A l’ombre des jeunes filles en fleurs — Troisième partie
De sorte que si avant ces visites chez Elstir, avant d'avoir vu une
marine de lui où une jeune femme, en robe de barège ou de linon, dans
un yacht arborant le drapeau américain, mit le «double» spirituel
d'une robe de linon blanc et d'un drapeau dans mon imagination, qui
aussitôt couva un désir insatiable de voir sur le champ des robes de
linon blanc et des drapeaux près de la mer, comme si cela ne m'était
jamais arrivé, jusque-là, je m'étais toujours efforcé devant la mer,
d'expulser du champ de ma vision, aussi bien que les baigneurs du
premier plan, les yachts aux voiles trop blanches comme un costume de
plage, tout ce qui m'empêchait de me persuader que je contemplais le
flot immémorial qui déroulait déjà sa même vie mystérieuse avant
l'apparition de l'espèce humaine, et jusqu'aux jours radieux qui me
semblaient revêtir de l'aspect banal de l'universel été cette côte
de brumes et de tempêtes, y marquer un simple temps d'arrêt,
l'équivalent de ce qu'on appelle en musique une mesure pour rien;
maintenant c'était le mauvais temps qui me paraissait devenir quelque
accident funeste, ne pouvant plus trouver de place dans le monde de la
beauté; je désirais vivement aller retrouver dans la réalité ce qui
m'exaltait si fort et j'espérais que le temps serait assez favorable
pour voir du haut de la falaise les mêmes ombres bleues que dans le
tableau d'Elstir.
Le long de la route, je ne me faisais plus d'ailleurs un écran de mes
mains comme dans ces jours où concevant la nature comme animée d'une
vie antérieure à l'apparition de l'homme, et en opposition avec tous
ces fastidieux perfectionnements de l'industrie qui m'avaient fait
jusqu'ici bâiller d'ennui dans les expositions universelles ou chez
les modistes, j'essayais de ne voir de la mer que la section où il n'y
avait pas de bateau à vapeur, de façon à me la représenter comme
immémoriale, encore contemporaine des âges où elle avait été séparée
de la terre, à tout le moins contemporaine des premiers siècles de la
Grèce, ce qui me permettait de me redire en toute vérité les vers du
«Père Leconte» chers à Bloch:
«Ils sont partis, les rois des nefs éperonnées
Emmenant sur la mer tempétueuse, hélas!
Les hommes chevelus de l'héroïque Hellas.»
Je ne pouvais plus mépriser les modistes puisque Elstir m'avait dit
que le geste délicat par lequel elles donnent un dernier
chiffonnement, une suprême caresse aux nœuds ou aux plumes d'un chapeau
terminé, l'intéresserait autant à rendre que celui des jockeys (ce qui
avait ravi Albertine). Mais il fallait attendre mon retour, pour les
modistes, à Paris, pour les courses et les régates, à Balbec où on
n'en donnerait plus avant l'année prochaine. Même un yacht emmenant
des femmes en linon blanc était introuvable.
Souvent nous rencontrions les sœurs de Bloch que j'étais obligé de
saluer depuis que j'avais dîné chez leur père. Mes amies ne les
connaissaient pas. «On ne me permet pas de jouer avec des israélites»,
disait Albertine. La façon dont elle prononçait «issraélite» au lieu
d'«izraélite» aurait suffi à indiquer, même si on n'avait pas entendu le
commencement de la phrase, que ce n'était pas de sentiments de
sympathie envers le peuple élu qu'étaient animées ces jeunes
bourgeoises, de familles dévotes, et qui devaient croire aisément que
les juifs égorgeaient les enfants chrétiens. «Du reste, elles ont un
sale genre, vos amies», me disait Andrée avec un sourire qui
signifiait qu'elle savait bien que ce n'était pas mes amies. «Comme
tout ce qui touche à la tribu», répondait Albertine sur le ton
sentencieux d'une personne d'expérience. A vrai dire les sœurs de
Bloch, à la fois trop habillées et à demi-nues, l'air languissant,
hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une impression
excellente. Et une de leurs cousines qui n'avait que quinze ans
scandalisait le casino par l'admiration qu'elle affichait pour Mlle
Léa, dont M. Bloch père prisait très fort le talent d'actrice, mais
que son goût ne passait pas pour porter surtout du côté des messieurs.
Il y avait des jours où nous goûtions dans l'une des
fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des Ecorres,
Marie-Thérèse, de la Croix d'Heuland, de Bagatelle, de Californie, de
Marie-Antoinette. C'est cette dernière qu'avait adoptée la petite
bande.
Mais quelquefois au lieu d'aller dans une ferme, nous montions
jusqu'au haut de la falaise, et une fois arrivés et assis sur l'herbe,
nous défaisions notre paquet de sandwichs et de gâteaux. Mes amies
préféraient les sandwichs et s'étonnaient de me voir manger seulement
un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à
l'abricot. C'est qu'avec les sandwichs au chester et à la salade,
nourriture ignorante et nouvelle, je n'avais rien à dire. Mais les
gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait
dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des
fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte,
non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters
de qui je les avais retrouvés. Ils me rappelaient ces assiettes à
petits fours, des Mille et une Nuits, qui distrayaient tant de leurs
«sujets» ma tante Léonie quand Françoise lui apportait un jour «Aladin
ou la Lampe Merveilleuse», un autre «Ali-Baba», le «Dormeur éveillé» ou
«Sinbad le Marin embarquant à Bassora avec toutes ses richesses».
J'aurais bien voulu les revoir, mais ma grand'mère ne savait pas ce
qu'elles étaient devenues et croyait d'ailleurs que c'était de
vulgaires assiettes achetées dans le pays. N'importe, dans le gris et
champenois Combray elles et leurs vignettes s'encastraient
multicolores, comme dans la noire église les vitraux aux mouvantes
pierreries, comme dans le crépuscule de ma chambre les projections de
la lanterne magique, comme devant la vue de la gare et du chemin de
fer départemental les boutons d'or des Indes et les lilas de Perse,
comme la collection de vieux Chine de ma grand-tante dans sa sombre
demeure de vieille dame de province.
Étendu sur la falaise je ne voyais devant moi que des prés, et,
au-dessus d'eux, non pas les sept ciels de la physique chrétienne,
mais la superposition de deux seulement, un plus foncé–de la mer–et
en haut un plus pâle. Nous goûtions, et si j'avais emporté aussi
quelque petit souvenir qui pût plaire à l'une ou à l'autre de mes
amies, la joie remplissait avec une violence si soudaine leur visage
translucide en un instant devenu rouge, que leur bouche n'avait pas la
force de la retenir et pour la laisser passer, éclatait de rire. Elles
étaient assemblées autour de moi; et entre les visages peu éloignés
les uns des autres, l'air qui les séparait traçait des sentiers d'azur
comme frayés par un jardinier qui a voulu mettre un peu de jour pour
pouvoir circuler lui-même au milieu d'un bosquet de roses.
Nos provisions épuisées, nous jouions à des jeux qui jusque-là
m'eussent paru ennuyeux, quelquefois aussi enfantins que «La Tour
Prends Garde» ou «A qui rira le premier», mais auxquels je n'aurais
plus renoncé pour un empire; l'aurore de jeunesse dont s'empourprait
encore le visage de ces jeunes filles et hors de laquelle je me
trouvais déjà, à mon âge, illuminait tout devant elles, et, comme la
fluide peinture de certains primitifs, faisait se détacher les détails
les plus insignifiants de leur vie, sur un fond d'or. Pour la plupart,
les visages mêmes de ces jeunes filles étaient confondus dans cette
rougeur confuse de l'aurore d'où les véritables traits n'avaient pas
encore jailli. On ne voyait qu'une couleur charmante sous laquelle ce
que devait être dans quelques années le profil n'était pas
discernable. Celui d'aujourd'hui n'avait rien de définitif et pouvait
n'être qu'une ressemblance momentanée avec quelque membre défunt de la
famille auquel la nature avait fait cette politesse commémorative. Il
vient si vite le moment où l'on n'a plus rien à attendre, où le corps
est figé dans une immobilité qui ne promet plus de surprises, où l'on
perd toute espérance en voyant, comme aux arbres en plein été des
feuilles déjà mortes, autour de visages encore jeunes des cheveux qui
tombent ou blanchissent, il est si court, ce matin radieux, qu'on en
vient à n'aimer que les très jeunes filles, celles chez qui la chair
comme une pâte précieuse travaille encore. Elles ne sont qu'un flot de
matière ductile pétrie à tout moment par l'impression passagère qui
les domine. On dirait que chacune est tour à tour une petite statuette
de la gaîté, du sérieux juvénile, de la câlinerie, de l'étonnement,
modelée par une expression franche, complète, mais fugitive. Cette
plasticité donne beaucoup de variété et de charme aux gentils égards
que nous montre une jeune fille. Certes ils sont indispensables aussi
chez la femme, et celle à qui nous ne plaisons pas ou qui ne nous
laisse pas voir que nous lui plaisons, prend à nos yeux quelque chose
d'ennuyeusement uniforme. Mais ces gentillesses elles-mêmes, à partir
d'un certain âge, n'amènent plus de molles fluctuations sur un visage
que les luttes de l'existence ont durci, rendu à jamais militant ou
extatique. L'un–par la force continue de l'obéissance qui soumet
l'épouse à son époux–semble, plutôt que d'une femme le visage d'un
soldat; l'autre, sculpté par les sacrifices qu'a consentis chaque jour
la mère pour ses enfants, est d'un apôtre. Un autre encore est, après
des années de traverses et d'orages, le visage d'un vieux loup de mer,
chez une femme dont les vêtements seuls révèlent le sexe. Et certes
les attentions qu'une femme a pour nous peuvent encore, quand nous
l'aimons, semer de charmes nouveaux les heures que nous passons auprès
d'elle. Mais elle n'est pas successivement pour nous une femme
différente. Sa gaîté reste extérieure à une figure inchangée. Mais
l'adolescence est antérieure à la solidification complète et de là
vient qu'on éprouve auprès des jeunes filles ce rafraîchissement que
donne le spectacle des formes sans cesse en train de changer, de jouer
en une instable opposition qui fait penser à cette perpétuelle
recréation des éléments primordiaux de la nature qu'on contemple
devant la mer.
Ce n'était pas seulement une matinée mondaine, une promenade avec Mme
de Villeparisis que j'eusse sacrifiées au «furet» ou aux «devinettes»
de mes amies. A plusieurs reprises Robert de Saint-Loup me fit dire
que puisque je n'allais pas le voir à Doncières, il avait demandé une
permission de vingt-quatre heures et la passerait à Balbec. Chaque
fois je lui écrivis de n'en rien faire, en invoquant l'excuse d'être
obligé de m'absenter justement ce jour-là pour aller remplir dans le
voisinage un devoir de famille avec ma grand-mère. Sans doute me
jugea-t-il mal en apprenant par sa tante en quoi consistait le devoir
de famille et quelles personnes tenaient en l'espèce le rôle de
grand-mère. Et pourtant je n'avais peut-être pas tort de sacrifier les
plaisirs non seulement de la mondanité, mais de l'amitié à celui de
passer tout le jour dans ce jardin. Les êtres qui en ont la
possibilité–il est vrai que ce sont les artistes et j'étais
convaincu depuis longtemps que je ne le serais jamais–ont aussi le
devoir de vivre pour eux-mêmes; or l'amitié leur est une dispense de
ce devoir, une abdication de soi. La conversation même qui est le mode
d'expression de l'amitié est une divagation superficielle, qui ne nous
donne rien à acquérir. Nous pouvons causer pendant toute une vie sans
rien faire que répéter indéfiniment le vide d'une minute, tandis que
la marche de la pensée dans le travail solitaire de la création
artistique, se fait dans le sens de la profondeur, la seule direction
qui ne nous soit pas fermée, où nous puissions progresser, avec plus
de peine il est vrai, pour un résultat de vérité. Et l'amitié n'est
pas seulement dénuée de vertu comme la conversation, elle est de plus
funeste. Car l'impression d'ennui que ne peuvent pas ne pas éprouver
auprès de leur ami, c'est-à-dire à rester à la surface de soi-même, au
lieu de poursuivre leur voyage de découvertes dans les profondeurs,
ceux d'entre nous dont la loi de développement est purement interne,
cette impression d'ennui, l'amitié nous persuade de la rectifier quand
nous nous retrouvons seuls, de nous rappeler avec émotion les paroles
que notre ami nous a dites, de les considérer comme un précieux apport,
alors que nous ne sommes pas comme des bâtiments à qui on peut ajouter
des pierres du dehors, mais comme des arbres qui tirent de leur propre
sève le nœud suivant de leur tige, l'étage supérieur de leur
frondaison. Je me mentais à moi-même, j'interrompais la croissance
dans le sens selon lequel je pouvais en effet véritablement grandir
et être heureux, quand je me félicitais d'être aimé, admiré, par un
être aussi bon, aussi intelligent, aussi recherché que Saint-Loup,
quand j'adaptais mon intelligence non à mes propres obscures
impressions que c'eût été mon devoir de démêler, mais aux paroles de
mon ami à qui en me les redisant–en me les faisant redire par cet
autre que soi-même qui vit en nous et sur qui on est toujours si
content de se décharger du fardeau de penser–je m'efforçais de
trouver une beauté, bien différente de celle que je poursuivais
silencieusement quand j'étais vraiment seul, mais qui donnerait plus
de mérite à Robert, à moi-même, à ma vie. Dans celle qu'un tel ami me
faisait, je m'apparaissais comme douillettement préservé de la
solitude, noblement désireux de me sacrifier moi-même pour lui, en
somme incapable de me réaliser. Près de ces jeunes filles au contraire
si le plaisir que je goûtais était égoïste, du moins n'était-il pas
basé sur le mensonge qui cherche à nous faire croire que nous ne
sommes pas irrémédiablement seuls et qui quand nous causons avec un
autre nous empêche de nous avouer que ce n'est plus nous qui parlons,
que nous nous modelons alors à la ressemblance des étrangers et non
d'un moi qui diffère d'eux. Les paroles qui s'échangeaient entre les
jeunes filles de la petite bande et moi étaient peu intéressantes,
rares d'ailleurs, coupées de ma part de longs silences. Cela ne
m'empêchait pas de prendre à les écouter quand elles me parlaient
autant de plaisir qu'à les regarder, à découvrir dans la voix de
chacune d'elles un tableau vivement coloré. C'est avec délices que
j'écoutais leur pépiement. Aimer aide à discerner, à différencier.
Dans un bois l'amateur d'oiseaux distingue aussitôt ces gazouillis
particuliers à chaque oiseau, que le vulgaire confond. L'amateur de
jeunes filles sait que les voix humaines sont encore bien plus
variées. Chacune possède plus de notes que le plus riche instrument.
Et les combinaisons selon lesquelles elle les groupe sont aussi
inépuisables que l'infinie variété des personnalités. Quand je causais
avec une de mes amies, je m'apercevais que le tableau original, unique
de son individualité, m'était ingénieusement dessiné, tyranniquement
imposé aussi bien par les inflexions de sa voix que par celles de son
visage et que c'était deux spectacles qui traduisaient, chacun dans
son plan, la même réalité singulière. Sans doute les lignes de la
voix, comme celles du visage, n'étaient pas encore définitivement
fixées; la première muerait encore, comme le second changerait. Comme
les enfants possèdent une glande dont la liqueur les aide à digérer le
lait et qui n'existe plus chez les grandes personnes, il y avait dans
le gazouillis de ces jeunes filles des notes que les femmes n'ont
plus. Et de cet instrument plus varié, elles jouaient avec leurs
lèvres, avec cette application, cette ardeur des petits anges
musiciens de Bellini, lesquelles sont aussi un apanage exclusif de la
jeunesse. Plus tard ces jeunes filles perdraient cet accent de
conviction enthousiaste qui donnait du charme aux choses les plus
simples, soit qu'Albertine sur un ton d'autorité débitât des
calembours que les plus jeunes écoutaient avec admiration jusqu'à ce
que le fou rire se saisît d'elles avec la violence irrésistible d'un
éternuement, soit qu'Andrée mît à parler de leurs travaux scolaires,
plus enfantins encore que leurs jeux, une gravité essentiellement
puérile; et leurs paroles détonnaient, pareilles à ces strophes des
temps antiques où la poésie encore peu différenciée de la musique se
déclamait sur des notes différentes. Malgré tout la voix de ces jeunes
filles accusait déjà nettement le parti pris que chacune de ces
petites personnes avait sur la vie, parti pris si individuel que c'est
user d'un mot bien trop général que de dire pour l'une: «elle prend
tout en plaisantant»; pour l'autre: «elle va d'affirmation en
affirmation»; pour la troisième: «elle s'arrête à une hésitation
expectante». Les traits de notre visage ne sont guère que des gestes
devenus, par l'habitude, définitifs. La nature, comme la catastrophe
de Pompeï, comme une métamorphose de nymphe, nous a immobilisés dans
le mouvement accoutumé. De même nos intonations contiennent notre
philosophie de la vie, ce que la personne se dit à tout moment sur les
choses. Sans doute ces traits n'étaient pas qu'à ces jeunes filles.
Ils étaient à leurs parents. L'individu baigne dans quelque chose de
plus général que lui. A ce compte, les parents ne fournissent pas que
ce geste habituel que sont les traits du visage et de la voix, mais
aussi certaines manières de parler, certaines phrases consacrées, qui
presque aussi inconscientes qu'une intonation, presque aussi
profondes, indiquent, comme elle, un point de vue sur la vie. Il est
vrai que pour les jeunes filles, il y a certaines de ces expressions
que leurs parents ne leur donnent pas avant un certain âge,
généralement pas avant qu'elles soient des femmes. On les garde en
réserve. Ainsi par exemple si on parlait des tableaux d'un ami
d'Elsir, Andrée qui avait encore les cheveux dans le dos ne pouvait
encore faire personnellement usage de l'expression dont usaient sa
mère et sa sœur mariée: «Il paraît que _l'homme_ est charmant.» Mais
cela viendrait avec la permission d'aller au Palais-Royal. Et déjà depuis
sa première communion, Albertine disait comme une amie de sa tante, je
«trouverais cela assez terrible.» On lui avait aussi donné en présent
l'habitude de faire répéter ce qu'on disait pour avoir l'air de
s'intéresser et de chercher à se former une opinion personnelle. Si on
disait que la peinture d'un peintre était bien, ou sa maison jolie:
«Ah! c'est bien, sa peinture? Ah! c'est joli, sa maison?» Enfin plus
générale encore que n'est le legs familial, était la savoureuse
matière imposée par la province originelle d'où elles tiraient leur
voix et à même laquelle mordaient leurs intonations. Quand Andrée
pinçait sèchement une note grave, elle ne pouvait faire que la corde
périgourdine de son instrument vocal ne rendît un son chantant fort en
harmonie d'ailleurs avec la pureté méridionale de ses traits; et aux
perpétuelles gamineries de Rosemonde, la matière de son visage et de
sa voix du Nord répondaient, quoi qu'elle en eût, avec l'accent de sa
province. Entre cette province et le tempérament de la jeune fille qui
dictait les inflexions je percevais un beau dialogue. Dialogue, non
pas discorde. Aucune ne saurait diviser la jeune fille et son pays
natal. Elle, c'est lui encore. Du reste cette réaction des matériaux
locaux sur le génie qui les utilise et à qui elle donne plus de
verdeur ne rend pas l'œuvre moins individuelle et que ce soit celle
d'un architecte, d'un ébéniste, ou d'un musicien, elle ne reflète pas
moins minutieusement les traits les plus subtils de la personnalité de
l'artiste, parce qu'il a été forcé de travailler dans la pierre
meulière de Senlis ou le grès rouge de Strasbourg, qu'il a respecté
les nœuds particuliers au frêne, qu'il a tenu compte dans son écriture
des ressources et des limites, de la sonorité, des possibilités, de la
flûte ou de l'alto.
Je m'en rendais compte et pourtant nous causions si peu. Tandis
qu'avec Mme de Villeparisis ou Saint-Loup, j'eusse démontré par mes
paroles beaucoup plus de plaisir que je n'en eusse ressenti, car je
les quittais avec fatigue, au contraire couché entre ces jeunes
filles, la plénitude de ce que j'éprouvais l'emportait infiniment sur
la pauvreté, la rareté de nos propos et débordait de mon immobilité et
de mon silence, en flots de bonheur dont le clapotis venait mourir au
pied de ces jeunes roses.
Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin
fleuri ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits
n'imprègne pas plus profondément les mille riens dont se compose son
farniente que pour moi cette couleur, cet arôme que mes regards
allaient chercher sur ces jeunes filles et dont la douceur finissait
par s'incorporer à moi. Ainsi les raisins se sucrent-ils au soleil. Et
par leur lente continuité, ces jeux si simples avaient aussi amené en
moi, comme chez ceux qui ne font autre chose que rester, étendus au
bord de la mer, à respirer le sel, à se hâler, une détente, un sourire
béat, un éblouissement vague qui avait gagné jusqu'à mes yeux.
Parfois une gentille attention de telle ou telle éveillait en moi
d'amples vibrations qui éloignaient pour un temps le désir des autres.
Ainsi un jour Albertine avait dit: «Qu'est-ce qui a un crayon?» Andrée
l'avait fourni. Rosemonde le papier. Albertine leur avait dit: «Mes
petites bonnes femmes, je vous défends de regarder ce que j'écris.»
Après s'être appliquée à bien tracer chaque lettre, le papier appuyé à
ses genoux, elle me l'avait passé en me disant: «Faites attention
qu'on ne voie pas.» Alors je l'avais déplié et j'avais lu ces mots
qu'elle m'avait écrits: «Je vous aime bien.»
«Mais au lieu d'écrire des bêtises, cria-t-elle en se tournant d'un
air impétueux et grave vers Andrée et Rosemonde, il faut que je vous
montre la lettre que Gisèle m'a écrite ce matin. Je suis folle, je
l'ai dans ma poche et dire que cela peut nous être si utile!» Gisèle
avait cru devoir adresser à son amie afin qu'elle la communiquât aux
autres, la composition qu'elle avait faite pour son certificat
d'études. Les craintes d'Albertine sur la difficulté des sujets
proposés avaient encore été dépassées par les deux entre lesquels
Gisèle avait eu à opter. L'un était: «Sophocle écrit des Enfers à
Racine pour le consoler de l'insuccès d'_Athalie_»; l'autre: «Vous
supposerez qu'après la première représentation d'_Esther_, Mme de
Sévigné écrit à Mme de La Fayette pour lui dire combien elle a
regretté son absence.» Or, Gisèle par un excès de zèle qui avait dû
toucher les examinateurs, avait choisi le premier, le plus difficile
de ces deux sujets, et l'avait traité si remarquablement qu'elle avait
eu quatorze et avait été félicitée par le jury. Elle aurait obtenu la
mention «très bien» si elle n'avait «séché» dans son examen
d'espagnol. La composition dont Gisèle avait envoyé la copie à
Albertine nous fut immédiatement lue par celle-ci, car, devant
elle-même passer le même examen, elle désirait beaucoup avoir l'avis
d'Andrée, beaucoup plus forte qu'elles toutes et qui pouvait lui
donner de bons tuyaux. «Elle en a eu une veine, dit Albertine. C'est
justement un sujet que lui avait fait piocher ici sa maîtresse de
français.» La lettre de Sophocle à Racine rédigée par Gisèle,
commençait ainsi: «Mon cher ami, excusez-moi de vous écrire sans avoir
l'honneur d'être personnellement connu de vous, mais votre nouvelle
tragédie d'_Athalie_ ne montre-t-elle pas que vous avez parfaitement
étudié mes modestes ouvrages? Vous n'avez pas mis de vers que dans la
bouche des protagonistes, ou personnages principaux du drame, mais
vous en avez écrit, et de charmants, permettez-moi de vous le dire
sans cajolerie, pour les chœurs qui ne faisaient pas trop mal à ce
qu'on dit dans la tragédie grecque, mais qui sont en France une
véritable nouveauté. De plus, votre talent, si délié, si fignolé, si
charmeur, si fin, si délicat a atteint à une énergie dont je vous
félicite. Athalie, Joad, voilà des personnages que votre rival,
Corneille, n'eût pas su mieux charpenter. Les caractères sont virils,
l'intrigue est simple et forte. Voilà une tragédie dont l'amour n'est
pas le ressort et je vous en fais mes compliments les plus sincères.
Les préceptes les plus fameux ne sont pas toujours les plus vrais. Je
vous citerai comme exemple: «De cette passion la sensible peinture est
pour aller au cœur la route la plus sûre.» Vous avez montré que le
sentiment religieux dont débordent vos chœurs n'est pas moins capable
d'attendrir. Le grand public a pu être dérouté, mais les vrais
connaisseurs vous rendent justice. J'ai tenu à vous envoyer toutes mes
congratulations auxquelles je joins, mon cher confrère, l'expression
de mes sentiments les plus distingués.» Les yeux d'Albertine n'avaient
cessé d'étinceler pendant qu'elle faisait cette lecture.
«C'est à croire qu'elle a copié cela, s'écria-t-elle quand elle eut
fini. Jamais je n'aurais cru Gisèle capable de pondre un devoir
pareil. Et ces vers qu'elle cite. Où a-t-elle pu aller chiper ça?»
L'admiration d'Albertine, changeant il est vrai d'objet, mais encore
accrue, ne cessa pas, ainsi que l'application la plus soutenue, de lui
faire «sortir les yeux de la tête» tout le temps qu'Andrée, consultée
comme la plus grande et comme plus calée, d'abord, parla du devoir de
Gisèle avec une certaine ironie, puis, avec un air de légèreté qui
dissimulait mal un sérieux véritable, refit à sa façon la même lettre.
«Ce n'est pas mal, dit-elle à Albertine, mais si j'étais toi et qu'on
me donne le même sujet, ce qui peut arriver, car on le donne très
souvent, je ne ferais pas comme cela. Voilà comment je m'y prendrais.
D'abord si j'avais été Gisèle je ne me serais pas laissée emballer et
j'aurais commencé par écrire sur une feuille à part mon plan. En
première ligne, la position de la question et l'exposition du sujet,
puis les idées générales à faire entrer dans le développement. Enfin
l'appréciation, le style, la conclusion. Comme cela, en s'inspirant
d'un sommaire, on sait où on va. Dès l'exposition du sujet ou si tu
aimes mieux, Titine, puisque c'est une lettre, dès l'entrée en
matière, Gisèle a gaffé. Écrivant à un homme du XVIIe siècle Sophocle
ne devait pas écrire «mon cher ami.–Elle aurait dû, en effet, lui
faire dire mon cher Racine, s'écria fougueusement Albertine. Ç'aurait
été bien mieux.–Non, répondit Andrée sur un ton un peu persifleur,
elle aurait dû mettre: «Monsieur». De même pour finir elle aurait dû
trouver quelque chose comme: «Souffrez, Monsieur (tout au plus, cher
Monsieur) que je vous dise ici les sentiments d'estime avec lesquels
j'ai l'honneur d'être votre serviteur.» D'autre part, Gisèle dit que
les chœurs sont dans _Athalie_ une nouveauté. Elle oublie _Esther_,
et deux tragédies peu connues, mais qui ont été précisément analysées cette
année par le Professeur, de sorte que rien qu'en les citant, comme
c'est son dada, on est sûre d'être reçue. Ce sont: _Les Juives_, de
Robert Garnier, et l'_Aman_, de Montchrestien.» Andrée cita ces deux
titres sans parvenir à cacher un sentiment de bienveillante
supériorité qui s'exprima dans un sourire, assez gracieux, d'ailleurs.
Albertine n'y tint plus: «Andrée, tu es renversante, s'écria-t-elle.
Tu vas m'écrire ces deux titres-là. Crois-tu? quelle chance si je
passais là-dessus, même à l'oral, je les citerais aussitôt et je
ferais un effet bœuf.» Mais dans la suite chaque fois qu'Albertine
demanda à Andrée de lui redire les noms des deux pièces pour qu'elle
les inscrivit, l'amie si savante prétendit les avoir oubliés et ne les
lui rappela jamais. «Ensuite, reprit Andrée sur un ton d'imperceptible
dédain à l'égard de camarades plus puériles, mais heureuse pourtant de
se faire admirer et attachant à la manière dont elle aurait fait sa
composition plus d'importance qu'elle ne voulait le laisser voir,
Sophocle aux Enfers doit être bien informé. Il doit donc savoir que ce
n'est pas devant le grand public, mais devant le Roi-Soleil et
quelques courtisans privilégiés que fut représentée _Athalie_. Ce que
Gisèle dit à ce propos de l'estime des connaisseurs n'est pas mal du
tout, mais pourrait être complété. Sophocle devenu immortel peut très
bien avoir le don de la prophétie et annoncer que selon Voltaire
_Athalie_ ne sera pas seulement «le chef-d'oeuvre de Racine, mais celui
de l'esprit humain». Albertine buvait toutes ces paroles. Ses prunelles
étaient en feu. Et c'est avec l'indignation la plus profonde qu'elle
repoussa la proposition de Rosemonde de se mettre à jouer. «Enfin, dit
Andrée du même ton détaché, désinvolte, un peu railleur et assez
ardemment convaincu, si Gisèle avait posément noté d'abord les idées
générales qu'elle avait à développer, elle aurait peut-être pensé à ce
que j'aurais fait, moi, montrer la différence qu'il y a dans
l'inspiration religieuse des chœurs de Sophocle et de ceux de Racine.
J'aurais fait faire par Sophocle la remarque que si les chœurs de
Racine sont empreints de sentiments religieux comme ceux de la
tragédie grecque, pourtant il ne s'agit pas des mêmes dieux. Celui de
Joad n'a rien à voir avec celui de Sophocle. Et cela amène tout
naturellement, après la fin du développement, la conclusion:
«Qu'importe que les croyances soient différentes.» Sophocle se ferait
un scrupule d'insister là-dessus. Il craindrait de blesser les
convictions de Racine et glissant à ce propos quelques mots sur ses
maîtres de Port-Royal, il préfère féliciter son émule de l'élévation
de son génie poétique.»
L'admiration et l'attention avaient donné si chaud à Albertine qu'elle
suait à grosses gouttes. Andrée gardait le flegme souriant d'un dandy
femelle. «Il ne serait pas mauvais non plus de citer quelques
jugements des critiques célèbres», dit-elle, avant qu'on se remît à
jouer. «Oui, répondit Albertine, on m'a dit cela. Les plus
recommandables en général, n'est-ce pas, sont les jugements de
Sainte-Beuve et de Merlet?–Tu ne te trompes pas absolument, répliqua
Andrée qui se refusa d'ailleurs à lui écrire les deux autres noms
malgré les supplications d'Albertine, Merlet et Sainte-Beuve ne font
pas mal. Mais il faut surtout citer Deltour et Gascq-Desfossés».
Pendant ce temps je songeais à la petite feuille de bloc-notes que
m'avait passée Albertine: «Je vous aime bien», et une heure plus tard,
tout en descendant les chemins qui ramenaient, un peu trop à pic à mon
gré, vers Balbec, je me disais que c'était avec elle que j'aurais mon
roman.
L'état caractérisé par l'ensemble des signes auxquels nous
reconnaissons d'habitude que nous sommes amoureux, tels les ordres que
je donnais à l'hôtel de ne m'éveiller pour aucune visite, sauf si
c'était celle d'une ou l'autre de ces jeunes filles, ces battements de
cœur en les attendant (quelle que fût celle qui dût venir), et ces
jours-là ma rage si je n'avais pu trouver un coiffeur pour me raser et
devais paraître enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou Andrée, sans
doute cet état, renaissant alternativement pour l'une ou l'autre,
était aussi différent de ce que nous appelons amour que diffère de la
vie humaine celle des zoophytes où l'existence, l'individualité si
l'on peut dire, est répartie entre différents organismes. Mais
l'histoire naturelle nous apprend qu'une telle organisation animale
est observable et que notre propre vie, pour peu qu'elle soit déjà un
peu avancée, n'est pas moins affirmative sur la réalité d'états
insoupçonnés de nous autrefois et par lesquels nous devons passer,
quitte à les abandonner ensuite. Tel pour moi cet état amoureux divisé
simultanément entre plusieurs jeunes filles. Divisé ou plutôt
indivisé, car le plus souvent ce qui m'était délicieux, différent du
reste du monde, ce qui commençait à me devenir cher au point que
l'espoir de le retrouver le lendemain était la meilleure joie de ma
vie, c'était plutôt tout le groupe de ces jeunes filles, pris dans
l'ensemble de ces après-midi sur la falaise, pendant ces heures
éventées, sur cette bande d'herbe où étaient posées ces figures, si
excitantes pour mon imagination, d'Albertine, de Rosemonde, d'Andrée;
et cela, sans que j'eusse pu dire laquelle me rendait ces lieux si
précieux, laquelle j'avais le plus envie d'aimer. Au commencement d'un
amour comme à sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachés à
l'objet de cet amour, mais plutôt le désir d'aimer dont il va procéder
(et plus tard le souvenir qu'il laisse) erre voluptueusement dans une
zone de charmes interchangeables–charmes parfois simplement de
nature, de gourmandise, d'habitation–assez harmoniques entre eux
pour qu'il ne se sente, auprès d'aucun, dépaysé. D'ailleurs comme,
devant elles, je n'étais pas encore blasé par l'habitude, j'avais la
faculté de les voir, autant dire d'éprouver un étonnement profond
chaque fois que je me retrouvais en leur présence. Sans doute pour une
part cet étonnement tient à ce que l'être nous présente alors une
nouvelle face de lui-même; mais tant est grande la multiplicité de
chacun, de la richesse des lignes de son visage et de son corps,
lignes desquelles si peu se retrouvent aussitôt que nous ne sommes
plus auprès de la personne, dans la simplicité arbitraire de notre
souvenir. Comme la mémoire a choisi telle particularité qui nous a
frappé, l'a isolée, l'a exagérée, faisant d'une femme qui nous a paru
grande une étude où la longueur de sa taille est démesurée, ou d'une
femme qui nous a semblé rose et blonde une pure «Harmonie en rose et
or», au moment où de nouveau cette femme est près de nous, toutes les
autres qualités oubliées qui font équilibre à celle-là nous
assaillent, dans leur complexité confuse, diminuant la hauteur, noyant
le rose, et substituant à ce que nous sommes venus exclusivement
chercher d'autres particularités que nous nous rappelons avoir
remarquées la première fois et dont nous ne comprenons pas que nous
ayons pu si peu nous attendre à les revoir. Nous nous souvenons, nous
allons au devant d'un paon et nous trouvons une pivoine. Et cet
étonnement inévitable n'est pas le seul; car à côté de celui-là il y
en a un autre né de la différence, non plus entre les stylisations du
souvenir et la réalité, mais entre l'être que nous avons vu la
dernière fois, et celui qui nous apparaît aujourd'hui sous un autre
angle, nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment
comme celui du Dieu d'une théogonie orientale, toute une grappe de
visages juxtaposés dans des plans différents et qu'on ne voit pas à la
fois.
Mais pour une grande part, notre étonnement vient surtout de ce que
l'être nous présente aussi une même face. Il nous faudrait un si grand
effort pour recréer tout ce qui nous a été fourni par ce qui n'est pas
nous–fût-ce le goût d'un fruit–qu'à peine l'impression reçue,
nous descendons insensiblement la pente du souvenir et sans nous en
rendre compte en très peu de temps nous sommes très loin de ce que
nous avons senti. De sorte que chaque entrevue est une espèce de
redressement qui nous ramène à ce que nous avions bien vu. Nous ne
nous en souvenions plus déjà tant ce qu'on appelle se rappeler un être
c'est en réalité l'oublier. Mais aussi longtemps que nous savons
encore voir, au moment où le trait oublié nous apparaît, nous le
reconnaissons, nous sommes obligés de rectifier la ligne déviée et
ainsi la perpétuelle et féconde surprise qui rendait si salutaires et
assouplissants pour moi ces rendez-vous quotidiens avec les belles
jeunes filles du bord de la mer, était faite, tout autant que de
découvertes, de réminiscence. En ajoutant à cela l'agitation éveillée
par ce qu'elles étaient pour moi, qui n'était jamais tout à fait ce
que j'avais cru et qui faisait que l'espérance de la prochaine réunion
n'était plus semblable à la précédente espérance mais au souvenir
encore vibrant du dernier entretien, on comprendra que chaque
promenade donnait un violent coup de barre à mes pensées, et non pas du
tout dans le sens que dans la solitude de ma chambre j'avais pu tracer
à tête reposée. Cette direction-là était oubliée, abolie, quand je
rentrais vibrant comme une ruche des propos qui m'avaient troublé, et
qui retentissaient longtemps en moi. Chaque être est détruit quand
nous cessons de le voir; puis son apparition suivante est une création
nouvelle, différente de celle qui l'a immédiatement précédée, sinon de
toutes. Car le minimum de variété qui puisse régner dans ces créations
est de deux. Nous souvenant d'un coup d'œil énergique, d'un air hardi,
c'est inévitablement la fois suivante par un profil quasi-languide,
par une sorte de douceur rêveuse, choses négligées par nous dans le
précédent souvenir, que nous serons à la prochaine rencontre, étonnés,
c'est-à-dire presque uniquement frappés. Dans la confrontation de
notre souvenir à la réalité nouvelle, c'est cela qui marquera notre
déception ou notre surprise, nous apparaîtra comme la retouche de la
réalité en nous avertissant que nous nous étions mal rappelés. A son
tour l'aspect, la dernière fois négligé, du visage, et à cause de cela
même le plus saisissant cette fois-ci, le plus réel, le plus
rectificatif, deviendra matière à rêverie, à souvenirs. C'est un
profil langoureux et rond, une expression douce, rêveuse que nous
désirerons revoir. Et alors de nouveau la fois suivante, ce qu'il y a
de volontaire dans les yeux perçants, dans le nez pointu, dans les
lèvres serrées, viendra corriger l'écart entre notre désir et l'objet
auquel il a cru correspondre. Bien entendu, cette fidélité aux
impressions premières, et purement physiques, retrouvées à chaque fois
auprès de mes amies, ne concernait pas que les traits de leur visage
puisqu'on a vu que j'étais aussi sensible à leur voix, plus troublante
peut-être (car elle n'offre pas seulement les mêmes surfaces
singulières et sensuelles que lui, elle fait partie de l'abîme
inaccessible qui donne le vertige des baisers sans espoir), leur voix
pareille au son unique d'un petit instrument, où chacune se mettait
tout entière et qui n'était qu'à elle. Tracée par une inflexion, telle
ligne profonde d'une de ces voix m'étonnait quand je la reconnaissais
après l'avoir oubliée. Si bien que les rectifications qu'à chaque
rencontre nouvelle j'étais obligé de faire, pour le retour à la
parfaite justesse, étaient aussi bien d'un accordeur ou d'un maître de
chant que d'un dessinateur.
Quant à l'harmonieuse cohésion où se neutralisaient depuis quelque
temps, par la résistance que chacune apportait à l'expansion des
autres, les diverses ondes sentimentales propagées en moi par ces
jeunes filles, elle fut rompue en faveur d'Albertine, une après-midi
que nous jouions au furet. C'était dans un petit bois sur la falaise.
Placé entre deux jeunes filles étrangères à la petite bande et que
celle-ci avait emmenées parce que nous devions être ce jour-là fort
nombreux, je regardais avec envie le voisin d'Albertine, un jeune
homme, en me disant que si j'avais eu sa place j'aurais pu toucher les
mains de mon amie pendant ces minutes inespérées qui ne reviendraient
peut-être pas, et eussent pu me conduire très loin. Déjà à lui seul et
même sans les conséquences qu'il eût entraînées sans doute, le contact
des mains d'Albertine m'eût été délicieux. Non que je n'eusse jamais
vu de plus belles mains que les siennes. Même dans le groupe de ses
amies, celles d'Andrée, maigres et bien plus fines, avaient comme une
vie particulière, docile au commandement de la jeune fille, mais
indépendante, et elles s'allongeaient souvent devant elle comme de
nobles lévriers, avec des paresses, de longs rêves, de brusques
étirements d'une phalange, à cause desquels Elstir avait fait
plusieurs études de ces mains. Et dans l'une où on voyait Andrée les
chauffer devant le feu, elles avaient sous l'éclairage la diaphanéité
dorée de deux feuilles d'automne. Mais, plus grasses, les mains
d'Albertine cédaient un instant, puis résistaient à la pression de la
main qui les serrait, donnant une sensation toute particulière. La
pression de la main d'Albertine avait une douceur sensuelle qui était
comme en harmonie avec la coloration rose, légèrement mauve de sa
peau. Cette pression semblait vous faire pénétrer dans la jeune fille,
dans la profondeur de ses sens, comme la sonorité de son rire,
indécent à la façon d'un roucoulement ou de certains cris. Elle était
de ces femmes à qui c'est un si grand plaisir de serrer la main qu'on
est reconnaissant à la civilisation d'avoir fait du shake-hand un acte
permis entre jeunes gens et jeunes filles qui s'abordent. Si les
habitudes arbitraires de la politesse avaient remplacé la poignée de
mains par un autre geste, j'eusse tous les jours regardé les mains
intangibles d'Albertine avec une curiosité de connaître leur contact
aussi ardente qu'était celle de savoir la saveur de ses joues. Mais
dans le plaisir de tenir longtemps ses mains entre les miennes, si
j'avais été son voisin au furet, je n'envisageais pas que ce plaisir
même; que d'aveux, de déclarations tus jusqu'ici par timidité,
j'aurais pu confier à certaines pressions de mains; de son côté comme
il lui eût été facile en répondant par d'autres pressions de me
montrer qu'elle acceptait; quelle complicité, quel commencement de
volupté! Mon amour pouvait faire plus de progrès en quelques minutes
passées ainsi à côté d'elle qu'il n'avait fait depuis que je la
connaissais. Sentant qu'elles dureraient peu, étaient bientôt à leur
fin, car on ne continuerait sans doute pas longtemps ce petit jeu, et
qu'une fois qu'il serait fini, ce serait trop tard, je ne tenais pas
en place. Je me laissai exprès prendre la bague et une fois au milieu,
quand elle passa je fis semblant de ne pas m'en apercevoir et la
suivais des yeux attendant le moment où elle arriverait dans les mains
du voisin d'Albertine, laquelle riant de toutes ses forces, et dans
l'animation et la joie du jeu, était toute rose. «Nous sommes
justement dans le bois joli», me dit Andrée en me désignant les arbres
qui nous entouraient avec un sourire du regard qui n'était que pour
moi et semblait passer par-dessus les joueurs, comme si nous deux
étions seuls assez intelligents pour nous dédoubler et faire à propos
du jeu une remarque d'un caractère poétique. Elle poussa même la
délicatesse d'esprit jusqu'à chanter sans en avoir envie: «Il a passé
par ici le furet du Bois, Mesdames, il a passé par ici le furet du
Bois joli», comme les personnes qui ne peuvent aller à Trianon sans y
donner une fête Louis XVI ou qui trouvent piquant de faire chanter un
air dans le cadre pour lequel il fut écrit. J'eusse sans doute été au
contraire attristé de ne pas trouver du charme à cette réalisation, si
j'avais eu le loisir d'y penser. Mais mon esprit était bien ailleurs.
Joueurs et joueuses commençaient à s'étonner de ma stupidité et que je
ne prisse pas la bague. Je regardais Albertine si belle, si
indifférente, si gaie, qui, sans le prévoir, allait devenir ma voisine
quand enfin j'arrêterais la bague dans les mains qu'il faudrait, grâce
à un manège qu'elle ne soupçonnait pas et dont sans cela elle se fût
irritée. Dans la fièvre du jeu, les longs cheveux d'Albertine
s'étaient à demi défaits et, en mèches bouclées, tombaient sur ses
joues dont ils faisaient encore mieux ressortir par leur brune
sécheresse, la rose carnation. «Vous avez les tresses de Laura Dianti,
d'Éléonore de Guyenne, et de sa descendante si aimée de Chateaubriand.
Vous devriez porter toujours les cheveux un peu tombants», lui dis-je
à l'oreille pour me rapprocher d'elle. Tout d'un coup la bague passa
au voisin d'Albertine. Aussitôt je m'élançai, lui ouvris brutalement
les mains, saisis la bague, il fut obligé d'aller à ma place au milieu
du cercle et je pris la sienne à côté d'Albertine. Peu de minutes
auparavant, j'enviais ce jeune homme quand je voyais que ses mains en
glissant sur la ficelle rencontrer à tout moment celles d'Albertine.
Maintenant que mon tour était venu, trop timide pour rechercher, trop
ému pour goûter ce contact, je ne sentais plus rien que le battement
rapide et douloureux de mon cœur. A un moment, Albertine pencha vers
moi d'un air d'intelligence sa figure pleine et rose, faisant semblant
d'avoir la bague, afin de tromper le furet et de l'empêcher de
regarder du côté où celle-ci était en train de passer. Je compris tout
de suite que c'était à cette ruse que s'appliquaient les sous-entendus
du regard d'Albertine, mais je fus troublé en voyant ainsi passer dans
ses yeux l'image purement simulée pour les besoins du jeu, d'un
secret, d'une entente qui n'existaient pas entre elle et moi, mais qui
dès lors me semblèrent possibles et m'eussent été divinement doux.
Comme cette pensée m'exaltait, je sentis une légère pression de la
main d'Albertine contre la mienne, et son doigt caressant qui se
glissait sous mon doigt, et je vis qu'elle m'adressait en même temps
un clin d'œil qu'elle cherchait à rendre imperceptible. D'un seul coup,
une foule d'espoirs jusque-là invisibles à moi-même cristallisèrent:
«Elle profite du jeu pour me faire sentir qu'elle m'aime bien»,
pensai-je au comble d'une joie d'où je retombai aussitôt quand
j'entendis Albertine me dire avec rage: «Mais prenez-là donc, voilà
une heure que je vous la passe.» Étourdi de chagrin, je lâchai la
ficelle, le furet aperçut la bague, se jeta sur elle, je dus me
remettre au milieu, désespéré, regardant la ronde effrénée qui
continuait autour de moi, interpellé par les moqueries de toutes les
joueuses, obligé, pour y répondre, de rire quand j'en avais si peu
envie, tandis qu'Albertine ne cessait de dire: «On ne joue pas quand
on ne veut pas faire attention et pour faire perdre les autres. On ne
l'invitera plus les jours où on jouera, Andrée, ou bien moi je ne
viendrai pas.» Andrée, supérieure au jeu et qui chantait son «Bois
joli» que, par esprit d'imitation, reprenait sans conviction Rosemonde,
voulut faire diversion aux reproches d'Albertine en me disant: «Nous
sommes à deux pas de ces Creuniers que vous vouliez tant voir. Tenez,
je vais vous mener jusque-là par un joli petit chemin pendant que ces
folles font les enfants de huit ans.» Comme Andrée était extrêmement
gentille avec moi, en route je lui dis d'Albertine tout ce qui me
semblait propre à me faire aimer de celle-ci. Elle me répondit qu'elle
aussi l'aimait beaucoup, la trouvait charmante, pourtant mes
compliments à l'adresse de son amie n'avaient pas l'air de lui faire
plaisir. Tout d'un coup dans le petit chemin creux, je m'arrêtai
touché au cœur par un doux souvenir d'enfance: je venais de reconnaître
aux feuilles découpées et brillantes qui s'avançaient sur le seuil, un
buisson d'aubépines défleuries, hélas, depuis la fin du printemps.
Autour de moi flottait une atmosphère d'anciens mois de Marie,
d'après-midi du dimanche, de croyances, d'erreurs oubliées. J'aurais
voulu la saisir. Je m'arrêtai une seconde et Andrée, avec une
divination charmante, me laissa causer un instant avec les feuilles de
l'arbuste. Je leur demandai des nouvelles des fleurs, ces fleurs de
l'aubépine pareilles à des gaies jeunes filles étourdies, coquettes et
pieuses. «Ces demoiselles sont parties depuis déjà longtemps», me
disaient les feuilles. Et peut-être pensaient-elles que pour le grand
ami d'elles que je prétendais être, je ne semblais guère renseigné sur
leurs habitudes. Un grand ami, mais qui ne les avais pas revues depuis
tant d'années malgré ses promesses. Et pourtant, comme Gilberte avait
été mon premier amour pour une jeune fille, elles avaient été mon
premier amour pour une fleur. «Oui, je sais, elles s'en vont vers la
mi-juin, répondis-je, mais cela me fait plaisir de voir l'endroit
qu'elles habitaient ici. Elles sont venues me voir à Combray dans ma
chambre, amenées par ma mère quand j'étais malade. Et nous nous
retrouvions le samedi soir au mois de Marie. Elles peuvent y aller
ici?–Oh! naturellement! Du reste on tient beaucoup à avoir ces
demoiselles à l'église de Saint-Denis du Désert, qui est la paroisse
la plus voisine.–Alors maintenant pour les voir?–Oh! pas avant le
mois de mai de l'année prochaine.–Mais je peux être sûr qu'elles
seront là?–Régulièrement tous les ans.–Seulement je ne sais pas si
je retrouverai bien la place.–Que si! ces demoiselles sont si gaies,
elles ne s'interrompent de rire que pour chanter des cantiques, de
sorte qu'il n'y a pas d'erreur possible et que du bout du sentier vous
reconnaîtrez leur parfum.»
Je rejoignis Andrée, recommençai à lui faire des éloges d'Albertine.
Il me semblait impossible qu'elle ne les lui répétât pas étant donnée
l'insistance que j'y mis. Et pourtant je n'ai jamais appris
qu'Albertine les eût sus. Andrée avait pourtant bien plus qu'elle
l'intelligence des choses du cœur, le raffinement dans la gentillesse;
trouver le regard, le mot, l'action, qui pouvaient le plus
ingénieusement faire plaisir, taire une réflexion qui risquait de
peiner, faire le sacrifice (et en ayant l'air que ce ne fût pas un
sacrifice), d'une heure de jeu, voire d'une matinée, d'une
garden-party, pour rester auprès d'un ami ou d'une amie triste et lui
montrer ainsi qu'elle préférait sa simple société à des plaisirs
frivoles, telles étaient ses délicatesses coutumières. Mais quand on
la connaissait un peu plus on aurait dit qu'il en était d'elle comme
de ces héroïques poltrons qui ne veulent pas avoir peur, et de qui la
bravoure est particulièrement méritoire; on aurait dit qu'au fond de
sa nature, il n'y avait rien de cette bonté qu'elle manifestait à tout
moment par distinction morale, par sensibilité, par noble volonté de
se montrer bonne amie. A écouter les charmantes choses qu'elle me
disait d'une affection possible entre Albertine et moi, il semblait
qu'elle eût dû travailler de toutes ses forces à la réaliser. Or, par
hasard peut-être, du moindre des riens dont elle avait la disposition
et qui eussent pu m'unir à Albertine, elle ne fit jamais usage, et je
ne jurerais pas que mon effort pour être aimé d'Albertine, n'ait,
sinon provoqué de la part de son amie des manèges secrets destinés à
le contrarier, mais éveillé en elle une colère bien cachée d'ailleurs,
et contre laquelle par délicatesse elle luttait peut-être elle-même.
De mille raffinements de bonté qu'avait Andrée, Albertine eût été
incapable, et cependant je n'étais pas certain de la bonté profonde de
la première comme je le fus plus tard de celle de la seconde. Se
montrant toujours tendrement indulgente à l'exubérante frivolité
d'Albertine, Andrée avait avec elle des paroles, des sourires qui
étaient d'une amie, bien plus elle agissait en amie. Je l'ai vue, jour
par jour, pour faire profiter de son luxe, pour rendre heureuse cette
amie pauvre, prendre, sans y avoir aucun intérêt, plus de peine qu'un
courtisan qui veut capter la faveur du souverain. Elle était charmante
de douceur, de mots tristes et délicieux, quand on plaignait devant
elle la pauvreté d'Albertine et se donnait mille fois plus de peine
pour elle qu'elle n'eût fait pour une amie riche. Mais si quelqu'un
avançait qu'Albertine n'était peut-être pas aussi pauvre qu'on disait,
un nuage à peine discernable voilait le front et les yeux d'Andrée;
elle semblait de mauvaise humeur. Et si on allait jusqu'à dire
qu'après tout elle serait peut-être moins difficile à marier qu'on
pensait, elle vous contredisait avec force et répétait presque
rageusement: «Hélas si, elle sera immariable! Je le sais bien, cela me
fait assez de peine!» Même, en ce qui me concernait, elle était la
seule de ces jeunes filles qui jamais ne m'eût répété quelque chose de
peu agréable qu'on avait pu dire de moi; bien plus, si c'était moi-même
qui le racontais, elle faisait semblant de ne pas le croire ou en
donnait une explication qui rendît le propos inoffensif; c'est
l'ensemble de ces qualités qui s'appelle le tact. Il est l'apanage des
gens qui, si nous allons sur le terrain, nous félicitent et ajoutent
qu'il n'y avait pas lieu de le faire, pour augmenter encore à nos yeux
le courage dont nous avons fait preuve, sans y avoir été contraint.
Ils sont l'opposé des gens qui dans la même circonstance disent: «Cela
a dû bien vous ennuyer de vous battre, mais d'un autre côté vous ne
pouviez pas avaler un tel affront, vous ne pouviez faire autrement.»
Mais comme en tout il y a du pour et du contre, si le plaisir ou du
moins l'indifférence de nos amis à nous répéter quelque chose
d'offensant qu'on a dit sur nous, prouve qu'ils ne se mettent guère
dans notre peau au moment où ils nous parlent, et y enfoncent
l'épingle et le couteau comme dans de la baudruche, l'art de nous
cacher toujours ce qui peut nous être désagréable dans ce qu'ils ont
entendu dire de nos actions, ou de l'opinion qu'elles leur ont à
eux-mêmes inspirée, peut prouver chez l'autre catégorie d'amis, chez
les amis pleins de tact, une forte dose de dissimulation. Elle est
sans inconvénient si, en effet, ils ne peuvent penser du mal et si
celui qu'on dit les fait seulement souffrir comme il nous ferait
souffrir nous-mêmes. Je pensais que tel était le cas pour Andrée sans
en être cependant absolument sûr.
Nous étions sortis du petit bois et avions suivi un lacis de chemins
assez peu fréquentés où Andrée se retrouvait fort bien. «Tenez, me
dit-elle tout à coup, voici vos fameux Creuniers, et encore vous avez
de la chance, juste par le temps, dans la lumière où Elstir les a
peints.» Mais j'étais encore trop triste d'être tombé pendant le jeu
du furet d'un tel faîte d'espérances. Aussi ne fût-ce pas avec le
plaisir que j'aurais sans doute éprouvé que je pus distinguer tout
d'un coup à mes pieds, tapies entre les roches où elles se
protégeaient contre la chaleur, les Déesses marines qu'Elstir avait
guettées et surprises, sous un sombre glacis aussi beau qu'eût été
celui d'un Léonard, les merveilleuses Ombres abritées et furtives,
agiles et silencieuses, prêtes au premier remous de lumière à se
glisser sous la pierre, à se cacher dans un trou et promptes, la
menace du rayon passée, à revenir auprès de la roche ou de l'algue,
sous le soleil émietteur des falaises, et de l'Océan décoloré dont
elles semblent veiller l'assoupissement, gardiennes immobiles et
légères, laissant paraître à fleur d'eau leur corps gluant et le
regard attentif de leurs yeux foncés.
Nous allâmes retrouver les autres jeunes filles pour rentrer. Je
savais maintenant que j'aimais Albertine; mais hélas! je ne me
souciais pas de le lui apprendre. C'est que, depuis le temps des jeux
aux Champs-Élysées, ma conception de l'amour était devenue différente,
si les êtres auxquels s'attachaient successivement mon amour
demeuraient presque identiques. D'une part l'aveu, la déclaration de
ma tendresse à celle que j'aimais ne me semblait plus une des scènes
capitales et nécessaires de l'amour; ni celui-ci, une réalité
extérieure mais seulement un plaisir subjectif. Et ce plaisir, je
sentais qu'Albertine ferait d'autant plus ce qu'il fallait pour
l'entretenir qu'elle ignorerait que je l'éprouvais.
Pendant tout ce retour, l'image d'Albertine noyée dans la lumière qui
émanait des autres jeunes filles ne fut pas seule à exister pour moi.
Mais comme la lune qui n'est qu'un petit nuage blanc d'une forme plus
caractérisée et plus fixe pendant le jour, prend toute sa puissance
dès que celui-ci s'est éteint, ainsi quand je fus rentré à l'hôtel ce
fut la seule image d'Albertine qui s'éleva de mon cœur et se mit à
briller. Ma chambre me semblait tout d'un coup nouvelle. Certes, il y
avait bien longtemps qu'elle n'était plus la chambre ennemie du
premier soir. Nous modifions inlassablement notre demeure autour de
nous; et, au fur et à mesure que l'habitude nous dispense de sentir,
nous supprimons les éléments nocifs de couleur, de dimension et
d'odeur qui objectivaient notre malaise. Ce n'était plus davantage la
chambre, assez puissante encore sur ma sensibilité, non certes pour me
faire souffrir, mais pour me donner de la joie, la cuve des beaux
jours, semblable à une piscine à mi-hauteur de laquelle ils faisaient
miroiter un azur mouillé de lumière, que recouvrait un moment,
impalpable et blanche comme une émanation de la chaleur, une voile
reflétée et fuyante; ni la chambre purement esthétique des soirs
picturaux; c'était la chambre où j'étais depuis tant de jours que je
ne la voyais plus. Or voici que je venais de recommencer à ouvrir les
yeux sur elle, mais cette fois-ci de ce point de vue égoïste qui est
celui de l'amour. Je songeais que la belle glace oblique, les
élégantes bibliothèques vitrées donneraient à Albertine si elle venait
me voir une bonne idée de moi. A la place d'un lieu de transition où
je passais un instant avant de m'évader vers la plage ou vers
Rivebelle, ma chambre me redevenait réelle et chère, se renouvelait,
car j'en regardais et en appréciais chaque meuble avec les yeux
d'Albertine.
Quelques jours après la partie de furet, comme nous étant laissés
entraîner trop loin dans une promenade nous avions été fort heureux de
trouver à Maineville deux petits «tonneaux» à deux places qui nous
permettraient de revenir pour l'heure du dîner, la vivacité déjà
grande de mon amour pour Albertine eut pour effet que ce fut
successivement à Rosemonde et à Andrée que je proposai de monter avec
moi, et pas une fois à Albertine, ensuite que tout en invitant de
préférence Andrée ou Rosemonde, j'amenai tout le monde, par des
considérations secondaires d'heure, de chemin et de manteaux, à
décider comme contre mon gré que le plus pratique était que je prisse
avec moi Albertine à la compagnie de laquelle je feignis de me
résigner tant bien que mal. Malheureusement l'amour tendant à
l'assimilation complète d'un être, comme aucun n'est comestible par la
seule conversation, Albertine eut beau être aussi gentille que
possible pendant ce retour, quand je l'eus déposée chez elle, elle me
laissa heureux, mais plus affamé d'elle encore que je n'étais au
départ et ne comptant les moments que nous venions de passer ensemble
que comme un prélude, sans grande importance par lui-même, à ceux qui
suivraient. Il avait pourtant ce premier charme qu'on ne retrouve pas.
Je n'avais encore rien demandé à Albertine. Elle pouvait imaginer ce
que je désirais, mais n'en étant pas sûre, supposer que je ne tendais
qu'à des relations sans but précis auxquelles mon amie devait trouver
ce vague délicieux, riche de surprises attendues, qui est le
romanesque.
Dans la semaine qui suivit je ne cherchai guère à voir Albertine. Je
faisais semblant de préférer Andrée. L'amour commence, on voudrait
rester pour celle qu'on aime l'inconnu qu'elle peut aimer, mais on a
besoin d'elle, on a besoin de toucher moins son corps que son
attention, son cœur. On glisse dans une lettre une méchanceté qui
forcera l'indifférente à vous demander une gentillesse, et l'amour,
suivant une technique infaillible, resserre pour nous d'un mouvement
alterné l'engrenage dans lequel on ne peut plus ni ne pas aimer, ni
être aimé. Je donnais à Andrée les heures où les autres allaient à
quelque matinée que je savais qu'Andrée me sacrifierait, par plaisir,
et qu'elle m'eût sacrifiées même avec ennui, par élégance morale, pour
ne pas donner aux autres ni à elle-même l'idée qu'elle attachait du
prix à un plaisir relativement mondain. Je m'arrangeais ainsi à
l'avoir chaque soir toute à moi, pensant non pas rendre Albertine
jalouse, mais accroître à ses yeux mon prestige ou du moins ne pas le
perdre en apprenant à Albertine que c'était elle et non Andrée que
j'aimais. Je ne le disais pas non plus à Andrée de peur qu'elle le lui
répétât. Quand je parlais d'Albertine avec Andrée, j'affectais une
froideur dont Andrée fut peut-être moins dupe que moi dans sa crédulité
apparente. Elle faisait semblant de croire à mon indifférence pour
Albertine, de désirer l'union la plus complète possible entre
Albertine et moi. Il est probable qu'au contraire elle ne croyait pas
à la première ni ne souhaitait la seconde. Pendant que je lui disais
me soucier assez peu de son amie, je ne pensais qu'à une chose, tâcher
d'entrer en relations avec Mme Bontemps qui était pour quelques jours
près de Balbec et chez qui Albertine devait bientôt aller passer trois
jours. Naturellement, je ne laissais pas voir ce désir à Andrée et
quand je lui parlais de la famille d'Albertine, c'était de l'air le
plus inattentif. Les réponses explicites d'Andrée ne paraissaient pas
mettre en doute ma sincérité. Pourquoi donc lui échappa-t-il un de ces
jours-là de me dire: «J'ai _justement_ vu la tante à Albertine»? Certes
elle ne m'avait pas dit: «J'ai bien démêlé sous vos paroles jetées
comme par hasard, que vous ne pensiez qu'à vous lier avec la tante
d'Albertine.» Mais c'est bien à la présence, dans l'esprit d'Andrée,
d'une telle idée qu'elle trouvait plus poli de me cacher, que semblait
se rattacher le mot «justement». Il était de la famille de certains
regards, de certains gestes, qui bien que n'ayant pas une forme
logique, rationnelle, directement élaborée pour l'intelligence de
celui qui écoute, lui parviennent cependant avec leur signification
véritable, de même que la parole humaine, changée en électricité dans
le téléphone, se refait parole pour être entendue. Afin d'effacer de
l'esprit d'Andrée l'idée que je m'intéressais à Mme Bontemps, je ne
parlai plus d'elle avec distraction seulement, mais avec
bienveillance; je dis avoir rencontré autrefois cette espèce de folle
et que j'espérais bien que cela ne m'arriverait plus. Or je cherchais
au contraire de toute façon à la rencontrer.
Je tâchai d'obtenir d'Elstir, mais sans dire à personne que je l'en
avais sollicité, qu'il lui parlât de moi et me réunît avec elle. Il me
promit de me la faire connaître, s'étonnant toutefois que je le
souhaitasse car il la jugeait une femme méprisable, intrigante et
aussi inintéressante qu'intéressée. Pensant que si je voyais Mme
Bontemps Andrée le saurait tôt ou tard, je crus qu'il valait mieux
l'avertir. «Les choses qu'on cherche le plus à fuir sont celles qu'on
arrive à ne pouvoir éviter, lui-dis-je. Rien au monde ne peut
m'ennuyer autant que de retrouver Mme Bontemps, et pourtant je n'y
échapperai pas, Elstir doit m'inviter avec elle.–Je n'en ai jamais
douté un seul instant», s'écria Andrée d'un ton amer, pendant que son
regard grandi et altéré par le mécontentement se rattachait à je ne
sais quoi d'invisible. Ces paroles d'Andrée ne constituaient pas
l'exposé le plus ordonné d'une pensée qui peut se résumer ainsi: «Je
sais bien que vous aimez Albertine et que vous faites des pieds et des
mains pour vous rapprocher de sa famille.» Mais elles étaient les
débris informes et reconstituables de cette pensée que j'avais fait
exploser, en la heurtant, malgré Andrée. De même que le «justement»,
ces paroles n'avaient de signification qu'au second degré, c'est-à-dire
qu'elles étaient celles qui (et non pas les affirmations directes)
nous inspirent de l'estime ou de la méfiance à l'égard de quelqu'un,
nous brouillent avec lui.
Puisque Andrée ne m'avait pas cru quand je lui disais que la famille
d'Albertine m'était indifférente, c'est qu'elle pensait que j'aimais
Albertine. Et probablement n'en était-elle pas heureuse.
Elle était généralement en tiers dans mes rendez-vous avec son amie.
Cependant il y avait des jours où je devais voir Albertine seule,
jours que j'attendais dans la fièvre, qui passaient sans rien
m'apporter de décisif, sans avoir été ce jour capital dont je confiais
immédiatement le rôle au jour suivant, qui ne le tiendrait pas
davantage; ainsi s'écroulaient l'un après l'autre, comme des vagues,
ces sommets aussitôt remplacés par d'autres.
Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit
qu'Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer
quarante-huit heures chez Mme Bontemps, et qu'obligée de prendre le train
de bonne heure, viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d'où avec
l'omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle
habitait, prendre le premier train. J'en parlai à Andrée. «Je ne le
crois pas du tout, me répondit Andrée d'un air mécontent. D'ailleurs
cela ne vous avancerait à rien, car je suis bien certaine qu'Albertine
ne voudra pas vous voir, si elle vient seule à l'hôtel. Ce ne serait
pas protocolaire, ajouta-t-elle en usant d'un adjectif qu'elle aimait
beaucoup, depuis peu, dans le sens de «ce qui se fait». Je vous dis
cela parce que je connais les idées d'Albertine. Moi, qu'est-ce que
vous voulez que cela me fasse que vous la voyiez ou non. Cela m'est
bien égal.»
Nous fûmes rejoints par Octave qui ne fit pas de difficulté pour dire
à Andrée le nombre de points qu'il avait faits la veille au golf, puis
par Albertine qui se promenait en manœuvrant son diabolo comme une
religieuse son chapelet. Grâce à ce jeu elle pouvait rester des heures
seule sans s'ennuyer. Aussitôt qu'elle nous eut rejoints m'apparut la
pointe mutine de son nez, que j'avais omise en pensant à elle ces
derniers jours; sous ses cheveux noirs, la verticalité de son front
s'opposa, et ce n'était pas la première fois, à l'image indécise que
j'en avais gardée, tandis que par sa blancheur il mordait fortement
dans mes regards; sortant de la poussière du souvenir, Albertine se
reconstruisait devant moi. Le golf donne l'habitude des plaisirs
solitaires. Celui que procure le diabolo l'est assurément. Pourtant
après nous avoir rejoints, Albertine continua à y jouer, tout en
causant avec nous, comme une dame à qui des amies sont venues faire
une visite ne s'arrête pas pour cela de travailler à son crochet. «Il
paraît que Mme de Villeparisis, dit-elle à Octave, a fait une
réclamation auprès de votre père (et j'entendis derrière ce mot une de
ces notes qui étaient propres à Albertine; chaque fois que je
constatais que je les avais oubliées, je me rappelais en même temps
avoir entr'aperçu déjà derrière elles la mine décidée et française
d'Albertine. J'aurais pu être aveugle et connaître aussi bien
certaines de ses qualités alertes et un peu provinciales dans ces
notes-là que dans la pointe de son nez. Les unes et l'autre se
valaient et auraient pu se suppléer et sa voix était comme celle que
réalisera dit-on le photo-téléphone de l'avenir: dans le son se
découpait nettement l'image visuelle). «Elle n'a du reste pas écrit
seulement à votre père, mais en même temps au maire de Balbec pour
qu'on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a envoyé une balle
dans la figure.–Oui, j'ai entendu parler de cette réclamation. C'est
ridicule. Il n'y a pas déjà tant de distractions ici.» Andrée ne se
mêla pas à la conversation, elle ne connaissait pas, non plus
d'ailleurs qu'Albertine ni Octave, Mme de Villeparisis. «Je ne sais
pas pourquoi cette dame a fait toute une histoire, dit pourtant
Andrée, la vieille Mme de Cambremer a reçu une balle aussi et elle ne
s'est pas plainte.–Je vais vous expliquer la différence, répondit
gravement Octave en frottant une allumette, c'est qu'à mon avis, Mme
de Cambremer est une femme du monde et Mme de Villeparisis est une
arriviste. Est-ce que vous irez au golf cet après-midi?» et il nous
quitta, ainsi qu'Andrée. Je restai seul avec Albertine. «Voyez-vous,
me dit-elle, j'arrange maintenant mes cheveux comme vous les aimez,
regardez ma mèche. Tout le monde se moque de cela et personne ne sait
pour qui je le fais. Ma tante va se moquer de moi aussi. Je ne lui
dirai pas non plus la raison.» Je voyais de côté les joues d'Albertine
qui souvent paraissaient pâles, mais ainsi, étaient arrosées d'un sang
clair qui les illuminait, leur donnait ce brillant qu'ont certaines
matinées d'hiver où les pierres partiellement ensoleillées semblent
être du granit rose et dégagent de la joie. Celle que me donnait en ce
moment la vue des joues d'Albertine était aussi vive, mais conduisait
à un autre désir qui n'était pas celui de la promenade mais du baiser.
Je lui demandai si les projets qu'on lui prêtait étaient vrais: «Oui,
me dit-elle, je passe cette nuit-là à votre hôtel et même comme je
suis un peu enrhumée, je me coucherai avant le dîner. Vous pourrez
venir assister à mon dîner à côté de mon lit et après nous jouerons à
ce que vous voudrez. J'aurais été contente que vous veniez à la gare
demain matin, mais j'ai peur que cela ne paraisse drôle, je ne dis pas
à Andrée, qui est intelligente, mais aux autres qui y seront; ça
ferait des histoires si on le répétait à ma tante; mais nous pourrions
passer cette soirée ensemble. Cela, ma tante n'en saura rien. Je vais
dire au revoir à Andrée. Alors à tout à l'heure. Venez tôt pour que
nous ayons de bonnes heures à nous», ajouta-t-elle en souriant. A ces
mots, je remontai plus loin qu'aux temps où j'aimais Gilberte à ceux
où l'amour me semblait une entité non pas seulement extérieure mais
réalisable. Tandis que la Gilberte que je voyais aux Champs-Élysées
était une autre que celle que je retrouvais en moi dès que j'étais
seul, tout d'un coup dans l'Albertine réelle, celle que je voyais tous
les jours, que je croyais pleine de préjugés bourgeois et si franche
avec sa tante, venait de s'incarner l'Albertine imaginaire, celle par
qui, quand je ne la connaissais pas encore, je m'étais cru furtivement
regardé sur la digue, celle qui avait eu l'air de rentrer à contre-cœur
pendant qu'elle me voyait m'éloigner.
J'allai dîner avec ma grand-mère, je sentais en moi un secret qu'elle
ne connaissait pas. De même, pour Albertine, demain ses amies seraient
avec elle, sans savoir ce qu'il y avait de nouveau entre nous, et
quand elle embrasserait sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait
que j'étais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui
avait pour but, caché à tous, de me plaire, à moi, à moi qui avais
jusque-là tant envié Mme Bontemps parce qu'apparentée aux mêmes
personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les
mêmes visites de famille à faire; or, je me trouvais être pour
Albertine plus que n'était sa tante elle-même. Auprès de sa tante,
c'est à moi qu'elle penserait. Qu'allait-il se passer tout à l'heure,
je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me
semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift
pour monter à la chambre qu'Albertine avait prise, du côté de la
vallée. Les moindres mouvements comme m'asseoir sur la banquette de
l'ascenseur, m'étaient doux, parce qu'ils étaient en relation
immédiate avec mon cœur; je ne voyais dans les cordes à l'aide
desquelles l'appareil s'élevait, dans les quelques marches qui me
restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma
joie. Je n'avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir
avant d'arriver à cette chambre où était renfermée la substance
précieuse de ce corps rose–cette chambre qui, même s'il devait s'y
dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air
d'être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres,
qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux
confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas
du palier à la chambre d'Albertine, ces quelques pas que personne ne
pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme
plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j'avais lentement
déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de
toute puissance, et d'entrer enfin dans un héritage qui m'eût de tout
temps appartenu. Puis tout d'un coup je pensai que j'avais tort
d'avoir des doutes, elle m'avait dit de venir quand elle serait
couchée. C'était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi
Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants,
vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit.
Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son
visage, qui, congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner,
semblait plus rose; je pensai aux couleurs que j'avais eues quelques
heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j'allais
enfin savoir le goût; sa joue était traversée du haut en bas par une
de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle
avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. A côté
d'elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de
lune. La vue du cou nu d'Albertine, de ces joues trop roses, m'avait
jeté dans une telle ivresse, c'est-à-dire avait mis pour moi la réalité du
monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que
j'avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l'équilibre entre
la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être et la vie de
l'univers, si chétive en comparaison. La mer, que j'apercevais à côté
de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises
de Maineville, le ciel où la lune n'était pas encore montée au zénith,
tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes
de mes prunelles qu'entre mes paupières je sentais dilatés,
résistants, prêts à soulever bien d'autres fardeaux, toutes les
montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se
trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l'horizon. Et
tout ce que la nature eût pu m'apporter de vie m'eût semblé bien
mince, les souffles de la mer m'eussent paru bien courts pour
l'immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût dû me
frapper en ce moment que cela m'eût paru indifférent ou plutôt
impossible, car la vie n'était pas hors de moi, elle était en moi;
j'aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l'idée qu'un jour
même éloigné, j'aurais à mourir, que les forces éternelles de la
nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds
divins de qui je n'étais qu'un grain de poussière; qu'après moi il y
aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair
de lune, ce ciel! Comment cela eût-il été possible, comment le monde
eût-il pu durer plus que moi, puisque je n'étais pas perdu en lui,
puisque c'était lui qui était enclos en moi, en moi qu'il était bien
loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d'y entasser tant
d'autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et
falaises. «Finissez ou je sonne», s'écria Albertine voyant que je me
jetais sur elle pour l'embrasser. Mais je me disais que ce n'était pas
pour ne rien faire qu'une jeune fille fait venir un jeune homme en
cachette, en s'arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que
d'ailleurs l'audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions;
dans l'état d'exaltation où j'étais, le visage rond d'Albertine,
éclairé d'un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi
un tel relief qu'imitant la rotation d'une sphère ardente, il me
semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu'emporte un
immobile et vertigineux tourbillon. J'allais savoir l'odeur, le goût,
qu'avait ce fruit rose inconnu. J'entendis un son précipité, prolongé
et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.
J'avais cru que l'amour que j'avais pour Albertine n'était pas fondé
sur l'espoir de la possession physique. Pourtant quand il m'eut paru
résulter de l'expérience de ce soir-là que cette possession était
impossible et qu'après n'avoir pas douté le premier jour, sur la
plage, qu'Albertine ne fût dévergondée, puis être passé par des
suppositions intermédiaires, il me sembla acquis d'une manière
définitive qu'elle était absolument vertueuse; quand à son retour de
chez sa tante, huit jours plus tard, elle me dit avec froideur: «Je
vous pardonne, je regrette même de vous avoir fait de la peine mais ne
recommencez jamais», au contraire de ce qui s'était produit quand
Bloch m'avait dit qu'on pouvait avoir toutes les femmes, et comme si au
lieu d'une jeune fille réelle, j'avais connu une poupée de cire, il
arriva, que peu à peu se détacha d'elle mon désir de pénétrer dans sa
vie, de la suivre dans les pays où elle avait passé son enfance,
d'être initié par elle à une vie de sport; ma curiosité intellectuelle
de ce qu'elle pensait sur tel ou tel sujet ne survécut pas à la
croyance que je pourrais l'embrasser. Mes rêves l'abandonnèrent dès
qu'ils cessèrent d'être alimentés par l'espoir d'une possession dont
je les avais crus indépendants. Dès lors ils se retrouvèrent libres,
de se reporter–selon le charme que je lui avais trouvé un certain
jour, surtout selon la possibilité et les chances que j'entrevoyais
d'être aimé par elle–sur telle ou telle des amies d'Albertine et
d'abord sur Andrée. Pourtant si Albertine n'avait pas existé,
peut-être n'aurais-je pas eu le plaisir que je commençai à prendre de
plus en plus, les jours qui suivirent, à la gentillesse que me
témoignait Andrée. Albertine ne raconta à personne l'échec que j'avais
essuyé auprès d'elle. Elle était une de ces jolies filles qui, dès
leur extrême jeunesse, pour leur beauté, mais surtout pour un
agrément, un charme qui restent assez mystérieux, et qui ont leur
source peut-être dans des réserves de vitalité où de moins favorisés
par la nature viennent se désaltérer, toujours, dans leur famille,
au milieu de leurs amies, dans le monde, ont plu davantage que de plus
belles, de plus riches, elle était de ces êtres à qui, avant l'âge de
l'amour et bien plus encore quand il est venu, on demande plus qu'eux
ne demandent, et même qu'ils ne peuvent donner. Dès son enfance
Albertine avait toujours eu en admiration devant elle quatre ou cinq
petites camarades, parmi lesquelles se trouvait Andrée qui lui était
si supérieure et le savait (et peut-être cette attraction qu'Albertine
exerçait bien involontairement avait-elle été à l'origine, avait-elle
servi à la fondation de la petite bande). Cette attraction s'exerçait
même assez loin dans des milieux relativement plus brillants, où s'il
y avait une pavane à danser on demandait Albertine plutôt qu'une jeune
fille mieux née. La conséquence était que, n'ayant pas un sou de dot,
vivant, assez mal d'ailleurs, à la charge de M. Bontemps qu'on disait
véreux et qui souhaitait se débarrasser d'elle, elle était pourtant
invitée non seulement à dîner, mais à demeure, chez des personnes qui
aux yeux de Saint-Loup n'eussent eu aucune élégance, mais qui pour la
mère de Rosemonde ou pour la mère d'Andrée, femmes très riches mais
qui ne connaissaient pas ces personnes, représentaient quelque chose
d'énorme. Ainsi Albertine passait tous les ans quelques semaines dans
la famille d'un régent de la Banque de France, président du Conseil
d'administration d'une grande Compagnie de Chemins de fer. La femme de
ce financier recevait des personnages importants et n'avait jamais dit
son «jour» à la mère d'Andrée, laquelle trouvait cette dame impolie,
mais n'en était pas moins prodigieusement intéressée par tout ce qui
se passait chez elle. Aussi exhortait-elle tous les ans Andrée à
inviter Albertine, dans leur villa, parce que, disait-elle, c'était
une bonne oeuvre d'offrir un séjour à la mer à une fille qui n'avait pas
elle-même les moyens de voyager et dont la tante ne s'occupait guère;
la mère d'Andrée n'était probablement pas mue par l'espoir que le
régent de la Banque et sa femme apprenant qu'Albertine était choyée
par elle et sa fille, concevraient d'elles deux une bonne opinion; à
plus forte raison n'espérait-elle pas qu'Albertine, pourtant si bonne
et adroite, saurait la faire inviter, ou tout au moins faire inviter
Andrée aux garden-parties du financier. Mais chaque soir à dîner, tout
en prenant un air dédaigneux et indifférent, elle était enchantée
d'entendre Albertine lui raconter ce qui s'était passé au château
pendant qu'elle y était, les gens qui y avaient été reçus et qu'elle
connaissait presque tous de vue ou de nom. Même la pensée qu'elle ne
les connaissait que de cette façon, c'est-à-dire ne les connaissait
pas (elle appelait cela connaître les gens «de tout temps»), donnait à
la mère d'Andrée une pointe de mélancolie tandis qu'elle posait à
Albertine des questions sur eux d'un air hautain et distrait, du bout
des lèvres, et eût pu la laisser incertaine et inquiète sur
l'importance de sa propre situation si elle ne s'était rassurée
elle-même et replacée dans la «réalité de la vie» en disant au maître
d'hôtel: «Vous direz au chef que ses petits pois ne sont pas assez
fondants.» Elle retrouvait alors sa sérénité. Et elle était bien
décidée à ce qu'Andrée n'épousât qu'un homme d'excellente famille
naturellement, mais assez riche pour qu'elle pût elle aussi avoir un
chef et deux cochers. C'était cela le positif, la vérité effective
d'une situation. Mais qu'Albertine eût dîné au château du régent de la
Banque avec telle ou telle dame, que cette dame l'eût même invitée
pour l'hiver suivant, cela n'en donnait pas moins à la jeune fille,
pour la mère d'Andrée une sorte de considération particulière qui
s'alliait très bien à la pitié et même au mépris excités par son
infortune, mépris augmenté par le fait que M. Bontemps eût trahi son
drapeau et se fût–même vaguement panamiste, disait-on–rallié au
gouvernement. Ce qui n'empêchait pas, d'ailleurs, la mère d'Andrée,
par amour de la vérité, de foudroyer de son dédain les gens qui avaient
l'air de croire qu'Albertine était d'une basse extraction. «Comment,
c'est tout ce qu'il y a de mieux, ce sont des Simonet, avec un seul
_n_.» Certes, à cause du milieu où tout cela évoluait, où l'argent joue
un tel rôle, et où l'élégance vous fait inviter mais non épouser,
aucun mariage «potable» ne semblait pouvoir être pour Albertine la
conséquence utile de la considération si distinguée dont elle
jouissait et qu'on n'eût pas trouvée compensatrice de sa pauvreté.
Mais même à eux seuls, et n'apportant pas l'espoir d'une conséquence
matrimoniale, ces «succès» excitaient l'envie de certaines mères
méchantes, furieuses de voir Albertine être reçue comme «l'enfant de
la maison» par la femme du régent de la Banque, même par la mère
d'Andrée, qu'elles connaissaient à peine. Aussi disaient-elles à des
amis communs d'elles et de ces deux dames, que celles-ci seraient
indignées si elles savaient la vérité, c'est-à-dire qu'Albertine
racontait chez l'une (et «vice versa») tout ce que l'intimité où on
l'admettait imprudemment lui permettait de découvrir chez l'autre,
mille petits secrets qu'il eût été infiniment désagréables à
l'intéressée de voir dévoilés. Ces femmes envieuses disaient cela pour
que cela fût répété et pour brouiller Albertine avec ses protectrices.
Mais ces commissions comme il arrive souvent n'avaient aucun succès.
On sentait trop la méchanceté qui les dictait et cela ne faisait que
faire mépriser un peu plus celles qui en avaient pris l'initiative. La
mère d'Andrée était trop fixée sur le compte d'Albertine pour changer
d'opinion à son égard. Elle la considérait comme une «malheureuse»
mais d'une nature excellente et qui ne savait qu'inventer pour faire
plaisir.
Si cette sorte de vogue qu'avait obtenue Albertine ne paraissait
devoir comporter aucun résultat pratique, elle avait imprimé à l'amie
d'Andrée le caractère distinctif des êtres qui toujours recherchés,
n'ont jamais besoin de s'offrir (caractère qui se retrouve aussi pour
des raisons analogues, à une autre extrémité de la société, chez des
femmes d'une grande élégance), et qui est de ne pas faire montre des
succès qu'ils ont, de les cacher plutôt. Elle ne disait jamais à
quelqu'un: «Il a envie de me voir», parlait de tous avec une grande
bienveillance; et comme si ce fût elle qui eût couru après, recherché
les autres. Si on parlait d'un jeune homme qui quelques minutes
auparavant venait de lui faire en tête-à-tête les plus sanglants
reproches parce qu'elle lui avait refusé un rendez-vous, bien loin de
s'en vanter publiquement, ou de lui en vouloir à lui, elle faisait son
éloge: «C'est un si gentil garçon.» Elle était même tellement ennuyée
de plaire, parce que cela l'obligeait à faire de la peine, tandis que,
par nature, elle aimait à faire plaisir. Elle aimait même à faire
plaisir au point d'en être arrivée à pratiquer un mensonge spécial à
certaines personnes utilitaires, à certains hommes arrivés. Existant
d'ailleurs à l'état embryonnaire chez un nombre énorme de personnes,
ce genre d'insincérité consiste à ne pas savoir se contenter pour un
seul acte, de faire, grâce à lui, plaisir à une seule personne. Par
exemple, si la tante d'Albertine désirait que sa nièce l'accompagnât à
une matinée peu amusante, Albertine en s'y rendant aurait pu trouver
suffisant d'en tirer le profit moral d'avoir fait plaisir à sa tante.
Mais accueillie gentiment par les maîtres de maison, elle aimait mieux
leur dire qu'elle désirait depuis si longtemps les voir qu'elle avait
choisi cette occasion et sollicité la permission de sa tante. Cela ne
suffisait pas encore: à cette matinée se trouvait une des amies
d'Albertine qui avait un gros chagrin. Albertine lui disait: «Je n'ai
pas voulu te laisser seule, j'ai pensé que ça te ferait du bien de
m'avoir près de toi. Si tu veux que nous laissions la matinée, que
nous allions ailleurs, je ferai ce que tu voudras, je désire avant
tout te voir moins triste» (ce qui était vrai aussi du reste). Parfois
il arrivait pourtant que le but fictif détruisait le but réel. Ainsi
Albertine ayant un service à demander pour une de ses amies allait
pour cela voir une certaine dame. Mais arrivée chez cette dame bonne
et sympathique, la jeune fille obéissant à son insu au principe de
l'utilisation multiple d'une seule action, trouvait plus affectueux
d'avoir l'air d'être venue seulement à cause du plaisir qu'elle avait
senti, qu'elle éprouverait à revoir cette dame. Celle-ci était
infiniment touchée qu'Albertine eût accompli un long trajet par pure
amitié. En voyant la dame presque émue, Albertine l'aimait encore
davantage. Seulement il arrivait ceci: elle éprouvait si vivement le
plaisir d'amitié pour lequel elle avait prétendu mensongèrement être
venue, qu'elle craignait de faire douter la dame de sentiments en
réalité sincères, si elle lui demandait le service pour l'amie. La
dame croirait qu'Albertine était venue pour cela, ce qui était vrai,
mais elle conclurait qu'Albertine n'avait pas de plaisir désintéressé
à la voir, ce qui était faux. De sorte qu'Albertine repartait sans
avoir demandé le service, comme les hommes qui ont été si bons avec
une femme dans l'espoir d'obtenir ses faveurs, qu'ils ne font pas leur
déclaration pour garder à cette bonté un caractère de noblesse. Dans
d'autres cas on ne peut pas dire que le véritable but fût sacrifié au
but accessoire et imaginé après coup, mais le premier était tellement
opposé au second, que si la personne qu'Albertine attendrissait en lui
déclarant l'un avait appris l'autre, son plaisir se serait aussitôt
changé en la peine la plus profonde. La suite du récit fera, beaucoup
plus loin, mieux comprendre ce genre de contradiction. Disons par un
exemple emprunté à un ordre de faits tout différents qu'elles sont
très fréquentes dans les situations les plus diverses que présente la
vie. Un mari a installé sa maîtresse dans la ville où il est en
garnison. Sa femme restée à Paris, et à demi au courant de la vérité
se désole, écrit à son mari des lettres de jalousie. Or, la maîtresse
est obligée de venir passer un jour à Paris. Le mari ne peut résister
à ses prières de l'accompagner et obtient une permission de
vingt-quatre heures. Mais comme il est bon et souffre de faire de la
peine à sa femme, il arrive chez celle-ci, lui dit en versant quelques
larmes sincères, qu'affolé par ses lettres il a trouvé le moyen de
s'échapper pour venir la consoler et l'embrasser. Il a trouvé ainsi le
moyen de donner par un seul voyage une preuve d'amour à la fois à sa
maîtresse et à sa femme. Mais si cette dernière apprenait pour quelle
raison il est venu à Paris, sa joie se changerait sans doute en
douleur, à moins que voir l'ingrat ne la rendit malgré tout plus
heureuse qu'il ne la fait souffrir par ses mensonges. Parmi les hommes
qui m'ont paru pratiquer avec le plus de suite le système des fins
multiples se trouve M. de Norpois. Il acceptait quelquefois de
s'entremettre entre deux amis brouillés, et cela faisait qu'on
l'appelait le plus obligeant des hommes. Mais il ne lui suffisait pas
d'avoir l'air de rendre service à celui qui était venu le solliciter,
il présentait à l'autre la démarche qu'il faisait auprès de lui comme
entreprise non à la requête du premier, mais dans l'intérêt du second,
ce qu'il persuadait facilement à un interlocuteur suggestionné
d'avance par l'idée qu'il avait devant lui «le plus serviable des
hommes». De cette façon, jouant sur les deux tableaux, faisant ce
qu'on appelle en termes de coulisse de la contre-partie, il ne
laissait jamais courir aucun risque à son influence, et les services
qu'il rendait ne constituaient pas une aliénation, mais une
fructification d'une partie de son crédit. D'autre part, chaque
service, semblant doublement rendu, augmentait d'autant plus sa
réputation d'ami serviable, et encore d'ami serviable avec efficacité,
qui ne donne pas des coups d'épée dans l'eau, dont toutes les
démarches portent, ce que démontrait la reconnaissance des deux
intéressés. Cette duplicité dans l'obligeance était, et avec des
démentis comme en toute créature humaine, une partie importante du
caractère de M. de Norpois. Et souvent au ministère, il se servit de
mon père, lequel était assez naïf, en lui faisant croire qu'il le
servait.
Plaisant plus qu'elle ne voulait et n'ayant pas besoin de claironner
ses succès, Albertine garda le silence sur la scène qu'elle avait eue
avec moi auprès de son lit, et qu'une laide aurait voulu faire
connaître à l'univers. D'ailleurs son attitude dans cette scène, je ne
parvenais pas à me l'expliquer. Pour ce qui concerne l'hypothèse d'une
vertu absolue (hypothèse à laquelle j'avais d'abord attribué la
violence avec laquelle Albertine avait refusé de se laisser embrasser
et prendre par moi, et qui n'était du reste nullement indispensable à
ma conception de la bonté, de l'honnêteté foncière de mon amie) je ne
laissai pas de la remanier à plusieurs reprises. Cette hypothèse était
tellement le contraire de celle que j'avais bâtie le premier jour où
j'avais vu Albertine. Puis tant d'actes différents, tous de
gentillesse pour moi (une gentillesse caressante, parfois inquiète,
alarmée, jalouse de ma prédilection pour Andrée) baignaient de tous
côtés le geste de rudesse par lequel, pour m'échapper, elle avait tiré
sur la sonnette. Pourquoi donc m'avait-elle demandé de venir passer la
soirée près de son lit? Pourquoi parlait-elle tout le temps le langage
de la tendresse? Sur quoi repose le désir de voir un ami, de craindre
qu'il vous préfère votre amie, de chercher à lui faire plaisir, de lui
dire romanesquement que les autres ne sauront pas qu'il a passé la
soirée auprès de vous, si vous lui refusez un plaisir aussi simple et
si ce n'est pas un plaisir pour vous? Je ne pouvais croire tout de
même que la vertu d'Albertine allât jusque-là et j'en arrivais à me
demander s'il n'y avait pas eu à sa violence une raison de
coquetterie, par exemple une odeur désagréable qu'elle aurait cru
avoir sur elle et par laquelle elle eût craint de me déplaire, ou de
pusillanimité, si par exemple elle croyait dans son ignorance des
réalités de l'amour que mon état de faiblesse nerveuse pouvait avoir
quelque chose de contagieux par le baiser.
Elle fut certainement désolée de n'avoir pu me faire plaisir et me
donna un petit crayon d'or, par cette vertueuse perversité des gens
qui, attendris par votre gentillesse et ne souscrivant pas à vous
accorder ce qu'elle réclame, veulent cependant faire en votre faveur
autre chose: le critique dont l'article flatterait le romancier
l'invite à la place à dîner, la duchesse n'emmène pas le snob avec
elle au théâtre, mais lui envoie sa loge pour un soir où elle ne
l'occupera pas. Tant ceux qui font le moins et pourraient ne rien
faire sont poussés par le scrupule à faire quelque chose. Je dis à
Albertine qu'en me donnant ce crayon, elle me faisait un grand
plaisir, moins grand pourtant que celui que j'aurais eu si le soir où
elle était venue coucher à l'hôtel elle m'avait permis de l'embrasser.
«Cela m'aurait rendu si heureux, qu'est-ce que cela pouvait vous
faire, je suis étonné que vous me l'ayez refusé.–Ce qui m'étonne, me
répondit-elle, c'est que vous trouviez cela étonnant. Je me demande
quelles jeunes filles vous avez pu connaître pour que ma conduite vous
ait surpris.–Je suis désolé de vous avoir fâchée, mais, même
maintenant je ne peux pas vous dire que je trouve que j'ai eu tort.
Mon avis est que ce sont des choses qui n'ont aucune importance, et je
ne comprends pas qu'une jeune fille qui peut si facilement faire
plaisir, n'y consente pas. Entendons-nous, ajoutai-je pour donner une
demi-satisfaction à ses idées morales en me rappelant comment elle et
ses amies avaient flétri l'amie de l'actrice Léa, je ne veux pas dire
qu'une jeune fille puisse tout faire et qu'il n'y ait rien d'immoral.
Ainsi, tenez, ces relations dont vous parliez l'autre jour à propos
d'une petite qui habite Balbec et qui existeraient entre elle et une
actrice, je trouve cela ignoble, tellement ignoble que je pense que ce
sont des ennemis de la jeune fille qui auront inventé cela et que ce
n'est pas vrai. Cela me semble improbable, impossible. Mais se laisser
embrasser et même plus par un ami, puisque vous dites que je suis
votre ami…–Vous l'êtes, mais j'en ai eu d'autres avant vous, j'ai
connu des jeunes gens qui, je vous assure, avaient pour moi tout
autant d'amitié. Hé bien, il n'y en a pas un qui aurait osé une chose
pareille. Ils savaient la paire de calottes qu'ils auraient reçue.
D'ailleurs ils n'y songeaient même pas, on se serrait la main bien
franchement, bien amicalement, en bons camarades, jamais on n'aurait
parlé de s'embrasser, et on n'en était pas moins amis pour cela.
Allez, si vous tenez à mon amitié, vous pouvez être content, car il
faut que je vous aime joliment pour vous pardonner. Mais je suis sûre
que vous vous fichez bien de moi. Avouez que c'est Andrée qui vous
plaît. Au fond, vous avez raison, elle est beaucoup plus gentille que
moi, et elle, elle est ravissante! Ah! les hommes!» Malgré ma
déception récente, ces paroles si franches, en me donnant une grande
estime pour Albertine, me causaient une impression très douce. Et
peut-être cette impression eut-elle plus tard pour moi de grandes et
fâcheuses conséquences, car ce fut par elle que commença à se former
ce sentiment presque familial, ce noyau moral qui devait toujours
subsister au milieu de mon amour pour Albertine. Un tel sentiment peut
être la cause des plus grandes peines. Car pour souffrir vraiment par
une femme, il faut avoir cru complètement en elle. Pour le moment, cet
embryon d'estime morale, d'amitié, restait au milieu de mon âme comme
une pierre d'attente. Il n'eût rien pu, à lui seul, contre mon bonheur
s'il fût demeuré ainsi sans s'accroître, dans une inertie qu'il devait
garder l'année suivante et à plus forte raison pendant ces dernières
semaines de mon premier séjour à Balbec. Il était en moi comme un de
ces hôtes qu'il serait malgré tout plus prudent qu'on expulsât, mais
qu'on laisse à leur place sans les inquiéter, tant les rendent
provisoirement inoffensifs leur faiblesse et leur isolement au milieu
d'une âme étrangère.
Mes rêves se retrouvaient libres maintenant de se reporter sur telle
ou telle des amies d'Albertine et d'abord sur Andrée dont les
gentillesses m'eussent peut-être moins touché si je n'avais été
certain qu'elles seraient connues d'Albertine. Certes la préférence
que depuis longtemps j'avais feinte pour Andrée m'avait fourni–en
habitudes de causeries, de déclarations de tendresses–comme la
matière d'un amour tout prêt pour elle auquel il n'avait jusqu'ici
manqué qu'un sentiment sincère qui s'y ajoutât et que maintenant mon
cœur redevenu libre aurait pu fournir. Mais pour que j'aimasse vraiment
Andrée, elle était trop intellectuelle, trop nerveuse, trop maladive,
trop semblable à moi. Si Albertine me semblait maintenant vide, Andrée
était remplie de quelque chose que je connaissais trop. J'avais cru le
premier jour voir sur la plage une maîtresse de coureur, enivrée de
l'amour des sports, et Andrée me disait que si elle s'était mise à en
faire, c'était sur l'ordre de son médecin pour soigner sa neurasthénie
et ses troubles de nutrition, mais que ses meilleures heures étaient
celles où elle traduisait un roman de George Eliot. Ma déception,
suite d'une erreur initiale sur ce qu'était Andrée, n'eut, en fait,
aucune importance pour moi. Mais l'erreur était du genre de celles
qui, si elles permettent à l'amour de naître et ne sont reconnues
pour des erreurs que lorsqu'il n'est plus modifiable, deviennent une
cause de souffrances. Ces erreurs–qui peuvent être différentes de
celle que je commis pour Andrée et même inverses–tiennent souvent,
dans le cas d'Andrée en particulier, à ce qu'on prend suffisamment
l'aspect, les façons de ce qu'on n'est pas mais qu'on voudrait être,
pour faire illusion au premier abord. A l'apparence extérieure,
l'affectation, l'imitation, le désir d'être admiré, soit des bons,
soit des méchants, ajoutent les faux semblants des paroles, des
gestes. Il y a des cynismes, des cruautés qui ne résistent pas plus à
l'épreuve que certaines bontés, certaines générosités. De même qu'on
découvre souvent un avare vaniteux dans un homme connu pour ses
charités, sa forfanterie de vice nous fait supposer une Messaline dans
une honnête fille pleine de préjugés. J'avais cru trouver en Andrée
une créature saine et primitive, alors qu'elle n'était qu'un être
cherchant la santé, comme étaient peut-être beaucoup de ceux en qui
elle avait cru la trouver et qui n'en avaient pas plus la réalité
qu'un gros arthritique à figure rouge et en veste de flanelle blanche
n'est forcément un Hercule. Or, il est telles circonstances où il
n'est pas indifférent pour le bonheur que la personne qu'on a aimée
pour ce qu'elle paraissait avoir de sain, ne fût en réalité qu'une de
ces malades qui ne reçoivent leur santé que d'autres, comme les
planètes empruntent leur lumière, comme certains corps ne font que
laisser passer l'électricité.
N'importe, Andrée, comme Rosemonde et Gisèle, même plus qu'elles,
était tout de même une amie d'Albertine, partageant sa vie, imitant
ses façons au point que le premier jour je ne les avais pas
distinguées d'abord l'une de l'autre. Entre ces jeunes filles, tiges
de roses dont le principal charme était de se détacher sur la mer,
régnait la même indivision qu'au temps où je ne les connaissais pas et
où l'apparition de n'importe laquelle me causait tant d'émotion en
m'annonçant que la petite bande n'était pas loin. Maintenant encore la
vue de l'une me donnait un plaisir où entrait dans une proportion que
je n'aurais pas su dire, de voir les autres la suivre plus tard, et,
même si elles ne venaient pas ce jour-là, de parler d'elles et de
savoir qu'il leur serait dit que j'étais allé sur la plage.
Ce n'était plus simplement l'attrait des premiers jours, c'était une
véritable velléité d'aimer qui hésitait entre toutes, tant chacune
était naturellement le résultat de l'autre. Ma plus grande tristesse
n'aurait pas été d'être abandonné par celle de ces jeunes filles que
je préférais, mais j'aurais aussitôt préféré, parce que j'aurais fixé
sur elle la somme de tristesse et de rêve qui flottait indistinctement
entre toutes, celle qui m'eût abandonné. Encore dans ce cas est-ce
toutes ses amies, aux yeux desquelles j'eusse bientôt perdu tout
prestige, que j'eusse, en celle-là, inconsciemment regrettées, leur
ayant avoué cette sorte d'amour collectif qu'ont l'homme politique ou
l'acteur pour le public dont ils ne se consolent pas d'être délaissés
après en avoir eu toutes les faveurs. Même celles que je n'avais pu
obtenir d'Albertine je les espérais tout d'un coup de telle qui
m'avait quitté le soir en me disant un mot, en me jetant un regard
ambigus, grâce auxquels c'était vers celle-là que, pour une journée,
se tournait mon désir.
Il errait entre elles d'autant plus voluptueusement que sur ces
visages mobiles, une fixation relative des traits était suffisamment
commencée, pour qu'on en pût distinguer, dût-elle changer encore, la
malléable et flottante effigie. Aux différences qu'il y avait entre
eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences
égales dans la longueur et la largeur des traits, lesquels eussent, de
l'une à l'autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu'elles
parussent, peut-être été presque superposables. Mais notre
connaissance des visages n'est pas mathématique. D'abord, elle ne
commence pas par mesurer les parties, elle a pour point de départ une
expression, un ensemble. Chez Andrée par exemple, la finesse des yeux
doux semblait rejoindre le nez étroit, aussi mince qu'une simple
courbe qui aurait été tracée pour que pût se poursuivre sur une seule
ligne l'intention de délicatesse divisée antérieurement dans le double
sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine était creusée dans
ses cheveux, souple et profonde comme celle dont le vent sillonne le
sable. Et là elle devait être héréditaire, les cheveux tout blancs de
la mère d'Andrée étaient fouettés de la même manière, formant ici un
renflement, là une dépression comme la neige qui se soulève ou s'abîme
selon les inégalités du terrain. Certes, comparé à la fine délinéation
de celui d'Andrée, le nez de Rosemonde semblait offrir de larges
surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante. Que
l'expression suffise à faire croire à d'énormes différences entre ce
que sépare un infiniment petit–qu'un infiniment petit puisse à lui
seul créer une expression absolument particulière, une individualité–ce
n'était pas que l'infiniment petit de la ligne, et l'originalité
de l'expression, qui faisaient apparaître ces visages comme
irréductibles les uns aux autres. Entre ceux de mes amies la
coloration mettait une séparation plus profonde encore, non pas tant
par la beauté variée des tons qu'elle leur fournissait, si opposés que
je prenais devant Rosemonde–inondée d'un rose soufré sur lequel
réagissaient encore la lumière verdâtre des yeux–et devant Andrée–dont
les joues blanches recevaient tant d'austère distinction de
ses cheveux noirs–le même genre de plaisir que si j'avais regardé
tour à tour un géranium au bord de la mer ensoleillée et un camélia
dans la nuit; mais surtout parce que les différences infiniment
petites des lignes se trouvaient démesurément grandies, les rapports
des surfaces entièrement changés par cet élément nouveau de la couleur,
lequel tout aussi bien que le dispensateur des teintes est un grand
régénérateur ou tout au moins modificateur des dimensions. De sorte
que des visages peut-être construits de façon peu dissemblable, selon
qu'ils étaient éclairés par les feux d'une rousse chevelure, d'un
teint rose, par la lumière blanche d'une mate pâleur, s'étiraient ou
s'élargissaient, devenaient une autre chose comme ces accessoires des
ballets russes, consistant parfois, s'ils sont vus en plein jour, en
une simple rondelle de papier, et que le génie d'un Bakst, selon
l'éclairage incarnadin ou lunaire où il plonge le décor, fait s'y
incruster durement comme une turquoise à la façade d'un palais ou s'y
épanouir avec mollesse, rose de bengale au milieu d'un jardin. Ainsi
en prenant connaissance des visages, nous les mesurons bien, mais en
peintres, non en arpenteurs.
JIM – Assistente
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