A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie
J'ai dit qu'Albertine ne m'était pas apparue ce jour-là la même que
les précédents, et que chaque fois elle devait me sembler différente.
Mais je sentis à ce moment que certaines modifications dans l'aspect,
l'importance, la grandeur d'un être peuvent tenir aussi à la
variabilité de certains états interposés entre cet être et nous. L'un
de ceux qui jouent à cet égard le rôle le plus considérable est la
croyance (ce soir-là la croyance puis l'évanouissement de la croyance,
que j'allais connaître Albertine, l'avait, à quelques secondes
d'intervalle, rendue presque insignifiante puis infiniment précieuse à
mes yeux; quelques années plus tard, la croyance, puis la disparition
de la croyance qu'Albertine m'était fidèle, amena des changements
analogues).
Certes, à Combray déjà j'avais vu diminuer ou grandir selon les
heures, selon que j'entrais dans l'un ou l'autre des deux grands modes
qui se partageaient ma sensibilité, le chagrin de n'être pas près de ma
mère, aussi imperceptible tout l'après-midi que la lumière de la lune
tant que brille le soleil et, la nuit venue, régnant seul dans mon âme
anxieuse à la place de souvenirs effacés et récents. Mais ce jour-là,
en voyant qu'Elstir quittait les jeunes filles sans m'avoir appelé,
j'appris que les variations de l'importance qu'ont à nos yeux un
plaisir ou un chagrin peuvent ne pas tenir seulement à cette
alternance de deux états, mais au déplacement de croyances invisibles,
lesquelles par exemple nous font paraître indifférente la mort parce
qu'elles répandent sur celle-ci une lumière d'irréalité, et nous
permettent ainsi d'attacher de l'importance à nous rendre à une soirée
musicale qui perdrait de son charme si, à l'annonce que nous allons
être guillotinés, la croyance qui baigne cette soirée se dissipait
tout à coup; ce rôle des croyances, il est vrai que quelque chose en
moi le savait, c'était la volonté, mais elle le sait en vain si
l'intelligence, la sensibilité continuent à l'ignorer; celles-ci sont
de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter une
maîtresse à laquelle seule notre volonté sait que nous tenons. C'est
qu'elles sont obscurcies par la croyance que nous la retrouverons dans
un instant. Mais que cette croyance se dissipe, qu'elles apprennent
tout d'un coup que cette maîtresse est partie pour toujours, alors
l'intelligence et la sensibilité ayant perdu leur mise au point sont
comme folles, le plaisir infime s'agrandit à l'infini.
Variation d'une croyance, néant de l'amour aussi, lequel, préexistant
et mobile, s'arrête à l'image d'une femme simplement parce que cette
femme sera presque impossible à atteindre. Dès lors on pense moins à
la femme qu'on se représente difficilement, qu'aux moyens de la
connaître. Tout un processus d'angoisses se développe et suffit pour
fixer notre amour sur celle qui en est l'objet à peine connu de nous.
L'amour devient immense, nous ne songeons pas combien la femme réelle
y tient peu de place. Et si tout d'un coup, comme au moment où j'avais
vu Elstir s'arrêter avec les jeunes filles, nous cessons d'être
inquiets, d'avoir de l'angoisse, comme c'est elle qui est tout notre
amour, il semble brusquement qu'il se soit évanoui au moment où nous
tenons enfin la proie à la valeur de laquelle nous n'avons pas assez
pensé. Que connaissais-je d'Albertine? Un ou deux profils sur la mer,
moins beaux assurément que ceux des femmes de Véronèse que j'aurais
dû, si j'avais obéi à des raisons purement esthétiques, lui préférer.
Or, pouvais-je avoir d'autres raisons, puisque, l'anxiété tombée, je ne
pouvais retrouver que ces profils muets, je ne possédais rien d'autre?
Depuis que j'avais vu Albertine, j'avais fait chaque jour à son sujet
des milliers de réflexions, j'avais poursuivi avec ce que j'appelais
elle, tout un entretien intérieur, où je la faisais questionner,
répondre, penser, agir, et dans la série indéfinie d'Albertines
imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l'Albertine
réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu'en tête, comme la
créatrice d'un rôle, l'étoile, ne paraît, dans une longue série de
représentations, que dans les toutes premières. Cette Albertine-là
n'était guère qu'une silhouette, tout ce qui était superposé était de
mon cru, tant dans l'amour les apports qui viennent de nous
l'emportent–à ne se placer même qu'au point de vue quantité–sur
ceux qui nous viennent de l'être aimé. Et cela est vrai des amours les
plus effectifs. Il en est qui peuvent non seulement se former mais
subsister autour de bien peu de chose–et même parmi ceux qui ont
reçu leur exaucement charnel. Un ancien professeur de dessin de ma
grand'mère avait eu d'une maîtresse obscure une fille. La mère mourut
peu de temps après la naissance de l'enfant et le professeur de dessin
en eut un chagrin tel qu'il ne survécut pas longtemps. Dans les
derniers mois de sa vie, ma grand'mère et quelques dames de Combray,
qui n'avaient jamais voulu faire même allusion devant leur professeur
à cette femme, avec laquelle d'ailleurs il n'avait pas officiellement
vécu et n'avait eu que peu de relations, songèrent à assurer le sort
de la petite fille en se cotisant pour lui faire une rente viagère. Ce
fut ma grand'mère qui le proposa, certaines amies se firent tirer
l'oreille, cette petite fille était-elle vraiment si intéressante,
était-elle seulement la fille de celui qui s'en croyait le père; avec
des femmes comme était la mère, on n'est jamais sûr. Enfin on se
décida. La petite fille vint remercier. Elle était laide et d'une
ressemblance avec le vieux maître de dessin qui ôta tous les doutes;
comme ses cheveux étaient tout ce qu'elle avait de bien, une dame dit
au père qui l'avait conduite: «Comme elle a de beaux cheveux». Et
pensant que maintenant, la femme coupable étant morte et le professeur
à demi-mort, une allusion à ce passé qu'on avait toujours feint
d'ignorer n'avait plus de conséquence, ma grand-mère ajouta: «Ça doit
être de famille. Est-ce que sa mère avait ces beaux cheveux-là?–Je
ne sais pas, répondit naïvement le père. Je ne l'ai jamais vue qu'en
chapeau.»
Il fallait rejoindre Elstir. Je m'aperçus dans une glace. En plus du
désastre de ne pas avoir été présenté, je remarquai que ma cravate
était tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs, ce
qui m'allait mal; mais c'était une chance tout de même qu'elles
m'eussent, même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas
m'oublier; c'en était une autre que j'eusse ce jour-là, sur le conseil
de ma grand'mère, mis mon joli gilet qu'il s'en était fallu de si peu
que j'eusse remplacé par un affreux, et pris ma plus belle canne; car
un événement que nous désirons, ne se produisant jamais comme nous
avons pensé, à défaut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir
compter, d'autres que nous n'espérions pas se sont présentés, le tout
se compense; et nous redoutions tellement le pire que nous sommes
finalement enclins à trouver que dans l'ensemble pris en bloc, le
hasard nous a, somme toute, plutôt favorisés.
«J'aurais été si content de les connaître», dis-je à Elstir en
arrivant près de lui.–Aussi pourquoi restez-vous à des lieues?» Ce
furent les paroles qu'il prononça, non qu'elles exprimassent sa
pensée, puisque si son désir avait été d'exaucer le mien, m'appeler
lui eût été bien facile, mais peut-être parce qu'il avait entendu des
phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires pris en faute, et
parce que même les grands hommes sont, en certaines choses, pareils
aux gens vulgaires, prennent les excuses journalières dans le même
répertoire qu'eux, comme le pain quotidien chez le même boulanger;
soit que de telles paroles qui doivent en quelque sorte être lues à
l'envers, puisque leur lettre signifie le contraire de la vérité, soient
l'effet nécessaire, le graphique négatif d'un réflexe. «Elles étaient
pressées.» Je pensai que surtout elles l'avaient empêché d'appeler
quelqu'un qui leur était peu sympathique; sans cela il n'y eût pas
manqué, après toutes les questions que je lui avais posées sur elles,
et l'intérêt qu'il avait bien vu que je leur portais.
–Je vous parlais de Carquethuit, me dit-il, avant que je l'eusse quitté à
sa porte. J'ai fait une petite esquisse où on voit bien mieux la cernure de
la plage. Le tableau n'est pas trop mal, mais c'est autre chose. Si vous
le permettez, en souvenir de notre amitié, je vous donnerai mon
esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous refusent les choses qu'on
désire vous en donnent d'autres.
–J'aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie
du petit portrait de Miss Sacripant! Mais qu'est-ce que c'est que ce
nom?–C'est celui d'un personnage que tint le modèle dans une stupide
petite opérette.–Mais vous savez que je ne la connais nullement,
monsieur, vous avez l'air de croire le contraire.
Elstir se tut. «Ce n'est pourtant pas Mme Swann avant son mariage», dis-je
par une de ces brusques rencontres fortuites de la vérité, qui sont somme
toute assez rares, mais qui suffisent après coup à donner un certain
fondement à la théorie des pressentiments si on prend soin d'oublier toutes
les erreurs qui l'infirmeraient. Elstir ne me répondit pas. C'était bien
un portrait d'Odette de Crécy. Elle n'avait pas voulu le garder pour
beaucoup de raisons dont quelques-unes sont trop évidentes. Il y en
avait d'autres. Le portrait était antérieur au moment où Odette
disciplinant ses traits avait fait de son visage et de sa taille cette
création dont, à travers les années, ses coiffeurs, ses couturiers,
elle-même–dans sa façon de se tenir, de parler, de sourire, de
poser ses mains, ses regards, de penser–devaient respecter les
grandes lignes. Il fallait la dépravation d'un amant rassasié pour que
Swann préférât aux nombreuses photographies de l'Odette _ne varietur_
qu'était sa ravissante femme, la petite photographie qu'il avait dans
sa chambre, et où sous un chapeau de paille orné de pensées on voyait
une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux traits
tirés.
Mais d'ailleurs le portrait eût-il été, non pas antérieur, comme la
photographie préférée de Swann, à la systématisation des traits
d'Odette en un type nouveau, majestueux et charmant, mais postérieur,
qu'il eût suffi de la vision d'Elstir pour désorganiser ce type. Le
génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement
élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d'atomes et
de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à
un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme a imposée à
ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille la
persistance dans sa glace, changeant l'inclinaison du chapeau, le
lissage des cheveux, l'enjouement du regard, afin d'en assurer la
continuité, cette harmonie, le coup d'œil du grand peintre la détruit
en une seconde, et à sa place il fait un regroupement des traits de la
femme, de manière à donner satisfaction à un certain idéal féminin et
pictural qu'il porte en lui. De même, il arrive souvent qu'à partir
d'un certain âge, l'œil d'un grand chercheur trouve partout les
éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l'intéressent.
Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d'embarras et se
contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de
n'importe quoi: cela fera l'affaire. Ainsi une cousine de la princesse
de Luxembourg, beauté des plus altières, s'étant éprise autrefois d'un
art qui était nouveau à cette époque, avait demandé au plus grand des
peintres naturalistes de faire son portrait. Aussitôt l'œil de
l'artiste avait trouvé ce qu'il cherchait partout. Et sur la toile il
y avait à la place de la grande dame un trottin, et derrière lui un
vaste décor incliné et violet qui faisait penser à la place Pigalle.
Mais même sans aller jusque-là, non seulement le portrait d'une femme
par un grand artiste ne cherchera aucunement à donner satisfaction à
quelques-unes des exigences de la femme–comme celles qui, par
exemple, quand elle commence à vieillir la font se faire photographier
dans des tenues presque de fillettes qui font valoir sa taille restée
jeune et la font paraître comme la sœur ou même la fille de sa fille,
celle-ci au besoin «fagotée» pour la circonstance, à côté d'elle–et
mettra au contraire en relief les désavantages qu'elle cherche à
cacher et qui, comme un teint fiévreux, voire verdâtre, le tentent
d'autant plus parce qu'ils ont du «caractère»; mais ils suffisent à
désenchanter le spectateur vulgaire et réduisent pour lui en miettes
l'idéal dont la femme soutenait si fièrement l'armature et qui la
plaçait dans sa forme unique, irréductible, si en dehors, si au-dessus
du reste de l'humanité. Maintenant déchue, située hors de son propre
type où elle trônait invulnérable, elle n'est plus qu'une femme
quelconque en la supériorité de qui nous avons perdu toute foi. Ce
type, nous faisions tellement consister en lui, non seulement la beauté
d'une Odette, mais sa personnalité, son identité, que devant le
portrait qui l'a dépouillée de lui, nous sommes tentés de nous écrier
non pas seulement: «Comme c'est enlaidi», mais: «Comme c'est peu
ressemblant». Nous avons peine à croire que ce soit elle. Nous ne la
reconnaissons pas. Et pourtant il y a là un être que nous sentons bien
que nous avons déjà vu. Mais cet être-là ce n'est pas Odette; le
visage de cet être, son corps, son aspect, nous sont bien connus. Ils
nous rappellent, non pas la femme, qui ne se tenait jamais ainsi, dont
la pose habituelle ne dessine nullement une telle étrange et
provocante arabesque, mais d'autres femmes, toutes celles qu'à peintes
Elstir et que toujours, si différentes qu'elles puissent être, il a
aimé à camper ainsi de face, le pied cambré dépassant de la jupe, le
large chapeau rond tenu à la main, répondant symétriquement à la
hauteur du genou qu'il couvre à cet autre disque vu de face, le
visage. Et enfin non seulement un portrait génial disloque le type
d'une femme, tel que l'ont défini sa coquetterie et sa conception
égoïste de la beauté, mais s'il est ancien, il ne se contente pas de
vieillir l'original de la même manière que la photographie, en le
montrant dans des atours démodés. Dans le portrait, ce n'est pas
seulement la manière que la femme avait de s'habiller qui date, c'est
aussi la manière que l'artiste avait de peindre. Cette manière, la
première manière d'Elstir, était l'extrait de naissance le plus
accablant pour Odette parce qu'il faisait d'elle non pas seulement
comme ses photographies d'alors une cadette de cocottes connues, mais
parce qu'il faisait de son portrait le contemporain d'un des nombreux
portraits que Manet ou Whistler ont peints d'après tant de modèles
disparus qui appartiennent déjà à l'oubli ou à l'histoire.
C'est dans ces pensées silencieusement ruminées à côté d'Elstir, tandis
que je le conduisais chez lui, que m'entraînait la découverte que je
venais de faire relativement à l'identité de son modèle, quand cette
première découverte m'en fit faire une seconde, plus troublante encore
pour moi, concernant l'identité de l'artiste. Il avait fait le
portrait d'Odette de Crécy. Serait-il possible que cet homme de génie,
ce sage, ce solitaire, ce philosophe à la conversation magnifique et
qui dominait toutes choses, fût le peintre ridicule et pervers, adopté
jadis par les Verdurin? Je lui demandai s'il les avait connus, si par
hasard ils ne le surnommaient pas alors M. Biche. Il me répondit que
si, sans embarras, comme s'il s'agissait d'une partie déjà un peu
ancienne de son existence et s'il ne se doutait pas de la déception
extraordinaire qu'il éveillait en moi, mais levant les yeux, il la lut
sur mon visage. Le sien eut une expression de mécontentement. Et comme
nous étions déjà presque arrivés chez lui, un homme moins éminent par
l'intelligence et par le cœur m'eût peut-être simplement dit au revoir
un peu sèchement et après cela eût évité de me revoir. Mais ce ne fut
pas ainsi qu'Elstir agit avec moi; en vrai maître–et c'était
peut-être au point de vue de la création pure son seul défaut d'en
être un, dans ce sens du mot maître, car un artiste pour être tout à
fait dans la vérité de la vie spirituelle doit être seul, et ne pas
prodiguer de son moi, même à des disciples,–de toute circonstance,
qu'elle fût relative à lui ou à d'autres, il cherchait à extraire pour
le meilleur enseignement des jeunes gens la part de vérité qu'elle
contenait. Il préféra donc aux paroles qui auraient pu venger son
amour-propre celles qui pouvaient m'instruire. «Il n'y a pas d'homme
si sage qu'il soit, me dit-il qui n'ait à telle époque de sa jeunesse
prononcé des paroles, ou même mené une vie, dont le souvenir lui soit
désagréable et qu'il souhaiterait être aboli. Mais il ne doit pas
absolument le regretter, parce qu'il ne peut être assuré d'être devenu
un sage, dans la mesure où cela est possible, que s'il a passé par
toutes les incarnations ridicules ou odieuses qui doivent précéder
cette dernière incarnation-là. Je sais qu'il y a des jeunes gens, fils
et petits-fils d'hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont
enseigné la noblesse de l'esprit et l'élégance morale dès le collège.
Ils n'ont peut-être rien à retrancher de leur vie, ils pourraient
publier et signer tout ce qu'ils ont dit, mais ce sont de pauvres
esprits, descendants sans force de doctrinaires, et de qui la sagesse
est négative et stérile. On ne reçoit pas la sagesse, il faut la
découvrir soi-même après un trajet que personne ne peut faire pour
nous, ne peut nous épargner, car elle est un point de vue sur les
choses. Les vies que vous admirez, les attitudes que vous trouvez
nobles n'ont pas été disposées par le père de famille ou par le
précepteur, elles ont été précédées de débuts bien différents, ayant
été influencées par ce qui régnait autour d'elles de mal ou de
banalité. Elles représentent un combat et une victoire. Je comprends
que l'image de ce que nous avons été dans une période première ne soit
plus reconnaissable et soit en tous cas déplaisante. Elle ne doit pas
être reniée pourtant, car elle est un témoignage que nous avons
vraiment vécu, que c'est selon les lois de la vie et de l'esprit, que
nous avons, des éléments communs de la vie, de la vie des ateliers,
des coteries artistiques s'il s'agit d'un peintre, extrait quelque
chose qui les dépasse.» Nous étions arrivés devant sa porte. J'étais
déçu de ne pas avoir connu ces jeunes filles. Mais enfin maintenant il
y aurait une possibilité de les retrouver dans la vie; elles avaient
cessé de ne faire que passer à un horizon où j'avais pu croire que je
ne les verrais plus jamais apparaître. Autour d'elles ne flottait plus
comme ce grand remous qui nous séparait et qui n'était que la
traduction du désir en perpétuelle activité, mobile, urgent, alimenté
d'inquiétudes, qu'éveillaient en moi leur inaccessibilité, leur fuite
peut-être pour toujours. Mon désir d'elles, je pouvais maintenant le
mettre au repos, le garder en réserve, à côté de tant d'autres dont,
une fois que je la savais possible, j'ajournais la réalisation. Je
quittai Elstir, je me retrouvai seul. Alors tout d'un coup, malgré ma
déception, je vis dans mon esprit tous ces hasards que je n'eusse pas
soupçonné pouvoir se produire, qu'Elstir fût justement lié avec ces
jeunes filles, que celles qui le matin encore étaient pour moi des
figures dans un tableau ayant pour fond la mer, m'eussent vu,
m'eussent vu lié avec un grand peintre, lequel savait maintenant mon
désir de les connaître et le seconderait sans doute. Tout cela avait
causé pour moi du plaisir, mais ce plaisir m'était resté caché; il
était de ces visiteurs qui attendent, pour nous faire savoir qu'ils
sont là, que les autres nous aient quitté, que nous soyons seuls.
Alors nous les apercevons, nous pouvons leur dire: je suis tout à
vous, et les écouter. Quelquefois entre le moment où ces plaisirs sont
entrés en nous et le moment où nous pouvons y rentrer nous-même, il
s'est écoulé tant d'heures, nous avons vu tant de gens dans
l'intervalle que nous craignons qu'ils ne nous aient pas attendu. Mais
ils sont patients, ils ne se lassent pas et dès que tout le monde est
parti nous les trouvons en face de nous. Quelquefois c'est nous alors
qui sommes si fatigués qu'il nous semble que nous n'aurons plus dans
notre pensée défaillante assez de force pour retenir ces souvenirs,
ces impressions, pour qui notre moi fragile est le seul lieu
habitable, l'unique mode de réalisation. Et nous le regretterions car
l'existence n'a guère d'intérêt que dans les journées où la poussière
des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident
de la vie devient un ressort romanesque. Tout un promontoire du monde
inaccessible surgit alors de l'éclairage du songe et entre dans notre
vie, dans notre vie où comme le dormeur éveillé nous voyons les
personnes dont nous avions si ardemment rêvé que nous avions cru que
nous ne les verrions jamais qu'en rêve.
L'apaisement apporté par la probabilité de connaître maintenant ces
jeunes filles quand je le voudrais me fut d'autant plus précieux que
je n'aurais pu continuer à les guetter les jours suivants, lesquels
furent pris par les préparatifs du départ de Saint-Loup. Ma grand'mère
était désireuse de témoigner à mon ami sa reconnaissance de tant de
gentillesses qu'il avait eues pour elle et pour moi. Je lui dis qu'il
était grand admirateur de Proudhon et je lui donnai l'idée de faire
venir de nombreuses lettres autographes de ce philosophe qu'elle avait
achetées; Saint-Loup vint les voir à l'hôtel, le jour où elles
arrivèrent qui était la veille de son départ. Il les lut avidement,
maniant chaque feuille avec respect, tâchant de retenir les phrases,
puis s'étant levé, s'excusait déjà auprès de ma grand'mère d'être
resté aussi longtemps, quand il l'entendit lui répondre:
–Mais non, emportez-les, c'est à vous, c'est pour vous les donner
que je les ai fait venir.
Il fut pris d'une joie dont il ne fut pas plus le maître que d'un état
physique qui se produit sans intervention de la volonté, il devint
écarlate comme un enfant qu'on vient de punir, et ma grand'mère fut
beaucoup plus touchée de voir tous les efforts qu'il avait faits (sans
y réussir) pour contenir la joie qui le secouait, que par tous les
remerciements qu'il aurait pu proférer. Mais lui craignant d'avoir mal
témoigné sa reconnaissance me priait encore de l'en excuser, le
lendemain, penché à la fenêtre du petit chemin de fer d'intérêt local
qu'il prit pour rejoindre sa garnison. Celle-ci était, en effet, très
peu éloignée. Il avait pensé s'y rendre, comme il faisait souvent
quand il devait revenir le soir et qu'il ne s'agissait pas d'un départ
définitif, en voiture. Mais il eût fallu cette fois-ci qu'il mît ses
nombreux bagages dans le train. Et il trouva plus simple d'y monter
aussi lui-même, suivant en cela l'avis du directeur qui consulté,
répondit que, voiture ou petit chemin de fer, «ce serait à peu près
équivoque». Il entendait signifier par là que ce serait équivalent (en
somme, à peu près ce que Françoise eût exprimé en disant que «cela
reviendrait du pareil au même»).
«Soit, avait conclu Saint-Loup, je prendrai le petit «tortillard». Je
l'aurais pris aussi si je n'avais été fatigué et aurais accompagné mon
ami jusqu'à Doncières; je lui promis du moins, tout le temps que nous
restâmes à la gare de Balbec–c'est-à-dire que le chauffeur du
petit train passa à attendre des amis retardataires, sans lesquels il
ne voulait pas s'en aller, et aussi à prendre quelques
rafraîchissements–d'aller le voir plusieurs fois par semaine.
Comme Bloch était venu aussi à la gare–au grand ennui de
Saint-Loup–ce dernier voyant que notre camarade l'entendait me
prier de venir déjeuner, dîner, habiter à Doncières, finit par lui
dire d'un ton extrêmement froid lequel était chargé de corriger
l'amabilité forcée de l'invitation et d'empêcher Bloch de la prendre
au sérieux: «Si jamais vous passez par Doncières une après-midi où je
sois libre, vous pourrez me demander au quartier, mais libre, je ne le
suis à peu près jamais.» Peut-être aussi Robert craignait-il que,
seul, je ne vinsse pas et pensant que j'étais plus lié avec Bloch que
je ne le disais, me mettait-il ainsi en mesure d'avoir un compagnon de
route, un entraîneur.
J'avais peur que ce ton, cette manière d'inviter quelqu'un en lui
conseillant de ne pas venir, n'eût froissé Bloch, et je trouvais que
Saint-Loup eût mieux fait de ne rien dire. Mais je m'étais trompé, car
après le départ du train, tant que nous fîmes route ensemble jusqu'au
croisement de deux avenues où il fallait nous séparer, l'une allant à
l'hôtel, l'autre à la villa de Bloch, celui-ci ne cessa de me demander
quel jour nous irions à Doncières, car après «toutes les amabilités
que Saint-Loup lui avait faites», il eût été «trop grossier de sa
part» de ne pas se rendre à son invitation. J'étais content qu'il
n'eût pas remarqué, ou fût assez peu mécontent pour désirer feindre de
ne pas avoir remarqué, sur quel ton moins que pressant, à peine poli,
l'invitation avait été faite. J'aurais pourtant voulu pour Bloch qu'il
s'évitât le ridicule d'aller tout de suite à Doncières. Mais je
n'osais pas lui donner un conseil qui n'eût pu que lui déplaire en lui
montrant que Saint-Loup avait été moins pressant que lui n'était
empressé. Il l'était beaucoup trop, et bien que tous les défauts qu'il
avait dans ce genre fussent compensés chez lui par de remarquables
qualités que d'autres plus réservés n'auraient pas eues, il poussait
l'indiscrétion à un point dont on était agacé. La semaine ne pouvait,
à l'entendre, se passer sans que nous allions à Doncières (il disait
«nous», car je crois qu'il comptait un peu sur ma présence pour excuser
la sienne). Tout le long de la route, devant le gymnase perdu dans ses
arbres, devant le terrain de tennis, devant la maison, devant le
marchand de coquillages, il m'arrêta, me suppliant de fixer un jour et
comme je ne le fis pas, me quitta fâché en me disant: «A ton aise,
messire. Moi en tous cas, je suis obligé d'y aller puisqu'il m'a
invité.»
Saint-Loup avait si peur d'avoir mal remercié ma grand-mère qu'il me
chargeait encore de lui dire sa gratitude le surlendemain, dans une
lettre que je reçus de lui de la ville où il était en garnison et qui
semblait sur l'enveloppe où la poste en avait timbré le nom, accourir
vite vers moi, me dire qu'entre ses murs, dans le quartier de
cavalerie Louis XVI, il pensait à moi. Le papier était aux armes de
Marsantes dans lesquelles je distinguais un lion que surmontait une
couronne fermée par un bonnet de pair de France.
«Après un trajet qui, me disait-il, s'est bien effectué, en lisant un
livre acheté à la gare, qui est par Arvède Barine (c'est un auteur
russe je pense, cela m'a paru remarquablement écrit pour un étranger,
mais donnez-moi votre appréciation, car vous devez connaître cela
vous, puits de science qui avez tout lu), me voici revenu, au milieu
de cette vie grossière, où hélas, je me sens bien exilé, n'y ayant pas
ce que j'ai laissé à Balbec; cette vie où je ne retrouve aucun
souvenir d'affection, aucun charme d'intellectualité; vie dont vous
mépriseriez sans doute l'ambiance et qui n'est pourtant pas sans
charme. Tout m'y semble avoir changé depuis que j'en étais parti, car
dans l'intervalle, une des ères les plus importantes de ma vie, celle
d'où notre amitié date, a commencé. J'espère qu'elle ne finira jamais.
Je n'ai parlé d'elle, de vous, qu'à une seule personne, qu'à mon amie
qui m'a fait la surprise de venir passer une heure auprès de moi. Elle
aimerait beaucoup vous connaître et je crois que vous vous accorderiez
car elle est aussi extrêmement littéraire. En revanche, pour repenser
à nos causeries, pour revivre ces heures que je n'oublierai jamais, je
me suis isolé de mes camarades, excellents garçons mais qui eussent
été bien incapables de comprendre cela. Ce souvenir des instants
passés avec vous, j'aurais presque mieux aimé, pour le premier jour,
l'évoquer pour moi seul et sans vous écrire. Mais j'ai craint que
vous, esprit subtil et cœur ultra-sensitif, ne vous mettiez martel en
tête en ne recevant pas de lettre, si toutefois vous avez daigné
abaisser votre pensée sur le rude cavalier que vous aurez fort à faire
pour dégrossir et rendre un peu plus subtil et plus digne de vous.»
Au fond cette lettre ressemblait beaucoup par sa tendresse à celles
que, quand je ne connaissais pas encore Saint-Loup, je m'étais imaginé
qu'il m'écrirait, dans ces songeries d'où la froideur de son premier
accueil m'avait tiré en me mettant en présence d'une réalité glaciale
qui ne devait pas être définitive. Une fois que je l'eus reçue, chaque
fois qu'à l'heure du déjeuner on apportait le courrier, je
reconnaissais tout de suite quand c'était de lui que venait une
lettre, car elle avait toujours ce second visage qu'un être montre
quand il est absent et dans les traits duquel (les caractères de
l'écriture) il n'y a aucune raison pour que nous ne croyions pas
saisir une âme individuelle aussi bien que dans la ligne du nez ou les
inflexions de la voix.
Je restais maintenant volontiers à table pendant qu'on desservait, et
si ce n'était pas un moment où les jeunes filles de la petite bande
pouvaient passer, ce n'était plus uniquement du côté de la mer que je
regardais. Depuis que j'en avais vu dans des aquarelles d'Elstir, je
cherchais à retrouver dans la réalité, j'aimais comme quelque chose de
poétique, le geste interrompu des couteaux encore de travers, la
rondeur bombée d'une serviette défaite où le soleil intercale un
morceau de velours jaune, le verre à demi vidé qui montre mieux ainsi
le noble évasement de ses formes et au fond de son vitrage translucide
et pareil à une condensation du jour, un reste de vin sombre, mais
scintillant de lumières, le déplacement des volumes, la transmutation
des liquides par l'éclairage, l'altération des prunes qui passent du
vert au bleu et du bleu à l'or dans le compotier déjà à demi
dépouillé, la promenade des chaises vieillottes qui deux fois par jour
viennent s'installer autour de la nappe dressée sur la table ainsi que
sur un autel où sont célébrées les fêtes de la gourmandise, et sur
laquelle au fond des huîtres quelques gouttes d'eau lustrale restent
comme dans de petits bénitiers de pierre; j'essayais de trouver la
beauté là où je ne m'étais jamais figuré qu'elle fût, dans les choses
les plus usuelles, dans la vie profonde des «natures mortes».
Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j'eus réussi à ce
qu'Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le
charme et l'élégance tout momentanés qu'on me trouva au moment où je
sortais du Grand-Hôtel (et qui était dus à un repos prolongé, à des
frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les
réserver (et aussi le crédit d'Elstir) pour la conquête de quelque
autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela
pour le simple plaisir de faire la connaissance d'Albertine. Mon
intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu'il était
assuré. Mais en moi la volonté ne partagea pas un instant cette
illusion, la volonté qui est le serviteur, persévérant et immuable, de
nos personnalités successives; cachée dans l'ombre, dédaignée,
inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des
variations de notre moi, à ce qu'il ne manque jamais du nécessaire.
Pendant qu'au moment où va se réaliser un voyage désiré,
l'intelligence et la sensibilité commencent à se demander s'il vaut
vraiment la peine d'être entrepris, la volonté qui sait que ces
maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce
voyage, si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse
disserter devant la gare, multiplier les hésitations; mais elle
s'occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour
l'heure du départ. Elle est aussi invariable que l'intelligence et la
sensibilité sont changeantes, mais comme elle est silencieuse, ne
donne pas ses raisons, elle semble presque inexistante; c'est sa ferme
détermination que suivent les autres parties de notre moi, mais sans
l'apercevoir tandis qu'elles distinguent nettement leurs propres
incertitudes. Ma sensibilité et mon intelligence instituèrent donc une
discussion sur la valeur du plaisir qu'il y aurait à connaître
Albertine tandis que je regardais dans la glace de vains et fragiles
agréments qu'elles eussent voulu garder intacts pour une autre
occasion. Mais ma volonté ne laissa pas passer l'heure où il fallait
partir, et ce fut l'adresse d'Elstir qu'elle donna au cocher. Mon
intelligence et ma sensibilité eurent le loisir, puisque le sort en
était jeté, de trouver que c'était dommage. Si ma volonté avait donné
une autre adresse, elles eussent été bien attrapées.
Quand j'arrivai chez Elstir, un peu plus tard, je crus d'abord que
Mlle Simonet n'était pas dans l'atelier. Il y avait bien une jeune
fille assise, en robe de soie, nu tête, mais de laquelle je ne
connaissais pas la magnifique chevelure, ni le nez, ni ce teint et où
je ne retrouvais pas l'entité que j'avais extraite d'une jeune
cycliste se promenant coiffée d'un polo, le long de la mer. C'était
pourtant Albertine. Mais même quand je le sus, je ne m'occupai pas
d'elle. En entrant dans toute réunion mondaine, quand on est jeune, on
meurt à soi-même, on devient un homme différent, tout salon étant un
nouvel univers où, subissant la loi d'une autre perspective morale, on
darde son attention, comme si elles devaient nous importer à jamais,
sur des personnes, des danses, des parties de cartes, que l'on aura
oubliées le lendemain. Obligé de suivre, pour me diriger vers une
causerie avec Albertine, un chemin nullement tracé par moi et qui
s'arrêtait d'abord devant Elstir, passait par d'autres groupes
d'invités à qui on me nommait, puis le long du buffet, où m'étaient
offertes, et où je mangeais, des tartes aux fraises, cependant que
j'écoutais, immobile, une musique qu'on commençait d'exécuter, je me
trouvais donner à ces divers épisodes la même importance qu'à ma
présentation à Mlle Simonet, présentation qui n'était plus que l'un
d'entre eux et que j'avais entièrement oubliée avoir été, quelques
minutes auparavant, le but unique de ma venue. D'ailleurs n'en est-il
pas ainsi, dans la vie active, de nos vrais bonheurs, de nos grands
malheurs. Au milieu d'autres personnes, nous recevons de celle que
nous aimons la réponse favorable ou mortelle que nous attendions
depuis une année. Mais il faut continuer à causer, les idées
s'ajoutent les unes aux autres, développant une surface sous laquelle
c'est à peine si de temps à autre vient sourdement affleurer le
souvenir autrement profond mais fort étroit que le malheur est venu
pour nous. Si, au lieu du malheur, c'est le bonheur il peut arriver
que ce ne soit que plusieurs années après que nous nous rappelons que
le plus grand événement de notre vie sentimentale s'est produit, sans
que nous eussions le temps de lui accorder une longue attention,
presque d'en prendre conscience, dans une réunion mondaine par
exemple, et où nous ne nous étions rendus que dans l'attente de cet
événement.
Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu'il me présentât à
Albertine, assise un peu plus loin, je finis d'abord de manger un
éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je
venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose
qu'il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur
certaines foires normandes. Ce n'est pas à dire que la présentation
qui suivit ne me causa aucun plaisir et n'offrit pas, à mes yeux, une
certaine gravité. Pour le plaisir, je ne le connus naturellement qu'un
peu plus tard, quand, rentré à l'hôtel, resté seul, je fus redevenu
moi-même. Il en est des plaisirs comme des photographies. Ce qu'on
prend en présence de l'être aimé, n'est qu'un cliché négatif, on le
développe plus tard, une fois chez soi, quand on a retrouvé à sa
disposition cette chambre noire intérieure dont l'entrée est
«condamnée» tant qu'on voit du monde.
Si la connaissance du plaisir fut ainsi retardée pour moi de quelques
heures, en revanche la gravité de cette présentation, je la ressentis
tout de suite. Au moment de la présentation, nous avons beau nous
sentir tout à coup gratifiés et porteurs d'un «bon», valable pour des
plaisirs futurs, après lequel nous courions depuis des semaines, nous
comprenons bien que son obtention met fin pour nous, non pas seulement
à de pénibles recherches–ce qui ne pourrait que nous remplir de
joie–mais aussi à l'existence d'un certain être, celui que notre
imagination avait dénaturé, que notre crainte anxieuse de ne jamais
pouvoir être connus de lui avait grandi. Au moment où notre nom
résonne dans la bouche du présentateur, surtout si celui-ci l'entoure
comme fit Elstir de commentaires élogieux, ce moment sacramentel,
analogue à celui où, dans une féérie, le génie ordonne à une personne
d'en être soudain une autre, celle que nous avons désiré d'approcher,
s'évanouit; d'abord comment resterait-elle pareille à elle-même
puisque–de par l'attention que l'inconnue est obligée de prêter à
notre nom et de marquer à notre personne–dans les yeux hier situés
à l'infini (et que nous croyions que les nôtres, errants, mal réglés,
désespérés, divergents, ne parviendraient jamais à rencontrer) le
regard conscient, la pensée inconnaissable que nous cherchions, vient
d'être miraculeusement et tout simplement remplacée par notre propre
image peinte comme au fond d'un miroir qui sourirait. Si l'incarnation
de nous même en ce qui nous en semblait le plus différent est ce qui
modifie le plus la personne à qui on vient de nous présenter, la forme
de cette personne reste encore assez vague; et nous pouvons nous
demander si elle sera dieu, table ou cuvette. Mais, aussi agiles que
ces ciroplastes qui font un buste devant nous en cinq minutes, les
quelques mots que l'inconnue va nous dire, préciseront cette forme et
lui donneront quelque chose de définitif qui exclura toutes les
hypothèses auxquelles se livraient la veille notre désir et notre
imagination. Sans doute, même avant de venir à cette matinée,
Albertine n'était plus tout à fait pour moi ce seul fantôme digne de
hanter notre vie que reste une passante dont nous ne savons rien, que
nous avons à peine discernée. Sa parenté avec Mme Bontemps avait déjà
restreint ces hypothèses merveilleuses, en aveuglant une des voies par
lesquelles elles pouvaient se répandre. Au fur et à mesure que je me
rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette
connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d'imagination
et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment
moins, notion à laquelle il est vrai que venait s'ajouter une sorte
d'équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés
financières donnent après le remboursement de l'action primitive, et
qu'elles appellent action de jouissance. Son nom, ses parentés avaient
été une première limite apportée à mes suppositions. Son amabilité,
tandis que tout près d'elle je retrouvais son petit grain de beauté
sur la joue au-dessous de l'œil fut une autre borne; enfin, je fus
étonné de l'entendre se servir de l'adverbe «parfaitement» au lieu de
«tout à fait», en parlant de deux personnes, disant de l'une «elle est
parfaitement folle, mais très gentille tout de même» et de l'autre
«c'est un monsieur parfaitement commun et parfaitement ennuyeux». Si
peu plaisant que soit cet emploi de «parfaitement», il indique un degré
de civilisation et de culture auquel je n'aurais pu imaginer
qu'atteignait la bacchante à bicyclette, la muse orgiaque du golf. Il
n'empêche d'ailleurs qu'après cette première métamorphose, Albertine
devait changer encore bien des fois pour moi. Les qualités et les
défauts qu'un être présente disposés au premier plan de son visage, se
rangent selon une formation tout autre si nous l'abordons par un côté
différent–comme dans une ville les monuments répandus en ordre
dispersé sur une seule ligne, d'un autre point de vue s'échelonnent en
profondeur et échangent leurs grandeurs relatives. Pour commencer je
trouvai Albertine l'air assez intimidée à la place d'implacable; elle
me sembla plus comme il faut que mal élevée à en juger par les
épithètes de «elle a un mauvais genre, elle a un drôle de genre»,
qu'elle appliqua à toutes les jeunes filles dont je lui parlai; elle
avait enfin comme point de mire du visage une tempe assez enflammée et
peu agréable à voir, et non plus le regard singulier auquel j'avais
toujours repensé jusque-là. Mais ce n'était qu'une seconde vue et il y
en avait d'autres sans doute par lesquelles je devrais successivement
passer. Ainsi ce n'est qu'après avoir reconnu non sans tâtonnements
les erreurs d'optique du début qu'on pourrait arriver à la
connaissance exacte d'un être si cette connaissance était possible.
Mais elle ne l'est pas; car tandis que se rectifie la vision que nous
avons de lui, lui-même qui n'est pas un objectif inerte change pour
son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le
voir enfin plus clairement, ce n'est que les images anciennes que nous
en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le
représentent plus.
Pourtant, quelques déceptions inévitables qu'elle doive apporter,
cette démarche vers ce qu'on n'a qu'entrevu, ce qu'on a eu le loisir
d'imaginer, cette démarche est la seule qui soit saine pour les sens,
qui y entretienne l'appétit. De quel morne ennui est empreinte la vie
des gens qui par paresse ou timidité, se rendent directement en
voiture chez des amis qu'ils ont connus sans avoir d'abord rêvé d'eux,
sans jamais oser sur le parcours s'arrêter auprès de ce qu'ils
désirent.
Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l'éclair au café
que j'avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir
auprès d'Albertine, la rose que j'avais donnée au vieux monsieur, tous
ces détails choisis à notre insu par les circonstances et qui
composent pour nous, en un arrangement spécial et fortuit, le tableau
d'une première rencontre. Mais ce tableau, j'eus l'impression de le
voir d'un autre point de vue, de très loin de moi-même, comprenant
qu'il n'avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus tard,
à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour
où je l'avais connue, elle me rappela l'éclair, la fleur que j'avais
donnée, tout ce que je croyais, je ne peux pas dire n'être important
que pour moi, mais n'avoir été aperçu que de moi, que je retrouvais
ainsi, transcrit en une version dont je ne soupçonnais pas l'existence,
dans la pensée d'Albertine. Dès ce premier jour, quand en entrant je
pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de
muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j'avais causé un
moment avec une personne qui, grâce à l'habileté du prestidigitateur,
sans avoir rien de celle que j'avais suivie si longtemps au bord de la
mer, lui avait été substituée. J'aurais du reste pu le deviner
d'avance, puisque la jeune fille de la plage avait été fabriquée par
moi. Malgré cela, comme je l'avais, dans mes conversations avec
Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci
l'obligation morale de tenir les promesses d'amour faites à
l'Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit
obligé d'épouser ensuite la personne interposée. D'ailleurs, si avait
disparu provisoirement du moins de ma vie une angoisse qu'eût suffi à
apaiser le souvenir des manières comme il faut, de cette expression
«parfaitement commun» et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait
en moi un autre genre de désir qui, bien que doux et nullement
douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait à la longue
devenir aussi dangereux en me faisant ressentir à tout moment le
besoin d'embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes façons et
la timidité, la disponibilité inattendue, arrêtaient la course inutile
de mon imagination, mais donnaient naissance à une gratitude
attendrie. Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre
des clichés indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout
progrès, entre les scènes qui y sont figurées, dans la collection de
ceux qu'elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les
précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui
j'avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer.
C'était maintenant des souvenirs, c'est-à-dire des tableaux dont l'un
ne me semblait pas plus vrai que l'autre. Pour en finir avec ce premier soir
de présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la joue
au-dessous de l'œil, je me rappelai que de chez Elstir, quand Albertine
était partie, j'avais vu ce grain de beauté sur le menton.
En somme, quand je la voyais, je remarquais qu'elle avait un grain de
beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure
d'Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là.
J'avais beau être assez désappointé d'avoir trouvé en Mlle Simonet une
jeune fille trop peu différente de tout ce que je connaissais, de même
que ma déception devant l'église de Balbec ne m'empêchait pas de
désirer aller à Quimperlé, à Pont-Aven et à Venise je me disais que par
Albertine du moins, si elle-même n'était pas ce que j'avais espéré, je
pourrais connaître ses amies de la petite bande.
Je crus d'abord que j'y échouerais. Comme elle devait rester fort
longtemps encore à Balbec et moi aussi, j'avais trouvé que le mieux
était de ne pas trop chercher à la voir et d'attendre une occasion qui
me fît la rencontrer. Mais cela arrivât-il tous les jours, il était
fort à craindre qu'elle se contentât de répondre de loin à mon salut,
lequel dans ce cas, répété quotidiennement pendant toute la saison, ne
m'avancerait à rien.
Peu de temps après, un matin où il avait plu et où il faisait presque
froid, je fus abordé sur la digue par une jeune fille portant un
toquet et un manchon, si différente de celle que j'avais vue à la
réunion d'Elstir que reconnaître en elle la même personne semblait
pour l'esprit une opération impossible; le mien y réussit cependant,
mais après une seconde de surprise qui je crois n'échappa pas à
Albertine. D'autre part me souvenant à ce moment-là des «bonnes
façons» qui m'avaient frappé, elle me fit éprouver l'étonnement
inverse par son ton rude et ses manières «petite bande». Au reste la
tempe avait cessé d'être le centre optique et rassurant du visage,
soit que je fusse placé de l'autre côté, soit que le toquet la
recouvrît, soit que son inflammation ne fût pas constante. «Quel
temps, me dit-elle, au fond l'été sans fin à Balbec est une vaste
blague. Vous ne faites rien ici? On ne vous voit jamais au golf, aux
bals du Casino; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez
vous raser. Vous ne trouvez pas qu'on se bêtifie à rester tout le
temps sur la plage? Ah! vous aimez à faire le lézard? Vous avez du
temps de reste. Je vois que vous n'êtes pas comme moi, j'adore tous
les sports! Vous n'étiez pas aux courses de la Sogne? Nous y sommes
allés par le tram et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre
un tacot pareil! nous avons mis deux heures! J'aurais fait trois fois
l'aller et retour avec ma bécane.» Moi qui avais admiré Saint-Loup
quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer
d'intérêt local, le tortillard, à cause des innombrables détours qu'il
faisait, j'étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine
disait le «tram», le «tacot». Je sentais sa maîtrise dans un mode de
désignations où j'avais peur qu'elle ne constatât et ne méprisât mon
infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite
bande pour désigner ce chemin de fer ne m'était-elle pas encore
révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines
serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait
ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient
peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de
flegme britannique, les leçons d'une institutrice étrangère et une
hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission qui
cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et
redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable.
Mais elle était particulière et m'enchantait. Chaque fois que j'étais
quelques jours sans la rencontrer, je m'exaltais en me répétant: «On
ne vous voit jamais au golf», avec le ton nasal sur lequel elle
l'avait dit, toute droite sans bouger la tête. Et je pensais alors
qu'il n'existait pas de personne plus désirable.
Nous formions ce matin-là un de ces couples qui piquent çà et là la
digue de leur conjonction, de leur arrêt, juste le temps d'échanger
quelques paroles avant de se désunir pour reprendre séparément chacun
sa promenade divergente. Je profitai de cette immobilité pour regarder
et savoir définitivement où était situé le grain de beauté. Or, comme
une phrase de Vinteuil qui m'avait enchanté dans la Sonate et que ma
mémoire faisait errer de l'andante au final jusqu'au jour où ayant la
partition en main je pus la trouver et l'immobiliser dans mon souvenir
à sa place, dans le scherzo, de même le grain de beauté que je m'étais
rappelé tantôt sur la joue, tantôt sur le menton, s'arrêta à jamais
sur la lèvre supérieure au-dessous du nez. C'est ainsi encore que nous
rencontrons avec étonnement des vers que nous savons par cœur, dans une
pièce où nous ne soupçonnions pas qu'ils se trouvassent.
A ce moment, comme pour que devant la mer se multipliât en liberté,
dans la variété de ses formes, tout le riche ensemble décoratif
qu'était le beau déroulement des vierges, à la fois dorées et roses,
cuites par le soleil et par le vent, les amies d'Albertine, aux belles
jambes, à la taille souple, mais si différentes les unes des autres,
montrèrent leur groupe qui se développa, s'avançant dans notre
direction, plus près de la mer, sur une ligne parallèle. Je demandai à
Albertine la permission de l'accompagner pendant quelques instants.
Malheureusement elle se contenta de leur faire bonjour de la main.
«Mais vos amies vont se plaindre si vous les laissez», lui-dis-je,
espérant que nous nous promènerions ensemble. Un jeune homme aux
traits réguliers, qui tenait à la main des raquettes, s'approcha de
nous. C'était le joueur de baccarat dont les folies indignaient tant
la femme du premier président. D'un air froid, impassible, en lequel
il se figurait évidemment que consistait la distinction suprême, il
dit bonjour à Albertine. «Vous venez du golf, Octave? lui
demanda-t-elle. Ça a-t-il bien marché, étiez-vous en forme?–Oh! ça
me dégoûte, je suis dans les choux», répondit-il.–Est-ce qu'Andrée y
était?–Oui, elle a fait soixante-dix-sept.–Oh! mais c'est un
record.–J'avais fait quatre-vingt-deux hier.» Il était le fils d'un
très riche industriel qui devait jouer un rôle assez important dans
l'organisation de la prochaine Exposition Universelle. Je fus frappé à
quel point chez ce jeune homme et les autres très rares amis masculins
de ces jeunes filles la connaissance de tout ce qui était vêtements,
manière de les porter, cigares, boissons anglaises, cheveux, et qu'il
possédait jusque dans ses moindres détails avec une infaillibilité
orgueilleuse qui atteignait à la silencieuse modestie du savant–s'était
développée isolément sans être accompagnée de la moindre
culture intellectuelle. Il n'avait aucune hésitation sur l'opportunité
du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où on peut ou
non employer tel mot, même des règles les plus simples du français.
Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son
père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une
lettre ouverte aux électeurs, qu'il venait de faire afficher sur tous
les murs, il disait: «J'ai voulu voir le maire pour lui en causer, il
n'a pas voulu écouter mes justes griefs.» Octave obtenait, au casino,
des prix dans tous les concours de boston, de tango, etc., ce qui lui
ferait faire s'il le voulait un joli mariage dans ce milieu des «bains
de mer» où ce n'est pas au figuré mais au propre que les jeunes filles
épousent leur «danseur». Il alluma un cigare en disant à Albertine:
«Vous permettez», comme on demande l'autorisation de terminer tout en
causant un travail pressé. Car il ne pouvait jamais «rester sans rien
faire» quoiqu'il ne fît d'ailleurs jamais rien. Et comme l'inactivité
complète finit par avoir les mêmes effets que le travail exagéré,
aussi bien dans le domaine moral que dans la vie du corps et des
muscles, la constante nullité intellectuelle qui habitait sous le
front songeur d'Octave avait fini par lui donner, malgré son air calme,
d'inefficaces démangeaisons de penser qui la nuit l'empêchaient de
dormir, comme il aurait pu arriver à un métaphysicien surmené.
Pensant que si je connaissais leurs amis j'aurais plus d'occasions de
voir ces jeunes filles, j'avais été sur le point de lui demander à
être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu'il fut parti en répétant:
«Je suis dans les choux.» Je pensais lui inculquer ainsi l'idée de le
faire la prochaine fois. «Mais voyons, s'écria-t-elle, je ne peux pas
vous présenter à un gigolo! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne
pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un
point c'est tout. Je m'y connais, il ne serait pas du tout votre
genre.–Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi, lui
dis-je, espérant qu'elle allait me proposer d'aller avec elle les
rejoindre.–Mais non, elles n'ont aucun besoin de moi». Nous croisâmes
Bloch qui m'adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrassé au
sujet d'Albertine qu'il ne connaissait pas ou du moins connaissait
«sans la connaître», abaissa sa tête vers son col d'un mouvement raide
et rébarbatif. «Comment s'appelle-t-il, cet ostrogoth-là?, me demanda
Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu'il ne me connaît
pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut.» Je n'eus pas le temps de
répondre à Albertine, car marchant droit sur nous: «Excuse-moi,
dit-il, de t'interrompre, mais je voulais t'avertir que je vais demain
à Doncières. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me
demande ce que Saint-Loup-en-Bray doit penser de moi. Je te préviens
que je prends le train de deux heures. A ta disposition.» Mais je me
pensais plus qu'à revoir Albertine et à tâcher de connaître ses amies,
et Doncières, comme elles n'y allaient pas et me ferait rentrer après
l'heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du
monde. Je dis à Bloch que cela m'était impossible. «Hé bien, j'irai
seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai à
Saint-Loup, pour charmer son cléricalisme: «Apprends que mon devoir ne
dépend pas du sien, qu'il y manque s'il veut; je dois faire le mien.»
«Je reconnais qu'il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce
qu'il me dégoûte!» Je n'avais jamais songé que Bloch pût être joli
garçon; il l'était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez
très busqué, un air d'extrême finesse et d'être persuadé de sa
finesse, il avait un visage agréable. Mais il ne pouvait pas plaire à
Albertine. C'était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de
celle-ci, de la dureté, de l'insensibilité de la petite bande, de sa
grossièreté avec tout ce qui n'était pas elle. D'ailleurs plus tard
quand je les présentai, l'antipathie d'Albertine ne diminua pas. Bloch
appartenait à un milieu où, entre la blague exercée contre le monde et
pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un
homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis
spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte
particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il
s'inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect
exagéré et si c'était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d'une
voix qui se moquait des mots qu'elle prononçait mais avait conscience
d'appartenir à quelqu'un qui n'était pas un mufle. Cette première
seconde donnée à une coutume qu'il suivait et raillait à la fois
(comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et
heureuse») il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses
subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les
nerfs» d'Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu'il s'appelait
Bloch, elle s'écria: «Je l'aurais parié que c'était un youpin. C'est
bien leur genre de faire les punaises.» Du reste, Bloch devait dans la
suite irriter Albertine d'autre façon. Comme beaucoup d'intellectuels
il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour
chacune d'elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela
ennuyait Albertine, laquelle n'aimait pas beaucoup qu'on s'occupât de
ce qu'elle faisait, que quand elle s'était foulé le pied et restait
tranquille, Bloch dît: «Elle est sur sa chaise longue, mais par
ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et
de quelconques tennis.» Ce n'était que de la «littérature», mais qui,
à cause des difficultés qu'Albertine sentait que cela pouvait lui
créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en
disant qu'elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre
en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces
choses. Nous nous quittâmes, Albertine et moi, en nous promettant de
sortir une fois ensemble. J'avais causé avec elle sans plus savoir où
tombaient mes paroles, ce qu'elles devenaient, que si j'eusse jeté des
cailloux dans un abîme sans fond. Qu'elles soient remplies en général
par la personne à qui nous les adressons d'un sens qu'elle tire de sa
propre substance et qui est très différent de celui que nous avions
mis dans ces mêmes paroles, c'est un fait que la vie courante nous
révèle perpétuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprès
d'une personne dont l'éducation (comme pour moi celle d'Albertine)
nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les
principes, nous ne savons pas si nos paroles éveillent en elle quelque
chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui pourtant on aurait
à faire comprendre certaines choses. De sorte qu'essayer de me lier
avec Albertine m'apparaissait comme une mise en contact avec l'inconnu
sinon avec l'impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser
un cheval, aussi reposant qu'élever des abeilles ou que cultiver des
rosiers.
J'avais cru, il y avait quelques heures, qu'Albertine ne répondrait à
mon salut que de loin. Nous venions de nous quitter en faisant le
projet d'une excursion ensemble. Je me promis, quand je rencontrerais
Albertine, d'être plus hardi avec elle, et je m'étais tracé d'avance
le plan de tout ce que je lui dirais et même (maintenant que j'avais
tout à fait l'impression qu'elle devait être légère) de tous les
plaisirs que je lui demanderais. Mais l'esprit est influençable comme
la plante, comme la cellule, comme les éléments chimiques, et le
milieu qui le modifie si on l'y plonge, ce sont des circonstances, un
cadre nouveau. Devenu différent par le fait de sa présence même, quand
je me trouvai de nouveau avec Albertine, je lui dis tout autre chose
que ce que j'avais projeté. Puis me souvenant de la tempe enflammée je
me demandais si Albertine n'apprécierait pas davantage une gentillesse
qu'elle saurait être désintéressée. Enfin j'étais embarrassé devant
certains de ses regards, de ses sourires. Ils pouvaient signifier
mœurs faciles mais aussi gaîté un peu bête d'une jeune fille
sémillante mais ayant un fond d'honnêteté. Une même expression, de
figure comme de langage, pouvant comporter diverses acceptions,
j'étais hésitant comme un élève devant les difficultés d'une version
grecque.
Cette fois-là nous rencontrâmes presque tout de suite la grande
Andrée, celle qui avait sauté par-dessus le premier président;
Albertine dut me présenter. Son amie avait des yeux extraordinairement
clairs, comme est dans un appartement à l'ombre l'entrée, par la porte
ouverte, d'une chambre où donnent le soleil et le reflet verdâtre de
la mer illuminée.
Cinq messieurs passèrent que je connaissais très bien de vue depuis
que j'étais à Balbec. Je m'étais souvent demandé qui ils étaient. «Ce
ne sont pas des gens très chics, me dit Albertine en ricanant d'un air
de mépris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche,
hein, il dégotte bien, c'est le dentiste de Balbec, c'est un brave
type; le gros c'est le maire, pas le tout petit gros, celui-là vous
devez l'avoir vu, c'est le professeur de danses, il est assez moche
aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de
bruit au Casino, que nous démolissons ses chaises, que nous voulons
danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donné le prix quoique il
n'y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je
lui aurais fait bonjour pour faire rager le maître de danse, mais je
ne pouvais pas parce qu'il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le
conseiller général, un homme d'une très bonne famille qui s'est mis du
côté des républicains, pour de l'argent; aucune personne propre ne le
salue plus. Il connaît mon oncle, à cause du gouvernement, mais le
reste de ma famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un
imperméable, c'est le chef d'orchestre. Comment, vous ne le connaissez
pas! Il joue divinement. Vous n'avez pas été entendre Cavalleria
Rusticana? Ah! je trouve ça idéal! Il donne un concert ce soir, mais
nous ne pouvons pas y aller parce que ça a lieu dans la salle de la
Mairie. Au casino ça ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie
d'où on a enlevé le Christ, la mère d'Andrée tomberait en apoplexie si
nous y allions. Vous me direz que le mari de ma tante est dans le
gouvernement. Mais qu'est-ce que vous voulez? Ma tante est ma tante.
Ce n'est pas pour cela que je l'aime! Elle n'a jamais eu qu'un désir,
se débarrasser de moi. La personne qui m'a vraiment servi de mère, et
qui a eu double mérite puisqu'elle ne m'est rien, c'est une amie que
j'aime du reste comme une mère. Je vous montrerai sa photo.» Nous
fûmes abordés un instant par le champion de golf et joueur de baccara,
Octave. Je pensai avoir découvert un lien entre nous, car j'appris
dans la conversation qu'il était un peu parent, et de plus assez aimé
des Verdurin. Mais il parla avec dédain des fameux mercredis, et
ajouta que M. Verdurin ignorait l'usage du smoking ce qui rendait
assez gênant de le rencontrer dans certains «music-halls» où on aurait
tant aimé ne pas s'entendre crier: «Bonjour galopin» par un monsieur
en veston et en cravate noire de notaire de village. Puis Octave nous
quitta, et bientôt après ce fut le tour d'Andrée, arrivée devant son
chalet où elle entra sans que de toute la promenade elle m'eût dit un
seul mot. Je regrettai d'autant plus son départ que tandis que je
faisais remarquer à Albertine combien son amie avait été froide avec
moi, et rapprochais en moi-même cette difficulté qu'Albertine semblait
avoir à me lier avec ses amies de l'hostilité contre laquelle, pour
exaucer mon souhait, paraissait s'être le premier jour heurté Elstir,
passèrent des jeunes filles que je saluai, les demoiselles d'Ambresac,
auxquelles Albertine dit aussi bonjour.
Je pensai que ma situation vis-à-vis d'Albertine allait en être
améliorée. Elles étaient les filles d'une parente de Mme de
Villeparisis et qui connaissait aussi Mme de Luxembourg. M. et Mme
d'Ambresac qui avaient une petite villa à Balbec, et excessivement
riches, menaient une vie des plus simples, étaient toujours habillés,
le mari du même veston, la femme d'une robe sombre. Tous deux
faisaient à ma grand'mère d'immenses saluts qui ne menaient à rien.
Les filles, très jolies, s'habillaient avec plus d'élégance mais une
élégance de ville et non de plage. Dans leurs robes longues, sous
leurs grands chapeaux, elles avaient l'air d'appartenir à une autre
humanité qu'Albertine. Celle-ci savait très bien qui elles étaient.
«Ah! vous connaissez les petites d'Ambresac. Hé bien, vous connaissez
des gens très chics. Du reste, ils sont très simples, ajouta-t-elle
comme si c'était contradictoire. Elles sont très gentilles mais
tellement bien élevées qu'on ne les laisse pas aller au Casino,
surtout à cause de nous, parce que nous avons trop mauvais genre.
Elles vous plaisent? Dame, ça dépend. C'est tout à fait les petites
oies blanches. Ça a peut-être son charme. Si vous aimez les petites
oies blanches, vous êtes servi à souhait. Il paraît qu'elles peuvent
plaire puisqu'il y en a déjà une de fiancée au marquis de Saint-Loup.
Et cela fait beaucoup de peine à la cadette qui était amoureuse de ce
jeune homme. Moi, rien que leur manière de parler du bout des lèvres
m'énerve. Et puis elles s'habillent d'une manière ridicule. Elles vont
jouer au golf en robes de soie. A leur âge elles sont mises plus
prétentieusement que des femmes âgées qui savent s'habiller. Tenez
Madame Elstir, voilà une femme élégante.» Je répondis qu'elle m'avait
semblé vêtue avec beaucoup de simplicité. Albertine se mit à rire.
«Elle est mise très simplement, en effet, mais elle s'habille à ravir
et pour arriver à ce que vous trouvez de la simplicité, elle dépense
un argent fou.» Les robes de Mme Elstir passaient inaperçues aux yeux
de quelqu'un qui n'avait pas le goût sûr et sobre des choses de la
toilette. Il me faisait défaut. Elstir le possédait au suprême degré,
à ce que me dit Albertine. Je ne m'en étais pas douté ni que les
choses élégantes mais simples qui emplissaient son atelier étaient des
merveilles désirées par lui, qu'il avait suivies de vente en vente,
connaissant toute leur histoire, jusqu'au jour où il avait gagné assez
d'argent pour pouvoir les posséder. Mais là-dessus, Albertine aussi
ignorante que moi, ne pouvait rien m'apprendre. Tandis que pour les
toilettes, avertie par un instinct de coquette et peut-être par un
regret de jeune fille pauvre qui goûte avec plus de désintéressement,
de délicatesse chez les riches ce dont elle ne pourra se parer
elle-même, elle sut me parler très bien des raffinements d'Elstir, si
difficile qu'il trouvait toute femme mal habillée, et que mettant tout
un monde dans une proportion, dans une nuance, il faisait faire pour
sa femme à des prix fous des ombrelles, des chapeaux, des manteaux
qu'il avait appris à Albertine à trouver charmants et qu'une personne
sans goût n'eût pas plus remarqués que je n'avais fait. Du reste,
Albertine qui avait fait un peu de peinture sans avoir d'ailleurs,
elle l'avouait, aucune «disposition», éprouvait une grande admiration
pour Elstir, et grâce à ce qu'il lui avait dit et montré, s'y
connaissait en tableaux d'une façon qui contrastait fort avec son
enthousiasme pour Cavalleria Rusticana. C'est qu'en réalité bien que
cela ne se vît guère encore, elle était très intelligente et dans les
choses qu'elle disait, la bêtise n'était pas sienne, mais celle de son
milieu et de son âge. Elstir avait eu sur elle une influence heureuse
mais partielle. Toutes les formes de l'intelligence n'étaient pas
arrivées chez Albertine au même degré de développement. Le goût de la
peinture avait presque rattrapé celui de la toilette et de toutes les
formes de l'élégance, mais n'avait pas été suivi par le goût de la
musique qui restait fort en arrière.
Albertine avait beau savoir qui étaient les Ambresac, comme qui peut
le plus ne peut pas forcément le moins, je ne la trouvai pas, après
que j'eusse salué ces jeunes filles, plus disposée à me faire
connaître ses amies. «Vous êtes bien bon d'attacher, de leur donner de
l'importance. Ne faites pas attention à elles, ce n'est rien du tout.
Qu'est-ce que ces petites gosses peuvent compter pour un homme de
votre valeur. Andrée au moins est remarquablement intelligente. C'est
une bonne petite fille, quoique parfaitement fantasque, mais les
autres sont vraiment très stupides.» Après avoir quitté Albertine, je
ressentis tout à coup beaucoup de chagrin que Saint-Loup m'eût caché
ses fiançailles, et fît quelque chose d'aussi mal que se marier sans
avoir rompu avec sa maîtresse. Peu de jours après pourtant, je fus
présenté à Andrée et comme elle parla assez longtemps, j'en profitai
pour lui dire que je voudrais bien la voir le lendemain, mais elle me
répondit que c'était impossible parce qu'elle avait trouvé sa mère
assez mal et ne voulait pas la laisser seule. Deux jours après, étant
allé voir Elstir, il me dit la sympathie très grande qu'Andrée avait
pour moi; comme je lui répondais: «Mais c'est moi qui ai eu beaucoup
de sympathie pour elle dès le premier jour, je lui avais demandé à la
revoir le lendemain, mais elle ne pouvait pas.–Oui, je sais, elle me
l'a raconté, me dit Elstir, elle l'a assez regretté, mais elle avait
accepté un pique-nique à dix lieues d'ici où elle devait aller en
break et elle ne pouvait plus se décommander.» Bien que ce mensonge
fût, Andrée me connaissant si peu, fort insignifiant, je n'aurais pas
dû continuer à fréquenter une personne qui en était capable. Car ce
que les gens ont fait, ils le recommencent indéfiniment. Et qu'on
aille voir chaque année un ami qui les premières fois n'a pu venir à
votre rendez-vous, ou s'est enrhumé, on le retrouvera avec un autre
rhume qu'il aura pris, on le manquera à un autre rendez-vous où il ne
sera pas venu, pour une même raison permanente à la place de laquelle
il croit voir des raisons variées, tirées des circonstances.
Un des matins qui suivirent celui où Andrée m'avait dit qu'elle était
obligée de rester auprès de sa mère, je faisais quelques pas avec
Albertine que j'avais aperçue, élevant au bout d'un cordonnet un
attribut bizarre qui la faisait ressembler à l'«Idolâtrie» de Giotto;
il s'appelle d'ailleurs un «diabolo» et est tellement tombé en
désuétude que devant le portrait d'une jeune fille en tenant un, les
commentateurs de l'avenir pourront disserter comme devant telle figure
allégorique de l'Arêna, sur ce qu'elle a dans la main. Au bout d'un
moment, leur amie à l'air pauvre et dur, qui avait ricané le premier
jour d'un air si méchant: «Il me fait de la peine ce pauvre vieux» en
parlant du vieux monsieur effleuré par les pieds légers d'Andrée, vint
dire à Albertine: «Bonjour, je vous dérange?» Elle avait ôté son
chapeau qui la gênait, et ses cheveux comme une variété végétale
ravissante et inconnue reposaient sur son front, dans la minutieuse
délicatesse de leur foliation. Albertine, peut-être irritée de la voir
tête nue, ne répondit rien, garda un silence glacial malgré lequel
l'autre resta, tenue à distance de moi par Albertine qui s'arrangeait
à certains instants pour être seule avec elle, à d'autres pour marcher
avec moi, en la laissant derrière. Je fus obligé pour qu'elle me
présentât de le lui demander devant l'autre. Alors au moment où
Albertine me nomma, sur la figure et dans les yeux bleus de cette
jeune fille à qui j'avais trouvé un air si cruel quand elle avait dit:
«Ce pauvre vieux, y m'fait d'la peine», je vis passer et briller un
sourire cordial, aimant, et elle me tendit la main. Ses cheveux
étaient dorés, et ne l'étaient pas seuls; car si ses joues étaient
roses et ses yeux bleus, c'était comme le ciel encore empourpré du
matin où partout pointe et brille l'or.
Prenant feu aussitôt, je me dis que c'était une enfant timide quand
elle aimait et que c'était pour moi, par amour pour moi, qu'elle était
restée avec nous malgré les rebuffades d'Albertine, et qu'elle avait
dû être heureuse de pouvoir m'avouer enfin, par ce regard souriant et
bon, qu'elle serait aussi douce avec moi que terrible aux autres. Sans
doute m'avait-elle remarqué sur la plage même quand je ne la
connaissais pas encore et pensa-t-elle à moi depuis; peut-être
était-ce pour se faire admirer de moi qu'elle s'était moquée du vieux
monsieur et parce qu'elle ne parvenait pas à me connaître qu'elle
avait eu les jours suivants l'air morose. De l'hôtel, je l'avais
souvent aperçue le soir se promenant sur la plage. C'était
probablement avec l'espoir de me rencontrer. Et maintenant, gênée par
la présence d'Albertine autant qu'elle l'eût été par celle de toute la
bande, elle ne s'attachait évidemment à nos pas, malgré l'attitude de
plus en plus froide de son amie, que dans l'espoir de rester la
dernière, de prendre rendez-vous avec moi pour un moment où elle
trouverait moyen de s'échapper sans que sa famille et ses amies le
sussent et me donner rendez-vous dans un lieu sûr avant la messe ou
après le golf. Il était d'autant plus difficile de la voir qu'Andrée
était mal avec elle et la détestait.
–J'ai supporté longtemps sa terrible fausseté, me dit-elle, sa
bassesse, les innombrables crasses qu'elle m'a faites. J'ai tout
supporté à cause des autres. Mais le dernier trait a tout fait
déborder. Et elle me raconta un potin qu'avait fait cette jeune fille
et qui, en effet, pouvait nuire à Andrée.
Mais les paroles à moi promises par le regard de Gisèle pour le moment
où Albertine nous aurait laissés ensemble ne purent m'être dites,
parce qu'Albertine, obstinément placée entre nous deux, ayant continué
de répondre de plus en plus brièvement, puis ayant cessé de répondre
du tout aux propos de son amie, celle-ci finit par abandonner la
place. Je reprochai à Albertine d'avoir été si désagréable. «Cela lui
apprendra à être plus discrète. Ce n'est pas une mauvaise fille mais
elle est barbante. Elle n'a pas besoin de venir fourrer son nez
partout. Pourquoi se colle-t-elle à nous sans qu'on lui demande. Il
était moins cinq que je l'envoie paître. D'ailleurs, je déteste
qu'elle ait ses cheveux comme ça, ça donne mauvais genre.» Je
regardais les joues d'Albertine pendant qu'elle me parlait et je me
demandais quel parfum, quel goût elles pouvaient avoir: ce jour-là
elle était non pas fraîche, mais lisse, d'un rose uni, violacé,
crémeux, comme certaines roses qui ont un vernis de cire. J'étais
passionné pour elles comme on l'est parfois pour une espèce de fleurs.
«Je ne l'avais pas remarqué», lui répondis-je.–Vous l'avez pourtant
assez regardée, on aurait dit que vous vouliez faire son portrait, me
dit-elle sans être radoucie par le fait qu'en ce moment ce fût
elle-même que je regardais tant. Je ne crois pourtant pas qu'elle
vous plairait. Elle n'est pas flirt du tout. Vous devez aimer les
jeunes filles flirt, vous. En tous cas, elle n'aura plus l'occasion
d'être collante et de se faire semer, parce qu'elle repart tantôt pour
Paris.–Vos autres amies s'en vont avec elle?.–Non, elle seulement,
elle et miss, parce qu'elle a à repasser ses examens, elle va
potasser, la pauvre gosse. Ce n'est pas gai, je vous assure. Il peut
arriver qu'on tombe sur un bon sujet. Le hasard est si grand. Ainsi
une de nos amies a eu: «Racontez un accident auquel vous avez
assisté». Ça, c'est une veine. Mais je connais une jeune fille qui a
eu à traiter (et à l'écrit encore): «D'Alceste ou de Philinte, qui
préféreriez-vous avoir comme ami?» Ce que j'aurais séché là-dessus!
D'abord en dehors de tout, ce n'est pas une question à poser à des
jeunes filles. Les jeunes filles sont liées avec d'autres jeunes
filles et ne sont pas censées avoir pour amis des messieurs. (Cette
phrase, en me montrant que j'avais peu de chance d'être admis dans la
petite bande, me fit trembler.) Mais en tous cas, même si la question
était posée à des jeunes gens, qu'est-ce que vous voulez qu'on puisse
trouver à dire là-dessus? Plusieurs familles ont écrit au _Gaulois_ pour
se plaindre de la difficulté de questions pareilles. Le plus fort est
que dans un recueil des meilleurs devoirs d'élèves couronnées, le
sujet a été traité deux fois d'une façon absolument opposée. Tout
dépend de l'examinateur. L'un voulait qu'on dise que Philinte était un
homme flatteur et fourbe, l'autre qu'on ne pouvait pas refuser son
admiration à Alceste, mais qu'il était par trop acariâtre et que comme
ami il fallait lui préférer Philinte. Comment voulez-vous que les
malheureuses élèves s'y reconnaissent quand les professeurs ne sont
pas d'accord entre eux. Et encore ce n'est rien, chaque année ça
devient plus difficile. Gisèle ne pourrait s'en tirer qu'avec un bon
coup de piston.» Je rentrai à l'hôtel, ma grand'mère n'y était pas, je
l'attendis longtemps; enfin, quand elle rentra, je la suppliai de me
laisser aller faire dans des conditions inespérées une excursion qui
durerait peut-être quarante-huit heures, je déjeunai avec elle,
commandai une voiture et me fis conduire à la gare. Gisèle ne serait
pas étonnée de m'y voir; une fois que nous aurions changé à Doncières,
dans le train de Paris, il y avait un wagon couloir où tandis que miss
sommeillerait je pourrais emmener Gisèle dans des coins obscurs,
prendre rendez-vous avec elle pour ma rentrée à Paris que je tâcherais
de rapprocher le plus possible. Selon la volonté qu'elle
m'exprimerait, je l'accompagnerais jusqu'à Caen ou jusqu'à Évreux, et
reprendrais le train suivant. Tout de même, qu'eût-elle pensé si elle
avait su que j'avais hésité longtemps entre elle et ses amies, que
tout autant que d'elle j'avais voulu être amoureux d'Albertine, de la
jeune fille aux yeux clairs, et de Rosemonde! J'éprouvais des remords,
maintenant qu'un amour réciproque allait m'unir à Gisèle. J'aurais pu
du reste lui assurer très véridiquement qu'Albertine ne me plaisait
plus. Je l'avais vue ce matin s'éloigner en me tournant presque le
dos, pour parler à Gisèle. Sur sa tête inclinée d'un air boudeur, ses
cheveux qu'elle avait derrière, différents et plus noirs encore,
luisaient comme si elle venait de sortir de l'eau. J'avais pensé à une
poule mouillée et ces cheveux m'avaient fait incarner en Albertine une
autre âme que jusque-là la figure violette et le regard mystérieux.
Ces cheveux luisants derrière la tête, c'est tout ce que j'avais pu
apercevoir d'elle pendant un moment, et c'est cela seulement que je
continuais à voir. Notre mémoire ressemble à ces magasins, qui, à
leurs devantures, exposent d'une certaine personne, une fois une
photographie, une fois une autre. Et d'habitude la plus récente reste
quelque temps seule en vue. Tandis que le cocher pressait son cheval,
j'écoutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle me
disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main tendue: c'est
que dans les périodes de ma vie où je n'étais pas amoureux et où je
désirais de l'être, je ne portais pas seulement en moi un idéal
physique de beauté qu'on a vu, que je reconnaissais de loin dans
chaque passante assez éloignée pour que ses traits confus ne
s'opposassent pas à cette identification, mais encore le fantôme
moral–toujours prêt à être incarné–de la femme qui allait être éprise
de moi, me donner la réplique dans la comédie amoureuse que j'avais
tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille
aimable me semblait avoir la même envie de jouer, pourvu qu'elle eût
aussi un peu le physique de l'emploi. De cette pièce, quelle que fût
la nouvelle «étoile» que j'appelais à créer ou à reprendre le rôle, le
scénario, les péripéties, le texte même, gardaient une forme _ne
varietur_.
Quelques jours plus tard, malgré le peu d'empressement qu'Albertine
avait mis à nous présenter, je connaissais toute la petite bande du
premier jour, restée au complet à Balbec (sauf Gisèle, qu'à cause d'un
arrêt prolongé devant la barrière de la gare, et un changement dans
l'horaire, je n'avais pu rejoindre au train, parti cinq minutes avant
mon arrivée, et à laquelle d'ailleurs je ne pensais plus) et en plus
deux ou trois de leurs amies qu'à ma demande elles me firent
connaître. Et ainsi l'espoir du plaisir que je trouverais avec une
jeune fille nouvelle venant d'une autre jeune fille par qui je l'avais
connue, la plus récente était alors comme une de ces variétés de roses
qu'on obtient grâce à une rose d'une autre espèce. Et remontant de
corolle en corolle dans cette chaîne de fleurs, le plaisir d'en
connaître une différente me faisait retourner vers celle à qui je la
devais, avec une reconnaissance mêlée d'autant de désir que mon espoir
nouveau. Bientôt je passai toutes mes journées avec ces jeunes filles.
Hélas! dans la fleur la plus fraîche on peut distinguer les points
imperceptibles qui pour l'esprit averti dessinent déjà ce qui sera,
par la dessiccation ou la fructification des chairs aujourd'hui en
fleur, la forme immuable et déjà prédestinée de la graine. On suit
avec délices un nez pareil à une vaguelette qui enfle délicieusement
une eau matinale et qui semble immobile, dessinable, parce que la mer
est tellement calme qu'on ne perçoit pas la marée. Les visages humains
ne semblent pas changer au moment qu'on les regarde parce que la
révolution qu'ils accomplissent est trop lente pour que nous la
percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur
mère ou leur tante, pour mesurer les distances que sous l'attraction
interne d'un type généralement affreux, ces traits auraient traversées
dans moins de trente ans, jusqu'à l'heure du déclin des regards,
jusqu'à celle où le visage passé tout entier au-dessous de l'horizon,
ne reçoit plus de lumière. Je savais que aussi profond, aussi
inéluctable que le patriotisme juif, ou l'atavisme chrétien chez ceux
qui se croient le plus libérés de leur race, habitait sous la rose
inflorescence d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée, inconnus à
elles-mêmes, tenu en réserve pour les circonstances, un gros nez, une
bouche proéminente, un embonpoint qui étonnerait mais était en réalité
dans la coulisse, prêt à entrer en scène, tout comme tel dreyfusisme,
tel cléricalisme soudain, imprévu, fatal, tel héroïsme nationaliste et
féodal, soudainement issus à l'appel des circonstances d'une nature
antérieure à l'individu lui-même, par laquelle il pense, vit, évolue,
se fortifie ou meurt, sans qu'il puisse la distinguer des mobiles
particuliers qu'il prend pour elle. Même mentalement, nous dépendons
des lois naturelles beaucoup plus que nous ne croyons et notre esprit
possède d'avance comme certain cryptogame, comme telle graminée, les
particularités que nous croyons choisir. Mais nous ne saisissons que
les idées secondes sans percevoir la cause première (race juive,
famille française, etc.) qui les produisait nécessairement et que nous
manifestons au moment voulu. Et peut-être, alors que les unes nous
paraissent le résultat d'une délibération, les autres d'une imprudence
dans notre hygiène, tenons-nous de notre famille, comme les
papillonacées la forme de leur graine, aussi bien les idées dont nous
vivons que la maladie dont nous mourrons.
Comme sur un plant où les fleurs mûrissent à des époques différentes,
je les avais vues, en de vieilles dames, sur cette plage de Balbec,
ces dures graines, ces mous tubercules, que mes amies seraient un
jour. Mais qu'importait? en ce moment c'était la saison des fleurs.
Aussi quand Mme de Villeparisis m'invitait à une promenade, je
cherchais une excuse pour n'être pas libre. Je ne fis de visites à
Elstir que celles où mes nouvelles amies m'accompagnèrent. Je ne pus
même pas trouver un après-midi pour aller à Doncières voir Saint-Loup,
comme je le lui avais promis. Les réunions mondaines, les
conversations sérieuses, voire une amicale causerie, si elles avaient
pris la place de mes sorties avec ces jeunes filles, m'eussent fait le
même effet qui si à l'heure du déjeuner on nous emmenait non pas
manger, mais regarder un album. Les hommes, les jeunes gens, les
femmes vieilles ou mûres, avec qui nous croyons nous plaire, ne sont
portés pour nous que sur une plane et inconsistante superficie, parce
que nous ne prenons conscience d'eux que par la perception visuelle
réduite à elle-même; mais c'est comme déléguée des autres sens qu'elle
se dirige vers les jeunes filles; ils vont chercher l'une derrière
l'autre les diverses qualités odorantes, tactiles, savoureuses, qu'ils
goûtent ainsi même sans le secours des mains et des lèvres; et,
capables, grâce aux arts de transposition, au génie de synthèse où
excelle le désir, de restituer sous la couleur des joues ou de la
poitrine, l'attouchement, la dégustation, les contacts interdits, ils
donnent à ces filles la même consistance mielleuse qu'ils font quand
ils butinent dans une roseraie, ou dans une vigne dont ils mangent des
yeux les grappes.
S'il pleuvait, bien que le mauvais temps n'effrayât pas Albertine
qu'on voyait souvent, dans son caoutchouc, filer en bicyclette sous les
averses, nous passions la journée dans le casino où il m'eût paru ces
jours-là impossible de ne pas aller. J'avais le plus grand mépris pour
les demoiselles d'Ambresac qui n'y étaient jamais entrées. Et j'aidais
volontiers mes amies à jouer de mauvais tours au professeur de danse.
Nous subissions généralement quelques admonestations du tenancier ou
des employés usurpant un pouvoir directorial parce que mes amies, même
Andrée qu'à cause de cela j'avais cru le premier jour une créature si
dionysiaque et qui était au contraire frêle, intellectuelle, et cette
année-là fort souffrante, mais qui obéissait malgré cela moins à
l'état de sa santé qu'au génie de cet âge qui emporte tout et confond
dans la gaîté les malades et les vigoureux, ne pouvaient pas aller au
vestibule, à la salle des fêtes, sans prendre leur élan, sauter
par-dessus toutes les chaises, revenir sur une glissade en gardant
leur équilibre par un gracieux mouvement de bras, en chantant, mêlant
tous les arts, dans cette première jeunesse, à la façon de ces poètes
des anciens âges pour qui les genres ne sont pas encore séparés, et
qui mêlent dans un poème épique les préceptes agricoles aux
enseignements théologiques.
Cette Andrée qui m'avait paru la plus froide le premier jour était
infiniment plus délicate, plus affectueuse, plus fine qu'Albertine à
qui elle montrait une tendresse caressante et douce de grande sœur.
Elle venait au casino s'asseoir à côté de moi et savait–au
contraire d'Albertine–refuser un tour de valse ou même si j'étais
fatigué renoncer à aller au casino pour venir à l'hôtel. Elle
exprimait son amitié pour moi, pour Albertine, avec des nuances qui
prouvaient la plus délicieuse intelligence des choses du cœur, laquelle
était peut-être due en partie à son état maladif. Elle avait toujours
un sourire gai pour excuser l'enfantillage d'Albertine qui exprimait
avec une violence naïve la tentation irrésistible qu'offraient pour
elle des parties de plaisir auxquelles elle ne savait pas, comme
Andrée, préférer résolument de causer avec moi… Quand l'heure
d'aller à un goûter donné au golf approchait, si nous étions tous
ensemble à ce moment-là, elle se préparait, puis venant à Andrée: «Hé
bien, Andrée, qu'est-ce que tu attends pour venir? tu sais que nous
allons goûter au golf.–Non, je reste à causer avec lui, répondait
Andrée en me désignant.–Mais tu sais que Madame Durieux t'a invitée,
s'écriait Albertine, comme si l'intention d'Andrée de rester avec moi
ne pouvait s'expliquer que par l'ignorance où elle devait être qu'elle
avait été invitée.–Voyons, ma petite, ne sois pas tellement idiote»,
répondait Andrée. Albertine n'insistait pas, de peur qu'on lui
proposât de rester aussi. Elle secouait la tête: «Fais à ton idée,
répondait-elle, comme on dit à un malade qui par plaisir se tue à
petit feu, moi je me trotte, car je crois que ma montre retarde», et
elle prenait ses jambes à son cou. «Elle est charmante, mais inouïe»,
disait Andrée en enveloppant son amie d'un sourire qui la caressait
et la jugeait à la fois. Si, en ce goût du divertissement, Albertine
avait quelque chose de la Gilberte des premiers temps, c'est qu'une
certaine ressemblance existe, tout en évoluant, entre les femmes que
nous aimons successivement, ressemblance qui tient à la fixité de
notre tempérament parce que c'est lui qui les choisit, éliminant
toutes celles qui ne nous seraient pas à la fois opposées et
complémentaires, c'est-à-dire propres à satisfaire nos sens et à faire
souffrir notre cœur. Elles sont, ces femmes, un produit de notre
tempérament, une image, une projection renversée, un «négatif» de
notre sensibilité. De sorte qu'un romancier, pourrait au cours de la
vie de son héros, peindre presque exactement semblables ses
successives amours, et donner par là l'impression non de s'imiter
lui-même mais de créer, puisqu'il y a moins de force dans une
innovation artificielle que dans une répétition destinée à suggérer
une vérité neuve. Encore devrait-il noter, dans le caractère de
l'amoureux, un indice de variation qui s'accuse au fur et à mesure
qu'on arrive dans de nouvelles régions, sous d'autres latitudes de la
vie. Et peut-être exprimerait-il encore une vérité de plus si,
peignant pour ses autres personnages des caractères, il s'abstenait
d'en donner aucun à la femme aimée. Nous connaissons le caractère des
indifférents, comment pourrions-nous saisir celui d'un être qui se
confond avec notre vie, que bientôt nous ne séparons plus de
nous-même, sur les mobiles duquel nous ne cessons de faire d'anxieuses
hypothèses, perpétuellement remaniées. S'élançant d'au delà de
l'intelligence, notre curiosité de la femme que nous aimons dépasse
dans sa course le caractère de cette femme, nous pourrions nous y
arrêter que sans doute nous ne le voudrions pas. L'objet de notre
inquiète investigation est plus essentiel que ces particularités de
caractère, pareilles à ces petits losanges d'épiderme dont les
combinaisons variées font l'originalité fleurie de la chair. Notre
radiation intuitive les traverse et les images qu'elle nous rapporte
ne sont point celles d'un visage particulier mais représentent la
morne et douloureuse universalité d'un squelette.
Comme Andrée était extrêmement riche, Albertine pauvre et orpheline,
Andrée avec une grande générosité la faisait profiter de son luxe.
Quant à ses sentiments pour Gisèle ils n'étaient pas tout à fait ceux
que j'avais crus. On eut en effet bientôt des nouvelles de l'étudiante
et quand Albertine montra la lettre qu'elle en avait reçue, lettre
destinée par Gisèle à donner des nouvelles de son voyage et de son
arrivée à la petite bande, en s'excusant sur sa paresse de ne pas
écrire encore aux autres, je fus surpris d'entendre Andrée, que je
croyais brouillée à mort avec elle, dire: «Je lui écrirai demain,
parce que si j'attends sa lettre d'abord, je peux attendre longtemps,
elle est si négligente.» Et se tournant vers moi elle ajouta: «Vous ne
la trouveriez pas très remarquable évidemment, mais c'est une si brave
fille et puis j'ai vraiment une grande affection pour elle.» Je
conclus que les brouilles d'Andrée ne duraient pas longtemps.
Sauf ces jours de pluie, comme nous devions aller en bicyclette sur la
falaise ou dans la campagne, une heure d'avance je cherchais à me
faire beau et gémissais si Françoise n'avait pas bien préparé mes
affaires. Or, même à Paris, elle redressait fièrement et rageusement
sa taille que l'âge commençait à courber, pour peu qu'on la trouvât en
faute, elle humble, elle modeste et charmante quand son amour-propre
était flatté. Comme il était le grand ressort de sa vie, la
satisfaction et la bonne humeur de Françoise étaient en proportion
directe de la difficulté des choses qu'on lui demandait. Celles
qu'elle avait à faire à Balbec étaient si aisées qu'elle montrait
presque toujours un mécontentement qui était soudain centuplé et
auquel s'alliait une ironique expression d'orgueil quand je me
plaignais, au moment d'aller retrouver mes amies, que mon chapeau ne
fût pas brossé, ou mes cravates en ordre. Elle qui pouvait se donner
tant de peine sans trouver pour cela qu'elle eût rien fait, à la
simple observation qu'un veston n'était pas à sa place, non seulement
elle vantait avec quel soin elle l'avait «renfermé plutôt que non pas
le laisser à la poussière», mais prononçant un éloge en règle de ses
travaux, déplorait que ce ne fussent guère des vacances qu'elle
prenait à Balbec, qu'on ne trouverait pas une seconde personne comme
elle pour mener une telle vie. «Je ne comprends pas comment qu'on peut
laisser ses affaires comme ça et allez-y voir si une autre saurait se
retrouver dans ce pêle et mêle. Le diable lui-même y perdrait son
latin.» Ou bien elle se contentait de prendre un visage de reine, me
lançant des regards enflammés, et gardait un silence rompu aussitôt
qu'elle avait fermé la porte et s'était engagée dans le couloir; il
retentissait alors de propos que je devinais injurieux, mais qui
restaient aussi indistincts que ceux des personnages qui débitent
leurs premières paroles derrière le portant avant d'être entrés en
scène. D'ailleurs, quand je me préparais ainsi à sortir avec mes
amies, même si rien ne manquait et si Françoise était de bonne humeur
elle se montrait tout de même insupportable. Car se servant de
plaisanteries que dans mon besoin de parler de ces jeunes filles je
lui avais faites sur elles, elle prenait un air de me révéler ce que
j'aurais mieux su qu'elle si cela avait été exact, mais ce qui ne
l'était pas car Françoise avait mal compris. Elle avait comme tout le
monde son caractère propre; une personne ne ressemble jamais à une
voie droite, mais nous étonne de ses détours singuliers et inévitables
dont les autres ne s'aperçoivent pas et par où il nous est pénible
d'avoir à passer. Chaque fois que j'arrivais au point: «Chapeau pas en
place», «nom d'Andrée ou d'Albertine», j'étais obligé par Françoise de
m'égarer dans les chemins détournés et absurdes qui me retardaient
beaucoup. Il en était de même quand je faisais préparer des sandwichs
au chester et à la salade et acheter des tartes que je mangerais à
l'heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles et qu'elles
auraient bien pu payer à tour de rôle si elles n'avaient été aussi
intéressées, déclarait Françoise au secours de qui venait alors tout
un atavisme de rapacité et de vulgarité provinciales et pour laquelle
on eût dit que l'âme divisée de la défunte Eulalie s'était incarnée
plus gracieusement qu'en Saint-Eloi, dans les corps charmants de mes
amies de la petite bande. J'entendais ces accusations avec la rage de
me sentir buter à un des endroits à partir desquels le chemin rustique
et familier qu'était le caractère de Françoise devenait impraticable,
pas pour longtemps heureusement. Puis le veston retrouvé et les
sandwichs prêts, j'allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde,
d'autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.
Autrefois j'eusse préféré que cette promenade eût lieu par le mauvais
temps. Alors je cherchais à retrouver dans Balbec «le pays des
Cimmériens», et de belles journées étaient une chose qui n'aurait pas
dû exister là, une intrusion du vulgaire été des baigneurs dans cette
antique région voilée par les brumes. Mais maintenant, tout ce que
j'avais dédaigné, écarté de ma vue, non seulement les effets de
soleil, mais même les régates, les courses de chevaux, je l'eusse
recherché avec passion pour la même raison qu'autrefois je n'aurais
voulu que des mers tempétueuses, et qui était qu'elles se
rattachaient, les unes comme autrefois les autres, à une idée
esthétique. C'est qu'avec mes amies nous étions quelquefois allés voir
Elstir, et les jours où les jeunes filles étaient là, ce qu'il avait
montré de préférence, c'était quelques croquis d'après de jolies
yachtswomen ou bien une esquisse prise sur un hippodrome voisin de
Balbec. J'avais d'abord timidement avoué à Elstir que je n'avais pas
voulu aller aux réunions qui y avaient été données. «Vous avez eu
tort, me dit-il, c'est si joli et si curieux aussi. D'abord cet être
particulier, le jockey, sur lequel tant de regards sont fixés, et qui
devant le paddock est là morne, grisâtre dans sa casaque éclatante, ne
faisant qu'un avec le cheval caracolant qu'il ressaisit, comme ce
serait intéressant de dégager ses mouvements professionnels, de
montrer la tache brillante qu'il fait et que fait aussi la robe des
chevaux, sur le champ de courses. Quelle transformation de toutes
choses dans cette immensité lumineuse d'un champ de courses où on est
surpris par tant d'ombres, de reflets, qu'on ne voit que là. Ce que
les femmes peuvent y être jolies! La première réunion surtout était
ravissante, et il y avait des femmes d'une extrême élégance, dans une
lumière humide, hollandaise, où l'on sentait monter dans le soleil
même, le froid pénétrant de l'eau. Jamais je n'ai vu de femmes
arrivant en voiture, ou leurs jumelles aux yeux, dans une pareille
lumière qui tient sans doute à l'humidité marine. Ah! que j'aurais
aimé la rendre; je suis revenu de ces courses, fou, avec un tel désir
de travailler!» Puis il s'extasia plus encore sur les réunions du
yachting que sur les courses de chevaux et je compris que des régates,
que des meetings sportifs où des femmes bien habillées baignent dans
la glauque lumière d'un hippodrome marin, pouvaient être pour un
artiste moderne motifs aussi intéressants que les fêtes qu'ils
aimaient tant à décrire pour un Véronèse ou un Carpaccio. «Votre
comparaison est d'autant plus exacte, me dit Elstir, qu'à cause de la
ville où ils peignaient, ces fêtes étaient pour une part nautiques.
Seulement, la beauté des embarcations de ce temps-là résidait le plus
souvent dans leur lourdeur, dans leur complication. Il y avait des
joutes sur l'eau, comme ici, données généralement en l'honneur de
quelque ambassade pareille à celle que Carpaccio a représentée dans la
Légende de Sainte Ursule. Les navires étaient massifs, construits
comme des architectures, et semblaient presque amphibies comme de
moindres Venises au milieu de l'autre, quand amarrés à l'aide de ponts
volants, recouverts de satin cramoisi et de tapis persans ils
portaient des femmes en brocart cerise ou en damas vert, tout près des
balcons inscrustés de marbres multicolores où d'autres femmes se
penchaient pour regarder, dans leurs robes aux manches noires à crevés
blancs serrés de perles ou ornés de guipures. On ne savait plus où
finissait la terre, où commençait l'eau, qu'est-ce qui était encore le
palais ou déjà le navire, la caravelle, la galéasse, le Bucentaure.»
Albertine écoutait avec une attention passionnée ces détails de
toilette, ces images de luxe que nous décrivait Elstir. «Oh! je
voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c'est si joli le
point de Venise, s'écriait-elle; d'ailleurs j'aimerais tant aller à
Venise!»
–Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les
étoffes merveilleuses qu'on portait là-bas. On ne les voyait plus que
dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans
les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait
dans une vente. Mais on dit qu'un artiste de Venise, Fortuny, a
retrouvé le secret de leur fabrication et qu'avant quelques années les
femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des
brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses
patriciennes, avec des dessins d'Orient. Mais je ne sais pas si
j'aimerai beaucoup cela, si ce ne sera pas un peu trop costume
anachronique, pour des femmes d'aujourd'hui, même paradant aux
régates, car pour en revenir à nos bateaux modernes de plaisance,
c'est tout le contraire que du temps de Venise, «Reine de
l'Adriatique». Le plus grand charme d'un yacht, de l'ameublement d'un
yacht, des toilettes de yachting, est leur simplicité de choses de la
mer, et j'aime tant la mer. Je vous avoue que je préfère les modes
d'aujourd'hui aux modes du temps de Véronèse et même de Carpaccio. Ce
qu'il y a de joli dans nos yachts–et dans les yachts moyens
surtout, je n'aime pas les énormes, trop navires, c'est comme pour les
chapeaux, il y a une mesure à garder–c'est la chose unie, simple,
claire, grise, qui par les temps voilés, bleuâtres, prend un flou
crémeux. Il faut que la pièce où l'on se tient ait l'air d'un petit
café. Les toilettes des femmes sur un yacht c'est la même chose; ce
qui est gracieux, ce sont ces toilettes légères, blanches et unies, en
toile, en linon, en pékin, en coutil, qui au soleil et sur le bleu de
la mer font un blanc aussi éclatant qu'une voile blanche. Il y a très
peu de femmes du reste qui s'habillent bien, quelques-unes pourtant
sont merveilleuses. Aux courses, Mlle Léa avait un petit chapeau blanc
et une petite ombrelle blanche, c'était ravissant. Je ne sais pas ce
que je donnerais pour avoir cette petite ombrelle.» J'aurais tant
voulu savoir en quoi cette petite ombrelle différait des autres, et
pour d'autres raisons, de coquetterie féminine, Albertine l'aurait
voulu plus encore. Mais comme Françoise qui disait pour les soufflés:
«C'est un tour de main», la différence était dans la coupe. «C'était,
disait Elstir, tout petit, tout rond, comme un parasol chinois.» Je
citai les ombrelles de certaines femmes, mais ce n'était pas cela du
tout. Elstir trouvait toutes ces ombrelles affreuses. Homme d'un goût
difficile et exquis, il faisait consister dans un rien, qui était tout,
la différence entre ce que portait les trois quarts des femmes et qui
lui faisait horreur et une jolie chose qui le ravissait, et, au
contraire de ce qui m'arrivait à moi pour qui tout luxe était
stérilisant, exaltait son désir de peintre «pour tâcher de faire des
choses aussi jolies». «Tenez, voilà une petite qui a déjà compris
comment étaient le chapeau et l'ombrelle, me dit Elstir en me montrant
Albertine, dont les yeux brillaient de convoitise.–Comme j'aimerais
être riche pour avoir un yacht, dit-elle au peintre. Je vous
demanderais des conseils pour l'aménager. Quels beaux voyages je
ferais. Et comme ce serait joli d'aller aux régates de Cowes. Et une
automobile! Est-ce que vous trouvez que c'est joli les modes des
femmes pour les automobiles?–Non, répondait Elstir, mais cela sera.
D'ailleurs, il y a peu de couturière, un ou deux, Callot, quoique
donnant un peu trop dans la dentelle, Doucet, Cheruit, quelquefois
Paquin. Le reste sont des horreurs.–Mais alors, il y a une
différence immense entre une toilette de Callot et celle d'un
couturier quelconque?, demandai-je à Albertine.–Mais énorme, mon
petit bonhomme, me répondit-elle. Oh! pardon. Seulement, hélas! ce qui
coûte trois cents francs ailleurs coûte deux mille francs chez eux.
Mais cela ne se ressemble pas, cela a l'air pareil pour les gens qui
n'y connaissent rien.–Parfaitement, répondit Elstir, sans aller
pourtant jusqu'à dire que la différence soit aussi profonde qu'entre
une statue de la cathédrale de Reims et de l'église Saint-Augustin…
Tenez, à propos de cathédrales, dit-il en s'adressant spécialement à
moi, parce que cela se référait à une causerie à laquelle ces jeunes
filles n'avaient pas pris part et qui d'ailleurs ne les eût nullement
intéressées, je vous parlais l'autre jour de l'église de Balbec comme
d'une grande falaise, une grande levée des pierres du pays, mais
inversement, me dit-il en me montrant une aquarelle, regardez ces
falaises (c'est une esquisse prise tout près d'ici, aux Creuniers),
regardez comme ces rochers puissamment et délicatement découpés font
penser à une cathédrale.» En effet, on eût dit d'immenses arceaux
roses. Mais peints par un jour torride, ils semblaient réduits en
poussière, volatilisés par la chaleur, laquelle avait à demi bu la
mer, presque passée, dans toute l'étendue de la toile, à l'état
gazeux. Dans ce jour où la lumière avait comme détruit la réalité,
celle-ci était concentrée dans des créatures sombres et transparentes
qui par contraste donnaient une impression de vie plus saisissante,
plus proche: les ombres. Altérées de fraîcheur, la plupart, désertant
le large enflammé, s'étaient réfugiées au pied des rochers, à l'abri du
soleil; d'autres nageant lentement sur les eaux comme des dauphins
s'attachaient aux flancs de barques en promenade dont elles
élargissaient la coque, sur l'eau pâle, de leur corps verni et bleu.
C'était peut-être la soif de fraîcheur communiquée par elles qui
donnait le plus la sensation de la chaleur de ce jour et qui me fit
m'écrier combien je regrettais de ne pas connaître les Creuniers.
Albertine et Andrée assurèrent que j'avais dû y aller cent fois. En ce
cas, c'était sans le savoir, ni me douter qu'un jour leur vue pourrait
m'inspirer une telle soif de beauté, non pas précisément naturelle
comme celle que j'avais cherchée jusqu'ici dans les falaises de
Balbec, mais plutôt architecturale. Surtout moi qui, parti pour voir
le royaume des tempêtes, ne trouvais jamais dans mes promenades avec
Mme de Villeparisis où souvent nous ne l'apercevions que de loin,
peint dans l'écartement des arbres, l'océan assez réel, assez liquide,
assez vivant, donnant assez l'impression de lancer ses masses d'eau, et
qui n'aurais aimé le voir immobile que sous un linceul hivernal de
brume, je n'eusse guère pu croire que je rêverais maintenant d'une mer
qui n'était plus qu'une vapeur blanchâtre ayant perdu la consistance
et la couleur. Mais cette mer, Elstir, comme ceux qui rêvaient dans
ces barques engourdies par la chaleur, en avait, jusqu'à une telle
profondeur, goûté l'enchantement qu'il avait su rapporter, fixer sur
sa toile, l'imperceptible reflux de l'eau, la pulsation d'une minute
heureuse; et on était soudain devenu si amoureux, en voyant ce
portrait magique, qu'on ne pensait plus qu'à courir le monde pour
retrouver la journée enfuie, dans sa grâce instantanée et dormante.
JIM – Assistente
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