A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie
J'entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du
bien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et
que le moindre déplacement que j'occasionnais à mon corps, à mon
attention, suffisait à me faire éprouver, comme à un œil fermé une
légère compression donne la sensation de la couleur. J'avais déjà bu
beaucoup de porto, et si je demandais à en prendre encore, c'était
moins en vue du bien-être que les verres nouveaux m'apporteraient que
par l'effet du bien-être produit par les verres précédents. Je
laissais la musique conduire elle-même mon plaisir sur chaque note où,
docilement, il venait alors se poser. Si, pareil à ces industries
chimiques grâce auxquelles sont débités en grandes quantités des
corps qui ne se rencontrent dans la nature que d'une façon
accidentelle et fort rarement, ce restaurant de Rivebelle réunissait
en un même moment plus de femmes au fond desquelles me sollicitaient
des perspectives de bonheur que le hasard des promenades ou des
voyages ne m'en eût fait rencontrer en une année; d'autre part, cette
musique que nous entendions–arrangements de valses, d'opérettes
allemandes, de chansons de cafés-concerts, toutes nouvelles pour
moi–était elle-même comme un lieu de plaisir aérien superposé à l'autre
et plus grisant que lui. Car chaque motif, particulier comme une
femme, ne réservait pas comme elle eût fait, pour quelque privilégié,
le secret de volupté qu'il recélait: il me le proposait, me reluquait,
venait à moi d'une allure capricieuse ou canaille, m'accostait, me
caressait, comme si j'étais devenu tout d'un coup plus séduisant, plus
puissant ou plus riche; je leur trouvais bien, à ces airs, quelque
chose de cruel; c'est que tout sentiment désintéressé de la beauté,
tout reflet de l'intelligence leur était inconnu; pour eux le plaisir
physique existe seul. Et ils sont l'enfer le plus impitoyable, le plus
dépourvu d'issues pour le malheureux jaloux à qui ils présentent ce
plaisir–ce plaisir que la femme aimée goûte avec un autre–comme la
seule chose qui existe au monde pour celle qui le remplit tout entier.
Mais tandis que je répétais à mi-voix les notes de cet air, et lui
rendais son baiser, la volupté à lui spéciale qu'il me faisait
éprouver me devint si chère, que j'aurais quitté mes parents pour
suivre le motif dans le monde singulier qu'il construisait dans
l'invisible, en lignes tour à tour pleines de langueur et de vivacité.
Quoiqu'un tel plaisir ne soit pas d'une sorte qui donne plus de valeur
à l'être auquel il s'ajoute, car il n'est perçu que de lui seul, et
quoique, chaque fois que dans notre vie nous avons déplu à une femme
qui nous a aperçu, elle ignorât si à ce moment-là nous possédions ou
non cette félicité intérieure et subjective qui, par conséquent, n'eût
rien changé au jugement qu'elle porta sur nous, je me sentais plus
puissant, presque irrésistible. Il me semblait que mon amour n'était
plus quelque chose de déplaisant et dont on pouvait sourire mais avait
précisément la beauté touchante, la séduction de cette musique,
semblable elle-même à un milieu sympathique où celle que j'aimais et
moi nous nous serions rencontrés, soudain devenus intimes.
Le restaurant n'était pas fréquenté seulement par des demi-mondaines,
mais aussi par des gens du monde le plus élégant, qui y venaient
goûter vers cinq heures ou y donnaient de grands dîners. Les goûters
avaient lieu dans une longue galerie vitrée, étroite, en forme de
couloir qui, allant du vestibule à la salle à manger, longeait sur un
côté le jardin, duquel elle n'était séparée, sauf en exceptant
quelques colonnes de pierre, que par le vitrage qu'on ouvrait ici ou
là. Il en résultait outre de nombreux courants d'air, des coups de
soleil brusques, intermittents, un éclairage éblouissant, empêchant
presque de distinguer les goûteuses, ce qui faisait que, quand elles
étaient là, empilées deux tables par deux tables dans toute la
longueur de l'étroit goulot, comme elles chatoyaient à tous les
mouvements qu'elles faisaient pour boire leur thé ou se saluer entre
elles, on aurait dit un réservoir, une nasse où le pêcheur a entassé
les éclatants poissons qu'il a pris, lesquels à moitié hors de l'eau
et baignés de rayons miroitent aux regards en leur éclat changeant.
Quelques heures plus tard, pendant le dîner qui lui, était
naturellement servi dans la salle à manger, on allumait les lumières,
bien qu'il fît encore clair dehors, de sorte qu'on voyait devant soi,
dans le jardin, à côté de pavillons éclairés par le crépuscule et qui
semblaient les pâles spectres du soir, des charmilles dont la glauque
verdure était traversée par les derniers rayons et qui, de la pièce
éclairée par les lampes où on dînait, apparaissaient au delà du
vitrage non plus, comme on aurait dit, des dames qui goûtaient à la
fin de l'après-midi, le long du couloir bleuâtre et or, dans un filet
étincelant et humide, mais comme les végétations d'un pâle et vert
aquarium géant à la lumière surnaturelle. On se levait de table; et si
les convives, pendant le repas, tout en passant leur temps à regarder,
à reconnaître, à se faire nommer les convives du dîner voisin, avaient
été retenus dans une cohésion parfaite autour de leur propre table, la
force attractive qui les faisait graviter autour de leur amphitryon
d'un soir perdait de sa puissance, au moment où pour prendre le café
ils se rendaient dans ce même couloir qui avait servi aux goûters; il
arrivait souvent qu'au moment du passage, tel dîner en marche
abandonnait l'un ou plusieurs de ses corpuscules, qui ayant subi trop
fortement l'attraction du dîner rival se détachaient un instant du
leur, où ils étaient remplacés par des messieurs ou des dames qui
étaient venus saluer des amis, avant de rejoindre, en disant: «Il faut
que je me sauve retrouver M. X… dont je suis ce soir l'invité.» Et
pendant un instant on aurait dit de deux bouquets séparés qui auraient
interchangé quelques-unes de leurs fleurs. Puis le couloir lui-même se
vidait. Souvent, comme il faisait même après dîner encore un peu jour,
on n'allumait pas ce long corridor, et côtoyé par les arbres qui se
penchaient au dehors de l'autre côté du vitrage, il avait l'air d'une
allée dans un jardin boisé et ténébreux. Parfois dans l'ombre une
dîneuse s'y attardait. En le traversant pour sortir, j'y distinguai un
soir, assise au milieu d'un groupe inconnu, la belle princesse de
Luxembourg. Je me découvris sans m'arrêter. Elle me reconnut, inclina
la tête en souriant; très au-dessus de ce salut, émanant de ce
mouvement même, s'élevèrent mélodieusement quelques paroles à mon
adresse, qui devaient être un bonsoir un peu long, non pour que je
m'arrêtasse, mais seulement pour compléter le salut, pour en faire un
salut parlé. Mais les paroles restèrent si indistinctes et le son que
seul je perçus se prolongea si doucement et me sembla si musical, que
ce fut comme si, dans la ramure assombrie des arbres, un rossignol se
fût mis à chanter. Si par hasard pour finir la soirée avec telle bande
d'amis à lui que nous avions rencontrée, Saint-Loup décidait de nous
rendre au Casino d'une plage voisine, et partant avec eux, s'il me
mettait seul dans une voiture, je recommandais au cocher d'aller à
toute vitesse, afin que fussent moins longs les instants que je
passerais sans avoir l'aide de personne pour me dispenser de fournir
moi-même à ma sensibilité–en faisant machine en arrière et en
sortant de la passivité où j'étais pris comme dans un engrenage–ces
modifications que depuis mon arrivée à Rivebelle je recevais des
autres. Le choc possible avec une voiture venant en sens inverse dans
ces sentiers où il n'y avait de place que pour une seule et où il
faisait nuit noire, l'instabilité du sol souvent éboulé de la falaise,
la proximité de son versant à pic sur la mer, rien de tout cela ne
trouvait en moi le petit effort qui eût été nécessaire pour amener la
représentation et la crainte du danger jusqu'à ma raison. C'est que,
pas plus que ce n'est le désir de devenir célèbre, mais l'habitude
d'être laborieux qui nous permet de produire une œuvre, ce n'est
l'allégresse du moment présent, mais les sages réflexions du passé,
qui nous aident à préserver le futur. Or, si déjà en arrivant à
Rivebelle, j'avais jeté loin de moi ces béquilles du raisonnement, du
contrôle de soi-même qui aident notre infirmité à suivre le droit
chemin, et me trouvais en proie à une sorte d'ataxie morale, l'alcool,
en tendant exceptionnellement mes nerfs, avait donné aux minutes
actuelles une qualité, un charme, qui n'avaient pas eu pour effet de
me rendre plus apte ni même plus résolu à les défendre; car en me les
faisant préférer mille fois au reste de ma vie, mon exaltation les en
isolait; j'étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les
ivrognes; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant
moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir; plaçant le
but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé,
mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus
loin qu'elle. De sorte que, par une contradiction qui n'était
qu'apparente, c'est au moment où j'éprouvais un plaisir exceptionnel,
où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû
avoir à mes yeux plus de prix, c'est à ce moment que, délivré des
soucis qu'elle avait pu m'inspirer jusque-là, je la livrais sans
hésitation au hasard d'un accident. Je ne faisais, du reste, en somme,
que concentrer dans une soirée l'incurie qui pour les autres hommes
est diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent
sans nécessité le risque d'un voyage en mer, d'une promenade en
aéroplane ou en automobile, quand les attend à la maison l'être que
leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur
cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de
leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où
nous y restions, si quelqu'un était venu dans l'intention de me tuer,
comme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma
grand-mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j'adhérais
tout entier à l'odeur de la femme qui était à la table voisine, à la
politesse des maîtres d'hôtel, au contour de la valse qu'on jouait,
que j'étais collé à la sensation présente, n'ayant pas plus
d'extension qu'elle ni d'autre but que de ne pas en être séparé, je
serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de
défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n'a
plus le souci de préserver sa ruche.
Je dois du reste dire que cette insignifiance où tombaient les choses
les plus graves, par contraste avec la violence de mon exaltation,
finissait par comprendre même Mlle Simonet et ses amies. L'entreprise
de les connaître me semblait maintenant facile mais indifférente, car
ma sensation présente seule, grâce à son extraordinaire puissance, à
la joie que provoquaient ses moindres modifications et même sa simple
continuité, avait de l'importance pour moi; tout le reste, parents,
travail, plaisirs, jeunes filles de Balbec, ne pesait pas plus qu'un
flocon d'écume dans un grand vent qui ne le laisse pas se poser,
n'existait plus que relativement à cette puissance intérieure:
l'ivresse réalise pour quelques heures l'idéalisme subjectif, le
phénoménisme pur; tout n'est plus qu'apparences et n'existe plus qu'en
fonction de notre sublime nous-même. Ce n'est pas, du reste, qu'un
amour véritable, si nous en avons un, ne puisse subsister dans un
semblable état. Mais nous sentons si bien, comme dans un milieu
nouveau, que des pressions inconnues ont changé les dimensions de ce
sentiment que nous ne pouvons pas le considérer pareillement. Ce même
amour, nous le retrouvons bien, mais déplacé, ne pesant plus sur nous,
satisfait de la sensation que lui accorde le présent et qui nous
suffit, car de ce qui n'est pas actuel nous ne nous soucions pas.
Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les
change que dans cette heure d'ivresse. Les personnes qui n'avaient
plus d'importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des
bulles de savon reprendront le lendemain leur densité; il faudra
essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus
rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain, la
même que celle d'hier et avec les problèmes de laquelle nous nous
retrouverons inexorablement aux prises, c'est celle qui nous régit
même pendant ces heures-là, sauf pour nous-même. S'il se trouve près
de nous une femme vertueuse ou hostile, cette chose si difficile la
veille–à savoir que nous arrivions à lui plaire–nous semble
maintenant un million de fois plus aisée sans l'être devenue en rien,
car ce n'est qu'à nos propres yeux, à nos propres yeux intérieurs que
nous avons changé. Et elle est aussi mécontente à l'instant même que
nous nous soyons permis une familiarité que nous le serons le
lendemain d'avoir donné cent francs au chasseur et, pour la même
raison, qui pour nous a été seulement retardée: l'absence d'ivresse.
Je ne connaissais aucune des femmes qui étaient à Rivebelle, et qui,
parce qu'elles faisaient partie de mon ivresse comme les reflets font
partie du miroir, me paraissaient mille fois plus désirables que la de
moins en moins existante Mlle Simonet. Une jeune blonde, seule, à
l'air triste, sous son chapeau de paille piqué de fleurs des champs me
regarda un instant d'un air rêveur et me parut agréable. Puis ce fut
le tour d'une autre, puis d'une troisième; enfin d'une brune au teint
éclatant. Presque toutes étaient connues, à défaut de moi, par
Saint-Loup.
Avant qu'il eût fait la connaissance de sa maîtresse actuelle, il
avait en effet tellement vécu dans le monde restreint de la noce, que
de toutes les femmes qui dînaient ces soirs-là à Rivebelle et dont
beaucoup s'y trouvaient par hasard, étant venues au bord de la mer,
certaines pour retrouver leur amant, d'autres pour tâcher d'en trouver
un, il n'y en avait guère qu'il ne connût pour avoir passé–lui-même
ou tel de ses amis–au moins une nuit avec elles. Il ne les saluait
pas si elles étaient avec un homme, et elles, tout en le regardant plus
qu'un autre parce que l'indifférence qu'on lui savait pour toute femme
qui n'était pas son actrice lui donnait aux yeux de celles-ci un
prestige singulier, elles avaient l'air de ne pas le connaître. Et
l'une chuchotait: «C'est le petit Saint-Loup. Il paraît qu'il aime
toujours sa grue. C'est la grande amour. Quel joli garçon! Moi je le
trouve épatant; et quel chic! Il y a tout de même des femmes qui ont
une sacrée veine. Et un chic type en tout. Je l'ai bien connu quand
j'étais avec d'Orléans. C'était les deux inséparables. Il en faisait
une noce à ce moment-là! Mais ce n'est plus ça; il ne lui fait pas de
queues. Ah! elle peut dire qu'elle en a une chance. Et je me demande
qu'est-ce qu'il peut lui trouver. Il faut qu'il soit tout de même une
fameuse truffe. Elle a des pieds comme des bateaux, des moustaches à
l'américaine et des dessous sales! Je crois qu'une petite ouvrière ne
voudrait pas de ses pantalons. Regardez-moi un peu quels yeux il a, on
se jetterait au feu pour un homme comme ça. Tiens, tais-toi, il m'a
reconnue, il rit, oh! il me connaissait bien. On n'a qu'à lui parler
de moi.» Entre elles et lui je surprenais un regard d'intelligence.
J'aurais voulu qu'il me présentât à ces femmes, pouvoir leur demander
un rendez-vous et qu'elles me l'accordassent même si je n'avais pas pu
l'accepter. Car sans cela leur visage resterait éternellement dépourvu,
dans ma mémoire, de cette partie de lui-même–et comme si elle
était cachée par un voile–qui varie avec toutes les femmes, que
nous ne pouvons imaginer chez l'une quand nous ne l'y avons pas vue,
et qui apparaît seulement dans le regard qui s'adresse à nous et qui
acquiesce à notre désir et nous promet qu'il sera satisfait. Et
pourtant même aussi réduit, leur visage était pour moi bien plus que
celui des femmes que j'aurais su vertueuses et ne me semblait pas
comme le leur, plat, sans dessous, composé d'une pièce unique et sans
épaisseur. Sans doute il n'était pas pour moi ce qu'il devait être
pour Saint-Loup qui par la mémoire, sous l'indifférence, pour lui
transparente, des traits immobiles qui affectaient de ne pas le
connaître ou sous la banalité du même salut que l'on eût adressé aussi
bien à tout autre, se rappelait, voyait, entre des cheveux défaits,
une bouche pâmée et des yeux mi-clos, tout un tableau silencieux comme
ceux que les peintres, pour tromper le gros des visiteurs revêtent
d'une toile décente. Certes, pour moi au contraire qui sentais que
rien de mon être n'avait pénétré en telle ou telle de ces femmes et
n'y serait emporté dans les routes inconnues qu'elle suivrait pendant
sa vie, ces visages restaient fermés. Mais c'était déjà assez de
savoir qu'ils s'ouvraient pour qu'ils me semblassent d'un prix que je
ne leur aurais pas trouvé s'ils n'avaient été que de belles médailles,
au lieu de médaillons sous lesquels se cachaient des souvenirs
d'amour. Quand à Robert, tenant à peine en place, quand il était
assis, dissimulant sous un sourire d'homme de cour l'avidité d'agir en
homme de guerre, à le bien regarder, je me rendais compte combien
l'ossature énergique de son visage triangulaire devait être la même
que celle de ses ancêtres, plus faite pour un ardent archer que pour
un lettré délicat. Sous la peau fine, la construction hardie,
l'architecture féodale apparaissaient. Sa tête faisait penser à ces
tours d'antiques donjons dont les créneaux inutilisés restent
visibles, mais qu'on a aménagées intérieurement en bibliothèque.
En rentrant à Balbec, de telle de ces inconnues à qui il m'avait
présenté je me redisais sans m'arrêter une seconde et pourtant sans
presque m'en apercevoir: «Quelle femme délicieuse!» comme on chante un
refrain. Certes, ces paroles étaient plutôt dictées par des
dispositions nerveuses que par un jugement durable. Il n'en est pas
moins vrai que si j'eusse eu mille francs sur moi et qu'il y eût
encore des bijoutiers d'ouverts à cette heure-là, j'eusse acheté une
bague à l'inconnue. Quand les heures de notre vie se déroulent ainsi
que des plans trop différents, on se trouve donner trop de soi
pour des personnes diverses qui le lendemain vous semblent sans
intérêt. Mais on se sent responsable de ce qu'on leur a dit la veille
et on veut y faire honneur.
Comme ces soirs-là je rentrais plus tard, je retrouvais avec plaisir
dans ma chambre qui n'était plus hostile le lit où, le jour de mon
arrivée, j'avais cru qu'il me serait toujours impossible de me reposer
et où maintenant mes membres si las cherchaient un soutien; de sorte
que successivement mes cuisses, mes hanches, mes épaules tâchaient
d'adhérer en tous leurs points aux draps qui enveloppaient le matelas,
comme si ma fatigue, pareille à un sculpteur, avait voulu prendre un
moulage total d'un corps humain. Mais je ne pouvais m'endormir, je
sentais approcher le matin; le calme, la bonne santé n'étaient plus en
moi. Dans ma détresse, il me semblait que jamais je ne les
retrouverais plus. Il m'eût fallu dormir longtemps pour les rejoindre.
Or, me fussé-je assoupi, que de toutes façons je serais réveillé deux
heures après par le concert symphonique. Tout à coup je m'endormais,
je tombais dans ce sommeil lourd où se dévoilent pour nous le retour à
la jeunesse, la reprise des années passées, des sentiments perdus, la
désincarnation, la transmigration des âmes, l'évocation des morts, les
illusions de la folie, la régression vers les règnes les plus
élémentaires de la nature (car on dit que nous voyons souvent des
animaux en rêve, mais on oublie que presque toujours que nous y sommes
nous-même un animal privé de cette raison qui projette sur les choses
une clarté de certitude; nous n'y offrons au contraire, au spectacle
de la vie, qu'une vision douteuse et à chaque minute anéantie par
l'oubli, la réalité précédente s'évanouissant devant celle qui lui
succède comme une projection de lanterne magique devant la suivante
quand on a changé le verre), tous ces mystères que nous croyons ne pas
connaître et auxquels nous sommes en réalité initiés presque toutes
les nuits ainsi qu'à l'autre grand mystère de l'anéantissement et de
la résurrection. Rendue plus vagabonde par la digestion difficile du
dîner de Rivebelle, l'illumination successive et errante de zones
assombries de mon passé faisait de moi un être dont le suprême bonheur
eût été de rencontrer Legrandin avec lequel je venais de causer en
rêve.
Puis, même ma propre vie m'était entièrement cachée par un décor
nouveau, comme celui planté tout au bord du plateau et devant lequel
pendant que, derrière, on procède aux changements de tableaux, des
acteurs donnent un divertissement. Celui où je tenais alors mon rôle,
était dans le goût des contes orientaux, je n'y savais rien de mon
passé ni de moi-même, à cause de cet extrême rapprochement d'un décor
interposé; je n'étais qu'un personnage qui recevait la bastonnade et
subissais des châtiments variés pour une faute que je n'apercevais pas
mais qui était d'avoir bu trop de porto. Tout à coup je m'éveillais,
je m'apercevais qu'à la faveur d'un long sommeil, je n'avais pas
entendu le concert symphonique. C'était déjà l'après-midi; je m'en
assurais à ma montre, après quelques efforts pour me redresser,
efforts infructueux d'abord et interrompus par des chutes sur
l'oreiller, mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme
les autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une
convalescence; du reste avant même d'avoir regardé l'heure j'étais
certain que midi était passé. Hier soir, je n'étais plus qu'un être
vidé, sans poids (et comme il faut avoir été couché pour être capable
de s'asseoir et avoir dormi pour l'être de se taire), je ne pouvais
cesser de remuer ni de parler, je n'avais plus de consistance, de
centre de gravité, j'étais lancé, il me semblait que j'aurais pu
continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes
yeux n'avaient pas vu l'heure, mon corps avait su la calculer, il
avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré,
mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme
une puissante horloge il avait cran par cran laissé descendre de mon
cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant
jusque au-dessus de mes genoux l'abondance intacte de leurs
provisions. S'il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu
vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il
en est de même de l'oubli, du néant mental; on semble alors absent du
temps pendant quelques heures; mais les forces qui se sont rangées
pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité
aussi exactement que les poids de l'horloge où les croulants
monticules du sablier. On ne sort, d'ailleurs, pas plus aisément d'un
tel sommeil que de la veille prolongée, tant toutes choses tendent à
durer et s'il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir
longtemps est un narcotique plus puissant encore, après lequel on a
bien de la peine à se réveiller. Pareil à un matelot qui voit bien le
quai où amarrer sa barque, secouée cependant encore par les flots,
j'avais bien l'idée de regarder l'heure et de me lever, mais mon corps
était à tout instant rejeté dans le sommeil; l'atterrissage était
difficile, et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et
confronter son heure avec celle qu'indiquait la richesse de matériaux
dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois
fois sur mon oreiller.
Enfin je voyais clairement: «deux heures de l'après-midi!» je sonnais,
mais aussitôt je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait être
infiniment plus long, si j'en jugeais par le repos et la vision d'une
immense nuit dépassée, que je trouvais au réveil. Pourtant comme
celui-ci était causé par l'entrée de Françoise, entrée qu'avait
elle-même motivée mon coup de sonnette, ce nouveau sommeil qui me
paraissait avoir dû être plus long que l'autre et avait amené en moi
tant de bien-être et d'oubli, n'avait duré qu'une demi-minute.
Ma grand-mère ouvrait la porte de ma chambre, je lui posais mille
questions sur la famille Legrandin.
Ce n'est pas assez de dire que j'avais rejoint le calme et la santé,
car c'était plus qu'une simple distance qui les avait la veille
séparés de moi, j'avais eu toute la nuit à lutter contre un flot
contraire, et puis je ne me retrouvais pas seulement auprès d'eux, ils
étaient rentrés en moi. A des points précis et encore un peu
douloureux de ma tête vide et qui serait un jour brisée, laissant mes
idées s'échapper à jamais, celles-ci avaient une fois encore repris
leur place, et retrouvé cette existence dont hélas! jusqu'ici elles
n'avaient pas su profiter.
Une fois de plus j'avais échappé à l'impossibilité de dormir, au
déluge, au naufrage des crises nerveuses. Je ne craignais plus du tout
ce qui me menaçait la veille au soir quand j'étais démuni de repos.
Une nouvelle vie s'ouvrait devant moi; sans faire un seul mouvement,
car j'étais encore brisé quoique déjà dispos, je goûtais ma fatigue
avec allégresse; elle avait isolé et rompu les os de mes jambes, de
mes bras, que je sentais assemblés devant moi, prêts à se rejoindre,
et que j'allais relever rien qu'en chantant comme l'architecte de la
fable.
Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l'air triste que j'avais
vue à Rivebelle et qui m'avait regardé un instant. Pendant toute la
soirée, bien d'autres m'avaient semblé agréables, maintenant elle
venait seule de s'élever du fond de mon souvenir. Il me semblait
qu'elle m'avait remarqué, je m'attendais à ce qu'un des garçons de
Rivebelle vînt me dire un mot de sa part. Saint-Loup ne la connaissait
pas et croyait qu'elle était comme il faut. Il serait bien difficile
de la voir, de la voir sans cesse. Mais j'étais prêt à tout pour cela,
je ne pensais plus qu'à elle. La philosophie parle souvent d'actes
libres et d'actes nécessaires. Peut-être n'en est-il pas de plus
complètement subi par nous, que celui qui en vertu d'une force
ascensionnelle comprimée pendant l'action, fait jusque-là, une fois
notre pensée au repos, remonter ainsi un souvenir nivelé avec les
autres par la force oppressive de la distraction, et s'élancer parce
qu'à notre insu il contenait plus que les autres un charme dont nous
ne nous apercevons que vingt quatre heures après. Et peut-être n'y
a-t-il pas non plus d'acte aussi libre, car il est encore dépourvu de
l'habitude, de cette sorte de manie mentale qui, dans l'amour, favorise
la renaissance exclusive de l'image d'une certaine personne.
Ce jour-là était justement le lendemain de celui où j'avais vu défiler
devant la mer le beau cortège de jeunes filles. J'interrogeai à leur
sujet plusieurs clients de l'hôtel, qui venaient presque tous les ans
à Balbec. Ils ne purent me renseigner. Plus tard une photographie
m'expliqua pourquoi. Qui eût pu reconnaître maintenant en elles, à
peine mais déjà sorties d'un âge où on change si complètement, telle
masse amorphe et délicieuse, encore tout enfantine, de petites filles
que, quelques années seulement auparavant, on pouvait voir assises en
cercle sur le sable, autour d'une tente: sorte de blanche et vague
constellation où l'on n'eût distingué deux yeux plus brillants que les
autres, un malicieux visage, des cheveux blonds, que pour les reperdre
et les confondre bien vite au sein de la nébuleuse indistincte et
lactée.
Sans doute en ces années-là encore si peu éloignées, ce n'était pas
comme la veille dans leur première apparition devant moi, la vision du
groupe, mais le groupe lui-même qui manquait de netteté. Alors, ces
enfants trop jeunes étaient encore à ce degré élémentaire de formation
où la personnalité n'a pas mis son sceau sur chaque visage. Comme ces
organismes primitifs où l'individu n'existe guère par lui-même, est
plutôt constitué par le polypier que par chacun des polypes qui le
composent, elles restaient pressées les unes contre les autres.
Parfois l'une faisait tomber sa voisine, et alors un fou rire qui
semblait la seule manifestation de leur vie personnelle, les agitait
toutes à la fois, effaçant, confondant ces visages indécis et
grimaçants dans la gelée d'une seule grappe scintillatrice et
tremblante. Dans une photographie ancienne qu'elles devaient me donner
un jour, et que j'ai gardée, leur troupe enfantine offre déjà le même
nombre de figurantes que plus tard leur cortège féminin; on y sent
qu'elles devaient déjà faire sur la plage une tache singulière qui
forçait à les regarder; mais on ne peut les y reconnaître
individuellement que par le raisonnement, en laissant le champ libre à
toutes les transformations possibles pendant la jeunesse jusqu'à la
limite où ces formes reconstituées empiéteraient sur une autre
individualité qu'il faut identifier aussi et dont le beau visage, à
cause de la concomitance d'une grande taille et de cheveux frisés, a
chance d'avoir été jadis ce ratatinement de grimace rabougrie présenté
par la carte-album; et la distance parcourue en peu de temps par les
caractères physiques de chacune de ces jeunes filles, faisant d'eux un
critérium fort vague et d'autre part ce qu'elles avaient de commun et
comme de collectif étant dès lors marqué, il arrivait parfois à leurs
meilleures amies de les prendre l'une pour l'autre sur cette
photographie, si bien que le doute ne pouvait finalement être tranché
que par tel accessoire de toilette que l'une était certaine d'avoir
porté, à l'exclusion des autres. Depuis ces jours si différents de
celui où je venais de les voir sur la digue, si différents et pourtant
si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en
étais rendu compte la veille, mais à un rire qui n'était pas celui
intermittent et presque automatique de l'enfance, détente spasmodique
qui autrefois faisait à tous moments faire un plongeon à ces têtes
comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et
disparaissaient pour se reformer un instant après; leurs physionomies
maintenant étaient devenues maîtresses d'elles-mêmes, leurs yeux
étaient fixés sur le but qu'ils poursuivaient; et il avait fallu hier
l'indécision et le tremblé de ma perception première pour confondre
indistinctement, comme l'avait fait l'hilarité ancienne et la vieille
photographie, les sporades aujourd'hui individualisées et désunies
du pâle madrépore.
Sans doute bien des fois, au passage de jolies jeunes filles, je
m'étais fait la promesse de les revoir. D'habitude, elles ne
reparaissent pas; d'ailleurs la mémoire qui oublie vite leur
existence, retrouverait difficilement leurs traits; nos yeux ne les
reconnaîtraient peut-être pas, et déjà nous avons vu passer de
nouvelles jeunes filles que nous ne reverrons pas non plus. Mais
d'autres fois, et c'est ainsi que cela devait arriver pour la petite
bande insolente, le hasard les ramène avec insistance devant nous. Il
nous paraît alors beau, car nous discernons en lui comme un
commencement d'organisation, d'effort, pour composer notre vie; il
nous rend facile, inévitable et quelquefois–après des interruptions
qui ont pu faire espérer de cesser de nous souvenir–cruelle, la
fidélité des images à la possession desquelles nous nous croirons plus
tard avoir été prédestinés, et que sans lui nous aurions pu, tout au
début, oublier, comme tant d'autres, si aisément.
Bientôt le séjour de Saint-Loup toucha à sa fin. Je n'avais pas revu
ces jeunes filles sur la plage. Il restait trop peu l'après-midi à
Balbec pour pouvoir s'occuper d'elles et tâcher de faire, à mon
intention, leur connaissance. Le soir il était plus libre et
continuait à m'emmener souvent à Rivebelle. Il y a dans ces
restaurants, comme dans les jardins publics et les trains, des gens
enfermés dans une apparence ordinaire et dont le nom nous étonne, si
l'ayant par hasard demandé, nous découvrons qu'ils sont non
l'inoffensif premier venu que nous supposions, mais rien de moins que
le ministre ou le duc dont nous avons si souvent entendu parler. Déjà
deux ou trois fois dans le restaurant de Rivebelle, nous avions,
Saint-Loup et moi, vu venir s'asseoir à une table quand tout le monde
commençait à partir un homme de grande taille, très musclé, aux traits
réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur
restait fixé avec application dans le vide. Un soir que nous
demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et
retardataire: «Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre peintre
Elstir?» nous dit-il. Swann une fois prononcé son nom devant
moi, j'avais entièrement oublié à quel propos; mais l'omission d'un
souvenir, comme celui d'un membre de phrase dans une lecture, favorise
parfois non l'incertitude, mais l'éclosion d'une certitude prématurée.
«C'est un ami de Swann, et un artiste très connu, de grande valeur»,
dis-je à Saint-Loup. Aussitôt passa sur lui et sur moi, comme un
frisson, la pensée qu'Elstir était un grand artiste, un homme célèbre,
puis, que nous confondant avec les autres dîneurs, il ne se doutait
pas de l'exaltation où nous jetait l'idée de son talent. Sans doute,
qu'il ignorât notre admiration, et que nous connaissions Swann, ne
nous eût pas été pénible si nous n'avions pas été aux bains de mer.
Mais attardés à un âge où l'enthousiasme ne peut rester silencieux, et
transportés dans une vie où l'incognito semble étouffant, nous
écrivîmes une lettre signée de nos noms, où nous dévoilions à Elstir
dans les deux dîneurs assis à quelques pas de lui deux amateurs
passionnés de son talent, deux amis de son grand ami Swann et où nous
demandions à lui présenter nos hommages. Un garçon se chargea de
porter cette missive à l'homme célèbre.
Célèbre, Elstir ne l'était peut-être pas encore à cette époque tout à
fait autant que le prétendait le patron de l'établissement, et qu'il
le fut d'ailleurs bien peu d'années plus tard. Mais il avait été un
des premiers à habiter ce restaurant alors que ce n'était encore
qu'une sorte de ferme et à y amener une colonie d'artistes (qui
avaient du reste tous émigré ailleurs dès que la ferme où l'on
mangeait en plein air sous un simple auvent, était devenue un centre
élégant; Elstir lui-même ne revenait en ce moment à Rivebelle qu'à
cause d'une absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de
là). Mais un grand talent, même quand il n'est pas encore reconnu,
provoque nécessairement quelques phénomènes d'admiration, tels que le
patron de la ferme avait été à même d'en distinguer dans les questions
de plus d'une Anglaise de passage, avide de renseignements sur la vie
que menait Elstir, ou dans le nombre de lettres que celui-ci recevait
de l'étranger. Alors le patron avait remarqué davantage qu'Elstir
n'aimait pas être dérangé pendant qu'il travaillait, qu'il se relevait
la nuit pour emmener un petit modèle poser nu au bord de la mer, quand
il y avait clair de lune, et il s'était dit que tant de fatigues
n'étaient pas perdues, ni l'admiration des touristes injustifiée,
quand il avait dans un tableau d'Elstir reconnu une croix de bois qui
était plantée à l'entrée de Rivebelle. «C'est bien elle, répétait-il avec
stupéfaction. Il y a les quatre morceaux! Ah! aussi il s'en donne une peine!
Et il ne savait pas si un petit «lever de soleil sur la mer» qu'Elstir
lui avait donné, ne valait pas une fortune.
Nous le vîmes lire notre lettre, la remettre dans sa poche, continuer
à dîner, commencer à demander ses affaires, se lever pour partir, et
nous étions tellement sûrs de l'avoir choqué par notre démarche que
nous eussions souhaité maintenant (tout autant que nous l'avions
redouté) de partir sans avoir été remarqués par lui. Nous ne pensions
pas un seul instant à une chose qui aurait dû pourtant nous sembler la
plus importante, c'est que notre enthousiasme pour Elstir, de la
sincérité duquel nous n'aurions pas permis qu'on doutât et dont nous
aurions pu, en effet, donner comme témoignage notre respiration
entrecoupée par l'attente, notre désir de faire n'importe quoi de
difficile ou d'héroïque pour le grand homme, n'était pas, comme nous
nous le figurions, de l'admiration, puisque nous n'avions jamais rien
vu d'Elstir; notre sentiment pouvait avoir pour objet l'idée creuse de
«un grand artiste», non pas une oeuvre qui nous était inconnue. C'était
tout au plus de l'admiration à vide, le cadre nerveux, l'armature
sentimentale d'une admiration sans contenu, c'est-à-dire quelque chose
d'aussi indissolublement attaché à l'enfance que certains organes qui
n'existent plus chez l'homme adulte; nous étions encore des enfants.
Elstir cependant allait arriver à la porte, quand tout à coup il fit
un crochet et vint à nous. J'étais transporté d'une délicieuse
épouvante comme je n'aurais pu en éprouver quelques années plus tard,
parce que, en même temps que l'âge diminue la capacité, l'habitude du
monde ôte toute idée de provoquer d'aussi étranges occasions, de
ressentir ce genre d'émotions.
Dans les quelques mots qu'Elstir vint nous dire, en s'asseyant à notre
table, il ne me répondit jamais, les diverses fois où je lui parlai de
Swann. Je commençai à croire qu'il ne le connaissait pas. Il ne m'en
demanda pas moins d'aller le voir à son atelier de Balbec, invitation
qu'il n'adressa pas à Saint-Loup, et que me valurent, ce que n'aurait
peut-être pas fait la recommandation de Swann si Elstir eût été lié
avec lui (car la part des sentiments désintéressés est plus grande
qu'on ne croit dans la vie des hommes) quelques paroles qui lui firent
penser que j'aimais les arts. Il prodigua pour moi une amabilité, qui
était aussi supérieure à celle de Saint-Loup que celle-ci à
l'affabilité d'un petit bourgeois. A côté de celle d'un grand artiste,
l'amabilité d'un grand seigneur, si charmante soit-elle, a l'air d'un
jeu d'acteur, d'une simulation. Saint-Loup cherchait à plaire, Elstir
aimait à donner, à se donner. Tout ce qu'il possédait, idées, œuvres,
et le reste qu'il comptait pour bien moins, il l'eût donné avec joie à
quelqu'un qui l'eût compris. Mais faute d'une société supportable, il
vivait dans un isolement, avec une sauvagerie que les gens du monde
appelaient de la pose et de la mauvaise éducation, les pouvoirs
publics un mauvais esprit, ses voisins, de la folie, sa famille de
l'égoïsme et de l'orgueil.
Et sans doute les premiers temps avait-il pensé, dans la solitude
même, avec plaisir que, par le moyen de ses œuvres, il s'adressait à
distance, il donnait une plus haute idée de lui, à ceux qui l'avaient
méconnu ou froissé. Peut-être alors vécut-il seul, non par
indifférence, mais par amour des autres, et, comme j'avais renoncé à
Gilberte pour lui réapparaître un jour sous des couleurs plus
aimables, destinait-il son oeuvre à certains, comme un retour vers eux,
où sans le revoir lui-même, on l'aimerait, on l'admirerait, on
s'entretiendrait de lui; un renoncement n'est pas toujours total dès
le début, quand nous le décidons avec notre âme ancienne et avant que
par réaction il n'ait agi sur nous, qu'il s'agisse du renoncement d'un
malade, d'un moine, d'un artiste, d'un héros. Mais s'il avait voulu
produire en vue de quelques personnes, en produisant, lui avait vécu
pour lui-même, loin de la société à laquelle il était indifférent; la
pratique de la solitude lui en avait donné l'amour comme il arrive
pour toute grande chose que nous avons crainte d'abord, parce que nous
la savions incompatible avec de plus petites auxquelles nous tenions
et dont elle nous prive moins qu'elle ne nous détache. Avant de la
connaître, toute notre préoccupation est de savoir dans quelle mesure
nous pourrons la concilier avec certains plaisirs qui cessent d'en
être dès que nous l'avons connue.
Elstir ne resta pas longtemps à causer avec nous. Je me promettais
d'aller à son atelier dans les deux ou trois jours suivants, mais le
lendemain de cette soirée, comme j'avais accompagné ma grand-mère tout
au bout de la digue vers les falaises de Canapville, en revenant, au
coin d'une des petites rues qui débouchent perpendiculairement sur la
plage, nous croisâmes une jeune fille qui, tête basse comme un animal
qu'on fait rentrer malgré lui dans l'étable, et tenant des clubs de
golf, marchait devant une personne autoritaire, vraisemblablement son
«anglaise», ou celle d'une de ses amies, laquelle ressemblait au
portrait de _Jeffries_ par Hogarth, le teint rouge comme si sa boisson
favorite avait été plutôt le gin que le thé, et prolongeant par le
croc noir d'un reste de chique une moustache grise, mais bien fournie.
La fillette qui la précédait ressemblait à celle de la petite bande
qui, sous un polo noir, avait dans un visage immobile et joufflu des
yeux rieurs. Or, celle qui rentrait en ce moment avait aussi un polo
noir, mais elle me semblait encore plus jolie que l'autre, la ligne de
son nez était plus droite, à la base l'aile en était plus large et
plus charnue. Puis l'autre m'était apparue comme une fière jeune fille
pâle, celle-ci comme une enfant domptée et de teint rose. Pourtant,
comme elle poussait une bicyclette pareille et comme elle portait les
mêmes gants de renne, je conclus que les différences tenaient
peut-être à la façon dont j'étais placé et aux circonstances, car il
était peu probable qu'il y eût à Balbec une seconde jeune fille, de
visage malgré tout si semblable, et qui dans son accoutrement réunît
les mêmes particularités. Elle jeta dans ma direction un regard
rapide; les jours suivants, quand je revis la petite bande sur la
plage, et même plus tard quand je connus toutes les jeunes filles qui
la composaient, je n'eus jamais la certitude absolue qu'aucune d'elles–même
celle qui de toutes lui ressemblait le plus, la jeune
fille à la bicyclette–fût bien celle que j'avais vue ce soir-là au
bout de la plage, au coin de la rue, jeune fille, qui n'était guère,
mais qui était tout de même un peu, différente de celle que j'avais
remarquée dans le cortège.
A partir de cet après-midi-là, moi, qui les jours précédents avais
surtout pensé à la grande, ce fut celle aux clubs de golf, présumée
être Mlle Simonet, qui recommença à me préoccuper. Au milieu des
autres, elle s'arrêtait souvent, forçant ses amies qui semblaient la
respecter beaucoup à interrompre aussi leur marche. C'est ainsi,
faisant halte, les yeux brillants sous son «polo» que je la revois
encore maintenant silhouettée sur l'écran que lui fait, au fond, la
mer, et séparée de moi par un espace transparent et azuré, le temps
écoulé depuis lors, première image, toute mince dans mon souvenir,
désirée, poursuivie, puis oubliée, puis retrouvée, d'un visage que
j'ai souvent depuis projeté dans le passé pour pouvoir me dire d'une
jeune fille qui était dans ma chambre: «c'est elle!»
Mais c'est peut-être encore celle au teint de géranium, aux yeux verts
que j'aurais le plus désiré connaître. Quelle que fût, d'ailleurs, tel
jour donné, celle que je préférais apercevoir, les autres, sans
celle-là, suffisaient à m'émouvoir, mon désir même se portant une fois
plutôt sur l'une, une fois plutôt sur l'autre, continuait–comme le
premier jour ma confuse vision–à les réunir, à faire d'elles le
petit monde à part, animé d'une vie commune qu'elles avaient, sans
doute, d'ailleurs, la prétention de constituer; j'eusse pénétré en
devenant l'ami de l'une elle–comme un païen raffiné ou un chrétien
scrupuleux chez les barbares–dans une société rajeunissante où
régnaient la santé, l'inconscience, la volupté, la cruauté,
l'inintellectualité et la joie.
Ma grand-mère, à qui j'avais raconté mon entrevue avec Elstir et qui
se réjouissait de tout le profit intellectuel que je pouvais tirer de
son amitié, trouvait absurde et peu gentil que je ne fusse pas encore
allé lui faire une visite. Mais je ne pensais qu'à la petite bande, et
incertain de l'heure où ces jeunes filles passeraient sur la digue, je
n'osais pas m'éloigner. Ma grand-mère s'étonnait aussi de mon élégance
car je m'étais soudain souvenu des costumes que j'avais jusqu'ici
laissés au fond de ma malle. J'en mettais chaque jour un différent et
j'avais même écrit à Paris pour me faire envoyer de nouveaux chapeaux,
et de nouvelles cravates.
C'est un grand charme ajouté à la vie dans une station balnéaire comme
était Balbec, si le visage d'une jolie fille, une marchande de
coquillages, de gâteaux ou de fleurs, peint en vives couleurs dans
notre pensée, est quotidiennement pour nous dès le matin le but de
chacune de ces journées oisives et lumineuses qu'on passe sur la
plage. Elles sont alors, et par là, bien que désœuvrées, alertes comme
des journées de travail, aiguillées, aimantées, soulevées légèrement
vers un instant prochain, celui où tout en achetant des sablés, des
roses, des ammonites, on se délectera à voir sur un visage féminin,
les couleurs étalées aussi purement que sur une fleur. Mais au moins,
ces petites marchandes, d'abord on peut leur parler, ce qui évite
d'avoir à construire avec l'imagination les autres côtés que ceux que
nous fournit la simple perception visuelle, et à recréer leur vie, à
s'exagérer son charme, comme devant un portrait; surtout, justement
parce qu'on leur parle, on peut apprendre où, à quelles heures on peut
les retrouver. Or il n'en était nullement ainsi pour moi en ce qui
concernait les jeunes filles de la petite bande. Leurs habitudes
m'étant inconnues, quand certains jours je ne les apercevais pas,
ignorant la cause de leur absence, je cherchais si celle-ci était
quelque chose de fixe, si on ne les voyait que tous les deux jours, ou
quand il faisait tel temps, ou s'il y avait des jours où on ne les
voyait jamais. Je me figurais d'avance ami avec elles et leur disant
«Mais vous n'étiez pas là tel jour?» «Ah! oui, c'est parce que c'était
un samedi, le samedi nous ne venons jamais parce que…» Encore si
c'était aussi simple que de savoir que le triste samedi il est inutile
de s'acharner, qu'on pourrait parcourir la plage en tous sens,
s'asseoir à la devanture du pâtissier, faire semblant de manger un
éclair, entrer chez le marchand de curiosités, attendre l'heure du
bain, le concert, l'arrivée de la marée, le coucher du soleil, la nuit
sans voir la petite bande désirée. Mais le jour fatal ne revenait
peut-être pas une fois par semaine. Il ne tombait peut-être pas
forcément un samedi. Peut-être certaines conditions atmosphériques
influaient-elles sur lui ou lui étaient-elles entièrement étrangères.
Combien d'observations patientes mais non point sereines, il faut
recueillir sur les mouvements en apparence irréguliers de ces mondes
inconnus avant de pouvoir être sûr qu'on ne s'est pas laissé abuser
par des coïncidences, que nos prévisions ne seront pas trompées, avant
de dégager les lois certaines, acquises au prix d'expériences
cruelles, de cette astronomie passionnée. Me rappelant que je ne les
avais pas vues le même jour qu'aujourd'hui, je me disais qu'elles ne
viendraient pas, qu'il était inutile de rester sur la plage. Et
justement je les apercevais. En revanche, un jour où, autant que
j'avais pu supposer que des lois réglaient le retour de ces
constellations, j'avais calculé devoir être un jour faste, elles ne
venaient pas. Mais à cette première incertitude si je les verrais ou
non le jour même venait s'en ajouter une plus grave, si je les
reverrais jamais, car j'ignorais en somme si elles ne devaient pas
partir pour l'Amérique, ou rentrer à Paris. Cela suffisait pour me
faire commencer à les aimer. On peut avoir du goût pour une personne.
Mais pour déchaîner cette tristesse, ce sentiment de l'irréparable,
ces angoisses, qui préparent l'amour, il faut–et il est peut-être
ainsi, plutôt que ne l'est une personne, l'objet même que cherche
anxieusement à étreindre la passion–le risque d'une impossibilité.
Ainsi agissaient déjà ces influences qui se répètent au cours d'amours
successives, pouvant du reste se produire, mais alors plutôt dans
l'existence des grandes villes au sujet d'ouvrières dont on ne sait
pas les jours de congé et qu'on s'effraye de ne pas avoir vues à la
sortie de l'atelier, ou du moins qui se renouvelèrent au cours des
miennes. Peut-être sont-elles inséparables de l'amour; peut-être tout
ce qui fut une particularité du premier vient-il s'ajouter aux
suivants, par souvenir, suggestion, habitude et, à travers les périodes
successives de notre vie, donner à ses aspects différents un caractère
général.
Je prenais tous les prétextes pour aller sur la plage aux heures où
j'espérais pouvoir les rencontrer. Les ayant aperçues une fois pendant
notre déjeuner je n'y arrivais plus qu'en retard, attendant
indéfiniment sur la digue qu'elles y passassent; restant le peu de
temps que j'étais assis dans la salle à manger à interroger des yeux
l'azur du vitrage; me levant bien avant le dessert pour ne pas les
manquer dans le cas où elles se fussent promenées à une autre heure et
m'irritant contre ma grand-mère, inconsciemment méchante, quand elle
me faisait rester avec elle au delà de l'heure qui me semblait
propice. Je tâchais de prolonger l'horizon en mettant ma chaise de
travers; si par hasard j'apercevais n'importe laquelle des jeunes
filles, comme elles participaient toutes à la même essence spéciale,
c'était comme si j'avais vu projeté en face de moi dans une
hallucination mobile et diabolique un peu de rêve ennemi et pourtant
passionnément convoité qui l'instant d'avant encore, n'existait, y
stagnant d'ailleurs d'une façon permanente, que dans mon cerveau.
Je n'en aimais aucune les aimant toutes, et pourtant leur rencontre
possible était pour mes journées le seul élément délicieux, faisait
seule naître en moi de ces espoirs où on briserait tous les obstacles,
espoirs souvent suivis de rage, si je ne les avais pas vues. En ce
moment, ces jeunes filles éclipsaient pour moi ma grand-mère; un
voyage m'eût tout de suite souri si ç'avait été pour aller dans un
lieu où elles dussent se trouver. C'était à elles que ma pensée
s'était agréablement suspendue quand je croyais penser à autre chose
ou à rien. Mais quand, même ne le sachant pas, je pensais à elles, plus
inconsciemment encore, elles, c'était pour moi les ondulations
montueuses et bleues de la mer, le profil d'un défilé devant la mer.
C'était la mer que j'espérais retrouver, si j'allais dans quelque
ville où elles seraient. L'amour le plus exclusif pour une personne
est toujours l'amour d'autre chose.
Ma grand'mère me témoignait, parce que maintenant je m'intéressais
extrêmement au golf et au tennis et laissais échapper l'occasion de
regarder travailler et entendre discourir un artiste qu'elle savait
des plus grands, un mépris qui me semblait procéder de vues un peu
étroites. J'avais autrefois entrevu aux Champs-Élysées et je m'étais
rendu mieux compte depuis qu'en étant amoureux d'une femme nous
projetons simplement en elle un état de notre âme; que par conséquent
l'important n'est pas la valeur de la femme mais la profondeur de
l'état; et que les émotions qu'une jeune fille médiocre nous donne
peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties
plus intimes de nous-même, plus personnelles, plus lointaines, plus
essentielles, que ne ferait le plaisir que nous donne la conversation
d'un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres.
Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d'autant plus d'ennui
qu'Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les
plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m'obligea à prendre le
tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m'efforçais, pour
penser que j'étais dans l'antique royaume des Cimmériens, dans la
patrie peut-être du roi Mark ou sur l'emplacement de la forêt de
Brocéliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions
qui se développaient devant moi et entre lesquelles la villa d'Elstir
était peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré cela par
lui, parce que de toutes celles qui existaient à Balbec, c'était la
seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.
C'est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui
avait une pelouse–en plus petit comme chez n'importe quel bourgeois
dans la banlieue de Paris–une petite statuette de galant
jardinier, des boules de verre où l'on se regardait, des bordures de
bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chairs
étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords
empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures
chocolat des plinthes quand je fus dans l'atelier; je me sentis
parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de
moi, je sentais la possibilité de m'élever à une connaissance
poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n'avais pas
isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et l'atelier
d'Elstir m'apparut comme le laboratoire d'une sorte de nouvelle
création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous
voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile
qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant
avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil
blanc accoudé sur le pont d'un bateau. Le veston du jeune homme et la
vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu'ils
continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient
pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston
habiller personne.
Au moment où j'entrai, le créateur était en train d'achever, avec le
pinceau qu'il tenait dans sa main, la forme du soleil à son coucher.
Les stores étaient clos de presque tous les côtés, l'atelier était
assez frais, et, sauf à un endroit où le grand jour apposait au mur sa
décoration éclatante et passagère, obscur; seule était ouverte une
petite fenêtre rectangulaire encadrée de chèvrefeuilles, qui après une
bande de jardin, donnait sur une avenue; de sorte que l'atmosphère de
la plus grande partie de l'atelier était sombre, transparente et
compacte dans la masse, mais humide et brillante aux cassures où la
sertissait la lumière, comme un bloc de cristal de roche dont une face
déjà taillée et polie, çà et là, luit comme un miroir et s'irise.
Tandis qu'Elstir sur ma prière, continuait à peindre, je circulais
dans ce clair-obscur, m'arrêtant devant un tableau puis devant un
autre.
Le plus grand nombre de ceux qui m'entouraient n'étaient pas ce que
j'aurais le plus aimé à voir de lui, les peintures appartenant à ses
première et deuxième manières, comme disait une revue d'Art anglaise
qui traînait sur la table du salon du Grand Hôtel, la manière
mythologique et celle où il avait subi l'influence du Japon, toutes
deux admirablement représentées, disait-on, dans la collection de Mme
de Guermantes. Naturellement, ce qu'il avait dans son atelier, ce
n'était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j'y pouvais
discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de
métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu'en poésie on
nomme métaphore et que si Dieu le Père avait créé les choses en les
nommant, c'est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre
qu'Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent
toujours à une notion de l'intelligence, étrangère à nos impressions
véritables et qui nous force à éliminer d'elles tout ce qui ne se
rapporte pas à cette notion.
Parfois à ma fenêtre, dans l'hôtel de Balbec, le matin quand Françoise
défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand
j'attendais le moment de partir avec Saint-Loup, il m'était arrivé
grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la
mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et
fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite
mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon
impression avait abolie. C'est ainsi qu'il m'arrivait à Paris, dans ma
chambre, d'entendre une dispute, presque une émeute, jusqu'à ce que
j'eusse rapporté à sa cause, par exemple une voiture dont le roulement
approchait, ce bruit dont j'éliminais alors ces vociférations aiguës
et discordantes que mon oreille avait réellement entendues, mais que
mon intelligence savait que des roues ne produisaient pas. Mais les
rares moments où l'on voit la nature telle qu'elle est, poétiquement,
c'était de ceux-là qu'était faite l'œuvre d'Elstir. Une de ses
métaphores les plus fréquentes dans les marines qu'il avait près de
lui en ce moment était justement celle qui, comparant la terre à la
mer, supprimait entre elles toute démarcation. C'était cette
comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile,
qui y introduisait cette multiforme et puissante unité, cause, parfois
non clairement aperçue par eux, de l'enthousiasme qu'excitait chez
certains amateurs la peinture d'Elstir.
C'est par exemple à une métaphore de ce genre–dans un tableau,
représentant le port de Carquethuit, tableau qu'il avait terminé
depuis peu de jours et que je regardai longuement–qu'Elstir avait
préparé l'esprit du spectateur en n'employant pour la petite ville que
des termes marins, et que des termes urbains pour la mer. Soit que les
maisons cachassent une partie du port, un bassin de calfatage ou
peut-être la mer même s'enfonçant en golfe dans les terres ainsi que
cela arrivait constamment dans ce pays de Balbec, de l'autre côté de
la pointe avancée où était construite la ville, les toits étaient
dépassés (comme ils l'eussent été par des cheminées ou par des
clochers) par des mâts lesquels avaient l'air de faire des vaisseaux
auxquels ils appartenaient, quelque chose de citadin, de construit sur
terre, impression qu'augmentaient d'autres bateaux, demeurés le long
de la jetée, mais en rangs si pressés que les hommes y causaient d'un
bâtiment à l'autre sans qu'on pût distinguer leur séparation et
l'interstice de l'eau, et ainsi cette flottille de pêche avait moins
l'air d'appartenir à la mer que, par exemple, les églises de Criquebec
qui, au loin, entourées d'eau de tous côtés parce qu'on les voyait
sans la ville, dans un poudroiement de soleil et de vagues, semblaient
sortir des eaux, soufflées en albâtre ou en écume et, enfermées dans
la ceinture d'un arc-en-ciel versicolore, former un tableau irréel et
mystique. Dans le premier plan de la plage, le peintre avait su
habituer les yeux à ne pas reconnaître de frontière fixe, de
démarcation absolue, entre la terre et l'océan. Des hommes qui
poussaient des bateaux à la mer, couraient aussi bien dans les flots
que sur le sable, lequel mouillé, réfléchissait déjà les coques comme
s'il avait été de l'eau. La mer elle-même ne montait pas
régulièrement, mais suivait les accidents de la grève, que la
perspective déchiquetait encore davantage, si bien qu'un navire en
pleine mer, à demi-caché par les ouvrages avancés de l'arsenal
semblait voguer au milieu de la ville; des femmes qui ramassaient des
crevettes dans les rochers, avaient l'air, parce qu'elles étaient
entourées d'eau et à cause de la dépression qui, après la barrière
circulaire des roches, abaissait la plage (des deux côtés les plus
rapprochés de terre) au niveau de la mer, d'être dans une grotte
marine surplombée de barques et de vagues, ouverte et protégée au
milieu des flots écartés miraculeusement. Si tout le tableau donnait
cette impression des ports où la mer entre dans la terre, où la terre
est déjà marine, et la population amphibie, la force de l'élément
marin éclatait partout; et près des rochers, à l'entrée de la jetée,
où la mer était agitée, on sentait aux efforts des matelots et à
l'obliquité des barques couchées en angle aigu devant la calme
verticalité de l'entrepôt, de l'église, des maisons de la ville, où
les uns rentraient, d'où les autres partaient pour la pêche, qu'ils
trottaient rudement sur l'eau comme sur un animal fougueux et rapide
dont les soubresauts, sans leur adresse, les eût jetés à terre. Une
bande de promeneurs sortait gaiement en une barque secouée comme une
carriole; un matelot joyeux, mais attentif aussi la gouvernait comme
avec des guides, menait la voile fougueuse, chacun se tenait bien à sa
place pour ne pas faire trop de poids d'un côté et ne pas verser, et
on courait ainsi par les champs ensoleillés dans les sites ombreux,
dégringolant les pentes. C'était une belle matinée malgré l'orage
qu'il avait fait. Et même on sentait encore les puissantes actions
qu'avait à neutraliser le bel équilibre des barques immobiles,
jouissant du soleil et de la fraîcheur, dans les parties où la mer
était si calme que les reflets avaient presque plus de solidité et de
réalité que les coques vaporisées par un effet de soleil et que la
perspective faisait s'enjamber les unes les autres. Ou plutôt on
n'aurait pas dit d'autres parties de la mer. Car entre ces parties, il
y avait autant de différence qu'entre l'une d'elles et l'église
sortant des eaux, et les bateaux derrière la ville. L'intelligence
faisait ensuite un même élément de ce qui était, ici noir dans un
effet d'orage, plus loin tout d'une couleur avec le ciel et aussi
verni que lui, et là si blanc de soleil, de brume et d'écume, si
compact, si terrien, si circonvenu de maisons, qu'on pensait à quelque
chaussée de pierres ou à un champ de neige, sur lequel on était
effrayé de voir un navire s'élever en pente raide et à sec comme une
voiture qui s'ébroue en sortant d'un gué, mais qu'au bout d'un moment,
en y voyant sur l'étendue haute et inégale du plateau solide des
bateaux titubants, on comprenait, identique en tous ces aspects
divers, être encore la mer.
Bien qu'on dise avec raison qu'il n'y a pas de progrès, pas de
découvertes en art, mais seulement dans les sciences, et que chaque
artiste recommençant pour son compte un effort individuel ne peut y
être aidé ni entravé par les efforts de tout autre, il faut pourtant
reconnaître que dans la mesure où l'art met en lumière certaines
lois, une fois qu'une industrie les a vulgarisées, l'art antérieur
perd rétrospectivement un peu de son originalité. Depuis les débuts
d'Elstir, nous avons connu ce qu'on appelle «d'admirables»
photographies de paysages et de villes. Si on cherche à préciser ce
que les amateurs désignent dans ce cas par cette épithète, on verra
qu'elle s'applique d'ordinaire à quelque image singulière d'une chose
connue, image différente de celles que nous avons l'habitude de voir,
singulière et pourtant vraie et qui à cause de cela est pour nous
doublement saisissante parce qu'elle nous étonne, nous fait sortir de
nos habitudes, et tout à la fois nous fait rentrer en nous-même en
nous rappelant une impression. Par exemple telle de ces photographies
«magnifiques», illustrera une loi de la perspective, nous montrera
telle cathédrale que nous avons l'habitude de voir au milieu de la
ville, prise au contraire d'un point choisi d'où elle aura l'air
trente fois plus haute que les maisons et faisant éperon au bord du
fleuve d'où elle est en réalité distante. Or, l'effort d'Elstir de ne
pas exposer les choses telles qu'il savait qu'elles étaient mais selon
ces illusions optiques dont notre vision première est faite, l'avait
précisément amené à mettre en lumière certaines de ces lois de
perspective, plus frappantes alors, car l'art était le premier à les
dévoiler. Un fleuve, à cause du tournant de son cours, un golfe à
cause du rapprochement apparent des falaises, avaient l'air de creuser
au milieu de la plaine ou des montagnes un lac absolument fermé de
toutes parts. Dans un tableau pris de Balbec par une torride journée
d'été, un rentrant de la mer semblait enfermé dans des murailles de
granit rose, n'être pas la mer, laquelle commençait plus loin. La
continuité de l'océan n'était suggérée que par des mouettes qui,
tournoyant sur ce qui semblait au spectateur de la pierre, humaient au
contraire l'humidité du flot. D'autres lois se dégageaient de cette
même toile comme, au pied des immenses falaises, la grâce
lilliputienne des voiles blanches sur le miroir bleu où elles
semblaient des papillons endormis, et certains contrastes entre la
profondeur des ombres et la pâleur de la lumière. Ces jeux des ombres,
que la photographie a banalisés aussi, avaient intéressé Elstir au
point qu'il s'était complu autrefois à peindre de véritables mirages,
où un château coiffé d'une tour apparaissait comme un château
circulaire complètement prolongé d'une tour à son faîte, et en bas
d'une tour inverse, soit que la pureté extraordinaire d'un beau temps
donnât à l'ombre qui se reflétait dans l'eau la dureté et l'éclat de
la pierre, soit que les brumes du matin rendissent la pierre aussi
vaporeuse que l'ombre. De même au delà de la mer, derrière une rangée
de bois une autre mer commençait, rosée par le coucher du soleil et
qui était le ciel. La lumière, inventant comme de nouveaux solides,
poussait la coque du bateau qu'elle frappait, en retrait de celle qui
était dans l'ombre, et disposait comme les degrés d'un escalier de
cristal la surface matériellement plane, mais brisée par l'éclairage
de la mer au matin. Un fleuve qui passe sous les ponts d'une ville
était pris d'un point de vue tel qu'il apparaissait entièrement
disloqué, étalé ici en lac, aminci là en filet, rompu ailleurs par
l'interposition d'une colline couronnée de bois où le citadin va le
soir respirer la fraîcheur du soir; et le rythme même de cette ville
bouleversée n'était assuré que par la verticale inflexible des
clochers qui ne montaient pas, mais plutôt, selon le fil à plomb de la
pesanteur marquant la cadence comme dans une marche triomphale,
semblaient tenir en suspens au-dessous d'eux toute la masse plus
confuse des maisons étagées dans la brume, le long du fleuve écrasé et
décousu. Et (comme les premières œuvres d'Elstir dataient de l'époque
où on agrémentait les paysages par la présence d'un personnage) sur la
falaise ou dans la montagne, le chemin, cette partie à demi-humaine de
la nature, subissait comme le fleuve ou l'océan les éclipses de la
perspective. Et soit qu'une arête montagneuse, ou la brume d'une
cascade, ou la mer, empêchât de suivre la continuité de la route,
visible pour le promeneur mais non pour nous, le petit personnage
humain en habits démodés perdu dans ces solitudes semblait souvent
arrêté devant un abîme, le sentier qu'il suivait finissant là, tandis
que, trois cents mètres plus haut dans ces bois de sapins, c'est d'un
œil attendri et d'un cœur rassuré que nous voyions reparaître la mince
blancheur de son sable hospitalier au pas du voyageur, mais dont le
versant de la montagne nous avait dérobé, contournant la cascade ou le
golfe, les lacets intermédiaires.
L'effort qu'Elstir faisait pour se dépouiller en présence de la
réalité de toutes les notions de son intelligence était d'autant plus
admirable que cet homme qui, avant de peindre, se faisait ignorant,
oubliait tout par probité, car ce qu'on sait n'est pas à soi, avait
justement une intelligence exceptionnellement cultivée. Comme je lui
avouais la déception que j'avais eue devant l'église de Balbec:
«Comment, me dit-il, vous avez été déçu par ce porche, mais c'est la
plus belle Bible historiée que le peuple ait jamais pu lire. Cette
vierge et tous les bas-reliefs qui racontent sa vie, c'est
l'expression la plus tendre, la plus inspirée de ce long poème
d'adoration et de louanges que le moyen âge déroulera à la gloire de
la Madone. Si vous saviez à côté de l'exactitude la plus minutieuse à
traduire le texte saint, quelles trouvailles de délicatesse a eues le
vieux sculpteur, que de profondes pensées, quelle délicieuse poésie!
«L'idée de ce grand voile dans lequel les Anges portent le corps de la
Vierge, trop sacré pour qu'ils osent le toucher directement (Je lui
dis que le même sujet était traité à Saint-André-des-Champs; il avait
vu des photographies du porche de cette dernière église mais me fit
remarquer que l'empressement de ces petits paysans qui courent tous à
la fois autour de la Vierge était autre chose que la gravité des deux
grands anges presque italiens, si élancés, si doux); l'ange qui
emporte l'âme de la Vierge pour la réunir à son corps; dans la
rencontre de la Vierge et d'Elisabeth, le geste de cette dernière qui
touche le sein de Marie et s'émerveille de le sentir gonflé; et le
bras bandé de la sage-femme qui n'avait pas voulu croire, sans
toucher, à l'Immaculée-Conception; et la ceinture jetée par la Vierge
à saint Thomas pour lui donner la preuve de sa résurrection; ce voile
aussi que la Vierge arrache de son sein pour en voiler la nudité de
son fils d'un côté de qui l'Église recueille le sang, la liqueur de
l'Eucharistie, tandis que, de l'autre, la Synagogue dont le règne est
fini, a les yeux bandés, tient un sceptre à demi-brisé et laisse
échapper avec sa couronne qui lui tombe de la tête, les tables de
l'ancienne Loi; et l'époux qui aidant, à l'heure du Jugement dernier,
sa jeune femme à sortir du tombeau lui appuie la main contre son
propre cœur pour la rassurer et lui prouver qu'il bat vraiment, est-ce
aussi assez chouette comme idée, assez trouvé? Et l'ange qui emporte
le soleil et la lune devenus inutiles puisqu'il est dit que la Lumière
de la Croix sera sept fois plus puissante que celle des astres; et
celui qui trempe sa main dans l'eau du bain de Jésus pour voir si elle
est assez chaude; et celui qui sort des nuées pour poser sa couronne
sur le front de la Vierge; et tous ceux qui penchés du haut du ciel,
entre les balustres de la Jérusalem céleste lèvent les bras
d'épouvante ou de joie à la vue des supplices des méchants et du
bonheur des élus! Car c'est tous les cercles du ciel, tout un
gigantesque poème théologique et symbolique que vous avez là. C'est
fou, c'est divin, c'est mille fois supérieur à tout ce que vous verrez
en Italie où d'ailleurs ce tympan a été littéralement copié par des
sculpteurs de bien moins de génie. Il n'y a pas eu d'époque où tout le
monde a du génie, tout ça c'est des blagues, ça serait plus fort que
l'âge d'or. Le type qui a sculpté cette façade-là, croyez bien qu'il
était aussi fort, qu'il avait des idées aussi profondes que les gens
de maintenant que vous admirez le plus. Je vous montrerais cela, si
nous y allions ensemble. Il y a certaines paroles de l'office de
l'Assomption qui ont été traduites avec une subtilité qu'un Redon n'a
pas égalée.»
Cette vaste vision céleste dont il me parlait, ce gigantesque poème
théologique que je comprenais avoir été écrit là, pourtant quand mes
yeux pleins de désirs s'étaient ouverts devant la façade, ce n'est
pas eux que j'avais vus. Je lui parlai de ces grandes statues de
saints qui montées sur des échasses forment une sorte d'avenue.
–Elle part des fonds des âges pour aboutir à Jésus-Christ, me
dit-il. Ce sont d'un côté, ses ancêtres selon l'esprit, de l'autre,
les Rois de Judas, ses ancêtres selon la chair. Tous les siècles sont
là. Et si vous aviez mieux regardé ce qui vous a paru des échasses,
vous auriez pu nommer ceux qui y étaient perchés. Car sous les pieds
de Moïse, vous auriez reconnu le veau d'or, sous les pieds d'Abraham,
le bélier, sous ceux de Joseph, le démon conseillant la femme de
Putiphar.
Je lui dis aussi que je m'étais attendu à trouver un monument presque
persan et que ç'avait sans doute été là une des causes de mon
mécompte. «Mais non, me répondit-il, il y a beaucoup de vrai.
Certaines parties sont tout orientales; un chapiteau reproduit si
exactement un sujet persan, que la persistance des traditions
orientales ne suffit pas à l'expliquer. Le sculpteur a dû copier
quelque coffret apporté par des navigateurs.» Et en effet il devait me
montrer plus tard la photographie d'un chapiteau où je vis des dragons
quasi chinois qui se dévoraient, mais à Balbec ce petit morceau de
sculpture avait passé pour moi inaperçu dans l'ensemble du monument
qui ne ressemblait pas à ce que m'avaient montré ces mots: «église
presque persane».
Les joies intellectuelles que je goûtais dans cet atelier ne
m'empêchaient nullement de sentir, quoiqu'ils nous entourassent comme
malgré nous, les tièdes glacis, la pénombre étincelante de la pièce,
et au bout de la petite fenêtre encadrée de chèvrefeuilles, dans
l'avenue toute rustique, la résistante sécheresse de la terre brûlée
de soleil que voilait seulement la transparence de l'éloignement et de
l'ombre des arbres. Peut-être l'inconscient bien-être que me causait
ce jour d'été venait-il agrandir comme un affluent la joie que me
causait la vue du «Port de Carquethuit».
J'avais cru Elstir modeste mais je compris que je m'étais trompé, en
voyant son visage se nuancer de tristesse quand dans une phrase de
remerciements je prononçai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs
œuvres durables–et c'était le cas pour Elstir–prennent l'habitude de
les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière.
Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l'idée de la gloire les
attriste parce qu'elle est inséparable de l'idée de la mort. Je
changeai de conversation pour dissiper ce nuage d'orgueilleuse
mélancolie dont j'avais sans le vouloir chargé le front d'Elstir. «On
m'avait conseillé, lui dis-je en pensant à la conversation que nous
avions eue avec Legrandin à Combray et sur laquelle j'étais content
d'avoir son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que c'était
malsain pour un esprit déjà porté au rêve.–Mais non, me répondit-il,
quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l'en tenir écarté,
le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves,
il ne les connaîtra pas; vous serez le jouet de mille apparences parce
que vous n'en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est
dangereux, ce qui en guérit, ce n'est pas moins de rêve, mais plus de
rêve, mais tout le rêve. Il importe qu'on connaisse entièrement ses
rêves pour n'en plus souffrir; il y a une certaine séparation du rêve
et de la vie qu'il est si souvent utile de faire que je me demande si
on ne devrait pas à tout hasard la pratiquer préventivement, comme
certains chirurgiens prétendent qu'il faudrait, pour éviter la
possibilité d'une appendicite future, enlever l'appendice chez tous
les enfants.»
Elstir et moi nous étions allés jusqu'au fond de l'atelier, devant la
fenêtre qui donnait derrière le jardin sur une étroite avenue de
traverse, presque un petit chemin rustique. Nous étions venus là pour
respirer l'air rafraîchi de l'après-midi plus avancé. Je me croyais
bien loin des jeunes filles de la petite bande et c'est en sacrifiant
pour une fois l'espérance de les voir que j'avais fini par obéir à la
prière de ma grand-mère et aller voir Elstir. Car où se trouve ce
qu'on cherche on ne le sait pas, et on fuit souvent pendant bien
longtemps le lieu où, pour d'autres raisons, chacun nous invite. Mais
nous ne soupçonnons pas que nous y verrions justement l'être auquel
nous pensons. Je regardais vaguement le chemin campagnard qui,
extérieur à l'atelier, passait tout près de lui mais n'appartenait pas
à Elstir. Tout à coup y apparut, le suivant à pas rapides, la jeune
cycliste de la petite bande avec, sur ses cheveux noirs, son polo
abaissé vers ses grosses joues, ses yeux gais et un peu insistants; et
dans ce sentier fortuné miraculeusement rempli de douces promesses, je
la vis sous les arbres, adresser à Elstir un salut souriant d'amie,
arc-en-ciel qui unit pour moi notre monde terraqué à des régions que
j'avais jugées jusque-là inaccessibles. Elle s'approcha même pour
tendre la main au peintre, sans s'arrêter, et je vis qu'elle avait un
petit grain de beauté au menton. «Vous connaissez cette jeune fille,
monsieur?» dis-je à Elstir, comprenant qu'il pourrait me présenter à
elle, l'inviter chez lui. Et cet atelier paisible avec son horizon
rural s'était rempli d'un surcroît délicieux, comme il arrive d'une
maison où un enfant se plaisait déjà et où il apprend que, en plus, de
par la générosité qu'ont les belles choses et les nobles gens à
accroître indéfiniment leurs dons, se prépare pour lui un magnifique
goûter. Elstir me dit qu'elle s'appelait Albertine Simonet et me nomma
aussi ses autres amies que je lui décrivis avec assez d'exactitude
pour qu'il n'eût guère d'hésitation. J'avais commis à l'égard de leur
situation sociale une erreur, mais pas dans le même sens que
d'habitude à Balbec. J'y prenais facilement pour des princes des fils
de boutiquiers montant à cheval. Cette fois j'avais situé dans un
milieu interlope des filles d'une petite bourgeoisie fort riche, du
monde de l'industrie et des affaires. C'était celui qui de prime-abord
m'intéressait le moins, n'ayant pour moi le mystère ni du peuple, ni
d'une société comme celle des Guermantes. Et sans doute si un prestige
préalable qu'elles ne perdraient plus ne leur avait été conféré,
devant mes yeux éblouis, par la vacuité éclatante de la vie de plage,
je ne serais peut-être pas arrivé à lutter victorieusement contre
l'idée qu'elles étaient les filles de gros négociants. Je ne pus
qu'admirer combien la bourgeoisie française était un atelier
merveilleux de sculpture la plus généreuse et la plus variée. Que de
types imprévus, quelle invention dans le caractère des visages, quelle
décision, quelle fraîcheur, quelle naïveté dans les traits. Les vieux
bourgeois avares d'où étaient issues ces Dianes et ces nymphes me
semblaient les plus grands des statuaires. Avant que j'eusse eu le
temps de m'apercevoir de la métamorphose sociale de ces jeunes filles,
et tant ces découvertes d'une erreur, ces modifications de la notion
qu'on a d'une personne ont l'instantanéité d'une réaction chimique,
s'était déjà installée derrière le visage d'un genre si voyou de ces
jeunes filles que j'avais prises pour des maîtresses de coureurs
cyclistes, de champions de boxe, l'idée qu'elles pouvaient très bien
être liées avec la famille de tel notaire que nous connaissions. Je ne
savais guère ce qu'était Albertine Simonet. Elle ignorait certes ce
qu'elle devait être un jour pour moi. Même ce nom de Simonet que
j'avais déjà entendu sur la plage, si on m'avait demandé de l'écrire
je l'aurais orthographié avec deux _n_, ne me doutant pas de
l'importance que cette famille attachait à n'en posséder qu'un seul.
Au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle sociale, le
snobisme s'accroche à des riens qui ne sont peut-être pas plus nuls
que les distinctions de l'aristocratie, mais qui plus obscurs, plus
particuliers à chacun, surprennent davantage. Peut-être y avait-il eu
des Simonet qui avaient fait de mauvaises affaires ou pis encore.
Toujours est-il que les Simonet s'étaient, paraît-il, toujours irrités
comme d'une calomnie quand on doublait leur _n_. Ils avaient l'air
d'être les seuls Simonet avec un _n_ au lieu de deux, autant de fierté
peut-être que les Montmorency d'être les premiers barons de France. Je
demandai à Elstir si ces jeunes filles habitaient Balbec, il me
répondit oui pour certaines d'entre elles. La villa de l'une était
précisément située tout au bout de la plage, là où commencent les
falaises du Canapville. Comme cette jeune fille était une grande amie
d'Albertine Simonet, ce me fut une raison de plus de croire que
c'était bien cette dernière que j'avais rencontrée, quand j'étais avec
ma grand-mère. Certes il y avait tant de ces petites rues
perpendiculaires à la plage où elles faisaient un angle pareil, que je
n'aurais pu spécifier exactement laquelle c'était. On voudrait avoir
un souvenir exact mais au moment même la vision a été trouble.
Pourtant qu'Albertine et cette jeune fille entrant chez son amie
fussent une seule et même personne, c'était pratiquement une
certitude. Malgré cela, tandis que les innombrables images que m'a
présentées dans la suite la brune joueuse de golf, si différentes
qu'elles soient les unes des autres, se superposent (parce que je sais
qu'elles lui appartiennent toutes), et que si je remonte le fil de mes
souvenirs, je peux, sous le couvert de cette identité et comme dans un
chemin de communication intérieure, repasser par toutes ces images
sans sortir d'une même personne, en revanche, si je veux remonter
jusqu'à la jeune fille que je croisai le jour où j'étais avec ma
grand-mère, il me faut ressortir à l'air libre. Je suis persuadé que
c'est Albertine que je retrouve, la même que celle qui s'arrêtait
souvent, au milieu de ses amies, dans sa promenade dépassant l'horizon
de la mer; mais toutes ces images restent séparées de cette autre
parce que je ne peux pas lui conférer rétrospectivement une identité
qu'elle n'avait pas pour moi au moment où elle a frappé mes yeux; quoi
que puisse m'assurer le calcul des probabilités, cette jeune fille aux
grosses joues qui me regarda si hardiment au coin de la petite rue et
de la plage et par qui je crois que j'aurais pu être aimé, au sens
strict du mot revoir, je ne l'ai jamais revue.
Mon hésitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande
lesquelles gardaient toutes un peu du charme collectif qui m'avait
d'abord troublé, s'ajouta-t-il aussi à ces causes pour me laisser plus
tard, même au temps de mon plus grand–de mon second–amour pour
Albertine, une sorte de liberté intermittente, et bien brève, de ne
l'aimer pas. Pour avoir erré entre toutes ses amies avant de se porter
définitivement sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l'image
d'Albertine certain «jeu» qui lui permettait, comme un éclairage mal
adapté, de se poser sur d'autres avant de revenir s'appliquer à elle;
le rapport entre le mal que je ressentais au cœur et le souvenir
d'Albertine ne me semblait pas nécessaire, j'aurais peut-être pu le
coordonner avec l'image d'une autre personne. Ce qui me permettait,
l'éclair d'un instant, de faire évanouir la réalité, non pas seulement
la réalité extérieure comme dans mon amour pour Gilberte (que j'avais
reconnu pour un état intérieur où je tirais de moi seul la qualité
particulière, le caractère spécial de l'être que j'aimais, tout ce qui
le rendait indispensable à mon bonheur) mais même la réalité
intérieure et purement subjective.
«Il n'y a pas de jour qu'une ou l'autre d'entre elles ne passe devant
l'atelier et n'entre me faire un bout de visite», me dit Elstir, me
désespérant ainsi par la pensée que si j'avais été le voir aussitôt
que ma grand-mère m'avait demandé de le faire, j'eusse probablement,
depuis longtemps déjà, fait la connaissance d'Albertine.
Elle s'était éloignée; de l'atelier on ne la voyait plus. Je pensai
qu'elle était allée rejoindre ses amies sur la digue. Si j'avais pu
m'y trouver avec Elstir, j'eusse fait leur connaissance. J'inventai
mille prétextes pour qu'il consentît à venir faire un tour de plage
avec moi. Je n'avais plus le même calme qu'avant l'apparition de la
jeune fille dans le cadre de la petite fenêtre si charmante jusque-là
sous ses chèvrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa une
joie mêlée de torture en me disant qu'il ferait quelques pas avec moi,
mais qu'il était obligé de terminer d'abord le morceau qu'il était en
train de peindre. C'était des fleurs, mais pas de celles dont j'eusse
mieux aimé lui commander le portrait que celui d'une personne, afin
d'apprendre par la révélation de son génie ce que j'avais si souvent
cherché en vain devant elles–aubépines, épines roses, bluets,
fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de botanique,
mais je ne l'écoutais guère; il ne se suffisait plus à lui-même, il
n'était plus que l'intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et
moi; le prestige que quelques instants encore auparavant, lui donnait
pour moi son talent, ne valait plus qu'en tant qu'il m'en conférait un
peu à moi-même aux yeux de la petite bande à qui je serais présenté
par lui.
J'allais et venais, impatient qu'il eût fini de travailler; je
saisissais pour les regarder des études dont beaucoup tournées contre
le mur, étaient empilées les unes sur les autres. Je me trouvais ainsi
mettre au jour une aquarelle qui devait être d'un temps bien plus
ancien de la vie d'Elstir et me causa cette sorte particulière
d'enchantement que dispensent des œuvres, non seulement d'une exécution
délicieuse mais aussi d'un sujet si singulier et si séduisant, que
c'est à lui que nous attribuons une partie de leur charme, comme si,
ce charme, le peintre n'avait eu qu'à le découvrir, qu'à l'observer,
matériellement réalisé déjà dans la nature et à le reproduire. Que de
tels objets puissent exister, beaux en dehors même de l'interprétation
du peintre, cela contente en nous un matérialisme inné, combattu par
la raison, et sert de contre-poids aux abstractions de l'esthétique.
C'était–cette aquarelle–le portrait d'une jeune femme pas
jolie, mais d'un type curieux, que coiffait un serre-tête assez
semblable à un chapeau melon bordé d'un ruban de soie cerise; une de
ses mains gantées de mitaines tenait une cigarette allumée, tandis que
l'autre élevait à la hauteur du genou une sorte de grand chapeau de
jardin, simple écran de paille contre le soleil. A côté d'elle, un
porte-bouquet plein de roses sur une table. Souvent, et c'était le cas
ici, la singularité de ces œuvres tient surtout à ce qu'elles ont été
exécutées dans des conditions particulières dont nous ne nous rendons
pas clairement compte d'abord, par exemple si la toilette étrange d'un
modèle féminin, est un déguisement de bal costumé, ou si au contraire
le manteau rouge d'un vieillard qui a l'air de l'avoir revêtu pour se
prêter à une fantaisie du peintre, est sa robe de professeur ou de
conseiller, ou son camail de cardinal. Le caractère ambigu de l'être
dont j'avais le portrait sous les yeux tenait sans que je le
comprisse à ce que c'était une jeune actrice d'autrefois en
demi-travesti. Mais son melon, sous lequel ses cheveux étaient
bouffants, mais courts, son veston de velours sans revers ouvrant sur
un plastron blanc me firent hésiter sur la date de la mode et le sexe
du modèle, de façon que je ne savais pas exactement ce que j'avais
sous les yeux, sinon le plus clair des morceaux de peinture. Et le
plaisir qu'il me donnait était troublé seulement par la peur qu'Elstir
en s'attardant encore me fît manquer les jeunes filles, car le soleil
était déjà oblique et bas dans la petite fenêtre. Aucune chose dans
cette aquarelle n'était simplement constatée en fait et peinte à cause
de son utilité dans la scène, le costume parce qu'il fallait que la
femme fût habillée, le porte-bouquet pour les fleurs. Le verre du
porte-bouquet, aimé pour lui-même, avait l'air d'enfermer l'eau où
trempaient les tiges des œillets dans quelque chose d'aussi limpide,
presque d'aussi liquide qu'elle; l'habillement de la femme l'entourait
d'une manière qui avait un charme indépendant, fraternel, et si les
œuvres de l'industrie pouvaient rivaliser de charme avec les merveilles
de la nature, aussi délicates, aussi savoureuses au toucher du regard,
aussi fraîchement peintes que la fourrure d'une chatte, les pétales
d'un œillet, les plumes d'une colombe. La blancheur du plastron, d'une
finesse de grésil et dont le frivole plissage avait des clochettes
comme celles du muguet, s'étoilait des clairs reflets de la chambre,
aigus eux-mêmes et finement nuancés comme des bouquets de fleurs qui
auraient broché le linge. Et le velours du veston, brillant et nacré,
avait çà et là quelque chose de hérissé, de déchiqueté et de velu qui
faisait penser à l'ébouriffage des œillets dans le vase. Mais surtout
on sentait qu'Elstir, insoucieux de ce que pouvait présenter d'immoral
ce travesti d'une jeune actrice pour qui le talent avec lequel elle
jouerait son rôle avait sans doute moins d'importance que l'attrait
irritant qu'elle allait offrir aux sens blasés ou dépravés de certains
spectateurs, s'était au contraire attaché à ces traits d'ambiguïté
comme à un élément esthétique qui valait d'être mis en relief et qu'il
avait tout fait pour souligner. Le long des lignes du visage, le sexe
avait l'air d'être sur le point d'avouer qu'il était celui d'une fille
un peu garçonnière, s'évanouissait, et plus loin se retrouvait,
suggérant plutôt l'idée d'un jeune efféminé vicieux et songeur, puis
fuyait encore, restait insaisissable. Le caractère de tristesse
rêveuse du regard, par son contraste même avec les accessoires
appartenant au monde de la noce et du théâtre, n'était pas ce qui
était le moins troublant. On pensait du reste qu'il devait être
factice et que le jeune être qui semblait s'offrir aux caresses dans
ce provocant costume avait probablement trouvé piquant d'y ajouter
l'expression romanesque d'un sentiment secret, d'un chagrin inavoué.
Au bas du portrait était écrit: _Miss Sacripant_, octobre 1872. Je ne
pus contenir mon admiration. «Oh! ce n'est rien, c'est une pochade de
jeunesse, c'était un costume pour une Revue des Variétés. Tout cela
est bien loin.–Et qu'est devenu le modèle?» Un étonnement provoqué
par mes paroles précéda sur la figure d'Elstir l'air indifférent et
distrait qu'au bout d'une seconde il y étendit. «Tenez, passez-moi
vite cette toile, me dit-il, j'entends Madame Elstir qui arrive et
bien que la jeune personne au melon n'ait joué, je vous assure, aucun
rôle dans ma vie, il est inutile que ma femme ait cette aquarelle sous
les yeux. Je n'ai gardé cela que comme un document amusant sur le
théâtre de cette époque.» Et avant de cacher l'aquarelle derrière lui,
Elstir qui peut-être ne l'avait pas vue depuis longtemps y attacha un
regard attentif. «Il faudra que je ne garde que la tête, murmura-t-il,
le bas est vraiment trop mal peint, les mains sont d'un commençant.»
J'étais désolé de l'arrivée de Mme Elstir qui allait encore nous
retarder. Le rebord de la fenêtre fut bientôt rose. Notre sortie
serait en pure perte. Il n'y avait plus aucune chance de voir les
jeunes filles, par conséquent plus aucune importance à ce que Mme
Elstir nous quittât plus ou moins vite. Elle ne resta, d'ailleurs, pas
très longtemps. Je la trouvai très ennuyeuse; elle aurait pu être
belle, si elle avait eu vingt ans, conduisant un bœuf dans la campagne
romaine; mais ses cheveux noirs blanchissaient; et elle était commune
sans être simple, parce qu'elle croyait que la solennité des manières
et la majesté de l'attitude étaient requises par sa beauté sculpturale
à laquelle, d'ailleurs, l'âge avait enlevé toutes ses séductions. Elle
était mise avec la plus grande simplicité. Et on était touché mais
surpris d'entendre Elstir dire à tout propos et avec une douceur
respectueuse, comme si rien que prononcer ces mots lui causait de
l'attendrissement et de la vénération: «Ma belle Gabrielle!» Plus
tard, quand je connus la peinture mythologique d'Elstir, Mme Elstir
prit pour moi aussi de la beauté. Je compris qu'à certain type idéal
résumé en certaines lignes, en certaines arabesques qui se
retrouvaient sans cesse dans son oeuvre, à un certain canon, il avait
attribué en fait un caractère presque divin, puisque tout son temps,
tout l'effort de pensée dont il était capable, en un mot toute sa vie,
il l'avait consacrée à la tâche de distinguer mieux ces lignes, de les
reproduire plus fidèlement. Ce qu'un tel idéal inspirait à Elstir,
c'était vraiment un culte si grave, si exigeant, qu'il ne lui
permettait jamais d'être content, c'était la partie la plus intime de
lui-même: aussi n'avait-il pu le considérer avec détachement, en tirer
des émotions, jusqu'au jour où il le rencontra, réalisé au dehors, dans
le corps d'une femme, le corps de celle qui était par la suite devenue
Madame Elstir et chez qui il avait pu–comme cela ne nous est
possible que pour ce qui n'est pas nous-mêmes–le trouver méritoire,
attendrissant, divin. Quel repos, d'ailleurs, de poser ses lèvres sur
ce Beau que jusqu'ici il fallait avec tant de peine extraire de soi,
et qui maintenant mystérieusement incarné, s'offrait à lui pour une
suite de communions efficaces! Elstir à cette époque n'était plus dans
la première jeunesse où l'on n'attend que de la puissance de la pensée,
la réalisation de son idéal. Il approchait de l'âge où l'on compte sur
les satisfactions du corps pour stimuler la force de l'esprit, où la
fatigue de celui-ci, en nous inclinant au matérialisme, et la
diminution de l'activité à la possibilité d'influences passivement
reçues, commencent à nous faire admettre qu'il y a peut-être bien
certains corps, certains métiers, certains rythmes privilégiés,
réalisant si naturellement notre idéal, que même sans génie, rien
qu'en copiant le mouvement d'une épaule, la tension d'un cou, nous
ferions un chef-d'œuvre; c'est l'âge où nous aimons à caresser la
Beauté du regard, hors de nous, près de nous, dans une tapisserie,
dans une belle esquisse de Titien découverte chez un brocanteur, dans
une maîtresse aussi belle que l'esquisse de Titien. Quand j'eus
compris cela, je ne pus plus voir sans plaisir Mme Elstir, et son
corps perdit de sa lourdeur, car je le remplis d'une idée, l'idée
qu'elle était une créature immatérielle, un portrait d'Elstir. Elle en
était un pour moi et pour lui aussi sans doute. Les données de la vie
ne comptent pas pour l'artiste, elles ne sont pour lui qu'une occasion
de mettre à nu son génie. On sent bien à voir les uns à côté des
autres dix portraits de personnes différentes peintes par Elstir, que
ce sont avant tout des Elstir. Seulement, après cette marée montante
du génie qui recouvre la vie, quand le cerveau se fatigue, peu à peu
l'équilibre se rompt et comme un fleuve qui reprend son cours après le
contreflux d'une grande marée, c'est la vie qui reprend le dessus. Or,
pendant que durait la première période, l'artiste a, peu à peu, dégagé
la loi, la formule de son don inconscient. Il sait quelles situations
s'il est romancier, quels paysages s'il est peintre, lui fournissent
la matière, indifférente en soi, mais nécessaire à ses recherches
comme serait un laboratoire ou un atelier. Il sait qu'il a fait ses
chefs d'œuvre avec des effets de lumière atténuée, avec des remords
modifiant l'idée d'une faute, avec des femmes posées sous les arbres
ou à demi plongées dans l'eau, comme des statues. Un jour viendra où
par l'usure de son cerveau, il n'aura plus, devant ces matériaux dont
se servait son génie, la force de faire l'effort intellectuel qui seul
peut produire son oeuvre, et continuera pourtant à les rechercher,
heureux de se trouver près d'eux à cause du plaisir spirituel, amorce
du travail, qu'ils éveillent en lui; et les entourant d'ailleurs d'une
sorte de superstition comme s'ils étaient supérieurs à autre chose, si
en eux résidait déjà une bonne part de l'œuvre d'art qu'ils porteraient
en quelque sorte toute faite, il n'ira pas plus loin que la
fréquentation, l'adoration des modèles. Il causera indéfiniment avec
des criminels repentis, dont les remords, la régénération a fait
l'objet de ses romans; il achètera une maison de campagne dans un pays
où la brume atténue la lumière; il passera de longues heures à
regarder des femmes se baigner; il collectionnera les belles étoffes.
Et ainsi la beauté de la vie, mot en quelque sorte dépourvu de
signification, stade situé en deçà de l'art et auquel j'avais vu
s'arrêter Swann, était celui où par ralentissement du génie créateur,
idolâtrie des formes qui l'avaient favorisé, désir du moindre effort,
devait un jour rétrograder peu à peu un Elstir.
Il venait enfin de donner un dernier coup de pinceau à ses fleurs; je
perdis un instant à les regarder; je n'avais pas de mérite à le faire,
puisque je savais que les jeunes filles ne se trouveraient plus sur la
plage; mais j'aurais cru qu'elles y étaient encore et que ces minutes
perdues me les faisaient manquer que j'aurais regardé tout de même,
car je me serais dit qu'Elstir s'intéressait plus à ses fleurs qu'à ma
rencontre avec les jeunes filles. La nature de ma grand-mère, nature
qui était juste l'opposé de mon total égoïsme, se reflétait pourtant
dans la mienne. Dans une circonstance où quelqu'un qui m'était
indifférent, pour qui j'avais toujours feint de l'affection ou du
respect, ne risquait qu'un désagrément tandis que je courais un
danger, je n'aurais pas pu faire autrement que de le plaindre de son
ennui comme d'une chose considérable et de traiter mon danger comme un
rien, parce qu'il me semblait que c'était avec ces proportions que les
choses devaient lui apparaître. Pour dire les choses telles qu'elles
sont, c'est même un peu plus que cela, et pas seulement ne pas
déplorer le danger que je courais moi-même, mais aller au devant de ce
danger-là, et pour celui qui concernait les autres, tâcher au
contraire, dussé-je avoir plus de chances d'être atteint moi-même, de
le leur éviter. Cela tient à plusieurs raisons qui ne sont point à mon
honneur. L'une est que si, tant que je ne faisais que raisonner, je
croyais surtout tenir à la vie, chaque fois qu'au cours de mon
existence, je me suis trouvé obsédé par des soucis moraux ou seulement
par des inquiétudes nerveuses, quelquefois si puériles que je
n'oserais pas les rapporter, si une circonstance imprévue survenait
alors, amenant pour moi le risque d'être tué, cette nouvelle
préoccupation était si légère, relativement aux autres, que je
l'accueillais avec un sentiment de détente qui allait jusqu'à
l'allégresse. Je me trouve ainsi avoir connu, quoique étant l'homme le
moins brave du monde, cette chose qui me semblait quand je raisonnais,
si étrangère à ma nature, si inconcevable, l'ivresse du danger. Mais
même fussé-je quand il y en a un, et mortel, qui se présente, dans une
période entièrement calme et heureuse, je ne pourrais pas, si je suis
avec une autre personne, ne pas la mettre à l'abri et choisir pour moi
la place dangereuse. Quand un assez grand nombre d'expériences
m'eurent appris que j'agissais toujours ainsi, et avec plaisir, je
découvris et à ma grande honte, que contrairement à ce que j'avais
toujours cru et affirmé j'étais très sensible à l'opinion des autres.
Cette sorte d'amour-propre inavoué n'a pourtant aucun rapport avec la
vanité ni avec l'orgueil. Car ce qui peut contenter l'une ou l'autre,
ne me causerait aucun plaisir et je m'en suis toujours abstenu. Mais
les gens devant qui j'ai réussi à cacher le plus complètement les
petits avantages qui auraient pu leur donner une moins piètre idée de
moi, je n'ai jamais pu me refuser le plaisir de leur montrer que je
mets plus de soin à écarter la mort de leur route que de la mienne.
Comme son mobile est alors l'amour-propre et non la vertu, je trouve
bien naturel qu'en toute circonstance ils agissent autrement. Je suis
bien loin de les en blâmer, ce que je ferais, peut-être, si j'avais
été mû par l'idée d'un devoir qui me semblerait dans ce cas être
obligatoire pour eux aussi bien que pour moi. Au contraire, je les
trouve fort sages de préserver leur vie, tout en ne pouvant m'empêcher
de faire passer au second plan la mienne, ce qui est particulièrement
absurde et coupable, depuis que j'ai cru reconnaître que celle de
beaucoup de gens devant qui je me place, quand éclate une bombe, est
plus dénuée de prix. D'ailleurs le jour de cette visite à Elstir les
temps étaient encore loin où je devais prendre conscience de cette
différence de valeur, et il ne s'agissait d'aucun danger, mais
simplement, signe avant-coureur du pernicieux amour-propre, de ne pas
avoir l'air d'attacher au plaisir que je désirais si ardemment plus
d'importance qu'à la besogne d'aquarelliste qu'il n'avait pas achevée.
Elle le fut enfin. Et, une fois dehors, je m'aperçus que–tant les
jours étaient longs dans cette saison là–il était moins tard que je
ne croyais; nous allâmes sur la digue. Que de ruses j'employai pour
faire demeurer Elstir à l'endroit où je croyais que ces jeunes filles
pouvaient encore passer. Lui montrant les falaises qui s'élevaient à
côté de nous je ne cessais de lui demander de me parler d'elles, afin
de lui faire oublier l'heure et de le faire rester. Il me semblait que
nous avions plus de chance de cerner la petite bande en allant vers
l'extrémité de la plage. «J'aurais voulu voir d'un tout petit peu près
avec vous ces falaises», dis-je à Elstir, ayant remarqué qu'une de ces
jeunes filles s'en allait souvent de ce côté. Et pendant ce temps-là,
parlez-moi de Carquethuit. Ah! que j'aimerais aller à Carquethuit!»
ajoutai-je sans penser que le caractère si nouveau qui se manifestait
avec tant de puissance dans le «Port de Carquethuit» d'Elstir, tenait
peut-être plus à la vision du peintre qu'à un mérite spécial de cette
plage. «Depuis que j'ai vu ce tableau, c'est peut-être ce que je
désire le plus connaître avec la Pointe-du-Raz qui serait, d'ailleurs,
d'ici, tout un voyage.–Et puis même si ce n'était pas plus près, je
vous conseillerais peut-être tout de même davantage Carquethuit, me
répondit Elstir. La Pointe-du-Raz est admirable, mais enfin c'est
toujours la grande falaise normande ou bretonne que vous connaissez.
Carquethuit c'est tout autre chose avec ces roches sur une plage
basse. Je ne connais rien en France d'analogue, cela me rappelle
plutôt certains aspects de la Floride. C'est très curieux, et du reste
extrêmement sauvage aussi. C'est entre Clitourps et Nehomme et vous
savez combien ces parages sont désolés; la ligne des plages est
ravissante. Ici, la ligne de la plage est quelconque; mais là-bas, je
ne peux vous dire quelle grâce elle a, quelle douceur.»
Le soir tombait: il fallut revenir; je ramenais Elstir vers sa villa,
quand tout d'un coup, tel Méphistophélès surgissant devant Faust,
apparurent au bout de l'avenue–comme une simple objectivation
irréelle et diabolique du tempérament opposé au mien, de la vitalité
quasi-barbare et cruelle dont était si dépourvue ma faiblesse, mon
excès de sensibilité douloureuse et d'intellectualité–quelques
taches de l'essence impossible à confondre avec rien d'autre, quelques
sporades de la bande zoophytique des jeunes filles, lesquelles avaient
l'air de ne pas me voir, mais sans aucun doute n'en étaient pas moins
en train de porter sur moi un jugement ironique. Sentant qu'il était
inévitable que la rencontre entre elles et nous se produisît, et
qu'Elstir allait m'appeler, je tournai le dos comme un baigneur qui va
recevoir la lame; je m'arrêtai net et laissant mon illustre compagnon
poursuivre son chemin, je restai en arrière, penché, comme si j'étais
subitement intéressé par elle, vers la vitrine du marchand
d'antiquités devant lequel nous passions en ce moment; je n'étais pas
fâché d'avoir l'air de pouvoir penser à autre chose qu'à ces jeunes
filles, et je savais déjà obscurément que quand Elstir m'appellerait
pour me présenter, j'aurais la sorte de regard interrogateur qui
décèle non la surprise, mais le désir d'avoir l'air surpris–tant
chacun est un mauvais acteur ou le prochain un bon physiognomoniste,–que
j'irais même jusqu'à indiquer ma poitrine avec mon doigt pour
demander: «C'est bien moi que vous appelez» et accourir vite, la tête
courbée par l'obéissance et la docilité, le visage dissimulant
froidement l'ennui d'être arraché à la contemplation de vieilles
faïences pour être présenté à des personnes que je ne souhaitais pas
de connaître. Cependant je considérais la devanture en attendant le
moment où mon nom crié par Elstir viendrait me frapper comme une balle
attendue et inoffensive. La certitude de la présentation à ces jeunes
filles avait eu pour résultat, non seulement de me faire à leur égard,
jouer, mais éprouver, l'indifférence. Désormais inévitable, le plaisir
de les connaître fut comprimé, réduit, me parut plus petit que celui
de causer avec Saint-Loup, de dîner avec ma grand-mère, de faire dans
les environs des excursions que je regretterais d'être probablement,
par le fait de relations avec des personnes qui devaient peu
s'intéresser aux monuments historiques, contraint de négliger.
D'ailleurs, ce qui diminuait le plaisir que j'allais avoir, ce n'était
pas seulement l'imminence mais l'incohérence de sa réalisation. Des
lois aussi précises que celles de l'hydrostatique, maintiennent la
superposition des images que nous formons dans un ordre fixe que la
proximité de l'événement bouleverse. Elstir allait m'appeler. Ce
n'était pas du tout de cette façon que je m'étais souvent, sur la
plage, dans ma chambre, figuré que je connaîtrais ces jeunes filles.
Ce qui allait avoir lieu, c'était un autre événement auquel je n'étais
pas préparé. Je ne reconnaissais ni mon désir, ni son objet; je
regrettais presque d'être sorti avec Elstir. Mais, surtout, la
contraction du plaisir que j'avais auparavant cru avoir était due à
la certitude que rien ne pouvait plus me l'enlever. Et il reprit comme
en vertu d'une force élastique, toute sa hauteur, quand il cessa de
subir l'étreinte de cette certitude, au moment où m'étant décidé à
tourner la tête, je vis Elstir arrêté quelques pas plus loin avec les
jeunes filles, leur dire au revoir. La figure de celle qui était le
plus près de lui, grosse et éclairée par ses regards, avait l'air d'un
gâteau où on eût réservé de la place pour un peu de ciel. Ses yeux,
même fixes, donnaient l'impression de la mobilité comme il arrive par
ces jours de grand vent où l'air, quoique invisible, laisse percevoir
la vitesse avec laquelle il passe sur le fond de l'azur. Un instant
ses regards croisèrent les miens, comme ces ciels voyageurs des jours
d'orage qui approchent d'une nuée moins rapide, la côtoient, la
touchent, la dépassent. Mais ils ne se connaissent pas et s'en vont
loin l'un de l'autre. Tels nos regards furent un instant face à face,
ignorant chacun ce que le continent céleste qui était devant lui
contenait de promesses et de menaces pour l'avenir. Au moment
seulement où son regard passa exactement sous le mien, sans ralentir sa
marche, il se voila légèrement. Ainsi, par une nuit claire, la lune
emportée par le vent passe sous un nuage et voile un instant son
éclat, puis reparaît bien vite. Mais déjà Elstir avait quitté les
jeunes filles sans m'avoir appelé. Elles prirent une rue de traverse,
il vint vers moi. Tout était manqué.
JIM – Assistente
Jim IA: pode errar. Não digite dados pessoais. Suas mensagens são processadas por um serviço externo.