Autour de la Lune
–Et cette chaleur?…
–Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf
cents millions de myriamètres cubes d'eau.
–Et elle ne vous rôtit pas? s'écria Michel.
–Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe
les quatre dixièmes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantité de
chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux-milliardièmes du
rayonnement total.
–Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que
cette atmosphère est une utile invention, car non seulement elle nous
permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire.
–Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans
la Lune.
–Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils
respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène
pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa
pesanteur l'aura accumulé! Eh bien, nous ne grimperons pas sur les
montagnes! Voilà tout.»
Et Michel, se levant, alla considérer le disque
lunaire qui brillait d'un insoutenable éclat.
«Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus!
–Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent
soixante heures!
–Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et
comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne
doit être que celle des espaces planétaires.
–Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais déjà y être!
Hein! mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre
pour Lune, de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la
configuration de ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est
l'Europe; puis de la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons
du Soleil! A propos, Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les
Sélénites?
–Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les
centres des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant
au milieu. Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant
lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en
laisse apercevoir la plus grande partie.
–Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale?
Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au-delà
de la Lune?
–Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par
l'atmosphère terrestre. Non, si l'on tient compte de cette
réfraction. Ainsi, soit _delta_ prime la parallaxe horizontale, et
_p_ prime le demi-diamètre apparent…
–Ouf! fit Michel, un demi de _v_ zéro carré…! Parle donc pour
tout le monde, homme algébrique!
–Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne
de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur
du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de
quarante-deux rayons. Il en résulte donc que, lors des éclipses, la
Lune se trouve au-delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui
envoie non seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de
son centre.
–Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse,
puisqu'il ne doit pas y en avoir?
–Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette
réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus
grand nombre!
–Cette raison me satisfait, répondit Michel. D'ailleurs, nous
verrons bien quand nous y serons.
–Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une
ancienne comète?
–En voilà, une idée!
–Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées
de ce genre.
–Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl.
–Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire!
–Sans doute, répondit Nicholl. D'après le témoignage des Anciens,
les Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant
que la Lune fût devenue son satellite. Partant de ce fait, certains
savants ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour
assez près de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction
terrestre.
–Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse? demanda Michel.
–Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas
conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les
comètes.
–Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la
Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du
Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses?
–Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.
–Pourquoi?
–Parce que… Ma foi, je n'en sais rien.
–Ah! quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire
avec tout ce qu'on ne sait pas!
–Ah çà! quelle heure est-il? demanda Barbicane.
–Trois heures, répondit Nicholl.
–Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants
tels que nous! Décidément je sens que je m'instruis trop! Je sens
que je deviens un puits!»
Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux
observer la Lune», prétendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons
considéraient l'espace à travers la vitre inférieure. Rien de nouveau
à signaler.
Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral,
et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise.
«Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane.
Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac
aplati qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile.
Cet objet semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il
était animé du même mouvement ascensionnel que lui.
«Qu'est-ce que cette machine-là? répétait Michel Ardan. Est-ce un
des corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son
rayon d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune?
–Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique
de ce corps, qui est très certainement inférieure à celle du boulet,
lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau!
–Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne sais
pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se
maintient par le travers du projectile.
–Et pourquoi?
–Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que
dans le vide, les corps tombent où se meuvent–ce qui est la même
chose–avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou
leur forme. C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences
de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les
objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y
tombent avec la même rapidité. Ici, dans l'espace, même cause et même
effet.
–Très juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au-dehors du
projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la
Lune.
–Ah! bêtes que nous sommes! s'écria Michel.
–Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane.
–Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles,
livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jeté, et «tout»
nous aurait suivi à la traîne! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous
promenons-nous pas au-dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous
lançons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce
serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que
l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!
–D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?
–Maudit air qui manque si mal à propos!
–Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à
celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière.
–Alors, c'est un cercle vicieux.
–Tout ce qu'il y a de plus vicieux.
–Et il faut rester emprisonné dans son wagon?
–Il le faut.
–Ah! s'écria Michel d'une voix formidable.
–Qu'as-tu? demanda Nicholl.
–Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide! Ce n'est
point un astéroïde qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de
planète.
–Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.
–C'est notre infortuné chien! C'est le mari de Diane!»
En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était le
cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui
montait, montait toujours!
VII
Un moment d'ivresse
Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais
explicable, se produisait dans ces singulières conditions. Tout objet
lancé au-dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne
s'arrêter qu'avec lui. Il y eut là un texte de conversation que la
soirée ne put épuiser. L'émotion des trois voyageurs s'accroissait,
d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils
s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne les
eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient. Leur
imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse
diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la
Lune grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur
suffisait d'étendre la main pour la saisir.
Le lendemain, 5 décembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient
sur pied. Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les
calculs étaient exacts. Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures,
au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque
resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le
plus extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi dès le
matin, à travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent
l'astre des nuits d'un confiant et joyeux hurrah.
La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé. Encore
quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où
devait s'opérer sa rencontre avec le projectile. D'après ses propres
observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère
nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont
rares. Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le
pensait, était emmagasinée dans les fonds seulement.
«D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu
de débarquement qu'une montagne. Un Sélénite que l'on déposerait en
Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de
l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé!
–De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le
projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché. Sur une pente,
au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point
écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est
pour le mieux.»
En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus
douteux. Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne
voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce
sujet.
En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la Lune
prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée. Le tir,
mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même du
disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu
déviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer,
ni déterminer l'importance de cette déviation, car les points de
repère manquaient. Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre
résultat que de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région
plus propice à l'atterrage.
Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses
amis, d'observer fréquemment la Lune, cherchant à voir si la direction
du projectile ne se modifierait pas. Car la situation eût été
terrible si le boulet, manquant son but et entraîné au-delà du disque,
se fût élancé dans les espaces interplanétaires.
En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque,
laissait déjà sentir sa convexité. Si le Soleil l'eût obliquement
frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes
montagnes qui se seraient nettement détachées. Le regard aurait pu
s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses
rainures qui zèbrent l'immensité des plaines. Mais tout relief se
nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait à
peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure
humaine.
«Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour
l'aimable soeur d'Apollon, figure grêlée!»
Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient plus
d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait à travers
ces contrées inconnues. Ils gravissaient les pics élevés. Ils
descendaient au fond des larges cirques. Çà et là, ils croyaient voir
de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des
cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchés sur
l'abîme, ils espéraient surprendre les bruits de cet astre,
éternellement muet dans les solitudes du vide.
Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en
notèrent les moindres détails. Une vague inquiétude les prenait à
mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquiétude eût encore
redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre.
Elle leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but.
C'est qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus. Son poids
décroissait incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette
ligne où les attractions lunaires et terrestres se neutralisant,
provoqueraient de si surprenants effets.
Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas
de préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle. On
mangea de grand appétit. Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié
à la chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conservées.
Quelques verres de bon vin de France couronnèrent ce repas. Et à ce
propos, Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires,
chauffés par cet ardent soleil, devaient distiller les vins les plus
généreux,–s'ils existaient toutefois. En tout cas, le prévoyant
Français n'avait eu garde d'oublier dans son paquet quelques précieux
ceps du Médoc et de la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait
particulièrement.
L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême
précision. L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite.
Nulle molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant
à l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de
première qualité». Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le
projectile se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et
bien des appartements de Paris, de Londres ou de New York, bien des
salles de théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions
aussi hygiéniques.
Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil fût
tenu en parfait état. Aussi, chaque matin, Michel visitait les
régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au
pyromètre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les
voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un
embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement
se fût prolongé pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un
mot, comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.
En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien
et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient
obstinément. Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes
de Satellite. Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles
eussent reposé sur un terrain solide.
«Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût
succombé au contrecoup du départ, nous aurions été fort gênés pour
l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer», puisque ici l'éther remplace
la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivis
dans l'espace comme un remords!
–C'eût été triste, dit Nicholl.
–Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire
une promenade à l'extérieur. Quelle volupté de flotter au milieu de
ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de
soleil! Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil
de scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors,
et j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le
sommet du projectile.
–Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait
longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé
sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un
obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air.
Donc ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons
dans le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du
projectile!»
Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il
convint que la chose était difficile, mais non pas «impossible», mot
qu'il ne prononçait jamais.
La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un
instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées
leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières
chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus.
Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette
matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de
solution immédiate.
«Ah çà! dit-il, c'est très bien d'aller dans la Lune,
mais comment en reviendrons-nous?»
Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris. On eût dit
que cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux.
«Qu'entendez-vous par-là, Nicholl? demanda gravement Barbicane.
–Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas
encore arrivé, me paraît inopportun.
–Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère
ma question, et je demande: Comment reviendrons-nous?
–Je n'en sais rien, répondit Barbicane.
–Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais
point allé.
–Voilà répondre, s'écria Nicholl.
–J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que la
question n'a aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons
convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus là,
le projectile y sera toujours.
–Belle avance! Une balle sans fusil!
–Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on
peut la faire! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne
doivent manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir,
il ne faut vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à
huit mille lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des
seules lois de la pesanteur.
–Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de
retour! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos
anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile.
–Et comment?
–Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires.
–Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace
a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons
suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il n'est pas
de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure.
–Hurrah! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides,
et qui ne coûteront rien! Et comme nous rirons de l'administration
des postes! Mais, j'y pense…
–Que penses-tu?
–Une idée superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre
boulet? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre!
–Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de
quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?
–Pour rien! On aurait triplé la charge de la Columbiad! On l'aurait
quadruplée, quintuplée! s'écria Michel, dont le verbe prenait des
intonations de plus en plus violentes.
–Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit
Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre
fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan,
et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre.
–Par les trente-neuf étoiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc
que des idées impraticables aujourd'hui! des idées dignes de J.-T.
Maston! Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T.
Maston est capable de venir nous retrouver!
–Oui! il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux
camarade. D'ailleurs, quoi de plus aisé? La Columbiad n'est-elle pas
toujours creusée dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique
manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle
pas au zénith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas
exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?
–Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis
Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront
bien reçus! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre
la Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!»
Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les
hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent.
Que faisait-il alors? Sans doute, posté dans les montagnes Rocheuses,
à la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible
boulet gravitant dans l'espace. S'il pensait à ses chers compagnons,
il faut convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que,
sous l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient
leurs meilleures pensées.
Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les
hôtes du projectile? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute.
Cet étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux
circonstances exceptionnelles ou ils se trouvaient, à cette proximité
de l'astre des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à
quelque influence secrète de la Lune qui agissait sur le système
nerveux? Leur figure rougissait comme si elle eût été exposée à la
réverbération d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons
jouaient comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une
flamme extraordinaire; leur voix détonait avec des accents
formidables; leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne
chassé par l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants,
tant il fallait d'espace pour les développer. Et, détail remarquable,
ils ne s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur
esprit.
«Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas
si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons
faire.
–Ce que nous y allons faire? répondit Barbicane, frappant du pied
comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien!
–Tu n'en sais rien! s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua
dans le projectile un retentissement sonore.
–Non, je ne m'en doute même pas! riposta Barbicane, se mettant à
l'unisson de son interlocuteur.
–Eh bien, je le sais, moi, répondit Michel.
–Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les
grondements de sa voix.
–Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant
violemment le bras de son compagnon.
–Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'oeil en feu, la main
menaçante. C'est toi qui nous as entraînés dans ce voyage formidable,
et nous voulons savoir pourquoi!
–Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais,
je veux savoir pourquoi j'y vais!
–Pourquoi? s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre,
pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis!
Pour ajouter un quarantième État à l'Union! Pour coloniser les
régions lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y
transporter tous les prodiges de l'art, de la science et de
l'industrie! Pour civiliser les Sélénites, à moins qu'ils ne soient
plus civilisés que nous, et les constituer en république, s'ils n'y
sont déjà!
–Et s'il n'y a pas de Sélénites! riposta Nicholl, qui sous l'empire
de cette inexplicable ivresse devenait très contrariant.
–Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites? s'écria Michel d'un ton
menaçant.
–Moi! hurla Nicholl.
–Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te
l'enfonce dans la gorge à travers les dents!»
Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et cette
incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand
Barbicane intervint par un bond formidable.
«Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos,
s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera!
–Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en
passera. Nous n'avons que faire des Sélénites! A bas les Sélénites!
–A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.
–A nous trois, constituons la république!
–Je serai le congrès, cria Michel.
–Et moi le sénat, riposta Nicholl.
–Et Barbicane le président, hurla Michel.
–Pas de président nommé par la nation! répondit Barbicane.
–Eh bien, un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme
je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité!
–Hurrah! hurrah! hurrah pour le président Barbicane! cria Nicholl.
–Hip! hip! hip!» vociféra Michel Ardan.
Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le
populaire _Yankee Doodle_, tandis que le congrès faisait retentir les
mâles accents de la _Marseillaise_.
Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements
de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse,
hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile. On entendit
d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité
bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme
des chauves-souris folles…
Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se
désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres,
brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent
sans mouvement sur le fond du projectile.
VIII
A soixante-dix-huit mille cent quatorze lieues
Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse
singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une
simple étourderie de Michel, à laquelle très heureusement, Nicholl put
remédier à temps.
Après une véritable pâmoison qui dura quelques minutes le capitaine,
revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.
Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une faim
terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis
plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au
plus haut point.
Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire.
Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer
quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une
douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
frotta vivement une allumette.
Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat
extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il
alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière
électrique.
Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de
lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.
«L'oxygène!» s'écria-t-il.
Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait
échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les
plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en
grand le robinet de l'appareil!
Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont
l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs,
non par asphyxie, mais par combustion.
Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu
normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.
Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet
incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété
inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient
été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.
«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté
un peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un
curieux établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens
dont l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures,
vivre d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait
saturé de ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration
l'entretiendrait à haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs
et des spectateurs, quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une
simple assemblée, on pouvait en saturer tout un peuple, quelle
activité dans ses fonctions, quel supplément de vie il recevrait!
D'une nation épuisée on referait peut-être une nation grande et forte,
et je connais plus d'un État de notre vieille Europe qui devrait se
remettre au régime de l'oxygène, dans l'intérêt de sa santé!»
Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était
encore trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son
enthousiasme.
«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?
–Ces poules?
–Oui.»
En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
çà et là, voletant et caquetant.
«Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a
mises en révolution!
–Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.
–Les acclimater dans la Lune, parbleu!
–Alors pourquoi les avoir cachées?
–Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte
piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans
vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces
volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!
–Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin
d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions
sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!
–Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel
Ardan.
Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le
désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur
cage. Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux
compagnons eurent le sentiment très marqué d'un nouveau phénomène.
Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids,
celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
diminution progressive. S'ils ne pouvaient constater cette
déperdition pour le projectile, un instant devait arriver où cet effet
serait sensible pour eux-mêmes et pour les ustensiles ou les
instruments dont ils se servaient.
Il va sans dire qu'une balance n'eût pas indiqué cette déperdition,
car le poids destiné à peser l'objet aurait perdu précisément autant
que l'objet lui-même; mais un peson à ressort, par exemple, dont la
tension est indépendante de l'attraction, eût donné l'évaluation
exacte de cette déperdition.
On sait que l'attraction, autrement dit la pesanteur, est
proportionnelle aux masses et en raison inverse du carré des
distances. De là cette conséquence: Si la Terre eût été seule dans
l'espace, si les autres corps célestes se fussent subitement
annihilés, le projectile, d'après la loi de Newton, aurait d'autant
moins pesé qu'il se serait éloigné de la Terre, mais sans jamais
perdre entièrement son poids, car l'attraction terrestre se fût
toujours fait sentir à n'importe quelle distance.
Mais dans le cas actuel, un moment devait arriver où le projectile ne
serait plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur, en faisant
abstraction des autres corps célestes dont on pouvait considérer
l'effet comme nul.
En effet, la trajectoire du projectile se traçait entre la Terre et la
Lune. A mesure qu'il s'éloignait de la Terre, l'attraction terrestre
diminuait en raison inverse du carré des distances, mais aussi
l'attraction lunaire augmentait dans la même proportion. Il devait
donc arriver un point où, ces deux attractions se neutralisant, le
boulet ne pèserait plus. Si les masses de la Lune et de la Terre
eussent été égales, ce point se fût rencontré à une égale distance des
deux astres. Mais, en tenant compte de la différence des masses, il
était facile de calculer que ce point serait situé aux quarante-sept
cinquante-deuxièmes du voyage, soit, en chiffres, à soixante-dix-huit
mille cent quatorze lieues de la Terre.
A ce point, un corps n'ayant aucun principe de vitesse ou de
déplacement en lui, y demeurerait éternellement immobile, étant
également attiré par les deux astres, et rien ne le sollicitant plutôt
vers l'un que vers l'autre.
Or, le projectile, si la force d'impulsion avait été exactement
calculée, le projectile devait atteindre ce point avec une vitesse
nulle, ayant perdu tout indice de pesanteur, comme tous les objets
qu'il portait en lui.
Qu'arriverait-il alors? Trois hypothèses se présentaient.
Ou le projectile aurait encore conservé une certaine vitesse, et,
dépassant le point d'égale attraction, il tomberait sur la Lune en
vertu de l'excès de l'attraction lunaire sur l'attraction terrestre.
Ou la vitesse lui manquant pour atteindre le point d'égale attraction,
il retomberait sur la Terre en vertu de l'excès de l'attraction
terrestre sur l'attraction lunaire.
Ou enfin, animé d'une vitesse suffisante pour atteindre le point
neutre, mais insuffisante pour le dépasser, il resterait éternellement
suspendu à cette place, comme le prétendu tombeau de Mahomet, entre le
zénith et le nadir.
Telle était la situation, et Barbicane en expliqua clairement les
conséquences à ses compagnons de voyage. Cela les intéressait au plus
haut degré. Or, comment reconnaîtraient-ils que le projectile avait
atteint ce point neutre situé à soixante-dix-huit mille cent quatorze
lieues de la Terre?
Précisément lorsque ni eux ni les objets enfermés dans le projectile
ne seraient plus aucunement soumis aux lois de la pesanteur.
Jusqu'ici, les voyageurs, tout en constatant que cette action
diminuait de plus en plus, n'avaient pas encore reconnu son absence
totale. Mais ce jour-là, vers onze heures du matin, Nicholl ayant
laissé échapper un verre de sa main, le verre, au lieu de tomber,
resta suspendu dans l'air.
«Ah! s'écria Michel Ardan, voilà donc un peu de physique amusante!»
Et aussitôt, divers objets, des armes, des bouteilles, abandonnés à
eux-mêmes, se tinrent comme par miracle. Diane, elle aussi, placée
par Michel dans l'espace, reproduisit, mais sans aucun truc, la
suspension merveilleuse opérée par les Caston et les Robert-Houdin.
La chienne, d'ailleurs, ne semblait pas s'apercevoir qu'elle flottait
dans l'air.
Eux-mêmes, surpris, stupéfaits, en dépit de leurs raisonnements
scientifiques, ils sentaient, ces trois aventureux compagnons emportés
dans le domaine du merveilleux, ils sentaient que la pesanteur
manquait à leur corps. Leurs bras, qu'ils étendaient, ne cherchaient
plus à s'abaisser. Leur tête vacillait sur leurs épaules. Leurs
pieds ne tenaient plus au fond du projectile. Ils étaient comme des
gens ivres auxquels la stabilité fait défaut. Le fantastique a créé
des hommes privés de leurs reflets, d'autres privés de leur ombre!
Mais ici la réalité, par la neutralité des forces attractives, faisait
des hommes en qui rien ne pesait plus, et qui ne pesaient pas
eux-mêmes!
Soudain Michel, prenant un certain élan, quitta le fond, et resta
suspendu en l'air comme le moine de la _Cuisine des Anges_ de Murillo.
Ses deux amis l'avaient rejoint en un instant, et tous les trois, au
centre du projectile, ils figuraient une ascension miraculeuse.
«Est-ce croyable? Est-ce vraisemblable? Est-ce possible? s'écria
Michel. Non. Et pourtant cela est! Ah! si Raphaël nous avait vus
ainsi, quelle «Assomption» il eût jetée sur sa toile!
–L'Assomption ne peut durer, répondit Barbicane. Si le projectile
passe le point neutre, l'attraction lunaire nous attirera vers la
Lune.
–Nos pieds reposeront alors sur la voûte du projectile, répondit
Michel.
–Non, dit Barbicane, parce que le projectile, dont le centre de
gravité est très bas, se retournera peu a peu.
–Alors, tout notre aménagement va être bouleversé de fond en comble,
c'est le mot!
–Rassure-toi, Michel, répondit Nicholl. Aucun bouleversement n'est
à craindre. Pas un objet ne bougera, car l'évolution du projectile ne
se fera qu'insensiblement.
–En effet, reprit Barbicane, et quand il aura franchi le point
d'égale attraction, son culot, relativement plus lourd, l'entraînera
suivant une perpendiculaire à la Lune. Mais, pour que ce phénomène se
produise, il faut que nous ayons passé la ligne neutre.
–Passer la ligne neutre! s'écria Michel. Alors faisons comme les
marins qui passent l'Équateur. Arrosons notre passage!»
Un léger mouvement de côté ramena Michel vers la paroi capitonnée.
Là, il prit une bouteille et des verres, les plaça «dans l'espace»,
devant ses compagnons, et, trinquant joyeusement, ils saluèrent la
ligne d'un triple hurrah.
Cette influence des attractions dura une heure à peine. Les voyageurs
se sentirent insensiblement ramenés vers le fond, et Barbicane crut
remarquer que le bout conique du projectile s'écartait un peu de la
normale dirigée vers la Lune. Par un mouvement inverse, le culot s'en
rapprochait. L'attraction lunaire l'emportait donc sur l'attraction
terrestre. La chute vers la Lune commençait, presque insensible
encore; elle ne devait être que d'un millimètre un tiers dans la
première seconde, soit cinq cent quatre-vingt-dix millièmes de ligne.
Mais peu à peu la force attractive s'accroîtrait, la chute serait plus
accentuée, le projectile, entraîné par le culot, présenterait son cône
supérieur à la Terre et tomberait avec une vitesse croissante jusqu'à
la surface du continent sélénite. Le but serait donc atteint.
Maintenant, rien ne pouvait empêcher le succès de l'entreprise, et
Nicholl et Michel Ardan partagèrent la joie de Barbicane.
Puis ils causèrent de tous ces phénomènes qui les émerveillaient coup
sur coup. Cette neutralisation des lois de la pesanteur surtout, ils
ne tarissaient pas à son propos. Michel Ardan, toujours enthousiaste,
voulait en tirer des conséquences qui n'étaient que fantaisie pure.
«Ah! mes dignes amis, s'écriait-il, quel progrès si l'on pouvait
ainsi se débarrasser, sur Terre, de cette pesanteur, de cette chaîne
qui vous rive à elle! Ce serait le prisonnier devenu libre! Plus de
fatigues, ni des bras ni des jambes. Et, s'il est vrai que pour voler
à la surface de la Terre, pour se soutenir dans l'air par le simple
jeu des muscles, il faille une force cent cinquante fois supérieure à
celle que nous possédons, un simple acte de la volonté, un caprice
nous transporterait dans l'espace, si l'attraction n'existait pas.
–En effet, dit Nicholl en riant, si l'on parvenait à supprimer la
pesanteur comme on supprime la douleur par l'anesthésie, voilà qui
changerait la face des sociétés modernes!
–Oui, s'écria Michel, tout plein de son sujet, détruisons la
pesanteur, et plus de fardeaux! Partant, plus de grues, de crics, de
cabestans, de manivelles et autres engins qui n'auraient pas raison
d'être!
–Bien dit, répliqua Barbicane, mais si rien ne pesait plus, rien ne
tiendrait plus, pas plus ton chapeau sur ta tête, digne Michel, que ta
maison dont les pierres n'adhèrent que par leur poids! Pas de bateaux
dont la stabilité sur les eaux n'est qu'une conséquence de la
pesanteur. Pas même d'Océan, dont les flots ne seraient plus
équilibrés par l'attraction terrestre. Enfin pas d'atmosphère, dont
les molécules n'étant plus retenues se disperseraient dans l'espace!
–Voilà qui est fâcheux, répliqua Michel. Rien de tel que ces gens
positifs pour vous ramener brutalement à la réalité.
–Mais console-toi, Michel, reprit Barbicane, car si aucun astre
n'existe d'où soient bannies les lois de la pesanteur, tu vas, du
moins, en visiter un où la pesanteur est beaucoup moindre que sur la
Terre.
–La Lune?
–Oui, la Lune, à la surface de laquelle les objets pèsent six fois
moins qu'à la surface de la Terre, phénomène très facile à constater.
–Et nous nous en apercevrons? demanda Michel.
–Évidemment, puisque deux cents kilogrammes n'en pèsent que trente à
la surface de la Lune.
–Et notre force musculaire n'y diminuera pas?
–Aucunement. Au lieu de t'élever à un mètre en sautant, tu
t'élèveras à dix-huit pieds de hauteur.
–Mais nous serons des Hercules dans la Lune! s'écria Michel.
–D'autant plus, répondit Nicholl, que si la taille des Sélénites est
proportionnelle à la masse de leur globe, ils seront hauts d'un pied à
peine.
–Des Lilliputiens! répliqua Michel. Je vais donc jouer le rôle de
Gulliver! Nous allons réaliser la fable des géants! Voilà l'avantage
de quitter sa planète et de courir le monde solaire!
–Un instant, Michel, répondit Barbicane. Si tu veux jouer les
Gulliver ne visite que les planètes inférieures, telles que Mercure,
Vénus ou Mars, dont la masse est un peu moindre que celle de la Terre.
Mais ne te hasarde pas dans les grandes planètes, Jupiter, Saturne,
Uranus, Neptune, car là les rôles seraient intervertis, et tu
deviendrais Lilliputien.
–Et dans le Soleil?
–Dans le Soleil, si sa densité est quatre fois moindre que celle de
la Terre, son volume est treize cent vingt-quatre mille fois plus
considérable, et l'attraction y est vingt-sept fois plus grande qu'à
la surface de notre globe. Toute proportion gardée, les habitants y
devraient avoir en moyenne deux cents pieds de haut.
–Mille diables! s'écria Michel. Je ne serais plus qu'un pygmée, un
mirmidon!
–Gulliver chez les géants, dit Nicholl.
–Juste! répondit Barbicane.
–Et il ne serait pas inutile d'emporter quelques pièces d'artillerie
pour se défendre.
–Bon! répliqua Barbicane, tes boulets ne feraient aucun effet dans
le Soleil, et ils tomberaient sur le sol au bout de quelques mètres.
–Voilà qui est fort!
–Voilà qui est certain, répondit Barbicane. L'attraction est si
considérable sur cet astre énorme, qu'un objet pesant soixante-dix
kilogrammes sur la Terre, en pèserait dix-neuf cent trente à la
surface du Soleil. Ton chapeau, une dizaine de kilogrammes! Ton
cigare, une demi-livre. Enfin si tu tombais sur le continent solaire,
ton poids serait tel–deux mille cinq cents kilos environ–, que tu
ne pourrais pas te relever!
–Diable! fit Michel. Il faudrait alors avoir une petite grue
portative! Eh bien, mes amis, contentons-nous de la Lune pour
aujourd'hui. Là, au moins, nous ferons grande figure! Plus tard,
nous verrons s'il faut aller dans ce Soleil, où l'on ne peut boire
sans un cabestan pour hisser son verre à sa bouche!»
IX
Conséquences d'une déviation
Barbicane n'avait plus d'inquiétude, sinon sur l'issue du voyage, du
moins sur la force d'impulsion du projectile. Sa vitesse virtuelle
l'entraînait au-delà de la ligne neutre. Donc, il ne reviendrait pas
à la Terre. Donc, il ne s'immobiliserait pas sur le point
d'attraction. Une seule hypothèse restait à se réaliser, l'arrivée du
boulet à son but sous l'action de l'attraction lunaire.
En réalité, c'était une chute de huit mille deux cent
quatre-vingt-seize lieues, sur un astre, il est vrai, où la pesanteur
ne doit être évaluée qu'au sixième de la pesanteur terrestre. Chute
formidable néanmoins, et contre laquelle toutes précautions voulaient
être prises sans retard.
Ces précautions étaient de deux sortes: les unes devaient amortir le
coup au moment où le projectile toucherait le sol lunaire; les autres
devaient retarder sa chute et, par conséquent, la rendre moins
violente.
Pour amortir le coup, il était fâcheux que Barbicane ne fût plus à
même d'employer les moyens qui avaient si utilement atténué le choc du
départ, c'est-à-dire l'eau employée comme ressort et les cloisons
brisantes. Les cloisons existaient encore; mais l'eau manquait, car
on ne pouvait employer la réserve à cet usage, réserve précieuse pour
le cas où, pendant les premiers jours, l'élément liquide manquerait au
sol lunaire.
D'ailleurs, cette réserve eût été très insuffisante pour faire
ressort. La couche d'eau emmagasinée dans le projectile au départ, et
sur laquelle reposait le disque étanche, n'occupait pas moins de trois
pieds de hauteur sur une surface de cinquante-quatre pieds carrés.
Elle mesurait en volume six mètres cubes et en poids cinq mille sept
cent cinquante kilogrammes. Or, les récipients n'en contenaient pas
la cinquième partie. Il fallait donc renoncer à ce moyen si puissant
d'amortir le choc d'arrivée.
Fort heureusement, Barbicane, non content d'employer l'eau, avait muni
le disque mobile de forts tampons à ressort, destinés à amoindrir le
choc contre le culot après l'écrasement des cloisons horizontales.
Ces tampons existaient toujours; il suffisait de les rajuster et de
remettre en place le disque mobile. Toutes ces pièces, faciles à
manier, puisque leur poids était à peine sensible, pouvaient être
remontées rapidement.
Ce fut fait. Les divers morceaux se rajustèrent sans peine. Affaire
de boulons et d'écrous. Les outils ne manquaient pas. Bientôt le
disque remanié reposa sur ses tampons d'acier, comme une table sur ses
pieds. Un inconvénient résultait du placement de ce disque. La vitre
inférieure était obstruée. Donc, impossibilité pour les voyageurs
d'observer la Lune par cette ouverture, lorsqu'ils seraient précipités
perpendiculairement sur elle. Mais il fallait y renoncer.
D'ailleurs, par les ouvertures latérales, on pouvait encore apercevoir
les vastes régions lunaires comme on voit la Terre de la nacelle d'un
aérostat.
Cette disposition du disque demanda une heure de travail. Il était
plus de midi quand les préparatifs furent achevés. Barbicane fit de
nouvelles observations sur l'inclinaison du projectile; mais à son
grand ennui, il ne s'était pas suffisamment retourné pour une chute;
il paraissait suivre une courbe parallèle au disque lunaire. L'astre
des nuits brillait splendidement dans l'espace, tandis qu'à l'opposé,
l'astre du jour l'incendiait de ses feux.
Cette situation ne laissait pas d'être inquiétante.
«Arriverons-nous? dit Nicholl.
–Faisons comme si nous devions arriver, répondit Barbicane.
–Vous êtes des trembleurs, répliqua Michel Ardan. Nous arriverons,
et plus vite que nous ne le voudrons.»
Cette réponse ramena Barbicane à son travail préparatoire, et il
s'occupa de la disposition des engins destinés à retarder la chute.
On se rappelle la scène du meeting tenu à Tampa-Town, dans la Floride,
alors que le capitaine Nicholl se posait en ennemi de Barbicane et en
adversaire de Michel Ardan. Au capitaine Nicholl, soutenant que le
projectile se briserait comme verre, Michel avait répondu qu'il
retarderait sa chute au moyen de fusées convenablement disposées.
En effet, de puissants artifices, prenant leur point d'appui sur le
culot et fusant à l'extérieur, pouvaient, en produisant un mouvement
de recul, enrayer dans une certaine proportion, la vitesse du boulet.
Ces fusées devaient brûler dans le vide, il est vrai, mais l'oxygène
ne leur manquerait pas, car elles se le fournissaient elle-mêmes,
comme les volcans lunaires, dont la déflagration n'a jamais été
empêchée par le défaut d'atmosphère autour de la Lune.
Barbicane s'était donc muni d'artifices renfermés dans de petits
canons d'acier taraudés, qui pouvaient se visser dans le culot du
projectile. Intérieurement, ces canons affleuraient le fond.
Extérieurement, ils le dépassaient d'un demi-pied. Il y en avait
vingt. Une ouverture, ménagée dans le disque, permettait d'allumer la
mèche dont chacun était pourvu. Tout l'effet se produisait
au-dehors. Les mélanges fusants avaient été forcés d'avance dans
chaque canon. Il suffisait donc d'enlever les obturateurs métalliques
engagés dans le culot, et de les remplacer par ces canons qui
s'ajustaient rigoureusement à leur place.
Ce nouveau travail fut achevé vers trois heures, et, toutes ces
précautions prises, il ne s'agit plus que d'attendre.
Cependant, le projectile se rapprochait visiblement de la Lune. Il
subissait évidemment son influence dans une certaine proportion; mais
sa propre vitesse l'entraînait aussi suivant une ligne oblique. De
ces deux influences, la résultante était une ligne qui deviendrait
peut-être une tangente. Mais il était certain que le projectile ne
tombait pas normalement à la surface de la Lune, car sa partie
inférieure, en raison même de son poids, aurait dû être tournée vers
elle.
Les inquiétudes de Barbicane redoublaient à voir son boulet résister
aux influences de la gravitation. C'était l'inconnu qui s'ouvrait
devant lui, l'inconnu à travers les espaces intra-stellaires. Lui, le
savant, il croyait avoir prévu les trois hypothèses possibles, le
retour à la Terre, le retour à la Lune, la stagnation sur la ligne
neutre! Et voici qu'une quatrième hypothèse, grosse de toutes les
terreurs de l'infini, surgissait inopinément. Pour ne pas l'envisager
sans défaillance, il fallait être un savant résolu comme Barbicane, un
être flegmatique comme Nicholl, ou un aventurier audacieux comme
Michel Ardan.
La conversation fut mise sur ce sujet. D'autres hommes auraient
considéré la question au point de vue pratique. Ils se seraient
demandé où les entraînait leur wagon-projectile. Eux, pas. Ils
cherchèrent la cause qui avait dû produire cet effet.
«Ainsi nous avons déraillé? dit Michel. Mais pourquoi?
–Je crains bien, répondit Nicholl, que malgré toutes les précautions
prises, la Columbiad n'ait pas été pointée juste. Une erreur, si
petite qu'elle soit, devait suffire à nous jeter hors de l'attraction
lunaire.
–On aurait donc mal visé? demanda Michel.
–Je ne le crois pas, répondit Barbicane. La perpendicularité du
canon était rigoureuse, sa direction sur le zénith du lieu
incontestable. Or, la Lune passant au zénith, nous devions
l'atteindre en plein. Il y a une autre raison, mais elle m'échappe.
–N'arrivons-nous pas trop tard? demanda Nicholl.
–Trop tard? fit Barbicane.
–Oui, reprit Nicholl. La note de l'Observatoire de Cambridge porte
que le trajet doit s'accomplir en quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes. Ce qui veut dire que, plus tôt, la Lune ne
serait pas encore au point indiqué, et plus tard, qu'elle n'y serait
plus.
–D'accord, répondit Barbicane. Mais nous sommes partis le 1er
décembre, à onze heures moins treize minutes et vingt-cinq secondes du
soir, et nous devons arriver le 5 à minuit, au moment précis où la
Lune sera pleine. Or, nous sommes au 5 décembre. Il est trois heures
et demie du soir, et huit heures et demie devraient suffire à nous
conduire au but. Pourquoi n'y arrivons-nous pas?
–Ne serait-ce pas un excès de vitesse? répondit Nicholl, car nous
savons maintenant que la vitesse initiale a été plus grande qu'on ne
supposait.
–Non! cent fois non! répliqua Barbicane. Un excès de vitesse, si
la direction du projectile eût été bonne, ne nous aurait pas empêchés
d'atteindre la Lune. Non! il y a eu déviation. Nous avons été
déviés.
–Par qui? par quoi? demanda Nicholl.
–Je ne puis le dire, répondit Barbicane.
–Eh bien, Barbicane, dit alors Michel, veux-tu connaître mon opinion
sur cette question de savoir d'où provient cette déviation?
–Parle.
–Je ne donnerais pas un demi-dollar pour l'apprendre! Nous sommes
déviés, voilà le fait. Où allons-nous, peu m'importe! Nous le
verrons bien. Que diable! puisque nous sommes entraînés dans
l'espace, nous finirons bien par tomber dans un centre quelconque
d'attraction!»
Cette indifférence de Michel Ardan ne pouvait contenter Barbicane.
Non que celui-ci s'inquiétât de l'avenir! Mais pourquoi son
projectile avait dévié, c'est ce qu'il voulait savoir à tout prix.
Cependant le boulet continuait à se déplacer latéralement à la Lune,
et avec lui le cortège d'objets jetés au-dehors. Barbicane put même
constater, par des points de repère relevés sur la Lune dont la
distance était inférieure à deux mille lieues, que sa vitesse devenait
uniforme. Nouvelle preuve qu'il n'y avait pas chute. La force
d'impulsion l'emportait encore sur l'attraction lunaire, mais la
trajectoire du projectile le rapprochait certainement du disque
lunaire, et l'on pouvait espérer qu'à une distance plus rapprochée,
l'action de la pesanteur prédominerait et provoquerait définitivement
une chute.
Les trois amis n'ayant rien de mieux à faire, continuèrent leurs
observations. Cependant, ils ne pouvaient encore déterminer les
dispositions topographiques du satellite. Tous ces reliefs se
nivelaient sous la projection des rayons solaires.
Ils regardèrent ainsi par les vitres latérales jusqu'à huit heures du
soir. La Lune avait alors tellement grossi à leurs yeux qu'elle
masquait toute une moitié du firmament. Le Soleil d'un côté, l'astre
des nuits de l'autre, inondaient le projectile de lumière.
En ce moment, Barbicane crut pouvoir estimer à sept cents lieues
seulement la distance qui les séparait de leur but. La vitesse du
projectile lui parut être de deux cents mètres par seconde, soit
environ cent soixante-dix lieues à l'heure. Le culot du boulet
tendait à se tourner vers la Lune sous l'influence de la force
centripète; mais la force centrifuge l'emportant toujours, il devenait
probable que la trajectoire rectiligne se changerait en une courbe
quelconque dont on ne pouvait déterminer la nature.
Barbicane cherchait toujours la solution de son insoluble problème.
Les heures s'écoulaient sans résultat. Le projectile se rapprochait
visiblement de la Lune, mais il était visible aussi qu'il ne
l'atteindrait pas. Quant à la plus courte distance à laquelle il en
passerait, elle serait la résultante des deux forces, attractive et
répulsive, qui sollicitaient le mobile.
«Je ne demande qu'une chose, répétait Michel: passer assez près de la
Lune pour en pénétrer les secrets!
–Maudite soit alors, s'écria Nicholl, la cause qui a fait dévier
notre projectile!
–Maudit soit alors, répondit Barbicane, comme si son esprit eût été
soudainement frappé, maudit soit le bolide que nous avons croisé en
route!
–Hein! fit Michel Ardan.
–Que voulez-vous dire? s'écria Nicholl.
–Je veux dire, répondit Barbicane d'un ton convaincu, je veux dire
que notre déviation est uniquement due à la rencontre de ce corps
errant!
–Mais il ne nous a pas même effleurés, répondit Michel.
–Qu'importe. Sa masse, comparée à celle de notre projectile était
énorme, et son attraction a suffi pour influer sur notre direction.
–Si peu! s'écria Nicholl.
–Oui, Nicholl, mais si peu que ce soit, répondit Barbicane, sur une
distance de quatre-vingt-quatre mille lieues, il n'en fallait pas
davantage pour manquer la Lune!»
X
Les observateurs de la lune
Barbicane avait évidemment trouvé la seule raison plausible de cette
déviation. Si petite qu'elle eût été, elle avait suffi à modifier la
trajectoire du projectile. C'était une fatalité. L'audacieuse
tentative avortait par une circonstance toute fortuite et, à moins
d'événements exceptionnels, on ne pouvait plus atteindre le disque
lunaire. En passerait-on assez près pour résoudre certaines questions
de physique ou de géologie insolubles jusqu'alors? C'était la
question, la seule qui préoccupât maintenant les hardis voyageurs.
Quant au sort que leur réservait l'avenir, ils n'y voulaient même pas
songer. Cependant, que deviendraient-ils au milieu de ces solitudes
infinies, eux à qui l'air devait bientôt manquer? Quelques jours
encore, et ils tomberaient asphyxiés dans ce boulet errant à
l'aventure. Mais quelques jours, c'étaient des siècles pour ces
intrépides, et ils consacrèrent tous leurs instants à observer cette
Lune qu'ils n'espéraient plus atteindre.
La distance qui séparait alors le projectile du satellite fut estimée
à deux cents lieues environ. Dans ces conditions, au point de vue de
la visibilité des détails du disque, les voyageurs se trouvaient plus
éloignés de la Lune que ne le sont les habitants de la Terre, armés de
leurs puissants télescopes.
On sait, en effet, que l'instrument monté par John Ross à Parson-town,
dont le grossissement est de six mille cinq cents fois, ramène la Lune
à seize lieues; de plus avec le puissant engin établi à Long's Peak,
l'astre des nuits, grossi quarante-huit mille fois, était rapproché à
moins de deux lieues, et les objets ayant dix mètres de diamètre s'y
montraient suffisamment distincts.
Ainsi donc, à cette distance, les détails topographiques de la Lune,
observés sans lunette, n'étaient pas sensiblement déterminés. L'oeil
saisissait le vaste contour de ces immenses dépressions improprement
appelées «mers», mais il ne pouvait en reconnaître la nature. La
saillie des montagnes disparaissait dans la splendide irradiation que
produisait la réflexion des rayons solaires. Le regard, ébloui comme
s'il se fût penché sur un bain d'argent en fusion, se détournait
involontairement.
Cependant la forme oblongue de l'astre se dégageait déjà. Il
apparaissait comme un oeuf gigantesque dont le petit bout était tourné
vers la Terre. En effet, la Lune, liquide ou malléable aux premiers
jours de sa formation, figurait alors une sphère parfaite; mais,
bientôt entraînée dans le centre d'attraction de la Terre, elle
s'allongea sous l'influence de la pesanteur. A devenir satellite,
elle perdit la pureté native de ses formes; son centre de gravité se
reporta en avant du centre de figure, et, de cette disposition,
quelques savants tirèrent la conséquence que l'air et l'eau avaient pu
se réfugier sur cette surface opposée de la Lune qu'on ne voit jamais
de la Terre.
Cette altération des formes primitives du satellite ne fut sensible
que pendant quelques instants. La distance du projectile à la Lune
diminuait très rapidement sous sa vitesse considérablement inférieure
à la vitesse initiale, mais huit à neuf fois supérieure à celles dont
sont animés les express de chemins de fer. La direction oblique du
boulet, en raison même de son obliquité, laissait à Michel Ardan
quelque espoir de heurter un point quelconque du disque lunaire. Il
ne pouvait croire qu'il n'y arriverait pas. Non! il ne pouvait le
croire, et il le répétait souvent. Mais Barbicane, meilleur juge, ne
cessait de lui répondre avec une impitoyable logique:
«Non, Michel, non. Nous ne pouvons atteindre la Lune que par une
chute, et nous ne tombons pas. La force centripète nous maintient
sous l'influence lunaire, mais la force centrifuge nous éloigne
irrésistiblement.»
Cela fut dit d'un ton qui enleva à Michel Ardan ses dernières
espérances.
La portion de la Lune dont le projectile se rapprochait était
l'hémisphère nord, celui que les cartes sélénographiques placent en
bas, car ces cartes sont généralement dressées d'après l'image fournie
par les lunettes, et l'on sait que les lunettes renversent les objets.
Telle était la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler que
consultait Barbicane. Cet hémisphère septentrional présentait de
vastes plaines, accidentées de montagnes isolées.
A minuit, la Lune était pleine. A ce moment précis, les voyageurs
auraient dû y prendre pied, si le malencontreux bolide n'eût pas dévié
leur direction. L'astre arrivait donc dans les conditions
rigoureusement déterminées par l'Observatoire de Cambridge. Il se
trouvait mathématiquement à son périgée et au zénith du vingt-huitième
parallèle. Un observateur placé au fond de l'énorme Columbiad braquée
perpendiculairement à l'horizon, eût encadré la Lune dans la bouche du
canon. Une ligne droite figurant l'axe de la pièce, aurait traversé
en son centre l'astre de la nuit.
Inutile de dire que pendant cette nuit du 5 au 6 décembre, les
voyageurs ne prirent pas un instant de repos. Auraient-ils pu fermer
les yeux, si près de ce monde nouveau? Non. Tous leurs sentiments se
concentraient dans une pensée unique: Voir! Représentants de la
Terre, de l'humanité passée et présente qu'ils résumaient en eux,
c'est par leurs yeux que la race humaine regardait ces régions
lunaires et pénétrait les secrets de son satellite! Une certaine
émotion les tenait au coeur et ils allaient silencieusement d'une
vitre à l'autre.
Leurs observations, reproduites par Barbicane, furent rigoureusement
déterminées. Pour les faire, ils avaient des lunettes. Pour les
contrôler, ils avaient des cartes.
Le premier observateur de la Lune fut Galilée. Son insuffisante
lunette grossissait trente fois seulement. Néanmoins, dans ces taches
qui parsemaient le disque lunaire, «comme les yeux parsèment la queue
d'un paon», le premier, il reconnut des montagnes et mesura quelques
hauteurs auxquelles il attribua exagérément une élévation égale au
vingtième du diamètre du disque, soit huit mille huit cents mètres.
Galilée ne dressa aucune carte de ses observations.
Quelques années plus tard, un astronome de Dantzig, Hévélius–par
des procédés qui n'étaient exacts que deux fois par mois, lors des
première et seconde quadratures–réduisit les hauteurs de Galilée à
un vingt-sixième seulement du diamètre lunaire. Exagération inverse.
Mais c'est à ce savant que l'on doit la première carte de la Lune.
Les taches claires et arrondies y forment des montagnes circulaires,
et les taches sombres indiquent de vastes mers qui ne sont en réalité
que des plaines. A ces monts et à ces étendues d'eau, il donna des
dénominations terrestres. On y voit figurer le Sinaï au milieu d'une
Arabie, l'Etna au centre d'une Sicile, les Alpes, les Apennins, les
Karpathes, puis la Méditerranée, le Palus-Méotide, le Pont-Euxin, la
mer Caspienne. Noms mal appliqués, d'ailleurs, car ni ces montagnes
ni ces mers ne rappellent la configuration de leurs homonymes du
globe. C'est à peine si dans cette large tache blanche, rattachée au
sud à de plus vastes continents et terminée en pointe, on
reconnaîtrait l'image renversée de la péninsule indienne, du golfe du
Bengale et de la Cochinchine. Aussi ces noms ne furent-ils pas
conservés. Un autre cartographe, connaissant mieux le coeur humain,
proposa une nouvelle nomenclature que la vanité humaine s'empressa
d'adopter.
Cet observateur fut le père Riccioli, contemporain d'Hévélius. Il
dressa une carte grossière et grosse d'erreurs. Mais aux montagnes
lunaires, il imposa le nom des grands hommes de l'Antiquité et des
savants de son époque, usage fort suivi depuis lors.
Une troisième carte de la Lune fut exécutée au XVIIe siècle par
Dominique Cassini; supérieure à celle de Riccioli par l'exécution,
elle est inexacte sous le rapport des mesures. Plusieurs réductions
en furent publiées, mais son cuivre, longtemps conservé à l'Imprimerie
royale, a été vendu au poids comme matière encombrante.
La Hire, célèbre mathématicien et dessinateur, dressa une carte de la
Lune, haute de quatre mètres, qui ne fut jamais gravée.
Après lui, un astronome allemand, Tobie Mayer, vers le milieu du
XVIIIe siècle, commença la publication d'une magnifique carte
sélénographique, d'après les mesures lunaires rigoureusement vérifiées
par lui; mais sa mort, arrivée en 1762, l'empêcha de terminer ce beau
travail.
Viennent ensuite Schroeter, de Lilienthal, qui esquissa de nombreuses
cartes de la Lune, puis un certain Lorhmann, de Dresde, auquel on doit
une planche divisée en vingt-cinq sections, dont quatre ont été
gravées.
Ce fut en 1830 que MM. Beer et Moedler composèrent leur célèbre _Mappa
selenographica_, suivant une projection orthographique. Cette carte
reproduit exactement le disque lunaire, tel qu'il apparaît; seulement
les configurations de montagnes et de plaines ne sont justes que sur
sa partie centrale; partout ailleurs, dans les parties septentrionales
ou méridionales, orientales ou occidentales, ces configurations,
données en raccourci, ne peuvent se comparer à celles du centre.
Cette carte topographique, haute de quatre-vingt-quinze centimètres et
divisée en quatre parties, est le chef-d'oeuvre de la cartographie
lunaire.
Après ces savants, on cite les reliefs sélénographiques de l'astronome
allemand Julius Schmidt, les travaux topographiques du père Secchi,
les magnifiques épreuves de l'amateur anglais Waren de la Rue, et
enfin une carte sur projection orthographique de MM. Lecouturier et
Chapuis, beau modèle dressé en 1860, d'un dessin très net et d'une
très claire disposition.
Telle est la nomenclature des diverses cartes relatives au monde
lunaire. Barbicane en possédait deux, celle de MM. Beer et Moedler,
et celle de MM. Chapuis et Lecouturier. Elles devaient-lui rendre
plus facile son travail d'observateur.
Quant aux instruments d'optique mis à sa disposition, c'étaient
d'excellentes lunettes marines, spécialement établies pour ce voyage.
Elles grossissaient cent fois les objets. Elles auraient donc
rapproché la Lune de la Terre à une distance inférieure à mille
lieues. Mais alors, à une distance qui vers trois heures du matin ne
dépassait pas cent vingt kilomètres, et dans un milieu qu'aucune
atmosphère ne troublait, ces instruments devaient ramener le niveau
lunaire à moins de quinze cents mètres.
XI
Fantaisie et réalisme
«Avez-vous jamais vu la Lune? demandait ironiquement un professeur à
l'un de ses élèves.
–Non, monsieur, répliqua l'élève plus ironiquement encore, mais je
dois dire que j'en ai entendu parler.»
Dans un sens, la plaisante réponse de l'élève pourrait être faite par
l'immense majorité des êtres sublunaires. Que de gens ont entendu
parler de la Lune, qui ne l'ont jamais vue… du moins à travers
l'oculaire d'une lunette ou d'un télescope! Combien n'ont même jamais
examiné la carte de leur satellite!
En regardant une mappemonde sélénographique, une particularité frappe
tout d'abord.
Contrairement à la disposition suivie pour la Terre et Mars, les
continents occupent plus particulièrement l'hémisphère sud du globe
lunaire. Ces continents ne présentent pas ces lignes terminales, si
nettes et si régulières qui dessinent l'Amérique méridionale,
l'Afrique et la péninsule indienne. Leurs côtes anguleuses,
capricieuses, profondément déchiquetées, sont riches en golfes et en
presqu'îles. Elles rappellent volontiers tout l'imbroglio des îles de
la Sonde, où les terres sont divisées à l'excès. Si la navigation a
jamais existé à la surface de la Lune, elle a dû être singulièrement
difficile et dangereuse, et il faut plaindre les marins et les
hydrographes sélénites, ceux-ci quand ils faisaient le levé de ces
rivages tourmentés, ceux-là lorsqu'ils donnaient sur ces périlleux
atterrages.
On remarquera aussi que sur le sphéroïde lunaire, le pôle sud est
beaucoup plus continental que le pôle nord. A ce dernier, il n'existe
qu'une légère calotte de terres séparées des autres continents par de
vastes mers.[Il est bien entendu que par ce mot «mers» nous désignons
ces immenses espaces, qui, probablement recouverts par les eaux
autrefois, ne sont plus actuellement que de vastes plaines.] Vers le
sud, les continents revêtent presque tout l'hémisphère. Il est donc
possible que les Sélénites aient déjà planté le pavillon sur l'un de
leurs pôles, tandis que les Franklin, les Ross, les Kane, les
Dumont-d'Urville, les Lambert n'ont pas encore pu atteindre ce point
inconnu du globe terrestre.
Quant aux îles, elles sont nombreuses à la surface de la Lune.
Presque toutes oblongues ou circulaires et comme tracées au compas,
elles semblent former un vaste archipel, comparable à ce groupe
charmant jeté entre la Grèce et l'Asie Mineure, que la mythologie a
jadis animé de ses plus gracieuses légendes. Involontairement, les
noms de Naxos, de Ténédos, de Milo, de Carpathos, viennent à l'esprit,
et l'on cherche des yeux le vaisseau d'Ulysse ou le «clipper» des
Argonautes. C'est, du moins, ce que réclamait Michel Ardan; c'était
un archipel grec qu'il voyait sur la carte. Aux yeux de ses
compagnons peu fantaisistes, l'aspect de ses côtes rappelait plutôt
les terres morcelées du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse, et
là où le Français retrouvait la trace des héros de la fable, ces
Américains relevaient les points favorables à l'établissement de
comptoirs, dans l'intérêt du commerce et de l'industrie lunaires.
Pour achever la description de la partie continentale de la Lune,
quelques mots sur sa disposition orographique. On y distingue fort
nettement des chaînes de montagnes, des montagnes isolées, des cirques
et des rainures. Tout le relief lunaire est compris dans cette
division. Il est extraordinairement tourmenté. C'est une Suisse
immense, une Norvège continue où l'action plutonique a tout fait.
Cette surface, si profondément raboteuse, est le résultat des
contractions successives de la croûte, à l'époque où l'astre était en
voie de formation. Le disque lunaire est donc propice à l'étude des
grands phénomènes géologiques. Suivant la remarque de certains
astronomes, sa surface, quoique plus ancienne que la surface de la
Terre, est demeurée plus neuve. Là, pas d'eaux qui détériorent le
relief primitif et dont l'action croissante produit une sorte de
nivellement général, pas d'air dont l'influence décomposante modifie
les profils orographiques. Là, le travail plutonique, non altéré par
les forces neptuniennes, est dans toute sa pureté native. C'est la
Terre, telle qu'elle fut avant que les marais et les courants
l'eussent empâtée de couches sédimentaires.
Après avoir erré sur ces vastes continents, le regard est attiré par
les mers plus vastes encore. Non seulement leur conformation, leur
situation, leur aspect rappellent celui des océans terrestres, mais
encore, ainsi que sur la Terre, ces mers occupent la plus grande
partie du globe. Et cependant, ce ne sont point des espaces liquides,
mais des plaines dont les voyageurs espéraient bientôt déterminer la
nature.
Les astronomes, il faut en convenir, ont décoré ces prétendues mers de
noms au moins bizarres que la science a respectés jusqu'ici. Michel
Ardan avait raison quand il comparait cette mappemonde à une «carte du
Tendre», dressée par une Scudéry ou un Cyrano de Bergerac.
«Seulement, ajoutait-il, ce n'est plus la carte du sentiment comme au
XVIIe siècle, c'est la carte de la vie, très nettement tranchée en
deux parties, l'une féminine, l'autre masculine. Aux femmes,
l'hémisphère de droite. Aux hommes, l'hémisphère de gauche!»
Et quand il parlait ainsi, Michel faisait hausser les épaules à ses
prosaïques compagnons. Barbicane et Nicholl considéraient la carte
lunaire à un tout autre point de vue que leur fantaisiste ami.
Cependant leur fantaisiste ami avait tant soit peu raison. Qu'on en
juge.
Dans cet hémisphère de gauche s'étend la «mer des Nuées», où va si
souvent se noyer la raison humaine. Non loin apparaît «la mer des
Pluies», alimentée par tous les tracas de l'existence. Auprès se
creuse «la mer des Tempêtes» où l'homme lutte sans cesse contre ses
passions trop souvent victorieuses. Puis, épuisé par les déceptions,
les trahisons, les infidélités et tout le cortège des misères
terrestres, que trouve-t-il au terme de sa carrière? cette vaste
«mer des Humeurs» à peine adoucie par quelques gouttes des eaux du
«golfe de la Rosée»! Nuées, pluies, tempêtes, humeurs, la vie de
l'homme contient-elle autre chose et ne se résume-t-elle pas en ces
quatre mots?
L'hémisphère de droite, «dédié aux dames», renferme des mers plus
petites, dont les noms significatifs comportent tous les incidents
d'une existence féminine. C'est la «mer de la Sérénité» au-dessus de
laquelle se penche la jeune fille, et «le lac des Songes», qui lui
reflète un riant avenir! C'est «la mer du Nectar», avec ses flots de
tendresse et ses brises d'amour! C'est la «mer de la Fécondité»,
c'est «la mer des Crises», puis «la mer des Vapeurs», dont les
dimensions sont peut-être trop restreintes, et enfin cette vaste «mer
de la Tranquillité», où se sont absorbés toutes les fausses passions,
tous les rêves inutiles, tous les désirs inassoupis, et dont les flots
se déversent paisiblement dans «le lac de la Mort»!
Quelle succession étrange de noms! Quelle division singulière de ces
deux hémisphères de la Lune, unis l'un à l'autre comme l'homme et la
femme, et formant cette sphère de vie emportée dans l'espace! Et le
fantaisiste Michel n'avait-il pas raison d'interpréter ainsi cette
fantaisie des vieux astronomes?
Mais tandis que son imagination courait ainsi «les mers», ses graves
compagnons considéraient plus géographiquement les choses. Ils
apprenaient par coeur ce monde nouveau. Ils en mesuraient les angles
et les diamètres.
Pour Barbicane et Nicholl, la mer des Nuées était une immense
dépression de terrain, semée de quelques montagnes circulaires, et
couvrant une grande portion de la partie occidentale de l'hémisphère
sud; elle occupait cent quatre-vingt-quatre mille huit cents lieues
carrées, et son centre se trouvait par 15° de latitude sud et 20° de
longitude ouest. L'océan des Tempêtes, _Oceanus Procellarum_, la plus
vaste plaine du disque lunaire, embrassait une superficie de trois
cent vingt-huit mille trois cents lieues carrées, son centre étant par
10° de latitude nord et 45° de longitude est. De son sein émergeaient
les admirables montagnes rayonnantes de Képler et d'Aristarque.
Plus au nord et séparée de la mer des Nuées par de hautes chaînes,
s'étendait la mer des Pluies, _Mare Imbrium_, ayant son point central
par 35° de latitude septentrionale et 20° de longitude orientale; elle
était de forme à peu près circulaire et recouvrait un espace de cent
quatre-vingt-treize mille lieues. Non loin, la mer des Humeurs, _Mare
Humorum_, petit bassin de quarante-quatre mille deux cents lieues
carrées seulement, était située par 25° de latitude sud et 40° de
longitude est. Enfin, trois golfes se dessinaient encore sur le
littoral de cet hémisphère: le golfe Torride, le golfe de la Rosée et
le golfe des Iris, petites plaines resserrées entre de hautes chaînes
de montagnes.
L'hémisphère «féminin», naturellement plus capricieux, se distinguait
par des mers plus petites et plus nombreuses. C'étaient, vers le
nord, la mer du Froid, _Mare Frigoris_, par 55° de latitude nord et 0°
de longitude, d'une superficie de soixante-seize mille lieues carrées,
qui confinait au lac de la Mort et au lac des Songes; la mer de la
Sérénité, _Mare Serenitatis_, par 25° de latitude nord et 20° de
longitude ouest, comprenant une superficie de quatre-vingt-six mille
lieues carrées; la mer des Crises, _Mare Crisium_, bien délimitée,
très ronde, embrassant, par 17° de latitude nord et 55° de longitude
ouest, une superficie de quarante mille lieues, véritable Caspienne
enfouie dans une ceinture de montagnes. Puis à l'Équateur, par 5° de
latitude nord et 25° de longitude ouest, apparaissait la mer de la
Tranquillité, _Mare Tranquillitatis_, occupant cent vingt et un mille
cinq cent neuf lieues carrées; cette mer communiquait au sud avec la
mer du Nectar, _Mare Nectaris_, étendue de vingt-huit mille huit cents
lieues carrées, par 15° de latitude sud et 35° de longitude ouest, et
à l'est avec la mer de la Fécondité, _Mare Fecunditatis_, la plus
vaste de cet hémisphère, occupant deux cent dix-neuf mille trois cents
lieues carrées, par 3° de latitude sud et 50° de longitude ouest.
Enfin, tout à fait au nord et tout à fait au sud, deux mers se
distinguaient encore, la mer de Humboldt, _Mare Humboldtianum_, d'une
superficie de six mille cinq cents lieues carrées, et la mer Australe,
_Mare Australe_, sur une superficie de vingt-six milles.
Au centre du disque lunaire, à cheval sur l'Équateur et sur le
méridien zéro, s'ouvrait le golfe du Centre, _Sinus Medii_, sorte de
trait d'union entre les deux hémisphères.
Ainsi se décomposait aux yeux de Nicholl et de Barbicane la surface
toujours visible du satellite de la Terre. Quand ils additionnèrent
ces diverses mesures, ils trouvèrent que la superficie de cet
hémisphère était de quatre millions sept cent trente-huit mille cent
soixante lieues carrées, dont trois millions trois cent dix-sept mille
six cents lieues pour les volcans, les chaînes de montagnes, les
cirques, les îles, en un mot tout ce qui semblait former la partie
solide de la Lune, et quatorze cent dix mille quatre cents lieues pour
les mers, les lacs, les marais, tout ce qui semblait en former la
partie liquide. Ce qui, d'ailleurs, était parfaitement indifférent au
digne Michel.
Cet hémisphère, on le voit, est treize fois et demi plus petit que
l'hémisphère terrestre. Cependant, les sélénographes y ont déjà
compté plus de cinquante mille cratères. C'est donc une surface
boursouflée, crevassée, une véritable écumoire, digne de la
qualification peu poétique que lui ont donnée les Anglais, de «green
cheese», c'est-à-dire «fromage vert».
Michel Ardan bondit quand Barbicane prononça ce nom désobligeant.
«Voilà donc, s'écria-t-il, comment les Anglo-Saxons, au XIXe siècle,
traitent la belle Diane, la blonde Phoebé, l'aimable Isis, la
charmante Astarté, la reine des nuits, la fille de Latone et de
Jupiter, la jeune soeur du radieux Apollon!»
XII
Details orographiques
La direction suivie par le projectile, on l'a déjà fait observer,
l'entraînait vers l'hémisphère septentrional de la Lune. Les
voyageurs étaient loin de ce point central qu'ils auraient dû frapper,
si leur trajectoire n'eût pas subi une déviation irrémédiable.
Il était minuit et demi. Barbicane estima alors sa distance à
quatorze cents kilomètres, distance un peu supérieure à la longueur du
rayon lunaire, et qui devait diminuer à mesure qu'il s'avancerait vers
le pôle nord. Le projectile se trouvait alors, non à la hauteur de
l'Équateur, mais par le travers du dixième parallèle, et depuis cette
latitude, soigneusement relevée sur la carte jusqu'au pôle, Barbicane
et ses deux compagnons purent observer la Lune dans les meilleures
conditions.
En effet, par l'emploi des lunettes, cette distance de quatorze cents
kilomètres était réduite à quatorze, soit trois lieues et demi. Le
télescope des montagnes Rocheuses rapprochait davantage la Lune, mais
l'atmosphère terrestre amoindrissait singulièrement sa puissance
optique. Aussi Barbicane, posté dans son projectile, sa lorgnette aux
yeux, percevait-il certains détails insaisissables aux observateurs de
la Terre.
«Mes amis, dit alors le président d'une voix grave, je ne sais où nous
allons, je ne sais si nous reverrons jamais le globe terrestre.
Néanmoins, procédons comme si ces travaux devaient servir un jour à
nos semblables. Ayons l'esprit libre de toute préoccupation. Nous
sommes des astronomes. Ce boulet est un cabinet de l'Observatoire de
Cambridge, transporté dans l'espace. Observons.»
Cela dit, le travail fut commencé avec une précision extrême, et il
reproduisit fidèlement les divers aspects de la Lune aux distances
variables que le projectile occupa par rapport à cet astre.
En même temps que le boulet se trouvait à la hauteur du dixième
parallèle nord, il semblait suivre rigoureusement le vingtième degré
de longitude est.
Ici se place une remarque importante au sujet de la carte qui servait
aux observations. Dans les cartes sélénographiques où, en raison du
renversement des objets par les lunettes, le sud est en haut et le
nord en bas, il semblerait naturel que par suite de cette inversion,
l'est dût être placé à gauche et l'ouest à droite. Cependant, il n'en
est rien. Si la carte était retournée et présentait la Lune telle
qu'elle s'offre aux regards, l'est serait à gauche et l'ouest à
droite, contrairement à ce qui existe dans les cartes terrestres.
Voici la raison de cette anomalie. Les observateurs situés dans
l'hémisphère boréal, en Europe, si l'on veut, aperçoivent la Lune dans
le sud par rapport à eux. Lorsqu'ils l'observent, ils tournent le dos
au nord, position inverse de celle qu'ils occupent quand ils
considèrent une carte terrestre. Puisqu'ils tournent le dos au nord,
l'est se trouve à leur gauche et l'ouest à leur droite. Pour des
observateurs situés dans l'hémisphère austral, en Patagonie, par
exemple, l'ouest de la Lune serait parfaitement à leur gauche et l'est
à leur droite, puisque le midi est derrière eux.
Telle est la raison de ce renversement apparent des deux points
cardinaux, et il faut en tenir compte pour suivre les observations du
président Barbicane.
Aidé de la _Mappa selenographica_ de Beer et Moedler, les voyageurs
pouvaient sans hésiter reconnaître la portion du disque encadré dans
le champ de leur lunette.
«Que voyons-nous en ce moment? demanda Michel.
–La partie septentrionale de la mer des Nuées, répondit Barbicane.
Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature. Ces plaines
sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les
premiers astronomes? Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant
l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère
très basse mais très dense, c'est ce que nous saurons plus tard.
N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.»
Cette mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes.
On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par
les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel.
Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et
bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite
septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute
beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons
solaires.
«C'est?… demanda Michel.
–Copernic, répondit Barbicane.
–Voyons Copernic.»
Ce mont, situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est,
s'élève à une hauteur de trois mille quatre cent trente-huit mètres
au-dessus du niveau de la surface de la Lune. Il est très visible de
la Terre, et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout
pendant la phase comprise entre le dernier quartier et la
Nouvelle-Lune, parce qu'alors les ombres se projettent longuement de
l'est vers l'ouest et permettent de mesurer ses hauteurs.
Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque
après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional. Il s'élève
isolément, comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des
Nuées qui confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son
rayonnement splendide deux océans à la fois. C'était un spectacle
sans égal que celui de ces longues traînées lumineuses, si
éblouissantes dans la pleine Lune, et qui dépassant au nord les
chaînes limitrophes, vont s'éteindre jusque dans la mer des Pluies. A
une heure du matin terrestre, le projectile, comme un ballon emporté
dans l'espace, dominait cette montagne superbe.
Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales.
Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier
ordre, dans la division des grands cirques. De même que Képler et
Aristarque, qui dominent l'océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois
comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour
un volcan en activité. Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que
tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation présentait un
diamètre de vingt-deux lieues environ. La lunette y découvrait des
traces de stratifications produites par les éruptions successives, et
les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont
quelques-uns se montraient encore au dedans du cratère.
«Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface de
la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre
rayonnant. Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les
cônes qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant
de bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur
le disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est
notablement en contrebas de la plaine extérieure, contrairement à la
forme que présentent les cratères terrestres. Il s'ensuit donc que la
courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un
diamètre inférieur à celui de la Lune.
–Et pourquoi cette disposition spéciale? demanda Nicholl.
–On ne sait, répondit Barbicane.
–Quel splendide rayonnement, répétait Michel. J'imagine
difficilement que l'on puisse voir un plus beau spectacle!
–Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre
voyage nous entraînent vers l'hémisphère méridional?
–Eh bien, je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel
Ardan.
En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement.
La circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et
ses remparts très escarpés se détachaient nettement. On distinguait
même une double enceinte annulaire. Autour s'étalait une plaine
grisâtre, d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en
jaune. Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent
un instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes
éblouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une
dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère.
En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter un
grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une petite
montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur mesure
vingt-trois kilomètres. Vers le sud, la plaine se montrait très
plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le nord,
au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'océan des
Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan,
dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de
lames subitement figées. Sur tout cet ensemble et en toutes
directions couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au
sommet de Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente
kilomètres sur une longueur inévaluable.
Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas
plus que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer
la nature.
«Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout
simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus
vivement la lumière du soleil?
–Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines
conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres. Or,
elles n'en projettent pas.»
En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque
où l'astre du jour se place en opposition avec la Lune, et ils
disparaissent dès que ses rayons deviennent obliques.
«Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières,
demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à
court d'explications!
–Oui, répondit Barbicane, Herschel a formulé une opinion, mais il
n'osait l'affirmer.
–N'importe. Quelle est cette opinion?
–Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves
refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait
normalement. Cela peut être, mais rien n'est moins certain. Du
reste, si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés
pour reconnaître la cause de ce rayonnement.
–Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la
hauteur où nous sommes? dit Michel.
–Non, répondit Nicholl.
–Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux,
elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne
manque qu'un crochet pour les retirer un à un.
–Sois donc sérieux! dit Barbicane.
–Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de
jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un
immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de
mille générations éteintes. Aimes-tu mieux cette comparaison à grand
effet?
–L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane.
–Diable! tu es difficile! répondit Michel.
–Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à
quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.
–Bien répondu, s'écria Michel. Cela m'apprendra à raisonner avec des
savants!»
Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme
en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine
aisément, ne songeaient pas à prendre un instant de repos. Chaque
minute déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une
heure et demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre
montagne. Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène.
C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents
mètres, l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, à ce
propos, Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler
sur la formation de ces cirques. Suivant le célèbre mathématicien,
ces cavités cratériformes avaient dû être creusées par la main des
hommes.
«Dans quelle intention? demanda Nicholl.
–Dans une intention bien naturelle! répondit Barbicane. Les
Sélénites auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces
énormes trous pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui
les frappent pendant quinze jours consécutifs.
–Pas bêtes, les Sélénites! dit Michel.
–Singulière idée! répondit Nicholl. Mais il est probable que Képler
ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les
creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites!
–Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois
moindre que sur la Terre? dit Michel.
–Mais si les Sélénites sont six fois plus petits? répliqua Nicholl.
–Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane. Ce qui termina
la discussion.
Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile
s'en fût suffisamment approché pour permettre une observation
rigoureuse. Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes.
Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de
montagnes qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère
septentrional. Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions
de l'hémisphère sud.
Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord,
avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes
cimes:
Monts Doerfel……. 84° — latitude S. 7603 mètres.
— Leibnitz…… 65° — — 7600 —
— Rook………. 20° à 30° — 1600 —
— Altaï……… 17° à 28° — 4047 —
— Cordillères… 10° à 20° — 3898 —
— Pyrénées…… 8° à 18° — 3631 —
— Oural……… 5° à 13° — 838 —
— Alembert…… 4° à 10° — 5847 —
— Hoemus…….. 8° à 21° latitude N. 2021 —
— Karpathes….. 15° à 19° — 1939 —
— Apennins…… 14° à 27° — 5501 —
— Taurus…….. 21° à 28° — 2746 —
— Riphées……. 25° à 33° — 4171 —
— Hercyniens…. 17° à 33° — 1170 —
— Caucase……. 32° à 41° — 5567 —
— Alpes……… 42° à 49° — 3617 —
De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins,
dont le développement est de cent cinquante lieues, développement
inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de
la Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la mer des Pluies,
et se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure
environ cent lieues.
Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se
dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais
la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième
au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la
distribution.
Une hypothèse leur parut très justifiée. A voir cette chaîne des
Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par des
pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques
importants. Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus
par le vaste épanchement auquel est due la mer des Pluies. Ces
Karpathes étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques
de Purbach, d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas
leurs remparts de gauche et les transformait en chaîne continue. Ils
présentent une hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres,
hauteur comparable à celle de certains points des Pyrénées, tels que
le port de Pinède. Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement
vers l'immense mer des Pluies.
Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du
vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée
de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias. La
distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents
kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes.
Le _Mare Imbrium_ s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une
immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables.
Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont
l'altitude est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin,
sur la limite de l'océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29°
de longitude est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce
mont, élevé de dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la
surface lunaire, avait été l'objet d'un travail intéressant de
l'astronome Schroeter. Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine
des montagnes de la Lune, s'était demandé si le volume du cratère se
montrait toujours sensiblement égal au volume des remparts qui le
formaient. Or, ce rapport existait généralement, et Schroeter en
concluait qu'une seule éruption de matières volcaniques avait suffi à
former ces remparts, car des éruptions successives eussent altéré ce
rapport. Seul, le mont Euler démentait cette loi générale, et il
avait nécessité pour sa formation plusieurs éruptions successives,
puisque le volume de sa cavité était le double de celui de son
enceinte.
Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres
que leurs instruments servaient d'une manière incomplète. Mais
Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile
se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait pas,
ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa
formation.
XIII
Paysages lunaires
A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers
du trentième parallèle lunaire à une distance effective de mille
kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique. Il semblait
toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque.
Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable
pour le président Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait
dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction.
Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore.
D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief
lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient
pas perdre un seul détail.
Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux
lieues et demie. Un aéronaute, transporté à cette distance de la
Terre, que distinguerait-il à sa surface? On ne saurait le dire,
puisque les plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille
mètres.
Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette
hauteur, Barbicane et ses compagnons.
Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le
disque. Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces
colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranchées. Julius
Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un
observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre
les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement
accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur
terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues
sous le nom de «mers» est le gris sombre mélangé de vert et de brun.
Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration.
Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion
partagée par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur
donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la
coloration grise à la surface de la Lune. En de certains espaces, la
couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon
Julius Schmidt, des mers de la Sérénité et des Humeurs. Barbicane
remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs,
qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle
d'acier fraîchement polie. Ces colorations appartenaient bien
réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire
de quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des
lunettes, soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre. Pour
Barbicane, aucun doute n'existait à cet égard. Il observait à travers
le vide et ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considéra
le fait de ces colorations diverses comme acquis à la science.
Maintenant ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation
tropicale, entretenue par une atmosphère dense et basse? Il ne
pouvait encore se prononcer.
Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très suffisamment accusée.
Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte
isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située
près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en
reconnaître la nature.
Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du
disque, car il ne put en préciser exactement la cause. Voici cette
particularité.
Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua
de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs
du Soleil. C'était une succession de sillons lumineux très différents
du rayonnement que Copernic présentait naguère. Ils s'allongeaient
parallèlement les uns aux autres.
Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier:
«Tiens! des champs cultivés!
–Des champs cultivés? répondit Nicholl, haussant les épaules.
–Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan. Mais quels
laboureurs que ces Sélénites, et quels boeufs gigantesques ils doivent
atteler à leur charrue pour creuser de tels sillons!
–Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.
–Va pour des rainures, répondit docilement Michel. Seulement
qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?»
Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures
lunaires. Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les
parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent
isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur
largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont
rigoureusement parallèles; mais il n'en savait pas davantage, ni sur
leur formation ni sur leur nature.
Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême
attention. Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes
extrêmement raides. C'étaient de longs remparts parallèles, et avec
quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes
de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites.
Des ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et comme
tirées au cordeau. D'autres présentaient une légère courbure tout en
maintenant le parallélisme de leurs bords. Celles-ci
s'entrecroisaient; celles-là coupaient des cratères. Ici, elles
sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou
Petavius; là, elles zébraient les mers, telles que la mer de la
Sérénité.
Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination des
astronomes terrestres. Les premières observations ne les avaient pas
découvertes, ces rainures. Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire, ni
Herschel ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui, en
1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants.
D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen,
Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix.
Mais si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature.
Ce ne sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens
lits de rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la
surface de la Lune n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de
l'autre, ces sillons traversent souvent des cratères placés à une
grande élévation.
Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le
savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.
«Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas
tout simplement des phénomènes de végétation?
–Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane.
–Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel. Ne
pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement,
fussent des rangées d'arbres disposés régulièrement?
–Tu tiens donc bien à ta végétation? dit Barbicane.
–Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que vous autres
savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothèse aurait
l'avantage d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent
disparaître à des époques régulières.
–Et par quelle raison?
–Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils
perdent leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.
–Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit
Barbicane, mais elle est inadmissible.
–Pourquoi?
–Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de la
Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu
parles ne peuvent s'y produire.»
En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil à
une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des
régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement le
zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions
polaires. Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un
printemps, un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète
Jupiter, dont l'axe est également peu incliné sur son orbite.
A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile à
résoudre. Elles sont certainement postérieures à la formation des
cratères et des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant
leurs remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des
dernières époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion
des forces naturelles.
Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré
de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit
cents kilomètres. Les objets apparaissaient dans le champ des
lunettes, comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement. A
ce point, sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent
cinq mètres, et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres
qui enferment une petite portion de la mer des Pluies sous le nom de
golfe des Iris.
JIM – Assistente
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