de ligueur de la part de d'Epernon et fais-toi payer; s'il refuse,
    dis-lui que j'irai moi-même avec vingt-cinq gentilshommes et dix ou
    douze pages…

    SAINT-MEGRIN

    Allons, maintenant que ton compte est réglé, je te rappellerai qu'on
    doit nous attendre au Louvre…Il faut rentrer, messieurs; partons!

    JOYEUSE

    Tu as raison; nous ne trouverions plus de chaises à porteurs.

    RUGGIERI, arrêtant Saint-Mégrin

    Comment! jeune homme, tu t'éloignes sans me consulter!…

    SAINT-MEGRIN

    Je ne suis pas ambitieux, mon père; que pourriez-vous me promettre?

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux!…Ce n'est pas en amour du moins.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père! Parlez bas!

    RUGGIERI

    Tu n'es pas ambitieux, jeune homme, et, pour devenir la dame de tes
    pensées, il a fallu qu'une femme réunît dans son blason les armes de
    deux maisons souveraines, surmontées d'une couronne ducale…

    SAINT-MEGRIN

    Plus bas, mon père, plus bas!

    RUGGIERI

    Eh bien, doutes-tu encore de la science?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    RUGGIERI

    Veux-tu partir encore sans me consulter?

    SAINT-MEGRIN

    Je le devrais, peut-être…

    RUGGIERI

    J'ai cependant bien des révélations à te faire.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'elles viennent du ciel ou de l'enfer, je les entendrai…Joyeuse,
    d'Epernon, laissez-moi: je vous rejoindrai bientôt dans
    l'antichambre…

    JOYEUSE

    Un instant, un instant!…ma sarbacane…De par sainte Anne! si
    j'aperçois une maison de ligueur à cinquante pas à la ronde, je ne
    veux pas lui laisser un seul carreau.

    D'EPERNON, à Saint-Mégrin

    Allons, dépêche-toi!…et nous te ferons bonne garde pendant ce
    temps. (Ils sortent.)

    SCENE IV

    RUGGIERI, SAINT-MEGRIN, puis LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN, poussant la porte

    Bien, bien…(Revenant) Mon père… un seul mot… M'aime-t-elle?…
    Vous vous taisez, mon père… Malédiction!… Oh! faites…faites
    qu'elle m'aime! On dit que votre art a des ressources inconnues et
    certaines, des breuvages, des philtres! Quels que soient vos moyens,
    je les accepte, dussent-ils compromettre ma vie en ce monde et mon
    salut dans l'autre…Je suis riche. Tout ce que j'ai est à vous. De
    l'or, des bijoux; ah! votre science peut-être méprise ces trésors du
    monde! Eh bien, écoutez-moi, mon père! On dit que les magiciens
    quelquefois ont besoin, pour leurs expériences cabalistiques, du sang
    d'un homme vivant encore. (Lui présentant son bras nu) Tenez, mon
    père…Engagez-vous seulement à me faire aimer d'elle…

    RUGGIERI

    Mais es-tu sûr qu'elle ne t'aime pas?

    SAINT-MEGRIN

    Que vous dirai-je, mon père? jusqu'à l'heure du désespoir, ne
    reste-t-il pas au fond du coeur une espérance sourde?…Oui,
    quelquefois j'ai cru lire dans ses yeux, lorsqu'ils ne se
    détournaient pas assez vite…Mais je puis me tromper…Elle me fuit,
    et jamais je ne suis parvenu à me trouver seul avec elle.

    RUGGIERI

    Et si tu y réussissais enfin?

    SAINT-MEGRIN

    Cela étant, mon père!…son premier mot m'apprendrait ce que j'ai à
    craindre ou à espérer.

    RUGGIERI

    Et bien, viens et regarde dans cette glace…On l'appelle le miroir
    de réflexion…Quelle est la personne que tu désires y voir?

    SAINT-MEGRIN

    Elle, mon père!…

    (Pendant qu'il regarde, l'alcôve s'ouvre derrière lui et laisse
    apercevoir la duchesse de Guise endormie)

    RUGGIERI

    Regarde!

    SAINT-MEGRIN

    Dieu!…vrai Dieu!…c'est elle!…elle, endormie! Ah! Catherine!
    (L'alcôve se referme) Catherine! Rien…(regardant derrière) Rien
    non plus par ici…Tout a disparu: c'est un rêve, une illusion…Mon
    père, que je la voie…que je la revoie encore!…

    RUGGIERI

    Elle dormait, dis-tu?

    SAINT-MEGRIN

    Oui…

    RUGGIERI

    Ecoute: c'est surtout pendant le sommeil que notre pouvoir est plus
    grand…Je puis profiter du sien pour la transporter ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ici, près de moi?

    RUGGIERI

    Mais, dès qu'elle est réveillée, rappelle-toi que toute ma puissance
    ne peut rien contre sa volonté…

    SAINT-MEGRIN

    Bien, mais hâtez-vous, mon père!…hâtez-vous!…

    RUGGIERI

    Prends ce flacon; il suffira de le lui faire respirer pour qu'elle
    revienne à elle…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui; mais hâtez-vous…

    RUGGIERI

    T'engages-tu par serment à ne jamais révéler?…

    SAINT-MEGRIN

    Sur la part que j'espère dans le paradis, je vous le jure…

    RUGGIERI

    Eh bien, lis…(Tandis que Saint-Megrin parcourt quelques lignes du
    livre ouvert par Ruggieri, l'alcôve s'ouvre derrière lui; un ressort
    fait avancer le sofa dans la chambre, et la boiserie se referme)
    Regarde! (Il sort)

    SCENE V

    SAINT-MEGRIN, LA DUCHESSE DE GUISE

    SAINT-MEGRIN

    Elle!…c'est elle!…la voilà…(Il s'élance vers elle, puis
    s'arrête tout à coup) Dieu! j'ai lu que parfois des magiciens
    enlevaient au tombeau des corps qui, par la force de leurs
    enchantements, prenaient la ressemblance d'une personne vivante.
    Si…Que Dieu me protège! Ah!…rien ne change…Ce n'est donc pas
    un prestige, un rêve du ciel…Oh! son coeur bat à peine!…sa
    main…elle est glacée!…Catherine! réveille-toi: ce sommeil
    m'épouvante! Catherine!…Elle dort…Que faire?…Ah! ce
    flacon,…..j'oubliais…Ma tête est perdue!…(Il lui fait respirer
    le flacon)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui,…respire!…lève-toi!…parle, parle!…j'aime mieux
    entendre ta voix, dût-elle me bannir à jamais de ta présence, que de
    te voir dormir de ce sommeil froid.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! que je suis faible!…(Elle se lève en s'appuyant sur la tête de
    Saint-Mégrin, qui est à ses pieds) J'ai dormi longtemps…Mes
    femmes…comment s'appellent-elles?…(Apercevant Saint-Mégrin) Ah!
    c'est vous, comte? (Elle lui tend la main)

    SAINT-MEGRIN

    Oui…oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous!…mais pourquoi vous? Ce n'était pas vous que j'étais habituée
    à voir à mon réveil…Mon front est si lourd, que je ne puis y
    rassembler deux idées…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! Catherine, qu'une seule s'y présente, qu'une seule y
    reste!…celle de mon amour pour toi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…oui,…vous m'aimez…Oh! depuis longtemps, je m'en suis
    aperçue… Et moi aussi, je vous aimais, et je vous le cachais…
    Pourquoi donc?…Il me semble pourtant qu'il y a bien du bonheur à le
    dire!…

    SAINT-MEGRIN

    Oh! redis-le donc encore!…redis-le, car il y a bien du bonheur à
    l'entendre!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais j'avais un motif pour vous le cacher…Quel était-il donc?…
    Ah!… ce n'était pas vous que je devais aimer…(Se levant, et
    oubliant son mouchoir sur le sofa) Sainte Mère de Dieu! aurais-je dit
    que je vous aimais?…Malheureuse que je suis!…mon amour s'est
    réveillée avant ma raison.

    SAINT-MEGRIN

    Catherine! n'écoute que ton coeur. Tu m'aimes! tu m'aimes!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Je n'ai pas dit cela, monsieur le comte; cela n'est pas; ne
    croyez pas que cela soit…C'était un songe,…le sommeil,… le…
    Mais comment se fait-il que je sois ici?…Quelle est cette chambre?
    …Marie!…Madame de Cossé!… Laissez-moi, monsieur de
    Saint-Mégrin, éloignez-vous…

    SAINT-MEGRIN

    M'éloigner! et pourquoi?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! que m'arrive-t-il?…

    SAINT-MEGRIN

    Madame, je me vois ici, je vous y trouve, je ne sais comment…Il y a
    de l'enchantement, de la magie.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis perdue!…moi qui jusqu'à présent vous ai fui, moi que déjà
    les soupçons de M. de Guise, mon seigneur et maître…

    SAINT-MEGRIN

    M. de Guise!…mille damnations!…M. de Guise, votre seigneur et
    maître!…Oh! puisse-t-il ne pas vous soupçonner à tort…et que tout
    son sang…tout le mien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, vous m'effrayez.

    SAINT-MEGRIN

    Pardon!…mais quand je pense que je pouvais vous connaître libre,
    être aimé de vous, devenir aussi votre seigneur et maître…Il me
    fait bien mal, M. de Guise; mais que mon bon ange me manque au jour
    du jugement si je ne le lui rends pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte!…Mais enfin…où suis-je? dites-le moi…
    Aidez-moi à sortir d'ici, à me rendre à l'hôtel de Guise, et je vous
    pardonne…

    SAINT-MEGRIN

    Me pardonner! et quel est donc mon crime?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis ici…et vous me le demandez…Vous avez profité de son
    sommeil pour enlever une femme qui vous est étrangère, qui ne peut
    vous aimer, qui ne vous aime pas, monsieur le comte…

    SAINT-MEGRIN

    Qui ne m'aime pas!…Ah! madame, on n'aime pas comme j'aime, pour ne
    pas être aimé. J'en crois vos premières paroles, j'en crois…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence!

    SAINT-MEGRIN

    Ne craignez rien.

    JOYEUSE, dans l'antichambre

    Vive Dieu!…nous sommes en sentinelle, et on ne passe pas…

    LE DUC DE GUISE, derrière le théâtre

    Tête-Dieu! messieurs, prenez garde, en croyant jouer avec un renard,
    d'éveiller un lion…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Sainte Marie!…c'est la voix du duc de Guise!…où fuir? où me
    cacher?

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la porte

    C'est le duc de Guise?…Eh bien…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arrêtez, monsieur, au nom du ciel! vous me perdez.

    SAINT-MEGRIN

    C'est vrai…

    (Il court à la porte, passe entre les deux anneaux de fer la barre
    qui sert de verrou)

    RUGGIERI, entrant et prenant la duchesse par la main

    Silence, madame…Suivez-moi…

    (Il ouvre la porte secrète; la duchesse de Guise s'y élance, Ruggieri
    la suit; la porte se referme derrière eux)

    LE DUC DE GUISE, avec impatience

    Messieurs!…

    D'EPERNON

    Ne trouves-tu pas qu'il a un petit accent lorrain tout à fait
    agréable?…

    SAINT-MEGRIN, se retournant

    Maintenant, madame,…nous pouvons…Eh bien, où est-elle?…Tout
    cela ne serait-il pas l'oeuvre du démon? Que croire? Oh! ma tête!
    ma tête!…Maintenant, qu'il entre. (Il ouvre la porte)

    LE DUC DE GUISE, entrant

    J'aurais dû deviner, par ceux de l'antichambre, celui qui me ferait
    les honneurs de l'appartement…

    SAINT-MEGRIN

    Ne vous en prenez qu'à la circonstance, monsieur le duc, si je ne
    profite pas de ce moment pour vous rendre tous ceux dont je vous
    crois digne…Cela viendra, je l'espère…

    JOYEUSE

    Comment, Saint-Mégrin, c'est le Balafré lui-même?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, oui, messieurs, c'est lui…Mais il se fait tard; partons!
    partons! (Ils sortent)

    SCENE VII

    LES MEMES, CRUCE; puis BUSSY-LECLERC, LA CHAPELLE-MARTEAU et BRIGARD

    LE DUC DE GUISE

    C'est vous, Crucé? quelles nouvelles?

    CRUCE

    Mauvaises, monseigneur, mauvaises! rien ne marche,…tout dégénère.
    Morbleu! nous sommes des conspirateurs à l'eau rose.

    LE DUC DE GUISE

    Comment cela?

    CRUCE

    Eh! oui…Nous perdons le temps en fadaises politiques; nous courons
    de porte en porte pour faire signer l'Union. Par saint Thomas! vous
    n'avez qu'à vous montrer, monsieur le duc; quand ils vous regardent,
    les huguenots sont de la Ligue…

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce que votre liste?…

    CRUCE

    Trois ou quatre cents zélés l'ont signée; cent cinquante politiques y
    ont mis leur parafe; une trentaine de huguenots ont refusé en faisant
    la grimace…Quant à ceux-là, morbleu! j'ai fait une croix blanche
    sur leur porte, et, si jamais l'occasion se présente de décrocher ma
    pauvre arquebuse qui est au repos depuis six ans…Mais je n'aurai
    pas ce bonheur-là, monseigneur; les bonnes traditions se
    perdent…Tête-Dieu! si j'étais à votre place…

    LE DUC DE GUISE

    Et la liste?…

    CRUCE

    La voici…Faites-en des bourres, monsieur le duc, et plus tôt que
    plus tard.

    LE DUC DE GUISE

    Cela viendra, mon brave, cela viendra.

    CRUCE

    Dieu le veuille!…Ah! ah! voilà les camarades.

    (Entrent Bussy-Leclerc, La Chapelle-Marteau et Brigard)

    LE DUC DE GUISE

    Eh bien, messieurs, la récolte a-t-elle été bonne?

    BUSSY-LECLERC

    Pas mauvaise; deux ou trois cents signatures, pour ma part; des
    avocats, des procureurs.

    CRUCE

    Et toi, mon petit Brigard, as-tu fait marcher les boutiquiers?

    BRIGARD

    Ils ont tous signé.

    CRUCE, lui frappant sur l'épaule

    Vive Dieu! monsieur le duc, voilà un zélé. Tous ceux de l'Union peuvent
    se présenter à sa boutique, au coin de la rue Aubry-le-Boucher; ils y
    auront un rabais de trente deniers par livre sur tout ce qu'ils
    achèteront.

    LE DUC DE GUISE

    Et vous, monsieur Marteau?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    J'ai été moins heureux, monseigneur…Les maîtres des comptes ont
    peur, et M. le président de Thou n'a signé qu'avec restriction.

    LE DUC DE GUISE

    Il a donc ses fleurs de lis bien avant dans le coeur, votre président
    de Thou?…Est-ce qu'il n'a pas vu que l'on promet obéissance au roi
    et à sa famille?

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Oui; mais on se réunit sans sa permission.

    LE DUC DE GUISE

    Il a raison, M. de Thou…Je me rendrai demain au lever de Sa
    Majesté, messieurs…Mon premier soin aurait dû être d'obtenir la
    sanction du roi, il n'aurait pas osé me la refuser…Mais, Dieu
    merci! il n'est point encore trop tard. Demain, je mettrai sous les
    yeux de Henri de Valois la situation de son royaume; je me ferai
    l'interprête de ses sujets mécontents. Il a déjà reconnu tacitement
    la Ligue; je veux qu'il lui nomme publiquement un chef.

    LA CHAPELLE-MARTEAU

    Prenez garde, monseigneur! il n'y a pas loin du bassinet à la mèche
    d'un pistolet, et quelque nouveau Poltrot…

    LE DUC DE GUISE

    Il n'oserait!…D'ailleurs, j'irai armé.

    CRUCE

    Que Dieu soit pour vous et la bonne cause!…Cela fait, monseigneur,
    je crois qu'il sera temps de vous décider.

    LE DUC DE GUISE

    Oh! ma décision est prise depuis longtemps; ce que je ne décide pas
    en une heure, je ne le déciderai de ma vie.

    CRUCE

    Oui,…et, avec votre prudence, toute votre vie ne suffira peut-être
    pas à exécuter ce que vous aurez décidé en un quart d'heure…

    LE DUC DE GUISE

    Monsieur Crucé, dans un projet comme le nôtre, le temps est l'allié
    le plus sûr.

    CRUCE

    Tête-Dieu!…vous avez le temps d'attendre, vous; mais, moi, je suis
    pressé; et puisque tout le monde signe…

    LE DUC DE GUISE

    Oui…Et les douze mille hommes, tant Suisses que reîtres, que Sa
    Majesté vient de faire entrer dans sa bonne ville de Paris…ont-ils
    signé?…Chacun d'eux porte une arquebuse ornée d'une belle et bonne
    mèche, monsieur Crucé; sans compter les fauconneaux de la
    Bastille…Fiez-vous-en à moi pour marquer le jour; et, quand il sera
    venu…

    BUSSY-LECLERC

    Eh bien, que ferons-nous au Valois?

    LE DUC DE GUISE

    Ce que lui promettait hier madame de Montpensier, en me montrant une
    paire de ciseaux: une troisième couronne.

    BUSSY-LECLERC

    Ainsi soit-il!…n'est-ce pas, mon vieux sorcier? car je présume que
    tu es de notre avis, puisque tu ne dis rien…

    RUGGIERI

    J'attendais l'occasion favorable de vous présenter une petite
    requête.

    BUSSY-LECLERC

    Laquelle?

    RUGGIERI, lui donnant le billet de d'Epernon

    La voici…

    BUSSY-LECLERC

    Comment! un bon du d'Epernon…sur moi? C'est une plaisanterie.

    RUGGIERI

    Il a dit que, si vous n'y faisiez pas honneur, il irait vous trouver,
    et le ferait acquitter lui-même…

    BUSSY-LECLERC

    Qu'il vienne, morbleu!…a-t-il oublié qu'avant d'être procureur,
    j'ai été maître d'armes au régiment de Lorraine?…Je crois que le
    cher favori est jaloux des statues qui ornent les tombeaux de Quélus
    et de Maugiron? Eh bien, qu'à cela ne tienne: nous le ferons
    tailler en marbre à son tour.

    LE DUC DE GUISE

    Gardez-vous-en bien, maître Bussy! Je ne voudrais pas, pour
    vingt-cinq de mes amis, ne pas avoir un tel ennemi…Son insolence
    recrute pour nous…Donne-moi ce billet, Ruggieri. Dix écus noble
    rose, c'est cent vingt livres tournois…Les voici.

    BUSSY-LECLERC

    Que faites-vous donc, monseigneur?…

    LE DUC DE GUISE

    Soyez tranquille; quand le moment de régler nos comptes sera arrivé,
    je m'arrangerai de manière qu'il ne reste pas mon débiteur…Mais il
    se fait tard…A demain soir, messieurs. Les portes de l'hôtel de
    Guise seront ouvertes à tous nos amis; madame de Montpensier en fera
    les honneurs; et seront doublement bien reçus par elle ceux qui
    viendront avec la double croix! Ruggieri, reconduis ces messieurs.
    Ainsi, c'est dit; à demain soir, à l'hôtel de Guise.

    CRUCE

    Oui, monseigneur…(Ils sortent)

    SCENE VIII

    LE DUC DE GUISE, seul

    (Il s'assied sur le sofa où la duchesse a oublié son mouchoir)

    Par saint Henri de Lorraine! c'est un rude métier que celui que j'ai
    entrepris…Ces gens-là croient qu'on arrive au trône de France comme
    à un bénéfice de province. Le duc de Guise roi de France! c'est un
    beau rêve…Cela sera pourtant; mais, auparavant, que de rivaux à
    combattre! Le duc d'Anjou, d'abord;…c'est le moins à craindre; il
    est haï également du peuple et de la noblesse, et on le déclarerait
    facilement hérétique et inhabile à succéder…Mais, à son défaut
    l'Espagnol n'est-il pas là pour réclamer, à titre de beau-frère,
    l'héritage du Valois?…Le duc de Savoie, son oncle par alliance,
    voudra élever des prétentions. Un duc de Lorraine a épousé sa
    soeur…Peut-être y aurait-il un moyen: ce serait de faire passer la
    couronne de France sur la tête du vieux cardinal de Bourbon, et de le
    forcer à me reconnaître comme héritier…J'y songerai…Que de
    peines! de tourments!…pour qu'à la fin peut-être la balle d'un
    pistolet ou la lame d'un poignard…Ah! (Il laisse tomber sa main
    avec découragement; elle se pose sur le mouchoir oublié par la
    duchesse.) Qu'est cela?…Mille damnations! ce mouchoir appartient à
    la duchesse de Guise! voilà les armes réunies de Clèves et de
    Lorraine…Elle serait venue ici!…Saint-Mégrin!…O Mayenne!
    Mayenne! tu ne t'étais donc pas trompé! et lui…lui…(Appelant)
    Saint-Paul! (Son écuyer entre) Je vais…Saint-Paul! qu'on me
    cherche les mêmes hommes qui ont assassiné Dugast.

    ACTE DEUXIEME

    Une salle du Louvre.–A gauche, deux fauteuils et quelques tabourets
    préparés pour le roi, la reine mère et les courtisans. Joyeuse est
    couché dans l'un de ces fauteuils, et Saint-Mégrin, debout, appuyé
    sur le dossier de l'autre. Du côté opposé, d'Epernon est assis à une
    table sur laquelle est posé un échiquier. Au fond, Saint-Luc fait
    des armes avec du Halde. Chacun d'eux a près de lui un page à ses
    couleurs.

    SCENE PREMIERE

    JOYEUSE, SAINT-MEGRIN, D'EPERNON, SAINT-LUC, DU HALDE, Pages

    D'EPERNON

    Messieurs, qui de vous fait ma partie d'échecs, en attendant le
    retour du roi? Saint-Mégrin, ta revanche?

    SAINT-MEGRIN

    Non, je suis distrait aujourd'hui.

    JOYEUSE

    Oh! décidément, c'est la prédiction de l'astrologue…Vrai Dieu!
    c'est un véritable sorcier. Sais-tu bien qu'il avait prédit à Dugast
    qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre, quand la reine
    Marguerite l'a fait assassiner? Je parie que c'est un horoscope du
    même genre qui occupe Saint-Mégrin, et que quelque grande dame dont
    il est amoureux…

    SAINT-MEGRIN, l'interrompant vivement

    Mais toi-même, Joyeuse, que ne fais-tu la partie de d'Epernon?

    JOYEUSE

    Non, merci.

    D'EPERNON

    Est-ce que tu veux réfléchir aussi, toi?

    JOYEUSE

    C'est, au contraire, pour ne pas être obligé de réfléchir.

    SAINT-LUC

    Eh bien, veux-tu faire des armes avec moi, vicomte?

    JOYEUSE

    C'est trop fatigant, et puis tu n'es pas de ma force. Fais une
    oeuvre charitable, tire d'Epernon d'embarras…

    SAINT-LUC

    Soit.

    JOYEUSE, tirant un bilboquet de son escarcelle

    Vive Dieu! messieurs, voilà un jeu…Celui-là ne fatigue ni le corps
    ni l'esprit…Sais-tu bien que cette nouvelle invention a eu un
    succès prodigieux chez la présidente? A propos, tu n'y étais pas,
    Saint-Luc; qu'es-tu donc devenu?

    SAINT-LUC

    J'ai été voir les Gelosi; tu sais, ces comédiens italiens qui ont
    obtenu la permission de représenter des mystères à l'hôtel de
    Bourbon.

    JOYEUSE

    Ah! oui,…moyennant quatre sous par personne.

    SAINT-LUC

    Et puis, en passant…Un instant, d'Epernon, je n'ai pas joué.

    JOYEUSE

    Et puis, en passant?…

    SAINT-LUC

    Où?

    JOYEUSE

    En passant, disais-tu?

    SAINT-LUC

    Oui…Je me suis arrêté en face de Nesle, pour y voir poser la
    première pierre d'un pont qu'on appellera le pont Neuf.

    D'EPERNON

    C'est Ducerceau qui l'a entrepris…On dit que le roi va lui accorder
    des lettres de noblesse.

    JOYEUSE

    Et justice sera faite…Sais-tu bien qu'il m'épargnera au moins six
    cents pas, toutes les fois que je voudrais aller à l'Ecole
    Saint-Germain? (Il laisse tomber son bilboquet, et appelle son page,
    qui est à l'autre bout de la salle) Bertrand, mon bilboquet…

    SAINT-LUC

    Messieurs, grande réforme! Ce matin, madame de Sauve m'a dit en
    confidence que le roi avait abandonné les fraises gaudronnées pour
    prendre les collets renversés à l'italienne.

    D'EPERNON

    Eh! que ne nous disais-tu pas cela!…Nous serons en retard d'un
    jour…Tiens, Saint-Mégrin le savait, lui…(A son page) Que je
    trouve demain un collet renversé au lieu de cette fraise…

    SAINT-LUC, riant

    Ah! ah!…tu te souviens que le roi t'a exilé quinze jours, parce
    qu'il manquait un bouton à ton pourpoint…

    JOYEUSE

    Eh bien, moi, je vais te rendre nouvelle pour nouvelle. Antraguet
    rentre aujourd'hui en grâce.

    SAINT-LUC

    Vrai?…

    JOYEUSE

    Oui, il est décidément guisard…C'est le Balafré qui a exigé du roi
    qu'il lui rendît son commandement…Depuis quelque temps, le roi fait
    tout ce qu'il veut.

    D'EPERNON

    C'est qu'il a besoin de lui…Il paraît que le Béarnais est en
    campagne, le harnais sur le dos…

    JOYEUSE

    Vous verrez que ce damné d'hérétique nous fera battre pendant
    l'été…Mettez-vous donc en campagne de cette chaleur-là,…avec cent
    cinquante livres de fer sur le corps!…pour revenir hâlé comme un
    Andalou…

    SAINT-LUC

    Ce serait un mauvais tour à te faire, Joyeuse…

    JOYEUSE

    Je l'avoue; j'ai plus peur d'un coup de soleil que d'un coup
    d'épée…et, si je le pouvais, je me battrais toujours, comme Bussy
    d'Amboise l'a fait dans son dernier duel, au clair de la lune…

    SAINT-LUC

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles?

    D'EPERNON

    Il est toujours dans l'Anjou, près de Monsieur…C'est encore un
    ennemi de moins pour le guisard.

    JOYEUSE

    A propos de guisard, Saint-Mégrin, sais-tu ce qu'en dit la maréchale
    de Retz? Elle dit qu'auprès du duc de Guise, tous les princes
    paraissent peuple.

    SAINT-MEGRIN

    Guise!…toujours Guise!…Vive Dieu!…que l'occasion se présente
    (tirant son poignard et coupant son gant en morceaux), et, de par
    saint Paul de Bordeaux! je veux hacher tous ces petits princes
    lorrains comme ce gant.

    JOYEUSE

    Bravo, Saint-Mégrin!…Vrai-Dieu! je le hais autant que toi.

    SAINT-MEGRIN

    Autant que moi! Malédiction! si cela est possible; je donnerais mon
    titre de comte pour sentir, cinq minutes seulement, son épée contre
    la mienne…Cela viendra peut-être…

    DU HALDE

    Messieurs, messieurs, voilà Bussy…

    SAINT-MEGRIN

    Comment! Bussy d'Amboise?…

    SCENE II

    LES MEMES, BUSSY D'AMBOISE

    BUSSY D'AMBOISE

    Eh! oui, messieurs, lui-même, en personne…Aux amis,
    salut…Bonjour, Saint-Mégrin…

    SAINT-MEGRIN

    Et nous qui te croyions à cent lieues d'ici.

    BUSSY D'AMBOISE

    J'y étais, il y a trois jours…Aujourd'hui, me voilà.

    JOYEUSE

    Ah! ah!…vous êtes donc raccommodés?…Il voulait te tuer avec
    Quélus…Il n'y a pas de sa faute, si le coup n'a pas réussi…

    BUSSY D'AMBOISE

    Oui, pour la dame de Sauve…Mais, depuis, nous avons mesuré nos
    épées, et elles se sont trouvées de la même longueur…

    SAINT-LUC

    A propos de la dame de Sauve, on dit que, pour qu'elle soit plus sûre
    de ta fidélité, tu lui écris avec ton sang, comme Henri III écrivait
    de Pologne à la belle Renée de Chateauneuf…Sans doute elle était
    prévenue de ton arrivée, elle…

    BUSSY D'AMBOISE

    Non. Nous voyageons incognito…Mais je n'ai pas voulu passer si
    près de vous, sans venir vous demander s'il n'y avait pas quelqu'un
    de vous qui eût besoin d'un second…

    SAINT-MEGRIN

    Cela se pourra faire, si tu ne nous quittes pas trop tôt.

    BUSSY D'AMBOISE

    Tête-Dieu!…le cas échéant, je suis homme à retarder mon
    départ;…ainsi ne te gêne pas. Il y a si longtemps que cela ne
    m'est arrivé…c'est tout au plus si, en province, on trouve à se
    battre une fois par semaine…Heureusement que j'avais là, sous la
    main, mon ami Saint-Phal; nous nous sommes battus trois fois, parce
    qu'il soutenait avoir vu des X sur les boutons d'un habit, où je
    crois qu'il y avait des Y…

    SAINT-MEGRIN

    Bah! pas possible…

    BUSSY D'AMBOISE

    Parole d'honneur! Crillon était mon second…

    JOYEUSE

    Et qui avait raison?

    BUSSY D'AMBOISE

    Nous n'en savons rien encore: la quatrième rencontre en
    décidera…Mais que vois-je donc là-bas? Les pages d'Antraguet!…Je
    croyais que, depuis la mort de Quélus…

    SAINT-LUC

    Le duc de Guise a sollicité sa grâce.

    BUSSY D'AMBOISE

    Ah! oui, sollicité,…j'entends…Il est donc toujours insolent,
    notre beau cousin de Guise?…

    SAINT-MEGRIN

    Pas encore assez…

    D'EPERNON

    Vrai-Dieu! tu es difficile…Je suis sûr qu'au fond du coeur, le roi
    n'est pas de ton avis.

    SAINT-MEGRIN

    Qu'il dise donc un mot…

    D'EPERNON

    Ah! vois-tu, c'est qu'il est trop occupé dans ce moment, il apprend
    le latin.

    SAINT-MEGRIN

    Tête-Dieu! qu'a-t-il besoin de latin pour parler à des Français?
    Qu'il dise seulement: «A moi, ma brave noblesse!» et un millier
    d'épées qui coupent bien, sortiront des fourreaux où elles se
    rouillent. N'a-t-il plus dans la poitrine le même coeur qui battait
    à Jarnac et à Moncontour, ou ses gants parfumés ont-ils amolli ses
    mains, au point qu'elles ne puissent plus serrer la garde d'une épée?

    D'EPERNON

    Silence, Saint-Mégrin!…le voilà…

    UN PAGE, entrant

    Le roi!…

    BUSSY D'AMBOISE

    Je vais me tenir un peu à l'écart…Je ne me montrerai que s'il est
    de bonne humeur…

    UN SECOND PAGE

    Le roi! (Tout le monde se lève et se groupe)

    UN TROISIEME PAGE

    Le roi!

    SCENE III

    LES MEMES, HENRI, puis CATHERINE

    HENRI

    Salut, messieurs, salut…Villequier, qu'on prévienne madame ma mère
    de mon retour, et qu'on s'informe si l'on a apporté mon nouvel habit
    d'amazone…Ah! dites à la reine que je passerai chez elle, afin de
    fixer le jour de notre départ pour Chartres; car vous savez,
    Messieurs, que la reine et moi faisons un pèlerinage à Notre-Dame de
    Chartres, afin d'obtenir du ciel ce qu'il nous a refusé jusqu'à
    présent, un héritier de notre couronne. Ceux qui voudront nous
    suivre seront les bienvenus.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, si, au lieu d'un pèlerinage à Notre-Dame de Chartres, vous
    ordonniez une campagne dans l'Anjou…si vos gentilshommes étaient
    revêtus de cuirasses au lieu de cilices, et portaient des épées en
    guise de cierges, Votre Majesté ne manquerait pas de pénitents, et
    vous me verriez au premier rang, sire, dussé-je faire la moitié de la
    route pieds nus sur des charbons ardents.

    HENRI

    Chaque chose aura son tour, mon enfant. Nous ne resterons pas en
    arrière dès qu'il le faudra; mais, en ce moment, grâce à Dieu, notre
    beau royaume de France est en paix, et le temps ne nous manque pas
    pour nous occuper de nos dévotions. Mais que vois-je! vous à ma
    cour, seigneur de Bussy? (A Catherine de Médicis qui entre) Venez,
    ma mère, venez: vous allez avoir des nouvelles de votre fils
    bien-aimé, qui, s'il eût été frère soumis et sujet respectueux,
    n'aurait jamais dû quitter notre cour…

    CATHERINE

    Il y revient, peut-être, mon fils…

    HENRI, s'asseyant

    C'est ce que nous allons savoir…Asseyez-vous, ma mère…Approchez,
    seigneur de Bussy…Où avez-vous quitté notre frère?

    BUSSY D'AMBOISE

    A Paris, sire.

    HENRI

    A Paris!…Serait-il dans notre bonne ville de Paris?

    BUSSY D'AMBOISE

    Non; mais il y est passé cette nuit.

    HENRI

    Et il se rend?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Dans la Flandre…

    HENRI

    Vous l'entendez, ma mère. Nous allons sans doute avoir dans notre
    famille un duc de Brabant. Et pourquoi a-t-il passé si près de nous,
    sans venir nous présenter son hommage de fidélité, comme à son aîné
    et à son roi?…

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire,…il connaît la grande amitié que lui porte Votre Majesté, et
    il a craint qu'une fois rentré au Louvre, vous ne l'en laissiez plus
    sortir.

    HENRI

    Et il a raison, monsieur; mais, en ce moment, l'absence de son bon
    serviteur et de sa fidèle épée doit lui faire faute; car peut-être
    bientôt compte-t-il se servir contre nous de l'un et de l'autre.
    Arrangez-vous donc, seigneur de Bussy, pour le rejoindre au plus
    vite, et pour nous quitter au plus tôt. (Un Page entre) Eh bien,
    qu'y a-t-il?

    CATHERINE

    Mon fils, c'est sans doute Antraguet qui profite de la permission que
    vous lui avez volontairement accordée de reparaître en votre royale
    présence…

    HENRI

    Oui, oui, volontairement!…Le meurtrier!…Ma mère, mon cousin de
    Guise m'impose un grand sacrifice; mais pour mes péchés, Dieu veut
    qu'il soit complet. (Au Page) Parlez.

    LE PAGE

    Charles Balzac d'Entragues, baron de Dunes, comte de Graville,
    ex-lieutenant général au gouvernement d'Orléans, demande à déposer
    aux pieds de Votre Majesté l'hommage de sa fidélité et de son
    respect.

    HENRI

    Oui, oui;…tout à l'heure nous recevrons notre sujet fidèle et
    respectueux; mais, auparavant, je veux me séparer de tous ce qui
    pourrait me rappeler cet affreux duel…Tiens, Joyeuse, tiens!…(Il
    tire de sa poitrine une espèce de sachet) Voilà les pendants
    d'oreilles de Quélus; porte-les en mémoire de notre ami
    commun…D'Epernon, voici la chaîne d'or de Maugiron…Saint-Mégrin,
    je te donnerai l'épée de Schomberg; elle était bien pesante pour un
    bras de dix-huit ans!…qu'elle te défende mieux que lui, en pareille
    circonstance. Et maintenant, messieurs, faites comme moi, ne les
    oubliez pas dans vos prières.

    Que Dieu reçoive en son giron
    Quélus, Schomberg et Maugiron.

    Restez autour de moi, mes amis, et asseyez-vous…Faites entrer…(A
    la vue d'Antraguet, il prend dans sa bourse un flacon qu'il respire)
    Approchez ici, baron, et fléchissez le genou…Charles Balzac
    d'Entragues, nous vous avons accordé la faveur de notre présence
    royale, au milieu de notre cour, pour vous rendre, là où nous vous
    les avions ôtés, vos dignités et vos titres…Relevez-vous, baron de
    Dunes, comte de Graville, gouverneur général de notre province
    d'Orléans, et reprenez près de notre personne royale les fonctions
    que vous y remplissiez autrefois…Relevez-vous.

    D'ENTRAGUES

    Non, sire,…je ne me relèverai pas, que Votre Majesté n'ait reconnu
    publiquement que ma conduite, dans ce funeste duel, a été celle d'un
    loyal et honorable cavalier.

    HENRI

    Oui,…nous le reconnaissons, car c'est la vérité…Mais vous avez
    porté des coups bien malheureux!…

    D'ENTRAGUES

    Et maintenant, sire, votre main à baiser, comme gage de pardon et
    d'oubli.

    HENRI

    Non, non, monsieur, ne l'espérez pas.

    CATHERINE

    Mon fils, que faites-vous?

    HENRI

    Non, madame, non…J'ai pu lui pardonner, comme chrétien, le mal
    qu'il m'a fait; mais je ne l'oublierai de ma vie.

    D'ENTRAGUES

    Sire,…j'appelle le temps à mon secours; peut-être ma fidélité et ma
    soumission finiront-elles par fléchir le courroux de Votre Majesté.

    HENRI

    C'est possible. Mais votre gouvernement doit avoir besoin de votre
    présence; il en est privé depuis longtemps, baron de Dunes, et le
    bien de nos fidèles sujets pourraient en souffrir…Qui fait ce
    bruit?

    D'EPERNON

    Ce sont ceux de Guise…

    HENRI

    Notre beau cousin de Lorraine ne profite pas du privilège qu'ont les
    princes souverains de paraître devant nous sans être annoncés…Ses
    pages ont toujours soin de faire assez de bruit pour que son arrivée
    ne soit pas un mystère…

    SAINT-MEGRIN

    Il traite, avec Votre Majesté, de puissance à puissance…Il a ses
    sujets comme vous avez les vôtres, et sans doute qu'il vient, armé de
    pied en cap, présenter en leur nom une humble requête à Votre
    Majesté.

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    (Il est couvert d'une armure complète, précédé de deux Pages, et suivi
    par quatre, dont l'un porte son casque)

    HENRI

    Venez, monsieur le duc, venez…Quelqu'un qui s'est retourné au bruit
    que faisaient vos pages, et qui vous a aperçu de loin, offrait de
    parier que vous veniez encore nous supplier de réformer quelque abus,
    de supprimer quelque impôt…Mon peuple est un peuple bien heureux,
    mon beau cousin, d'avoir en vous un représentant si infatigable, et
    en moi un roi si patient!

    LE DUC DE GUISE

    Il est vrai que Votre Majesté m'a accordé bien des grâces,…et je
    suis fier d'avoir si souvent servi d'intermédiaire entre elle et ses
    sujets.

    SAINT-MEGRIN, à part

    Oui, comme le faucon entre le chasseur et le gibier…

    LE DUC DE GUISE

    Mais, aujourd'hui, sire, un motif plus puissant m'amène encore devant
    Votre Majesté, puisque c'est à la fois des intérêts de son peuple et
    des siens que j'ai à l'entretenir…

    HENRI

    Si l'affaire est si sérieuse, monsieur le duc, ne pourriez-vous pas
    attendre nos prochains états de Blois?…Les trois ordres de la
    nation ont là des représentants qui, du moins, ont reçu de nous
    mission de me parler au nom de leurs mandataires.

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté voudra-t-elle bien songer que les états de Blois
    viennent de se dissoudre, et ne se rassembleront qu'au mois de
    novembre?…Lorsque le danger est pressant, il me semble qu'un
    conseil privé…

    HENRI

    Lorsque le danger est pressant!…Mais vous nous effrayez, monsieur
    de Guise…Eh bien, toutes les personnes qui composent notre conseil
    privé sont ici…Parlez, monsieur le duc, parlez.

    CATHERINE

    Mon fils, permettez que je me retire.

    HENRI

    Non, madame, non; M. le duc sait bien que nous n'avons rien de caché
    pour notre auguste mère, et que, dans plus d'une affaire importante,
    ses conseils nous ont même été d'un utile secours.

    LE DUC DE GUISE

    Sire, la démarche que je fais près de vous est hardie, peut-être trop
    hardie…Mais hésiter plus longtemps ne serait pas d'un bon et loyal
    sujet.

    HENRI

    Au fait, monsieur le duc, au fait…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, des dépenses immenses, mais nécessaires, puisque Votre Majesté
    les a faites, ont épuisé le trésor de l'Etat…Jusqu'à présent, Votre
    Majesté, avec l'aide de ses fidèles sujets, a trouvé moyen de le
    remplir…Mais cela ne peut durer…L'approbation du saint-père a
    permis d'aliéner pour deux cent mille livres de rente sur les biens
    du clergé. Un emprunt a été fait aux membres du Parlement sous
    prétexte de faire sortir les gens de guerre étrangers…Les diamants
    de la couronne sont en gage pour la sûreté des trois millions dûs au
    duc Casimir…Les deniers destinés aux rentes de l'hôtel de ville ont
    été détournés pour un autre usage, et les états généraux ont eu
    l'audace de répondre par un refus, lorsque Votre Majesté a proposé
    d'aliéner les domaines.

    HENRI

    Oui, oui, monsieur le duc, je sais que nos finances sont en assez
    mauvais état…Nous prendrons un autre surintendant.

    LE DUC DE GUISE

    Cette mesure pourrait être suffisante en temps de paix, sire…mais
    Votre Majesté va se voir contrainte à la guerre. Les huguenots, que
    votre indulgence encourage, font des progrès effrayants. Favas s'est
    emparé de la Réole; Montferrand, de Périgueux; Condé de Dijon. Le
    Navarrois a été vu sous les murs d'Orléans; la Saintonge, l'Agénois
    et la Gascogne sont en armes, et les Espagnols, profitant de nos
    troubles, ont pillé Anvers, brûlé huit cents maisons, et passé sept
    mille habitants au fil de l'épée.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! si ce que vous me dites là est vrai, il faut
    châtier les huguenots au dedans et les Espagnols au dehors. Nous ne
    craignons pas la guerre, mon beau cousin; et, s'il le fallait, nous
    irions nous-même sur le tombeau de notre aïeul Louis IX saisir
    l'oriflamme, et nous marcherions à la tête de notre brave armée, au
    cri de guerre de Jarnac et de Moncontour.

    SAINT-MEGRIN

    Et, si l'argent vous manque, sire, votre brave noblesse est là pour
    rendre à Votre Majesté ce qu'elle a reçu d'elle. Nos maisons, nos
    terres, nos bijoux peuvent se monnayer, monsieur le duc; et,
    vive-Dieu! en fondant les seules broderies de nos manteaux et les
    chiffres de nos dames, nous aurions de quoi envoyer à l'ennemi,
    pendant toute une campagne, des balles d'or et des boulets d'argent.

    HENRI

    Vous l'entendez, monsieur le duc?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire. Mais, avant que cette idée vînt à M. le comte de
    Saint-Mégrin, trente mille de vos braves sujets l'avaient eue; ils
    s'étaient engagés par écrit à fournir de l'argent au trésor et des
    hommes à l'armée; ce fut le but de la sainte Ligue, sire, et elle le
    remplira, lorsque le moment en sera venu…Mais je ne puis cacher à
    Votre Majesté les craintes qu'éprouvent ses fidèles sujets, en ne la
    voyant pas reconnaître hautement cette grande association.

    HENRI

    Et que faudrait-il pour cela?

    LE DUC DE GUISE

    Lui nommer un chef, sire, d'une grande maison souveraine, digne de sa
    confiance et de son amour, par son courage et sa naissance, et qui
    surtout ait assez fait ses preuves comme bon catholique, pour
    rassurer les zélés sur la manière dont il agirait dans les
    circonstances difficiles…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! monsieur le duc, je crois que votre zèle pour notre
    personne royale est tel, que vous seriez tout prêt à lui épargner
    l'embarras de chercher bien loin ce chef…Nous y penserons à loisir,
    mon beau cousin, nous y penserons à loisir.

    LE DUC DE GUISE

    Mais Votre Majesté devrait peut-être à l'instant…

    HENRI

    Monsieur le duc, quand je voudrai entendre un prêche, je me ferai
    huguenot…Messieurs, c'est assez nous occuper des affaires de
    l'Etat, songeons un peu à nos plaisirs. J'espère que vous avez reçu
    nos invitations pour ce soir, et que madame de Guise, madame de
    Montpensier, et vous, mon cousin, voudrez bien embellir notre bal
    masqué.

    SAINT-MEGRIN, montrant la cuirasse du duc

    Votre Majesté ne voit-elle pas que M. le duc est déjà en costume de
    chercheur d'aventures?

    LE DUC DE GUISE

    Et de redresseur de torts, monsieur le comte.

    HENRI

    En effet, mon beau cousin, cet habit me paraît bien chaud pour le
    temps qui court.

    LE DUC DE GUISE

    C'est que, pour le temps qui court, sire, mieux vaut une cuirasse
    d'acier qu'un justaucorps de satin.

    SAINT-MEGRIN

    M. le duc croit toujours entendre la balle de Poltrot siffler à ses
    oreilles.

    LE DUC DE GUISE

    Quand les balles m'arrivent en face, monsieur le comte (montrant sa
    blessure à la joue), voilà qui fait foi que je ne détourne pas la
    tête pour les éviter.

    JOYEUSE, prenant sa sarbacane

    C'est ce que nous allons voir…

    SAINT-MEGRIN, lui arrachant la sarbacane

    Attends!…il ne sera pas dit qu'un autre que moi en aura fait
    l'expérience. (Lui envoyant une dragée au milieu de la poitrine) A
    vous, monsieur le duc.

    TOUS

    Bravo! bravo!

    LE DUC DE GUISE, portant la main à son poignard

    Malédiction! (Saint-Paul l'arrête)

    SAINT-PAUL

    Qu'allez-vous faire!…

    HENRI

    Par la mort-Dieu! mon cousin de Guise, j'aurais cru que cette belle
    et bonne cuirasse de Milan était à l'épreuve de la balle…

    LE DUC DE GUISE

    Et vous aussi, sire!…Qu'ils rendent grâce à la présence de Votre
    Majesté.

    HENRI

    Oh! qu'à cela ne tienne, monsieur le duc, qu'à cela ne tienne;
    agissez comme si nous n'y étions pas…

    LE DUC DE GUISE

    Votre Majesté permet donc que je descende jusqu'à lui?…

    HENRI

    Non, monsieur le duc; mais je puis l'élever jusqu'à vous…Nous
    trouverons bien, dans notre beau royaume de France, un fief vacant,
    pour en doter notre fidèle sujet le comte de Saint-Mégrin.

    LE DUC DE GUISE

    Vous en êtes le maître, sire…Mais d'ici là?…

    HENRI

    Eh bien, nous ne vous ferons pas attendre…Comte Paul Estuert, nous
    te faisons marquis de Caussade.

    LE DUC DE GUISE

    Je suis duc, sire.

    HENRI

    Comte Paul Estuert, marquis de Caussade, nous te faisons duc de
    Saint-Mégrin; et maintenant, monsieur de Guise, répondez-lui…car il
    est votre égal.

    SAINT-MEGRIN

    Merci, sire, merci; je n'ai pas besoin de cette nouvelle faveur; et,
    puisque Votre Majesté ne s'y oppose pas, je veux le défier de manière
    à ce qu'il s'ensuive combat ou déshonneur…Or, écoutez, messieurs:
    moi, Paul Estuert, seigneur de Cassade, comte de Saint-Mégrin, à toi,
    Henri de Lorraine, duc de Guise; prenons à témoin tous ceux ici
    présents, que nous te défions au combat à outrance, toi et tous les
    princes de ta maison, soit à l'épée seule, soit à la dague et au
    poignard, tant que le coeur battra au corps, tant que la lame tiendra
    à la poignée; renonçant d'avance à ta merci, comme tu dois renoncer à
    la mienne; et, sur ce, que Dieu et Saint Paul me soient en aide!
    (Jetant son gant) A toi seul, ou à plusieurs!

    D'EPERNON

    Bravo, Saint-Mégrin! bien défié.

    LE DUC DE GUISE, montrant le gant.

    Saint-Paul…

    BUSSY D'AMBOISE

    Un instant, messieurs!…un instant! Moi, Louis de Clermont,
    seigneur de Bussy d'Amboise, me déclare ici parrain et second de Paul
    Estuert de Saint-Mégrin; offrant le combat à outrance à quiconque se
    déclarera parrain et second de Henri de Lorraine, duc de Guise; et,
    comme signe de défi et gage du combat, voici mon gant.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! Bussy, c'est un véritable vol que tu me fais…tu ne m'as
    pas donné le temps…Mais sois tranquille, si tu es tué…

    LE DUC DE GUISE

    Saint-Paul! (A part) Tu me provoques trop tard, ton sort est décidé.
    (Haut) Antraguet, tu seras mon second…Vous le voyez, messieurs, je
    vous fais beau jeu: je vous offre un moyen de venger Quélus…
    Saint-Paul, tu prépareras mon épée de bal; elle est juste de la même
    longueur que l'épée de combat de ces messieurs.

    SAINT-MEGRIN

    Vous avez raison, monsieur le duc: cette épée serait bien faible
    pour entamer une cuirasse aussi prudemment solide que celle-ci…Mais
    nous pouvons en venir aux mains, nus jusqu'à la ceinture, monsieur le
    duc, et l'on verra celui dont le coeur battra.

    HENRI

    Assez, messieurs, assez! nous honorerons le combat de notre
    présence, et nous le fixons à demain…Maintenant, chacun de vous
    peut réclamer un don, et, s'il est en notre puissance royale de vous
    l'accorder, vous serez satisfaits à l'instant…Que veux-tu,
    Saint-Mégrin?

    SAINT-MEGRIN

    Un égal partage du terrain et du soleil; pour le reste, je m'en
    rapporte à Dieu et à mon épée.

    HENRI

    Et vous, monsieur le duc, que demandez-vous?

    LE DUC DE GUISE

    La promesse formelle qu'avant le combat Votre Majesté reconnaîtra la
    Ligue, et nommera son chef. J'ai dit.

    HENRI

    Quoique nous ne nous attendissions pas à cette demande, nous vous
    l'octroyons, mon beau cousin…Messieurs, puisque M. de Guise nous y
    force, au lieu du bal masqué de cette nuit, nous aurons un conseil
    d'Etat…Je vous y convoque tous, messieurs. Quant aux deux
    champions, nous les invitons à profiter de cet intervalle, pour bien
    songer au salut de leur âme. Allez, messieurs, allez.

    SCENE V

    HENRI, CATHERINE

    HENRI

    Eh bien, ma mère, vous devez être contente, vos deux grands ennemis
    vont se détruire eux-mêmes, et vous devez m'en remercier; car j'ai
    autorisé un combat que j'aurais pu empêcher.

    CATHERINE

    Auriez-vous agi ainsi, mon fils, si vous eussiez su qu'une des
    conditions de ce combat serait de nommer un chef à la Ligue?

    HENRI

    Non, sur mon âme, ma mère; je comptais sur une diversion.

    CATHERINE

    Et vous avez résolu?

    HENRI

    Rien encore, car les chances du combat sont incertaines…Si M. de
    Guise était tué,…eh bien, on enterrerait la Ligue avec son chef;
    s'il ne l'était pas,…alors je prierais Dieu de m'éclairer…Mais,
    en tout cas, ma résolution une fois prise, je vous en avertis, rien
    ne m'en fera changer…La vue de mon trône me donne de temps en temps
    des envies d'être roi, ma mère, et je suis dans un de ces moments-là.

    CATHERINE

    Eh! mon fils, qui plus que moi désire vous voir une volonté ferme et
    puissante?…Miron me recommande le repos. Et, plus que jamais, je
    désire n'avoir aucune part du fardeau de l'Etat.

    HENRI

    Si je ne m'abuse, ma mère, j'ai vu s'étendre aujourd'hui vers mon
    trône un bras bardé de fer qui avait volonté de me débarrasser d'une
    partie, si ce n'est du tout.

    CATHERINE

    Et probablement vous lui accorderez ce qu'il demande, car ce chef que
    la Ligue exige par sa voix…

    HENRI

    Oui, oui, j'ai bien vu qu'il plaidait pour lui-même; et peut-être, ma
    mère, m'épargnerais-je bien des tourments en m'abandonnant à lui…
    comme l'a fait mon frère François II, après la conjuration
    d'Amboise… Et cependant, je n'aime pas qu'on vienne me prier armé
    comme l'était mon cousin de Guise; les genoux plient mal dans des
    cuissards d'acier.

    CATHERINE

    Et jamais votre cousin de Guise n'a plié le genou devant vous, qu'il
    n'ait, en se relevant, emporté un morceau de votre manteau royal.

    HENRI

    Par la mort-Dieu! il n'a jamais forcé notre volonté, cependant…Ce
    que nous lui avons accordé a toujours été de notre plein gré…et,
    cette fois encore, si nous le nommons chef de la Ligue, ce sera un
    devoir que nous lui imposerons comme son maître.

    CATHERINE

    Tous ces devoirs le rapprochent du trône, mon fils!…et malheur…
    malheur à vous, s'il met jamais le pied sur le velours de la première
    marche!

    HENRI

    Ce que vous dites là, ma mère, l'appuyeriez-vous sur quelques
    raisons?

    CATHERINE

    Cette Ligue, que vous allez autoriser, savez-vous quel est son
    but?…

    HENRI

    De soutenir l'autel et le trône.

    CATHERINE

    C'est du moins ce que dit votre cousin de Guise; mais du moment qu'un
    sujet se constitue, de sa propre autorité, défenseur de son roi, mon
    fils,…il n'est pas loin d'être un rebelle.

    HENRI

    M. le duc aurait-il de si coupables desseins?

    CATHERINE

    Les circonstances l'accusent, du moins…Hélas! mon fils, je ne puis
    veiller sur vous comme je le faisais autrefois, et cependant,
    peut-être aurai-je encore le bonheur de déjouer un grand complot.

    HENRI

    Un complot! on conspirerait contre moi?…Dites, dites, ma mère…
    Quel est ce papier?…

    CATHERINE

    Un agent du duc de Guise, l'avocat Jean David, est mort à Lyon… Son
    valet était un homme à moi; tous ses papiers m'ont été envoyés,
    celui-ci en faisait partie.

    HENRI

    Voyons, ma mère, voyons…(Après avoir jeté un coup d'oeil sur le
    papier) Comment! un traité entre don Juan d'Autriche et le duc de
    Guise!…un traité par lequel ils s'engagent à s'aider mutuellement à
    monter, l'un sur le trône des Pays-Bas, l'autre sur le trône de
    France! Sur le trône de France? que comptaient-ils donc faire de
    moi, ma mère?…

    CATHERINE

    Voyez le dernier article de l'acte d'association des ligueurs, car le
    voici tel…non pas que vous le connaissez, mon cher Henri, mais tel
    qu'il a été présenté à la sanction du saint-père, qui a refusé de
    l'approuver.

    HENRI, lisant

    «Puis, quand le duc de Guise aura exterminé les huguenots, se sera
    rendu maître des principales villes du royaume, et que tout pliera
    sous la puissance de la Ligue, il fera faire le procès à Monsieur,
    comme à un fauteur manifeste des hérétiques, et, après avoir rasé le
    roi et l'avoir confiné dans un couvent…» Dans un couvent!…Ils
    veulent m'ensevelir dans un cloître!…

    CATHERINE

    Oui, mon fils; ils disent que c'est là que votre dernière couronne
    vous attend…

    HENRI

    Ma mère, est-ce que Monsieur le duc l'oserait?

    CATHERINE

    Pépin a fondé une dynastie, mon fils: et qu'a donné Pépin à
    Childéric, en échange de son manteau royal?…

    HENRI

    Un cilice, ma mère; un cilice, je le sais; mais les temps sont
    changés; pour arriver au trône de France, il faut que la naissance y
    donne des droits.

    CATHERINE

    Ne peut-on en supposer?…Voyez cette généalogie.

    HENRI

    La maison de Lorraine remonterait à Charlemagne: Cela n'est pas,
    vous savez bien que cela n'est pas.

    CATHERINE

    Vous voyez que les mesures sont prises pour qu'on croie que cela est.

    HENRI

    Ah! notre cousin de Guise, vous en voulez terriblement à notre belle
    couronne de France…Ma mère, ne pourrait-on pas le punir d'oser y
    prétendre sans notre permission?

    CATHERINE

    Je vous comprends, mon fils; mais ce n'est pas le tout de couper, il
    faut recoudre.

    HENRI

    Mais il se bat demain avec Saint-Mégrin. Saint-Mégrin est brave et
    adroit.

    CATHERINE

    Et croyez-vous que le duc de Guise soit moins brave et moins adroit
    que lui?

    HENRI

    Ma mère, si nous faisions bénir l'épée de Saint-Mégrin…

    CATHERINE

    Mon fils, si le duc de Guise fait bénir la sienne…

    HENRI

    Vous avez raison…Mais qui m'empêche de nommer Saint-Mégrin chef de
    la Ligue?

    CATHERINE

    Et qui voudra le reconnaître? a-t-il un parti?…Peut-être y
    aurait-il un moyen de tout conjurer, mon fils; mais il faudrait de la
    résolution.

    HENRI, hésitant

    De la résolution!

    CATHERINE

    Oui; soyez roi, M. de Guise deviendra sujet soumis, sinon
    respectueux. Je le connais mieux que vous, Henri; il n'est fort que
    parce que vous êtes faible; sous son énergie apparente, il cache un
    caractère irrésolu…C'est un roseau peint en fer…Appuyez, il
    pliera.

    HENRI

    Oui, oui, il pliera. Mais quel est ce moyen? Voyons!…faut-il les
    exiler tous deux? Je suis prêt à signer leur exil.

    CATHERINE

    Non; peut-être ai-je un autre moyen…Mais jurez-moi qu'à l'avenir
    vous me consulterez avant eux sur tout ce que vous voudrez faire.

    HENRI

    N'est-ce que cela, ma mère? Je vous le jure.

    CATHERINE

    Mon fils, les serments prononcées devant l'autel sont plus agréables
    à Dieu.

    HENRI

    Et lient mieux les hommes, n'est-ce pas? Eh bien, venez, ma mère, je
    m'abandonne entièrement à vous.

    CATHERINE

    Oui, mon fils, passons dans votre oratoire.

    SCENE VI

    LE DUC DE GUISE, puis RUGGIERI

    LE DUC DE GUISE

    Quand donc une bonne arquebusade de favoris nous délivera-t-elle de ces
    insolents petits muguets? M. le comte Caussade de Saint-Mégrin…Le roi
    l'a fait comte; et qui sait où s'arrêtera ce champignon de fortune?
    Mayenne, avant son départ, me l'avait recommandé. Je dois m'en défier,
    dit-il: il a cru s'apercevoir qu'il aimait la duchesse de Guise et m'en
    a fait prévenir par Bassompierre…Tête-Dieu! si je n'étais aussi sûr de
    la vertu de ma femme, M. de Saint-Mégrin payerait cher ce soupçon!
    (Entre Ruggieri) Ah! c'est toi, Ruggieri.

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur duc…

    LE DUC DE GUISE

    J'ai avancé d'un jour la réunion qui devait avoir lieu chez
    toi…Dans quelques minutes, nos amis seront ici…Je suis venu le
    premier, parce que je désirais te trouver seul. Nicolas Poulain m'a
    dit que je pouvais compter sur toi.

    RUGGIERI

    Il a dit vrai…Et mon art…

    LE DUC DE GUISE

    Laissons là ton art. Que j'y croie ou que je n'y croie pas, je suis
    trop bon chrétien pour y avoir recours. Mais je sais que tu es
    savant, versé dans la connaissance des manuscrits et des
    archives…C'est de cette science que j'ai besoin. Ecoute-moi.
    L'avocat Jean David n'a pu obtenir du saint-père qu'il ratifiât la
    Ligue; il est rentré en France…

    RUGGIERI

    Oui; les dernières lettres que j'ai reçues de lui étaient datées de
    Lyon.

    LE DUC DE GUISE

    Il y est mort; il était porteur de papiers importants…Ces papiers
    ont été soustraits. Parmi eux se trouvait une généalogie que le duc
    de Guise, mon père, de glorieuse mémoire, avait fait faire, en 1535,
    par François Rosières. On y prouvait que les princes lorrains
    étaient la seule et vraie posterité de Charlemagne. Mon père, il
    faut me refaire un nouvel arbre généalogique qui prenne sa racine
    dans celui des Carolingiens; il faut l'appuyer de nouvelles preuves.
    C'est un travail pénible et difficile, qui veut être bien payé.
    Voici un à-compte.

    RUGGIERI

    Vous serez content de moi, monseigneur.

    LE DUC DE GUISE

    Bien…Et que venaient faire ici ces jeunes papillons de cour que j'y
    ai trouvés?

    RUGGIERI

    Me consulter sur l'avenir.

    LE DUC DE GUISE

    Sont-ils donc mécontents du présent?…Ils seraient bien difficiles.
    Ils se sont éloignés, n'est-ce pas?

    RUGGIERI

    Oui, monseigneur; ils sont au Louvre maintenant.

    LE DUC DE GUISE

    Que le Valois s'endorme au bruit de leur bourdonnement, pour ne
    s'éveiller qu'à celui de la cloche qui lui sonnera matines…Mais il
    y a quelqu'un dans l'antichambre…Ah! ah! c'est le père Crucé.

    ACTE TROISIEME

    L'oratoire de la duchesse de Guise

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, MADAME DE COSSE, MARIE

    MADAME DE COSSE, déposant sur une table de toilette un domino noir

    Concevez-vous, Marie, madame la duchesse de Guise, qui veut aller au
    bal de la cour en simple domino?

    MARIE, déposant des fleurs sur la même table

    C'est que madame la duchesse n'est pas coquette…

    MADAME DE COSSE

    Mais, sans être coquette, on peut tirer parti de ses avantages…A
    quoi servira-t-il d'être jolie et bien faite, si l'on se couvre la
    figure de ce masque noir, et si l'on s'enveloppe la taille de ce
    domino large comme une robe d'ermite? pourquoi ne pas se mettre en
    Diane ou en Hébé?

    ARTHUR

    C'est qu'elle veut vous laisser ce costume, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    Voyez donc ce petit muguet!…Allez ramasser l'éventail de votre
    maîtresse, ou porter la queue de sa robe, et ne parlez pas toilette;
    vous n'y connaissez encore rien…Dans trois ou quatre ans, à la
    bonne heure!

    ARTHUR

    Tiens…Je vais avoir quinze ans.

    MADAME DE COSSE

    Quatorze ans, mon beau page, ne vous déplaise…

    MARIE

    Ce domino, d'ailleurs, n'est que pour entrer dans la salle de bal.
    Une partie des dames, vous le savez, ne se masquent que pour jouir du
    premier coup d'oeil, et reviennent ensuite en costume de ville.

    MADAME DE COSSE

    Et voilà le tort…Autrefois, on conservait son déguisement toute la
    nuit…Par exemple, au fameux bal masqué qui eut lieu lors de
    l'avènement au trône de Henri II, il y a vingt-cinq ans…Je n'en
    avais que vingt.

    ARTHUR

    Il y a trente ans, madame de Cossé, ne vous en déplaise.

    MADAME DE COSSE

    Vingt-cinq ou trente, peu importe…Alors je n'en avais que quinze.
    Eh bien, tout le monde resta en costume, jusqu'au moment où
    l'astronome Lucas Gaudric prédit au roi qu'il serait tué dans un
    combat singulier. Onze ans après Montgomery accomplit la prédiction.

    ARTHUR

    C'est bien malheureux! depuis ce temps, il n'y a plus de tournois.

    MADAME DE COSSE

    C'est effectivement quelque chose de bien fâcheux…Il ferait beau
    voir jouter les jeunes gens de votre époque: voilà de plaisants
    damerets, en comparaison des chevaliers de Henri II.

    ARTHUR

    Vous pourriez même dire, en comparaison des chevaliers du roi
    François Ier. Vous les avez vus, madame de Cossé.

    MADAME DE COSSE

    J'étais un enfant…Je ne m'en souviens pas…Un enfant au berceau,
    entendez-vous?

    MARIE

    Mais il me semble, madame, que le baron-duc d'Epernon, le vicomte de
    Joyeuse, le seigneur de Bussy, le baron de Dunes…

    ARTHUR

    Et le comte de Saint-Mégrin, donc!…

    MADAME DE COSSE

    Ah! vous voilà encore avec votre petit bordelais…J'aurais bien
    voulu le voir, avec une armure de deux cents livres, comme celle que
    portait M. de Cossé, mon noble époux, quand il me couronna dame de la
    beauté et des amours, et brisa en mon honneur cinq lances, dont M. de
    Saint-Mégrin ne pourrait pas remuer la plus petite avec les deux
    mains…C'était au fameux tournoi de Soissons…

    MARIE

    Au fameux tournoi de Soissons?…

    ARTHUR

    Eh! oui…au fameux tournoi de Soissons, en 1546, un an avant la mort
    du roi François Ier, quand madame de Cossé était encore au berceau…

    MADAME DE COSSE

    Petit drôle!…vous vous fiez bien à ce que vous êtes le parent de
    madame la duchesse de Guise.

    SCENE II

    LES MEMES, LA DUCHESSE DE GUISE

    ARTHUR, courant à elle

    Oh! venez, ma belle cousine et maîtresse! et protégez-moi contre le
    courroux de votre première dame d'honneur…

    LA DUCHESSE DE GUISE, distraite

    Qu'avez-vous fait? encore quelque espièglerie?…

    ARTHUR

    Chevalier discourtois, je me souviens des dates.

    MADAME DE COSSE, interrompant

    Madame la duchesse paraît préoccupée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi? Non…N'auriez-vous pas trouvé ici un mouchoir à mes armes?

    MARIE

    Non, madame.

    ARTHUR

    Je vais le chercher; et, si je le trouve, quelle sera ma récompense?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ta récompense, enfant?…Un mouchoir mérite-t-il donc une grande
    récompense? Eh bien, cherche-le, Arthur.

    MARIE

    Pendant que Madame était retirée dans son appartement, où elle avait
    dit, en rentrant, qu'elle voulait rester seule, la reine Louise est
    venue pour lui faire une visite; elle avait dans sa bourse le plus
    joli petit sapajou…

    MADAME DE COSSE

    Oui, elle désirait connaître le déguisement de madame. Elle est
    entrée chez madame de Montpensier; et, comme j'y étais, je connais
    tous les costumes des seigneurs et dames de la cour.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à Arthur, qui revient s'asseoir à ses pieds

    Eh bien?

    ARTHUR

    Je n'ai rien trouvé…

    MADAME DE COSSE

    M. de Joyeuse est en Alcibiade…Il a un casque d'or massif…Son
    costume lui coûte, dit-on, dix mille livres tournois. M. d'Epernon
    est…

    ARTHUR

    Et M. de Saint-Mégrin? (La duchesse tressaille)

    MADAME DE COSSE

    Ah!…M. de Saint-Mégrin? Il avait aussi un costume très-brillant;
    mais, aujourd'hui, il en a commandé un autre, tout simple, un costume
    d'astrologue, semblable à celui que porte Côme Ruggieri.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ruggieri?…Dites-moi, Ruggieri ne demeure-t-il pas rue de Grenelle,
    près de l'hôtel de Soissons?

    MARIE

    Oui.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à part

    Plus de doute!…c'était chez lui…J'avais cru le
    reconnaître…(Haut) N'est-il venu aucune autre personne?

    MADAME DE COSSE

    Si…M. Brantôme, pour vous offrir le volume de ses _Dames
    galantes_… Je l'ai déposé sur cette table…La reine de Navarre y
    joue un grand rôle…Et puis M. Ronsard est aussi venu…il voulait
    absolument vous voir…Vous lui avez reproché, l'autre jour, chez
    madame de Montpensier, de ne pas assez soigner ses rimes, et il vous
    apportait une petite pièce de vers.

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec distraction

    Sur la rime?…

    MADAME DE COSSE

    Non, madame; mais mieux rimée qu'il n'a coutume de le faire. Madame
    la duchesse veut-elle les entendre?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Donnez à Arthur, il les lira.

    ARTHUR, lisant

    Mignonne, allons voir si la rose
    Qui, ce matin, avoit desclose
    Sa robe de pourpre au soleil
    N'a point perdu, cette vesprée,
    Les plis de sa robe pourprée
    Et son teint au vostre pareil.

    Las! voyez comme en peu d'espace,
    Mignonne, elle a, dessus la place,
    Là, là, ses beautés laissé choir.
    O vrayment marastre nature!
    Puisqu'une telle fleur ne dure
    Que du matin jusques au soir!

    Or donc, écoutez-moi, mignonne,
    Tandis que votre âge fleuronne,
    Dans sa plus verte nouveauté,
    Cueillez, cueillez votre jeunesse;
    Comme à cette fleur, la vieillesse
    Fera ternir votre beauté.

    LA DUCHESSE DE GUISE, toujours distraite

    Mais il me semble qu'ils sont bien, ces vers.

    ARTHUR

    Oh! M. de Saint-Mégrin en fait au moins d'aussi jolis…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    M. de Saint-Mégrin?…

    MADAME DE COSSE

    Ce ne sont pas des vers amoureux, toujours…

    ARTHUR

    Et pourquoi cela?

    MADAME DE COSSE

    Il est probable qu'il n'a encore trouvé aucune femme digne de son
    amour, puisqu'il est le seul, parmi tous les jeunes gens de la cour,
    qui ne porte pas le chiffre de sa dame sur son manteau.

    ARTHUR

    Et s'il aimait quelqu'un dont il ne pût porter le chiffre?…Cela
    peut être.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui,…cela peut être.

    MADAME DE COSSE, à Arthur

    Mais qu'a donc de si remarquable ce petit comte de Saint-Mégrin, pour
    être l'objet de votre enthousiasme?

    ARTHUR

    Si remarquable?…Ah! je ne demande rien que d'être digne de devenir
    son page, quand je ne pourrai plus être celui de ma belle cousine.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu l'aimes donc bien?

    ARTHUR

    Si j'étais femme, je n'aurais pas d'autre chevalier.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    Mesdames, je puis achever ma toilette; je vous rappellerai, si j'ai
    besoin de vous…Reste, Arthur, reste; j'ai quelques commissions à te
    donner.

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, ARTHUR

    ARTHUR

    J'attends vos ordres.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien; mais je ne sais plus ce que j'avais à d'ordonner. Je suis
    distraite, préoccupée…Que tu es bizarre, avec ton fanatisme pour ce
    jeune vicomte de Joyeuse!

    ARTHUR

    Joyeuse?…Non…Saint-Mégrin.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! oui,…c'est vrai; mais que trouves-tu de si extraordinaire en ce
    jeune homme? Moi, je cherche en vain.

    ARTHUR

    Vous ne l'avez donc pas vu courir la bague avec le roi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Si.

    ARTHUR

    Et qui donc pourriez-vous lui comparer pour l'adresse? S'il monte à
    cheval, c'est toujours le cheval le plus fougueux qui est le sien;
    s'il se bat moins souvent que les autres, c'est que l'on connaît sa
    force, et qu'on hésite à lui chercher querelle. Le roi seul,
    peut-être, pourrait se défendre contre lui. Tous nos jeunes
    seigneurs de la cour lui portent envie, et cependant la coupe de leur
    pourpoint et de leur manteau est toujours reglée sur celle des siens.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui, c'est vrai…Il est homme de bon goût; mais madame de Cossé
    parlait de sa froideur pour les dames, et tu ne voudrais pas prendre
    pour modèle chevalier qui ne les aimât pas.

    ARTHUR

    La dame de Sauve est là pour témoigner du contraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE, vivement

    La dame de Sauve!…On dit qu'il ne l'a jamais aimée.

    ARTHUR

    S'il ne l'aime plus, il en aime certainement un autre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    T'aurait-il choisi pour son confident?…Il ne ferait pas preuve de
    prudence, en le prenant si jeune…

    ARTHUR

    Si j'étais son confident, ma belle cousine, on me tuerait plutôt que
    de m'arracher son secret…Mais il ne m'a rien confié…J'ai vu.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Tu as vu…quoi?…qu'as-tu vu?

    ARTHUR

    Vous vous rappelez le jour ou le roi invita toute la cour à visiter
    les lions qu'il avait fait venir de Tunis, et qu'on avait placés au
    Louvre avec ceux qu'il y nourrit déjà?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! oui…Leur aspect seul m'a effrayée, quoique je les visse d'une
    galerie élevée de dix pieds au-dessus d'eux.

    ARTHUR

    Eh bien, à peine en étions-nous sortis que leur gardien poussa un
    cri; je rentrai: M. de Saint-Mégrin venait de s'élancer dans
    l'enceinte des animaux pour y ramasser un bouquet qu'y avait laissé
    tomber une dame…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le malheureux! ce bouquet était le mien.

    ARTHUR

    Le vôtre, ma belle cousine?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ai-je dit le mien?…Oui, le mien, ou celui de Madame de Sauve…Vous
    savez qu'il a éperdument aimé madame de Sauve…Le fou!…Et que
    faisait-il de ce bouquet?

    ARTHUR

    Oh! il l'appuyait avec passion sur sa bouche, il le pressait contre
    son coeur…Le gardien ouvrit une porte, et le fit sortir presque de
    force…Il riait comme un insensé, lui jetait de l'argent; puis il
    m'aperçut, cacha le bouquet dans sa poitrine, s'élança sur un cheval
    qui l'attendait dans la cour du Louvre, et disparut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Est-ce tout?…est-ce tout?…Oh! encore, encore!…parle-moi encore
    de lui!

    ARTHUR

    Et depuis, je l'ai vu, il…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Silence, enfant!…M. le duc…Reste près de moi, Arthur; ne me
    quitte pas que je ne te l'ordonne…

    SCENE IV

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vous étiez levée, madame…Alliez-vous rentrer dans votre
    appartement?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, monsieur le duc, j'allais appeler mes femmes, pour ma toilette.

    LE DUC DE GUISE

    Elle est inutile, madame: le bal n'a pas lieu, et vous devez en être
    contente, vous paraissiez n'y aller qu'à contre-coeur?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suivais vos ordres, et j'ai fait ce que j'ai pu pour que vous ne
    vissiez pas qu'ils m'étaient pénibles.

    LE DUC DE GUISE

    Que voulez-vous!…J'ai compris que cette conclusion à laquelle vous
    vous condamniez était ridicule à votre âge…et qu'il fallait, de
    temps en temps, vous montrer à la cour; certaines personnes, madame,
    pourraient y remarquer votre absence, et l'attribuer à des motifs…
    Mais il s'agit d'autre chose, madame… Arthur, laissez-moi…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et pourquoi éloigner cet enfant, monsieur le duc? est-ce donc un
    entretien secret que vous voudriez?…

    LE DUC DE GUISE

    Et pourquoi le retenir, madame? Craindriez-vous de rester seule avec
    moi?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! et pourquoi?

    LE DUC DE GUISE

    En ce cas, sortez, Arthur…Eh bien?…

    ARTHUR

    J'attends les ordres de ma maîtresse, monsieur le duc.

    LE DUC DE GUISE

    Vous l'entendez, madame?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur, éloignez-vous.

    ARTHUR

    J'obéis. (Il sort)

    SCENE V

    LA DUCHESSE DE GUISE, LE DUC DE GUISE

    LE DUC DE GUISE

    Vrai-Dieu! madame, il est bizarre que les ordres donnés par ma bouche
    aient besoin d'être ratifiés par la vôtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce jeune homme m'appartient, et il a cru devoir attendre de
    moi-même…

    LE DUC DE GUISE

    Cette obstination n'est pas naturelle, madame; on connaît Henri de
    Lorraine, et l'on sait qu'il a toujours chargé son poignard de
    réitérer un ordre de sa bouche.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh! monsieur, quelle conséquence pouvez-vous tirer de plus ou moins
    d'obéissance de cet enfant?

    LE DUC DE GUISE

    Moi? Aucune…Mais j'avais besoin de son absence pour vous exposer
    plus librement le motif qui m'amène…Voulez-vous bien me servir de
    secrétaire?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, monsieur! Et pour écrire à qui?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous importe! c'est moi qui dicterai. (En approchant une plume
    et du papier) Voilà ce qu'il vous faut.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je crains de ne pouvoir former un seul mot; ma main tremble; ne
    pourriez-vous par une autre personne?…

    LE DUC DE GUISE

    Non, madame, il est indispensable que ce soit vous.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, au moins, remettez à plus tard…

    LE DUC DE GUISE

    Cela ne peut se remettre, madame; d'ailleurs, il suffira que votre
    écriture soit lisible…Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je suis prête…

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «Plusieurs membres de la Sainte-Union se rassemblent cette nuit à
    l'Hôtel de Guise; les portes en resteront ouvertes jusqu'à une heure
    du matin; vous pouvez, à l'aide d'un costume de ligueur, passer sans
    être aperçu…L'appartement de madame la duchesse de Guise est au
    deuxième étage…»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Je n'écrirai pas davantage, que je ne sache à qui est destiné ce
    billet…

    LE DUC DE GUISE

    Vous le verrez, madame, en mettant l'adresse.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle ne peut être pour vous, monsieur; et à tout autre, elle
    compromet mon honneur…

    LE DUC DE GUISE

    Votre honneur…Vive-Dieu! madame; et qui doit en être plus jaloux
    que moi?…Laissez-m'en juge, et suivez mon désir…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Votre désir?…Je dois m'y refuser.

    LE DUC DE GUISE

    Obéissez à mes ordres, alors…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    A vos ordres?…Peut-être ai-je le droit d'en demander la cause…

    LE DUC DE GUISE

    La cause, madame? Tous ces retardements me prouvent que vous la
    connaissez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi! et comment?

    LE DUC DE GUISE

    Peu importe!…écrivez…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Permettez que je me retire…

    LE DUC DE GUISE

    Vous ne sortirez pas…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous n'obtiendrez rien de moi en me contraignant à rester.

    LE DUC DE GUISE, la forçant à s'asseoir

    Peut-être, vous réfléchirez, madame: mes ordres, méprisés par vous,
    ne le sont point encore par tout le monde…et, d'un mot, je puis
    substituer à l'oratoire élégant de l'hôtel de Guise l'humble cellule
    d'un cloître.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Désignez-moi le couvent où je dois me retirer, monsieur le duc; les
    biens que je vous ai apportés comme princesse de Porcian y payeront
    la dot de la duchesse de Guise.

    LE DUC DE GUISE

    Oui, madame; sans doute, vous jugez en vous-même que ce ne serait
    qu'une faible expiation. D'ailleurs, l'espoir vous suivrait au delà
    de la grille; il n'est point de murs si élevés qu'on ne puisse
    franchir, surtout si on y est aidé par un chevalier adroit, puissant
    et dévoué…Non, madame, non, je ne vous laisserai pas cette chance.
    Mais revenons à cette lettre; il faut qu'elle s'achève.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Jamais, monsieur, jamais!

    LE DUC DE GUISE

    Ne me poussez pas à bout, madame; c'est déjà beaucoup que j'aie
    consenti à vous menacer deux fois.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, je préfère une reclusion éternelle.

    LE DUC DE GUISE

    Mort et damnation! croyez-vous donc que je n'aie que ce moyen?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Et quel autre?…(Le duc verse le contenu d'un flacon dans une petite
    coupe) Ah! vous ne voudriez pas m'assassiner…Que faites-vous,
    monsieur de Guise? que faites-vous?

    LE DUC DE GUISE

    Rien…J'espère seulement que la vue de ce breuvage aura une vertu
    que n'ont point mes paroles.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh quoi!…vous pourriez?…Ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, madame, ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non, non. Oh! mon Dieu! mon Dieu!

    LE DUC DE GUISE, saisissant la coupe

    Eh bien?…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Henri, au nom du ciel! Je suis innocente, je vous le jure…Que la
    mort d'une femme faible ne souille pas votre nom. Henri, ce serait
    un crime affreux, car je ne suis pas coupable; j'embrasse vos genoux;
    que voulez-vous de plus? Oui, oui, je crains la mort.

    LE DUC DE GUISE

    Il y a moyen de vous y soustraire.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il est plus affreux qu'elle encore…Mais non, tout cela n'est qu'un
    jeu pour m'épouvanter. Vous n'avez pas pu avoir, vous n'avez pas eu
    cette exécrable idée.

    LE DUC DE GUISE, riant

    Un jeu, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Non…Votre sourire m'a tout dit…Laissez-moi un instant pour me
    recueillir. (Elle abaisse la tête entre ses mains, et prie.)

    LE DUC DE GUISE

    Un instant, madame, rien qu'un instant.

    LA DUCHESSE DE GUISE, après s'être recueillie

    Et maintenant, ô mon Dieu! aie pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Etes-vous décidée?

    LA DUCHESSE DE GUISE, se relevant toute seule

    Je le suis.

    LE DUC DE GUISE

    A l'obéissance?

    LA DUCHESSE DE GUISE, prenant la coupe

    A la mort!

    LE DUC DE GUISE, lui arrachant la coupe et la jetant à terre

    Vous l'aimiez bien, madame!…Elle a préféré…Malédiction!
    malediction sur vous et sur lui!…sur lui surtout qui est tant aimé!
    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Malheur! malheur à moi!

    LE DUC DE GUISE

    Oui, malheur! car il est plus facile à une femme d'expirer que de
    souffrir. (Lui saisissant le bras avec son gant de fer) Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! laissez-moi.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, essayant de dégager son bras

    Vous me faites mal, Henri.

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez, vous dis-je!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Vous me faites bien mal, Henri; vous me faites horriblement
    mal…Grâce! grâce! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Ecrivez donc.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Le puis-je? Ma vue se trouble…Une sueur froide…O mon Dieu! mon
    Dieu! je te remercie, je vais mourir. (Elle s'évanouit)

    LE DUC DE GUISE

    Eh! non, madame.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Qu'exigez-vous de moi?

    LE DUC DE GUISE

    Que vous m'obéissiez.

    LA DUCHESSE DE GUISE, accablée

    Oui! oui! j'obéis. Mon Dieu! tu le sais, j'ai bravé la mort…la
    douleur seule m'a vaincue…elle a été au delà de mes forces. Tu
    l'as permis, ô mon Dieu! le reste est entre tes mains.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «L'appartement de madame la duchesse de Guise est au deuxième étage,
    et cette clef en ouvre la porte.» L'adresse maintenant. (Pendant
    qu'il plie la lettre, madame de Guise relève sa manche, et l'on voit
    sur son bras des traces bleuâtres)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Que dirait la noblesse de France, si elle savait que le duc de Guise
    a meurtri un bras de femme avec un gantelet de chevalier?

    LE DUC DE GUISE

    Le duc de Guise en rendra raison à quiconque viendra la lui demander.
    Achevez: «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.»

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'était donc bien à lui?

    LE DUC DE GUISE

    Ne l'aviez-vous pas deviné?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, ma conscience me permettait d'en douter, du moins.

    LE DUC DE GUISE

    Assez, assez. Appelez un de vos pages, et remettez-lui cette lettre
    (allant à la porte du salon et ôtant la clef) et cette clef.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! monsieur de Guise! puisse-t-on avoir plus pitié de vous que vous
    n'avez eu pitié de moi!

    LE DUC DE GUISE

    Appelez un page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Aucun n'est là…

    LE DUC DE GUISE

    Arthur, votre page favori, ne doit pas être loin; appelez-le, je vous
    l'ordonne! appelez-le!…Mais, auparavant, madame, faites bien
    attention que je suis là, derrière cette portière…Un seul signe, un
    seul mot, cet enfant est mort…et c'est vous qui l'aurez tué…(Il
    siffle) Songez-y, madame…

    LA DUCHESSE, appelant

    Arthur!

    SCENE VI

    LES MEMES, ARTHUR

    ARTHUR

    Me voilà, madame, Dieu!…grand Dieu! que vous êtes pâle!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Moi, pâle? Non, non…tu te trompes…(Lui tendant la lettre et la
    retirant) Ce n'est rien…Eloigne-toi, Arthur, éloigne-toi…

    ARTHUR

    Moi, vous quitter, quand vous souffrez!…Voulez-vous que j'appelle
    vos femmes?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Garde-t'en bien, Arthur!…Prends cette lettre,…cette clef,…et
    va-t'en…Pars!…pars!…

    ARTHUR, lisant

    «A Monsieur le comte de Saint-Mégrin…» Oh! qu'il sera heureux,
    madame!…Je cours… (Il sort)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Heureux?…Oh! non…non, reviens!…reviens, Arthur!…Arthur!…

    LE DUC DE GUISE, lui mettant la main sur la bouche

    Silence, madame!

    LA DUCHESSE DE GUISE, tombant dans ses bras

    Ah!…

    LE DUC DE GUISE, l'emportant dans le salon, et refermant la porte
    avec une double clef

    Et, maintenant, que cette porte ne se rouvre plus que pour lui!

    ACTE QUATRIEME

    Même décoration qu'au deuxième acte

    SCENE PREMIERE

    ARTHUR, puis SAINT-MEGRIN

    ARTHUR

    Dans la salle du conseil, l'appartement de M. de Saint-Mégrin, à
    gauche… (Saint-Mégrin sort de son appartement) Pour vous, comte.

    SAINT-MEGRIN

    Cette lettre et cette clef sont pour moi, dis-tu? Oui… «A Monsieur
    le comte de Saint-Mégrin.» De qui les tiens-tu?

    ARTHUR

    Quoique vous ne les attendissiez de personne, ne pouviez-vous les
    espérer de quelqu'un?

    SAINT-MEGRIN

    De quelqu'un?…Comment?…Et qui es-tu, toi-même?

    ARTHUR

    Etes-vous si ignorant en blason, comte, que vous ne puissiez
    reconnaître les armes réunies de deux maisons souveraines?…

    SAINT-MEGRIN

    La duchesse de Guise!… (Lui mettant la main sur la bouche)
    Tais-toi!…Je sais tout… (Il lit) Elle-même t'a remis cette
    lettre?…

    ARTHUR

    Elle-même.

    SAINT-MEGRIN

    Elle-même!…Jeune homme, ne cherche pas à m'abuser!…Je ne connais
    pas son écriture…Avoue-le-moi, tu as voulu me tromper…

    ARTHUR

    Moi, vous tromper?…Ah!…

    SAINT-MEGRIN

    Où t'a-t-elle remis cette lettre?

    ARTHUR

    Dans son oratoire.

    SAINT-MEGRIN

    Elle était seule?

    ARTHUR

    Seule.

    SAINT-MEGRIN

    Et que paraissait-elle éprouver?

    ARTHUR

    Je ne sais, mais elle était pâle, et tremblante.

    SAINT-MEGRIN

    Dans son oratoire! seule, pâle et tremblante!…Tout cela devait
    être, et cependant j'étais si loin de m'attendre…Non, c'est
    impossible. (Il relit) «Plusieurs membres de la Sainte-Union se
    rassemblent cette nuit à l'Hôtel de Guise; les portes en resteront
    ouvertes jusqu'à une heure du matin. A l'aide d'un déguisement de
    ligueur, vous pouvez passer sans être aperçu. L'appartement de
    madame la duchesse de Guise est au deuxième étage, et cette clef en
    ouvre la porte. –A Monsieur le comte de Saint-Mégrin.» C'est bien
    à moi…pour moi; ce n'est point un songe,…ma tête ne s'égare
    pas…Cette clef,…ce papier,…ces lignes tracées, tout est
    réel!…il n'y a point là d'illusion… (Il porte la lettre à ses
    lèvres) Je suis aimé!…aimé!…

    ARTHUR

    A votre tour, comte, silence!…

    SAINT-MEGRIN

    Oui, tu as raison, silence! et à toi aussi, jeune homme, silence!…
    Sois muet comme la tombe…Oublie ce que tu as fait, ce que tu as vu,
    ne te rappelle plus mon nom, ne te rappelle plus celui de ta
    maîtresse. Elle a montré de la prudence en te chargeant de ce
    message. Ce n'est point parmi les enfants qu'on doit craindre les
    délateurs.

    ARTHUR

    Et moi, comte, je suis fier d'avoir un secret à nous deux.

    SAINT-MEGRIN

    Oui;…mais un secret terrible; un de ces secrets qui tuent. Ah!
    fais en sorte que ta physionomie ne le trahisse pas, que tes yeux ne
    le révèlent jamais…Tu es jeune: conserve la gaieté et
    l'insouciance de ton âge. S'il arrive que nous nous rencontrions,
    passe sans me connaître, sans m'apercevoir; si tu avais encore dans
    l'avenir quelque chose à m'apprendre, ne l'exprime point par des
    paroles, ne le confie pas au papier; un signe, un regard me dira
    tout…Je devinerai le moindre de tes gestes; je comprendrai ta plus
    secrète pensée. Je ne puis te récompenser du bonheur que je te
    dois…Mais, si jamais tu avais besoin de mon aide ou de mon secours,
    viens à moi, parle…et ce que tu demanderas, tu l'auras, sur mon
    âme, fût-ce mon sang. Sors, sors, maintenant, et garde que personne
    ne te voie…Adieu, adieu!

    ARTHUR, lui pressant la main

    Adieu, comte, adieu!

    SCENE II

    SAINT-MEGRIN, puis GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Va, jeune homme, et que le ciel veille sur toi! Ah! je suis
    aimé!…Mais il est dix heures; j'ai à peine le temps de me procurer
    le costume à l'aide duquel…Georges! Georges! (Son valet entre)
    Il me faut pour ce soir un costume de ligueur; occupe-toi à l'instant
    de te le procurer. Que je le trouve ici quand j'en aurai besoin; va.
    (Georges sort) Mais qui vient ici?…Ah! c'est Côme Ruggieri.

    SCENE III

    SAINT-MEGRIN, RUGGIERI

    SAINT-MEGRIN

    Viens, oh! viens, mon père, que je te remercie. Eh bien, toutes tes
    prédictions se sont réalisées. Je te rends grâce, car je suis
    heureux; oh! oui, oui, plus heureux que tu ne peux le croire…Tu ne
    me réponds pas, tu m'examines!

    RUGGIERI, le conduisant vers la lumière

    Jeune homme, avance avec moi.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! que peux-tu lire sur mon front, si ce n'est un avenir d'amour et
    de bonheur?

    RUGGIERI

    La mort, peut-être.

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous, mon père!…

    RUGGIERI

    La mort!…

    SAINT-MEGRIN, riant

    Ah! mon père, de grâce, laissez-moi vivre jusqu'à demain, c'est tout
    ce que je vous demande.

    RUGGIERI

    Mon fils, souviens-toi de Dugast.

    SAINT-MEGRIN

    Dugast!…Il est vrai que je cours un danger; demain, je me bats avec
    le duc de Guise.

    RUGGIERI

    Demain! à quelle heure?

    SAINT-MEGRIN

    A dix heures.

    RUGGIERI

    Ce n'est pas cela. Si demain, à dix heures, tu vois encore la
    lumière du ciel, compte alors sur des jours longs et heureux.
    (Allant à la fenêtre) Vois-tu cette étoile?

    SAINT-MEGRIN

    Qui brille près d'une autre plus brillante encore?

    RUGGIERI

    Oui; et, à l'occident, distingues-tu ce nuage sombre qui n'est encore
    qu'un point dans l'immensité?

    SAINT-MEGRIN

    Oui; eh bien?…

    RUGGIERI

    Eh bien, dans une heure, cette étoile aura disparu sous ce nuage, et
    cette étoile, c'est la tienne. (Il sort)

    SCENE IV

    SAINT-MEGRIN, puis JOYEUSE

    SAINT-MEGRIN

    Cette étoile, c'est la mienne! Ruggieri, arrête!…Il ne m'entend
    pas; il entre chez la reine mère. Cette étoile, c'est la mienne; et
    ce nuage!…Vive-Dieu! je suis bien insensé de croire aux paroles de
    ce visionnaire…Ces signes ne l'ont jamais trompé, dit-il. Dugast,
    Dugast! et toi aussi, tu volais comme moi à un rendez-vous d'amour,
    lorsque tu es tombé assassiné; et ton sang, en sortant de tes
    vingt-deux blessures, bouillait encore d'espérance et de bonheur.
    Ah! si je dois mourir aussi, mon Dieu! mon Dieu! que je ne meure du
    moins qu'au retour! (Entre Joyeuse)

    JOYEUSE

    Je te cherchais, Saint-Mégrin. Eh bien, que fais-tu là? Est-ce que
    tu lis dans les astres, toi?

    SAINT-MEGRIN

    Moi? Non.

    JOYEUSE

    Je t'avais pris en entrant pour un astrologue. Quoi! encore? Mais
    qu'as-tu donc?

    SAINT-MEGRIN

    Rien, rien: je regarde le ciel.

    JOYEUSE

    Il est superbe! les étoiles étincellent.

    SAINT-MEGRIN, avec mélancolie

    Joyeuse, crois-tu qu'après notre mort, notre âme doive habiter un des
    ces globes brillants, sur lesquels notre vue s'est arrêtée tant de
    fois pendant notre vie?

    JOYEUSE

    Ces pensées ne me sont jamais venues, sur mon âme; elles sont trop
    tristes…Tu connais ma devise: *Hilariter*, joyeusement!…voilà
    pour ce monde…Quant à l'autre, peu m'importe ce qu'il sera, pourvu
    que je m'y trouve bien.

    SAINT-MEGRIN, sans l'écouter

    Crois-tu que, là, nous serons réunis aux personnes que nous avons
    aimées ici-bas?…Dis; crois-tu que l'éternité puisse être le
    bonheur?…

    JOYEUSE

    Vrai-Dieu! tu deviens fou, Saint-Mégrin; quel diable de langage me
    parles-tu là? Arrange-toi de manière que, demain, à pareille heure,
    M. de Guise puisse t'en donner des nouvelles sûres, et ne me demande
    pas cela, à moi. J'ai déjà le cou tout disloqué d'avoir regardé en
    l'air.

    SAINT-MEGRIN

    Tu as raison; oui, je suis un insensé…

    JOYEUSE

    Voici le roi…Voyons, éloigne cet air soucieux. On dirait, sur mon
    âme, que ce duel t'inquiète. Est-ce que tu serais fâché?…

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fâché?…Vrai-Dieu! s'il me tue, Joyeuse, ce ne sera pas ma vie
    que je regretterai, ce sera de lui laisser la sienne.

    SCENE V

    LES MEMES, HENRI, D'EPERNON, SAINT-LUC, BUSSY, DU HALDE, Plusieurs
    Pages et Seigneurs; puis CATHERINE DE MEDICIS

    HENRI

    Soyez tranquilles, messieurs, soyez tranquilles: toutes nos mesures
    sont prises. Seigneur de Bussy, nous vous rendons notre amitié, en
    récompense de la manière dont vous avez secondé notre brave sujet le
    comte de Saint-Mégrin.

    BUSSY D'AMBOISE

    Sire!

    HENRI, à SAINT-MEGRIN

    Te voilà, mon digne ami; pourquoi n'es-tu pas venu me voir?
    Messieurs, ma mère assistera à la séance; prévenez-la qu'elle va
    s'ouvrir. Ah! auparavant, sur la première marche, placez un tabouret
    pour M. le comte de Saint-Mégrin. (A Saint-Mégrin) J'ai à te
    parler…Par la mort-Dieu! nous voilà tous rassemblés, messieurs; il
    ne nous manque plus que notre beau cousin de Guise…

    CATHERINE, entrant

    Il ne se fera pas attendre, mon fils; j'ai aperçu ses pages dans
    l'antichambre.

    HENRI

    Ils seront les bienvenus, ma mère. Messieurs, prenez vos places.
    D'Epernon, la tienne est devant cette table; c'est toi qui seras
    notre secrétaire, en l'absence de Morvilliers…

    CATHERINE

    Surtout, sire…

    HENRI

    Soyez tranquille, ma mère, soyez tranquille, vous avez ma parole.

    SCENE VI

    LES MEMES, LE DUC DE GUISE

    HENRI

    Entrez, mon beau cousin, entrez. Nous avions songé d'abord à faire
    dresser, nous-même, l'acte de reconnaissance que nous avions promis;
    mais nous avons pensé, depuis, que celui que M. d'Humières a fait
    signer aux nobles de Péronne et de la Picardie serait ce qu'il y
    aurait de mieux. Quant à celui de nomination du chef, un article au
    bas du premier suffira, et déjà vous avez sans doute quelques idées
    pour sa rédaction?

    LE DUC DE GUISE

    Oui, sire, je m'en suis occupé. J'ai voulu épargner à Votre Majesté
    la peine…l'ennui.

    HENRI

    Vous êtes bien aimable, mon cousin; veuillez donner cet acte à M. le
    baron d'Epernon: lisez-le-nous à haute et intelligible voix, baron.
    Or, écoutez, messieurs.

    D'EPERNON, lisant

    «Association faite entre les princes, seigneurs, gentilshommes et
    autres, tant de l'état écclésiastique que de la noblesse de Picardie.
    Premièrement…»

    HENRI

    Attends, d'Epernon. Messieurs, nous connaissons tous cet acte, dont
    je vous ai montré copie; il est donc inutile de lire les dix-huit
    articles dont il se compose: passez à la fin; et vous, monsieur le
    duc, approchez et dictez vous-même. Réfléchissez qu'il s'agit de
    nommer un chef à une grande association! Il faut donc que ce chef
    ait de grands pouvoirs…Enfin, mon beau cousin, faites comme pour
    vous.

    LE DUC DE GUISE

    Je vous remercie de votre confiance, sire, vous serez content.

    SAINT-MEGRIN

    Que faites-vous, sire?…

    HENRI

    Laisse-moi.

    LE DUC DE GUISE, dictant

    «1º L'homme que Sa Majesté honorera de son choix devra être issu
    d'une maison souveraine, digne de l'amour et de la confiance des
    Français par sa conduite passée et sa foi à la religion catholique.
    2º Le titre de lieutenant général du royaume de France lui sera
    octroyé, et les troupes seront mises à sa disposition. 3º Comme ses
    actions auront pour but le plus grand bien de la cause, il ne devra
    en rendre compte qu'à Dieu et à sa conscience.»

    HENRI

    Très-bien.

    SAINT-MEGRIN

    Bien!…Et vous pouvez approuver de semblables conditions, sire!…
    revêtir un homme d'une pareille puissance!

    HENRI

    Silence!

    JOYEUSE

    Mais, sire…

    HENRI

    Silence, messieurs! nous désirons, entendez-vous, nous désirons
    positivement que, quel que soit le choix que nous allons faire, il
    vous soit agréable. Mon cousin, donnez-leur donc, en bon et loyal
    sujet, un exemple de soumission. Vous êtes le premier de mon royaume
    après moi, mon beau cousin, et dans ce cas surtout, vous êtes
    intéressé à ce qu'on m'obéisse…

    LE DUC DE GUISE

    Sire, je reconnais d'avance pour chef de la Sainte-Union celui que
    vous allez désigner, et je regarderai comme rebelle quiconque osera
    braver ses ordres.

    HENRI

    C'est bien, monsieur le duc. Ecris, d'Epernon. (Se levant devant
    son trône) «Nous, Henri de Valois, par la grâce de Dieu, roi de
    France et de Pologne, approuvons, par le présent acte rédigé par
    notre féal et aimé cousin Henri de Lorraine, duc de Guise,
    l'association connue sous le nom de la Sainte-Union…et, de notre
    autorité, nous nous en déclarons le chef.»

    LE DUC DE GUISE

    Comment!…

    HENRI

    «En foi de quoi, nous l'avons fait revêtir de notre sceau royal
    (descendant du trône et prenant la plume), et l'avons signé de notre
    main. Henri de Valois.» (Passant la plume au duc de Guise) A vous,
    mon cousin; à vous qui êtes le premier du royaume, après moi…Eh
    bien, vous hésitez? Croyez-vous que le nom de Henri de Valois et les
    trois fleurs de lis de France ne figurent pas aussi dignement au bas
    de cet acte que le nom de Henri de Guise et les trois merlettes de
    Lorraine? Par la mort-Dieu! vous vouliez un homme que possédât
    l'amour des Français…Est-ce que nous ne sommes pas aimé, monsieur
    le duc? Répondez d'après votre coeur. Vous vouliez un homme d'une
    haute noblesse; je me crois aussi bon gentilhomme que qui que ce soit
    ici. Signez donc, monsieur le duc, signez; car vous avez dit
    vous-même que quiconque ne signerait pas, serait un rebelle.

    LE DUC DE GUISE, à Catherine à part

    O Catherine, Catherine!

    HENRI, indiquant la place où Guise doit signer

    Là, monsieur le duc, au-dessous de moi.

    JOYEUSE

    Vive-Dieu! je ne m'attendais pas à celle-là. (Tendant la main pour
    prendre la plume) Après vous, monsieur de Guise.

    HENRI

    Oui, messieurs, signez, signez tous. D'Epernon, tu veilleras à ce
    que des copies de cet acte soient envoyées dans toutes les provinces
    de notre royaume.

    D'EPERNON

    Oui, sire.

    SAINT-PAUL, à demi-voix, au duc de Guise

    Nous n'avons pas été heureux, monsieur le duc, dans notre première
    entreprise.

    LE DUC DE GUISE, de même, à Saint-Paul

    La fortune nous doit un dédommagement; la seconde réussira. Mayenne
    est arrivé. Vous prendrez ses ordres.

    HENRI

    Messieurs, nous vous demandons bien pardon de cette longue séance;
    cela n'a pas été tout à fait aussi amusant qu'un bal masqué; mais
    prenez-vous-en à notre beau cousin de Guise; c'est lui qui nous y a
    forcé. Adieu, monsieur le duc, adieu. Veillez toujours sur les
    besoins de l'Etat, en bon et fidèle sujet, comme vous venez de le
    faire, et n'oubliez pas que quiconque n'obéira pas au chef que j'ai
    nommé sera déclaré coupable de haute trahison. Sur ce, je vous
    abandonne à la garde de Dieu, messieurs. Reste, Saint-Mégrin…
    Etes-vous contente de moi, ma mère?

    CATHERINE

    Oui, mon fils; mais n'oubliez pas que c'est moi…

    HENRI

    Non, non, ma mère; d'ailleurs, vous vous chargeriez de m'en faire
    souvenir,…n'est-ce pas?

    SAINT-MEGRIN, à part

    Elle m'attend, et le roi m'a dit de rester. (Tous sortent sauf Henri
    et Saint-Mégrin)

    SCENE VII

    HENRI, SAINT-MEGRIN

    HENRI

    Eh bien, Saint-Mégrin, j'ai profité, je l'espère, de tes conseils;
    j'ai détrôné mon cousin de Guise, et me voilà roi des ligueurs, à sa
    place.

    SAINT-MEGRIN

    Puissiez-vous ne pas vous en repentir, sire! mais cette idée n'est
    pas de vous. J'y ai reconnu…

    HENRI

    Eh bien, quoi?…Parle…

    SAINT-MEGRIN

    La politique cauteleuse de votre mère…Elle croit avoir tout gagné,
    lorsqu'elle a gagné du temps. Je me doutais qu'elle machinait
    quelque chose contre le duc de Guise…Je l'avais entendue, en lui
    parlant, l'appeler son ami. Quant à vous, sire, c'est à regret que
    je vous ai vu signer cet acte. Vous étiez roi, vous n'êtes plus
    qu'un chef de parti.

    HENRI

    Et que fallait-il donc faire?

    SAINT-MEGRIN

    Repousser la politique florentine, et agir franchement.

    HENRI

    De quelle manière?

    SAINT-MEGRIN

    En roi…Vive-Dieu! les preuves de la rebellion de M. le duc de Guise
    ne vous auraient pas manqué.

    HENRI

    Je les avais.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait donc vous en servir et le faire juger.

    HENRI

    Les parlements sont pour lui.

    SAINT-MEGRIN

    Il fallait imposer aux parlements la puissance de votre volonté. La
    Bastille a de bonnes murailles, de larges fossés, un gouverneur
    fidèle; et M. de Guise, en s'y rendant, n'aurait eu qu'à suivre les
    traces des maréchaux de Montmorency et de Cossé.

    HENRI

    Mon ami, il n'y a pas de murailles assez solides pour enfermer un tel
    prisonnier…Je ne connais qu'un cercueil de plomb et un tombeau de
    marbre qui puissent m'en répondre…Mets-le seulement en état d'y
    entrer, Saint-Mégrin,…et je me charge de faire fondre l'un et
    d'élever l'autre.

    SAINT-MEGRIN

    Et, cela étant, sire, il sera puni, il est vrai, mais non pas comme
    il l'aura mérité.

    HENRI

    Peu m'importe la différence des moyens, quand le résultat est le
    même…J'espère, Saint-Mégrin, que tu n'as rien négligé pour te
    préparer à ce combat.

    SAINT-MEGRIN

    Non sire; mais je n'ai pas encore eu le temps d'accomplir mes devoirs
    religieux.

    HENRI

    Comment, tu n'en as pas eu le temps?…As-tu donc oublié le duel de
    Jarnac et de la Chataigneraie?…Il avait été fixé à quinze jours de
    celui du défi…Eh bien, ces quinze jours, Jarnac les a passés en
    prières, tandis que Chataigneraie courait de plaisirs en plaisirs,
    sans penser autrement à Dieu…Aussi, Dieu l'a puni, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, mon intention est d'accomplir tous mes devoirs de chrétien;
    mais, auparavant, il en est d'autres qui m'appellent…Permettez…

    HENRI

    Comment, d'autres?

    SAINT-MEGRIN

    Sire, ma vie est entre les mains de Dieu…et, s'il a décide ma mort,
    sa volonté soit faite!

    HENRI

    Eh!…que dites-vous là…Votre existence vous appartient-elle,
    monsieur, pour en faire si peu de cas?…Non, par la mort-Dieu! elle
    est à nous qui sommes votre roi et votre ami. Quand il s'agira de
    vos affaires, vous vous laisserez tuer, si tel est votre bon plaisir;
    mais, quand il s'agira des nôtres, monsieur le comte, nous vous
    prions d'y regarder à deux fois.

    SAINT-MEGRIN

    Vrai-Dieu! sire, je ferai de mon mieux; soyez tranquille.

    HENRI

    Tu feras de ton mieux?…Ce n'est point assez: fais-lui jurer qu'il
    n'a ni plastron, ni talisman, ni armes cachées; et, quand il l'aura
    fait, alors rappelle toute ta force, tout ton courage; pousse
    vivement à lui.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire.

    HENRI

    Une fois délivré de lui, vois-tu, nous ne sommes plus deux en France,
    je suis vraiment roi,…vraiment libre…Ma mère va être fière du
    conseil qu'elle m'a donné; car, tu avais raison, il vient d'elle, et
    il faudra que je le paye en obéissance…

    SAINT-MEGRIN

    Sire, Dieu et mon épée me seront en aide.

    HENRI

    Ton épée, je veux en juger par moi-même… (Il appelle) Du Halde!
    apporte des épeés émoussées.

    SAINT-MEGRIN

    Sire, est-ce à une pareille heure, quand Votre Majesté doit avoir
    besoin de repos?…

    HENRI

    Du repos!…du repos!…Ils sont tous à me parler de repos!…
    Crois-tu qu'il dorme, lui?…ou, s'il dort, que rêve-t-il? Qu'il
    commande insolemment sur le trône de France, et que moi…moi, son
    roi…je prie humblement dans un cloître…Un roi ne dort pas,
    Saint-Mégrin. (Appelant) Du Halde! donne-nous ces épées.

    SAINT-MEGRIN

    L'heure s'envole; elle m'attend. (Haut) Sire, il m'est impossible;
    vous m'avez rappelé des devoirs sacrés, il faut que je les
    accomplisse.

    HENRI

    Eh bien, écoute, demain… (L'heure sonne) Attends, c'est minuit je
    crois?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire, c'est minuit.

    HENRI

    Chaque fois que sonne cette heure, je prie Dieu de bénir le jour où
    je vais entrer…Il faut que je te quitte; mais viens me trouver
    demain avant le combat. Du Halde, porte ces épées dans ma chambre.

    SAINT-MEGRIN

    J'irai, sire, j'irai.

    HENRI

    Bien, je compte sur toi.

    SAINT-MEGRIN

    Maintenant, je puis me retirer. Votre Majesté est satisfaite.

    HENRI

    Oui, le roi est si content, que l'ami veut faire quelque chose pour
    toi…Tiens, voici un talisman sur lequel Ruggieri a prononcé des
    charmes; celui qui le porte ne peut mourir, ni par le fer, ni par le
    feu. Je te le prête; tu me le rendras, au moins, après le combat?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, sire…

    HENRI

    Adieu, Saint-Mégrin.

    SAINT-MEGRIN

    Adieu, sire, adieu!… (Le roi sort)

    SCENE VIII

    SAINT-MEGRIN, GEORGES

    SAINT-MEGRIN

    Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!…Ah! te voilà…Mon
    costume…Bien…Aide-moi!…Aide-moi!…

    GEORGES

    Vous allez sortir…Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
    porteurs?

    SAINT-MEGRIN

    Non…

    GEORGES

    Le temps est à l'orage.

    SAINT-MEGRIN

    Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
    bientôt plus une étoile au ciel…

    GEORGES

    Et vous allez sortir à pied?

    SAINT-MEGRIN

    Oui, à pied…

    GEORGES

    Sans armes?…

    SAINT-MEGRIN

    J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit…Cependant, donne-moi
    l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
    encore un instant et je suis à ses pieds.

    GEORGES

    La voici…Voulez-vous que je vous accompagne?

    SAINT-MEGRIN

    Non. Il faut que je sorte seul.

    GEORGES

    A minuit passé!…que dirait votre mère si elle savait?

    SAINT-MEGRIN

    Ma mère!…oui, oui, tu as raison…L'orage s'étend…Ma pauvre
    mère!…je voudrais bien la revoir,…ne fût-ce qu'un instant.
    Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
    cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
    pas, entends-tu?

    GEORGES

    Et pourquoi, pourquoi?…

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne sais pas, tu ne sais pas…Donne-moi mon manteau…

    GEORGES

    Mon maître,…mon jeune maître,…ne sortez pas, au nom du ciel!…la
    nuit sera terrible.

    SAINT-MEGRIN

    Oui, peut-être terrible… (A part) n'importe, il le faut, elle
    m'attend; j'ai tardé beaucoup…Malédiction! s'il était trop tard…

    GEORGES

    Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.

    SAINT-MEGRIN, avec colère

    Reste, je te l'ordonne.

    GEORGES

    Mon maître!

    SAINT-MEGRIN, lui tendant la main

    Non! embrasse-moi…Adieu…N'oublie pas ma mère.

    ACTE CINQUIEME

    Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée

    SCENE PREMIERE

    LA DUCHESSE DE GUISE, seule

    (Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
    troisième acte; elle écoute sonner l'heure)

    Minuit et demi…Avec quelle lenteur l'heure se traîne…Oh! s'il
    pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir…Jusqu'à une heure du
    matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
    entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
    pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments…
    et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
    n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
    J'ai voulu prier;…prier!… (Ecoutant en se rapprochant de la
    porte) Ah! mon Dieu! Non…non…ce n'est pas encore lui… (Allant
    à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
    l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
    mais nul espoir!…La porte de l'hôtel se referme!…il est sauvé!
    pour cette nuit du moins…Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
    moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
    quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
    l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai…je… (Ecoutant) J'ai cru
    entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
    de M. de Guise?…Non, non,…On monte; on s'arrête. Ah! on se
    rapproche…On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
    fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
    refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!

    (La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)

    SCENE II

    LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN

    SAINT-MEGRIN

    Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
    entendue; elle m'a guidé!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Ouverte! oui…Imprudent que je suis! (Il la referme)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le comte, écoutez-moi!

    SAINT-MEGRIN

    Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
    félicité.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! la mort est là!…des assassins!

    SAINT-MEGRIN

    Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh! écoutez-moi,…écoutez-moi…Au nom du ciel! sortez de ce délire
    insensé…Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
    piège infernal; ils veulent vous assassiner.

    SAINT-MEGRIN

    M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Elle était de moi; mais la violence, la torture…Voyez! (Elle lui
    montre son bras) Voyez…

    SAINT-MEGRIN

    Ah!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est moi qui ai écrit ce billet;…mais c'est le duc qui l'a dicté.

    SAINT-MEGRIN, le déchirant

    Le duc! et j'ai pu croire?…Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
    instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
    va de la vie.

    SAINT-MEGRIN

    Elle ne m'aime pas…

    (Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oh mon Dieu! mon Dieu!

    SAINT-MEGRIN, riant

    C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
    porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
    que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
    la vie, comme ces fleurs de leur tige…Adieu! adieu! pour jamais!
    (Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.

    SAINT-MEGRIN

    Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
    pour meurtrir les bras d'une femme?…Ah! viens! viens!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!…

    SAINT-MEGRIN

    Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.

    SAINT-MEGRIN

    Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
    événements également étrangers dans votre existence?…Fuir! et
    fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!…

    SAINT-MEGRIN

    Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
    aveuglement…Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
    l'assassinat d'un homme?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Grand Dieu! il le demande…Oh! oui, oui.

    SAINT-MEGRIN

    Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
    moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?…
    Jamais!…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
    des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
    réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
    sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
    nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
    enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
    l'autre…

    SAINT-MEGRIN

    N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
    dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
    l'enfonce.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Bien! bien! cherchons un moyen, une issue…Mes idées se heurtent! ma
    tête se brise!…

    SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre

    Cette fenêtre…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!

    SAINT-MEGRIN

    Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
    vengeance ne sont que trop bien prises…Et c'est moi, moi qui n'ai
    pas pu souffrir… (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
    pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas…et,
    si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)

    SAINT-MEGRIN, à ses pieds

    Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
    m'aimes…C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
    suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
    disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
    Entoure mes derniers moments des félicités du ciel…Ah! dis, dis-moi
    que je suis aimé.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
    me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
    Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
    la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés…
    Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime…Ici, dans cette même chambre,
    que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
    que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
    alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
    répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
    vie.

    SAINT-MEGRIN

    Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?…
    Malédiction!…Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
    l'enfer…Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes…Avec ta
    haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
    que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.

    SAINT-MEGRIN

    Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
    mourir!…mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?…
    Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!

    (On entend du bruit)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoutez!…Ah! ce sont eux!

    SAINT-MEGRIN

    Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
    Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
    redeviens un homme…Eloigne-toi!

    LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion

    Saint-Mégrin! écoutez,…écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
    souviens…Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
    fois,…une ceinture,…une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
    et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.

    SAINT-MEGRIN

    Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
    distinguer ce balcon!…mais rien qu'un gouffre.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ecoute…On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
    fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!

    SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre

    Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
    chambre) Qu'est cela?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
    billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
    appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
    ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
    fuyez, fuyez vite!

    SAINT-MEGRIN, attachant la corde

    En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
    porte…

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Attendez.

    (Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)

    SAINT-MEGRIN

    Ah! Dieu! que faites-vous?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.

    SAINT-MEGRIN

    J'aime mieux mourir.

    LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte

    Ouvrez, madame, ouvrez.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
    de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée…Fuyez, fuyez!

    SAINT-MEGRIN

    Tu m'aimeras toujours?

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Oui, oui.

    LE DUC DE GUISE, en dehors

    Des leviers, des haches,…que j'enfonce cette porte.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Pars donc! oui…oui…adieu!

    SAINT-MEGRIN

    Adieu!…Vengeance!

    (Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
    silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
    quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!

    (Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)

    SCENE III

    LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
    SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES

    LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide

    Il sera descendu par cette fenêtre…Mais Mayenne était dans la rue
    avec vingt hommes, et le bruit des armes…Va, Saint-Paul; vous,
    suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
    duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
    tête-à-tête.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, madame; laissez-moi.

    LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps

    Non, je m'attache à vous.

    LE DUC DE GUISE

    Laissez-moi, vous dis-je!…ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
    torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
    jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?

    SAINT-PAUL, dans la rue

    Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!

    LE DUC DE GUISE

    Est-ce lui?

    SAINT-PAUL

    Non, c'est le petit page.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Arthur! Ah! pauvre enfant!

    LE DUC DE GUISE

    L'auraient-ils laissé fuir?…Les misérables!…

    LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir

    Oh!…

    SAINT-PAUL

    Le voici.

    LE DUC DE GUISE

    Mort?

    SAINT-PAUL

    Non, couvert de blessures, mais respirant encore.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel…

    SAINT-PAUL

    Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu…

    LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
    Guise

    Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
    douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.

    LA DUCHESSE DE GUISE

    Ah! (Elle tombe)

    LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue

    Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
    du maître.

    End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)

  • Espace Perdu Poésie

    Espace Perdu Poésie

    Aproximadamente 3.795 palavras.

    Copyright (C) 2002 by Huguette Bertrand

    Huguette Bertrand

    ESPACE PERDU

    imageries

    Éditions Naaman

    =========================================

    La folie m'engendre
    sous d'épaisses couvertures vertueuses
    les breloques m'étouffent l'oeil
    sclérose d'âme en devenir
    pétrie à même les nuances

    Corps d'avant
    corps mutant
    corpusculaire
    ouïr pour actionner le Verbe
    perdre la clef des champs

    Au grand Mât
    attachez vos ceintures
    on part en Vie
    en chemise de nuit
    par les méandres de l'irraisonnable
    vers le mausolée du Mot Dit

    ___________________________

    En vol plané
    je me perçois en délire
    l'ordre me rejoint en dégringolade
    je succombe aux jugements incrédules
    affolée de discours frénétiques
    j'accueille le silence
    Majesté immobile
    dépouillée

    ___________________________

    Les mots s'orgasmisent
    se contractent à souffle perdu
    on a dissous le corps
    le Vrai rejaillit
    en nuée d'images indélébiles
    suant de strangulation
    la phrase s'embryonne
    sur les pages labourées
    des lignes à la pelle ramassées
    jetées en défécations
    en bordure de falaises engouffrées

    ___________________________

    J'habite les mots signifiants
    d'une inconnue sagesse
    circulant sur les ondes
    éprise de vent libre

    Recrudescence de tempêtes abattues
    sur la cime perdue
    des regards avides
    cherchent la pulpe des chemins sinueux

    Grisée d'absolu
    d'insanité
    d'accords brisés
    du temps arrogant

    ___________________________

    Je flotte en moi
    à l'envers
    à l'endroit
    je pose sur mon autel
    tous mes sacrilèges de vie abandonnée
    je file vers mon désert
    accrochant ici
    une pensée fétide
    et là
    une bouée pour mes futurs naufrages

    Mon chemin habité d'images
    sillonne une froide vallée
    pays traqué et saturé de richesses interminables
    qui n'en finissent plus d'appauvrir

    Sur ma dune
    je compte mes moments d'amour
    enveloppée d'une cape tissée de rares visages
    attrapés au hasard du temps

    ___________________________

    Les images au rivage s'entrelacent
    roucoulent d'aise
    me provoquent

    Je les bois
    comme grâce en coupe
    à tire d'âme

    ___________________________

    Je cherche des mots

    abri de mes souffrances
    abri de mes attentes
    abri de mes lassitudes

    Je cherche des corps

    abri de chaleur
    abri de tendresse
    abri d'épanchements nouveaux

    Je cherche l'univers

    abri des nulles parts
    abri des ailleurs
    abri d'yeux perdus

    Je cherche des images

    abri des solitudes
    abri des habitudes
    abri des naufrages

    ___________________________

    Étreins le bouquet de pensées éparses
    tires-en le jus fabuleux des mots entendus
    distille le secret du langage perdu
    au fil des siècles vécus d'abus

    Abuse l'âme
    embaume de musique l'atmosphère en flammes
    brisée de morts subites
    je survis de grâces en songes

    Atterrée de phrases communes
    en échange de berceaux vides
    sueurs crépusculaires au goût enfiévré
    jette le manteau déjà trop usé
    par le fouet des vampires célestes

    Reviens me chuchoter l'éther où jadis je fus
    trempée de lumière
    transparente de sagesse
    fierté initiale

    J'essuie les chemins ancestraux
    je marche sur le feu des poètes maudits
    brûlée de frayeurs extatiques
    le lointain flambeau clignote des mots enchevêtrés
    qui m'enguirlandent d'extravagance

    Ô grandiose tourmente
    projette la pâleur de l'innocence
    au cerceau de vie restante
    sur le mur de la ressemblance

    ___________________________

    Musique des sons
    rapatriée et caressée par l'oreille écoutante
    choix déluré
    plaisir savoureux
    la matière grise se complait
    au glissement des mots choisis

    Bruissement sur l'âme qui s'enivre et se perd
    au fond du puits délabré de sa conscience
    surhumaine

    Passible de ravivance acharnée
    jointe au corps universel
    emballée

    au son dégagé de piètre chair
    ensorcelée d'infini et d'excroissance

    ___________________________

    Je rage
    j'éclate
    et me fonds dans l'abîme de ma foudre
    j'enchaîne mes désespoirs
    à l'arbre mort de l'existence
    j'élève le pilier de mes attitudes
    résistant ainsi au bourdonnement de la solitude

    Je reconnais enfin la vie
    espace aux dimensions inconnues
    ravie de couleurs transparentes et nues
    j'entrevois le feu d'un désir inassouvi
    là où une pâle lueur attise cette soif
    dénaturée

    Par-delà le temps
    par-delà l'espace
    des chimères se déversent en rosée bouillonnante
    sur mes rêves emmêlés
    mes nuits de blanc vêtues
    s'égorgent aux souvenirs des matins
    d'une vie non vécue

    ___________________________

    Je parle des roches qui pensent
    Je parles des arbres qui pleurent
    Je parle du sable qui rit
    Je parle de la terre qui grogne

    Je croque la barre du jour
    Je croque mes peines d'amour
    Je croque les fruits d'hiver
    Je croque les âmes d'hier

    J'écris les mots perdus
    J'écris les saisons nues
    J'écris sur l'écorce du temps

    d'intimes pensées qui jaillissent
    de l'étang des murmures

    ___________________________

    La nudité du temps s'enroule
    autour des matins refleuris

    Je baigne mon corps
    dans la rosée limpide des herbes suspendues

    Je goûte la beauté
    d'une fleur éveillée
    au doux froissement
    d'une aile brisée

    ___________________________

    Ai découvert l'entrée du tunnel
    qui me sillonne au plus loin du plus loin
    comme au tréfonds du volcan
    la vie filtre le sens des choses
    les purifie
    les asperge d'un fluide nouveau
    les émotions réalisent de nouvelles ombres
    comme des ombrelles
    pour rafraîchir les passions toutes neuves

    Départ

    Silence

    La mort n'existe plus
    on l'a enterrée hier
    derrière le paysage broque en loque
    une nouvelle toile représente les armées de soleils
    le chemin prend feu à leur passage
    un sillage à suivre
    embrasant l'âme en ébullition

    ___________________________

    J'ai vu la gloire d'un matin à jamais disparu
    j'ai vu une longue journée s'abattre sur le soir
    un fracas de nuit à perte de sommeil

    J'ai vu la marche de l'inconscience
    couvrir le brasier d'indolente survivance
    j'ai vu le plafond dissimulé des étouffantes villes
    j'ai vu le spectre
    l'ai apprivoisé comme hirondelles en cage bronzée

    ___________________________

    Je me retire de ma peau
    pour mieux voir les couleurs opaques
    de l'oeil qui s'ennuie
    vertige de l'arbre qui tombe sur l'os

    Je chausse mes pas en marche avant
    pour surprendre le temps qu'il fera
    à l'appel du bras levé
    je plie mon espace
    à la recherche d'un lieu vide
    exploration mutilée aux portes closes
    l'élan s'abat en trombe
    percussion qui retentit
    sur le mur de l'infini
    gestation de vie d'ailleurs

    Ne jamais rencontrer l'ailleurs
    objet du songe
    signe de turbulence
    retour

    ___________________________

    Qui es-tu
    Où est-tu
    Grand Invisible

    Hier fut
    demain sera
    mais aujourd'hui n'est pas

    Serais-tu à la mesure de mes aspirations
    fixé au coin de l'oeil
    en larme coincée

    ma joue t'aspire
    tu n'y es pas
    reflet opaque qui me retransmet mon image

    ___________________________

    Je me promène en tenue de mort
    laissant mon vieux manteau rapiécé
    sur une chaise pliante d'usure

    Je couche mon corps dans une nuée humide
    terrassée d'ignorance figée
    prête à l'emploi du temps

    Je rêve d'étrangetés sympathiques
    osées et laconiques
    pudeur indélébile

    Je regorge de fantasmes impudiques
    paroxysme de vertus oubliées
    je bois ma liberté à plein verre

    À ta santé ma vie

    ___________________________

    Ô Terre
    toi que j'ai choisie pour naître
    tu regorges d'exploits meurtriers
    tes millénaires t'angoissent
    on t'as extirpé ton harmonie
    déréglé ton train de vie
    tu te suffis à toi-même
    impotente
    nos pieds te sont lourds
    agressée
    tu t'éteins comme un ancien soleil
    étouffée
    tu rétrécis à nos quatre milliards
    de paires d'yeux

    Fruit d'azur confit
    notre désordre n'a nul refuge
    qu'une étoile morte-née

    Adam nous a trompés
    jardin délicieux abandonné
    source d'avenir tarie
    je me vomis
    attendant d'être cueillie
    par quelques gueux affamés
    de l'au-delà

    Et que le spectacle continue
    malgré le rideau tombé

    ___________________________

    Je me baigne dans la pourriture
    de ma sécheresse
    m'abreuvant au fiel de la terre
    j'enfonce mon corps en lambeaux
    dans les sables verts d'un tombeau

    Je meurs d'espoir d'en sortir
    du jour où j'emboîterai le pas
    vers un nouveau trépas

    Refaçonnée par les ténèbres
    habituée d'espace réduit
    je marcherai d'appuis nouveaux
    sur les sentiers battus
    refleuris par les tombeaux

    ___________________________

    Le ruisseau me traverse
    rafraîchit mes passions
    de tendres tempêtes m'étranglent
    aux passages cloisonnés
    de frayeurs indignes
    la flèche dorée indique la proue du naufrage
    à jamais récupérée

    Brune brume
    blanche frange
    du temps effrité
    à chercher le lointain
    sublime désir
    pensée qui sourit au vent nonchalant

    Branle-bas ébruité de chaleur posthume
    d'ogives à perdre la tête
    renversé de poussière insidieuse
    enflammé de vampires attablés
    au festin de champignons brûlants
    assaisonné de chairs fumantes
    douces aux palais languissants
    des pantins sans fil
    et filant sans rêve

    Obscurci de mauves images
    l'Univers bouillonne
    attendant le renouveau
    des amours endurcies

    ___________________________

    Assise au bord du temps
    pieds flottant dans l'espace
    je mesure l'immensité
    pur coucher mon impatience

    Une spirale s'installe sur un vague regard
    elle s'étale et se contracte
    aux battements de paupières
    une minuscule bille s'en détache d'instinct
    et manipule son destin
    suspendue à l'horizon
    elle me fait révérence
    et s'agite à mes sombres pensées
    à tâtons
    elle roule sur mes genoux
    se découvre sans pudeur
    laissant apercevoir ses cicatrices
    en champ de bataille

    Mes pensées frémissent à ce spectacle
    je pleure pour éteindre ces haines
    les murs honteux et sordides
    fondent en tristesse
    d'où s'échappent
    quelques rares ombres de vie

    ___________________________

    Pas renchaussés aux fenêtres aperçus
    abîme de lassitude
    le pas de deux gesticule
    en crescendo torturé
    se dédouble aux mesures
    en saccades refoulées
    corps démembré
    articulé d'un sourire
    d'une faiblesse incontinente
    cherche des yeux attendris
    attendant ton bol de riz
    bavure de guerre
    crachat d'homme
    indigne humanité
    aux vertus sombrées dans l'oubli
    jungle humaine
    que le plus fort l'emporte
    éhonté de tendresses ensommeillées
    au profondeur des charniers
    repoussante vérité évitée
    en homélies endimanchées
    entachant la sainteté des bêtes bien pensantes
    orgueil des clochers qui s'agenouillent
    en vapeurs cristallisées
    voilée en myopie déambulante
    les regrets développés en chambre noire
    apparaissent en négatif mythique

    Le pas de deux s'éternise
    de sale en sale
    de mal en pieds
    de pieds sans pied
    de sang séché
    au bord des routes oubliées

    ___________________________

    Au menu du jour
    la paix
    au fond des déserts
    au bord de la mer
    la paix
    dans les salons
    sur les balcons
    la paix
    aux lèvres des canons
    en tête des nations
    la paix
    Au fond des chaudrons
    il brûle un lampion
    la paix

    MAUDITE PAIX

    Crache le feu
    la tête sur la pierre
    en avant la guerre
    mange-la ta misère
    dévorons tous nos frères
    en avant la guerre
    passe en avant
    moi je n'sais pas comment
    en avant la guerre

    Rongé de rouille
    rouillé de guerre

    LA PAIX

    ___________________________

    Masque craqué de plâtre rance
    respire aux fentes obstruées
    de suffisance inculte
    narcissique beauté
    au fond des rivières abruptes
    reflet de croquants péchés passionnés
    aux idées molles et délavées

    Soubresaut de brillance éteinte
    bleuté de marbre choisi
    insipide et saturé
    regret du temps inodore
    d'espace incolore
    ratisse les gouttes de vie
    qui s'effilochent à l'horizon muré et désespéré

    Le doigt s'imprime sur la barre du jour
    symphonie oblique
    chant de blé d'or terni
    le vermeil émerveille le regard cicatrisé
    de pleurs chaleureux et menacés

    ___________________________

    Sombre dent du temps
    dévorant les masses plissées
    yeux ternis par des regards aveugles
    rageuses dimensions illuminées de néant
    engloutissant les regards affamés

    Gorgée de vie amère
    ciguë des morts-vivants
    assoupis le corps
    enivré d'écoeurement
    crache ta mort
    aux oubliettes de temps

    ___________________________

    Ô Bêtise
    grande favorite humaine
    asperge la musique doucereuse
    des grandes frustrations
    à l'auberge des passions gélatineuses
    insatiable au coeur
    des chauves enlacements épars
    nourrie de miel suri
    holocauste des gratte-ciel
    emmurés de douleur

    Épines de pieds et humeur de têtes
    fourrée de dates millénaires
    charge les trépas
    de brillantes chaussées
    amusée de folles arabesques
    monture de chastes amazones nues et froides
    embuées de chaudes aisselles musclées
    de tendresse avertie

    ___________________________

    Clairvoyance néfaste
    souci des mythes
    aspergée de lait divin
    labeur de seins rajeunis
    aux lèvres gauches et gloutonnes
    assombrie de désirs d'absolu
    de lointains soubresauts

    Humeur du temps en broussaille
    jetée de lierres éperdues
    ensommeillée sur fond d'azur
    entachée de fuyants désirs

    L'innommable plaisir
    s'arrache les cervelles essoufflées
    apaisant les arpèges lancinants
    des complaintes tremblotantes

    ___________________________

    Source d'épanchements insalubres
    sotte vertu aux moeurs vétustes
    accrochée au mur des mémoires sauvages

    Pillage des forces vives et machinales
    détale les pentes glaciaires et déchaînées
    étouffé de mots vides et inversés

    Crache les histoires confondues
    de salive verdâtre et silencieuse
    coulant des crevasses multiples
    ouvertes au profond silence de froide terre

    ___________________________

    Qu'est que je lègue à mes enfants
    un dépotoir
    nos détritus
    nos chagrins
    nos abîmes

    Une lampe veille sur la commode
    immuable
    créative
    elle réinvente mes rêves
    mon engouement de vie
    elle réchauffe mon essence
    embrase l'éclat des jours subtils
    qui n'en finissent plus

    Qu'est-ce que je lègue à mes enfants
    un espace d'univers
    un soir de veille
    ou tout s'éteint sur la vastitude
    reste le temps des soupirs endormis
    au large de l'immensité redevenue claire
    à leurs toujours yeux d'enfants
    ébahis d'amour
    seul héritage

    ___________________________

    Je suis d'eau
    d'air
    de feu
    mes racines desséchées s'abreuvent
    aux souvenirs des astres fidèles
    dès que s'éteint le soleil
    à mon giron je retourne
    dessinant des rêves occultes
    aux parois de mes pensées
    j'étreins mon énergie
    pour raviver mes espérances

    Blottie au sein d'une eau nouvelle
    je me raconte l'histoire perdue du temps
    ce temps limpide
    au chêne rajeuni
    paré de feuilles éternelles

    ___________________________

    Je joue de l'émotion
    comme un piano railleur
    les notes de baladent
    en cris
    en pleurs

    Symphonie délirante
    jubilation
    extase
    accords torturés

    ___________________________

    Peur de jour
    peur de nuit
    brûlée d'amour latent
    choix de plumes endurcies au chagrin

    Bouche soyeuse
    orifice attendri
    aux couleurs sales et malveillantes
    en dimensions incomprises
    d'aspect lourd et aveuglant

    Trame de vie suspecte
    océan de stupeur
    glaise informe chavirée en poussière de lune

    Les déserts fourmillent de pluie desséchée
    de frêles senteurs rassurantes
    ornés de sentiers éperdus
    d'un bouquet de temps non éclos

    ___________________________

    Brebis galeuse à l'ouest
    tendre soupir à l'est
    que peut-on te reprocher
    d'être au rendez-vous
    toujours ponctuelle et joyeuse
    tu nous emportes dans tes bras
    quelques peu osseux
    mais qu'importe
    tu sais où tu vas
    tu embroches grands et petits
    tu dénoues les fils de vie
    et secoues la poussière couleur de terre
    emportée par le vent lunaire ou solaire

    Réalité mystérieuse
    tu essuies les mares de peines des regards
    appauvris
    les sombres taches pâlissent au fil des adieux

    Les ombres retournent à leurs nombrils
    et marchent à reculons
    comme pour espacer le temps
    retournant à leurs berceaux
    pour éviter ton spectre affolant

    Mais toi
    tu es printemps
    attendant le signal
    du prochain rendez-vous

    ___________________________

    La grisaille pleure
    sur le triste regard
    des ombres décharnées
    sépulture de vie
    aux rêves désertiques
    nonchalance du temps
    suspendue à l'espace indécis

    Ressuscitez bandes d'abrutis

    Suspendez cette grisaille
    au placard des arrière-cours
    laissez consumer vos songes affolants
    étreignez-les
    à en sortir le nectar enivrant
    soulez-vous en
    pour rallumer vos orbites closes

    Ainsi régénérés
    vous ferez de plus beaux cadavres

    ___________________________

    Semer des doutes en vos entrailles
    vous agresser et vous troubler
    planter en vos yeux
    des regards de mélancolie
    contourner vos nuits sèches
    et vos jours arides

    Torpeur

    Moisir dans vos greniers sans âge
    gémir sous vos langues mortes
    pour effacer vos mots creux
    ramasser les miettes de vos déserts
    en faire germer vos mornes amours

    ___________________________

    Chercher le dur
    trouver le mou
    enfilade trépassée
    ne revenir qu'au décan

    Toujours
    partout
    le bruit métallisé se meurt aux oreilles
    entonnoir d'ivresse haletante
    jeux de particules
    matrice décomposée

    Tromper l'oubli
    se moquer du noir tombé
    essuyer la trace de gauches pas
    sur la ligne du temps décadent

    Retenir le mot d'Amour
    marteler le temps brisé
    écorchure vive

    Baume

    ___________________________

    Accablante reprise de mélodies perdues
    charmes renouvelés de danses limpides
    enjambées célestes
    cycles obscurs à jamais rajeunis
    temps enflés de cruels désirs
    objet cataclysmique
    d'auréoles étouffantes et chancelantes
    mélancolie spectaculaire

    ___________________________

    Nue devant l'orage
    je saisis sa foudre
    pour ceindre mes reins brisés
    enfiévrée
    je bois à même les nuages
    pour étancher la brûlure qui perdure
    au coeur brut
    je sens poindre en moi
    un goût de nature suffocante
    rebelle au bois abandonné
    menu temps accompli en douceur primaire
    ajustée en sursaut
    cercle organique

    ___________________________

    L'accueil de la nature se fait pressant
    envoûtée de maladresse
    la solitude risque un pas chancelant
    vers une cathédrale verdoyante
    arrimée aux racines d'arbres
    elle s'incline devant beauté et rutilance
    risquer d'aventure un songe
    paraît malvenu en si bel enchantement
    nul besoin est de grossière mode

    En choeur déluré
    les têtes de violon sonorisent l'air du temps
    les chants sombrent au coeur
    en remous dépouillés
    le silence s'effrite
    à l'approche des grands arbres
    leur écorce s'enduit de sève
    laissant poindre l'aurore tant attendu
    enracinés l'un à l'autre
    leurs feuilles rougissent de contentement

    ___________________________

    Sautille la pluie
    sur tendres feuilles jaunies
    par le temps épars
    rose matin assombri
    au réveil des humains
    humecte la droiture du temps revenu
    soubresaut bouleversé
    à souillure approprié
    aux déchets terreux
    saute à rebrousse-poil
    en longs cheveux embroussaillés
    vers les espaces refleuris
    aux matins gris

    Assoupi de vertes langues assassines
    d'immondices endiablées
    luttant tête froide aux clochers ramurés
    stature titanesque
    aux rameaux tentaculaires
    pernicieux

    Beauté rattachée au cri voyant
    ébranlée de torpeur odieuse
    effilée de mélancolie sableuse

    ___________________________

    Le temps s'endort
    sur branche fragile
    transporté de rêves rajeunis
    il enjambe ses horizons flétris
    et sursaute aux gémissements
    des peines englouties

    * * * *

    Les folles voiles s'emportent
    aux légères brises de brume parfumée
    les décombres des flots
    engloutissent leur candeur
    enchevêtrées
    elles s'affolent
    crissant
    se rabattant sur l'horizon muet

    ___________________________

    Accoudés aux quais
    les chalands explorent les eaux noires
    d'une terre démente
    en brise étreinte
    loin derrière l'écume

    Mer éreintée de souffle perdu
    entre deux eaux de faune germée
    salvatrice d'indigènes
    elle attend l'hommage sacrificiel

    Qui viendra s'ébattre au rivage
    larmes à l'oeil ouvert
    glissant sur plumages
    au gré de mouettes en cage
    prisonnières du ciel en rage

    Erreur saisonnière
    le phare se cherche un écueil
    où briser ses feux complices

    ___________________________

    Les amants s'allument
    s'éteignent
    comme chant d'elles
    en dentelle

    Les escarmouches de nuit
    vident les tendresses
    happent les soupirs

    ___________________________

    Lorsque ton prolongement
    ébranle la cloison du délire
    la flamme jaillit de la source
    ravit les pensées obscures
    effaçant la détresse qui s'ennuie

    Le feu pleure sur ses cendres grises
    englouties dans l'abîme
    où les vagues écourtées
    se fracassent sur l'infini

    ___________________________

    Ô jouissance trop brève
    de corps emmêlés
    tu fais frissonner l'ombre brûlante
    des désirs consommés

    Que d'amours ont jailli
    de frêles chevauchées inertes
    étalant sur l'infini
    les bruits desséchés des soupirs

    L'ombre glaciaire sombrera
    vers les entrailles des passions brisées
    d'où jailliront les sueurs
    d'une trop légère brise

    ___________________________

    Coeur imbibé de lointains regrets
    sèche à l'aube
    des désirs à venir

    Ô gerbe cueillie du temps refleuri
    goûte le parfum
    d'une beauté éclatée

    ___________________________

    Semblable au sel de la mer
    semblable au feu de la terre
    tu ronges et fais trembler
    les épaves de la chair
    tu déchires le cosmos
    et délivres l'éros
    des abîmes de l'ignorance

    Enveloppe de tendresse
    le souffle des paresses
    ravive le temps
    d'une fable d'amants

    ___________________________

    Coeur séché derrière les volets entrouverts
    refus de tendresse mendiée aux portes closes
    les rires saccadés cachent la pendaison
    des oiseaux morts
    tu restes couchée sur ta dépendance
    tu abîmes la couleur de tes pensées
    en t'abritant sous l'ombre de ton ennui
    ta solitude s'entache de notes vides
    tu t'extasies devant tes murs gris peints en rose
    morose
    tes amours glissent au plancher froid et dur
    giseante
    tu fais l'amour en peau de vache
    entortillée autour de ton illusion

    ___________________________

    Vie démesurée
    vie en repli
    vie encerclée
    vie enchaînée
    vie à l'enchère
    vie rétrécie
    vie encadrée
    vie castrée

    L'esclave s'amenuise
    à n'en devenir qu'une idée libre

    Liberté macérée
    liberté inextinguible
    liberté d'assaut de mots inaudibles
    liberté clignotante aux coins des rues
    liberté qui aiguise la lame au coeur transpercé
    liberté qui brise le néant
    liberté
    liberté

    ___________________________

    En toile suspendue
    en jet d'humeur nocturne
    la forme s'informe de traits adroits
    en lignes détachées
    brisée d'espace inégaux
    de masses indécises
    elle projette un oeil oblique
    comme pour attendrir
    esseulée
    elle se superpose d'aise
    disparaît en elle-même
    réapparue en sons différents
    son chant attise
    retire ce qu'il a donné
    en mouvement inchangé
    elle se perçoit
    intouchable
    vit par couleurs
    nous danse dans l'oeil
    irrésistible

    ___________________________

    Ta main encerclant le cou
    repliée sur l'épaule
    en serre d'aigle affranchi
    regard de pauvre
    croisant ta désillusion
    ton maigre corps teigneux
    vogue sur le néant
    habité de volcans éteints
    ne demandant qu'à éclore en luminosité

    Tu ramasses ta tristesse desséchée
    au pied de l'escalier en lambeau
    transformée en flambeau
    tu chauffes comme un volcan réanimé
    tu surchauffes
    tu sursautes à ton verbe ignoré
    suite de vies fragmentées

    ___________________________

    Métalarmant
    chairs clinquantes
    roseargent
    en pot froid
    bois brillant
    toit hurlant ENTER

    Râ Soleil
    rameau séché
    martelé ENTER

    Effets spéciaux
    masses trouées
    éclaboussées
    fosses asceptiques ENTER

    Écho cuivré
    son brut
    verbe in vitro ENTER

    Blindage chromatique
    au fil ténu
    pucelage
    envolés mes bits
    bibites encéphaliques ENTER

    Chaos pack
    Blind colors RUN

    Bit… Bit… envolés en phrases à dentelle
    Bit… Bit… en chemise détach….Bit…Bit…
    couleurs à jam… Bit… Bit… touj… Bzzzzz

    ___________________________

    Star familiale
    berceau intime
    apaisement de faim
    de cris
    de maux écoutés
    chaussée d'aurore
    tu pleures d'inliberté
    tu habiles les habitudes d'essoufflement
    tu chantes l'ennui à bout de voix
    en secret
    tu mijotes dans tes chaudrons
    tu es sale à force de laver les autres
    tu boudes les amours à force d'aimer
    ta tendresse s'échappe comme une fuite de gaz
    tu essuies les paroles aux murs incrustées

    Ferme la porte
    ouvre la fenêtre
    ta tête aérée n'oxygène personne
    le branle-bas s'installe bras ballants
    les contraires s'attirent
    mais les satyres ne se contrarient plus
    tu laves tes chagrins aux cuves qui coulent
    et se meurent
    en avanit les machines
    jubilez

    Moi
    je rêve ma réalité
    en réalisant mes rêves
    mon fil de vie ne tient qu'au plomb gravé
    de mots rendus
    de mots réchappés
    de mots vivants
    images et sons enfin libres

    =====================================

    © Éditions Naaman et Huguette Bertrand
    Sherbrooke (Québec) Canada
    coll. AMORCES, no 44
    Dépôt légal / Deuxième trimestre 1985
    BNQ et BNC – ISBN 2-89040-343-2
    Tous droits réservés – All rights reserved

    ===========================================================

    End of Project Gutenberg's Espace perdu, poésie, by Huguette Bertrand

  • Entre la chair et l’âme Poésie

    Entre la chair et l’âme Poésie

    Aproximadamente 2.555 palavras.

    Huguette Bertrand

    ENTRE LA CHAIR ET L'ÂME

    poésie

    Éditions En Marge

    =========================================

    Dans la mouvance
    d'une âme conquise
    une déesse s'installe
    aux abords des yeux
    toujours repliés
    dans une nuit éternellement nuit
    que les jours entraînent
    vers le grand remous
    d'une Vénus travestie
    en ange dérisoire
    qu'effleurent les courbes
    infiniment courbes
    mains d'anges
    serties de roses
    dans la joyeuseté des villes
    agrippées au noir soleil
    du désespoir

    14 déc. 97

    _________________________

    Exilé dans l'abandon
    le regard immobile
    fixe le vide inattendu
    refait le plein trop avide
    d'une silhouette apaisée
    qu'accompagne un soleil complice
    de tous les départs
    sans pardonner les sourires espérés
    et la danse d'un espoir rompu
    danse des ombres sur les murs enrichis
    divinement habités
    le rêve s'est endormi sous les paupières
    épuisé

    2 déc. 97

    _________________________

    À l'image du soleil
    un face-à-face amoureux
    s'éternise dans l'âme
    des yeux qui voient
    plus haut que le soleil
    plus loin que les étoiles
    toujours là
    dans le silence du jour
    emménager en soi
    aller mourir
    dans un espace lumineux
    poétique

    1er déc.97

    _________________________

    Faut être déjà mort
    pour oublier l'amour
    oublier qu'on est mort
    en amour pour toujours
    Faut être un peu mort
    retenu par le jour
    rattraper les retards
    sans compter les retours

    Faut être toujours mort
    pour l'amour pour la vie
    essuyer au dehors
    toutes traces de l'oubli

    21 nov. 97

    _________________________

    Si les dieux m'aiment
    je transporterai mes souvenirs
    sur des routes reliées au secret
    d'un amour incongru
    terrassé par la distance
    d'une âme singulière
    retrouvée à la page 54
    des jours heureux
    devenus bêtement
    acidulés
    Si les dieux m'aiment
    je transporterai sur mes épaules grises
    les chevauchées retentissantes
    des faux désirs
    des fausses amours
    accouplés à l'indécence
    d'un féminin qui perdure
    sans allure
    entre les bras des siècles féconds

    S les dieux m'aiment
    j'ajouterai à ma vie
    une essence amoureuse
    abreuvée
    une fois pour toutes

    16 nov. 97

    _________________________

    Dans une prison de glace
    un été doux hurle ses souvenirs
    semences de tendresse
    dans une terre vierge
    que piétine un amour dilué
    par les rêves refroidis
    joyeusement
    au chant des cigales
    ayant pleuré toute l'année
    noire année sous la lune rose
    et ronde
    engrossée rare

    joyeusement
    l'amour dans l'instantané
    d'une année rose

    16 nov. 97

    _________________________

    Hiver de vie blanche
    en mal de vertiges
    sur les pentes instables
    d'un amour affûté
    par le cri d'un délire
    retenu dans l'âme
    son désir somptueux
    sur les pentes malheureuses
    viennent glisser les vertiges
    jusqu'aux hanches délirantes
    d'un amour achevé

    16 nov. 97

    _________________________

    Imbibée de jours fragiles
    la nuit apaisée
    s'abandonne
    dans les vastes
    étendues
    de vos regards
    garnis de rêves
    figés dans l'oeil
    d'un passé arrimé
    aux départs fragiles
    que viennent agiter
    les bruits
    des pas sourds
    de l'ennui
    livré au hasard
    d'un horizon docile
    muet

    15 nov. 97

    _________________________

    Follement attendrie
    l'âme errante
    se retire de son nid
    trop regard
    trop foudre
    trop oubli
    sur le tranchant de l'aube
    trop abîme
    par la brise amusée
    trop peine
    noyée dans l'oeil
    d'un soleil efficace
    échevelé
    dans l'oeil se noie
    une peine efficace

    11 nov. 97

    _________________________

    Devant un ciel trop clair de lune
    une âme bleue
    s'habitue aux départs
    du corps instantané
    toujours attiré sur des pistes fragiles
    vers les sous-bois
    condamnés aux ivresses
    d'un rêve spontané
    poésie chavirante
    qui bascule dans le regard
    d'un pur moment embrassé
    à travers des vagues tapageuses
    venues s'échouer
    au pied d'un escalier

    8 nov. 97

    _________________________

    Les couleurs de l'âme
    ne se voient qu'à la lueur
    des yeux abandonnés au désir
    que prolongent les doigts agiles
    de la volupté
    sur le noir sommeil aspiré
    vers de plus hautes cimes
    tendues et rares
    scintille dans la chair de l'âme
    une étoile incrustée
    venue de nulle part
    de nulle part retournée

    30 oct. 97

    _________________________

    Répandue dans l'infini regard
    une rosée de lourdes promesses
    assèche le sol aride
    d'espoirs évidés
    d'heures avides
    de doux temps gris
    entre jour et nuit
    entre blanc et noir
    entre mort et vie
    entre toi et moi
    ce long silence
    entouré de bruits
    et ce temps minuscule
    qui nous tue
    entre soleil et lune
    qui se pavanent en nous
    gonflés de plein jour
    de vie chaude et ronde
    dans la chair infiniment âme
    infiniment amour
    à mourir

    29 oct. 97

    _________________________

    On a tué la parole sur la place
    on l'a recouverte d'un silence
    long comme le temps
    puis on s'est accoudé
    à une fenêtre du passé
    en essuyant un simple prénom
    sur la glace de l'oubli
    on a surveillé l'impénétrable
    et parfait destin
    demeuré évasif
    ne reste qu'un vertige embué
    d'où émergent d'inavouables instants
    multicolores
    répandus sur le feu de l'âme
    en sursis

    29 oct. 97

    _________________________

    âme
    âmour
    âmourir
    à la lisière des passions
    condamnées
    au désir
    au désert
    dans l'enflure d'un instant
    d'une épave
    d'un rivage
    d'un message
    vertige dans l'oeil
    dans le sang
    condamné au présent
    d'une aube grisée

    19 oct. 97

    _________________________

    Taillé dans l'espoir
    un nu se faufile
    à travers l'onde d'une parole
    retenue entre les murs
    des recommencements
    gelés sous les draps
    volupté d'une image féconde
    adaptée au silence stupéfait
    silence d'algues répandues
    en flaques rondes
    auréolées de présents inventés
    et mauves

    _________________________

    Sur l'enclume des attentes
    des étoiles
    remplies de nuit
    m'observent
    dans les yeux du silence
    étrange nuit
    sous les sables envoûtés
    que transportent des ombres
    qui sombrent dans l'oubli

    _________________________

    Un peu de soleil un peu de lumière
    à travers les feuilles jaunies
    du temps suspendu aux lèvres
    empêchées d'annoncer
    l'approche du soir
    dans la béance de la nuit
    le silence parle au silence
    sur l'indomptable pavé du désir
    venu piller le brasier exténué
    des grandes forêts
    foulées aux pieds des attentes
    à faire rougir la démence
    au coeur des secrets

    _________________________

    Ma main telle une étoile
    vient se poser sur ton visage apeuré
    illumine tes ailes immenses
    pour ton envol
    vers tes rêves illimités
    en plein azur
    en plein éveil
    vivaces au coeur de l'intime
    à travers mes douces brises
    effilochées

    _________________________

    Je n'ai encore rien fait
    pas pris le temps de marcher
    sur des étoiles dont le reflet
    s'incruste dans vos pas
    investis de couleurs diaphanes

    pas pris le temps de grignoter
    vos syllabes en faire des mots
    que la brise transporte
    vers un ailleurs dénudé de larmes

    pas pris le temps d'avaler
    des douceurs offertes
    au temps trop court brisé
    par des vagues violentes échouées
    sur le rivage de nos vivants

    pas pris le temps d'entendre
    la symphonie des regards qui croisent
    les passés présents et à venir

    pas pris le temps d'éviter
    les morsures de l'amour dispersé
    dans le vernis du temps

    _________________________

    À demeure ailleurs
    passer par une voix tellement puissante
    que pas même un seul regard
    ne peut soutenir l'ineffable demeure en soi
    jugée trop petite
    trop petite pour être habitée
    par un trop-plein si grand
    que même un ailleurs
    ne pourrait le contenir

    mais ailleurs n'est nulle part
    c'est trop plein de vides trop vides
    de désespoirs qui se perdent
    à l'orée du soir
    s'infiltre comme une eau qui entre
    par les fentes de l'âme
    insidieusement

    _________________________

    Sur l'écran brûlant du rêve
    la chaleur de ta peau
    vient caresser le souvenir
    de mes mots que transporte
    le désir à mon âme assoiffée
    emportée en ce noir éternel
    d'un amour écourté
    indécent

    noirs lendemains d'une blessure
    à lécher de nuit
    vivante et fauve

    _________________________

    Bêtement
    la tête s'enroule
    autour des heures
    poursuivie par la mémoire des jours
    devenus bêtes
    lors d'un tête-à-tête avec l'ombre
    de nos histoires indigestes
    et la lumière venue trancher les départs

    à faire périr
    d'un coup sec

    _________________________

    Longues chevauchées du temps
    que les nuits respirent
    à travers des silences affectueux
    au seuil des jours malades

    Longues chevauchées des jours
    qu'une Parole respire
    à travers la nuit aimable
    d'un désir emmuré

    Longues chevauchées des nuits
    expirées dans le temps
    quand la Parole prononce
    le corps devenu silence

    l e

    d é s i r

    e m m u r é

    s e

    m e u r t

    _________________________

    D
    É
    L
    I
    R
    E

    Espace de feu
    que le temps attise
    dans le corridor des attentes
    en quête de durée

    Espace de pluie
    qu'asperge le temps
    ultimes orgasmes
    des continents

    Espace de terre
    qu'ensemence le temps
    de grâces enfuies
    des temples incontinents

    Espace de l'intime
    murmuré par le temps
    souvenance à nos lèvres
    prononcé

    _________________________

    Craintif
    l'oeil murmure des beautés
    que promène une image solitaire
    au-dessus d'un sourire blessé

    image à angle ouvert
    sur des mots couverts
    image à angle indiscret
    sur des mots discrets
    image entourée d'angles
    couverts et discrets
    retournée à l'âme
    solitaire

    _________________________

    Paradis symptomatique
    de chairs de femmes offertes
    aux abords de leurs fruits
    achevés

    Symptôme d'anges
    agrippés aux solitudes
    écartelées entre deux tristesses
    longuement approuvées

    Symptôme de solitude
    d'un regard d'un sourire
    prolonge l'âme
    jusqu'aux sommets impardonnés

    Symptôme du hasard
    quand viennent mourir les heures
    aux pieds d'une peine
    sans rire
    sans rien
    rien

    Ange écartelé
    entre deux douleurs
    que la chair approuve
    solitaire

    _________________________

    Mots à rire
    Mots à pleurer
    s'en vont mourir sur une page blanche
    vivante au coeur de soi
    vivante au coeur vivante en soi
    à mourir de rire et blanche
    quand les matins s'en vont pleurer sous les arbres
    quand les arbres vont déposer
    le coeur sur le temps
    quand ce temps vient jeter l'ancre
    au coeur des mots
    en silence

    Au coeur des mots
    un silence pleure
    sur le temps

    _________________________

    Pendu au bout d'une ficelle noire
    le corps attend menu
    ce dépôt des chairs
    entre deux phrases grises
    que l'on porte jusqu'au seuil de la voix
    résidus d'une foule venue applaudir
    le spectacle des heures
    en ce jour déchu

    au seuil de l'âme

    le poème s'enivre

    de jours

    déçus

    _________________________

    Au fin fond de mon univers
    je chevauche les étoiles pour faire rêver
    les impatiences des alentours
    vieille habitude offerte au temple
    des croyances qui bavent
    sur les amours inachevées

    semer le vent
    semer le temps
    de ce lointain paysage
    sur nos paresses
    endormies

    _________________________

    Quand cette pomme tomba de l'arbre
    l'automne venu a dégusté
    le fruit le jus les coloris
    d'un très vaste pays
    abandonné
    dans le courant du feu des femmes
    trop morcelées

    un songe d'été
    colore les arbres
    de leur automne gris

    _________________________

    Les mots ont quelque chose à dire
    à nos essentiels

    cherchez-les
    trouvez-les
    mâchez-les
    digérez-les

    ne resteront
    que les mots essentiels
    parmi les vôtres
    les miens
    et ceux des autres

    Essentiellement vôtre,

    le mot

    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots Un les
    mots les mots les mots les mot les les mots lesm
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots seul les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les
    mots les mots les mots les mots les mots les mot
    les mots les mots les mots les mots les mots les

    _________________________

    Sur le rivage insondable des abandons
    la mer raconte ses insomnies
    croise la douleur
    réveille les muses
    de mots crus et frais
    poésie explosive
    au bout d'une main tendue qui se brise
    dans un décor inattendu

    _________________________

    À l'heure où le ciel s'endort
    ne sait-on pas
    que les poètes graves
    doivent curieusement aller dormir
    à l'ombre de leurs rêves
    parmi un peuple de mots
    dont les blessures s'épanchent
    sur l'épaule de l'oreiller
    nourries à même le plein des jours
    délicieusement habité

    dehors le temps grisaille
    le vent s'accroche aux arbres
    pendant que pleure le poème
    sur la nuit esseulée

    _________________________

    Y a des tranches de vie indigènes
    d'où s'échappent des amours interdites
    piétinées sous les pieds de l'oubli
    Y a des tranches de vie comestibles
    plongées dans le secret des blessures
    sous le ramage d'une étoile solitaire

    Y a des tranches de vie liquide
    harnachées
    qui produisent des ondes de choc
    qui vous arrivent dans la gorge
    comme un déluge venu inonder la peur

    Y a des tranches de vie qui font des ronds
    dans le liquide le comestible
    des amours indigènes

    _________________________

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces gestes
    sur une fleur enivrée
    qu'un doux regard
    est venu désarmer

    tendres
    tendrement tendres
    tous ces mots
    jetés au sort
    qu'une simple brise
    est venue balayer

    tendres
    tendrement tendres
    tous les mots
    tous les gestes
    bus à même ces lèvres
    emprisonnées dans un délire

    tendre
    tendrement tendre
    ce rêve nu
    échoué entre la chair et l'âme

    _________________________

    Sans cris
    sans joies
    la vie cette impatiente
    vient saturer le temps
    et tous ses heurts
    qui vous aiguisent l'âme
    magnifiquement approfondie
    comme un coup de grâce
    dans la continuité des choses belles

    _________________________

    la vie bête fauve
    de ses crocs vient mordre
    les échines langoureuses
    entre ses griffes empoigne
    cet amour spontané
    arraché à la flamme
    d'une âme enivrée
    vie fauve
    vie sèche
    au coeur du tendre
    dérive sur un fleuve
    appelé liberté

    _________________________

    Cette chair qui nous déchire
    vient mourir à l'ombre d'un poème
    habité par les mots par les sons
    d'un volcan balafré
    par tant de braises
    par tant de pluies
    par tant de cendres
    sur le visage de l'âme abîmée
    ramassée par les peurs qui filent
    entre les dents des jours trop aiguisés

    _________________________

    À la dérive
    quelques mots tendres se répondent
    entre la lumière et l'ombre
    par vagues successives
    viennent s'échouer sur le rivage
    d'une âme emportée
    sur la mer
    déchirée
    joie paix santé bonheur
    dans la dureté des jours
    quand les nuits scintillent
    au coeur du rêve en allé
    sans appel

    _________________________

    Atteint au coeur du crépuscule
    le jour se meurt gris
    enchaîné aux mots
    sur banc de pierres
    qu'un simple rêve
    a terrassé
    était-ce un rêve
    ou bien l'amour
    trop fasciné
    par tant de bruits
    autour d'un personnage
    étoilé

    _________________________

    Noire pluie noire
    sur la chair abritée
    quand la beauté perdure
    dans un souffle vert émeraude
    s'abandonne dans la sève
    des regards endormis
    Noire pluie noire
    sur la peur détrempée
    par tant de vains mots
    qui racontent des peines
    affichées à l'écran
    d'un grand ciel trop aimé

    _________________________

    Enivrée d'un silence
    je titube vers les mots
    murmurés à l'oreille
    de mon âme profanée
    emportés par la vague
    que vient bercer ma nuit
    jusqu'à l'aube
    dégrisée

    _________________________

    Éternel dur pays
    en mon âme givrée
    que portage le soleil
    sur les rives sanglantes
    de mille lacs mille rivières
    vers le flot de l'oubli
    cette marche du feu
    vient brûler les attentes
    arrachées à nos pas
    trop fragiles
    et brisés

  • Du côté de chez Swann

    Du côté de chez Swann

    Aproximadamente 181.513 palavras.

    MARCEL PROUST

    À la RECHERCHE DU TEMPS PERDU

    TOME I

    Du Côté de Chez Swann

    À Monsieur Gaston Calmette

    _Comme un témoignage de profonde
    et affectueuse reconnaissance_,

    Marcel Proust.

    PREMIÈRE PARTIE
    COMBRAY

    I.

    Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma
    bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le
    temps de me dire: «Je m’endors.» Et, une demi-heure après, la pensée
    qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait; je voulais poser
    le volume que je croyais avoir encore dans les mains et souffler ma
    lumière; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur
    ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un
    peu particulier; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait
    l’ouvrage: une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de
    Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à
    mon réveil; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des
    écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le
    bougeoir n’était plus allumé. Puis elle commençait à me devenir
    inintelligible, comme après la métempsycose les pensées d’une
    existence antérieure; le sujet du livre se détachait de moi, j’étais
    libre de m’y appliquer ou non; aussitôt je recouvrais la vue et
    j’étais bien étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et
    reposante pour mes yeux, mais peut-être plus encore pour mon esprit, à
    qui elle apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible,
    comme une chose vraiment obscure. Je me demandais quelle heure il
    pouvait être; j’entendais le sifflement des trains qui, plus ou moins
    éloigné, comme le chant d’un oiseau dans une forêt, relevant les
    distances, me décrivait l’étendue de la campagne déserte où le
    voyageur se hâte vers la station prochaine; et le petit chemin qu’il
    suit va être gravé dans son souvenir par l’excitation qu’il doit à des
    lieux nouveaux, à des actes inaccoutumés, à la causerie récente et aux
    adieux sous la lampe étrangère qui le suivent encore dans le silence
    de la nuit, à la douceur prochaine du retour.

    J’appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l’oreiller
    qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je
    frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C’est
    l’instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû
    coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en
    apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur, c’est déjà le
    matin! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner,
    on viendra lui porter secours. L’espérance d’être soulagé lui donne du
    courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas; les pas se
    rapprochent, puis s’éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa
    porte a disparu. C’est minuit; on vient d’éteindre le gaz; le dernier
    domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans
    remède.

    Je me rendormais, et parfois je n’avais plus que de courts réveils
    d’un instant, le temps d’entendre les craquements organiques des
    boiseries, d’ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de
    l’obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le
    sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je
    n’étais qu’une petite partie et à l’insensibilité duquel je retournais
    vite m’unir. Ou bien en dormant j’avais rejoint sans effort un âge à
    jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs
    enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et
    qu’avait dissipée le jour,–date pour moi d’une ère nouvelle,–où on les
    avait coupées. J’avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j’en
    retrouvais le souvenir aussitôt que j’avais réussi à m’éveiller pour
    échapper aux mains de mon grand-oncle, mais par mesure de précaution
    j’entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner
    dans le monde des rêves.

    Quelquefois, comme Ève naquit d’une côte d’Adam, une femme naissait
    pendant mon sommeil d’une fausse position de ma cuisse. Formée du
    plaisir que j’étais sur le point de goûter, je m’imaginais que c’était
    elle qui me l’offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre
    chaleur voulait s’y rejoindre, je m’éveillais. Le reste des humains
    m’apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j’avais
    quittée il y avait quelques moments à peine; ma joue était chaude
    encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille.
    Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d’une femme
    que j’avais connue dans la vie, j’allais me donner tout entier à ce
    but: la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs
    yeux une cité désirée et s’imaginent qu’on peut goûter dans une
    réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s’évanouissait,
    j’avais oublié la fille de mon rêve.

    Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures,
    l’ordre des années et des mondes. Il les consulte d’instinct en
    s’éveillant et y lit en une seconde le point de la terre qu’il occupe,
    le temps qui s’est écoulé jusqu’à son réveil; mais leurs rangs peuvent
    se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le
    sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente
    de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour
    arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son
    réveil, il ne saura plus l’heure, il estimera qu’il vient à peine de
    se coucher. Que s’il s’assoupit dans une position encore plus déplacée
    et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors
    le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil
    magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans
    l’espace, et au moment d’ouvrir les paupières, il se croira couché
    quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que,
    dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
    esprit; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m’étais endormi,
    et quand je m’éveillais au milieu de la nuit, comme j’ignorais où je
    me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j’étais;
    j’avais seulement dans sa simplicité première, le sentiment de
    l’existence comme il peut frémir au fond d’un animal: j’étais plus
    dénué que l’homme des cavernes; mais alors le souvenir–non encore du
    lieu où j’étais, mais de quelques-uns de ceux que j’avais habités et
    où j’aurais pu être–venait à moi comme un secours d’en haut pour me
    tirer du néant d’où je n’aurais pu sortir tout seul; je passais en une
    seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l’image confusément
    entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu,
    recomposaient peu à peu les traits originaux de mon moi.

    Peut-être l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée
    par notre certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par
    l’immobilité de notre pensée en face d’elles. Toujours est-il que,
    quand je me réveillais ainsi, mon esprit s’agitant pour chercher, sans
    y réussir, à savoir où j’étais, tout tournait autour de moi dans
    l’obscurité, les choses, les pays, les années. Mon corps, trop
    engourdi pour remuer, cherchait, d’après la forme de sa fatigue, à
    repérer la position de ses membres pour en induire la direction du
    mur, la place des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure
    où il se trouvait. Sa mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux,
    de ses épaules, lui présentait successivement plusieurs des chambres
    où il avait dormi, tandis qu’autour de lui les murs invisibles,
    changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
    tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui
    hésitait au seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en
    rapprochant les circonstances, lui,–mon corps,–se rappelait pour
    chacun le genre du lit, la place des portes, la prise de jour des
    fenêtres, l’existence d’un couloir, avec la pensée que j’avais en m’y
    endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté ankylosé, cherchant
    à deviner son orientation, s’imaginait, par exemple, allongé face au
    mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais: «Tiens,
    j’ai fini par m’endormir quoique maman ne soit pas venue me dire
    bonsoir», j’étais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien
    des années; et mon corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens
    fidèles d’un passé que mon esprit n’aurait jamais dû oublier, me
    rappelaient la flamme de la veilleuse de verre de Bohême, en forme
    d’urne, suspendue au plafond par des chaînettes, la cheminée en marbre
    de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
    grands-parents, en des jours lointains qu’en ce moment je me figurais
    actuels sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux
    tout à l’heure quand je serais tout à fait éveillé.

    Puis renaissait le souvenir d’une nouvelle attitude; le mur filait
    dans une autre direction: j’étais dans ma chambre chez Mme de
    Saint-Loup, à la campagne; mon Dieu! Il est au moins dix heures, on
    doit avoir fini de dîner! J’aurai trop prolongé la sieste que je fais
    tous les soirs en rentrant de ma promenade avec Mme de Saint-Loup,
    avant d’endosser mon habit. Car bien des années ont passé depuis
    Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’était les reflets
    rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est
    un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de
    Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à
    la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au
    soleil; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller
    pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée
    par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.

    Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que
    quelques secondes; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me
    trouvais ne distinguait pas mieux les unes des autres les diverses
    suppositions dont elle était faite, que nous n’isolons, en voyant un
    cheval courir, les positions successives que nous montre le
    kinétoscope. Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des
    chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les
    rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil;
    chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un
    nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates: un coin de
    l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit,
    et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon
    la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment; où, par un
    temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors
    (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans
    la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit
    dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux,
    traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable
    alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone
    ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui
    nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties
    voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont
    refroidies;–chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où
    le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied
    du lit son échelle enchantée, où on
    dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la
    pointe d’un rayon–; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le
    premier soir je n’y avais pas été trop malheureux et où les
    colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec
    tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit; parfois au
    contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de
    pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue
    d’acajou, où dès la première seconde j’avais été intoxiqué moralement
    par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux
    violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait
    tout haut comme si je n’eusse pas été là;–où une étrange et
    impitoyable glace à pieds quadrangulaires, barrant obliquement un des
    angles de la pièce, se creusait à vif dans la douce plénitude de mon
    champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu;–où ma
    pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en
    hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
    remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien
    de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux
    levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le cœur battant: jusqu’à
    ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la
    pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé,
    sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué
    la hauteur apparente du plafond. L’habitude! aménageuse habile mais
    bien lente et qui commence par laisser souffrir notre esprit pendant
    des semaines dans une installation provisoire; mais que malgré tout il
    est bien heureux de trouver, car sans l’habitude et réduit à ses seuls
    moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.

    Certes, j’étais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une
    dernière fois et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour
    de moi, m’avait couché sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait
    mis approximativement à leur place dans l’obscurité ma commode, mon
    bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la rue et les deux portes. Mais
    j’avais beau savoir que je n’étais pas dans les demeures dont
    l’ignorance du réveil m’avait en un instant sinon présenté l’image
    distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était
    donné à ma mémoire; généralement je ne cherchais pas à me rendormir
    tout de suite; je passais la plus grande partie de la nuit à me
    rappeler notre vie d’autrefois, à Combray chez ma grand’tante, à
    Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs encore, à me rappeler
    les lieux, les personnes que j’y avais connues, ce que j’avais vu
    d’elles, ce qu’on m’en avait raconté.

    A Combray, tous les jours dès la fin de l’après-midi, longtemps avant
    le moment où il faudrait me mettre au lit et rester, sans dormir, loin
    de ma mère et de ma grand’mère, ma chambre à coucher redevenait le
    point fixe et douloureux de mes préoccupations. On avait bien inventé,
    pour me distraire les soirs où on me trouvait l’air trop malheureux,
    de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l’heure du
    dîner, on coiffait ma lampe; et, à l’instar des premiers architectes
    et maîtres verriers de l’âge gothique, elle substituait à l’opacité
    des murs d’impalpables irisations, de surnaturelles apparitions
    multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail
    vacillant et momentané. Mais ma tristesse n’en était qu’accrue, parce
    que rien que le changement d’éclairage détruisait l’habitude que
    j’avais de ma chambre et grâce à quoi, sauf le supplice du coucher,
    elle m’était devenue supportable. Maintenant je ne la reconnaissais
    plus et j’y étais inquiet, comme dans une chambre d’hôtel ou de
    «chalet», où je fusse arrivé pour la première fois en descendant de
    chemin de fer.

    Au pas saccadé de son cheval, Golo, plein d’un affreux dessein,
    sortait de la petite forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre
    la pente d’une colline, et s’avançait en tressautant vers le château
    de la pauvre Geneviève de Brabant. Ce château était coupé selon une
    ligne courbe qui n’était autre que la limite d’un des ovales de verre
    ménagés dans le châssis qu’on glissait entre les coulisses de la
    lanterne. Ce n’était qu’un pan de château et il avait devant lui une
    lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue. Le château
    et la lande étaient jaunes et je n’avais pas attendu de les voir pour
    connaître leur couleur car, avant les verres du châssis, la sonorité
    mordorée du nom de Brabant me l’avait montrée avec évidence. Golo
    s’arrêtait un instant pour écouter avec tristesse le boniment lu à
    haute voix par ma grand’tante et qu’il avait l’air de comprendre
    parfaitement, conformant son attitude avec une docilité qui n’excluait
    pas une certaine majesté, aux indications du texte; puis il
    s’éloignait du même pas saccadé. Et rien ne pouvait arrêter sa lente
    chevauchée. Si on bougeait la lanterne, je distinguais le cheval de
    Golo qui continuait à s’avancer sur les rideaux de la fenêtre, se
    bombant de leurs plis, descendant dans leurs fentes. Le corps de Golo
    lui-même, d’une essence aussi surnaturelle que celui de sa monture,
    s’arrangeait de tout obstacle matériel, de tout objet gênant qu’il
    rencontrait en le prenant comme ossature et en se le rendant
    intérieur, fût-ce le bouton de la porte sur lequel s’adaptait aussitôt
    et surnageait invinciblement sa robe rouge ou sa figure pâle toujours
    aussi noble et aussi mélancolique, mais qui ne laissait paraître aucun
    trouble de cette transvertébration.

    Certes je leur trouvais du charme à ces brillantes projections qui
    semblaient émaner d’un passé mérovingien et promenaient autour de moi
    des reflets d’histoire si anciens. Mais je ne peux dire quel malaise
    me causait pourtant cette intrusion du mystère et de la beauté dans
    une chambre que j’avais fini par remplir de mon moi au point de ne pas
    faire plus attention à elle qu’à lui-même. L’influence anesthésiante
    de l’habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si
    tristes. Ce bouton de la porte de ma chambre, qui différait pour moi
    de tous les autres boutons de porte du monde en ceci qu’il semblait
    ouvrir tout seul, sans que j’eusse besoin de le tourner, tant le
    maniement m’en était devenu inconscient, le voilà qui servait
    maintenant de corps astral à Golo. Et dès qu’on sonnait le dîner,
    j’avais hâte de courir à la salle à manger, où la grosse lampe de la
    suspension, ignorante de Golo et de Barbe-Bleue, et qui connaissait
    mes parents et le bœuf à la casserole, donnait sa lumière de tous les
    soirs; et de tomber dans les bras de maman que les malheurs de
    Geneviève de Brabant me rendaient plus chère, tandis que les crimes de
    Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de
    scrupules.

    Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui
    restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le
    petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le
    monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester
    enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon
    père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans
    ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous
    le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce
    petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon
    père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait
    la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour
    ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas
    trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses
    supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand
    la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les
    précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la
    voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses
    mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la
    salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et
    parcourait les allées détrempées,–trop symétriquement alignées à son
    gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et
    auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps
    s’arrangerait,–de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les
    mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la
    puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie
    des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe
    prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à
    une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir
    et un problème.

    Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner,
    une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des
    moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement,
    comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs
    étaient servies sur la table à jeu,–si ma grand’tante lui criait:
    «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la
    taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un
    esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la
    tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père,
    ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre
    grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au
    cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère
    repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si
    humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu
    de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se
    conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce
    qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y avait
    d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses
    yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser
    passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma
    grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa
    faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon
    grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue
    desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à
    prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se
    persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me
    causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma
    grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher
    ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce
    que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a
    devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les
    voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la
    salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris,
    et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les
    pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la
    fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus
    vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au
    donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi,
    sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer
    à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une
    inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté.
    Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits
    écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé
    délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir,
    préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations
    incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et
    repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues
    brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme
    les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à
    demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque
    triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur
    involontaire.

    Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman
    viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir
    durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je
    l’entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le
    bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle
    pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un
    moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle
    m’aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir
    que j’aimais tant, j’en arrivais à souhaiter qu’il vînt le plus tard
    possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n’était
    pas encore venue. Quelquefois quand, après m’avoir embrassé, elle
    ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire
    «embrasse-moi une fois encore», mais je savais qu’aussitôt elle aurait
    son visage fâché, car la concession qu’elle faisait à ma tristesse et
    à mon agitation en montant m’embrasser, en m’apportant ce baiser de
    paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût
    voulu tâcher de m’en faire perdre le besoin, l’habitude, bien loin de
    me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le
    pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout
    le calme qu’elle m’avait apporté un instant avant, quand elle avait
    penché vers mon lit sa figure aimante, et me l’avait tendue comme une
    hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa
    présence réelle et le pouvoir de m’endormir. Mais ces soirs-là, où
    maman en somme restait si peu de temps dans ma chambre, étaient doux
    encore en comparaison de ceux où il y avait du monde à dîner et où, à
    cause de cela, elle ne montait pas me dire bonsoir. Le monde se
    bornait habituellement à M. Swann, qui, en dehors de quelques
    étrangers de passage, était à peu près la seule personne qui vînt chez
    nous à Combray, quelquefois pour dîner en voisin (plus rarement depuis
    qu’il avait fait ce mauvais mariage, parce que mes parents ne
    voulaient pas recevoir sa femme), quelquefois après le dîner, à
    l’improviste. Les soirs où, assis devant la maison sous le grand
    marronnier, autour de la table de fer, nous entendions au bout du
    jardin, non pas le grelot profus et criard qui arrosait, qui
    étourdissait au passage de son bruit ferrugineux, intarissable et
    glacé, toute personne de la maison qui le déclenchait en entrant «sans
    sonner», mais le double tintement timide, ovale et doré de la
    clochette pour les étrangers, tout le monde aussitôt se demandait:
    «Une visite, qui cela peut-il être?» mais on savait bien que cela ne
    pouvait être que M. Swann; ma grand’tante parlant à haute voix, pour
    prêcher d’exemple, sur un ton qu’elle s’efforçait de rendre naturel,
    disait de ne pas chuchoter ainsi; que rien n’est plus désobligeant
    pour une personne qui arrive et à qui cela fait croire qu’on est en
    train de dire des choses qu’elle ne doit pas entendre; et on envoyait
    en éclaireur ma grand’mère, toujours heureuse d’avoir un prétexte pour
    faire un tour de jardin de plus, et qui en profitait pour arracher
    subrepticement au passage quelques tuteurs de rosiers afin de rendre
    aux roses un peu de naturel, comme une mère qui, pour les faire
    bouffer, passe la main dans les cheveux de son fils que le coiffeur a
    trop aplatis.

    Nous restions tous suspendus aux nouvelles que ma grand’mère allait
    nous apporter de l’ennemi, comme si on eût pu hésiter entre un grand
    nombre possible d’assaillants, et bientôt après mon grand-père disait:
    «Je reconnais la voix de Swann.» On ne le reconnaissait en effet qu’à
    la voix, on distinguait mal son visage au nez busqué, aux yeux verts,
    sous un haut front entouré de cheveux blonds presque roux, coiffés à
    la Bressant, parce que nous gardions le moins de lumière possible au
    jardin pour ne pas attirer les moustiques et j’allais, sans en avoir
    l’air, dire qu’on apportât les sirops; ma grand’mère attachait
    beaucoup d’importance, trouvant cela plus aimable, à ce qu’ils
    n’eussent pas l’air de figurer d’une façon exceptionnelle, et pour les
    visites seulement. M. Swann, quoique beaucoup plus jeune que lui,
    était très lié avec mon grand-père qui avait été un des meilleurs amis
    de son père, homme excellent mais singulier, chez qui, paraît-il, un
    rien suffisait parfois pour interrompre les élans du cœur, changer le
    cours de la pensée. J’entendais plusieurs fois par an mon grand-père
    raconter à table des anecdotes toujours les mêmes sur l’attitude
    qu’avait eue M. Swann le père, à la mort de sa femme qu’il avait
    veillée jour et nuit. Mon grand-père qui ne l’avait pas vu depuis
    longtemps était accouru auprès de lui dans la propriété que les Swann
    possédaient aux environs de Combray, et avait réussi, pour qu’il
    n’assistât pas à la mise en bière, à lui faire quitter un moment, tout
    en pleurs, la chambre mortuaire. Ils firent quelques pas dans le parc
    où il y avait un peu de soleil. Tout d’un coup, M. Swann prenant mon
    grand-père par le bras, s’était écrié: «Ah! mon vieil ami, quel
    bonheur de se promener ensemble par ce beau temps. Vous ne trouvez pas
    ça joli tous ces arbres, ces aubépines et mon étang dont vous ne
    m’avez jamais félicité? Vous avez l’air comme un bonnet de nuit.
    Sentez-vous ce petit vent? Ah! on a beau dire, la vie a du bon tout de
    même, mon cher Amédée!» Brusquement le souvenir de sa femme morte lui
    revint, et trouvant sans doute trop compliqué de chercher comment il
    avait pu à un pareil moment se laisser aller à un mouvement de joie,
    il se contenta, par un geste qui lui était familier chaque fois qu’une
    question ardue se présentait à son esprit, de passer la main sur son
    front, d’essuyer ses yeux et les verres de son lorgnon. Il ne put
    pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux
    années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle,
    je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser
    beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre
    père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père
    qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. Il
    m’aurait paru que ce père de Swann était un monstre, si mon grand-père
    que je considérais comme meilleur juge et dont la sentence faisant
    jurisprudence pour moi, m’a souvent servi dans la suite à absoudre des
    fautes que j’aurais été enclin à condamner, ne s’était récrié: «Mais
    comment? c’était un cœur d’or!»

    Pendant bien des années, où pourtant, surtout avant son mariage, M.
    Swann, le fils, vint souvent les voir à Combray, ma grand’tante et mes
    grands-parents ne soupçonnèrent pas qu’il ne vivait plus du tout dans
    la société qu’avait fréquentée sa famille et que sous l’espèce
    d’incognito que lui faisait chez nous ce nom de Swann, ils
    hébergeaient,–avec la parfaite innocence d’honnêtes hôteliers qui ont
    chez eux, sans le savoir, un célèbre brigand,–un des membres les plus
    élégants du Jockey-Club, ami préféré du comte de Paris et du prince de
    Galles, un des hommes les plus choyés de la haute société du faubourg
    Saint-Germain.

    L’ignorance où nous étions de cette brillante vie mondaine que menait
    Swann tenait évidemment en partie à la réserve et à la discrétion de
    son caractère, mais aussi à ce que les bourgeois d’alors se faisaient
    de la société une idée un peu hindoue et la considéraient comme
    composée de castes fermées où chacun, dès sa naissance, se trouvait
    placé dans le rang qu’occupaient ses parents, et d’où rien, à moins
    des hasards d’une carrière exceptionnelle ou d’un mariage inespéré, ne
    pouvait vous tirer pour vous faire pénétrer dans une caste supérieure.
    M. Swann, le père, était agent de change; le «fils Swann» se trouvait
    faire partie pour toute sa vie d’une caste où les fortunes, comme dans
    une catégorie de contribuables, variaient entre tel et tel revenu. On
    savait quelles avaient été les fréquentations de son père, on savait
    donc quelles étaient les siennes, avec quelles personnes il était «en
    situation» de frayer. S’il en connaissait d’autres, c’étaient
    relations de jeune homme sur lesquelles des amis anciens de sa
    famille, comme étaient mes parents, fermaient d’autant plus
    bienveillamment les yeux qu’il continuait, depuis qu’il était
    orphelin, à venir très fidèlement nous voir; mais il y avait fort à
    parier que ces gens inconnus de nous qu’il voyait, étaient de ceux
    qu’il n’aurait pas osé saluer si, étant avec nous, il les avait
    rencontrés. Si l’on avait voulu à toute force appliquer à Swann un
    coefficient social qui lui fût personnel, entre les autres fils
    d’agents de situation égale à celle de ses parents, ce coefficient eût
    été pour lui un peu inférieur parce que, très simple de façon et ayant
    toujours eu une «toquade» d’objets anciens et de peinture, il
    demeurait maintenant dans un vieil hôtel où il entassait ses
    collections et que ma grand’mère rêvait de visiter, mais qui était
    situé quai d’Orléans, quartier que ma grand’tante trouvait infamant
    d’habiter. «Êtes-vous seulement connaisseur? je vous demande cela dans
    votre intérêt, parce que vous devez vous faire repasser des croûtes
    par les marchands», lui disait ma grand’tante; elle ne lui supposait
    en effet aucune compétence et n’avait pas haute idée même au point de
    vue intellectuel d’un homme qui dans la conversation évitait les
    sujets sérieux et montrait une précision fort prosaïque non seulement
    quand il nous donnait, en entrant dans les moindres détails, des
    recettes de cuisine, mais même quand les sœurs de ma grand’mère
    parlaient de sujets artistiques. Provoqué par elles à donner son avis,
    à exprimer son admiration pour un tableau, il gardait un silence
    presque désobligeant et se rattrapait en revanche s’il pouvait fournir
    sur le musée où il se trouvait, sur la date où il avait été peint, un
    renseignement matériel. Mais d’habitude il se contentait de chercher à
    nous amuser en racontant chaque fois une histoire nouvelle qui venait
    de lui arriver avec des gens choisis parmi ceux que nous connaissions,
    avec le pharmacien de Combray, avec notre cuisinière, avec notre
    cocher. Certes ces récits faisaient rire ma grand’tante, mais sans
    qu’elle distinguât bien si c’était à cause du rôle ridicule que s’y
    donnait toujours Swann ou de l’esprit qu’il mettait à les conter: «On
    peut dire que vous êtes un vrai type, monsieur Swann!» Comme elle
    était la seule personne un peu vulgaire de notre famille, elle avait
    soin de faire remarquer aux étrangers, quand on parlait de Swann,
    qu’il aurait pu, s’il avait voulu, habiter boulevard Haussmann ou
    avenue de l’Opéra, qu’il était le fils de M. Swann qui avait dû lui
    laisser quatre ou cinq millions, mais que c’était sa fantaisie.
    Fantaisie qu’elle jugeait du reste devoir être si divertissante pour
    les autres, qu’à Paris, quand M. Swann venait le 1er janvier lui
    apporter son sac de marrons glacés, elle ne manquait pas, s’il y avait
    du monde, de lui dire: «Eh bien! M. Swann, vous habitez toujours près
    de l’Entrepôt des vins, pour être sûr de ne pas manquer le train quand
    vous prenez le chemin de Lyon?» Et elle regardait du coin de l’œil,
    par-dessus son lorgnon, les autres visiteurs.

    Mais si l’on avait dit à ma grand’mère que ce Swann qui, en tant que
    fils Swann était parfaitement «qualifié» pour être reçu par toute la
    «belle bourgeoisie», par les notaires ou les avoués les plus estimés
    de Paris (privilège qu’il semblait laisser tomber un peu en
    quenouille), avait, comme en cachette, une vie toute différente; qu’en
    sortant de chez nous, à Paris, après nous avoir dit qu’il rentrait se
    coucher, il rebroussait chemin à peine la rue tournée et se rendait
    dans tel salon que jamais l’œil d’aucun agent ou associé d’agent ne
    contempla, cela eût paru aussi extraordinaire à ma tante qu’aurait pu
    l’être pour une dame plus lettrée la pensée d’être personnellement
    liée avec Aristée dont elle aurait compris qu’il allait, après avoir
    causé avec elle, plonger au sein des royaumes de Thétis, dans un
    empire soustrait aux yeux des mortels et où Virgile nous le montre
    reçu à bras ouverts; ou, pour s’en tenir à une image qui avait plus de
    chance de lui venir à l’esprit, car elle l’avait vue peinte sur nos
    assiettes à petits fours de Combray–d’avoir eu à dîner Ali-Baba,
    lequel quand il se saura seul, pénétrera dans la caverne, éblouissante
    de trésors insoupçonnés.

    Un jour qu’il était venu nous voir à Paris après dîner en s’excusant
    d’être en habit, Françoise ayant, après son départ, dit tenir du
    cocher qu’il avait dîné «chez une princesse»,–«Oui, chez une princesse
    du demi-monde!» avait répondu ma tante en haussant les épaules sans
    lever les yeux de sur son tricot, avec une ironie sereine.

    Aussi, ma grand’tante en usait-elle cavalièrement avec lui. Comme elle
    croyait qu’il devait être flatté par nos invitations, elle trouvait
    tout naturel qu’il ne vînt pas nous voir l’été sans avoir à la main un
    panier de pêches ou de framboises de son jardin et que de chacun de
    ses voyages d’Italie il m’eût rapporté des photographies de
    chefs-d’œuvre.

    On ne se gênait guère pour l’envoyer quérir dès qu’on avait besoin
    d’une recette de sauce gribiche ou de salade à l’ananas pour des
    grands dîners où on ne l’invitait pas, ne lui trouvant pas un prestige
    suffisant pour qu’on pût le servir à des étrangers qui venaient pour
    la première fois. Si la conversation tombait sur les princes de la
    Maison de France: «des gens que nous ne connaîtrons jamais ni vous ni
    moi et nous nous en passons, n’est-ce pas», disait ma grand’tante à
    Swann qui avait peut-être dans sa poche une lettre de Twickenham; elle
    lui faisait pousser le piano et tourner les pages les soirs où la sœur
    de ma grand’mère chantait, ayant pour manier cet être ailleurs si
    recherché, la naïve brusquerie d’un enfant qui joue avec un bibelot de
    collection sans plus de précautions qu’avec un objet bon marché. Sans
    doute le Swann que connurent à la même époque tant de clubmen était
    bien différent de celui que créait ma grand’tante, quand le soir, dans
    le petit jardin de Combray, après qu’avaient retenti les deux coups
    hésitants de la clochette, elle injectait et vivifiait de tout ce
    qu’elle savait sur la famille Swann, l’obscur et incertain personnage
    qui se détachait, suivi de ma grand’mère, sur un fond de ténèbres, et
    qu’on reconnaissait à la voix. Mais même au point de vue des plus
    insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout
    matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun
    n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou
    d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la
    pensée des autres. Même l’acte si simple que nous appelons «voir une
    personne que nous connaissons» est en partie un acte intellectuel.
    Nous remplissons l’apparence physique de l’être que nous voyons, de
    toutes les notions que nous avons sur lui et dans l’aspect total que
    nous nous représentons, ces notions ont certainement la plus grande
    part. Elles finissent par gonfler si parfaitement les joues, par
    suivre en une adhérence si exacte la ligne du nez, elles se mêlent si
    bien de nuancer la sonorité de la voix comme si celle-ci n’était
    qu’une transparente enveloppe, que chaque fois que nous voyons ce
    visage et que nous entendons cette voix, ce sont ces notions que nous
    retrouvons, que nous écoutons. Sans doute, dans le Swann qu’ils
    s’étaient constitué, mes parents avaient omis par ignorance de faire
    entrer une foule de particularités de sa vie mondaine qui étaient
    cause que d’autres personnes, quand elles étaient en sa présence,
    voyaient les élégances régner dans son visage et s’arrêter à son nez
    busqué comme à leur frontière naturelle; mais aussi ils avaient pu
    entasser dans ce visage désaffecté de son prestige, vacant et
    spacieux, au fond de ces yeux dépréciés, le vague et doux
    résidu,–mi-mémoire, mi-oubli,–des heures oisives passées ensemble
    après nos dîners hebdomadaires, autour de la table de jeu ou au
    jardin, durant notre vie de bon voisinage campagnard. L’enveloppe
    corporelle de notre ami en avait été si bien bourrée, ainsi que de
    quelques souvenirs relatifs à ses parents, que ce Swann-là était
    devenu un être complet et vivant, et que j’ai l’impression de quitter
    une personne pour aller vers une autre qui en est distincte, quand,
    dans ma mémoire, du Swann que j’ai connu plus tard avec exactitude je
    passe à ce premier Swann,–à ce premier Swann dans lequel je retrouve
    les erreurs charmantes de ma jeunesse, et qui d’ailleurs ressemble
    moins à l’autre qu’aux personnes que j’ai connues à la même époque,
    comme s’il en était de notre vie ainsi que d’un musée où tous les
    portraits d’un même temps ont un air de famille, une même tonalité–à
    ce premier Swann rempli de loisir, parfumé par l’odeur du grand
    marronnier, des paniers de framboises et d’un brin d’estragon.

    Pourtant un jour que ma grand’mère était allée demander un service à
    une dame qu’elle avait connue au Sacré-Cœur (et avec laquelle, à cause
    de notre conception des castes elle n’avait pas voulu rester en
    relations malgré une sympathie réciproque), la marquise de
    Villeparisis, de la célèbre famille de Bouillon, celle-ci lui avait
    dit: «Je crois que vous connaissez beaucoup M. Swann qui est un grand
    ami de mes neveux des Laumes». Ma grand’mère était revenue de sa
    visite enthousiasmée par la maison qui donnait sur des jardins et où
    Mme de Villeparisis lui conseillait de louer, et aussi par un giletier
    et sa fille, qui avaient leur boutique dans la cour et chez qui elle
    était entrée demander qu’on fît un point à sa jupe qu’elle avait
    déchirée dans l’escalier. Ma grand’mère avait trouvé ces gens
    parfaits, elle déclarait que la petite était une perle et que le
    giletier était l’homme le plus distingué, le mieux qu’elle eût jamais
    vu. Car pour elle, la distinction était quelque chose d’absolument
    indépendant du rang social. Elle s’extasiait sur une réponse que le
    giletier lui avait faite, disant à maman: «Sévigné n’aurait pas mieux
    dit!» et en revanche, d’un neveu de Mme de Villeparisis qu’elle avait
    rencontré chez elle: «Ah! ma fille, comme il est commun!»

    Or le propos relatif à Swann avait eu pour effet non pas de relever
    celui-ci dans l’esprit de ma grand’tante, mais d’y abaisser Mme de
    Villeparisis. Il semblait que la considération que, sur la foi de ma
    grand’mère, nous accordions à Mme de Villeparisis, lui créât un devoir
    de ne rien faire qui l’en rendît moins digne et auquel elle avait
    manqué en apprenant l’existence de Swann, en permettant à des parents
    à elle de le fréquenter. «Comment elle connaît Swann? Pour une
    personne que tu prétendais parente du maréchal de Mac-Mahon!» Cette
    opinion de mes parents sur les relations de Swann leur parut ensuite
    confirmée par son mariage avec une femme de la pire société, presque
    une cocotte que, d’ailleurs, il ne chercha jamais à présenter,
    continuant à venir seul chez nous, quoique de moins en moins, mais
    d’après laquelle ils crurent pouvoir juger–supposant que c’était là
    qu’il l’avait prise–le milieu, inconnu d’eux, qu’il fréquentait
    habituellement.

    Mais une fois, mon grand-père lut dans un journal que M. Swann était
    un des plus fidèles habitués des déjeuners du dimanche chez le duc de
    X…, dont le père et l’oncle avaient été les hommes d’État les plus
    en vue du règne de Louis-Philippe. Or mon grand-père était curieux de
    tous les petits faits qui pouvaient l’aider à entrer par la pensée
    dans la vie privée d’hommes comme Molé, comme le duc Pasquier, comme
    le duc de Broglie. Il fut enchanté d’apprendre que Swann fréquentait
    des gens qui les avaient connus. Ma grand’tante au contraire
    interpréta cette nouvelle dans un sens défavorable à Swann: quelqu’un
    qui choisissait ses fréquentations en dehors de la caste où il était
    né, en dehors de sa «classe» sociale, subissait à ses yeux un fâcheux
    déclassement. Il lui semblait qu’on renonçât d’un coup au fruit de
    toutes les belles relations avec des gens bien posés, qu’avaient
    honorablement entretenues et engrangées pour leurs enfants les
    familles prévoyantes; (ma grand’tante avait même cessé de voir le fils
    d’un notaire de nos amis parce qu’il avait épousé une altesse et était
    par là descendu pour elle du rang respecté de fils de notaire à celui
    d’un de ces aventuriers, anciens valets de chambre ou garçons
    d’écurie, pour qui on raconte que les reines eurent parfois des
    bontés). Elle blâma le projet qu’avait mon grand-père d’interroger
    Swann, le soir prochain où il devait venir dîner, sur ces amis que
    nous lui découvrions. D’autre part les deux sœurs de ma grand’mère,
    vieilles filles qui avaient sa noble nature mais non son esprit,
    déclarèrent ne pas comprendre le plaisir que leur beau-frère pouvait
    trouver à parler de niaiseries pareilles. C’étaient des personnes
    d’aspirations élevées et qui à cause de cela même étaient incapables
    de s’intéresser à ce qu’on appelle un potin, eût-il même un intérêt
    historique, et d’une façon générale à tout ce qui ne se rattachait pas
    directement à un objet esthétique ou vertueux. Le désintéressement de
    leur pensée était tel, à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin
    semblait se rattacher à la vie mondaine, que leur sens auditif,–ayant
    fini par comprendre son inutilité momentanée dès qu’à dîner la
    conversation prenait un ton frivole ou seulement terre à terre sans
    que ces deux vieilles demoiselles aient pu la ramener aux sujets qui
    leur étaient chers,–mettait alors au repos ses organes récepteurs et
    leur laissait subir un véritable commencement d’atrophie. Si alors mon
    grand-père avait besoin d’attirer l’attention des deux sœurs, il
    fallait qu’il eût recours à ces avertissements physiques dont usent
    les médecins aliénistes à l’égard de certains maniaques de la
    distraction: coups frappés à plusieurs reprises sur un verre avec la
    lame d’un couteau, coïncidant avec une brusque interpellation de la
    voix et du regard, moyens violents que ces psychiatres transportent
    souvent dans les rapports courants avec des gens bien portants, soit
    par habitude professionnelle, soit qu’ils croient tout le monde un peu
    fou.

    Elles furent plus intéressées quand la veille du jour où Swann devait
    venir dîner, et leur avait personnellement envoyé une caisse de vin
    d’Asti, ma tante, tenant un numéro du Figaro où à côté du nom d’un
    tableau qui était à une Exposition de Corot, il y avait ces mots: «de
    la collection de M. Charles Swann», nous dit: «Vous avez vu que Swann
    a «les honneurs» du Figaro?»–«Mais je vous ai toujours dit qu’il avait
    beaucoup de goût», dit ma grand’mère. «Naturellement toi, du moment
    qu’il s’agit d’être d’un autre avis que nous», répondit ma grand’tante
    qui, sachant que ma grand’mère n’était jamais du même avis qu’elle, et
    n’étant bien sûre que ce fût à elle-même que nous donnions toujours
    raison, voulait nous arracher une condamnation en bloc des opinions de
    ma grand’mère contre lesquelles elle tâchait de nous solidariser de
    force avec les siennes. Mais nous restâmes silencieux. Les sœurs de ma
    grand’mère ayant manifesté l’intention de parler à Swann de ce mot du
    Figaro, ma grand’tante le leur déconseilla. Chaque fois qu’elle voyait
    aux autres un avantage si petit fût-il qu’elle n’avait pas, elle se
    persuadait que c’était non un avantage mais un mal et elle les
    plaignait pour ne pas avoir à les envier. «Je crois que vous ne lui
    feriez pas plaisir; moi je sais bien que cela me serait très
    désagréable de voir mon nom imprimé tout vif comme cela dans le
    journal, et je ne serais pas flattée du tout qu’on m’en parlât.» Elle
    ne s’entêta pas d’ailleurs à persuader les sœurs de ma grand’mère; car
    celles-ci par horreur de la vulgarité poussaient si loin l’art de
    dissimuler sous des périphrases ingénieuses une allusion personnelle
    qu’elle passait souvent inaperçue de celui même à qui elle
    s’adressait. Quant à ma mère elle ne pensait qu’à tâcher d’obtenir de
    mon père qu’il consentît à parler à Swann non de sa femme mais de sa
    fille qu’il adorait et à cause de laquelle disait-on il avait fini par
    faire ce mariage. «Tu pourrais ne lui dire qu’un mot, lui demander
    comment elle va. Cela doit être si cruel pour lui.» Mais mon père se
    fâchait: «Mais non! tu as des idées absurdes. Ce serait ridicule.»

    Mais le seul d’entre nous pour qui la venue de Swann devint l’objet
    d’une préoccupation douloureuse, ce fut moi. C’est que les soirs où
    des étrangers, ou seulement M. Swann, étaient là, maman ne montait pas
    dans ma chambre. Je ne dînais pas à table, je venais après dîner au
    jardin, et à neuf heures je disais bonsoir et allais me coucher. Je
    dînais avant tout le monde et je venais ensuite m’asseoir à table,
    jusqu’à huit heures où il était convenu que je devais monter; ce
    baiser précieux et fragile que maman me confiait d’habitude dans mon
    lit au moment de m’endormir il me fallait le transporter de la salle à
    manger dans ma chambre et le garder pendant tout le temps que je me
    déshabillais, sans que se brisât sa douceur, sans que se répandît et
    s’évaporât sa vertu volatile et, justement ces soirs-là où j’aurais eu
    besoin de le recevoir avec plus de précaution, il fallait que je le
    prisse, que je le dérobasse brusquement, publiquement, sans même avoir
    le temps et la liberté d’esprit nécessaires pour porter à ce que je
    faisais cette attention des maniaques qui s’efforcent de ne pas penser
    à autre chose pendant qu’ils ferment une porte, pour pouvoir, quand
    l’incertitude maladive leur revient, lui opposer victorieusement le
    souvenir du moment où ils l’ont fermée. Nous étions tous au jardin
    quand retentirent les deux coups hésitants de la clochette. On savait
    que c’était Swann; néanmoins tout le monde se regarda d’un air
    interrogateur et on envoya ma grand’mère en reconnaissance. «Pensez à
    le remercier intelligiblement de son vin, vous savez qu’il est
    délicieux et la caisse est énorme, recommanda mon grand-père à ses
    deux belles-sœurs.» «Ne commencez pas à chuchoter, dit ma grand’tante.
    Comme c’est confortable d’arriver dans une maison où tout le monde
    parle bas.» «Ah! voilà M. Swann. Nous allons lui demander s’il croit
    qu’il fera beau demain», dit mon père. Ma mère pensait qu’un mot
    d’elle effacerait toute la peine que dans notre famille on avait pu
    faire à Swann depuis son mariage. Elle trouva le moyen de l’emmener un
    peu à l’écart. Mais je la suivis; je ne pouvais me décider à la
    quitter d’un pas en pensant que tout à l’heure il faudrait que je la
    laisse dans la salle à manger et que je remonte dans ma chambre sans
    avoir comme les autres soirs la consolation qu’elle vînt m’embrasser.
    «Voyons, monsieur Swann, lui dit-elle, parlez-moi un peu de votre
    fille; je suis sûre qu’elle a déjà le goût des belles œuvres comme son
    papa.» «Mais venez donc vous asseoir avec nous tous sous la véranda»,
    dit mon grand-père en s’approchant. Ma mère fut obligée de
    s’interrompre, mais elle tira de cette contrainte même une pensée
    délicate de plus, comme les bons poètes que la tyrannie de la rime
    force à trouver leurs plus grandes beautés: «Nous reparlerons d’elle
    quand nous serons tous les deux, dit-elle à mi-voix à Swann. Il n’y a
    qu’une maman qui soit digne de vous comprendre. Je suis sûre que la
    sienne serait de mon avis.» Nous nous assîmes tous autour de la table
    de fer. J’aurais voulu ne pas penser aux heures d’angoisse que je
    passerais ce soir seul dans ma chambre sans pouvoir m’endormir; je
    tâchais de me persuader qu’elles n’avaient aucune importance, puisque
    je les aurais oubliées demain matin, de m’attacher à des idées
    d’avenir qui auraient dû me conduire comme sur un pont au delà de
    l’abîme prochain qui m’effrayait. Mais mon esprit tendu par ma
    préoccupation, rendu convexe comme le regard que je dardais sur ma
    mère, ne se laissait pénétrer par aucune impression étrangère. Les
    pensées entraient bien en lui, mais à condition de laisser dehors tout
    élément de beauté ou simplement de drôlerie qui m’eût touché ou
    distrait. Comme un malade, grâce à un anesthésique, assiste avec une
    pleine lucidité à l’opération qu’on pratique sur lui, mais sans rien
    sentir, je pouvais me réciter des vers que j’aimais ou observer les
    efforts que mon grand-père faisait pour parler à Swann du duc
    d’Audiffret-Pasquier, sans que les premiers me fissent éprouver aucune
    émotion, les seconds aucune gaîté. Ces efforts furent infructueux. A
    peine mon grand-père eut-il posé à Swann une question relative à cet
    orateur qu’une des sœurs de ma grand’mère aux oreilles de qui cette
    question résonna comme un silence profond mais intempestif et qu’il
    était poli de rompre, interpella l’autre: «Imagine-toi, Céline, que
    j’ai fait la connaissance d’une jeune institutrice suédoise qui m’a
    donné sur les coopératives dans les pays scandinaves des détails tout
    ce qu’il y a de plus intéressants. Il faudra qu’elle vienne dîner ici
    un soir.» «Je crois bien! répondit sa sœur Flora, mais je n’ai pas
    perdu mon temps non plus. J’ai rencontré chez M. Vinteuil un vieux
    savant qui connaît beaucoup Maubant, et à qui Maubant a expliqué dans
    le plus grand détail comment il s’y prend pour composer un rôle. C’est
    tout ce qu’il y a de plus intéressant. C’est un voisin de M. Vinteuil,
    je n’en savais rien; et il est très aimable.» «Il n’y a pas que M.
    Vinteuil qui ait des voisins aimables», s’écria ma tante Céline d’une
    voix que la timidité rendait forte et la préméditation, factice, tout
    en jetant sur Swann ce qu’elle appelait un regard significatif. En
    même temps ma tante Flora qui avait compris que cette phrase était le
    remerciement de Céline pour le vin d’Asti, regardait également Swann
    avec un air mêlé de congratulation et d’ironie, soit simplement pour
    souligner le trait d’esprit de sa sœur, soit qu’elle enviât Swann de
    l’avoir inspiré, soit qu’elle ne pût s’empêcher de se moquer de lui
    parce qu’elle le croyait sur la sellette. «Je crois qu’on pourra
    réussir à avoir ce monsieur à dîner, continua Flora; quand on le met
    sur Maubant ou sur Mme Materna, il parle des heures sans s’arrêter.»
    «Ce doit être délicieux», soupira mon grand-père dans l’esprit de qui
    la nature avait malheureusement aussi complètement omis d’inclure la
    possibilité de s’intéresser passionnément aux coopératives suédoises
    ou à la composition des rôles de Maubant, qu’elle avait oublié de
    fournir celui des sœurs de ma grand’mère du petit grain de sel qu’il
    faut ajouter soi-même pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la
    vie intime de Molé ou du comte de Paris. «Tenez, dit Swann à mon
    grand-père, ce que je vais vous dire a plus de rapports que cela n’en
    a l’air avec ce que vous me demandiez, car sur certains points les
    choses n’ont pas énormément changé. Je relisais ce matin dans
    Saint-Simon quelque chose qui vous aurait amusé. C’est dans le volume
    sur son ambassade d’Espagne; ce n’est pas un des meilleurs, ce n’est
    guère qu’un journal, mais du moins un journal merveilleusement écrit,
    ce qui fait déjà une première différence avec les assommants journaux
    que nous nous croyons obligés de lire matin et soir.» «Je ne suis pas
    de votre avis, il y a des jours où la lecture des journaux me semble
    fort agréable…», interrompit ma tante Flora, pour montrer qu’elle
    avait lu la phrase sur le Corot de Swann dans le Figaro. «Quand ils
    parlent de choses ou de gens qui nous intéressent!» enchérit ma tante
    Céline. «Je ne dis pas non, répondit Swann étonné. Ce que je reproche
    aux journaux c’est de nous faire faire attention tous les jours à des
    choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans
    notre vie les livres où il y a des choses essentielles. Du moment que
    nous déchirons fiévreusement chaque matin la bande du journal, alors
    on devrait changer les choses et mettre dans le journal, moi je ne
    sais pas, les… Pensées de Pascal! (il détacha ce mot d’un ton
    d’emphase ironique pour ne pas avoir l’air pédant). Et c’est dans le
    volume doré sur tranches que nous n’ouvrons qu’une fois tous les dix
    ans, ajouta-t-il en témoignant pour les choses mondaines ce dédain
    qu’affectent certains hommes du monde, que nous lirions que la reine
    de Grèce est allée à Cannes ou que la princesse de Léon a donné un bal
    costumé. Comme cela la juste proportion serait rétablie.» Mais
    regrettant de s’être laissé aller à parler même légèrement de choses
    sérieuses: «Nous avons une bien belle conversation, dit-il
    ironiquement, je ne sais pas pourquoi nous abordons ces «sommets», et
    se tournant vers mon grand-père: «Donc Saint-Simon raconte que
    Maulevrier avait eu l’audace de tendre la main à ses fils. Vous savez,
    c’est ce Maulevrier dont il dit: «Jamais je ne vis dans cette épaisse
    bouteille que de l’humeur, de la grossièreté et des sottises.»
    «Épaisses ou non, je connais des bouteilles où il y a tout autre
    chose», dit vivement Flora, qui tenait à avoir remercié Swann elle
    aussi, car le présent de vin d’Asti s’adressait aux deux. Céline se
    mit à rire. Swann interloqué reprit: «Je ne sais si ce fut ignorance
    ou panneau, écrit Saint-Simon, il voulut donner la main à mes enfants.
    Je m’en aperçus assez tôt pour l’en empêcher.» Mon grand-père
    s’extasiait déjà sur «ignorance ou panneau», mais Mlle Céline, chez
    qui le nom de Saint-Simon,–un littérateur,–avait empêché l’anesthésie
    complète des facultés auditives, s’indignait déjà: «Comment? vous
    admirez cela? Eh bien! c’est du joli! Mais qu’est-ce que cela peut
    vouloir dire; est-ce qu’un homme n’est pas autant qu’un autre?
    Qu’est-ce que cela peut faire qu’il soit duc ou cocher s’il a de
    l’intelligence et du cœur? Il avait une belle manière d’élever ses
    enfants, votre Saint-Simon, s’il ne leur disait pas de donner la main
    à tous les honnêtes gens. Mais c’est abominable, tout simplement. Et
    vous osez citer cela?» Et mon grand-père navré, sentant
    l’impossibilité, devant cette obstruction, de chercher à faire
    raconter à Swann, les histoires qui l’eussent amusé disait à voix
    basse à maman: «Rappelle-moi donc le vers que tu m’as appris et qui me
    soulage tant dans ces moments-là. Ah! oui: «Seigneur, que de vertus
    vous nous faites haïr!» Ah! comme c’est bien!»

    Je ne quittais pas ma mère des yeux, je savais que quand on serait à
    table, on ne me permettrait pas de rester pendant toute la durée du
    dîner et que pour ne pas contrarier mon père, maman ne me laisserait
    pas l’embrasser à plusieurs reprises devant le monde, comme si ç’avait
    été dans ma chambre. Aussi je me promettais, dans la salle à manger,
    pendant qu’on commencerait à dîner et que je sentirais approcher
    l’heure, de faire d’avance de ce baiser qui serait si court et furtif,
    tout ce que j’en pouvais faire seul, de choisir avec mon regard la
    place de la joue que j’embrasserais, de préparer ma pensée pour
    pouvoir grâce à ce commencement mental de baiser consacrer toute la
    minute que m’accorderait maman à sentir sa joue contre mes lèvres,
    comme un peintre qui ne peut obtenir que de courtes séances de pose,
    prépare sa palette, et a fait d’avance de souvenir, d’après ses notes,
    tout ce pour quoi il pouvait à la rigueur se passer de la présence du
    modèle. Mais voici qu’avant que le dîner fût sonné mon grand-père eut
    la férocité inconsciente de dire: «Le petit a l’air fatigué, il
    devrait monter se coucher. On dîne tard du reste ce soir.» Et mon
    père, qui ne gardait pas aussi scrupuleusement que ma grand’mère et
    que ma mère la foi des traités, dit: «Oui, allons, vas te coucher.» Je
    voulus embrasser maman, à cet instant on entendit la cloche du dîner.
    «Mais non, voyons, laisse ta mère, vous vous êtes assez dit bonsoir
    comme cela, ces manifestations sont ridicules. Allons, monte!» Et il
    me fallut partir sans viatique; il me fallut monter chaque marche de
    l’escalier, comme dit l’expression populaire, à «contre-cœur», montant
    contre mon cœur qui voulait retourner près de ma mère parce qu’elle ne
    lui avait pas, en m’embrassant, donné licence de me suivre. Cet
    escalier détesté où je m’engageais toujours si tristement, exhalait
    une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette
    sorte particulière de chagrin que je ressentais chaque soir et la
    rendait peut-être plus cruelle encore pour ma sensibilité parce que
    sous cette forme olfactive mon intelligence n’en pouvait plus prendre
    sa part. Quand nous dormons et qu’une rage de dents n’est encore
    perçue par nous que comme une jeune fille que nous nous efforçons deux
    cents fois de suite de tirer de l’eau ou que comme un vers de Molière
    que nous nous répétons sans arrêter, c’est un grand soulagement de
    nous réveiller et que notre intelligence puisse débarrasser l’idée de
    rage de dents, de tout déguisement héroïque ou cadencé. C’est
    l’inverse de ce soulagement que j’éprouvais quand mon chagrin de
    monter dans ma chambre entrait en moi d’une façon infiniment plus
    rapide, presque instantanée, à la fois insidieuse et brusque, par
    l’inhalation,–beaucoup plus toxique que la pénétration morale,–de
    l’odeur de vernis particulière à cet escalier. Une fois dans ma
    chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets,
    creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le
    suaire de ma chemise de nuit. Mais avant de m’ensevelir dans le lit de
    fer qu’on avait ajouté dans la chambre parce que j’avais trop chaud
    l’été sous les courtines de reps du grand lit, j’eus un mouvement de
    révolte, je voulus essayer d’une ruse de condamné. J’écrivis à ma mère
    en la suppliant de monter pour une chose grave que je ne pouvais lui
    dire dans ma lettre. Mon effroi était que Françoise, la cuisinière de
    ma tante qui était chargée de s’occuper de moi quand j’étais à
    Combray, refusât de porter mon mot. Je me doutais que pour elle, faire
    une commission à ma mère quand il y avait du monde lui paraîtrait
    aussi impossible que pour le portier d’un théâtre de remettre une
    lettre à un acteur pendant qu’il est en scène. Elle possédait à
    l’égard des choses qui peuvent ou ne peuvent pas se faire un code
    impérieux, abondant, subtil et intransigeant sur des distinctions
    insaisissables ou oiseuses (ce qui lui donnait l’apparence de ces lois
    antiques qui, à côté de prescriptions féroces comme de massacrer les
    enfants à la mamelle, défendent avec une délicatesse exagérée de faire
    bouillir le chevreau dans le lait de sa mère, ou de manger dans un
    animal le nerf de la cuisse). Ce code, si l’on en jugeait par
    l’entêtement soudain qu’elle mettait à ne pas vouloir faire certaines
    commissions que nous lui donnions, semblait avoir prévu des
    complexités sociales et des raffinements mondains tels que rien dans
    l’entourage de Françoise et dans sa vie de domestique de village
    n’avait pu les lui suggérer; et l’on était obligé de se dire qu’il y
    avait en elle un passé français très ancien, noble et mal compris,
    comme dans ces cités manufacturières où de vieux hôtels témoignent
    qu’il y eut jadis une vie de cour, et où les ouvriers d’une usine de
    produits chimiques travaillent au milieu de délicates sculptures qui
    représentent le miracle de saint Théophile ou les quatre fils Aymon.
    Dans le cas particulier, l’article du code à cause duquel il était peu
    probable que sauf le cas d’incendie Françoise allât déranger maman en
    présence de M. Swann pour un aussi petit personnage que moi, exprimait
    simplement le respect qu’elle professait non seulement pour les
    parents,–comme pour les morts, les prêtres et les rois,–mais encore
    pour l’étranger à qui on donne l’hospitalité, respect qui m’aurait
    peut-être touché dans un livre mais qui m’irritait toujours dans sa
    bouche, à cause du ton grave et attendri qu’elle prenait pour en
    parler, et davantage ce soir où le caractère sacré qu’elle conférait
    au dîner avait pour effet qu’elle refuserait d’en troubler la
    cérémonie. Mais pour mettre une chance de mon côté, je n’hésitai pas à
    mentir et à lui dire que ce n’était pas du tout moi qui avais voulu
    écrire à maman, mais que c’était maman qui, en me quittant, m’avait
    recommandé de ne pas oublier de lui envoyer une réponse relativement à
    un objet qu’elle m’avait prié de chercher; et elle serait certainement
    très fâchée si on ne lui remettait pas ce mot. Je pense que Françoise
    ne me crut pas, car, comme les hommes primitifs dont les sens étaient
    plus puissants que les nôtres, elle discernait immédiatement, à des
    signes insaisissables pour nous, toute vérité que nous voulions lui
    cacher; elle regarda pendant cinq minutes l’enveloppe comme si
    l’examen du papier et l’aspect de l’écriture allaient la renseigner
    sur la nature du contenu ou lui apprendre à quel article de son code
    elle devait se référer. Puis elle sortit d’un air résigné qui semblait
    signifier: «C’est-il pas malheureux pour des parents d’avoir un enfant
    pareil!» Elle revint au bout d’un moment me dire qu’on n’en était
    encore qu’à la glace, qu’il était impossible au maître d’hôtel de
    remettre la lettre en ce moment devant tout le monde, mais que, quand
    on serait aux rince-bouche, on trouverait le moyen de la faire passer
    à maman. Aussitôt mon anxiété tomba; maintenant ce n’était plus comme
    tout à l’heure pour jusqu’à demain que j’avais quitté ma mère, puisque
    mon petit mot allait, la fâchant sans doute (et doublement parce que
    ce manège me rendrait ridicule aux yeux de Swann), me faire du moins
    entrer invisible et ravi dans la même pièce qu’elle, allait lui parler
    de moi à l’oreille; puisque cette salle à manger interdite, hostile,
    où, il y avait un instant encore, la glace elle-même–le «granité»–et
    les rince-bouche me semblaient recéler des plaisirs malfaisants et
    mortellement tristes parce que maman les goûtait loin de moi,
    s’ouvrait à moi et, comme un fruit devenu doux qui brise son
    enveloppe, allait faire jaillir, projeter jusqu’à mon cœur enivré
    l’attention de maman tandis qu’elle lirait mes lignes. Maintenant je
    n’étais plus séparé d’elle; les barrières étaient tombées, un fil
    délicieux nous réunissait. Et puis, ce n’était pas tout: maman allait
    sans doute venir!

    L’angoisse que je venais d’éprouver, je pensais que Swann s’en serait
    bien moqué s’il avait lu ma lettre et en avait deviné le but; or, au
    contraire, comme je l’ai appris plus tard, une angoisse semblable fut
    le tourment de longues années de sa vie et personne, aussi bien que
    lui peut-être, n’aurait pu me comprendre; lui, cette angoisse qu’il y
    a à sentir l’être qu’on aime dans un lieu de plaisir où l’on n’est
    pas, où l’on ne peut pas le rejoindre, c’est l’amour qui la lui a fait
    connaître, l’amour auquel elle est en quelque sorte prédestinée, par
    lequel elle sera accaparée, spécialisée; mais quand, comme pour moi,
    elle est entrée en nous avant qu’il ait encore fait son apparition
    dans notre vie, elle flotte en l’attendant, vague et libre, sans
    affectation déterminée, au service un jour d’un sentiment, le
    lendemain d’un autre, tantôt de la tendresse filiale ou de l’amitié
    pour un camarade. Et la joie avec laquelle je fis mon premier
    apprentissage quand Françoise revint me dire que ma lettre serait
    remise, Swann l’avait bien connue aussi cette joie trompeuse que nous
    donne quelque ami, quelque parent de la femme que nous aimons, quand
    arrivant à l’hôtel ou au théâtre où elle se trouve, pour quelque bal,
    redoute, ou première où il va la retrouver, cet ami nous aperçoit
    errant dehors, attendant désespérément quelque occasion de communiquer
    avec elle. Il nous reconnaît, nous aborde familièrement, nous demande
    ce que nous faisons là. Et comme nous inventons que nous avons quelque
    chose d’urgent à dire à sa parente ou amie, il nous assure que rien
    n’est plus simple, nous fait entrer dans le vestibule et nous promet
    de nous l’envoyer avant cinq minutes. Que nous l’aimons–comme en ce
    moment j’aimais Françoise–, l’intermédiaire bien intentionné qui d’un
    mot vient de nous rendre supportable, humaine et presque propice la
    fête inconcevable, infernale, au sein de laquelle nous croyions que
    des tourbillons ennemis, pervers et délicieux entraînaient loin de
    nous, la faisant rire de nous, celle que nous aimons. Si nous en
    jugeons par lui, le parent qui nous a accosté et qui est lui aussi un
    des initiés des cruels mystères, les autres invités de la fête ne
    doivent rien avoir de bien démoniaque. Ces heures inaccessibles et
    suppliciantes où elle allait goûter des plaisirs inconnus, voici que
    par une brèche inespérée nous y pénétrons; voici qu’un des moments
    dont la succession les aurait composées, un moment aussi réel que les
    autres, même peut-être plus important pour nous, parce que notre
    maîtresse y est plus mêlée, nous nous le représentons, nous le
    possédons, nous y intervenons, nous l’avons créé presque: le moment où
    on va lui dire que nous sommes là, en bas. Et sans doute les autres
    moments de la fête ne devaient pas être d’une essence bien différente
    de celui-là, ne devaient rien avoir de plus délicieux et qui dût tant
    nous faire souffrir puisque l’ami bienveillant nous a dit: «Mais elle
    sera ravie de descendre! Cela lui fera beaucoup plus de plaisir de
    causer avec vous que de s’ennuyer là-haut.» Hélas! Swann en avait fait
    l’expérience, les bonnes intentions d’un tiers sont sans pouvoir sur
    une femme qui s’irrite de se sentir poursuivie jusque dans une fête
    par quelqu’un qu’elle n’aime pas. Souvent, l’ami redescend seul.

    Ma mère ne vint pas, et sans ménagements pour mon amour-propre (engagé
    à ce que la fable de la recherche dont elle était censée m’avoir prié
    de lui dire le résultat ne fût pas démentie) me fit dire par Françoise
    ces mots: «Il n’y a pas de réponse» que depuis j’ai si souvent entendu
    des concierges de «palaces» ou des valets de pied de tripots,
    rapporter à quelque pauvre fille qui s’étonne: «Comment, il n’a rien
    dit, mais c’est impossible! Vous avez pourtant bien remis ma lettre.
    C’est bien, je vais attendre encore.» Et–de même qu’elle assure
    invariablement n’avoir pas besoin du bec supplémentaire que le
    concierge veut allumer pour elle, et reste là, n’entendant plus que
    les rares propos sur le temps qu’il fait échangés entre le concierge
    et un chasseur qu’il envoie tout d’un coup en s’apercevant de l’heure,
    faire rafraîchir dans la glace la boisson d’un client,–ayant décliné
    l’offre de Françoise de me faire de la tisane ou de rester auprès de
    moi, je la laissai retourner à l’office, je me couchai et je fermai
    les yeux en tâchant de ne pas entendre la voix de mes parents qui
    prenaient le café au jardin. Mais au bout de quelques secondes, je
    sentis qu’en écrivant ce mot à maman, en m’approchant, au risque de la
    fâcher, si près d’elle que j’avais cru toucher le moment de la revoir,
    je m’étais barré la possibilité de m’endormir sans l’avoir revue, et
    les battements de mon cœur, de minute en minute devenaient plus
    douloureux parce que j’augmentais mon agitation en me prêchant un
    calme qui était l’acceptation de mon infortune. Tout à coup mon
    anxiété tomba, une félicité m’envahit comme quand un médicament
    puissant commence à agir et nous enlève une douleur: je venais de
    prendre la résolution de ne plus essayer de m’endormir sans avoir revu
    maman, de l’embrasser coûte que coûte, bien que ce fût avec la
    certitude d’être ensuite fâché pour longtemps avec elle, quand elle
    remonterait se coucher. Le calme qui résultait de mes angoisses finies
    me mettait dans un allégresse extraordinaire, non moins que l’attente,
    la soif et la peur du danger. J’ouvris la fenêtre sans bruit et
    m’assis au pied de mon lit; je ne faisais presque aucun mouvement afin
    qu’on ne m’entendît pas d’en bas. Dehors, les choses semblaient, elles
    aussi, figées en une muette attention à ne pas troubler le clair de
    lune, qui doublant et reculant chaque chose par l’extension devant
    elle de son reflet, plus dense et concret qu’elle-même, avait à la
    fois aminci et agrandi le paysage comme un plan replié jusque-là,
    qu’on développe. Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de
    marronnier, bougeait. Mais son frissonnement minutieux, total, exécuté
    jusque dans ses moindres nuances et ses dernières délicatesses, ne
    bavait pas sur le reste, ne se fondait pas avec lui, restait
    circonscrit. Exposés sur ce silence qui n’en absorbait rien, les
    bruits les plus éloignés, ceux qui devaient venir de jardins situés à
    l’autre bout de la ville, se percevaient détaillés avec un tel «fini»
    qu’ils semblaient ne devoir cet effet de lointain qu’à leur
    pianissimo, comme ces motifs en sourdine si bien exécutés par
    l’orchestre du Conservatoire que quoiqu’on n’en perde pas une note on
    croit les entendre cependant loin de la salle du concert et que tous
    les vieux abonnés,–les sœurs de ma grand’mère aussi quand Swann leur
    avait donné ses places,–tendaient l’oreille comme s’ils avaient écouté
    les progrès lointains d’une armée en marche qui n’aurait pas encore
    tourné la rue de Trévise.

    Je savais que le cas dans lequel je me mettais était de tous celui qui
    pouvait avoir pour moi, de la part de mes parents, les conséquences
    les plus graves, bien plus graves en vérité qu’un étranger n’aurait pu
    le supposer, de celles qu’il aurait cru que pouvaient produire seules
    des fautes vraiment honteuses. Mais dans l’éducation qu’on me donnait,
    l’ordre des fautes n’était pas le même que dans l’éducation des autres
    enfants et on m’avait habitué à placer avant toutes les autres (parce
    que sans doute il n’y en avait pas contre lesquelles j’eusse besoin
    d’être plus soigneusement gardé) celles dont je comprends maintenant
    que leur caractère commun est qu’on y tombe en cédant à une impulsion
    nerveuse. Mais alors on ne prononçait pas ce mot, on ne déclarait pas
    cette origine qui aurait pu me faire croire que j’étais excusable d’y
    succomber ou même peut-être incapable d’y résister. Mais je les
    reconnaissais bien à l’angoisse qui les précédait comme à la rigueur
    du châtiment qui les suivait; et je savais que celle que je venais de
    commettre était de la même famille que d’autres pour lesquelles
    j’avais été sévèrement puni, quoique infiniment plus grave. Quand
    j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait
    se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire
    bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison,
    on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. Eh bien!
    dusse-je me jeter par la fenêtre cinq minutes après, j’aimais encore
    mieux cela. Ce que je voulais maintenant c’était maman, c’était lui
    dire bonsoir, j’étais allé trop loin dans la voie qui menait à la
    réalisation de ce désir pour pouvoir rebrousser chemin.

    J’entendis les pas de mes parents qui accompagnaient Swann; et quand
    le grelot de la porte m’eut averti qu’il venait de partir, j’allai à
    la fenêtre. Maman demandait à mon père s’il avait trouvé la langouste
    bonne et si M. Swann avait repris de la glace au café et à la
    pistache. «Je l’ai trouvée bien quelconque, dit ma mère; je crois que
    la prochaine fois il faudra essayer d’un autre parfum.» «Je ne peux
    pas dire comme je trouve que Swann change, dit ma grand’tante, il est
    d’un vieux!» Ma grand’tante avait tellement l’habitude de voir
    toujours en Swann un même adolescent, qu’elle s’étonnait de le trouver
    tout à coup moins jeune que l’âge qu’elle continuait à lui donner. Et
    mes parents du reste commençaient à lui trouver cette vieillesse
    anormale, excessive, honteuse et méritée des célibataires, de tous
    ceux pour qui il semble que le grand jour qui n’a pas de lendemain
    soit plus long que pour les autres, parce que pour eux il est vide et
    que les moments s’y additionnent depuis le matin sans se diviser
    ensuite entre des enfants. «Je crois qu’il a beaucoup de soucis avec
    sa coquine de femme qui vit au su de tout Combray avec un certain
    monsieur de Charlus. C’est la fable de la ville.» Ma mère fit
    remarquer qu’il avait pourtant l’air bien moins triste depuis quelque
    temps. «Il fait aussi moins souvent ce geste qu’il a tout à fait comme
    son père de s’essuyer les yeux et de se passer la main sur le front.
    Moi je crois qu’au fond il n’aime plus cette femme.» «Mais
    naturellement il ne l’aime plus, répondit mon grand-père. J’ai reçu de
    lui il y a déjà longtemps une lettre à ce sujet, à laquelle je me suis
    empressé de ne pas me conformer, et qui ne laisse aucun doute sur ses
    sentiments au moins d’amour, pour sa femme. Hé bien! vous voyez, vous
    ne l’avez pas remercié pour l’Asti», ajouta mon grand-père en se
    tournant vers ses deux belles-sœurs. «Comment, nous ne l’avons pas
    remercié? je crois, entre nous, que je lui ai même tourné cela assez
    délicatement», répondit ma tante Flora. «Oui, tu as très bien arrangé
    cela: je t’ai admirée», dit ma tante Céline. «Mais toi tu as été très
    bien aussi.» «Oui j’étais assez fière de ma phrase sur les voisins
    aimables.» «Comment, c’est cela que vous appelez remercier! s’écria
    mon grand-père. J’ai bien entendu cela, mais du diable si j’ai cru que
    c’était pour Swann. Vous pouvez être sûres qu’il n’a rien compris.»
    «Mais voyons, Swann n’est pas bête, je suis certaine qu’il a apprécié.
    Je ne pouvais cependant pas lui dire le nombre de bouteilles et le
    prix du vin!» Mon père et ma mère restèrent seuls, et s’assirent un
    instant; puis mon père dit: «Hé bien! si tu veux, nous allons monter
    nous coucher.» «Si tu veux, mon ami, bien que je n’aie pas l’ombre de
    sommeil; ce n’est pas cette glace au café si anodine qui a pu pourtant
    me tenir si éveillée; mais j’aperçois de la lumière dans l’office et
    puisque la pauvre Françoise m’a attendue, je vais lui demander de
    dégrafer mon corsage pendant que tu vas te déshabiller.» Et ma mère
    ouvrit la porte treillagée du vestibule qui donnait sur l’escalier.
    Bientôt, je l’entendis qui montait fermer sa fenêtre. J’allai sans
    bruit dans le couloir; mon cœur battait si fort que j’avais de la
    peine à avancer, mais du moins il ne battait plus d’anxiété, mais
    d’épouvante et de joie. Je vis dans la cage de l’escalier la lumière
    projetée par la bougie de maman. Puis je la vis elle-même; je
    m’élançai. À la première seconde, elle me regarda avec étonnement, ne
    comprenant pas ce qui était arrivé. Puis sa figure prit une expression
    de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien
    moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs
    jours. Si maman m’avait dit un mot, ç’aurait été admettre qu’on
    pouvait me reparler et d’ailleurs cela peut-être m’eût paru plus
    terrible encore, comme un signe que devant la gravité du châtiment qui
    allait se préparer, le silence, la brouille, eussent été puérils. Une
    parole c’eût été le calme avec lequel on répond à un domestique quand
    on vient de décider de le renvoyer; le baiser qu’on donne à un fils
    qu’on envoie s’engager alors qu’on le lui aurait refusé si on devait
    se contenter d’être fâché deux jours avec lui. Mais elle entendit mon
    père qui montait du cabinet de toilette où il était allé se
    déshabiller et pour éviter la scène qu’il me ferait, elle me dit d’une
    voix entrecoupée par la colère: «Sauve-toi, sauve-toi, qu’au moins ton
    père ne t’ait vu ainsi attendant comme un fou!» Mais je lui répétais:
    «Viens me dire bonsoir», terrifié en voyant que le reflet de la bougie
    de mon père s’élevait déjà sur le mur, mais aussi usant de son
    approche comme d’un moyen de chantage et espérant que maman, pour
    éviter que mon père me trouvât encore là si elle continuait à refuser,
    allait me dire: «Rentre dans ta chambre, je vais venir.» Il était trop
    tard, mon père était devant nous. Sans le vouloir, je murmurai ces
    mots que personne n’entendit: «Je suis perdu!»

    Il n’en fut pas ainsi. Mon père me refusait constamment des
    permissions qui m’avaient été consenties dans les pactes plus larges
    octroyés par ma mère et ma grand’mère parce qu’il ne se souciait pas
    des «principes» et qu’il n’y avait pas avec lui de «Droit des gens».
    Pour une raison toute contingente, ou même sans raison, il me
    supprimait au dernier moment telle promenade si habituelle, si
    consacrée, qu’on ne pouvait m’en priver sans parjure, ou bien, comme
    il avait encore fait ce soir, longtemps avant l’heure rituelle, il me
    disait: «Allons, monte te coucher, pas d’explication!» Mais aussi,
    parce qu’il n’avait pas de principes (dans le sens de ma grand’mère),
    il n’avait pas à proprement parler d’intransigeance. Il me regarda un
    instant d’un air étonné et fâché, puis dès que maman lui eut expliqué
    en quelques mots embarrassés ce qui était arrivé, il lui dit: «Mais va
    donc avec lui, puisque tu disais justement que tu n’as pas envie de
    dormir, reste un peu dans sa chambre, moi je n’ai besoin de rien.»
    «Mais, mon ami, répondit timidement ma mère, que j’aie envie ou non de
    dormir, ne change rien à la chose, on ne peut pas habituer cet
    enfant…» «Mais il ne s’agit pas d’habituer, dit mon père en haussant
    les épaules, tu vois bien que ce petit a du chagrin, il a l’air
    désolé, cet enfant; voyons, nous ne sommes pas des bourreaux! Quand tu
    l’auras rendu malade, tu seras bien avancée! Puisqu’il y a deux lits
    dans sa chambre, dis donc à Françoise de te préparer le grand lit et
    couche pour cette nuit auprès de lui. Allons, bonsoir, moi qui ne suis
    pas si nerveux que vous, je vais me coucher.»

    On ne pouvait pas remercier mon père; on l’eût agacé par ce qu’il
    appelait des sensibleries. Je restai sans oser faire un mouvement; il
    était encore devant nous, grand, dans sa robe de nuit blanche sous le
    cachemire de l’Inde violet et rose qu’il nouait autour de sa tête
    depuis qu’il avait des névralgies, avec le geste d’Abraham dans la
    gravure d’après Benozzo Gozzoli que m’avait donnée M. Swann, disant à
    Sarah qu’elle a à se départir du côté d’Isaac. Il y a bien des années
    de cela. La muraille de l’escalier, où je vis monter le reflet de sa
    bougie n’existe plus depuis longtemps. En moi aussi bien des choses
    ont été détruites que je croyais devoir durer toujours et de nouvelles
    se sont édifiées donnant naissance à des peines et à des joies
    nouvelles que je n’aurais pu prévoir alors, de même que les anciennes
    me sont devenues difficiles à comprendre. Il y a bien longtemps aussi
    que mon père a cessé de pouvoir dire à maman: «Va avec le petit.» La
    possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis
    peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête
    l’oreille, les sanglots que j’eus la force de contenir devant mon père
    et qui n’éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En
    réalité ils n’ont jamais cessé; et c’est seulement parce que la vie se
    tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau,
    comme ces cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la
    ville pendant le jour qu’on les croirait arrêtées mais qui se
    remettent à sonner dans le silence du soir.

    Maman passa cette nuit-là dans ma chambre; au moment où je venais de
    commettre une faute telle que je m’attendais à être obligé de quitter
    la maison, mes parents m’accordaient plus que je n’eusse jamais obtenu
    d’eux comme récompense d’une belle action. Même à l’heure où elle se
    manifestait par cette grâce, la conduite de mon père à mon égard
    gardait ce quelque chose d’arbitraire et d’immérité qui la
    caractérisait et qui tenait à ce que généralement elle résultait
    plutôt de convenances fortuites que d’un plan prémédité. Peut-être
    même que ce que j’appelais sa sévérité, quand il m’envoyait me
    coucher, méritait moins ce nom que celle de ma mère ou ma grand’mère,
    car sa nature, plus différente en certains points de la mienne que
    n’était la leur, n’avait probablement pas deviné jusqu’ici combien
    j’étais malheureux tous les soirs, ce que ma mère et ma grand’mère
    savaient bien; mais elles m’aimaient assez pour ne pas consentir à
    m’épargner de la souffrance, elles voulaient m’apprendre à la dominer
    afin de diminuer ma sensibilité nerveuse et fortifier ma volonté. Pour
    mon père, dont l’affection pour moi était d’une autre sorte, je ne
    sais pas s’il aurait eu ce courage: pour une fois où il venait de
    comprendre que j’avais du chagrin, il avait dit à ma mère: «Va donc le
    consoler.» Maman resta cette nuit-là dans ma chambre et, comme pour ne
    gâter d’aucun remords ces heures si différentes de ce que j’avais eu
    le droit d’espérer, quand Françoise, comprenant qu’il se passait
    quelque chose d’extraordinaire en voyant maman assise près de moi, qui
    me tenait la main et me laissait pleurer sans me gronder, lui demanda:
    «Mais Madame, qu’a donc Monsieur à pleurer ainsi?» maman lui répondit:
    «Mais il ne sait pas lui-même, Françoise, il est énervé; préparez-moi
    vite le grand lit et montez vous coucher.» Ainsi, pour la première
    fois, ma tristesse n’était plus considérée comme une faute punissable
    mais comme un mal involontaire qu’on venait de reconnaître
    officiellement, comme un état nerveux dont je n’étais pas responsable;
    j’avais le soulagement de n’avoir plus à mêler de scrupules à
    l’amertume de mes larmes, je pouvais pleurer sans péché. Je n’étais
    pas non plus médiocrement fier vis-à-vis de Françoise de ce retour des
    choses humaines, qui, une heure après que maman avait refusé de monter
    dans ma chambre et m’avait fait dédaigneusement répondre que je
    devrais dormir, m’élevait à la dignité de grande personne et m’avait
    fait atteindre tout d’un coup à une sorte de puberté du chagrin,
    d’émancipation des larmes. J’aurais dû être heureux: je ne l’étais
    pas. Il me semblait que ma mère venait de me faire une première
    concession qui devait lui être douloureuse, que c’était une première
    abdication de sa part devant l’idéal qu’elle avait conçu pour moi, et
    que pour la première fois, elle, si courageuse, s’avouait vaincue. Il
    me semblait que si je venais de remporter une victoire c’était contre
    elle, que j’avais réussi comme auraient pu faire la maladie, des
    chagrins, ou l’âge, à détendre sa volonté, à faire fléchir sa raison
    et que cette soirée commençait une ère, resterait comme une triste
    date. Si j’avais osé maintenant, j’aurais dit à maman: «Non je ne veux
    pas, ne couche pas ici.» Mais je connaissais la sagesse pratique,
    réaliste comme on dirait aujourd’hui, qui tempérait en elle la nature
    ardemment idéaliste de ma grand’mère, et je savais que, maintenant que
    le mal était fait, elle aimerait mieux m’en laisser du moins goûter le
    plaisir calmant et ne pas déranger mon père. Certes, le beau visage de
    ma mère brillait encore de jeunesse ce soir-là où elle me tenait si
    doucement les mains et cherchait à arrêter mes larmes; mais justement
    il me semblait que cela n’aurait pas dû être, sa colère eût été moins
    triste pour moi que cette douceur nouvelle que n’avait pas connue mon
    enfance; il me semblait que je venais d’une main impie et secrète de
    tracer dans son âme une première ride et d’y faire apparaître un
    premier cheveu blanc. Cette pensée redoubla mes sanglots et alors je
    vis maman, qui jamais ne se laissait aller à aucun attendrissement
    avec moi, être tout d’un coup gagnée par le mien et essayer de retenir
    une envie de pleurer. Comme elle sentit que je m’en étais aperçu, elle
    me dit en riant: «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va
    rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue.
    Voyons, puisque tu n’as pas sommeil ni ta maman non plus, ne restons
    pas à nous énerver, faisons quelque chose, prenons un de tes livres.»
    Mais je n’en avais pas là. «Est-ce que tu aurais moins de plaisir si
    je sortais déjà les livres que ta grand’mère doit te donner pour ta
    fête? Pense bien: tu ne seras pas déçu de ne rien avoir après-demain?»
    J’étais au contraire enchanté et maman alla chercher un paquet de
    livres dont je ne pus deviner, à travers le papier qui les
    enveloppait, que la taille courte et large, mais qui, sous ce premier
    aspect, pourtant sommaire et voilé, éclipsaient déjà la boîte à
    couleurs du Jour de l’An et les vers à soie de l’an dernier. C’était
    la Mare au Diable, François le Champi, la Petite Fadette et les
    Maîtres Sonneurs. Ma grand’mère, ai-je su depuis, avait d’abord choisi
    les poésies de Musset, un volume de Rousseau et Indiana; car si elle
    jugeait les lectures futiles aussi malsaines que les bonbons et les
    pâtisseries, elles ne pensait pas que les grands souffles du génie
    eussent sur l’esprit même d’un enfant une influence plus dangereuse et
    moins vivifiante que sur son corps le grand air et le vent du large.
    Mais mon père l’ayant presque traitée de folle en apprenant les livres
    qu’elle voulait me donner, elle était retournée elle-même à
    Jouy-le-Vicomte chez le libraire pour que je ne risquasse pas de ne
    pas avoir mon cadeau (c’était un jour brûlant et elle était rentrée si
    souffrante que le médecin avait averti ma mère de ne pas la laisser se
    fatiguer ainsi) et elle s’était rabattue sur les quatre romans
    champêtres de George Sand. «Ma fille, disait-elle à maman, je ne
    pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»

    En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût
    tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les
    belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que
    dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle
    avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à
    donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait
    «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère
    d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie
    des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle
    eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments
    ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette,
    et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle
    trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place
    dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle
    essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité
    commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus
    grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs
    «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de
    Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se
    renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas
    représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale
    de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert
    Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus.
    Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du
    chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il
    reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même.
    Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la
    reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été
    gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et
    ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui
    représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le
    voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa
    dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette
    manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours
    très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du
    Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement
    beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples
    photographies. On ne pouvait plus faire le compte à la maison, quand
    ma grand’tante voulait dresser un réquisitoire contre ma grand’mère,
    des fauteuils offerts par elle à de jeunes fiancés ou à de vieux
    époux, qui, à la première tentative qu’on avait faite pour s’en
    servir, s’étaient immédiatement effondrés sous le poids d’un des
    destinataires. Mais ma grand’mère aurait cru mesquin de trop s’occuper
    de la solidité d’une boiserie où se distinguaient encore une
    fleurette, un sourire, quelquefois une belle imagination du passé.
    Même ce qui dans ces meubles répondait à un besoin, comme c’était
    d’une façon à laquelle nous ne sommes plus habitués, la charmait comme
    les vieilles manières de dire où nous voyons une métaphore, effacée,
    dans notre moderne langage, par l’usure de l’habitude. Or, justement,
    les romans champêtres de George Sand qu’elle me donnait pour ma fête,
    étaient pleins ainsi qu’un mobilier ancien, d’expressions tombées en
    désuétude et redevenues imagées, comme on n’en trouve plus qu’à la
    campagne. Et ma grand’mère les avait achetés de préférence à d’autres
    comme elle eût loué plus volontiers une propriété où il y aurait eu un
    pigeonnier gothique ou quelqu’une de ces vieilles choses qui exercent
    sur l’esprit une heureuse influence en lui donnant la nostalgie
    d’impossibles voyages dans le temps.

    Maman s’assit à côté de mon lit; elle avait pris François le Champi à
    qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient
    pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je
    n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que
    George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à
    imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de
    délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité
    ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent
    l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit
    reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simples–à
    moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant
    beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de
    raison d’exister qu’en soi,–une émanation troublante de l’essence
    particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers,
    ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une
    intonation, une accentuation étrange. L’action s’engagea; elle me
    parut d’autant plus obscure que dans ce temps-là, quand je lisais, je
    rêvassais souvent, pendant des pages entières, à tout autre chose. Et
    aux lacunes que cette distraction laissait dans le récit, s’ajoutait,
    quand c’était maman qui me lisait à haute voix, qu’elle passait toutes
    les scènes d’amour. Aussi tous les changements bizarres qui se
    produisent dans l’attitude respective de la meunière et de l’enfant et
    qui ne trouvent leur explication que dans les progrès d’un amour
    naissant me paraissaient empreints d’un profond mystère dont je me
    figurais volontiers que la source devait être dans ce nom inconnu et
    si doux de «Champi» qui mettait sur l’enfant, qui le portait sans que
    je susse pourquoi, sa couleur vive, empourprée et charmante. Si ma
    mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où
    elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par
    le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la
    douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des
    œuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son
    admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle
    écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaîté
    qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant,
    tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce
    vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru
    fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de
    George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction
    morale que maman avait appris de ma grand’mère à tenir pour
    supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que
    bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans
    les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute
    affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle
    fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur
    qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix
    et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa
    sensibilité. Elle retrouvait pour les attaquer dans le ton qu’il faut,
    l’accent cordial qui leur préexiste et les dicta, mais que les mots
    n’indiquent pas; grâce à lui elle amortissait au passage toute crudité
    dans les temps des verbes, donnait à l’imparfait et au passé défini la
    douceur qu’il y a dans la bonté, la mélancolie qu’il y a dans la
    tendresse, dirigeait la phrase qui finissait vers celle qui allait
    commencer, tantôt pressant, tantôt ralentissant la marche des syllabes
    pour les faire entrer, quoique leurs quantités fussent différentes,
    dans un rythme uniforme, elle insufflait à cette prose si commune une
    sorte de vie sentimentale et continue.

    Mes remords étaient calmés, je me laissais aller à la douceur de cette
    nuit où j’avais ma mère auprès de moi. Je savais qu’une telle nuit ne
    pourrait se renouveler; que le plus grand désir que j’eusse au monde,
    garder ma mère dans ma chambre pendant ces tristes heures nocturnes,
    était trop en opposition avec les nécessités de la vie et le vœu de
    tous, pour que l’accomplissement qu’on lui avait accordé ce soir pût
    être autre chose que factice et exceptionnel. Demain mes angoisses
    reprendraient et maman ne resterait pas là. Mais quand mes angoisses
    étaient calmées, je ne les comprenais plus; puis demain soir était
    encore lointain; je me disais que j’aurais le temps d’aviser, bien que
    ce temps-là ne pût m’apporter aucun pouvoir de plus, qu’il s’agissait
    de choses qui ne dépendaient pas de ma volonté et que seul me faisait
    paraître plus évitables l’intervalle qui les séparait encore de moi.

    …

    C’est ainsi que, pendant longtemps, quand, réveillé la nuit, je me
    ressouvenais de Combray, je n’en revis jamais que cette sorte de pan
    lumineux, découpé au milieu d’indistinctes ténèbres, pareil à ceux que
    l’embrasement d’un feu de Bengale ou quelque projection électrique
    éclairent et sectionnent dans un édifice dont les autres parties
    restent plongées dans la nuit: à la base assez large, le petit salon,
    la salle à manger, l’amorce de l’allée obscure par où arriverait M.
    Swann, l’auteur inconscient de mes tristesses, le vestibule où je
    m’acheminais vers la première marche de l’escalier, si cruel à monter,
    qui constituait à lui seul le tronc fort étroit de cette pyramide
    irrégulière; et, au faîte, ma chambre à coucher avec le petit couloir
    à porte vitrée pour l’entrée de maman; en un mot, toujours vu à la
    même heure, isolé de tout ce qu’il pouvait y avoir autour, se
    détachant seul sur l’obscurité, le décor strictement nécessaire (comme
    celui qu’on voit indiqué en tête des vieilles pièces pour les
    représentations en province), au drame de mon déshabillage; comme si
    Combray n’avait consisté qu’en deux étages reliés par un mince
    escalier, et comme s’il n’y avait jamais été que sept heures du soir.
    A vrai dire, j’aurais pu répondre à qui m’eût interrogé que Combray
    comprenait encore autre chose et existait à d’autres heures. Mais
    comme ce que je m’en serais rappelé m’eût été fourni seulement par la
    mémoire volontaire, la mémoire de l’intelligence, et comme les
    renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui,
    je n’aurais jamais eu envie de songer à ce reste de Combray. Tout cela
    était en réalité mort pour moi.

    Mort à jamais? C’était possible.

    Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de
    notre mort, souvent ne nous permet pas d’attendre longtemps les
    faveurs du premier.

    Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux
    que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans
    une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour nous
    jusqu’au jour, qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous
    trouvons passer près de l’arbre, entrer en possession de l’objet qui
    est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt
    que nous les avons reconnues, l’enchantement est brisé. Délivrées par
    nous, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.

    Il en est ainsi de notre passé. C’est peine perdue que nous cherchions
    à l’évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il
    est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet
    matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que
    nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le
    rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.

    Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était
    pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi,
    quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant
    que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon
    habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi,
    me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus
    appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la
    valve rainurée d’une coquille de Saint-Jacques. Et bientôt,
    machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un
    triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où
    j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant
    même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je
    tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un
    plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause.
    Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes,
    ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon
    qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse: ou plutôt
    cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me
    sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette
    puissante joie? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du
    gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de
    même nature. D’où venait-elle? Que signifiait-elle? Où l’appréhender?
    Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la
    première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il
    est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il
    est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi.
    Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter
    indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que
    je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui
    redemander et retrouver intact, à ma disposition, tout à l’heure, pour
    un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon
    esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave
    incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par
    lui-même; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où
    il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher?
    pas seulement: créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas
    encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa
    lumière.

    Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui
    n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de
    sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux
    essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au
    moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même
    état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de
    plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et pour
    que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte
    tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon
    attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon
    esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre
    cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se
    refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais
    le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente
    de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose
    qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait
    désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c’est, mais cela
    monte lentement; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des
    distances traversées.

    Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le
    souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à
    moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je
    perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des
    couleurs remuées; mais je ne puis distinguer la forme, lui demander
    comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa
    contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de
    m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du
    passé il s’agit.

    Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir,
    l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de
    si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne
    sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu
    peut-être; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me
    faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui
    nous détourne de toute tâche difficile, de toute œuvre important, m’a
    conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à
    mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent
    remâcher sans peine.

    Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit
    morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce
    jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais
    lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après
    l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la
    petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté;
    peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger,
    sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de
    Combray pour se lier à d’autres plus récents; peut-être parce que de
    ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne
    survivait, tout s’était désagrégé; les formes,–et celle aussi du petit
    coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage
    sévère et dévot–s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la
    force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience.
    Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des
    êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus
    vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur
    et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler,
    à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans
    fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du
    souvenir.

  • De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    De la terre à la lune trajet direct en 97 heures 20 minutes

    Aproximadamente 57.180 palavras.

    Produced by John Walker

    De la Terre à la Lune

    Trajet Direct

    en 97 Heures 20 Minutes

    par Jules Verne

    I
    ——————–
    LE GUN-CLUB

    Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
    influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On
    sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
    peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples
    négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
    colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
    West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
    dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
    eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
    les millions et les hommes.

    Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
    ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes
    atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
    des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
    inconnues jusqu'alors. En fait de tirs rasants, plongeants ou de
    plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
    les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
    canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
    poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

    Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens
    du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
    Allemands métaphysiciens,–de naissance. Rien de plus naturel, dès
    lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
    audacieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
    utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
    admirés. On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
    Dahlgreen, de Rodman. Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
    Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
    d'outre-mer.

    Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
    artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
    célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
    marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
    tête à calculer des trajectoires insensées.

    Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
    la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
    secrétaires. Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
    fonctionne. Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
    est constitué. Ainsi arriva-t-il à Baltimore. Le premier qui inventa
    un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
    qui le fora. Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
    «Club-Canon».]. Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
    trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
    soixante-quinze membres correspondants.

    Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
    voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
    tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
    feu quelconque. Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
    quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
    jouissaient pas d'une grande considération. Les artilleurs les
    primaient en toute circonstance.

    «L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
    du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
    raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
    projectiles!

    Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
    transportée dans l'ordre moral.

    Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
    le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des
    proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
    limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes
    ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
    de l'artillerie européenne. Qu'on en juge par les chiffres suivants.

    Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
    trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
    soixante-huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les
    projectiles ont fait du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept
    milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres. Cela fait donc près
    de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
    kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
    trois cents hommes. Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
    épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter
    l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

    Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
    chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
    Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
    Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
    qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
    canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
    ennemis par terre? Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
    d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille? On en avait vu
    bien d'autres pendant la guerre fédérale! Au combat de Gettysburg, un
    projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
    soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
    Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
    meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable
    inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
    Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
    son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,–en
    éclatant, il est vrai!

    Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi
    admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
    statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
    les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
    ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
    cent soixante-quinze hommes et une fraction.

    A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
    préoccupation de cette société savante fut la destruction de
    l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
    armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

    C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
    fils du monde.

    Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
    tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
    personne. On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
    lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
    débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
    leur affût. Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
    figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
    plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
    Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
    en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
    collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
    Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
    et seulement deux jambes pour six.

    Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
    se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
    relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
    dépensés.

    Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
    les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
    mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
    la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
    les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
    poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
    vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
    Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

    Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
    encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
    gigantesques et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique,
    pourquoi ces vaines théories? Aussi les salles devenaient désertes,
    les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
    moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
    ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
    maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
    dans les rêveries de l'artillerie platonique!

    «C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
    jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à
    faire! rien à espérer! Quelle existence fastidieuse! Où est le
    temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
    détonations?

    –Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
    se détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors!
    On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
    devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
    Sherman ou une poignée de main de MacClellan! Mais, aujourd'hui, les
    généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
    ils expédient d'inoffensives balles de coton! Ah! par sainte Barbe!
    l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

    –Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
    déceptions! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
    au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
    bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
    il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
    déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

    Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
    donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
    n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

    «Et nulle guerre en perspective! dit alors le fameux J.-T. Maston,
    en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un
    nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
    de l'artillerie! Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
    épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
    les lois de la guerre!

    –Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
    dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

    –Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études
    menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas
    travailler en pure perte? Les peuples du Nouveau Monde semblent
    s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
    [Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
    pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
    scandaleux des populations!

    –Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
    en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

    –Eh bien?

    –Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
    l'on acceptait nos services…

    –Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit
    des étrangers!

    –Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
    colonel.

    –Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
    même pas songer à cet expédient.

    –Et pourquoi cela? demanda le colonel.

    –Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
    contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne
    s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
    servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
    saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
    Or, c'est tout simplement…

    –Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
    fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
    les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
    à distiller de l'huile de baleine!

    –Comment! s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
    dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
    perfectionnement des armes à feu! Une nouvelle occasion ne se
    rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles! L'atmosphère
    ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons! Il ne surgira pas
    une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
    à quelque puissance transatlantique! Les Français ne couleront pas un
    seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
    droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

    –Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
    bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se
    produisît-il, nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité
    américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

    –Oui, nous nous humilions! répliqua Bilsby.

    –Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

    –Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
    nouvelle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
    l'on ne se bat pas! On économise des bras et des jambes, et cela au
    profit de gens qui n'en savent que faire! Et tenez, sans chercher si
    loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
    autrefois aux Anglais?

    –Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
    béquille.

    –Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
    n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

    –Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

    –Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
    Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

    –Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
    avait sauvées de la bataille.

    –Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
    que faire de compter sur ma voix!

    –Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
    invalides.

    –En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
    fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
    de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
    m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

    –Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
    l'audacieux J.-T. Maston.

    Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
    plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
    événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

    Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
    recevait une circulaire libellée en ces termes:

    _Baltimore, 3 octobre._

    _Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
    la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
    intéresser vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire
    cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
    présente._

    _Très cordialement leur_
    IMPEY BARBICANE, P. G.-C.

    II
    ——————–
    COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

    Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
    dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square. Tous les membres du
    cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
    président. Quant aux membres correspondants, les express les
    débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
    fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
    place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
    couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
    le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
    gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
    communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
    s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
    dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

    Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
    obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
    était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
    nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
    magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
    par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
    administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

    Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
    Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De
    hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
    servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
    véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce. Des
    panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
    toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
    murs dans un entrelacement pittoresque. Le gaz sortait pleine flamme
    d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
    girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
    faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les modèles de
    canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
    plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
    refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
    projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
    l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
    laissaient à penser que leur véritable destination était plus
    décorative que meurtrière.

    A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
    morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
    précieux débris du canon de J.-T. Maston.

    A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
    secrétaires, occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un
    affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
    mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
    quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
    que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
    [Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
    agréable par les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de
    tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
    exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
    détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver. Pendant les
    discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
    peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

    Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
    circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
    bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
    Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
    remparts». On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
    pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

    Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
    d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
    chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
    inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
    des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
    l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
    colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
    Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
    Cavaliers de la mère patrie. En un mot, un Yankee coulé d'un seul
    bloc.

    Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
    nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
    fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
    puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
    expérimentales un incomparable élan.

    C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
    dans le Gun-Club, tous ses membres intacts. Ses traits accentués
    semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
    pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
    Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
    l'énergie, de l'audace et du sang-froid.

    En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
    absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
    cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

    Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
    ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
    ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
    l'X de son imperturbable physionomie.

    Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
    salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
    subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
    peu emphatique, prit la parole en ces termes:

    «Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
    venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
    désœuvrement. Après une période de quelques années, si pleine
    d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
    la route du progrès. Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
    toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
    venue…

    –Oui, la guerre! s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

    –Écoutez! écoutez! répliqua-t-on de toutes parts.

    –Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
    circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
    interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
    canons tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son
    parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
    qui nous dévore!

    L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
    Elle redoubla d'attention.

    «Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
    suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
    pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
    siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
    de la mener à bonne fin. J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
    mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
    une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce
    projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
    est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
    de faire du bruit dans le monde!

    –Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné.

    –Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

    –N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix.

    –Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
    m'accorder toute votre attention.

    Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste
    rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
    voix calme:

    «Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
    tout au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je
    viens vous entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être
    réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi,
    secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
    son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
    pays de l'Union!

    –Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

    –On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
    son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
    rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
    des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
    elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
    donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
    les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
    un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
    l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
    jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

    [* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]

    Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

    «Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
    certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
    prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au XVIIe
    siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
    habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
    _Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
    espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
    expédition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un
    autre Français–ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune–, le nommé
    Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
    temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
    Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
    John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
    études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
    un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
    yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.]. Alors
    il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
    des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
    moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
    des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris. Cette
    brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
    publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
    Rome en 1840.], eut un très grand succès. Mais bientôt on reconnut
    que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
    premiers à en rire.

    –Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
    belli_!…

    –Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d'en rire,
    avaient été parfaitement dupés de notre compatriote. Pour terminer ce
    rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
    s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
    trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
    dix-neuf jours de traversée. Ce voyage, comme les tentatives
    précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
    écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
    J'ai nommé Poe!

    –Hurrah pour Edgard Poe! s'écria l'assemblée, électrisée par les
    paroles de son président.

    –J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
    purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
    relations sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois
    ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
    communication sérieuse avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un
    géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
    steppes de la Sibérie. Là, sur de vastes plaines, on devait établir
    d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
    lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
    le «Pont aux ânes» par les Français. «Tout être intelligent, disait
    le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
    figure. Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
    répondront par une figure semblable, et la communication une fois
    établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
    s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
    allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
    aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite. Mais il
    est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
    avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
    certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

    Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il
    n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
    par les paroles de l'orateur.

    «Écoutez! écoutez! Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

    Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
    son discours interrompu:

    «Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
    quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
    parvenues, si la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus
    que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
    puissance expansive de la poudre sont illimitées. Eh bien! partant
    de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
    suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
    serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

    A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
    haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
    profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre
    éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
    fit trembler la salle des séances. Le président voulait parler; il ne
    le pouvait pas. Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
    se faire entendre.

    «Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question
    sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
    indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
    initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
    dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle. J'ai donc
    l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
    petite expérience!

    III
    ——————–
    EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

    Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
    de l'honorable président. Quels cris! quelles vociférations! quelle
    succession de grognements, de hurrahs, de «hip! hip! hip!» et de
    toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
    C'était un désordre, un brouhaha indescriptible! Les bouches
    criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
    salles. Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
    n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores. Cela ne peut
    surprendre. Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
    canons.

    Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
    peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
    car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
    s'épuisa en violentes détonations. On ne l'entendit même pas.
    Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
    de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
    surexcitée.

    Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mot
    «impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
    dictionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
    aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
    Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
    ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté. Chose
    dite, chose faite.

    La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. Une
    véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français,
    Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
    du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
    hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

    Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
    Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
    intense irradiation les feux environnants. Tous les Yankees
    dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
    saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
    ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
    huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
    à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme une lady
    de haute volée. Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
    propriétaires. Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
    audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union. Et
    pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
    assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
    en usage parmi les nations civilisées.

    Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
    maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
    magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
    hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
    fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
    dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
    nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
    les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
    regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
    conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
    depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
    devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
    de sucre, de cannelle et de muscade. Cette boisson de couleur
    jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
    Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
    grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
    Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
    sombres tavernes du Fells-Point.

    Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président
    Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un
    hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil. La foule
    abandonna peu à peu les places et les rues. Les quatre rails-roads de
    l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
    convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
    des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

    Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
    mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les
    grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
    Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
    la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
    prenaient leur part de ce délire. En effet, les trente mille
    correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
    et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
    du 5 octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
    s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
    télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
    deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
    mille lieues. C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde. On
    peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
    États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
    seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
    battirent de la même pulsation.

    Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
    bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
    l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
    économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
    ou de la civilisation. Ils se demandèrent si la Lune était un monde
    achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
    Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
    encore? Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
    terrestre? Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
    l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
    d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
    derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
    semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
    l'équilibre européen.

    Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
    recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
    les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
    les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
    Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
    géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
    américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
    Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
    Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

    Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
    d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
    pas question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
    qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
    d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
    auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
    flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
    le garantir contre l'indignation générale. Il y a des choses dont on
    ne rit pas dans le Nouveau Monde. Impey Barbicane devint donc, à
    partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
    chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
    montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
    homme.

    Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
    troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
    _Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
    comédies de Shakespeare.]. Mais la population de la ville, voyant dans
    ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
    envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
    directeur à changer son affiche. Celui-ci, en homme d'esprit,
    s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
    comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
    Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
    phénoménales.

    IV
    ——————–
    RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

    Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
    dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues
    dans les bureaux du Gun-Club. Là, après discussion, on convint de
    consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
    leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
    mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
    grande expérience.

    Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
    rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
    Massachusetts. Cette ville, où fut fondée la première Université des
    États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique. Là se
    trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
    puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
    d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius. Cet
    établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
    du Gun-Club.

    Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
    arrivait entre les mains du président Barbicane. Elle était conçue en
    ces termes:

    _Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
    à Baltimore._

    «Cambridge, 7 octobre.

    «Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
    Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
    s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
    le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
    répondre comme suit:

    «Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

    «1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

    «2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
    satellite?

    «3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
    imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
    moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
    déterminé?

    «4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
    position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

    «5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
    lancer le projectile?

    «6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
    partira le projectile?

    «Sur la première question:–Est-il possible d'envoyer un projectile
    dans la Lune?

    «Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
    parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
    yards par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est
    suffisante. A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
    pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
    c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
    action est neuf fois moins forte. En conséquence, la pesanteur du
    boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
    moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
    c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet. En ce
    moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
    tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire. La
    possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
    quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
    employé.

    «Sur la deuxième question:–Quelle est la distance exacte qui sépare
    la Terre de son satellite?

    «La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
    une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
    conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
    et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
    apogée, tantôt dans son périgée. Or, la différence entre sa plus
    grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
    l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger. En effet, dans son
    apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
    cinquante-deux milles (–99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
    périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
    seulement (– 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
    mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (– 11,630 lieues), ou plus
    du neuvième du parcours. C'est donc la distance périgéenne de la Lune
    qui doit servir de base aux calculs.

    «Sur la troisième question:–Quelle sera la durée du trajet du
    projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
    et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
    rencontre la Lune en un point déterminé?

    «Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
    mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
    comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
    trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
    secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
    atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
    équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
    secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
    Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
    minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

    «Sur la quatrième question:–A quel moment précis la Lune se
    présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
    atteinte par le projectile?

    «D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
    l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
    où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
    distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
    milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
    quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (–86,410 lieues).
    Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
    pas toujours au zénith à ce moment. Elle ne se présente dans ces deux
    conditions qu'à de longs intervalles. Il faudra donc attendre la
    coïncidence du passage au périgée et au zénith. Or, par une heureuse
    circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
    deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
    sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
    zénith.

    «Sur la cinquième question:–Quel point du ciel devra-t-on viser avec
    le canon destiné à lancer le projectile?

    «Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
    braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
    verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
    sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
    projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
    terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
    que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
    cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
    comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
    lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
    degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
    vers les pôles.]. En tout autre endroit, le tir devrait être
    nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

    «Sur la sixième question:–Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
    le ciel au moment où partira le projectile?

    «Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
    avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
    secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
    ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
    secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
    durée du parcours du projectile. Mais comme il faut également tenir
    compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
    rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
    avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
    comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
    ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
    mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc,
    au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
    verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

    «Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
    Cambridge par les membres du Gun-Club.

    «En résumé:

    «1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
    latitude nord ou sud.

    «2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

    «3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
    mille yards par seconde.

    «4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
    heures moins treize minutes et vingt secondes.

    «5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
    décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

    «Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
    travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
    au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
    décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
    périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

    «Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
    disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
    la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

    «Pour le bureau:

    «J.-M. BELFAST,
    «_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._

    V
    ——————–
    LE ROMAN DE LA LUNE

    Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
    centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
    d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais peu
    à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
    d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
    jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
    affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
    sont parsemées les profondeurs du ciel.

    Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
    leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
    tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
    suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
    diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
    et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
    centre de l'amas nébuleux.

    En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
    molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
    à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
    graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La
    nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
    actuellement, était formée.

    Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
    nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
    dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

    [* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]

    Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
    millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
    diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
    Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
    qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
    est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
    à ses yeux.

    En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
    mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
    de concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
    fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
    où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
    tend à repousser les molécules vers le centre.

    Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
    l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
    s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
    briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
    anneaux concentriques semblables à celui de Saturne. A leur tour, ces
    anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
    la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
    secondaires, c'est-à-dire en planètes.

    Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
    planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
    et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
    ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

    Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
    l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
    l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
    planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
    transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
    jours du monde.

    Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
    cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
    la nébuleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il
    paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
    sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de
    lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
    premiers temps de la Création. Ce sont, en allant du plus proche de
    ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
    Saturne, Uranus et Neptune. De plus entre Mars et Jupiter circulent
    régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
    errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
    télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
    [Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
    faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
    gymnastique.]

    De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
    par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
    tour des satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
    Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
    importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
    génie audacieux des Américains prétendait conquérir.

    L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
    rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
    avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
    est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
    contemplateurs à baisser les yeux.

    La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
    voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
    et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
    Apollon, sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont
    compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
    Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
    et demi environ.].

    Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
    déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
    Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
    et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
    mystérieuses de Diane au bel Endymion. A en croire la légende
    mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
    avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
    Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
    cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
    Séléné.

    Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
    un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
    les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
    sélénographie.

    Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
    certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si
    les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
    Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
    détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
    un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
    d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
    Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
    lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
    d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
    régissent l'astre des nuits.

    Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
    était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable
    explication de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
    lumière réfléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
    mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
    révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
    toujours la même face. Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
    chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
    du satellite de la Terre.

    Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
    aux nouveaux astronomes. Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
    au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
    subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
    du Soleil. Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
    moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
    XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
    système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
    célestes.

    A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
    sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que
    Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
    phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
    moyenne de quatre mille cinq cents toises.

    Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
    altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
    les reporta à sept mille.

    Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
    réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf
    cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
    différentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell
    se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
    Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
    et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
    résoudre définitivement la question. Grâce à ces savants, l'élévation
    des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui. MM.
    Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
    au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
    deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
    est de 4813 mètres.]. Leur plus haut sommet domine de trois mille
    huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

    En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
    apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
    volcanique s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction
    dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
    l'atmosphère devait presque absolument lui manquer. Cette absence
    d'air entraînait l'absence d'eau. Il devenait donc manifeste que les
    Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
    organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
    Terre.

    Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
    perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
    point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
    mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
    c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
    la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
    kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
    du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
    à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
    encore leurs prodigieuses observations.

    Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
    apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
    pendant les phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus
    grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
    nature de ces lignes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
    entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
    cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
    et une largeur de huit cents toises. Les astronomes les appelèrent
    des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
    ainsi. Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
    desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
    manière complète. Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
    jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient également de
    reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
    de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
    considéra comme un système de fortifications élevées par les
    ingénieurs sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien
    d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
    une communication directe avec la Lune.

    Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
    à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
    que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
    sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
    cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
    renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
    lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
    dans ses première et dernière phases.

    Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
    Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
    vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.

    VI
    ——————–
    CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
    PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

    La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
    l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
    nuits. Chacun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune
    apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
    encore entrevue dans les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la
    lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
    «étoiles» sans en montrer plus de fierté. Les journaux ravivèrent les
    vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
    rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
    premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
    eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
    sélénomanie.

    De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
    les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
    l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
    approuvée sans réserve.

    Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
    d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
    bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
    erreurs à son endroit. La science leur arrivait sous toutes les
    formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
    d'être un âne…en astronomie.

    Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
    distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la
    circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
    mesure de la parallaxe de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les
    étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
    droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
    Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
    immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
    deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
    (– 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
    pas de soixante-dix milles (– 30 lieues).

    A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
    les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
    mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
    dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
    dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
    de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
    revenir à une même étoile.].

    Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
    surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
    nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
    cinquante-quatre heures et un tiers. Mais, heureusement pour elle, la
    face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
    intensité égale à la lumière de quatorze Lunes. Quant à l'autre face,
    toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
    heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
    qui tombe des étoiles». Ce phénomène est uniquement dû à cette
    particularité que les mouvements de rotation et de révolution
    s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
    suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
    probablement à tous les autres satellites.

    Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
    pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
    à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
    temps, elle faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait:
    «Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
    manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
    circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
    puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
    salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
    et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
    comparaison.

    Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
    cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
    certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
    «libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
    disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

    Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
    l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
    ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
    la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
    instruire. Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
    d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
    Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
    Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
    différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
    opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
    sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
    quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
    se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
    premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
    et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

    Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
    que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
    conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En
    conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
    c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
    n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
    lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
    sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

    Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
    l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
    cet égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
    du lieu où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour
    lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
    directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
    nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
    l'équateur. De là cette recommandation importante de tenter
    l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
    que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
    plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition
    essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
    préoccuper vivement l'opinion publique.

    Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
    Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
    ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
    non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
    foyers. Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
    aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
    prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement. Il était
    bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
    la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

    Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
    personne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se
    vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
    illusoires, furent moins faciles à déraciner.

    Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
    était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
    autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
    dans son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient
    expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
    ils se prenaient à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait
    observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
    peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

    D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
    certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
    que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
    mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
    en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
    accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
    distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
    l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
    Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
    générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
    Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
    mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
    diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc,
    l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
    à venir.

    Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
    ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
    et à propos de la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son
    disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
    divers points de la Terre et se communiquer ses pensées. Les autres
    prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
    cinquante avaient amené des changements notables, tels que
    cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
    croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
    destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
    poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
    rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
    le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
    entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
    naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
    dernier quartier, etc., etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces
    vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
    dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
    courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
    l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ils
    n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
    continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
    étoilé des États-Unis d'Amérique.

    VII
    ——————–
    L'HYMNE DU BOULET

    L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
    octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
    s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que
    les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
    pays que l'Amérique. Ici ce ne fut qu'un jeu.

    Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
    du Gun-Club un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances
    élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
    poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
    matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
    général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
    Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

    Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
    Republican-street. Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
    troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
    membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
    et de théières considérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
    son crochet de fer, et la séance commença.

    Barbicane prit la parole:

    «Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
    importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
    qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
    dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
    eux-mêmes.

    –Oh! la balistique! la balistique! s'écria J.-T. Maston d'une
    voix émue.

    –Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
    cette première séance à la discussion de l'engin…

    –En effet, répondit le général Morgan.

    –Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
    que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
    dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

    –Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

    La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
    magnifique.

    «Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
    de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
    Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
    notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
    un point de vue purement moral.

    Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
    curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
    attention aux paroles de J.-T. Maston.

    «Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
    de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
    boulet mathématique, le boulet moral. Le boulet est pour moi la plus
    éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
    se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
    rapproché du Créateur!

    –Très bien! dit le major Elphiston.

    –En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
    planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
    terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
    sont, à vrai dire, que des projectiles! A Dieu la vitesse de
    l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
    vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
    satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la
    vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
    chevaux les plus rapides!

    J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
    en chantant cet hymne sacré du boulet.

    «Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez
    simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
    vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
    l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
    soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
    translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
    dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
    la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
    deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
    quatorze milles à la minute (– 6 lieues), huit cent quarante milles à
    l'heure (– 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (– 8,640
    lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
    mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
    mille cinq cents milles par an (– 3,155,760 lieues). Il mettrait donc
    onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
    trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
    solaire. Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
    mains! Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
    lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde! Ah! boulet
    superbe! splendide projectile! j'aime à penser que tu seras reçu
    là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

    Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
    Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
    collègues.

    «Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
    poésie, attaquons directement la question.

    –Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
    chacun une demi-douzaine de sandwiches.

    –Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
    s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
    seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce
    moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
    pourra nous édifier à cet égard.

    –D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
    guerre, j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai
    donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
    cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
    de cinq cents yards à la seconde.

    –Bien. Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
    à ces énormes engins de destruction.] Rodman? demanda le président.

    –La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
    lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
    avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
    jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

    –Oh! les Anglais! fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
    l'est son redoutable crochet.

    –Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
    vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

    –Oui, répondit Morgan.

    –Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
    n'eût pas éclaté…

    –Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
    bienveillant. Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
    cents yards. Il faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une
    autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
    vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
    dimensions qu'il convient de donner au boulet. Vous pensez bien qu'il
    ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

    –Pourquoi pas? demanda le major.

    –Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
    assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
    existe toutefois.

    –Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
    encore.

    –Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major.

    –Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
    plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
    jusqu'au moment où il atteindra le but.

    –Hein! firent le général et le major, un peu surpris de la
    proposition.

    –Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
    notre expérience ne produira aucun résultat.

    –Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
    dimensions énormes?

    –Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments
    d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
    on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
    à ramener la Lune à quarante milles environ (– 16 lieues). Or, à
    cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
    parfaitement visibles. Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
    de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
    qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
    réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
    puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

    –Eh bien! que ferez-vous alors? demanda le général. Donnerez-vous
    à votre projectile un diamètre de soixante pieds?

    –Non pas!

    –Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

    –Parfaitement.

    –Voilà qui est fort! s'écria J.-T. Maston.

    –Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à
    diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
    Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

    –Évidemment.

    –Eh bien! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
    télescope sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons.

    –Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de
    simplifier les choses!… Et quel grossissement espérez-vous obtenir
    ainsi?

    –Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
    cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
    plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

    –Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
    pieds de diamètre?

    –Précisément.

    –Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
    qu'il sera encore d'un poids tel, que…

    –Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
    laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
    genre. Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
    progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
    obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
    que les nôtres.

    –Par exemple! répliqua Morgan.

    –Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

    –Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
    l'appui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par
    Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
    dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

    –Oh! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
    chiffre!

    –A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
    Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
    livres.

    –Pas possible!

    –Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
    lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
    partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
    allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

    –Très bien! dit J.-T. Maston.

    –Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer des
    boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
    d'une demi-tonne! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
    portée, ils ont perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nos efforts
    de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
    décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
    Malte.

    –C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
    employer pour le projectile?

    –De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

    –Peuh! de la fonte! s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
    c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

    –N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
    suffira.

    –Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
    proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
    de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

    –Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

    –Creux! ce sera donc un obus?

    –Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
    échantillons de nos productions terrestres!

    –Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
    plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
    poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
    une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
    poids de cinq mille livres.

    –Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois? demanda le major.

    –Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
    diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
    moins.

    –Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
    ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
    donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
    des gaz de la poudre. Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
    avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
    Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
    tenante.

    –Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

    Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
    vit apparaître sous la plume des (pi) et des (x) élevés à la
    deuxième puissance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
    certaine racine cubique, et dit:

    «Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

    –Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute.

    –Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

    –Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez
    embarrassé.

    –Employer un autre métal que la fonte.

    –Du cuivre? dit Morgan.

    –Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
    proposer.

    –Quoi donc? dit le major.

    –De l'aluminium, répondit Barbicane.

    –De l'aluminium! s'écrièrent les trois collègues du président.

    –Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français,
    Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
    l'aluminium en masse compacte. Or, ce précieux métal a la blancheur
    de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
    fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
    facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
    l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
    plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
    nous fournir la matière de notre projectile!

    –Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours
    très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

    –Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
    revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

    –Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
    la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
    quatre-vingts dollars (– environ 1,500 francs); puis elle est tombée
    à vingt-sept dollars (– 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
    dollars (– 48.75 F).

    –Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
    facilement, c'est encore un prix énorme!

    –Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

    –Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan.

    –Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
    de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
    centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
    pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
    quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
    dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

    –Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

    –Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
    dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera…

    –Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (–
    928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
    amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
    réponds.

    –Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

    –Eh bien! que pensez-vous de l'aluminium? demanda le président.

    –Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

    –Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
    puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
    dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
    lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

    Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
    était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
    pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
    donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!

    VIII
    ——————–
    L'HISTOIRE DU CANON

    Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
    au-dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
    boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se
    demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
    suffisante à une pareille masse. Le procès verbal de la seconde
    séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

    Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
    de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
    de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
    préambule.

    «Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
    l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
    et de son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des
    dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
    notre génie industriel en aura facilement raison. Veuillez donc
    m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant. Je ne
    les crains pas!

    Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

    «N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
    a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
    imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
    obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
    livres.

    –Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

    –Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans
    l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces
    indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
    force d'impulsion dont il est animé. Examinons ces trois forces. La
    résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
    importante. En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
    (– 16 lieues environ). Or, avec une rapidité de douze mille yards,
    le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
    court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
    insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
    à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur diminuera
    en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
    physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
    surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
    centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
    Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
    ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
    à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
    dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
    demi-ligne environ dans la première seconde. C'est presque
    l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
    de la pesanteur. Comment y parviendrons-nous? Par la force
    d'impulsion.

    –Voilà la difficulté, répondit le major.

    –La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
    car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
    longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
    n'étant limitée que par la résistance de celui-là. Occupons-nous donc
    aujourd'hui des dimensions à donner au canon. Il est bien entendu que
    nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
    dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

    –Tout ceci est évident, répondit le général.

    –Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
    Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
    allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
    forcés d'adopter.

    –Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande
    un canon d'un demi-mille au moins!

    –Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général.

    –Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

    –Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

    –Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
    pourquoi vous me taxez d'exagération.

    –Parce que vous allez trop loin!

    –Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
    sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
    trop loin!

    La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

    «Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
    grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
    gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
    certaines limites.

    –Parfaitement, dit le major.

    –Quelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la
    longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
    et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

    –Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

    –J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
    proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
    livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
    et un poids de sept millions deux cent mille livres.

    –C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet!

    –Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
    de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
    pieds.

    Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
    cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
    fut définitivement adoptée.

    «Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

    –Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

    –Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
    affût? demanda le major.

    –Ce serait pourtant superbe! dit J.-T. Maston.

    –Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet
    engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
    enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
    chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
    terrain environnant. Une fois la pièce fondue, l'âme sera
    soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
    l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
    pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
    toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

    –Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

    –Pas encore! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
    ami.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un
    obusier ou un mortier?

    –Un canon, répliqua Morgan.

    –Un obusier, repartit le major.

    –Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

    Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
    préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

    «Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
    tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon,
    puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce
    sera un obusier, puisqu'il lancera un obus. Enfin, ce sera un
    mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
    degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
    communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
    dans ses flancs.

    –Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

    –Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
    rayé?

    –Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
    énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
    canons rayés que des canons à âme lisse.

    –C'est juste.

    –Enfin, nous le tenons, cette fois! répéta J.-T. Maston.

    –Pas tout à fait encore, répliqua le président.

    –Et pourquoi?

    –Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

    –Décidons-le sans retard.

    –J'allais vous le proposer.

    Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
    sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

    «Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
    grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
    indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

    –Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
    faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
    l'embarras du choix.

    –Eh bien! alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
    Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
    parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

    –Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
    donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
    trop cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il
    faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
    fonte de fer. N'est-ce pas votre avis, major?

    –Parfaitement, répondit Elphiston.

    –En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
    le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
    moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
    fois économie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est
    excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
    d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
    minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

    –Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

    –Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
    je vous en réponds.

    –On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
    Maston.

    –Évidemment, répondit Barbicane. Je vais donc prier notre digne
    secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
    pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
    d'épaisseur.

    –A l'instant», répondit J.-T. Maston.

    Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
    merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

    «Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (–68,040,000
    kg).

    –Et à deux _cents_ la livre (– 10 centimes), il coûtera?…

    –Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (–
    13,608,000 francs).

    J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
    inquiet.

    «Eh bien! messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
    vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
    pas!

    Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
    remis au lendemain soir sa troisième séance.

    IX
    ——————–
    LA QUESTION DES POUDRES

    Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec
    anxiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la
    longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
    nécessaire pour produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont
    l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
    son rôle dans des proportions inaccoutumées.

    On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
    inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
    grande découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
    histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age. La poudre
    n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
    grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement,
    depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
    fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

    Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
    poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or,
    c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
    question soumise au Comité.

    Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (– 900 grammes [La
    livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
    cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
    température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
    de quatre mille litres. Donc le volume de la poudre est aux volumes
    des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille. Que
    l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
    comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

    Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
    lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major
    Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

    «Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
    des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de
    vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
    termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
    livres de poudre seulement.

    –Vous êtes certain du chiffre? demanda Barbicane.

    –Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong n'emploie
    que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
    livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
    poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces
    faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
    dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

    –Parfaitement, répondit le général.

    –Eh bien! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
    chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
    du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
    boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
    ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
    poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
    Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
    de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
    réduite à cent soixante livres seulement.